Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
« Embrassez une pauvre créature perdue, chère petite, dit-elle en se baissant pour la prendre, et dites-moi où vous voulez qu’elle vous porte ? »
La petite Dorrit leva la tête, et la regarda.
« Ah ! mon Dieu ! s’écria la femme en se reculant, vous n’êtes pas une enfant !
— N’importe ! répondit la petite Dorrit, serrant une des mains qui avaient tout à coup lâché la sienne ; je n’ai pas peur de vous !
— Vous ferez bien d’avoir peur de moi, répliqua l’autre. N’avez-vous pas de mère ?
— Non.
— Pas de père ?
— Si, un père que j’aime bien !
— Alors retournez vers lui et ayez peur de moi. Laissez-moi partir. Bonsoir !
— Il faut que je vous remercie d’abord ; laissez-moi vous parler comme si j’étais une enfant.
— Vous ne le pouvez pas. Vous êtes bonne et innocente ; mais vous ne pouvez pas me regarder avec des yeux d’enfant. Je n’aurais jamais osé vous toucher si je n’avais pas cru que vous étiez une enfant. »
Et elle s’éloigna en poussant un cri étrange et sauvage.
Le jour ne se montrait pas encore dans le ciel, mais pourtant c’était déjà le jour, car, le pavé des rues devenait sonore, les fourgons, les charrettes et les voitures se pressaient à la file. Les ouvriers se rendaient par groupes à leurs divers ateliers, les boutiques s’ouvraient, les marchés hurlaient, les bords de la Tamise commençaient à se mouvoir. On croyait bien que c’était le jour, car la lueur des flambeaux pâlissait ; l’air devenait plus froid et plus glacial ; la nuit sinistre expirait.
Elles retournèrent vers la grille, avec l’intention d’attendre l’heure où on viendrait l’ouvrir ; mais le froid devenait si vif que la petite Dorrit emmena encore Maggy, qui dormait tout debout, pour la tenir en mouvement. En passant auprès de l’église, elle vit que la porte était ouverte et qu’il y avait des lumières, Elle monta les degrés et regarda à l’intérieur.
« Qui est là ? cria un grand et robuste gaillard, qui mettait son bonnet de nuit comme s’il se préparait à aller se coucher dans un des caveaux de l’église.
— Oh ! personne, monsieur, répondit la petite Dorrit.
— Arrêtez ! s’écria le vieillard, que je vous regarde un peu ! »
Elle se retourna au lieu de continuer à descendre les marches et se présenta avec sa protégée.
« Parbleu, je m’en doutais ! Je vous connais.
— Nous nous sommes vus bien souvent, dit la petite Dorrit, reconnaissant le sacristain, ou le bedeau, ou le porte-verge, ou quelque fonctionnaire de ce genre, depuis que je viens à votre église.
— Bien mieux que ça, vous êtes inscrite sur nos registres, vous savez ; vous êtes une de nos curiosités.
— Vraiment ? dit la petite Dorrit.
— Certainement. Comme l’enfant de la… À propos, comment vous trouvez-vous dehors de si bonne heure ?
— Nous n’avons pas pu rentrer hier soir et nous attendons qu’on ouvre les portes.
— Ah bah ! Mais vous avez au moins encore une bonne heure à attendre ! Entrez dans ma sacristie ; j’y ai fait un bon feu à cause des peintres. J’attends les peintres, ou vous ne m’auriez pas attrapé ici, je vous en réponds. Il ne faut pas que nous laissions enrhumer une de nos curiosités, quand nous pouvons la réchauffer et la mettre à couvert. Allons ! venez ! »
C’était un brave homme après tout avec son air sans gêne ; après avoir remué le feu de la sacristie, il chercha autour de lui, sur les rayons destinés aux registres de la paroisse, un certain volume.
« Tenez, vous voilà, dit-il, descendant le volume et tournant les feuillets, vous vous retrouverez là-dedans… Amy, fille de William et de Fanny Dorrit, née prison de la Maréchaussée, paroisse de Saint-Georges. Et nous racontons aux gens que vous y avez vécu depuis, sans vous absenter seulement vingt-quatre heures. N’est-ce pas vrai ?
— C’était encore vrai hier au soir.
— Bah ! » Le coup d’œil admirateur avec lequel il la contempla lui suggéra une autre idée. « Mais je suis fâché de vous voir si faible et si fatiguée. Attendez un instant ; je vais prendre des coussins dans l’église, et vous et votre amie vous pourrez vous coucher devant le feu. N’ayez pas peur de manquer votre père, lorsqu’on ouvrira les portes : je vous appellerai. »
Il ne tarda pas à apporter les coussins et les étendit par terre.
« Voilà votre affaire. Oh ! ne vous donnez pas la peine de me remercier, j’ai des filles aussi, et, quoiqu’elles ne soient pas nées dans la prison de la Maréchaussée, elles auraient pu y naître si elles avaient eu un père dans le genre du vôtre. Attendez un peu. Il faut que je vous mette quelque chose pour relever le coussin qui est sous votre tête. Ah ! voilà le registre des décès, c’est justement notre affaire ! C’est dans ce volume-là qu’est Mme Baugham. Mais ce qui donne de l’intérêt à un volume comme celui-là, aux yeux de la plupart des gens, ce n’est pas de savoir quels sont ceux qui s’y trouvent, voyez-vous, c’est de savoir ceux qui ne s’y trouvent pas… ceux qui vont y entrer, vous savez, et à quelle époque. Voilà la question intéressante. »
Se retournant pour contempler d’un œil satisfait son oreiller improvisé, il les laissa se reposer. Maggy ronflait déjà, et la petite Dorrit ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil profond, la tête sur le livre du destin, sans s’inquiéter le moins du monde des feuillets blancs qui restaient à remplir dans le volume.
Ainsi se passa la soirée de la petite Dorrit, dans la honte, l’abandon, la misère et les dangers de la grande métropole au milieu de l’humidité, du froid, des heures lentes et des rapides nuages de la nuit lugubre. Ainsi se passa la soirée dont la petite Dorrit revint tout épuisée de fatigue, au premier brouillard grisâtre d’une matinée pluvieuse.
CHAPITRE XV. Mme Jérémie Flintwinch fait un autre rêve.
La vieille maison décrépite de la cité, enveloppée dans son manteau de suie, et pesamment appuyée sur les béquilles qui s’étaient détériorées et avaient vieilli avec elle, ne jouissait jamais d’un moment de bonne santé ou de bonne humeur, quoi qu’il arrivât. Si le soleil la visitait par hasard, ce n’était qu’avec un faible rayon qui disparaissait au bout d’une demi-heure ; si la lune venait à l’éclairer, ce n’était que pour mettre quelques pièces au lugubre manteau qui enveloppait cette demeure et la faire paraître encore plus sombre. Les étoiles seulement la surveillaient froidement, lorsque le ciel était assez clair et la fumée peu épaisse. Mais, par exemple, le mauvais temps l’affectionnait avec une rare fidélité. La pluie, la grêle, la gelée et le dégel duraient encore dans cette morne enceinte, lorsqu’ils avaient cessé partout ailleurs ; quant à la neige, on la retrouvait là pendant des semaines, lorsqu’elle avait depuis longtemps tourné du jaune au noir, terminant lentement dans les pleurs sa sale carrière. Quant au bruit du dehors, le roulement des voitures dans la rue ne faisait que s’élancer en passant dans la maison et ressortait de même : de façon que Mme Jérémie pouvait se croire atteinte de surdité et ne recouvrer le sens de l’ouïe que par éclairs momentanés. Il en était de même de la voix des passants qui sifflaient, chantaient, causaient, riaient, ou de tout autre bruit agréable et humain. Ces sons passaient comme en courant, sans jamais s’arrêter en route.
L’éclat variable du feu et de la chandelle, qui brûlaient sans cesse dans la chambre de Mme Clennam, était le seul changement qui vînt jamais rompre la sombre monotonie de cette demeure. Jour et nuit le feu éclairait tristement ces deux étroites et longues fenêtres. Dans quelques rares occasions, la flamme irritée s’élevait brusquement, comme les rapides colères de Mme Clennam ; mais, le plus souvent, elle restait étouffée, toujours comme chez Mme Clennam, et se consumait tout doucement avec uniformité. Néanmoins, pendant une partie des courtes journées d’hiver, lorsqu’il faisait sombre dès le commencement de l’après-midi, des images difformes de Mme Clennam dans son fauteuil à roulettes, de M. Jérémie Flintwinch avec son col tors, de Mme Jérémie allant et venant, apparaissaient comme les ombres d’une vaste lanterne magique sur le mur qui s’élevait au-dessus de la porte cochère. Lorsque la paralytique s’était retirée pour la nuit, ces ombres disparaissaient l’une après l’autre ; l’image amplifiée de Mme Jérémie restait toujours la dernière et s’éclipsait tout à coup comme si elle venait de partir pour le sabbat. Alors la lumière solitaire brûlait paisiblement jusqu’à ce que l’aube vînt la faire pâlir, et mourait enfin, soufflée par Mme Jérémie, dès que l’ombre de cette dame se montrait de nouveau, au sortir des régions féeriques du sommeil.
Qui sait pourtant si ce feu, qui éclairait si faiblement la chambre de la malade, n’était pas en effet un phare qui attirait quelqu’un, quelqu’un peut-être qui ne s’attendait guère à venir là, vers l’endroit où l’appelait la fatalité ! Qui sait si cette lumière, qui brillait si faiblement, n’était pas en effet un signal qui devait éclairer cette chambre, chaque nuit, jusqu’à l’accomplissement de quelque événement prédestiné ! Parmi cette vaste multitude d’êtres qui voyagent en ce moment à la clarté du soleil et des étoiles, qui grimpent le long des coteaux poudreux et traversent d’un pied fatigué des plaines interminables, qui s’avancent par terre ou par mer, allant et venant d’une manière si bizarre, afin de se rencontrer, d’agir et de réagir les uns sur les autres, quel est celui qui, sans soupçonner encore le but de son voyage, se dirige vers cette demeure inévitable ?
Le temps nous l’apprendra. Honneur et opprobre, bâton de maréchal et baguettes de tambour, statue de pair dans l’abbaye de Westminster ou hamac de simple matelot sur l’Océan, la mitre et le work-house , le siège de président de la chambre des pairs ou la potence, le trône et la guillotine, tous ceux qui voyagent vers ces buts différents sont déjà en marche sur la grand’route du monde ; mais cette route a de merveilleuses divergences, et le temps seul pourra nous faire connaître où va chacun.
Par une froide soirée, vers l’heure du crépuscule, Mme Jérémie, s’étant senti l’esprit un peu lourd pendant toute la journée, fit le rêve suivant :
Elle rêva qu’elle se trouvait dans la cuisine, à faire chauffer de l’eau pour le thé, et que, par la même occasion, elle se chauffait elle-même les pieds sur le garde-cendres et la jupe de sa robe relevée devant le feu qui venait de s’affaisser dans le milieu de la grille, borné de chaque côté par un profond ravin noir. Elle rêva que, tandis qu’elle était ainsi assise, se demandant si, pour certaines gens, l’existence n’était pas une invention assez maussade, elle fut effrayée par un bruit subtil qu’elle entendait derrière elle ; elle rêva que, la semaine passée, un bruit pareil lui avait déjà causé une frayeur semblable, et que ce bruit était d’une nature mystérieuse, qu’il ressemblait à un frôlement, accompagné de trois ou quatre coups pareils à des pas rapides, tandis qu’un choc ou un tremblement se communiquait à son cœur, comme si ces pas eussent fait trembler le parquet ; elle se figura même qu’elle avait été touchée par quelque main effrayante. Mme Jérémie rêva que ce rêve avait ravivé chez elle certaines terreurs déjà anciennes qui lui faisaient croire que la maison était hantée, et qu’elle avait remonté quatre à quatre l’escalier de la cuisine, sans savoir comment, afin de se rapprocher d’une société humaine.
Mme Jérémie rêva qu’en arrivant dans l’antichambre, elle avait trouvé la porte du bureau de son seigneur et maître toute grande ouverte et la chambre vide ; qu’elle s’était approchée de l’étroite croisée qui éclairait le petit cabinet situé près de la porte d’entrée, afin de calmer les battements de son cœur en se mettant en communication, à travers cette fenêtre, avec des êtres vivant au delà et en dehors de la maison ensorcelée ; qu’alors elle avait vu, sur le mur, au-dessus de la porte cochère, les ombres des deux finauds qui causaient en haut ; qu’elle avait alors monté l’escalier, ses souliers à la main, en partie pour se rapprocher de ces créatures malignes, qui valaient bien, à elles deux, tous les revenants possibles, en partie aussi pour entendre ce qu’elles disaient.
« Allons, pas de ces bêtises-là avec moi, s’écriait M. Jérémie Flintwinch, je ne le souffrirai pas. »
Mme Jérémie rêva qu’elle se tenait derrière la porte entr’ouverte, et qu’elle entendait son mari prononcer très distinctement ces audacieuses paroles.
« Jérémie, répliqua Mme Clennam de sa voix forte et caverneuse, la colère qui vous possède est un démon furieux, prenez-y garde.
— Que ce soit un démon ou une douzaine de démons qui me possèdent, peu m’importe, riposta Jérémie, dont le ton annonçait clairement qu’il y en avait plutôt une douzaine. S’il y en avait cinquante, ils diraient tous : « Pas de ces bêtises-là avec moi, je ne le souffrirai pas, » et s’ils ne voulaient pas le dire, je les y forcerais.
— Qu’ai-je donc fait, homme irritable ? demanda la voix caverneuse.
— Ce que vous avez fait ? Vous êtes tombée sur moi.
— Si vous entendez par là que je vous ai adressé des remontrances…
— Ne me mettez pas dans la bouche des mots dont je ne me suis pas servi, interrompit M. Flintwinch, maintenant son expression figurée avec une obstination tenace et impénétrable, vous êtes tombée sur moi, voilà ce que je veux dire.
— Je vous ai adressé des remontrances, recommença Mme Clennam, parce que…
— Je ne veux pas de ça ! s’écria Jérémie. Vous êtes tombée sur moi.
— Je suis tombée sur vous, alors, homme obstiné que vous êtes (Jérémie ricana de l’avoir obligée à adopter sa phrase), parce que vous n’aviez pas besoin, ce matin, d’être si indiscret avec Arthur. J’ai le droit de m’en plaindre, c’est presque un abus de confiance. Vous n’aviez donc pas réfléchi…
— Je ne veux pas de ça ! interrompit de nouveau Jérémie, repoussant cette concession. J’avais mûrement réfléchi…
— Je vois qu’il faut que je vous laisse parler tout seul, si cela vous plaît, répliqua Mme Clennam, après un silence irrité. Il est inutile d’adresser la parole à un vieillard inconsidéré et opiniâtre, qui est décidé à ne rien écouter.
— Eh bien, je ne veux pas de ça non plus, répliqua Jérémie. Je ne suis nullement décidé à ne pas vous écouter. Je vous ai dit que j’avais réfléchi. Voulez-vous savoir pourquoi j’ai parlé comme je l’ai fait, sans avoir pour cela manqué de réflexion, vieille femme inconsidérée et opiniâtre ?
— Après tout, vous ne faites que me renvoyer mes propres paroles, répondit Mme Clennam s’efforçant de contenir son indignation. Oui, je vous écoute.
— Voici pourquoi alors. Parce que vous n’aviez pas disculpé son père à ses yeux, et que vous auriez dû le faire. Parce que, avant de vous monter la tête à propos de vous-même qui êtes…
— Arrêtez, Flintwinch ! s’écria Mme Clennam d’un ton plus sévère, vous pourriez aller trop loin. »
Le vieillard parut être du même avis. Il y eut un nouveau silence, et il avait changé de place, lorsqu’il reprit plus doucement :
« J’allais vous dire pourquoi. Parce que, avant de prendre votre propre défense, vous auriez dû prendre celle du père d’Arthur. Le père d’Arthur ! je ne l’aimais pas autrement, le père d’Arthur ! J’ai servi l’oncle du père d’Arthur dans cette maison, lorsque le père d’Arthur n’occupait pas ici une position beaucoup plus élevée que la mienne, lorsqu’il était plus pauvre que moi en argent de poche, et lorsque son oncle aurait tout aussi bien pu me choisir pour son héritier. Tandis qu’il mourait de faim dans la salle à manger, et moi dans la cuisine, il n’y avait guère d’autre différence dans nos positions respectives : il n’y avait qu’un petit casse-cou d’escalier entre lui et moi. Je ne me suis jamais attaché à lui dans ce temps-là ; je ne crois pas m’être jamais attaché à lui à aucune époque. C’était un individu faible et irrésolu, qui avait, dès son enfance orpheline, tout juste ce qu’il faut de force et de courage pour vivoter. Et lorsqu’il vous a ramenée ici, vous l’épouse que son oncle lui avait choisie, je n’ai pas eu besoin de vous regarder deux fois (vous étiez une belle femme dans ce temps-là) pour deviner qui de vous deux serait le maître. Vous avez marché toute seule. Eh bien, continuez à marcher toute seule ; ne vous appuyez pas sur les morts.
— Je ne m’appuie pas sur les morts, comme vous dites.
— Non, mais vous en aviez bien envie, si je vous avais laissée faire, grommela Jérémie, et voilà pourquoi vous êtes tombée sur moi. Vous ne pouvez pas oublier que je n’ai pas voulu vous laisser faire. Sans doute cela vous étonne que je tienne à ce qu’on rende justice au père d’Arthur, hein ? Peu m’importe que vous me répondiez ou non, parce que je sais que cela vous étonne et vous le savez aussi. Allons, je vais vous dire ce que c’est. Il est possible que j’aie le caractère un peu bizarre, mais enfin je suis comme ça, je n’entends pas laisser les gens faire uniquement à leur tête. Vous êtes une femme déterminée et une femme habile ; lorsque vous avez résolu une chose, rien ne peut vous en détourner, personne ne sait cela mieux que moi…
— Rien ne peut m’en détourner, Jérémie, lorsque je l’ai justifiée à mes propres yeux. Ajoutez cela.
— Justifiée à vos propres yeux ? J’ai dit que vous étiez la femme la plus déterminée qui soit au monde (ou j’ai voulu le dire) ; et si vous êtes déterminée à justifier un but quelconque que vous avez en vue, vous n’y manquerez pas, c’est tout simple.
— Je ne justifie pas l’autorité de ce livre ! s’écria Mme Clennam avec une énergie sévère, et laissant tomber son bras sur la table avec force, autant que Mme Jérémie put en juger par le bruit.
— Laissons ça là, répondit tranquillement Jérémie ; nous n’entamerons pas cette question pour le moment. Quoi qu’il en soit, vous mettez vos projets à exécution, et il faut que tout cède devant votre volonté. Or, moi, je ne veux pas céder devant votre volonté. Je vous ai été fidèle et utile et je vous suis attaché, mais je ne puis pas consentir, je ne veux pas consentir et je n’ai jamais consenti et je ne consentirai jamais à m’absorber dans votre individualité. Avalez tous les autres, si cela vous plaît, et grand bien vous fasse ! Mais moi, madame, je ne suis pas de caractère à me laisser avaler tout cru ! »
Peut-être était-ce là l’origine de l’entente qui existait entre eux. Si elle n’avait pas reconnu chez M. Flintwinch une si grande force de caractère, peut-être Mme Clennam n’aurait-elle pas daigné le prendre pour allié.
« En voilà assez et plus qu’assez sur ce sujet, dit-elle d’un ton sombre.
— À moins que vous ne tombiez encore sur moi, répliqua l’obstiné Flintwinch, car alors vous pourrez vous attendre à me voir recommencer. »
Mme Jérémie rêva ensuite que son seigneur et maître avait commencé à se promener de long en large dans la chambre comme pour calmer sa colère, et qu’elle s’était enfuie ; mais Jérémie n’étant pas sorti tandis qu’elle écoutait toute tremblante dans l’antichambre obscure, elle était remontée à tâtons, attirée par les fantômes et la curiosité ; puis elle avait en tremblant repris son poste d’observation derrière la porte.
« Voulez-vous allumer la chandelle, Jérémie ? disait Mme Clennam d’un air conciliant destiné à faire rentrer la conversation dans son ton habituel. Il est bientôt temps de prendre le thé. La petite Dorrit doit venir et elle me trouverait dans l’obscurité. »
M. Jérémie alluma la chandelle avec empressement, et dit en la posant sur la table : « Ah çà ! qu’est-ce que vous voulez donc faire de la petite Dorrit ? Est-ce qu’elle va venir toujours travailler ici ? toujours prendre le thé ici ? La verra-t-on aller et venir ici comme elle fait, toujours, toujours ?
— Comment pouvez-vous parler ainsi à une malheureuse paralytique comme moi ? Toujours ? Ne sommes-nous pas moissonnés tous comme l’herbe de la prairie ? Et n’ai-je pas été tranchée déjà par la faux du temps depuis bien des années, depuis que je suis restée étendue ici, en attendant qu’on me transporte dans la grange du Seigneur ?
— Oui, oui ! fort bien ! Mais depuis que vous êtes étendue là, pas comme une morte toujours, il s’en faut de tout, une foule d’enfants et de jeunes gens, une foule de femmes aux joues roses et d’hommes vigoureux, une foule de gens, en un mot, ont été fauchés et transportés dans la grange ; et vous voilà encore, comme vous voyez, pas trop changée après tout. Vous et moi, nous pouvons vivre encore longtemps. En disant toujours, j’ai voulu dire (quoique je ne sois pas un esprit poétique), pendant tout le cours de notre existence. »
Jérémie donna cette explication avec beaucoup de sang-froid, et attendit tranquillement la réponse.
« Tant que la petite Dorrit sera sage et active, qu’elle aura besoin de la faible assistance que je puis lui donner, et qu’elle en sera digne, je ne vois pas pourquoi elle ne continuerait pas (à moins de se retirer de son propre gré) de venir ici aussi longtemps qu’il plaira au Seigneur de m’épargner.
— Rien de plus ? demanda Jérémie se caressant le menton.
— Que voulez-vous qu’il y ait de plus ? Qu’est-ce qu’il peut y avoir de plus ? » s’écria Mme Clennam de son ton de surprise sévère.
Mme Jérémie rêva ensuite que les deux interlocuteurs avaient continué à se regarder pendant quelques minutes, avec la chandelle entre eux, et, d’une façon ou d’une autre, l’idée lui vint qu’ils se regardaient fixement.
« Sauriez-vous, par hasard, madame Clennam, demanda alors le seigneur et maître de Mme Jérémie en baissant la voix et en mettant dans ses paroles une expression que ne semblait pas suffisamment justifier cette question si simple, où elle demeure ?
— Non.
— Tiendriez-vous…, tiendriez-vous beaucoup à le savoir ? reprit M. Flintwinch comme s’il eût pris son élan pour se précipiter sur sa maîtresse.
— Si je désirais le savoir, je le saurais déjà. N’aurais-je pas pu le lui demander ?
— Alors vous ne vous souciez pas de connaître son adresse ?
— Je ne m’en soucie pas. »
M. Jérémie respira longuement et d’une façon significative, puis il continua en appuyant toujours sur les mots :
« Car je le sais, moi, où elle demeure… par hasard, bien entendu !
— Quelle que soit sa demeure, dit Mme Clennam d’une voix dure et saccadée, séparant les mots aussi distinctement que si elle les lisait sur des morceaux de métal qu’elle aurait ramassés un à un, elle m’en a fait un secret et ce secret je ne cherche pas à le pénétrer.
— Après tout, peut-être auriez-vous préféré ne pas savoir que je le connais ! ajouta Jérémie, qui fit des contorsions en parlant, comme si les paroles sortaient tout de travers de sa bouche.
— Flintwinch, dit sa maîtresse et associée s’exprimant avec une soudaine énergie qui fit tressaillir Mme Jérémie, pourquoi me poussez-vous à bout ? S’il est vrai qu’il y ait quelque dédommagement en échange de ma longue réclusion dans ces étroites limites, non que je me plaigne des maux qui m’affligent, vous savez que je ne me plains jamais ; s’il est vrai qu’il y ait quelque dédommagement pour moi du long exil que je subis dans cette chambre à sentir que, s’il m’isole de tout plaisir, il m’épargne aussi la connaissance de certaines choses que je préfère ne pas connaître, vous devriez être le dernier à m’envier cette faible compensation.
— Je ne vous l’envie pas, répliqua Jérémie.
— Alors ne m’en parlez plus, ne m’en parlez plus. Que la petite Dorrit garde son secret et vous aussi. Laissez-la aller et venir, sans commentaires et sans questions. Laissez-moi souffrir, mais laissez-moi aussi profiter de tous les soulagements que peut comporter ma position. Me trouvez-vous trop exigeante de vous demander que vous ne veniez pas me tourmenter comme un mauvais génie.
— Je n’ai fait que vous adresser une question. Voilà tout.
— Et j’y ai répondu. Donc, ne m’en parlez plus. »
Alors on entendit sur le parquet le bruit du fauteuil que l’on faisait rouler, et une main impatiente agita la sonnette de Mme Jérémie.
Comme Mme Jérémie avait encore plus peur de son mari que du bruit mystérieux qu’elle entendait parfois dans la cuisine, elle s’éloigna aussi silencieusement et aussi vite que possible, redescendit l’escalier aussi rapidement qu’elle l’avait monté, reprit sa place devant la cheminée, releva de nouveau la jupe de sa robe, et enfin se couvrit la tête de son tablier. Puis la sonnette résonna une fois, deux fois, trois fois, et continua de s’agiter ; mais, en dépit de cet appel importun, Mme Jérémie demeura immobile, la tête sous son tablier, cherchant à reprendre haleine…
Enfin un pas traînard se fit entendre dans l’escalier conduisant au vestibule, et M. Jérémie descendit en grommelant et en appelant tout le long du chemin : « Affery, femme ! » Comme Mme Jérémie continuait à se cacher dans son tablier, il arriva dans la cuisine, chandelier en main, s’approcha de sa femme en marchant de profil, enleva le tablier et la réveilla.
« Oh ! Jérémie, s’écria-t-elle au sortir de son rêve, quelle peur tu m’as faite !
— Que diable fais-tu là ? Voilà cinquante fois qu’on te sonne.
— Oh ! Jérémie, c’est que j’ai fait un rêve. »
Se rappelant le dernier exploit somnambulesque de son épouse, M. Flintwinch approcha la chandelle de la tête de Mme Jérémie, comme s’il avait quelque idée d’y mettre le feu pour illuminer la cuisine.
« Ne sais-tu pas que c’est l’heure de lui servir son thé ? demanda-t-il avec un méchant ricanement en donnant un coup de pied à la chaise de Mme Jérémie.
— Jérémie, quel thé ? Je ne sais pas ce que j’ai, mais je viens d’avoir une si terrible frayeur, Jérémie, avant de… commencer à rêver, que je crois que ça vient de là.
— Fi donc ! paresseuse ! cria M. Jérémie. De quoi viens-tu me parler là ?
— Un bruit si étrange, Jérémie, et un si drôle de mouvement, ici, dans la cuisine, à cet endroit ! »
Jérémie souleva la chandelle et regarda le plafond noirci ; Jérémie baissa la chandelle et regarda les pavés humides du parquet, puis, tournant sur lui-même, il regarda les murs salis et maculés.
« Des rats, des chats, de l’eau, des gargouilles, » dit Jérémie.
Mme Jérémie, à chacune de ces propositions, secoua la tête comme si ce n’était pas cela.
« Non, Jérémie, ce n’est pas la première fois que j’entends cela. Je l’ai déjà entendu en haut et une autre fois sur l’escalier tandis que j’allais de sa chambre à la nôtre au milieu de la nuit ; c’était quelque chose qui frôlait et tremblait derrière moi et qui me touchait presque.
— Affery, ma femme, dit M. Flintwinch d’un air sinistre, après avoir avancé son nez tout près des lèvres de sa dame comme pour s’assurer que l’haleine ne trahissait pas l’absorption de quelque liqueur alcoolique, si tu ne sers pas le thé en deux temps, ma vieille, tu vas sentir un frôlement et un attouchement qui t’enverront à l’autre bout de la cuisine. »
Cette prédiction stimula le zèle de Mme Jérémie qui se disposa au plus vite à monter chez Mme Clennam. Mais, malgré tout, elle commença à avoir la conviction bien arrêtée que la sombre maison était ensorcelée. Désormais elle n’y goûta plus un moment de tranquillité dès que le jour avait disparu ; elle ne monta ou ne redescendit plus l’escalier dans l’obscurité sans se cacher la tête dans son tablier, de peur de voir quelque chose.
Grâce à ses terreurs fantastiques et à ses rêves bizarres, Mme Jérémie retomba ce soir-là dans une situation d’esprit anormale dont nous serons peut-être longtemps à la voir sortir. De même que, dans la vague incertitude et le trouble de ses nouvelles expériences et de ses nouvelles sensations, tout lui semblait mystérieux, de même elle commença à devenir elle-même un mystère pour les autres, et de même que la maison avec tout ce qu’elle renfermait était inexplicable pour Mme Jérémie, de même cette dame devint inexplicable pour tout le monde dans la maison.
Elle n’avait pas encore fini de préparer le thé de Mme Clennam, lorsque retentit le léger coup de marteau qui précédait toujours les visites de la petite Dorrit. Mme Jérémie regarda la petite Dorrit qui ôtait son modeste chapeau dans le vestibule, puis son mari qui se caressait la mâchoire en contemplant la jeune fille en silence, persuadée que cette rencontre allait amener quelque éclat terrible, capable de lui faire perdre l’esprit de frayeur ou de les faire sauter tous les trois.
Après le thé, il y eut un autre coup de marteau annonçant Arthur. Mme Jérémie alla lui ouvrir, et le visiteur lui dit en entrant :
« Je suis content que ce soit vous. J’ai quelque chose à vous demander. »
Mme Jérémie répondit immédiatement :
« Au nom du ciel, ne me demandez rien, Arthur ! Je passe la moitié de ma vie à rêver et l’autre moitié à trembler, j’en suis plus morte que vive. Ne me demandez rien. Je ne sais rien de rien, je ne puis pas distinguer une chose d’une autre ! » Et elle prit immédiatement la fuite, ayant grand soin de ne plus l’approcher.
Mme Jérémie, qui n’avait aucun goût pour la lecture et qui n’aurait pas vu assez clair pour travailler de l’aiguille dans la chambre de la malade, en supposant qu’elle eût envie de coudre, se tenait le soir dans cette quasi-obscurité dont elle était sortie un moment, lors de l’arrivée d’Arthur Clennam, et se livrait à une foule de méditations et de soupçons étranges concernant sa maîtresse, son mari et les bruits qu’on entendait dans la maison. Lorsque Mme Clennam faisait à haute voix ses lectures dévotes et féroces, Mme Jérémie sentait son regard attiré vers la porte, comme si elle se fût attendue, dans ces moments propices, à voir apparaître quelque sombre personnage évoqué par la pythonisse.
Du reste, elle ne faisait ni ne disait jamais rien pour attirer sur elle l’attention des deux finauds d’une façon marquée, sauf dans quelques rares occasions (généralement vers l’heure tranquille qui précédait la coucher de sa maîtresse), lorsqu’elle s’élançait tout à coup de son coin obscur, le visage terrifié, et murmurant à l’oreille de M. Jérémie, occupé à lire le journal auprès de la petite table de Mme Clennam :
« Là, Jérémie ! écoute ! D’où vient ce bruit ? »
Alors le bruit, s’il y en avait jamais eu, ne se faisait plus entendre, et Jérémie lui disait en montrant les dents et en se tournant vers elle avec colère, comme s’il se lassait à la fin de ces paniques :
« Affery, ma vieille, laisse, ma chère, je vais t’en donner une dose, mais une dose !… Tu ne feras donc jamais que rêver ? »
CHAPITRE XVI. La faiblesse de Personne.
Le temps étant arrivé d’aller renouveler connaissance avec la famille Meagles, Clennam, d’après une convention arrêtée entre lui et M. Meagles, dans l’enceinte même de la cour du Cœur-Saignant, tourna ses pas, un certain samedi, du côté de Twickenham, où M. Meagles habitait un cottage à lui appartenant. Comme il faisait beau et sec, et comme, après son long exil, toute route anglaise avait droit à son intérêt, il envoya sa valise par la voiture et partit à pied. Une pareille promenade était en elle-même une distraction nouvelle pour lui, et dont il avait rarement pu jouir à l’étranger.
Il alla par Fulham et Putney, rien que pour le plaisir de traverser la bruyère. Il faisait un temps superbe, et une fois sur le chemin de Twickenham, il avait déjà voyagé en imagination vers une foule de buts plus vaporeux et moins réels, qui n’avaient pas tardé à l’assiéger en route. Il n’est pas facile de se promener seul dans la campagne sans rêver à quelque chose, et Arthur avait dans l’esprit assez de châteaux en Espagne pour fournir à ses méditations jusqu’au bout du monde.
Il y avait d’abord la grave question à laquelle il songeait constamment.
Qu’allait-il faire désormais ? À quelle occupation allait-il se vouer et où devait-il la chercher ? Il était loin d’être riche, et chaque jour d’indécision et d’inaction rendait son patrimoine plus inquiétant pour lui. Dès qu’il commençait à songer aux moyens de l’augmenter et au placement qu’il en devait faire, l’idée que quelqu’un pourrait avoir à se plaindre de quelque spoliation lui revenait à l’esprit ; et ce sujet à lui tout seul eût suffi pour lui tenir compagnie pendant la plus longue des promenades, Puis il y avait encore ses relations, maintenant établies sur un pied d’égalité pacifique, mais non de confiante intimité, avec sa mère qu’il voyait plusieurs fois par semaine. La petite Dorrit était encore un de ses sujets de réflexion, le principal peut-être et le plus souvent présent à sa pensée : car les circonstances de sa vie unies à celle de l’histoire de la jeune fille lui présentaient ce petit être comme la seule personne à laquelle il fût attaché par des liens quelconques, liens d’une innocente confiance d’un côté et d’une protection affectueuse de l’autre ; liens de compassion, de respect, d’affection désintéressée, de reconnaissance et de pitié. Il songeait à elle et aux chances qu’il y avait pour que le doyen fût bientôt délivré de son long emprisonnement par la main de la mort qui tire tous les verrous, seul accident qui pût permettre à Clennam de rendre à la jeune fille le service qu’il désirait lui rendre, en changeant de fond en comble sa manière de vivre, en lui aplanissant l’avenir et en lui donnant un chez elle. Il avait fini par faire, dans sa pensée, sa fille d’adoption, de cette enfant de la prison à laquelle il voulait assurer un sort paisible. S’il existait dans son esprit un autre sujet de méditation qui concernât la ville de Twickenham, la forme en était si indécise qu’elle ne représentait guère qu’une espèce d’atmosphère ambiante où flottaient ses autres rêveries.
Il venait de traverser la bruyère lorsqu’il se rapprocha d’un piéton qui marchait devant lui, depuis quelque temps, et qu’il crut bientôt reconnaître à un je ne sais quoi dans ses airs de tête et dans sa tournure réfléchie pendant qu’il s’avançait d’un pas délibéré. Mais, aussitôt que ce compagnon de voyage eut repoussé son chapeau en arrière pour s’arrêter à examiner quelque chose devant lui, Arthur ne put plus méconnaître Daniel Doyce.
« Comment vous portez-vous, monsieur Doyce ? dit Clennam, en le rejoignant. Je suis charmé de vous retrouver dans un endroit moins insalubre que les bureaux du ministère des Circonlocutions.
— Ah ! l’ami de M. Meagles ! s’écria le malfaiteur, se réveillant de quelques combinaisons mentales qu’il était en train de faire, et lui tendant la main. Je suis charmé de vous voir, monsieur. Excusez-moi seulement d’avoir oublié votre nom ?
— De tout mon cœur. Ce n’est pas un nom célèbre. Je ne m’appelle pas Mollusque.
— Non, non, répondit Daniel en riant. Et maintenant je me le rappelle. C’est Clennam. Comment vous portez-vous, monsieur Clennam ?
— J’espère bien, continua Arthur en faisant route avec lui, que nous dirigeons nos pas vers le même endroit, monsieur Doyce ?
— Vers Twickenham, alors ? répliqua Daniel. Tant mieux ! »
Ils devinrent bientôt très intimes et abrégèrent le chemin par une causerie variée. L’ingénieux coupable était un homme de beaucoup de modestie et de bon sens ; et, malgré sa simplicité, il avait trop pris l’habitude de concilier les conceptions les plus originales et les plus hardies avec une exécution patiente et minutieuse pour être resté un homme ordinaire. Il fut d’abord difficile de le faire parler de lui-même, et, chaque fois, il répondait d’une manière évasive aux questions d’Arthur, avouant seulement, sans en tirer vanité, qu’en effet c’était lui qui avait fait ceci, puis encore que c’était lui qui avait fait cela, que telle chose sortait bien de ses ateliers, et que telle autre invention était bien de lui, mais, ce n’était pas malin, « c’était son métier, voyez-vous, son métier. » Enfin, reconnaissant que son compagnon s’intéressait réellement à son histoire, il la lui raconta tout franchement. Arthur apprit alors que Daniel Doyce était fils d’un forgeron d’un comté du Nord ; que sa mère, devenue veuve, l’avait mis en apprentissage chez un serrurier ; qu’il avait inventé quelques petites choses chez le serrurier, qui avait résilié son engagement et lui avait fait un cadeau ; que ce cadeau avait permis à l’apprenti de réaliser son ardent désir d’entrer chez un mécanicien-ingénieur, chez lequel il avait travaillé rude, étudié ferme et vécu durement pendant sept années. Son temps d’apprentissage terminé, il avait travaillé sept ou huit autres années dans l’atelier payé à la semaine ; puis il était allé en Écosse, où il avait encore étudié, limé, martelé et augmenté ses connaissances théoriques et pratiques pendant six ou sept ans de plus. Là on lui avait proposé d’aller à Lyon, et il avait accepté ; de Lyon on l’avait invité à se rendre en Allemagne, et en Allemagne on l’avait invité à se rendre à Saint-Pétersbourg, où il avait réussi, mieux réussi que partout ailleurs. Cependant, il avait une préférence bien naturelle pour le pays où il était né, et c’est là surtout qu’il aurait voulu se distinguer et se rendre utile. De façon qu’il était revenu établir ses ateliers en Angleterre où il avait inventé et construit des machines. Enfin il avait fait son chemin jusqu’au moment où, après douze ans de sollicitations et de factions, il avait enfin été enrôlé dans la Légion d’honneur de la Grande-Bretagne, la Légion des Découragés du ministère des Circonlocutions, et avait été décoré de l’Ordre du Mérite Britannique, c’est-à-dire l’Ordre du Désordre des Mollusques et des Échasses.
« Il est à regretter, dit Clennam, que vous ayez jamais tourné vos pensées de ce côté, monsieur Doyce.
— C’est vrai, monsieur, jusqu’à un certain point. Mais que faire ? Lorsqu’un homme a eu le malheur d’inventer quelque chose qui doit être utile à son pays, il faut qu’il se dévoue.
— Ne ferait-il pas mieux de renoncer à faire connaître son invention ? demanda Clennam.
— Il ne peut y renoncer, répondit Doyce secouant la tête avec un sourire pensif. Elle n’a pas été mise dans sa tête pour y être enterrée. Elle y est mise pour devenir utile. Nous ne tenons du ciel notre vie qu’à la condition de la défendre vaillamment jusqu’au bout. Tout inventeur tient aussi sa découverte aux mêmes conditions.
— C’est-à-dire, reprit Arthur, avec une admiration croissante pour son paisible compagnon que, même aujourd’hui, vous n’êtes pas irrévocablement découragé ?
— Si je le suis, j’ai tort, répliqua l’autre. Ma découverte est aussi vraie aujourd’hui qu’hier. »
Ils marchèrent quelque temps en silence. Clennam, voulant changer le cours de la conversation sans trop en avoir l’air, demanda à M. Doyce s’il avait un associé qui le débarrassât au moins en partie du souci des affaires ?
« Non, répondit-il, pas maintenant. J’en ai eu un en commençant, et c’était un brave homme. Mais il est mort depuis quelques années, et comme je ne pouvais pas aisément me résoudre à en prendre un autre après l’avoir perdu, j’ai racheté sa part et, depuis, j’ai continué tout seul. Et c’est encore là un de nos défauts, continua-t-il en s’arrêtant un instant, avec un rire plein de bonne humeur dans le regard, et lui prenant le bras avec sa main droite, cette main dont le pouce était doué d’une souplesse si particulière, c’est que nous autres, inventeurs, nous ne valons rien pour les affaires, vous savez ?
— Non.
— Du moins à ce que disent les hommes d’affaires, répondit Doyce se remettant en marche et riant tout haut. Je ne sais pas trop pourquoi nous autres, pauvres diables d’inventeurs, nous passons pour manquer de bon sens, mais toujours est-il qu’on nous le refuse ; jusqu’à notre excellent ami M. Meagles, le meilleur ami que j’aie au monde, poursuivit-il en faisant un signe de tête du côté de Twickenham, qui étend sur moi une sorte de protection, vous en avez été témoin, comme si je n’étais pas tout à fait capable de marcher seul ! »
Arthur Clennam ne put s’empêcher de prendre part au rire de son compagnon, car il reconnaissait la vérité de cette remarque.
« De sorte que je vois qu’il me faut pour associé un homme d’affaires qui ne se soit rendu coupable d’aucune découverte, reprit Daniel Doyce, ôtant son chapeau pour passer la main sur son front, quand ce ne serait que pour soutenir la réputation de mes ateliers. Il ne trouvera pas, je crois, mes livres tenus avec négligence ou confusion ; mais nous verrons ce qu’il en dira : ce n’est pas à moi à me vanter de ça.
— Vous ne l’avez donc pas encore choisi ?
— Non, monsieur, non. Je viens seulement de me décider à en prendre un. Le fait est qu’il y a plus de besogne qu’il n’y en avait, et la surveillance des travaux suffit pour me donner assez d’occupation, maintenant que je prends de l’âge. En outre, il y a la comptabilité et la correspondance, et puis les voyages à l’étranger où la présence d’un chef est souvent nécessaire, et je ne puis pas tout faire. Si je peux trouver une demi-heure d’ici à lundi matin, je compte en entretenir… ma bonne, vous savez, continua-t-il, avec le rire dans les yeux, mon protecteur ? Il comprend bien les affaires, il n’y a pas perdu son apprentissage, et il pourra me donner là-dessus de bons avis. »
Ils causèrent ensuite de choses et d’autres jusqu’au moment où ils arrivèrent au terme de leur voyage. On remarquait chez Daniel Doyce une résolution recueillie et modeste, une certitude calme et sérieuse que ce qui est vrai est toujours vrai, en dépit de tous les Mollusques qui peuplent l’Océan social ; et cette conviction avait sa grandeur, qui valait bien celle des personnages officiels.
Comme il connaissait bien la maison de M. Meagles, il y conduisit Clennam par le chemin qui la montrait le mieux à son avantage. C’était un charmant endroit, et situé non loin des bords de la rivière, qui ne perdait rien à être un peu excentrique ; une résidence, en un mot, faite tout juste pour la famille Meagles. Elle s’élevait au milieu d’un jardin qui, au printemps de l’année, devenait sans doute aussi frais et aussi beau que l’était Chérie au printemps de sa vie ; et elle était entourée d’une masse de beaux arbres et de plantes grimpantes, qui la protégeaient comme M. et Mme Meagles protégeaient Chérie. Elle avait été formée d’une vieille maison de briques, dont une partie avait été complétement démolie, et dont on avait conservé l’autre pour en faire le cottage actuel ; de façon qu’il y avait une portion solide et d’un âge mûr pour représenter M. et Mme Meagles et une jeune portion pittoresque pour représenter Chérie. On y avait même ajouté, depuis peu, une serre adossée au pignon de la maison, à laquelle des vitres de couleur foncée donnaient un éclat incertain, et qui, dans les endroits les plus transparents, flamboyait au soleil tantôt comme un incendie, tantôt comme d’innocentes gouttes d’eau. Cette serre, avec un peu de bonne volonté, pouvait passer pour représenter Tattycoram. De la maison on apercevait la paisible rivière avec le bac du passeur, qui semblait faire la morale à tous les habitants et leur dire : « Jeunes ou vieux, mortels irritables ou pacifiques, mécontents ou satisfaits, vous tous qui me voyez, le courant ne s’arrête pas. Que vos cœurs se gonflent tant qu’ils voudront au vent de la discorde, l’onde qui se ride, en se jouant autour de la proue de ce bac, chante toujours la même chanson. D’année en année, eu égard au tirage du bateau, la rivière fait tant de milles à l’heure ; ici des roseaux, là-bas des lis, rien de vague, rien d’incertain sur cette route qui poursuit en fuyant sa course régulière, tandis que vous autres, embarqués sur le fleuve rapide du temps, vous n’êtes que tourment et caprice. »
La cloche de la grille avait à peine sonné que M. Meagles vint à leur rencontre. M. Meagles s’était à peine montré que Mme Meagles se montra ; Mme Meagles s’était à peine montrée que Chérie se montra ; et Chérie s’était à peine montrée que Tattycoram se montra aussi. Jamais visiteurs ne reçurent meilleur accueil.
« Nous voici dans notre cage ; vous voyez, dit M. Meagles : nous voici renfermés, monsieur Clennam, dans les limites du chez soi, comme si nous ne devions plus reprendre notre essor… c’est-à-dire, comme si nous ne devions plus voyager… Cela ne ressemble pas à Marseille, hein ? Il ne s’agit pas d’ allons ! marchons ! ici !
— Non, certes ; c’est un autre genre de beauté ! répondit Clennam en regardant autour de lui.
— Mais, c’est égal, s’écria M. Meagles, se frottant les mains d’un air joyeux ; quel temps agréable nous avons passé en quarantaine ; n’est-ce pas ? J’ai souvent désiré y retourner, savez-vous ? Nous avions là une ravissante société. »
C’était en effet une habitude invariable de M. Meagles, de trouver tout désagréable pendant qu’il voyageait, et de vouloir toujours y retourner lorsqu’il ne voyageait pas.
« Si nous étions en été, dit M. Meagles, et je voudrais y être à cause de vous, afin que vous puissiez voir notre cottage dans son beau, nous pourrions à peine nous entendre à cause des oiseaux. En notre qualité de gens pratiques, nous ne souffrons pas qu’on effarouche les oiseaux, et les oiseaux, étant de leur côté des gens pratiques, nous arrivent par myriades. Nous sommes enchantés de vous voir, Clennam (si vous voulez bien me permettre de supprimer le monsieur ) ; je vous assure que nous sommes vraiment enchantés.
— Je n’ai pas encore reçu d’accueil si cordial, dit Clennam… puis il se rappela ce que la petite Dorrit lui avait dit chez lui, et il ajouta avec franchise : un seul excepté… depuis que nous nous sommes promenés ensemble sur les côtes de la Méditerranée.
— Ah ! répliqua M. Meagles, ça valait la peine d’être vu, n’est-ce pas ? Je ne tiens pas à vivre sous un gouvernement militaire ; mais je ne serais pas fâché d’avoir un peu d’ allons ! marchons ! (rien qu’un peu) dans mon voisinage actuel. Je le trouve diablement tranquille ! »
Après avoir fait cet éloge de la tranquillité de sa retraite avec un hochement de tête dubitatif, M. Meagles conduisit ses hôtes dans la maison. Elle était tout juste aussi grande qu’il fallait, rien de plus ; aussi jolie à l’intérieur qu’à l’extérieur, très bien disposée et fort confortable. On retrouvait quelques traces des habitudes voyageuses de la famille dans les cadres enveloppés de gaze, les meubles recouverts de leurs housses, les rideaux relevés ; mais on reconnaissait facilement que M. Meagles avait la manie de faire tenir la maison, en son absence, comme si la famille devait revenir le jour d’après. Il y avait une telle macédoine d’objets ramassés dans ses nombreuses expéditions qu’on eût dit la retraite de quelque aimable corsaire. On y voyait des antiquités de l’Italie centrale fabriquées par les meilleures maisons modernes qui s’adonnent à ce genre d’industrie ; des morceaux de momies d’Égypte (et peut-être de Birmingham) ; des modèles de gondoles vénitiennes, des modèles de villages suisses : des fragments de mosaïques d’Herculanum et de Pompéi, qui ressemblaient à des pétrifications de viande hachée ; des cendres trouvées dans diverses tombes et de la lave du Vésuve ; des éventails espagnole, des chapeaux de paille de Spezzia, des pantoufles mauresques, des épingles toscanes, des sculptures de Carrare, des fichus de Trastaverini, des velours et de la filigrane de Gênes, du corail napolitain, des camées romains, de la bijouterie de Genève, des lanternes arabes, des rosaires bénits d’un bout à l’autre par le Pape en personne, et une variété infinie de vieilles friperies. Il y avait des vues, plus ou moins ressemblantes, d’une foule d’endroits ; il y avait une petite salle consacrée à quelques tableaux de vieux saints gluants, avec des nerfs comme des cordes, des cheveux aussi bien peignés que ceux de Neptune, des rides qui ressemblaient plutôt à des tatouages, et des couches de vernis si abondantes que chacun de ces pieux personnages pouvait remplacer ce qu’en langage vulgaire et moderne on appelle du papier-tue-mouche . M. Meagles parlait de ses acquisitions artistiques comme le font la plupart des amateurs. Il ne prétendait pas se poser en connaisseur, disait-il, mais il savait ce qui lui plaisait ; il avait acheté ces toiles pour presque rien, et généralement on les trouvait fort belles. Quelqu’un qui passait pour avoir des connaissances en peinture, avait déclaré qu’un « sage lisant » (un vieux gentleman encore plus huileux que les autres, vêtu d’une couverture de laine avec une palatine d’édredon en guise de barbe, et tout couvert d’un filet de fêlures, comme la croûte d’une tarte trop cuite), est du Guercino. Quant à ce Sébastien del Piombo que voilà, tout le monde pouvait en juger par soi-même ; si le tableau n’était pas dans la seconde manière de cet artiste, de qui voulez-vous qu’il soit ? Voilà la question. Du Titien ? Peut-être que oui, peut-être que non. Peut-être le Titien n’a-t-il fait que le retoucher. « À moins, dit Daniel Doyce, qu’il n’y ait pas touché du tout. » Mais M. Meagles fit semblant de ne pas entendre de cette oreille-là.
Après avoir montré tous ses trophées de voyage, M. Meagles conduisit ses visiteurs dans sa propre chambre, petite salle fort commode qui donnait sur la pelouse, et qui tenait le milieu entre un cabinet de toilette et un bureau ; on y voyait, sur une sorte de pupitre-comptoir, des petites balances à peser de l’or et une petite pelle de banquier.
« Les voici, ma foi ! vous voyez, dit M. Meagles. Voici les instruments derrière lesquels je me suis tenu pendant trente-cinq années consécutives, quand je ne songeais pas plus à courir le monde que je ne songe aujourd’hui à… rester chez moi. Lorsque j’ai quitté la banque pour de bon, j’ai demandé à les emporter avec moi. J’aime mieux vous le dire tout de suite ; sans cela vous pourriez supposer que je reste assis dans mon bureau (c’est Chérie qui m’en fait la guerre), comme le roi du poème des Vingt-quatre merles , à compter mon argent. »
Les yeux de Clennam s’étaient dirigés vers un tableau accroché au mur, et représentant deux petites filles qui se tenaient par la taille.
« Oui, Clennam, dit M. Meagles baissant la voix, les voilà toutes les deux. Ces portraits ont été faits il y a quelque chose comme dix-sept ans. Par conséquent, à cette époque-là, comme je le disais souvent à la maman, c’était de vrais babies .
— Et leurs noms ? demanda Arthur.
— Ah ! c’est juste. Vous n’avez jamais entendu d’autre nom que Chérie. Chérie s’appelle Minnie et sa sœur Lillie.
— Auriez-vous deviné, M. Clennam, que l’un de ces deux portraits est le mien ? demanda Chérie elle-même, qui venait de se montrer dans l’embrasure de la porte.
— J’aurais pu croire que le peintre aurait voulu vous représenter deux fois, tant les deux portraits vous ressemblent encore. Et même, ajouta Clennam, comparant des yeux le charmant original et le tableau, je ne saurais dire quel est celui des deux qui n’est pas votre portrait.
— Entends-tu cela, mère ? s’écria M. Meagles à sa femme qui avait suivi sa fille. Tout le monde en dit autant, Clennam ; personne ne peut se prononcer. L’enfant à votre gauche est Chérie. »
Le tableau se trouvait par hasard près d’une glace. Comme Arthur regardait de nouveau les portraits, la réflexion du miroir lui montra Tattycoram qui, après s’être arrêtée devant la porte pour écouter ce qu’on disait, s’éloignait en fronçant les sourcils, avec une expression irritée et dédaigneuse qui lui faisait perdre tout l’avantage de sa beauté.
« Mais, voyons, dit Meagles, vous venez de faire une longue promenade et vous ne serez pas fâché d’ôter vos bottes. Quant à Daniel que voilà, je suppose qu’il ne songerait jamais aux siennes, si on ne lui montrait pas un tire-botte.
— Pourquoi pas ? demanda Daniel, qui adressa à Clennam un sourire significatif.
— Oh ! vous avez tant d’autres choses en tête, répondit M. Meagles, en lui frappant sur l’épaule, comme s’il ne fallait, sous aucun prétexte, abandonner le mécanicien à sa propre faiblesse : des chiffres, des rouages, des engrenages et des leviers, des vis et des cylindres et mille autres choses.
— Dans ma profession, répondit Daniel en riant, nous disons en général que qui peut le plus peut le moins. Mais, bah ! bah ! comme vous voudrez. »
Clennam ne put s’empêcher, tandis qu’il s’asseyait auprès du feu, dans sa chambre, de se demander s’il n’y avait pas dans ce sincère, affectueux et cordial M. Meagles une portion microscopique de la petite graine qui avait fini par devenir ce grand arbre que nous appelons le ministère des Circonlocutions. Clennam en eut peur, en voyant son étrange prétention à une supériorité générale sur Daniel Doyce, fondée bien moins sur le caractère personnel de ce dernier que sur le seul fait que c’était un novateur, un homme qui n’était pas comme tout le monde. Il y avait là de quoi lui donner à penser, une heure durant, jusqu’au dîner ; s’il n’avait pas eu à s’occuper d’une autre question qui datait de si loin qu’elle remontait même à une époque antérieure à son séjour dans la quarantaine de Marseille, et qui, maintenant, se présentait à son esprit, demandant une solution immédiate. Cette question importante n’était autre que celle-ci : Se laisserait-il aller ou non à devenir amoureux de Chérie ?
Il avait deux fois son âge. (Il changea de place la jambe qu’il avait croisée sur l’autre pour recommencer son calcul, mais le total obtenu s’obstina à rester le même.) Il avait deux fois son âge. Bah ! Il avait l’air jeune ; il était jeune de corps et de santé, jeune de cœur. Certainement un homme n’est pas vieux à quarante ans ; combien n’y en a-t-il pas qui ne sont pas en état de se marier et ne se marient pas avant d’avoir atteint cet âge ? Voilà qui est réglé pour lui : reste Chérie ; car il ne suffit pas qu’il soit de cet avis, il faut savoir ce qu’elle en pense,
Arthur croyait M. Meagles disposé à avoir pour lui une estime sérieuse, comme il avait lui-même une estime sincère pour M. Meagles et pour sa bonne femme. Il prévoyait que le sacrifice de cette belle et unique enfant, qu’ils aimaient tant, à un mari serait pour leur amour une épreuve si pénible qu’ils n’avaient peut-être pas encore eu le courage d’y songer. Mais plus leur fille était belle et engageante et charmante, plus l’époque de cette épreuve nécessaire se rapprochait pourtant, et pourquoi pas en sa faveur, aussi bien qu’en faveur de tout autre ?
Lorsqu’il fut arrivé à cet endroit de son raisonnement, il lui revint à l’esprit que la question n’était pas de savoir ce qu’en pensaient M. et Mme Meagles, mais ce que Chérie en penserait.
Arthur Clennam était un homme modeste, sachant tout ce qui lui manquait ; et, dans sa pensée, il exalta tellement les mérites de la belle Minnie et déprécia tellement ses propres qualités, que, lorsqu’il s’attacha à la solution de cette question, l’espoir commença à lui manquer. En définitive, pendant qu’il s’habillait pour le dîner, il se décida à ne pas devenir amoureux de Chérie.
Ils n’étaient que cinq convives, autour d’une table ronde, et le dîner se passa très agréablement. Ils avaient tant de scènes et tant de personnes à se rappeler, et ils étaient si à leur aise et si gais ensemble (Daniel Doyce se tenant à part comme un spectateur qui s’amuse à voir les autres jouer aux cartes, et se contentant d’intercaler quelque remarque judicieuse, par occasion), qu’ils auraient pu s’être rencontrés vingt fois sans se connaître mieux qu’ils ne le faisaient.
« Et Mlle Wade ? demanda M. Meagles, lorsqu’ils se furent rappelé un grand nombre de leurs compagnons de route. Qui est-ce qui a revu Mlle Wade ?
— Moi, dit Tattycoram. »
Elle venait d’apporter un petit mantelet que sa jeune maîtresse lui avait envoyé chercher, et elle se penchait sur Chérie, afin de le lui mettre sur ses épaules, lorsqu’elle leva ses yeux noirs pour faire cette réponse inattendue.
« Tatty ! s’écria sa jeune maîtresse, vous avez vu Mlle Wade ? où cela ?
— Ici, mademoiselle, dit Tattycoram.
— Comment ? »
Un regard impatienté de Tattycoram parut, à ce que pensa Clennam, répondre : « Avec mes yeux ! » Mais elle fit une autre réponse en paroles et dit :
« Je l’ai rencontrée près de l’église.
— Je voudrais bien savoir ce qu’elle faisait là, dit M. Meagles. Elle n’y allait pas, je le parierais.
— Elle avait commencé par m’écrire.
— Oh ! Tatty ! murmura Chérie, ôtez vos mains, il me semble qu’il y a une autre personne qui me touche. »
Elle dit cela avec une vivacité involontaire, quoique d’un ton plutôt enjoué, sans y mettre plus de pétulance ou d’intention désagréable qu’on n’en devait naturellement attendre d’une enfant gâtée qui se mit à rire l’instant d’après. Tattycoram serra ses lèvres rouges et se croisa les bras sur la poitrine :
« Voudriez-vous savoir, monsieur, dit-elle en s’adressant à M. Meagles, ce que Mlle Wade m’a écrit ?
— Eh bien ! Tattycoram, répondit M. Meagles, puisque vous m’adressez cette question, et qu’il n’y a que des amis ici, peut-être ferez-vous aussi bien de nous le dire, si cela vous convient.
— Elle a su, pendant que nous voyagions, où vous demeurez, reprit Tattycoram, et elle m’avait vue quand,… que je…
— Quand vous n’étiez pas tout à fait de bonne humeur, Tattycoram ? suggéra M. Meagles, qui secoua la tête comme un paternel avertissement à l’adresse de ses yeux noirs. Ne vous pressez pas… prenez votre temps, Tattycoram. »
Elle comprima de nouveau ses lèvres rouges et respira longuement :
« De sorte qu’elle m’a écrit pour me dire que si jamais je me sentais froissée… » elle abaissa les yeux sur sa jeune maîtresse, « ou si je me trouvais tourmentée, » elle regarda encore une fois Chérie… « je pourrais aller la trouver et qu’elle me prendrait avec elle et me traiterait bien. Je devais y réfléchir et lui rendre réponse près de l’église, de façon que je suis allée la remercier.
— Tatty, dit Chérie, toujours assise et passant la main par-dessus son épaule, afin que l’autre pût la prendre, Mlle Wade m’a presque fait peur, lorsque nous nous sommes dit adieu, et je ne suis pas étonnée d’avoir frissonné de ce qu’elle se trouvait si près de moi à mon insu. Ma chère Tattycoram ! »
Tattycoram demeura un instant immobile. « Eh bien ! s’écria M. Meagles, prenez encore votre temps, ne vous gênez pas, Tattycoram. Je vous donne vingt-cinq à compter. »
Elle n’avait pas seulement eu le temps de compter jusqu’à douze qu’elle se pencha pour baiser la main caressante qui lui effleura la joue, tout contre les belles boucles de Chérie. Puis elle s’éloigna.
« Eh bien ! dit doucement M. Meagles, tandis qu’il faisait tournoyer sur ses pieds la servante qui se trouvait à sa droite, pour prendre dessus le sucrier ; voilà une fille qui aurait été perdue sans ressources, si elle n’était pas tombée entre les mains de gens pratiques. Mère et moi, nous savons (simplement parce que nous sommes des gens pratiques) qu’il y a des moments où la nature de cette fille semble se révolter, lorsqu’elle nous voit si concentrés dans notre amour pour Chérie. Pauvre âme ! elle n’a eu ni père ni mère qui s’occupât d’elle. Je ne pense jamais qu’avec chagrin à ce que doit éprouver cette malheureuse enfant, si colère et si irritée, lorsqu’elle entend répéter le cinquième commandement le dimanche. J’ai toujours envie de lui crier : « N’oublie pas que nous sommes à l’église, Tattycoram, compte jusqu’à vingt-cinq. »
Outre cet aide muet qu’on nomme une servante , M. Meagles avait deux autres aides qui n’étaient pas muets du tout dans la personne de deux servantes bien vivantes, aux visages roses et aux yeux brillants, qui ne formaient pas l’ornement le moins brillant des décors de la salle à manger.
« Et pourquoi pas, je vous prie ? demandait M. Meagles à ce sujet. C’est ce que je dis toujours à mère : puisqu’il faut regarder quelque chose, pourquoi ne pas regarder quelque chose de joli ? »
Une certaine Mme Tickit, qui remplissait les fonctions de cuisinière et de femme de charge, lorsque la famille habitait la maison, et celle de femme de charge seulement, lorsque la famille était absente, complétait le personnel de l’établissement. M. Meagles regretta que la nature des devoirs actuels de Mme Tickit rendît cette dame peu présentable en ce moment ; mais il espérait que ses visiteurs feraient connaissance avec elle le lendemain matin. C’était une des colonnes de la maison, dit-il, et tous ses amis la connaissaient bien. Le portrait de Mme Tickit se trouvait là-bas dans le coin. Lorsqu’ils partaient pour un voyage, elle ne manquait jamais de revêtir la robe de soie et le tour de cheveux noirs représentés dans son portrait (à la cuisine, sa chevelure était d’un gris roux), s’installait dans le salon, mettait ses lunettes entre deux pages spéciales du Traité de médecine domestique du docteur Buchan et regardait par la croisée jusqu’au jour de leur retour. On supposait généralement qu’il était impossible d’inventer aucun prétexte assez puissant pour décider Mme Tickit à abandonner son poste auprès de la croisée ou à se dispenser de la présence du docteur Buchan : bien que M. Meagles eût l’intime conviction que la dame n’avait jamais lu un seul mot des élucubrations de ce docte praticien.