La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

— Pas autre chose que ce que vous avez fait, répondit Arthur avec un empressement plein de franchise. Permettez à un vieil ami de vous assurer qu’il est convaincu que vous n’avez aucun reproche à vous faire.

— Encore un mot ; c’est le dernier, continua Flora, repoussant d’un geste de la main toutes les trivialités de l’existence ; encore une explication, c’est la dernière : avant que M. Finching eût commencé à me prodiguer ses attentions, il fut un temps que vous et moi ne pouvons avoir oublié… mais toute cela est passé : apparemment que cela devait arriver. Cher monsieur Clennam, vous avez cessé de porter une chaîne dorée, vous êtes libre et j’espère que vous serez heureux… Voici papa, quel ennui ! il vient toujours mettre le nez où il n’a que faire, »

À ces mots, et avec un geste rapide d’une timidité charmante, qui lui recommandait le mystère, geste connu que Clennam n’avait pas oublié (il se l’était vu si souvent adresser autrefois !), la pauvre Flora laissa la jeune fille de dix-huit ans loin, bien loin derrière elle, et, renonçant cette fois à ses virgules interminables, mit pour la clôture un bel et bon point à la fin de son entretien. « Mais que disais-je donc ? » Non, elle n’avait pas laissé derrière elle la jeune fille tout entière ; elle n’en avait laissé que la moitié ; l’autre moitié restait greffée sur la personne de la veuve de M. Finching, sirène étrange, tête de femme et queue de poisson que l’amoureux d’autrefois contemplait avec un sentiment également combiné, demi-triste et demi-comique.

Exemple. Comme s’il eût existé entre elle et Clennam une convention secrète de l’intérêt le plus saisissant ; comme si le premier relais d’une série de chaises de poste à quatre chevaux, échelonnées tout le long de la route d’Écosse, les attendait en ce moment au coin de la rue ; ou bien comme si la dame n’aurait pas pu, si tout le monde était d’accord, prendre le bras d’Arthur et aller à pied jusqu’à l’église voisine, à l’ombre du parapluie de la famille, emportant la bénédiction patriarcale et l’approbation de la société en général, Flora se consolait par une foule de signaux pleins d’angoisse, paraissant trembler de peur qu’on ne surprît le mystère de leurs jeunes amours. En proie à une sorte d’éblouissement qui augmentait à chaque minute, Clennam vit la veuve de feu M. Finching prendre un merveilleux plaisir à se placer elle-même avec son amoureux d’autrefois dans leurs relations arriérées, et à répéter tout leur vieux répertoire, aujourd’hui que la scène était couverte de poussière, que les décors étaient flétris, que les jeunes acteurs étaient morts, l’orchestre vide, les lumières éteintes ! Et pourtant, au milieu de cette grotesque reprise d’une pièce sentimentale où il se rappelait avoir vu jouer à Flora le même rôle au naturel, il ne pouvait s’empêcher de se dire que c’était son retour seul qui avait ravivé cette représentation posthume, et qu’après tout il y avait là la tendresse d’un souvenir fidèle.

Le patriarche insista pour que Clennam restât à dîner, et Flora fit à son ancien soupirant un signe qui voulait dire : « Restez ! » Ce n’était pas le compte de Clennam ; mais il avait tant de regrets de n’avoir pas retrouvé la Flora de sa jeunesse ou de ses rêves, qu’il était tout honteux de son désenchantement, et, par une délicatesse de remords rétrospectif, il crut devoir, en expiation de ses torts, s’immoler au dîner du patriarche et de sa fille.

Pancks dîna avec eux. Vers six heures moins un quart, il sortit, comme un vapeur de son petit bassin, pour aller bien vite au secours du patriarche, qui pataugeait, à propos de la cour du Cœur-Saignant, dans un abîme d’explications ineptes où il allait s’enfoncer, sans son remorqueur fidèle. Pancks lui jeta immédiatement la perche de sauvetage.

« La cour du Cœur-Saignant, dit Pancks ronflant et pouffant. C’est une propriété qui vous donne beaucoup de peine. Elle n’est pas d’un mauvais rapport, mais les loyers sont difficiles à faire rentrer. Vous avez plus d’ennuis avec cette propriété-là qu’avec toutes vos autres propriétés réunies. »

De même que le grand navire passe, aux yeux des spectateurs inexpérimentés, pour celui qui possède en soi la puissance motrice, de même le patriarche avait presque toujours l’air d’avoir dit lui-même ce que Pancks venait de dire pour lui.

« En vérité ? fit Clennam, sur qui l’aspect de cette tête vénérable produisit si bien son effet habituel, qu’il adressa la parole au grand navire au lieu de répondre au remorqueur. Les gens qui l’habitent sont donc bien pauvres ?

— On ne sait jamais, vous savez, ronfla Pancks, tirant de sa poche gris de fer une de ses sales mains afin de mordre ses ongles, s’il en restait, et tournant ses yeux de jais vers M. Casby ; on ne sait jamais s’ils sont pauvres ou non. Ils le disent, mais qu’est-ce que cela prouve ? Quand vous entendez un homme dire qu’il est riche, vous pouvez parier à coup sûr qu’il ne l’est pas. D’ailleurs, s’ils sont pauvres, ce n’est pas votre faute. Vous aussi vous seriez pauvre, si vous ne touchiez pas vos loyers.

— Évidemment, remarqua Arthur.

— Vous n’êtes pas tenu de loger tous les pauvres de Londres, poursuivit Pancks. Rien ne vous oblige à les héberger gratis. Vous n’êtes pas tenu de leur ouvrir vos portes à deux battants et de leur fournir des appartements gratis. Et, tant que vous pourrez faire autrement, vous ne leur en fournirez pas à ce prix-là. »

M. Casby secoua la tête pour exprimer, d’une manière générale, une dénégation calme et bénévole.

« Qu’un individu vienne vous louer une chambre à trois shillings par semaine, si au bout de la semaine il n’a pas les trois shillings, vous dites à cet individu : « Alors pourquoi prenez-vous la chambre ? Puisque vous avez l’un, pourquoi n’avez-vous pas l’autre ? Qu’est-ce que vous faites donc de votre argent ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’entendez-vous par là ? » Voilà ce que vous dites à un individu de cette espèce ; et, si vous lui parliez autrement, vous auriez bien tort ! »

Ici M. Pancks fit un bruit singulier et surprenant, une espèce de ronflement violent dans la région du nez ; heureusement sans autre effet que ce résultat acoustique.

« Vous possédez une certaine étendue de propriétés de ce genre à l’ouest et au nord-ouest de votre maison, je crois ? dit Clennam, ne sachant pas trop s’il devait adresser la parole au patriarche ou à Pancks.

— Oh oui, pas mal, dit Pancks. Ouest ou nord-ouest, cela vous est bien égal, tous les points de la boussole vous conviennent également. Ce que vous recherchez avant tout, c’est un bon placement et des rentrées sûres. Quant à la position géographique, vous n’y tenez pas, bien sûr. »

Un quatrième convive, personnage très original, avait aussi fait son apparition sous la tente du patriarche, un peu avant l’heure du dîner. C’était une étrange petite vieille, avec une physionomie semblable à celle d’une poupée de bois à laquelle on n’a pas le droit de demander qu’elle ait de l’expression dans les traits, vu le bon marché. Elle portait une perruque aussi roide que jaune, perchée de travers sur le sommet de son crâne, comme si l’enfant à laquelle appartenait la poupée lui avait planté un clou dans la tête, n’importe où, de façon à faire tenir tant bien que mal cette coiffure postiche. Un autre fait remarquable chez la petite vieille, c’est que son visage semblait avoir été endommagé en deux ou trois endroits par sa maîtresse, au moyen d’un instrument obtus, tel par exemple que la surface convexe d’une cuiller, sa physionomie, et surtout le bout de son nez, présentant le phénomène de plusieurs cavités que l’on pouvait attribuer à la pression de cette pièce de ménage. Un autre fait non moins remarquable, c’est que la petite vieille n’avait pas d’autre nom que celui de tante de M. Finching.

Voici dans quelles circonstances M. Clennam put l’observer d’abord : Flora avait remarqué, pendant que l’on servait le potage, que M. Clennam ignorait peut-être que M. Finching avait fait un legs en faveur de sa veuve. M. Clennam avait donné à entendre qu’il espérait que M. Finching avait laissé à celle qu’il adorait la plus grande partie, sinon la totalité de ses biens meubles ou immeubles. Flora avait répliqué :

« Oh ! oui, mais ce n’est pas là ce que je voulais dire. M. Finching a fait un testament admirable ; seulement il m’a légué autre chose que ses biens, c’est-à-dire sa tante. »

Et, sur ce, Flora était sortie pour aller chercher son legs et, à son retour, elle avait présenté à M. Clennam, d’un air quasi victorieux la tante de M. Finching.

Les principales qualités qu’un étranger découvrait chez la tante de M. Finching étaient une roideur d’une sévérité excessive et une sombre taciturnité, interrompue de temps à autre par des observations faites d’un ton caverneux et menaçant, lesquelles, n’ayant aucun rapport à ce que l’on venait de dire et n’étant enchaînées que par une association d’idées des plus mystérieuses, troublaient l’esprit de l’auditeur effrayé. Peut-être les remarques de la tante de M. Finching se rattachaient-elles à quelque système de l’invention de cette dame, peut-être même ce système était-il très ingénieux, très profond ; seulement il fallait en avoir la clef pour le comprendre, et on ne l’avait pas.

Le dîner, proprement servi et bien apprêté, car dans la demeure du patriarche tout était calculé pour favoriser une heureuse digestion, commença par un potage, des soles frites, une sauce aux cardons et des pommes de terre. La conversation continua à rouler sur la rentrée des loyers. La tante de M. Finching, après avoir lancé pendant dix minutes un regard malveillant à toute la société, émit cette observation effrayante :

« Quand nous demeurions à Henley, les oies de M. Barnes lui ont été volées par un chaudronnier. »

M. Pancks eut le courage de faire un signe de tête approbateur et de dire :

« Oui, oui, certainement, madame. »

Mais la communication de cette terrible nouvelle eut pour résultat d’inspirer à M. Clennam une frayeur réelle. Une autre particularité ajoutait encore à la terreur causée par la vieille. Bien qu’elle dévisageât les gens, elle ne voulait jamais avoir l’air de voir personne. Quand l’étranger, poli, et prévenant, désirait, par exemple, demander à la dame si elle voulait des pommes de terre, il avait beau faire une pantomime des plus expressives, elle n’y faisait aucune attention. Que faire alors ? On ne pouvait pas dire.

« Tante de M. Finching, voulez-vous me permettre… ? »

Alors on laissait là la cuiller ; c’est ce que fit Clennam, effrayé et découragé.

On servit ensuite du mouton, un bifteck et une tarte aux pommes, rien qui ressemblât le moins du monde à une oie, et le dîner continua comme un festin désenchanté qu’il était. Il y avait eu un temps où Clennam, assis à cette même table, n’avait des yeux que pour Flora ; maintenant, lorsqu’il fit attention à Flora, ce fut pour remarquer, malgré lui, qu’elle aimait beaucoup le porter, qu’elle combinait une assez grande quantité de xérès avec le sentiment, et que, si elle avait engraissé, il y avait à cela des raisons substantielles. Le dernier des patriarches avait toujours été un grand mangeur, et il engloutissait une immense quantité de nourriture solide avec la béatitude d’une bonne âme qui nourrit un de ses semblables. M. Pancks, toujours pressé, et qui consultait de temps en temps un sale petit calepin qu’il avait posé près de lui, sans doute la liste des locataires arriérés qu’il comptait tracasser pour son dessert, avalait comme une locomotive où l’on empile du charbon, avec beaucoup de bruit, beaucoup de maladresse, et quelques ronflements qui semblaient annoncer que la machine était prête à partir.

Pendant tout le dîner, Flora sut concilier son appétit actuel pour les viandes et le vin avec son appétit d’autrefois pour l’amour romanesque, d’une manière qui fit que Clennam osait à peine lever les yeux et les tenait constamment fixés sur son assiette, attendu qu’il ne pouvait pas regarder la veuve sans recevoir d’elle quelque coup d’œil plein de mystérieux avertissements, comme s’il se fût agi entre eux d’un complot. La tante de M. Finching, assise en face d’Arthur, ne cessa de lui lancer des regards de défi, les traits empreints d’une amertume indicible, jusqu’au moment où l’on enleva la nappe et où l’on posa les carafes sur la table avec le dessert ; alors elle fit tout à coup une autre remarque, interrompant brusquement la conversation, comme une horloge, sans consulter personne.

Flora venait de dire :

« Monsieur Clennam, voulez-vous me verser un verre de porto pour la tante de M. Finching ?

— Le monument qui s’élève auprès de London-Bridge, proclama immédiatement cette dame, a été construit après le grand incendie de Londres, et le grand incendie de Londres n’est pas l’incendie dans lequel les magasins de votre oncle Georges ont été brûlés. »

M. Pancks repartit, toujours avec le même courage :

« Oui vraiment, madame ? Oui, oui, vous avez bien raison ! »

Mais la tante de M. Finching, au lieu de retomber dans son silence habituel, parut indignée à part elle de quelque contradiction imaginaire, et fit cette seconde proclamation :

« Je déteste un imbécile ! »

Elle donna à cette opinion, d’une sagesse presque salomonesque en elle-même, un caractère si offensant et si personnel, en la lançant à la tête du visiteur, qu’il devint nécessaire de la faire sortir de la table. Flora l’emmena très tranquillement, car la tante de M. Finching s’éloigna sans opposer aucune résistance, se contentant de demander avec une animosité implacable :

« Aussi, pourquoi vient-il ici ? »

Lorsque Flora revint, elle expliqua que son legs était une vieille dame très intelligente, mais qu’elle était parfois un peu excentrique et qu’elle avait des antipathies, particularités dont Flora semblait un peu fière. Comme la bonté naturelle de Flora avait trouvé là une occasion de briller, Clennam n’en voulut pas à la vieille dame d’avoir fait ressortir cette qualité, maintenant qu’il était débarrassé de la terreur que lui avait causée sa présence ; et ils burent un ou deux verres de vin en paix. Prévoyant que Pancks ne tarderait pas à lever l’ancre et que le patriarche allait s’endormir, Arthur prétexta une visite à faire à sa mère et demanda à Pancks de quel côté il allait.

« Du côté de la Cité, monsieur, répondit Pancks.

— Voulez-vous que nous fassions route ensemble ? demanda Arthur.

— Volontiers, » répliqua Pancks.

Cependant Flora murmurait en phrases mystérieuses à l’oreille de Clennam qu’il y avait eu un temps… mais le passé était un abîme infranchissable… et qu’une chaîne dorée ne retenait plus Arthur, et qu’elle vénérait la mémoire de feu M. Finching, et qu’elle serait à la maison le lendemain à une heure et demie, et que les décrets de la Providence étaient irrévocables, et qu’elle ne supposait pas du tout qu’Arthur se promenât jamais au côté nord-ouest des jardins de Grays’-Inn, à quatre heures précises de l’après-midi. En partant, il essaya de donner une franche poignée de main à la Flora d’à présent, non pas à la Flora évanouie, bien moins encore à la sirène ; mais il n’y eut pas moyen, Flora ne voulait pas, ne pouvait pas se contenter de cela ; elle resta mordicus dans son rôle d’autrefois. Arthur quitta la maison dans une disposition d’esprit assez triste, surtout tellement ahuri que, si Pancks ne s’était pas fort heureusement trouvé là pour le remorquer, il se serait sans doute laissé aller à la dérive pendant le premier quart d’heure.

Lorsque la fraîcheur de l’atmosphère et l’absence de Flora eurent dissipé le trouble de ses idées, il s’aperçut que Pancks s’avançait d’un pas rapide, mordant le peu de pâturage qu’il pouvait trouver au bout des ongles et ronflant du nez par intervalles. Quand on voyait ces symptômes, ainsi que la main qu’il tenait dans sa poche et son chapeau mal brossé sens devant derrière, c’était signe que M. Pancks réfléchissait.

« Il fait un peu froid ce soir, remarqua Arthur.

— Oui, assez froid, répondit Pancks. En votre qualité d’étranger, vous devez sans doute souffrir du climat plus que moi. Je vous avouerai même que je n’ai guère le temps de sentir s’il fait chaud ou froid.

— Vous menez une vie très occupée ?

— Oui ; j’ai toujours à courir après quelque locataire ou à surveiller quelque chose. Mais j’aime les affaires, répliqua Pancks, marchant un peu plus vite ; n’est-ce pas pour cela que nous sommes au monde ?

— Vous croyez que ce n’est que pour ça ? demanda Clennam.

— Pour quelle autre chose voulez-vous qu’on y soit ? » riposta Pancks.

Ces paroles emballaient, dans le plus court espace possible, un poids énorme qui avait pesé sur toute la vie de Clennam ; aussi il ne répondit pas.

« C’est ce que je dis toujours à nos locataires hebdomadaires, continua Pancks. Quelques-uns d’entre eux viennent me dire, avec la figure longue : « Vous voyez, maître Pancks, nous sommes toujours à travailler, à piocher, à nous éreinter, depuis le moment où nous nous réveillons, et nous n’en sommes pas plus riches. » Alors, je leur dis : « Pourquoi donc êtes-vous au monde, si ce n’est pas pour travailler ? » Ça leur ferme la bouche ; ils ne trouvent pas un mot à répliquer. Pourquoi donc êtes-vous au monde, si ce n’est pas pour travailler ? Ça leur clôt le bec.

— Hélas ! hélas ! soupira Clennam.

— Tenez ! me voici, par exemple, dit Pancks, poursuivant son raisonnement à l’usage de son locataire hebdomadaire. Croyez-vous que je sois au monde pour autre chose ? Faites-moi lever de bonne heure, mettez-moi à l’ouvrage, laissez-moi aussi peu de temps que possible pour avaler mes repas, et faites-moi piocher, faites-moi piocher sans relâche : je ferai de même avec vous ; vous ferez de même avec un autre, sans trêve ni repos. Eh bien ! vous avez là un résumé complet de tous les devoirs de l’homme dans un pays commerçant. »

Lorsqu’ils eurent fait quelques pas en silence, Clennam reprit.

« Est-ce que vous n’avez de goût pour rien, monsieur Pancks ?

— Du goût ? qu’est-ce que c’est que cela ? riposta Pancks d’un ton très sec.

— Eh bien ! un penchant, une inclination quelconque ?

— J’ai du penchant pour gagner de l’argent, monsieur, répondit Pancks ; veuillez seulement m’en indiquer les moyens, et vous verrez ! »

Pancks fit encore son ronflement nasal, et pour la première fois il vint à l’esprit de Clennam que ce pouvait bien être sa manière de rire. C’était un homme singulier sous tous les rapports ; on aurait pu croire qu’il ne parlait pas très sérieusement, si le ton bref, dur et rapide dont il éjaculait ces principes arides, comme sous l’impulsion d’un moteur mécanique, avait pu se concilier avec la moindre intention de plaisanterie.

« Vous lisez peu, je suppose ? dit Clennam.

— Je ne lis jamais que des lettres d’affaires et des livres de compte. Je ne collectionne que des annonces concernant les héritages en déshérence. Vous n’êtes pas de la famille des Clennam de Cornouailles, monsieur Clennam ?

— Pas que je sache.

— Je sais que vous n’en êtes pas. Je l’ai demandé à votre mère, monsieur. Elle ne serait pas femme à laisser échapper une chance !

— Supposons que j’eusse appartenu au Clennam de Cornouailles ?

— Vous auriez appris quelque chose à votre avantage.

— En vérité ? Voilà longtemps que cela ne m’est pas arrivé.

— Il y a en Cornouailles une propriété qui ne demande qu’à trouver un propriétaire, et pas un Clennam ne veut se donner la peine de la réclamer, ajouta Pancks, tirant son calepin de la poche de son habit et le remettant immédiatement en place. Je vous quitte ici : voici la rue où je vais. Je vous souhaite le bonsoir.

— Bonsoir ! » dit Clennam.

Mais le bateau toueur, allégé tout à coup et débarrassé du poids qu’il avait remorqué jusqu’alors, était trop loin pour l’entendre.

Ils avaient traversé Smithfield ensemble, et Clennam se trouva seul au coin de Barbican. Il n’avait nulle intention de se présenter ce soir là dans la morne chambre de sa mère, et il ne se serait pas senti plus abattu ni plus abandonné s’il se fût trouvé au milieu d’un désert. Il descendit lentement Aldersgate-Street, et s’avançait en rêvant vers l’église Saint-Paul, avec l’intention de gagner une des rues populeuses de la ville, parce qu’il avait besoin de bruit et de mouvement, lorsqu’un groupe nombreux se dirigeant vers lui sur le même trottoir, il s’adossa à une boutique afin de le laisser passer. Quand tout ce monde fut près de lui, il s’aperçut qu’on se rassemblait autour de quelque chose que quatre hommes portaient sur leurs épaules. Il vit bientôt que c’était un brancard fabriqué à la hâte au moyen d’un volet ou de quelque objet de ce genre ; la position de l’homme qui était couché dessus, des lambeaux de conversation qu’il attrapa à la volée, et la vue d’un paquet crotté que portait un passant et d’un chapeau couvert de boue que tenait un autre, firent comprendre à Clennam qu’il venait d’arriver un accident. Le brancard s’arrêta au-dessous d’un réverbère à quelques pas de là, pour laisser aux porteurs le temps de rajuster quelque chose ; et, la foule s’arrêtant en même temps, Clennam se trouva au milieu du cortège.

« Un blessé qu’on porte à l’hôpital ? demanda-t-il à un vieillard qui se trouvait près de lui, hochant la tête comme un homme qui ne demande pas mieux que d’entamer une conversation.

— Oui, répondit le vieillard ; c’est la faute de ces malles-postes. On devrait les poursuivre et les mettre à l’amende, ces malles-postes. Elles descendent de Lad-Lane et Wood-Street au galop, ces malles-postes, avec une vitesse de douze ou quatorze milles à l’heure. Je ne m’étonne que d’une chose, c’est qu’il n’y ait pas plus de gens tués par ces malles-postes.

— Cet homme n’a pas été tué, j’espère ?

— Je n’en sais rien, répliqua le vieillard ; s’il n’est pas tué, ce n’est toujours pas faute de bonne volonté de la part de ces malles-postes. »

L’orateur s’étant croisé les bras et ayant pris une pose commode pour adresser ses invectives contre les malles-postes à tous ceux qui voudraient l’entendre, plusieurs spectateurs, par pure sympathie pour le blessé, firent chorus avec le vieillard.

« C’est une véritable peste que ces malles-postes, monsieur, disait l’un.

— J’en ai vu une qui a manqué de passer sur le corps d’un enfant hier au soir ; il ne s’en est pas fallu d’un pouce, dit un autre.

— Moi j’en ai vu une écraser un chat, monsieur… et ç’aurait tout aussi bien pu être votre propre mère, dit un troisième.

Tous donnaient implicitement à entendre que, si Clennam possédait la moindre influence administrative, il ne saurait mieux l’employer qu’en cherchant à faire supprimer les malles-postes.

« Mais quand nous autres Anglais nous sommes obligés de nous tenir sur nos gardes, afin de ne pas être tués roides par ces malles-postes, et nous savons pourtant par expérience qu’elles sont toujours à tourner les coins de rue au galop, pour le plaisir de nous écharper, reprit le vieillard ; comment voulez-vous qu’un pauvre étranger leur échappe ?

— C’est donc un étranger ? » demanda Clennam qui se pencha en avant pour mieux voir.

Au milieu d’une foule de réponses contradictoires telles que : « C’est un Français, monsieur, un Portugais, monsieur, un Hollandais, monsieur, un Prussien, monsieur, » Clennam entendit une voix faible qui demandait de l’eau en français et en italien. Là-dessus, tout le groupe s’écria par interprétation :

« Ah ! le pauvre homme ; voyez-vous, il dit qu’il n’en reviendra jamais, et ça n’est pas bien étonnant. »

Arthur pria qu’on lui permît de passer, attendu qu’il comprenait ce que disait le blessé. On s’empressa de le laisser avancer pour qu’il pût servir de trucheman.

« D’abord il demande de l’eau, dit Arthur à ceux qui l’entouraient (une douzaine de bons enfants se dispersèrent pour aller en chercher). Êtes-vous grièvement blessé, mon ami ? demanda-t-il en italien à l’homme étendu sur le brancard,

— Oui, monsieur, oui, oui, oui. C’est ma jambe, c’est ma jambe. Mais c’est égal, ça me fait toujours plaisir d’entendre la vieille musique de mon pays, quoique je souffre beaucoup.

— Vous êtes un voyageur ?… Attendez, voici de l’eau ; laissez-moi vous en donner un peu. »

On avait posé le brancard sur un tas de pavés qui s’élevait à une hauteur commode, et, en se penchant un peu, Arthur put soulever légèrement la tête du blessé avec la main gauche, tandis qu’avec la droite il approchait le verre des lèvres du malade. C’était un petit homme musculeux, au teint bronzé, aux cheveux noirs et aux dents blanches. Une physionomie pleine de vivacité en apparence. Il portait des boucles d’oreilles.

« Là, c’est bon… Vous êtes voyageur ?

— Oui, monsieur.

— Étranger dans cette ville ?

— Oui, oui, tout à fait ; je n’y suis arrivé que ce soir.

— D’où ?

— De Marseille.

— Eh ! voyez donc ! Moi aussi ! Je suis presque aussi étranger que vous dans cette grande ville de Londres, quoique j’y sois né, et il y a peu de temps que j’ai quitté Marseille. Allons, ne vous laissez pas abattre. » Le blessé tourna vers Clennam un visage suppliant, lorsque celui-ci se redressa, après qu’il lui eut essuyé le front et doucement replacé la redingote sur ses pauvres membres qui se tordaient de douleur. « Je ne vous quitterai que lorsque vous serez bien soigné. Courage ! Ça ira mieux dans une demi-heure d’ici.

— Ah ! Altro ! Altro ! » s’écria le blessé d’un ton d’incrédulité respectueuse ; et tandis qu’on soulevait le brancard, il avança la main pour faire avec l’index le geste de dénégation des Napolitains.

Arthur Clennam se retourna, puis marchant auprès du brancard et adressant de temps à autre quelque parole encourageante au malheureux étranger, il accompagna la civière jusqu’à l’hôpital de Saint-Bartholomé. On ne laissa pénétrer dans l’hospice que les porteurs et l’obligeant interprète ; le blessé fut bientôt étendu sur une table, d’une façon calme et méthodique, et examiné avec soin par un chirurgien. Ces honnêtes praticiens sont toujours prêts : le mal n’est pas plutôt arrivé qu’ils sont sur ses talons pour le réparer.

« Il sait à peine un mot d’anglais, dit Clennam. Est-il dangereusement blessé ?

— Voyons un peu ce qui en est, » répliqua le chirurgien continuant son examen avec un goût décidé pour son art, avant de donner un avis.

Après avoir palpé la jambe avec un doigt, puis avec deux doigts, avec une main, puis avec les deux mains, dessus et dessous, par en haut et par en bas, dans cette direction-ci, puis dans celle-là, tout en faisant remarquer d’un ton approbateur les symptômes les plus intéressants à un autre gentleman qui n’avait pas tardé à le rejoindre, le chirurgien frappa enfin sur l’épaule du patient, et lui dit :

« On peut raccommoder ça. Il en reviendra très bien. C’est assez difficile, mais nous ne lui demandons pas de nous faire le sacrifice de sa jambe cette fois-ci. »

Clennam expliqua ces paroles consolantes au blessé, qui se montra plein de reconnaissance, et, dans sa vivacité italienne, baisa plusieurs fois la main de l’interprète et celle du chirurgien.

« C’est une blessure sérieuse, je présume ? dit Clennam.

— Ou…i, répliqua le chirurgien, avec la satisfaction rêveuse d’un peintre qui contemple l’œuvre qui s’épanouit sur son chevalet, oui, ça n’est pas mal. Il y a une double fracture au-dessus du genou et une dislocation au-dessous, toutes deux très belles en leur genre. »

Le chirurgien donna encore une tape amicale sur l’épaule du malade, comme pour lui dire que c’était un bon garçon, un garçon digne des plus grands éloges de s’être cassé la jambe d’une manière si intéressante pour la science chirurgicale.

« Il parle français ? demanda le chirurgien.

— Oh ! oui, il parle français.

— Il ne sera pas embarrassé ici, dans ce cas… Vous n’avez plus qu’un peu de souffrance à endurer comme un brave, mon ami, et à vous féliciter que votre jambe ne soit pas dans un plus mauvais état, ajouta-t-il en français ; dans quelque temps vous marcherez à merveille. Maintenant, voyons un peu si nous ne nous sommes pas fait mal ailleurs, et dans quel état sont nos côtes. »

Nous ne nous étions pas fait mal ailleurs et nos côtes étaient en bon état. Clennam attendit qu’on eût fait vite et bien tout ce que l’on pouvait faire. Le pauvre étranger abandonné l’ayant supplié de ne pas s’éloigner, il resta auprès du lit où on l’avait transporté jusqu’à ce qu’il se fût endormi ; et avant de partir, il écrivit quelques lignes au crayon, où il lui promettait de revenir le lendemain dès qu’il se réveillerait.

Tous ces préparatifs durèrent si longtemps, que onze heures sonnaient au moment où il sortait de l’hôpital. Il avait pris un logement provisoire près de Covent-Garden, et il rentra chez lui par le chemin le plus court, c’est-à-dire par Snow-Hill et Holborn.

Abandonné de nouveau à lui-même, après les mouvements de sollicitude et de compassion qu’avait excités chez lui cette dernière rencontre, il se trouvait naturellement un peu disposé à la rêverie. Et tout aussi naturellement, il ne put marcher pendant dix minutes sans songer à Flora, Celle-ci lui rappela nécessairement l’histoire de toute sa vie, l’histoire de son existence si mal dirigée et si malheureuse.

Lorsqu’il arriva à son logement, il s’assit devant son foyer presque éteint, comme il s’était tenu quelques jours avant à la croisée de sa chambre d’autrefois à contempler une forêt de cheminées noircies ; et, portant ses regards en arrière dans le passé, récapitula la sombre route par laquelle il était arrivé à cette période de son existence. Route bien longue, bien nue, bien vide ! Pas d’enfance, pas d’adolescence, sauf un seul souvenir, et ce souvenir-là, il venait de découvrir que ce n’était qu’une vaine chimère.

Cette découverte, qui peut-être eût été sans importance pour un autre, était un malheur pour lui. En effet, tandis que rien de ce qu’il y avait de dur et de sévère dans ses souvenirs ne disparaissait devant la réalité, tandis que la vue et le toucher lui prouvaient inexorablement combien sa mémoire était fidèle, le seul souvenir de sa vie où il entrât quelque tendresse n’avait pas pu résister à une aussi rude épreuve et s’était dissipé tout d’un coup comme un léger brouillard. Clennam avait bien prévu cela la nuit où il avait rêvé les yeux ouverts, mais il ne l’avait pas touché au doigt, comme aujourd’hui.

C’était un rêveur qu’Arthur, car il y avait chez lui une foi profonde dans toutes les bonnes et douces choses dont son existence avait été dépourvue. Élevé dans des idées basses et rapaces, c’était cette foi honnête qui l’avait sauvé et qui avait fait de lui un homme honorable et généreux. Élevé durement et sévèrement, c’était encore cette foi obstinée qui l’avait sauvé, en lui donnant un cœur chaleureux et sympathique. Élevé dans ces croyances sombres, dont l’audace fabrique, à la place d’un Dieu qui a fait l’homme à son image, un Créateur fait à l’image d’un faible mortel, c’était toujours cette foi bienfaisante qui l’avait sauvé, en lui apprenant à ne pas condamner les autres, à garder un cœur humble et miséricordieux, à pratiquer l’espérance et la charité.

C’était encore, grâce à cette foi salutaire, qu’il avait échappé à la faiblesse pleurnicheuse, à l’égoïsme étroit qui aurait pu lui faire croire que tel bonheur ou telle vertu qui ne s’étaient pas trouvés sur son chemin limité, ou qui ne lui avaient pas réussi, ne rentraient pas dans le grand dessein de la Providence, et qu’on pouvait les décomposer par l’analyse en éléments grossiers et vils. Sans doute, il avait été désabusé de bien des illusions, mais son esprit trop ferme et trop sain pour vivre dans une atmosphère si insalubre, tout en le laissant en proie à la tristesse de ses sombres pensées, n’en était pas moins capable de chercher et d’aimer la lumière, et d’en saluer le bienfait lorsqu’il la retrouvait chez les autres.

Clennam était donc assis devant son feu presque éteint, songeant avec mélancolie à la route ténébreuse qu’il avait suivie dans le pèlerinage de la vie, mais sans empoisonner de ses reproches le passé d’autrui. Était-il assez malheureux ! Se voir obligé, à son âge, de chercher si loin de lui un bâton de vieillesse pour le soutenir au moment où il commençait à descendre la colline, une consolation pour achever son chemin. Trop légitimes regrets ! Il contemplait le foyer où s’éteignaient les dernières flammes, la dernière poussière, et il se disait : « Bientôt, j’espère, ce sera mon tour : je passerai par toutes ces phases et je disparaîtrai ! »

Dans cette revue de sa vie tout entière, il croyait voir un arbre verdoyant chargé de fleurs et de promesses dont toutes les branches se flétrissaient et tombaient une à une à mesure qu’il les touchait.

« À commencer par les jours de ma jeunesse, si malheureusement supprimée, par mon adolescence refoulée dans une retraite morne et sans amour, mon départ, mon long exil, mon retour, l’accueil de ma mère, pour finir par cette après-midi passée avec la pauvre Flora, poursuivit Arthur Clennam, qu’ai-je jamais trouvé sur mon chemin ? »

La porte de sa chambre s’ouvrit doucement, et il tressaillit en entendant ces paroles prononcées comme en réponse à sa question.

« La petite Dorrit. »

CHAPITRE XIV. La soirée de la petite Dorrit.

Arthur Clennam s’empressa de se lever et la trouva debout sur le seuil. Cette histoire devra quelquefois voir les choses avec les yeux de la petite Dorrit. Commençons donc à les emprunter pour regarder M. Clennam en ce moment.

La petite Dorrit jeta un coup d’œil dans une chambre, qui lui parut spacieuse et magnifiquement meublée, mais obscure. Certaines idées aristocratiques qu’elle s’était faites de Covent-Garden, où il y avait des cafés célèbres, où l’on avait vu des gentlemen en habits brodés et l’épée au côté se prendre de querelle et se battre en duel, où en hiver on trouvait des fleurs à une guinée la pièce, des ananas à une guinée la livre, et des petits pois à une guinée le litre ; certaines idées pittoresques qu’elle s’était faites de Covent-Garden, où il y avait un théâtre magnifique, où des dames et des messieurs richement vêtus allaient voir de beaux et merveilleux spectacles, que cette pauvre Fanny et ce pauvre oncle ne pourraient jamais voir ; certaines idées lugubres qu’elle s’était faites de Covent-Garden, où se trouvaient ces sombres arcades sous lesquelles les misérables enfants à moitié nus qu’elle rencontrait, s’enfuyaient et se cachaient comme de jeunes rats, vivant de ce qui tombe des paniers à ordures, blottis les uns contre les autres pour avoir moins froid, traqués sans trêve par la police (gare à ces rats, jeunes ou vieux, messieurs les Mollusques, car aussi vrai qu’il y a un Dieu, ils rongent les fondations de notre édifice social et en feront tomber les toits sur nos têtes !) : certaines idées confuses qu’elle s’était faites de Covent-Garden, ce lieu plein de mystère dans le présent, comme dans le passé, de souvenirs romanesques, d’abondance, de misère, de beauté, de laideur, des primeurs de la belle campagne et de fétides ruisseaux ; tout ce pêle-mêle d’idées qu’elle s’était faites des splendeurs ou des terreurs de Covent-Garden, fit paraître à la petite Dorrit la chambre d’Arthur Clennam un peu plus obscure qu’elle ne l’était réellement, quand elle la regarda timidement de la porte.

D’abord, sur la chaise devant le feu éteint, se trouvait le gentleman qu’elle venait voir et qui s’était retourné tout étonné de la trouver là ; le gentleman au teint brun, à l’air grave, qui avait un sourire si agréable, dont les manières étaient si franches, si prévenantes, et qui avec tout cela paraissait si décidé que la petite Dorrit trouvait qu’il ressemblait à Mme Clennam, avec cette différence, toutefois, que la dureté faisait le fond du caractère de cette dame, et la douceur celui du caractère de Clennam. En ce moment Arthur regardait la petite Dorrit avec ce regard profond et scrutateur, devant lequel les yeux de la jeune fille s’étaient toujours baissés et se baissaient encore.

« Ma pauvre enfant ! vous ici à une pareille heure, à minuit ?

— C’est pour cela que j’ai dit : La petite Dorrit en ouvrant la porte, monsieur ; c’était pour vous préparer à ma visite, parce que je savais bien que vous seriez surpris de me voir.

— Êtes-vous seule ?

— Non, monsieur ; Maggy m’a accompagnée. »

Jugeant que son nom prononcé suffisait pour lui donner le droit d’entrer, Maggy quitta le palier et se présenta, la bouche élargie jusqu’aux oreilles par une grimace amicale. Mais elle ne tarda pas à supprimer cette manifestation, et sa physionomie reprit son air de stupidité fixe et solennelle.

« Et moi qui ai laissé éteindre mon feu ! dit Clennam. Et vous êtes si… (il allait dire : si légèrement vêtue , mais il se retint, pour ne pas faire allusion à la pauvreté de la jeune fille), et ajouta : et il fait si froid, »

Rapprochant de la cheminée le fauteuil qu’il venait de quitter, il y fit asseoir sa petite visiteuse, et après avoir apporté à la hâte du charbon et du bois, il les entassa dans la grille et fit flamber le feu.

« Vous avez les pieds glacés, mon enfant, dit-il (il les avait touchés par hasard, tandis qu’appuyé sur un genou il se baissait pour allumer le feu) ; mettez-les donc devant le feu. »

La petite Dorrit le remercia précipitamment. Elle n’avait pas froid aux pieds, pas froid du tout ! Ce fut avec un serrement de cœur que Clennam devina qu’elle voulait lui cacher la vue de ses pauvres petits souliers tout usés.

La petite Dorrit ne rougissait pas de ses pauvres souliers. Il savait son histoire, et ce n’était pas de cela qu’elle avait honte. Mais elle avait un pressentiment que Clennam en voudrait à son père s’il les voyait ; qu’il pourrait se dire : « Comment a-t-il eu le cœur de dîner aujourd’hui et de laisser cette petite à la merci des pavés glacés ! » non pas que, selon elle, ce fût une réflexion juste et raisonnable, mais elle savait par expérience qu’il y avait quelquefois des gens assez peu raisonnables pour se permettre des remarques de ce genre. C’était un des malheurs de son père d’encourir ces injustes reproches.

« Avant d’aller plus loin, commença la petite Dorrit, assise devant le feu, encore pâle, et levant les yeux vers le visage qui, dans son expression harmonieuse d’intérêt, de pitié et de protection, était pour elle un mystère bien au-dessus de sa condition et de son intelligence, puis-je vous dire quelque chose, monsieur ?

— Oui, mon enfant. »

Un léger nuage assombrit les traits de la petite Dorrit, comme si elle eût été peinée qu’Arthur l’appelât si souvent une enfant. Mais elle s’étonna plus vite encore qu’il s’en fût aperçu, et qu’il s’occupât de si peu de chose ; car il ajouta de suite :

« J’avais besoin d’un mot qui exprimât la tendresse, et je n’en ai pas trouvé d’autre. Comme tout à l’heure, vous vous êtes donné vous-même le nom qu’on vous donne chez ma mère, celui que je vous donne toujours lorsque je pense à vous, laissez-moi vous appeler petite Dorrit.

— Merci, monsieur, c’est le nom que je préférerais à tous les autres.

— Petite Dorrit !

— Petite mère, reprit, par manière de correction, Maggy qui avait commencé à s’endormir.

— C’est la même chose, Maggy.

— Tout à fait, mère ?

— Tout à fait, Maggy. »

Maggy se mit à rire, et elle n’avait pas fini qu’elle ronflait déjà. Aux yeux de la petite Dorrit, on ne pouvait rien voir de plus amusant que ce gros poupard avec son gros rire. La petite mère était fière de son monstrueux enfant, et son visage était rayonnant lorsqu’elle le ramena vers le grave gentleman au teint bronzé. Elle se demandait à quoi il pensait en la regardant, elle et Maggy. « Quel bon père cela ferait ! se disait-elle. Avec une figure comme cela, comme il serait doux pour sa fille de recevoir ses conseils et ses caresses !

— Ce que j’allais vous dire, monsieur, dit la petite Dorrit, c’est que mon frère est libre. »

Arthur parut très content d’apprendre cette nouvelle ; il espérait, dit-il, que Tip allait bien se conduire.

« Et ce que j’allais aussi vous dire, monsieur, continua la petite Dorrit, tremblant dans tout son petit corps et jusque dans sa voix, c’est que je ne dois jamais, à ce qu’on dit, connaître celui dont la générosité a fait relâcher Tip, que je ne dois jamais demander à le connaître, que je ne dois jamais savoir son nom, que je ne dois jamais le remercier de tout mon cœur ! »

Clennam dit que la personne en question n’avait probablement pas besoin qu’on la remerciât ; que sans doute elle se trouvait très heureuse, et avec raison, d’avoir été à même de rendre un si léger service à une jeune fille qui méritait qu’on lui en rendît de plus grands.

« Et ce que j’allais dire, monsieur, poursuivit la petite Dorrit, tremblant de plus en plus, c’est que si je le connaissais, et si cela m’était permis, je lui dirais qu’il ne peut jamais, jamais savoir combien je suis reconnaissante envers lui, ni combien mon bon père serait reconnaissant de son côté. Et ce que j’allais dire, monsieur, c’est que si je le reconnaissais, et si cela m’était permis, mais je ne le connais pas, et je ne dois pas le remercier, je sais cela ! je lui dirais que je ne m’endormirai plus sans avoir prié le ciel de le bénir et de le récompenser. Je me mettrais à ses genoux et je prendrais sa main, et je l’embrasserais en le priant de ne pas la retirer et de la laisser, oh ! rien qu’un instant ! afin d’y sentir mes larmes reconnaissantes, car je n’ai pas d’autres remerciements à lui offrir ! »

La petite Dorrit avait porté la main de Clennam à ses lèvres, et aurait voulu se mettre à genoux devant lui ; mais il la retint doucement et la fit rasseoir. Elle n’avait pas besoin de cela, d’ailleurs, ses yeux et le ton de sa voix avaient remercié bien mieux son bienfaiteur qu’elle ne pouvait croire, aussi n’était-il plus tout à fait aussi calme qu’à l’ordinaire, quand il lui dit :

« Là ! petite Dorrit, là ! voyons ! Eh bien ! nous supposerons que vous connaissez cette personne, que vous avez pu faire tout cela, et que vous l’avez fait. Et maintenant, dites-moi, à moi qui ne suis pas du tout cette personne-là, qui ne suis que l’ami qui vous a priée d’avoir confiance en lui, pourquoi vous êtes dehors à minuit, et ce qui vous amène si loin de chez vous à cette heure tardive, ma frêle et délicate… ( enfant était encore sur le bout de sa langue…) petite Dorrit !

— Maggy et moi, répondit-elle, se calmant avec ce paisible effort qui lui était depuis longtemps naturel, nous sommes allées ce soir au théâtre où ma sœur est engagée.

— Oh ! n’est-ce pas que c’est un endroit céleste ? interrompit brusquement Maggy, qui semblait avoir la faculté de se réveiller et de se rendormir à volonté. Presque aussi beau qu’un hôpital : seulement, on ne vous y donne pas du poulet. »

Elle se secoua comme un caniche qui sort de l’eau, et se rendormit.

« Nous y sommes allées, continua la petite Dorrit, jetant un coup d’œil sur sa protégée, parce que je ne suis pas fâchée de voir quelquefois par moi-même ce que fait ma sœur ; et j’aime à la regarder sans qu’elle ni mon oncle s’en doutent. Je ne puis pas me donner ce plaisir-là bien souvent, parce que, lorsque je ne travaille pas, je suis avec mon père, et même lorsque je vais en journée, je me dépêche d’aller le rejoindre. Mais ce soir, j’ai fait semblant d’aller en soirée. »

En faisant cet aveu, avec une hésitation timide, elle leva les yeux vers le visage de Clennam, dont elle lut si clairement l’expression qu’elle y répondit :

« Oh non, certainement ! Je ne suis jamais allée à une soirée. »

Elle s’arrêta un instant, en voyant que Clennam la regardait toujours, puis ajouta :

« J’espère qu’il n’y a pas de mal à cela. Je n’aurais jamais pu me rendre utile, si je n’avais pas un peu dissimulé. »

Elle craignait qu’il ne la blâmât intérieurement de tromper ainsi ses parents pour leur rendre service, pour songer à eux, pour veiller sur eux à leur insu et sans pouvoir compter sur leur reconnaissance, qui sait même ? peut-être en encourant de leur part le reproche de négligence. Mais Clennam songeait au contraire à ce frêle petit corps animé d’une volonté si forte, à ces souliers usés, à ces vêtements insuffisants, à cette feinte délicatesse de récréation et d’amusement. Il demanda où se donnait la soirée supposée. Chez des personnes pour qui elle travaillait, répondit la petite Dorrit en rougissant. Elle n’en avait dit que fort peu de chose, seulement quelques mots, pour tranquilliser son père, qui savait bien, dans tous les cas, que ce ne pouvait pas être une grande soirée, comme M. Clennam devait bien le penser : et elle jeta un coup d’œil sur le châle qu’elle portait.

« C’est la première nuit, dit la petite Dorrit, que je me sois jamais absentée de la maison. Dieu ! que Londres a l’air grand, sombre et sauvage, la nuit ! »

Aux yeux de la petite Dorrit, la vaste étendue de la ville avait quelque chose qui lui faisait peur avec son ciel noir ; elle frissonna en prononçant ces paroles.

« Mais ce n’est pas pour cela, continua-t-elle en faisant de nouveau un pénible effort pour se remettre, que je suis venue vous déranger. Le principal motif qui m’a engagée à sortir, c’est que ma sœur a fait une amie, une dame dont elle m’a parlé de manière à m’inquiéter un peu. Alors je suis sortie, et j’ai passé exprès du côté où vous demeurez, puis en voyant une lumière à la croisée… »

Ce n’était pas la première fois qu’elle avait vu cette lumière. Oh ! non, ce n’était pas la première fois. Les yeux de la petite Dorrit avaient déjà souvent regardé, le soir, cette fenêtre briller de loin comme une étoile ; elle s’était souvent écartée de son chemin, harassée et fatiguée pour venir la regarder et rêver au monsieur à l’air grave et au teint bronzé qui venait de si loin et qui lui avait parlé en ami et en protecteur.

« Il y avait trois choses, dit la petite Dorrit, qu’il me semblait que je voulais vous dire, si vous étiez seul et que je pusse monter pour vous voir. D’abord ce que j’ai essayé de vous exprimer, mais je ne dois jamais… que je ne pourrai jamais…

— Chut, chut, c’est une affaire terminée. Passons à la seconde, répondit Clennam, dissipant par son sourire l’agitation de la jeune fille, faisant briller sur elle la flamme du foyer, et posant sur la table du vin, des gâteaux et des fruits.

— Je crois, poursuivit la petite Dorrit, que voici la seconde chose, monsieur ; je suppose que Mme Clennam aura découvert mon secret et qu’elle sait d’où je viens et où je vais ; où je demeure, en un mot.

— En vérité ! » répliqua Clennam avec vivacité. Et après un moment de réflexion il lui demanda ce qui lui faisait penser cela.

« Je crois, répondit la petite Dorrit, qu’il faut que M. Flintwinch m’ait suivie.

— Et pourquoi ? demanda Clennam, qui tourna les yeux vers le feu, fronça les sourcils et réfléchit encore ; pourquoi le croyez-vous ?

— Je l’ai rencontré deux fois ; toujours près de la maison, toujours le soir, lorsque je rentrais. Et chaque fois j’ai cru, à moins que je ne me sois trompée, qu’il n’avait pas l’air de m’y rencontrer par hasard.

— Vous a-t-il parlé ?

— Non, il m’a fait un petit salut et a penché la tête de côté.

— Le diable emporte sa tête ! dit Clennam d’un ton rêveur, et les yeux toujours fixés sur le feu ; elle est toujours penchée d’un côté. »

Il secoua sa rêverie pour persuader à la petite Dorrit de prendre un peu de vin et de manger quelque chose ; il eut beaucoup de peine, elle était si timide ! puis il reprit, toujours d’un ton rêveur :

« Est-ce que ma mère n’est plus la même avec vous ?

— Oh ! je vous demande pardon : elle est toujours la même. Cependant je me demandais si je ne ferais pas bien de lui raconter mon histoire. Je me demandais si je pouvais… je veux dire si vous désiriez que je lui en fisse confidence. Je me demandais, dit la petite Dorrit, le regardant d’un air suppliant et baissant peu à peu les yeux tandis qu’il levait les siens, si vous ne voudriez pas me donner un conseil sur ce que je dois faire.

— Petite Dorrit, répondit Clennam ; et ces deux mots avaient déjà commencé à remplacer pour eux deux une foule de tendres expressions, selon leur intonation ou la place qu’ils occupaient dans la conversation, ne faites rien. Je veux causer un peu avec ma vieille amie, Mme Affery Flintwinch. Ne faites rien, petite Dorrit, si ce n’est de vous rafraîchir avec ce petit souper. Voilà tout ce que je vous conseille, ce que je vous prie de faire.

— Merci, je n’ai pas faim, ni soif, ajouta la petite Dorrit, tandis qu’il plaçait doucement un verre devant elle… Mais je crois que Maggy ne serait peut-être pas fâchée de prendre quelque chose,

— Nous lui ferons trouver de la place dans ses poches tout à l’heure pour y mettre tout ce qu’il y a là, dit Clennam ; mais, avant de la réveiller, je vous rappellerai que vous aviez une troisième chose à me dire.

— Oui. Vous ne vous fâcherez pas, monsieur ?

— Je vous le promets, sans condition.

— Cela va vous paraître si étrange : je ne sais pas trop comment vous le dire. N’allez pas me croire déraisonnable ou ingrate, dit la petite Dorrit dont l’agitation recommençait de plus belle.

— Non, non, non. Je suis sûr que vous ne direz rien que de fort naturel et de fort juste. Je n’ai pas peur de mal interpréter votre pensée, quelle qu’elle soit.

— Merci ! vous avez l’intention de retourner voir mon père ?

— Oui.

— Vous avez eu la bonté et l’obligeance de lui écrire un mot pour lui annoncer que vous viendriez le voir demain ?

— Oh ! si ce n’est que ça, Oui.

— Pouvez-vous deviner, continua la petite Dorrit, les mains jointes et pressées, fixant sur Clennam des yeux où brillait l’ardeur d’une supplication muette, ce que je vais vous prier de ne pas faire ?

— Je crois que oui. Mais je puis me tromper.

— Non, vous ne vous trompez pas, répliqua la petite Dorrit secouant la tête. Si nous venons à en avoir tant, tant besoin que nous ne puissions pas nous en passer, laissez-moi vous en demander.

— Je vous le promets… je vous le promets.

— Ne l’encouragez pas à vous en demander. N’ayez pas l’air de le comprendre, s’il vous le demande. Ne lui en donnez pas. Épargnez-lui cette honte et vous pourrez alors le juger plus favorablement ! »

Clennam répondit, pas très distinctement, car il voyait des larmes dans les yeux inquiets de la jeune fille, que son désir serait sacré pour lui.

« Vous ne connaissez pas mon père, dit-elle, vous ne le comprenez pas. Comment le comprendriez-vous, le voyant tout à coup tel qu’il est devenu, pauvre cher père, au lieu de voir, comme moi, les degrés successifs par lesquels il y est arrivé petit à petit. Vous avez été si bon pour nous, vous y avez mis tant de délicatesse et de bonté que je voudrais que vous eussiez bonne opinion de lui. Je tiens à votre opinion plus qu’à celle de tous les autres, et je souffre de penser que vous, vous ne l’aurez vu que dans l’état de dégradation où il peut être.

— Allons, dit Clennam, ne vous chagrinez pas ainsi. Allons, allons, ma petite Dorrit ! Tout cela est parfaitement entendu.

— Merci, monsieur, merci ! J’ai fait de grands efforts pour m’empêcher de vous le dire ; mais j’y ai pensé nuit et jour ; et lorsque j’ai su que vous aviez promis de venir demain, je me suis décidée à vous parler. Non que je rougisse de lui (elle se hâta d’essuyer ses yeux), mais parce que je le connais mieux que personne, au contraire ; c’est parce que je l’aime et que je suis fière de lui. »

Soulagée de ce fardeau moral, la petite Dorrit commença à être un peu agitée et à s’inquiéter de l’heure. Maggy étant parfaitement réveillée et occupée à dévorer des yeux, à distance, avec une jouissance anticipée, les fruits et les gâteaux, Clennam chercha à calmer de son mieux la petite mère en versant du vin à la grosse enfant. Maggy le but avec une série de claquements de langue assez bruyants, après chacun desquels elle posait la main sur son gosier et disait, d’une voix essoufflée et les yeux plus arrondis que jamais : « Oh ! comme c’est délicieux ! comme ça ressemble à l’hôpital. » Lorsqu’elle eut achevé le vin et ses éloges, Clennam l’engagea à charger son panier (Maggy ne marchait jamais sans son panier) de tous les comestibles qui se trouvaient sur la table, en lui recommandant d’avoir bien soin de ne rien laisser. Le plaisir avec lequel Maggy exécuta cet ordre, et le plaisir que la petite mère prenait à voir son bonheur, étaient bien la digne clôture d’une si douce entrevue.

« Mais la grille est fermée depuis longtemps, s’écria Clennam, se rappelant tout à coup ce fait. Où donc irez-vous ?

— Je vais chez Maggy, répondit la petite Dorrit. J’y serai très bien gardée et très bien soignée.

— Il faut que je vous accompagne jusque-là, dit Clennam. Je ne puis vous laisser aller seule.

— Si, je vous prie de nous laisser partir seules. Je vous en prie ! » répliqua la petite Dorrit d’un ton suppliant.

Elle avait mis tant d’ardeur à formuler sa pétition que Clennam sentit que ce serait manquer de délicatesse que d’insister davantage : d’autant plus qu’il comprenait très bien que la demeure de Maggy ne devait pas être des plus brillantes.

« Allons, Maggy, fit gaiement la petite Dorrit, nous nous en tirerons bien ; nous savons le chemin maintenant, n’est-ce pas, Maggy ?

— Oui, oui, petite mère ; nous savons le chemin, » dit Maggy en ricanant.

Et les voilà parties. La petite Dorrit, arrivée auprès de la porte, se retourna pour dire : « Que Dieu vous bénisse ! » Elle prononça ces paroles très bas, mais peut-être les entendit-on là-haut aussi bien, qui sait ? mieux encore que si elles eussent été psalmodiées en chœur par tous les chantres d’une cathédrale.

Arthur Clennam attendit qu’elles eussent tourné le coin de la rue avant de les suivre à distance ; non qu’il eût la moindre idée d’éprouver une seconde fois la petite Dorrit, mais pour être certain qu’elle avait gagné saine et sauve le quartier auquel elle était habituée. Elle semblait si petite, si frêle et si mal abritée par ses vêtements contre ce temps froid et humide, qu’en la voyant disparaître sous l’ombre pesante de sa protégée, plein de pitié pour elle et habitué à la séparer dans sa pensée des autres grossiers habitants de ce monde et à la regarder comme une enfant, il aurait eu plaisir à la prendre dans ses bras pour la porter jusqu’au bout de son voyage.

Enfin, elles arrivèrent dans la grande rue où se trouvait la prison de la Maréchaussée, puis il leur vit ralentir le pas avant d’entrer dans une petite rue de traverse. Il s’arrêta, sentant qu’il n’avait pas le droit d’aller plus loin. Il ne se doutait guère qu’elles couraient risque de se trouver sans abri jusqu’au jour ; il n’apprit la vérité que beaucoup, beaucoup plus tard.

Cependant la petite Dorrit, lorsqu’elles s’arrêtèrent devant une pauvre maison où l’on ne voyait briller aucune lumière et qu’elles n’entendirent aucun bruit en écoutant à la porte, dit à sa protégée :

« Ah çà, Maggy, tu es très bien logée là, et il ne faut pas fâcher tes propriétaires. Ainsi, nous ne frapperons que deux fois et pas trop fort ; et si nous ne pouvons pas les réveiller, nous nous promènerons jusqu’au jour. »

Une fois. La petite Dorrit frappa d’une main légère, et écouta. Deux fois. La petite Dorrit frappa d’une main non moins légère et écouta encore. Rien ne bougea. Aucun bruit ne se fit entendre.

« Maggy, il faut faire de notre mieux, ma chère. Il nous faut patienter et attendre le jour. »

La nuit était sombre et froide, le vent humide soufflait avec violence, et lorsqu’elles regagnèrent la grande rue, les horloges voisines sonnaient une heure et demie.

« Nous ne pourrons rentrer à la maison que dans cinq heures et demie, » dit la petite Dorrit.

En parlant de la maison, il était bien naturel d’aller la regarder encore, pendant qu’elles en étaient si près. Elles se rapprochèrent donc de la grille fermée et regardèrent dans la cour.

« J’espère qu’il dort trop bien, dit la petite Dorrit, baissant un des barreaux, pour s’inquiéter de mon absence. »

La grille leur était si familière, que c’était pour elles comme une vieille connaissance. Elles déposèrent là, dans un coin, le panier de Maggy pour leur servir de siège, et se tinrent tout près l’une de l’autre, pour prendre un peu de repos. Lorsque la rue était déserte et silencieuse, la petite Dorrit n’avait pas peur ; mais lorsqu’elle entendait résonner un pas dans le lointain, ou qu’elle voyait une ombre se mouvoir sous les réverbères, elle tressaillait et murmurait à l’oreille de sa protégée :

« Maggy, j’aperçois quelqu’un. Allons-nous-en ! »

Alors Maggy se levait avec plus ou moins de mauvaise humeur, et elles se promenaient un peu au hasard pour reprendre bientôt leur première position.

Tant que Maggy ne se fatigua pas du plaisir de manger, elle se conduisit assez bien. Mais tout passe, et alors elle commença à se plaindre du froid, à frissonner, à pleurnicher.

« Ce sera bientôt passé, ma chère Maggy, disait la patiente petite Dorrit.

— Oh ! oui, bientôt passé pour vous, petite mère, c’est possible, répondit Maggy ; mais moi, je ne suis qu’une pauvre enfant, je n’ai que dix ans, moi. »

Enfin, au plus profond de la nuit, lorsque la rue était très tranquille, la petite Dorrit posa la lourde tête de Maggy sur ses genoux, l’endormit, à force de caresses. Et c’est ainsi qu’elle s’assit contre la grille, seule pour ainsi dire, regardant les étoiles et suivant des yeux les nuages qui passaient par devant les étoiles dans leur course rapide et capricieuse. Voilà toute la danse qu’on dansa à la soirée de la petite Dorrit.

« Si c’était vraiment une soirée ! se dit-elle un moment assise sur son panier ; s’il faisait clair et chaud, un beau temps, dans la maison de mon pauvre cher père, et qu’il n’eût jamais été emprisonné derrière cette grille ! Et si M. Clennam venait nous visiter pour danser avec nous au son d’une ravissante musique, et que nous fussions tous gais et contents ! Je voudrais bien savoir alors si… »

Elle eût voulu savoir tant de choses qu’elle resta à regarder les étoiles, dans un rêve confus, jusqu’au moment où Maggy commença de nouveau à se plaindre et demanda à se lever pour marcher.

Trois heures, trois heures et demie. Elles avaient traversé London-Bridge. Elles avaient entendu le courant se précipiter en grondant contre les obstacles ; elles avaient regardé au-dessous d’elles, tout effrayées, la rivière sur laquelle planait une sombre vapeur ; elles avaient vu dans l’eau de petites places éclairées où tremblait le reflet des réverbères du pont, brillant comme les yeux d’un démon qui cherche à fasciner le crime et la misère. Elles avaient reculé devant des gens sans abri, roulés sur eux-mêmes dans des coins obscurs. Elles s’étaient enfuies devant des ivrognes. Elles s’étaient éloignées avec un effroi caché des rôdeurs furtifs qui sifflaient ou se faisaient des signes d’un coin de rue à l’autre, ou qui se sauvaient en courant.

Dissimulant alors son rôle de guide et de maman, la petite Dorrit, heureuse cette fois de la petitesse de sa taille, feignit de s’accrocher à Maggy comme à sa protectrice. Et plus d’une fois, une voix sortie d’un groupe de querelleurs ou de rôdeurs nocturnes, qu’elles rencontraient sur leur route, avait crié aux autres :

« Laissez passer la femme et l’enfant ! »

De sorte que la femme et l’enfant avaient pu passer et continuer leur chemin, lorsque cinq heures avaient sonné aux beffrois des églises. Elles se dirigeaient lentement vers l’ouest, cherchant déjà au ciel la première pâle lueur du jour, lorsqu’une femme arriva derrière elles.

« Que faites-vous là avec cette enfant ? » demanda-t-elle à Maggy.

Cette femme était jeune, beaucoup trop jeune pour se trouver là, Dieu sait ! et elle n’était pas laide, elle n’avait même pas l’air méchant, il y avait de la rudesse dans sa voix, mais on voyait que ce n’était pas là son expression naturelle, car le timbre n’en était pas sans harmonie.

« Que faites-vous là vous-même ? riposta Maggy, faute d’une meilleure réponse.

— Ne le voyez-vous pas, sans qu’on vous le dise ?

— Non, je ne vois pas, dit Maggy.

— Je vais me tuer. Maintenant que je vous ai répondu, répondez-moi. Que faites-vous avec cette enfant ? »

L’enfant supposée continua à baisser la tête et à se tenir aussi près que possible de Maggy.

« Pauvre petite ! poursuivit la femme. Vous n’avez donc pas de cœur que vous la promenez à une pareille heure dans les rues glacées ? Vous n’avez donc pas d’yeux que vous ne voyez pas comme elle est frêle et délicate ? Vous n’avez donc pas de bon sens, et, on le voit du reste, que vous n’avez pas plus de pitié que cela de cette pauvre petite main froide et tremblante ? »

Elle avait passé de l’autre côté pour prendre cette main dans les siennes et pour chercher à la réchauffer.

Traduction par IA · Original