Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
Le soir, on fit un rubber prosaïque ; Chérie allait et venait dans le salon, regardant quelquefois le jeu de son père, ou chantant au piano quand l’envie l’en prenait pour son propre amusement. C’était une enfant gâtée ; mais comment aurait-il pu en être autrement ? Qui donc eût pu vivre avec un être si aimable et si charmant, sans céder à sa douce influence ? Qui donc eût pu passer une soirée dans la maison et ne pas aimer Chérie pour le charme et la grâce que sa seule présence répandait autour d’elle ? Telles furent les réflexions de Clennam, malgré la résolution bien arrêtée qu’il avait formée au coin du feu ; et, en faisant ces réflexions, il révoqua sa résolution.
« Mais à quoi pensez-vous donc, mon cher monsieur ? demanda d’un ton de surprise M. Meagles, dont il était le partenaire.
— Je vous demande pardon. À rien, répondit Clennam.
— Pensez à quelque chose une autre fois. Le drôle de corps ! ajouta M. Meagles.
— Je suis sûre, dit Chérie, que M. Clennam pensait à Mlle Wade.
— Pourquoi à Mlle Wade, Chérie ? demanda le père.
— Ah ! oui, pourquoi donc ? » répéta Arthur Clennam. Chérie rougit un peu et retourna au piano.
Comme ils allaient se retirer pour la nuit, Arthur entendit Daniel Doyce qui demandait à son hôte s’il pouvait lui accorder une demi-heure d’entretien le lendemain matin, avant déjeuner. L’hôte ayant accordé l’audience demandée, Arthur resta en arrière un instant, ayant un mot à ajouter là-dessus.
« Monsieur Meagles, dit-il lorsqu’ils se trouvèrent seuls, vous rappelez-vous le jour où vous m’avez conseillé de me rendre directement à Londres ?
— Parfaitement.
— Et les autres bons conseils que vous m’avez donnés et dont j’avais grand besoin alors ?
— Je ne vous dirai pas s’ils valaient grand’chose, répondit M. Meagles, mais je n’ai toujours pas oublié que nous avons eu ensemble des causeries très agréables et pleines d’une douce confiance.
— J’ai suivi vos conseils ; et, m’étant débarrassé d’une occupation qui m’était pénible pour bien des raisons, je désire utiliser ce qu’il me reste de vigueur et de fortune dans quelque autre emploi.
— Vous avez raison ! Vous ne sauriez le faire trop tôt, répliqua M. Meagles.
— Or, en venant ici aujourd’hui, j’ai appris que votre ami, M. Doyce, cherche un associé qui l’aide à diriger son atelier de construction, non pas un associé qui ait les mêmes connaissances mécaniques que lui, mais quelqu’un qui s’occupe de tirer le meilleur parti possible des affaires auxquelles il les applique.
— Justement, dit M. Meagles, les mains dans ses poches et avec cette physionomie d’homme d’affaires qui rappelait le temps où il se servait des balances et de la petite pelle.
— M. Doyce m’a dit en passant, dans le cours de notre conversation, qu’il allait demander votre précieux avis pour le choix d’un associé dans ces conditions. Si vous pensez que nos vues et nos moyens puissent coïncider, peut-être voudrez-vous bien lui faire connaître la somme dont je puis disposer. Je parle, cela va sans dire, dans une complète ignorance des détails, et il se peut que nous ne nous convenions ni d’un côté ni de l’autre.
— Sans doute, sans doute, répondit M. Meagles avec une prudence qui rappelait les balances et la petite pelle.
— Mais ce sera là une question de chiffres et de comptes…
— Parfaitement, parfaitement, dit M. Meagles avec une solidité arithmétique qui rappelait encore les balances et la petite pelle.
— Et je serais heureux d’entamer les négociations, pourvu que M. Doyce y consente et que vous n’y trouviez rien à redire. Si donc, pour le moment, vous voulez bien me permettre de placer l’affaire entre vos mains, vous m’obligerez beaucoup.
— Clennam, j’accepte très volontiers cette mission, dit M. Meagles, et sans méconnaître d’avance les difficultés qu’en votre qualité d’homme habitué aux affaires vous avez pu prévoir, je me crois autorisé à dire qu’il me semble que votre proposition a des chances. Dans tous les cas, soyez bien persuadé d’une chose, c’est que Daniel Doyce est un parfait honnête homme.
— C’est parce que j’en suis sûr que je me suis promptement décidé à vous parler.
— Il faudra le guider, vous savez ; Il faudra le piloter ; il faudra le diriger ; c’est un homme à lubies, dit M. Meagles, qui évidemment voulait seulement donner à entendre que Daniel faisait des choses que personne n’avait faites avant lui et marchait dans une voie nouvelle, mais il est franc comme l’or. Sur ce, bonsoir ! »
Clennam remonta à sa chambre, s’assit de nouveau devant le feu, et se déclara à lui-même qu’il était content de s’être décidé à ne pas devenir amoureux de Chérie. Elle était si belle, si aimable, si propre à recevoir toutes les impressions honnêtes qu’on donnerait à sa douce nature et à son cœur innocent, si bien faite pour rendre heureux l’homme qui lui communiquerait ces impressions, à faire de lui le plus fortuné et le plus envié des mortels, qu’Arthur fut vraiment ravi de la résolution qu’il avait prise.
Mais comme c’était peut-être aussi une raison pour revenir à une détermination contraire, il y songea encore un peu, pour l’acquit de sa conscience, sans doute.
« Supposons qu’un homme, pensa-t-il, qui aurait atteint sa majorité il y a une vingtaine d’années environ ; qui serait un peu timide, par suite de la manière dont il a été élevé ; un peu grave par suite des circonstances de sa vie ; qui saurait qu’on peut lui reprocher de manquer d’une foule de charmantes petites qualités qu’il admire chez les autres, par suite de son long séjour dans une région éloignée où il n’y avait rien qui pût adoucir ses manières ; qui n’aurait pas eu l’avantage de se faire connaître à elle par les éloges complaisants de ses sœurs, n’ayant pas de sœurs ; qui ne pourrait offrir à sa femme une demeure comme celle qu’elle quitterait pour lui ; qui serait comme un étranger dans son pays natal ; qui n’aurait pas du tout dans sa fortune de quoi compenser ces défauts, qui n’aurait pour lui que la sincérité de son amour et son désir de bien faire ; supposons qu’un homme de ce genre visitât cette maison et que, cédant aux charmes de cette charmante jeune fille, il se persuadât qu’il peut espérer de la conquérir… Quelle faiblesse ! »
Il ouvrit doucement la croisée et contempla la paisible rivière. D’année en année, eu égard au tirage du bateau, la rivière fait tant de milles à l’heure ; ici les roseaux, là-bas les lis, rien de vague, rien d’incertain.
Pourquoi voulez-vous qu’Arthur se sentît agacé ou accablé de tristesse ? Cette faiblesse imaginaire n’était pas la sienne. Ce n’était la faiblesse de personne ; Arthur ne connaissait personne qui eût cette faiblesse-là. Pourquoi voulez-vous donc qu’il s’en tourmentât ! Eh bien ! Il n’en est pas moins vrai qu’il s’en tourmentait. Et il pensait, qui n’a point pensé cela quelquefois ? que peut-être il eût mieux valu couler des jours aussi monotones que cette rivière, et que si elle était insensible au bonheur, elle ne l’était pas moins à la peine, ce qui est toujours un avantage.
CHAPITRE XVII. Le rival de Personne.
Le lendemain matin, avant de déjeuner, Arthur se promena pour admirer les environs. Comme il faisait beau et qu’il avait une heure devant lui, il traversa la rivière dans le bac et se promena le long d’un sentier à travers les prairies ; lorsqu’il revint au chemin de halage, il vit le bac de l’autre côté de la rivière, et un gentleman qui hélait le passeur pour traverser.
Ce gentleman paraissait à peine avoir trente ans. Il était bien mis, avait l’air actif et gai, la taille bien prise et le teint brun. Au moment où Arthur escaladait une barrière pour gagner le bord de l’eau, l’inconnu le regarda un instant, puis se remit, dans son désœuvrement, à pousser du pied des cailloux pour les faire rouler dans la rivière. Il y avait dans sa manière de les déraciner avec le talon de sa botte et de les placer devant lui dans la position voulue pour les lancer à coup sûr, quelque chose, qui, aux yeux de Clennam, avait un certain air de cruauté. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé d’éprouver des impressions pareilles en observant la façon dont un homme accomplit quelque action insignifiante, telle que d’arracher une fleur, de repousser un obstacle, ou même de détruire un objet insensible ?
L’étranger semblait préoccupé ; son visage le témoignait assez, et il ne faisait aucune attention à un beau chien de Terre-Neuve qui le regardait attentivement, suivant des yeux chaque pierre à mesure que son maître les lançait, n’attendant qu’un signal pour se jeter à leur poursuite dans la rivière. Le passeur arriva cependant sans que le chien reçût la permission désirée, et lorsque le bateau toucha la rive, son maître prit le terre-neuve par le collier et le fit entrer dans le canot.
« Pas ce matin, dit-il au quadrupède, vous ne pourriez pas vous présenter devant les dames en sortant de l’eau. Couchez-vous. »
Clennam suivit l’homme et le chien dans le bateau. Le chien obéit à l’ordre qu’il venait de recevoir. Le maître, les mains dans les poches, resta debout entre Clennam et le passeur. Le maître et le chien sautèrent lestement à terre dès que le bateau eut touché de l’autre côté, et s’éloignèrent. Clennam fut bien aise d’en être débarrassé.
L’horloge de l’église voisine sonnait l’heure du déjeuner comme il remontait le petit sentier par lequel on arrivait à la grille du jardin. Dès qu’il tira la sonnette, il entendit un chien aboyer de l’autre côté du mur.
« Tiens ! je n’avais pas entendu de chien hier soir, » pensa Clennam. La porte fut ouverte par une des servantes aux joues roses, et sur la pelouse il vit le terre-neuve et l’étranger.
« Mlle Minnie n’est pas encore descendue, messieurs, » dit la portière rougissante, tandis qu’ils entraient tous ensemble dans le jardin. Puis elle dit au maître du chien : « M. Clennam, monsieur, » et s’éloigna en courant.
« C’est assez drôle, M. Clennam, que nous nous soyons rencontrés tout à l’heure sans nous connaître, » dit l’étranger. Là-dessus le chien devint muet. « Permettez-moi de me présenter moi-même, Henry Gowan. Un joli endroit, et qui a extrêmement bonne mine ce matin ! »
Les manières étaient aisées et la voix agréable, mais cela n’empêcha pas Clennam de penser encore que, s’il n’avait pas formé cette résolution bien arrêtée de ne pas devenir amoureux de Chérie, il aurait éprouvé de l’antipathie pour Henry Gowan.
« Vous ne connaissez peut-être pas encore cette résidence ? dit ce Gowan, lorsque Clennam eut répondu par l’éloge de l’ermitage de Meagles.
— Très peu. J’y suis venu pour la première fois hier dans l’après-midi.
— Ah ! il va sans dire que vous ne le voyez pas dans son beau. Tout cela avait un aspect ravissant au printemps, avant leur dernier voyage. Je regrette que vous ne l’ayez pas vu alors. »
Sans cette diable de résolution, Clennam aurait volontiers envoyé l’étranger au fond du cratère de l’Etna, en échange de sa politesse.
« J’ai eu le plaisir de voir cette propriété sous bien des aspects depuis trois années, et… c’est un véritable paradis. »
Voyez un peu l’impudent coquin (c’est-à-dire si nous n’avions pas pris cette sage résolution), d’appeler ce jardin un paradis ! Il ne l’avait appelé un paradis que parce qu’il voyait venir Chérie et qu’il avait voulu lui faire entendre qu’il la regardait comme un ange… Que le diable l’emporte !
Ah ! comme les yeux de Chérie brillèrent ! Comme elle parut contente ! comme elle caressa le chien et comme le chien la connaissait bien ! Que de choses on devinait dans ce teint plus animé, dans ce trouble, dans ces yeux baissés, dans ce bonheur dissimulé ! Clennam n’avait jamais vu Minnie si joyeuse. Non qu’il y eût aucun motif pour qu’il pût ou voulût jamais lui voir cet air-là, ou qu’il l’eût jamais espéré, mais enfin… il ne l’avait jamais vue si joyeuse !
Il se tenait à quelque distance d’eux. Ce Gowan, lorsqu’il avait parlé de paradis, s’était avancé vers elle et lui avait pris la main. Le chien avait posé ses grosses pattes sur le bras de Chérie et sa tête contre la chère poitrine de la jeune fille. Elle avait ri et leur avait souhaité la bienvenue ; et elle avait fait trop fête au chien, beaucoup, beaucoup trop, c’est-à-dire en supposant qu’il se fût trouvé là un spectateur qui eût été amoureux d’elle.
Elle se dégagea alors, et s’avança vers Clennam, lui tendit la main, lui dit bonjour et se disposa gracieusement à lui prendre le bras jusqu’à la maison. Ce Gowan n’y trouva rien à redire. Non, non, il était trop sûr de son fait.
Un nuage obscurcit les traits ordinairement joyeux de M. Meagles, lorsque les trois promeneurs (quatre, y compris le chien, et c’était le personnage le plus désagréable de la société, à une seule exception près) rentrèrent pour déjeuner. Ni ce nuage, ni la légère inquiétude de Mme Meagles, lorsque cette dame dirigea les yeux vers eux, n’échappèrent à Clennam.
« Eh bien, dit M. Meagles, étouffant quelque chose comme un soupir, comment allez-vous ce matin ?
— Mais pas plus mal qu’à l’ordinaire, monsieur. Comme Lion et moi nous étions décidés à ne rien perdre de notre visite hebdomadaire, nous nous sommes levés de bonne heure et nous sommes venus à Kingstown, où j’ai établi pour le moment mon quartier général, et où je suis en train de terminer une esquisse ou deux. »
Puis il raconta comment il avait rencontré M. Clennam dans le bac, et comment ils avaient traversé la rivière ensemble.
« Mme Gowan se porte bien ? » demanda Mme Meagles.
(Clennam écouta attentivement.)
« Ma mère va bien, je vous remercie. »
(Clennam n’écouta plus, et Gowan continua :)
« J’ai pris la liberté d’ajouter aujourd’hui un convive de plus à votre dîner de famille, et j’espère que cela ne dérangera ni vous ni Mme Meagles. Je ne pouvais guère faire autrement, expliqua Gowan en se tournant vers son hôte. Le jeune homme m’a écrit pour me prier de le présenter ; et comme il appartient à une famille distinguée, j’ai cru que vous ne m’en voudriez pas de vous l’amener.
— Et quel est ce jeune homme ? demanda M. Meagles avec un air de satisfaction bien prononcé.
— C’est un Mollusque : le fils de Tenace Mollusque, le jeune Clarence qui est employé dans le bureau de son père. Je puis toujours vous garantir que la rivière n’a rien à redouter de sa visite. Il n’y mettra pas le feu.
— Ah, ah ! fit Meagles, c’est un Mollusque ? Nous connaissons un peu cette famille-là, n’est-ce pas, Dan ? Par saint Georges ! avec tout ça les Mollusques tiennent maintenant le haut du pavé. Quelle parenté existe-t-il entre votre ami et lord Decimus Mollusque ? Lord Decimus a épousé en 1797 lady Jemina Bilberry, seconde fille du troisième lit… Non ! je me trompe ! Celle-là, c’est lady Séraphine… Lady Jemina était la fille aînée du second lit du quinzième comte Des Échasses avec l’honorable Clémentine Toozellem. Très-bien. Or, le père de notre jeune ami a épousé une Des Échasses, et son père à lui a épousé sa cousine qui était une Mollusque. Le père du père qui a épousé une Mollusque a épousé une Joddleby… Mais je remonte trop haut, Gowan ; je voudrais seulement savoir quelle parenté il y a entre votre ami et lord Decimus.
— C’est facile à constater. Son père est le neveu de lord Decimus Mollusque.
— Neveu… de… lord… Decimus ! répéta voluptueusement M. Meagles en fermant les yeux afin que rien ne vînt le distraire du bonheur de savourer le parfum de ce grand arbre généalogique. Par saint Georges ! vous avez raison, Gowan : c’est bien cela.
— Par conséquent, lord Decimus est son grand-oncle.
— Mais attendez donc, continua M. Meagles, ouvrant les yeux lorsqu’il eut fait cette découverte. Alors du côté de la mère, lady Des Échasses est sa grand’tante ?
— Naturellement.
— Ah, ah, ah ! fit M. Meagles, prenant un vif intérêt à ces détails. Vraiment, vraiment ? Nous serons charmés de le voir. Nous le recevrons de notre mieux dans notre humble logis ; et, dans tous les cas, nous ne le laisserons pas mourir de faim, je l’espère. »
Au commencement de ce dialogue, Clennam s’était attendu à voir M. Meagles s’abandonner à quelque innocent éclat de colère, pareil à celui auquel il s’était livré en sortant du ministère des Circonlocutions, la main sur le collet de Doyce. Mais son excellent hôte avait une faiblesse qui n’est pas rare (nul de nous n’a besoin d’aller bien loin pour en trouver un exemple), et son expérience des bureaux des Circonlocutions n’avait pu en guérir M. Meagles pour longtemps. Clennam regarda Doyce, mais Doyce savait parfaitement à quoi s’en tenir ; cela ne le surprenait pas du tout, et il continua à regarder son assiette sans faire un geste ni prononcer une parole.
« Je vous suis bien obligé, dit Gowan pour terminer. Clarence est un âne fieffé, mais c’est un des meilleurs garçons que je connaisse. »
Il devint évident, avant la fin du déjeuner, que les amis de ce Gowan étaient tous plus ou moins ânes ou plus ou moins fripons ; ce qui ne les empêchait pas d’être les plus aimables, les plus charmants, les plus naïfs, les plus sincères, les plus obligeants, les plus chers garçons qu’il fût possible de rencontrer sur la terre. Le procédé au moyen duquel ce Gowan arrivait à cette conclusion invariable, n’importent les prémisses, aurait pu être décrit par M. Henry Gowan en ces termes : « J’ai le mérite de cultiver une tenue des livres sociale, avec la plus rigoureuse exactitude, au bénéfice de tout homme de ma connaissance, et de faire écritures du bien et du mal que je découvre en lui. Je tiens ce compte en parties doubles avec tant de conscience que je suis heureux de pouvoir vous dire que, tout compte fait, le plus méprisable des hommes est en même temps le plus aimable, le plus charmant camarade qu’on puisse voir ; je suis même fondé à vous faire la flatteuse déclaration qu’il existe beaucoup moins de différence que vous ne seriez disposé à le croire entre un honnête homme et une canaille. » Il résultait de cette découverte réjouissante que celui qui en était l’auteur semblait, en se battant les flancs pour trouver un bon côté chez tous les hommes, rabaisser au contraire leurs bonnes qualités, lorsqu’il en trouvait, pour faire ressortir les mauvaises ; du reste ce système n’avait rien de désagréable ni de dangereux.
Cependant M. Meagles en parut moins satisfait que de la généalogie des Mollusques. Le nuage que Clennam n’avait jamais vu sur la physionomie de son hôte avant cette matinée, revint fréquemment assombrir ses traits ; et il y avait la même ombre d’inquiétude dans le regard observateur de Mme Meagles. Plus d’une fois, lorsque Chérie caressa le chien, il sembla à Clennam que cela rendait le père malheureux ; et une fois surtout, tandis que Gowan se tenait de l’autre côté du chien et penchait la tête en même temps que Minnie, Arthur se figura qu’il voyait des larmes briller dans les yeux de M. Meagles qui sortit de la chambre à la hâte. Il lui semblait aussi, c’était peut-être encore une illusion, que Chérie elle-même n’était pas sans s’apercevoir de ces petits incidents ; qu’elle essayait, avec une affection plus délicate que de coutume, de témoigner à son bon père combien elle l’aimait ; que c’était pour ce motif qu’elle était restée derrière en allant et en revenant de l’église, pour lui prendre le bras. Arthur n’aurait pas mis sa main au feu que plus tard, en se promenant seul dans le jardin, il n’avait pas entrevu Chérie, dans la chambre de son père, embrassant ses parents avec la plus grande tendresse et pleurant sur l’épaule du papa.
Comme la pluie se mit à tomber vers la fin de la journée, il fallut bien garder la maison, admirer les collections de M. Meagles et causer pour tuer le temps. Ce Gowan avait toujours quelque chose à dire sur son propre compte, et il le disait d’une manière leste et amusante. Il avait l’air d’un artiste de profession, qui avait passé quelque temps à Rome ; et pourtant il avait le ton léger et insouciant d’un amateur. Il y avait quelque chose de louche dans sa vocation artistique et dans ses connaissances spéciales, qui faisait que Clennam ne savait trop qu’en dire.
Il appela Daniel Doyce à son secours, tandis qu’ils se tenaient ensemble auprès de la croisée.
« Vous connaissez M. Gowan ? demanda-t-il à voix basse.
— Je l’ai vu ici. Il vient tous les dimanches, lorsque la famille y habite.
— C’est un artiste, à en juger d’après sa conversation.
— Une espèce d’artiste, répliqua Daniel Doyce d’un ton bourru.
— Quelle espèce d’artiste ? demanda Clennam en souriant.
— Ma foi, il a fait un doigt de cour aux beaux-arts, comme tous les beaux messieurs de Pall-Mall, dit Daniel, et je doute que les beaux-arts se donnent à si bon marché. »
Poursuivant son enquête, Clennam découvrit que la famille Gowan était une ramification très éloignée des Mollusques, et que le père de Gowan, d’abord attaché à une légation britannique, avait reçu une pension de retraite en qualité de commissaire de pas grand’chose dans une ville quelconque, qu’il y était mort à son poste, son dernier trimestre à la main, et défendant vaillamment son traitement jusqu’au dernier soupir. En récompense de cet éclatant service rendu à son pays, le Mollusque alors au pouvoir avait conseillé à la couronne d’accorder une pension de deux ou trois cents livres sterling à la veuve de ce courageux fonctionnaire. Le Mollusque, qui avait succédé au premier, avait alloué par-dessus le marché à la veuve certain petit appartement calme et retiré dans le palais de Hampton-Court, où la vieille dame demeurait encore, déplorant la lésinerie du siècle, en compagnie de plusieurs autres vieilles dames des deux sexes. Son fils, Henry Gowan, ayant hérité de M. Gowan le commissaire, un revenu trop limité pour lui être d’une grande ressource dans ce monde, avait été difficile à caser, d’autant plus que les sinécures vacantes étaient rares pour le moment et que le génie du jeune homme, au sortir même de l’adolescence, l’avait porté à étudier de préférence ce genre d’agriculture qui consiste à cultiver la folle avoine. Enfin, il avait déclaré qu’il voulait se faire peintre ; d’abord parce qu’il avait toujours eu un caprice pour cet art, et ensuite parce qu’il désirait par là blesser au cœur l’amour-propre des Mollusques en chef qui ne lui avaient pas fait une position. De sorte qu’il était successivement arrivé : d’abord, que certaines dames fort distinguées avaient été horriblement choquées de cette fin ; ensuite, que les dessins du jeune Gowan avaient circulé dans les réunions du soir, qu’on se les était passés de main en main, et qu’on avait déclaré que c’étaient de véritables Claudes, de véritables Cuyps, de véritables phénomènes ; puis que lord Decimus lui avait fait faire son portrait, et qu’ayant invité à dîner à cette occasion le président et le conseil du même coup, il avait daigné dire avec sa gravité superbe :
« Savez-vous qu’il y a vraiment un mérite immense dans cette œuvre ? »
Bref, des gens de condition s’étaient donné de la peine pour mettre la peinture de Gowan à la mode. Mais, avec tout cela, on n’y avait pas réussi. Un public pétri de préjugés avait refusé obstinément d’accepter ce génie tout fait, et d’admirer le portrait de lord Decimus ; c’était un parti pris d’avance. Il y avait des obstinés qui voulaient à toute force que, pour réussir dans une profession quelconque (excepté dans celle de fonctionnaire public), il fallût absolument commencer par travailler du matin jusqu’au soir, de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force. De façon que M. Gowan, semblable à ce vieux cercueil usé qui n’a jamais été, quoi qu’on en ait dit, celui de Mahomet, ni de personne, restait suspendu entre deux aimants qui se neutralisaient, attiré vers la terre qu’il avait quittée, attiré vers le ciel qu’il ne pouvait atteindre.
Tel est le résumé des découvertes que Clennam fit sur le compte de l’artiste, ce soir-là et plus tard.
Une heure environ après celle du dîner, Mollusque jeune arriva, en compagnie de son lorgnon. En l’honneur des illustres parents de cet hôte, M. Meagles avait renvoyé à la cuisine les jolies servantes de la veille qui furent remplacées pour cette fois par deux hommes d’un costume plus foncé. Le jeune Mollusque fut surpris et déconcerté au dernier point en apercevant Arthur, et commença par murmurer : « Par exemple !… Parole d’honneur, vous savez ! » avant de retrouver sa présence d’esprit.
Il ne put même pas s’empêcher de saisir la première occasion pour emmener Gowan dans l’embrasure d’une croisée, et pour lui dire avec cette intonation nasale qui faisait partie de son état de faiblesse générale :
« J’ai à vous parler, Gowan. Dites donc, voyons un peu : qu’est-ce que c’est donc que cet individu-là ?
— Un ami de notre hôte ; mais je ne le connais pas.
— C’est un démocrate enragé, vous savez ? dit Mollusque jeune.
— Ah bah ! où avez-vous appris cela ?
— Eh ! mais, monsieur, il s’est accroché à nous l’autre jour d’une manière inouïe. Il est allé chez mon père, et là il s’est accroché à lui à ce point qu’il a fallu le faire mettre dehors. Puis il est revenu au ministère et s’est encore accroché à moi. Jamais vous n’avez vu un individu pareil.
— Qu’est-ce qu’il voulait ?
— Eh ! mais, monsieur, répliqua Mollusque jeune, il voulait savoir quelque chose, vous savez ? Il a envahi notre ministère — sans lettre d’audience encore — en disant qu’il voulait savoir !… »
La surprise indignée avec laquelle Mollusque jeune fit cette confidence lui ouvrait si démesurément les yeux qu’il aurait pu se faire mal, si l’annonce du dîner n’était pas venue le soulager. M. Meagles, qui avait demandé avec beaucoup de sollicitude des nouvelles de lord Decimus et de lady Des Échasses, pria Mollusque jeune de donner le bras à Mme Meagles. Et lorsque Mollusque jeune s’assit à la droite de Mme Meagles, M. Meagles eut l’air aussi satisfait que si la famille Mollusque tout entière se fût trouvée là dans sa personne.
Tout le charme naturel de la journée précédente était détruit. Les gens qui mangeaient le dîner étaient aussi tièdes, aussi insipides que le dîner lui-même, et tout cela par la faute de ce pauvre imbécile de Mollusque jeune. Peu causeur de sa nature, ce jeune fonctionnaire était en ce moment victime d’une faiblesse particulière qu’il ne fallait attribuer qu’à la présence de Clennam. Il éprouvait une nécessité présente et continuelle de fixer les yeux sur ce gentleman ; son lorgnon en tomba dans sa soupe, dans son verre, dans l’assiette de Mme Meagles, ou resta suspendu sur son épaule comme un cordon de sonnette, et fut plusieurs fois honteusement ramené de ses écarts sur la poitrine du jeune bureaucrate par un des domestiques en habit noir. L’esprit affaibli par les pertes fréquentes de cet instrument d’optique, qui s’opiniâtrait à ne pas tenir dans son œil, et l’intelligence de plus en plus obscurcie, chaque fois qu’il regardait le mystérieux Clennam, il portait par mégarde à son œil les cuillers, les fourchettes et autres matières étrangères dépendantes du service de table. Chaque erreur de ce genre redoublait son embarras, sans qu’il pût venir à bout de s’empêcher de contempler Clennam. Dès que Clennam parlait, cet infortuné Mollusque était évidemment en proie à une vive terreur, et se figurait que le convive allait trouver quelque prétexte astucieux pour déclarer à haute voix « qu’il voulait savoir, vous savez ? »
Il est donc plus que douteux, qu’à l’exception de M. Meagles, aucun des convives passât son temps bien agréablement ; mais, par exemple, M. Meagles appréciait infiniment Mollusque jeune. De même que dans ce conte de fées, où un simple flacon d’eau dorée devient une fontaine d’or dès qu’on le débouche, de même M. Meagles parut croire que ce petit grain de Mollusque donnait à son dîner autant de saveur épicée que l’eût pu faire l’arbre généalogique tout entier. En présence de ce jeune homme, les belles, franches et cordiales qualités de M. Meagles pâlissaient visiblement ; il était moins à l’aise, moins naturel ; il courait après quelque chose qui ne lui appartenait pas, il n’était pas lui-même. Quelle étrange bizarrerie ! croirait-on cela de M. Meagles, et comme il faudrait aller loin pour trouver quelque chose qui y ressemblât !
Enfin l’humide journée du dimanche fit place à une nuit bien moins humide, et Mollusque jeune s’en retourna chez lui en cabriolet, fumant faiblement un petit cigare ; quant à cet équivoque Gowan, il partit à pied, accompagné de son chien qui ne valait guère mieux. Toute la journée, Chérie avait pris les peines les plus aimables pour être gracieuse avec M. Clennam, mais Clennam s’était tenu sur la réserve depuis le déjeuner, c’est-à-dire se serait tenu sur la réserve, s’il avait été amoureux de Chérie.
Lorsque Arthur fut remonté dans sa chambre et se fut jeté encore une fois dans le fauteuil auprès de la cheminée, M. Doyce frappa à sa porte, la bougie à la main, pour lui demander comment et à quelle heure il comptait retourner à Londres le lendemain. Cette question réglée, Clennam dit un mot à M. Doyce à propos de ce Gowan, qui lui aurait trotté dans la tête s’il avait été son rival :
« Je n’ai pas grande idée de l’avenir de ce peintre-là.
— Ni moi non plus, » répliqua Doyce.
M. Doyce se tenait debout, son bougeoir dans une main, l’autre main dans sa poche, regardant fixement la flamme de la bougie, et on lisait sur sa physionomie paisible qu’il devinait que Clennam avait encore quelque chose à lui dire.
« J’ai trouvé mon digne ami un peu changé, pas à l’avantage de sa belle humeur, depuis ce matin, à partir de la visite de ce monsieur, dit Clennam.
— En effet, répondit Doyce.
— Mais la visite n’a pas produit le même effet sur sa fille ? ajouta Clennam.
— Non, » répondit Doyce.
Il y eut un silence des deux côtés. M. Doyce, les yeux toujours fixés sur la flamme de sa bougie, continua lentement :
« Le fait est que M. Meagles a deux fois emmené sa fille à l’étranger, dans l’espoir de la détacher de M. Gowan. Il la croit disposée à avoir du goût pour lui et il a des doutes pénibles (je les partage, comme je suis sûr que vous le faites) sur le bonheur qui pourrait résulter d’un pareil mariage.
— Il y… » Clennam étrangla, toussa et s’arrêta.
« C’est ça, vous vous serez enrhumé, dit Daniel Doyce, mais sans le regarder.
— Il y a promesse de mariage échangée entre les deux jeunes gens, naturellement ? dit Clennam d’un ton insouciant.
— Non. On m’a positivement dit que non. Le monsieur a demandé qu’on lui fît une promesse de ce genre, mais la demoiselle a refusé. Depuis le récent retour des Meagles, notre ami a bien voulu consentir à recevoir M. Gowan une fois par semaine ; mais voilà tout. Pour rien au monde Minnie ne voudrait tromper son père ou sa mère. Vous avez voyagé avec eux et vous avez pu reconnaître que cette famille est unie par des liens d’affection qui ne sont pas pour finir de sitôt. Je suis certain qu’il n’y a rien de plus entre Mlle Minnie et M. Gowan que ce que nous voyons.
— Ah ! nous en voyons bien assez ! » s’écria Arthur.
M. Doyce lui dit bonsoir du ton d’un homme qui vient d’entendre une exclamation pleine de tristesse, sinon de désespoir, et qui cherche à rendre un peu de courage et d’espérance à l’esprit de celui qui l’a laissé échapper ; et c’est une nouvelle preuve de sa bizarrerie connue ; ce ne pouvait être qu’une de ses nombreuses lubies de plus ; comment vouliez-vous qu’il pût entendre une exclamation de ce genre sans que Clennam l’entendît également ?
La pluie tombait lourdement sur le toit et rejaillissait sur la terre détrempée, en fouettant les feuilles de lierre et les branches dépouillées des grands arbres ; la pluie tombait lourdement, tristement. C’était une nuit de larmes.
Si Clennam ne s’était pas décidé à ne pas devenir amoureux de Chérie ; s’il avait eu cette faiblesse ; si, petit à petit, il s’était laissé aller à risquer sur un seul coup de dé tout ce qu’il avait d’ardeur et d’espoir, toutes les riches ressources de son caractère mûr et sérieux ; s’il avait fait cette imprudence et découvert qu’il avait tout perdu, il aurait été ce soir-là plus malheureux qu’on ne peut dire ; le fait est que…
Le fait est que la pluie tombait lourdement, tristement.
CHAPITRE XVIII. L’amoureux de la petite Dorrit.
La petite Dorrit n’avait pas atteint son vingt-deuxième anniversaire sans trouver un amoureux. Même, dans cette misérable prison de la Maréchaussée, l’éternel Cupidon avait de temps à autre décoché quelques flèches déplumées de son arc moisi, et blessé au cœur un ou deux détenus.
Cependant l’amoureux de la petite Dorrit n’était pas un détenu : c’était le fils sentimental d’un guichetier. Le père de ce soupirant comptait, au bout d’une longue carrière, léguer à son fils l’héritage d’une clef sans tache ; il l’avait initié dès son enfance aux devoirs de son emploi, et lui avait inspiré l’ambition de maintenir dans la famille la serrure du guichet. En attendant cet héritage, le jeune homme aidait sa mère à gérer, au coin de l’allée de Horsemonger (le père, quoique guichetier, ne demeurait pas dans la prison), un petit débit de tabac qui avait une clientèle assez lucrative parmi les détenus.
Bien des années auparavant, lorsque l’objet de sa flamme avait coutume de se tenir dans son petit fauteuil au coin de la cheminée de la loge, le jeune John (son nom de famille était Chivery), qui avait un an de plus que la petite Dorrit, lui avait lancé des œillades d’admiration et de ravissement. Lorsque, plus tard, il avait joué avec elle dans la cour, son jeu favori avait consisté à faire semblant de l’emprisonner dans des coins, afin de recevoir des baisers réels pour faire semblant de la délivrer. Lorsqu’il était devenu assez grand pour regarder par le trou de la grande serrure de la porte principale, il avait plus d’une fois laissé dehors sur les marches le dîner ou le souper de son père, au risque de voir disparaître les comestibles, pour s’enrhumer un œil à force de contempler sa bien-aimée à travers cette perspective aérienne.
Si l’ardeur du jeune John s’était jamais ralentie aux jours moins impressionnables de son enfance, à cet âge où la jeunesse est encline à laisser traîner les cordons de ses brodequins sans prendre souci de ses organes digestifs, dont elle a le bonheur d’ignorer l’existence délicate, il s’était bientôt corrigé, et sa constance était devenue dès lors inébranlable. À dix-neuf ans, il avait inscrit sur cette partie du mur qui faisait face à la demeure d’Amy, à l’occasion de la fête de cette jeune personne :
« Sois la bienvenue, doux nourrisson des fées ! »
À vingt-trois ans, chaque dimanche, la même main offrait en tremblant des cigares au Père de la Maréchaussée, ou plutôt au père de la reine de son cœur.
Le jeune John était petit de taille, avec des jambes un peu faibles et des cheveux d’un blond très faible aussi. Un de ses yeux, peut-être celui qui avait eu l’habitude de regarder par le trou de la serrure, était faible comme le reste et paraissait plus grand que l’autre, comme un œil étonné qui cherche en vain à se remettre de sa surprise. Le jeune John avait aussi un caractère des plus doux. Ce qui ne l’empêchait pas de posséder une grande âme, poétique, expansive, fidèle.
Bien qu’en présence de la divinité de son cœur il fût trop humble pour espérer beaucoup, le jeune John avait examiné la question sous toutes ses faces. Amené par le raisonnement à une conclusion bienheureuse, il avait entrevu, malgré sa modestie, un mariage plein de convenance. Avec un peu de bonheur, l’union était possible. N’était-elle pas l’enfant de la Maréchaussée comme il en était le guichetier en herbe ? Voilà pour la convenance. John deviendrait gardien interne. Alors Amy hériterait officiellement de la chambre dont elle avait si longtemps payé le loyer : c’était encore bien agréable. De cette chambre on pouvait regarder par-dessus le mur d’enceinte, en se dressant sur la pointe des pieds, et avec un treillage garni de pois de senteur ou de haricots rouges, la fenêtre deviendrait un véritable bosquet. N’était-ce pas ravissant ? Puis, comme ils seraient tout l’un pour l’autre, il y avait même une grâce allégorique à se trouver renfermés ensemble dans la geôle. Séparés du monde (sauf de cette partie du monde dont la garde leur serait confiée), ne connaissant que par ouï dire les peines et les soucis du dehors et seulement par les récits des pèlerins qui se reposeraient chez eux, en route vers l’hôtel des Insolvables, entre le bosquet aérien et la loge plus terrestre, ils glisseraient doucement sur le fleuve du temps, goûtant un bonheur domestique digne des temps pastoraux. Quelle est l’âme naïve et bucolique qui aurait pu résister à ce tableau touchant ? Le jeune John, ému par l’avenir de bonheur qui allait enfin couronner tant d’amour, arracha des larmes de ses propres yeux en terminant le tableau par une pierre tombale dressée dans le cimetière voisin, tout contre le mur de la prison, et portant l’inscription suivante :
« Ci-gît John Chivery, qui fut soixante ans guichetier
et cinquante ans gardien de la prison voisine,
décédé le 31 décembre 1806,
à l’âge de 83 ans,
entouré du respect universel
Ci-gît aussi sa bien-aimée et bien aimante épouse,
Amy, fille de William Dorrit, qui n’a pas survécu
quarante-huit heures à la perte de son mari,
décédée aussi dans la prison de la Maréchaussée
C’est là qu’elle a vu le jour, c’est là qu’elle a vécu,
c’est là qu’elle est morte. »
Les parents de John Chivery n’ignoraient pas la passion de leur fils, d’autant plus qu’elle avait, en quelques rares occasions, poussé le jeune amoureux à témoigner de l’exaspération aux pratiques et à léser les intérêts du débit ; mais M. et Mme Chivery avaient, à leur tour, résolu le problème d’une façon favorable aux vœux de leur unique héritier. Mme Chivery, femme prudente, avait prié son mari de ne pas oublier que la position de leur John, dans la geôle, se trouverait certainement affermie par une alliance avec Mlle Dorrit, qui y avait elle-même certains droits de préséance et qui y était fort estimée. Mme Chivery avait prié son mari de ne pas oublier que si, d’un côté, leur John avait quelques écus et un poste de confiance en expectative, d’un autre côté Mlle Dorrit avait de la naissance ; les deux faisaient la paire. Mme Chivery, parlant cette fois en mère et non en diplomate, et envisageant la question sous un autre point de vue, avait prié son mari de se rappeler que leur John n’avait jamais été bien fort et que son amour le tourmentait et le tracassait déjà bien assez, sans qu’on le poussât à attenter à ses propres jours, car personne ne pouvait jurer qu’il n’irait pas jusque-là, si on le contrariait par trop. Ces arguments avaient agi si puissamment sur l’esprit de M. Chivery, qui était un homme de peu de paroles, qu’il avait quelquefois le dimanche matin donné à son rejeton ce qu’il appelait « une tape propice » (symbole superstitieux de la chance propice qui devait lui rendre la fortune favorable) avant de le laisser partir pour déclarer sa flamme et revenir triomphant. Mais le jeune John n’avait jamais eu le courage de faire sa déclaration ; et c’est principalement à la suite de ces occasions manquées qu’il était revenu tout exaspéré au débit de tabac, où il avait malmené les pratiques.
Dans cette affaire, comme dans toutes les autres, la petite Dorrit fut la dernière personne que l’on songea à consulter. Son frère et sa sœur connaissaient la passion de John et se rengorgeaient d’avance, faisant de cette passion comme une patère à laquelle ils accrochaient avec orgueil la vieille fiction fripée de leur naissance distinguée. Fanny affichait ses prétentions aristocratiques en éconduisant le pauvre soupirant, tandis qu’il se promenait aux alentours de la prison dans l’espoir de rencontrer la dame de ses pensées. Tip affichait ses prétentions aristocratiques et se posait en frère irrité, émettant dans la petite cour du jeu de boule des menaces fanfaronnes et de vagues allusions à un gentleman inconnu qu’il pourrait bien un jour ou l’autre empoigner par la peau du cou, et secouer, comme il faut, certain petit roquet qu’il ne nommait pas davantage. Mais ils n’étaient pas les seuls membres de la famille à tirer parti de cet amour discret. Non, non. On ne pouvait pas supposer que le Père de la Maréchaussée daignât s’en apercevoir ; naturellement, sa pauvre dignité ne pouvait pas abaisser son regard jusque-là. Mais il acceptait sans scrupule les cigares du dimanche, il était même enchanté de les recevoir ; et parfois il poussait la condescendance jusqu’à se promener de long en large dans la cour pour les fumer avec bienveillance, en compagnie du donataire, qui revenait tout fier et plein d’espoir. Il n’accueillait pas avec moins d’affabilité les attentions de Chivery père, qui cédait toujours son fauteuil et son journal au doyen, lorsque celui-ci visitait sa loge durant une de ses factions ; et qui lui avait même dit que, si quelqu’un de ces soirs M. Dorrit voulait faire tranquillement une promenade dans la cour extérieure et regarder dans la rue, il n’y aurait pas grande difficulté. Si le doyen ne profita pas de cette dernière politesse, ce fut seulement parce qu’il ne tenait plus à jeter un coup d’œil sur le monde extérieur ; car il acceptait d’ailleurs tout ce qu’on lui offrait, et disait de temps en temps :
« C’est un homme fort poli que ce Chivery, très-attentionné et très-respectueux ; le jeune Chivery également ; il a réellement le sentiment délicat de la position que j’occupe ici. Oui, ils se conduisent vraiment fort bien ces Chivery. La façon dont ils se comportent avec moi me flatte et me satisfait. »
Cependant le jeune John était trop dévoué pour ne pas embrasser dans sa vénération toute la famille Dorrit. Il ne songea pas un instant à discuter la validité de leurs prétentions ; au contraire, il rendit hommage à leurs simagrées. Quant à tirer aucune vengeance du frère de la petite Dorrit, John, eût-il été doué d’un caractère moins pacifique, aurait cru commettre un sacrilège en ouvrant la bouche ou en levant la main contre ce gentleman. Il regrettait de n’avoir pas su conquérir les bonnes grâces de ce noble esprit ; il sentait que sa hauteur n’était pas incompatible avec sa noble origine, et ne cherchait qu’à se concilier, par des déférences constantes, l’âme magnanime de Tip. Le Père de la Maréchaussée, ce gentleman qui avait eu des malheurs, ce gentleman qui avait tant de dignité et des manières si distinguées et qui l’accueillait toujours avec tant de condescendance, il le vénérait. Pour Fanny, il la trouvait un peu vaniteuse et fière, mais il la regardait aussi comme une jeune fille pétrie de talent, qui ne pouvait oublier sa splendeur passée. Le pauvre amoureux honorait et aimait la petite Dorrit tout bonnement parce qu’elle n’avait aucune espèce de prétention, témoignage instinctif rendu au mérite de la jeune fille et à la différence qu’il lui trouvait avec le reste de la famille.
Le débit de tabac, situé au coin de l’allée de Horsemonger, se tenait dans un établissement rural qui n’avait pas de premier, et qui cumulait l’avantage de recevoir l’air des cours du guichet de Horsemonger et celui d’une promenade solitaire le long du mur de cet agréable édifice. Le magasin avait des allures trop modestes pour pouvoir entretenir un montagnard écossais de grandeur naturelle , mais il soutenait un tout petit highlander qui se tenait sur une planchette, à l’entrée de la boutique, où il avait l’air d’un chérubin tombé du ciel avant d’avoir pu achever sa toilette, et qui avait toujours pris une jaquette pour se couvrir, par décence.
Un certain dimanche, à la suite d’un certain dîner cuit au four que l’on dépêcha de bonne heure, le jeune John passa sous le portail décoré du chérubin déchu, afin de faire au Père de la Maréchaussée sa visite habituelle ; il n’y allait pas les mains vides, il n’avait pas oublié son offrande de cigares propitiatoires. Il était convenablement vêtu d’un habit marron surmonté d’un collet de velours noir aussi élevé que le comportait sa taille ; d’un gilet de soie semé de bouquets d’or ; d’une cravate d’un goût exquis et fort en vogue à cette époque, représentant des faisans lilas sur un fond chamois ; un pantalon embelli de raies si larges que chaque jambe avait l’air d’un luth à trois cordes, sans compter le chapeau des grands jours, monument très-élevé et très-ferme. Lorsque la prudente Mme Chivery s’aperçut qu’outre ces ornements son John tenait à la main une paire de gants blancs et une canne surmontée d’un bec semblable à un doigt indicateur des poteaux de la route pour qu’il ne se trompât pas de chemin, et lorsqu’elle lui vit tourner le coin de la rue à droite, elle remarqua, en s’adressant à M. Chivery qui n’était pas de garde ce jour-là, qu’elle croyait savoir de quoi il retournait.
Les détenus hébergeaient justement ce jour-là un assez grand nombre de visiteurs, et leur Père restait chez lui pour recevoir ceux qui voudraient se faire présenter. Après avoir fait le tour de la cour, l’amoureux de la petite Dorrit monta, le cœur agité, et frappa avec son poing fermé à la porte du Père de la Maréchaussée.
« Entrez, entrez ! » dit une voix affable. C’était la voix du père, du père de la petite Dorrit, du père des prisonniers pour dettes. Il était assis, son journal à la main, coiffé de sa calotte noire ; quatre francs de menue monnaie d’argent avaient été oubliés par hasard sur la table, et deux chaises, disposées d’avance, tendaient les bras aux visiteurs. Tout était arrangé pour le grand lever du doyen.
« Ah, petit John ! Comment allez-vous, comment allez-vous ?
— Assez bien, merci, monsieur. J’espère que vous pouvez en dire autant.
— Oui, John Chivery ; oui. Je n’ai pas trop à me plaindre de ce côté-là.
— J’ai pris la liberté, monsieur, de…
— Hein ? »
Le doyen levait toujours les sourcils à cet endroit du discours prenait un air de distraction aimable, et un sourire rêveur.
« … Quelques cigares, monsieur.
— Oh (moment de surprise extrême) ! merci, jeune John, merci. Mais vraiment je crains d’être trop… Non ?… Dans ce cas n’en parlons plus. Posez-les sur la cheminée, s’il vous plaît, John. Et asseyez-vous, asseyez-vous. Vous n’êtes pas un étranger ici, John.
— Merci, monsieur, vous êtes bien bon. Mlle… (ici John fit tourner son chapeau monumental sur sa main gauche, comme une cage d’écureuil qui roule lentement sur son axe) Mlle Amy se porte bien ?
— Oui, John, oui ; elle se porte très bien. Elle est sortie.
— Vraiment, monsieur ?
— Oui, John. Mlle Amy est allée prendre l’air. Mes jeunes gens sortent tous très fréquemment. Mais, à leur âge, c’est bien naturel, John.
— Rien de plus naturel, monsieur Dorrit.
— Oui, elle est allée prendre l’air, John, prendre l’air. Il tambourinait doucement sur la table d’un air paterne et dirigeait les yeux vers la croisée. Elle prend l’air sur le Pont suspendu. Elle affectionne particulièrement le Pont suspendu depuis quelque temps et semble préférer cette promenade-là à toute autre. Il changea la conversation. Votre père n’est pas de garde en ce moment, je crois, John ?
— Non, monsieur, son tour ne vient que plus tard dans l’après-midi. » Le chapeau recommença à tourner. « Je crois qu’il faut que je vous dise bonjour, monsieur ? — Déjà ? Bonjour, jeune John ; allons, allons ( avec une affabilité excessive ), ce n’est pas la peine d’ôter votre gant, John, gardez-le pour me donner une poignée de main. Vous n’êtes point un étranger ici, vous savez. »
Ravi de la cordialité de cette réception, John descendit l’escalier. Il rencontra en route plusieurs détenus accompagnés de visiteurs qui désiraient se faire présenter ; M. Dorrit se penchant par hasard par-dessus la rampe, choisit ce moment pour lui dire avec une intonation de voix très distincte :
« Je vous suis fort obligé de votre petit témoignage, John. »
L’amoureux de la petite Dorrit eut bientôt déposé ses deux sous au tourniquet du Pont suspendu et s’avança à la recherche d’une personne bien connue et bien aimée. D’abord il craignit qu’elle ne fût pas là ; mais, en s’approchant de l’autre rive, il la vit debout et immobile, regardant la rivière. Elle paraissait absorbée dans une rêverie profonde et il se demanda à quoi elle pouvait penser. Elle avait devant elle une forêt de cheminées et de toits, moins encombrée de fumée que durant les jours de la semaine : peut-être pensait-elle aux cheminées.
La petite Dorrit resta si longtemps à rêver et fut si complétement préoccupée que, bien que son amoureux fût resté auprès d’elle pendant un temps qui lui parut assez long, et se fût retiré une ou deux fois pour revenir ensuite au même endroit, elle ne bougea pas. De sorte qu’il se décida enfin à s’avancer et à lui adresser la parole. L’endroit était tranquille et retiré, et il se dit que c’était le moment ou jamais de lui parler.
Il s’approcha donc, et elle ne sembla pas entendre le bruit de ses pas, jusqu’au moment où il se trouva près d’elle. Lorsqu’il dit : « Mademoiselle Dorrit ! » elle tressaillit et recula devant lui, avec une expression de frayeur et même de répulsion qui causa à John une épouvante indicible. Plus d’une fois déjà elle l’avait évité ; depuis longtemps elle semblait même toujours chercher à l’éviter. Elle s’était détournée si souvent et éloignée d’un pas si léger en le voyant venir que l’infortuné John ne pouvait plus croire qu’elle le fît sans intention. Mais il avait espéré que c’était un effet de sa timidité ou de sa modestie ou qu’elle avait deviné peut-être ce qu’il aurait voulu lui dire, mais il était loin de croire que ce fût par aversion. Et voilà que ce rapide regard venait lui dire : « Comment, vous ici ! vous la dernière personne que j’aurais voulu rencontrer ! »
Ce ne fut qu’un éclair, car elle réprima ce mouvement de répulsion pour lui dire de sa petite voix douce : « Oh, monsieur John c’est donc vous ? » Mais elle sentit ce que son regard venait déjà d’exprimer ; John ne s’y était pas trompé non plus, et tous deux se regardèrent d’un air également confus.
« Oui, mademoiselle Amy ; je crains de vous avoir dérangée en vous adressant la parole.
— Oui, un peu. Je… j’étais venue ici pour être seule, et je croyais bien l’être.
— Mademoiselle Amy, j’ai pris la liberté de venir par ici, parce que M. Dorrit m’a appris par hasard, lorsque je lui ai fait une visite, que vous… »
Elle se troubla encore plus que tout à l’heure en murmurant tout à coup : « Oh, père, père ! d’un ton déchirant et en détournant la tête.
— Mademoiselle Amy, j’espère que je ne vous ai causé aucune inquiétude en nommant M. Dorrit. Je vous assure que je l’ai trouvé en très bonne santé et de très bonne humeur, et qu’il m’a témoigné autant de bonté que d’habitude. Il a même été assez obligeant pour me dire que je n’étais pas un étranger chez lui : enfin, il m’a reçu d’une manière tout à fait flatteuse. »
À la grande consternation de son amoureux, la petite Dorrit détourna son visage et le cacha dans ses deux mains, puis, se balançant sans changer de place, comme si elle souffrait, murmura encore : « Oh, père, comment pouvez-vous ! Oh, mon cher père, comment, comment pouvez-vous agir ainsi ! »
Le pauvre garçon continua à la regarder, le cœur débordant de sympathie, mais sans comprendre ce que cela voulait dire, jusqu’au moment où la petite Dorrit, après avoir pris son mouchoir, et l’avoir porté à son visage toujours détourné, s’éloigna rapidement. D’abord John demeura aussi immobile qu’une statue ; puis il courut après elle.
« Mademoiselle Amy, je vous en prie ! Ayez la bonté de vous arrêter un instant. Mademoiselle Amy, s’il faut que quelqu’un s’en aille, laissez-moi partir. Je perdrais la tête, s’il me fallait croire que c’est moi qui vous fais fuir ainsi. »
Sa voix tremblante et sa sincérité évidente arrêtèrent la petite Dorrit.
« Oh ! que faire, s’écria-t-elle, que dois-je faire ? »
Comme le jeune John n’avait jamais vu la petite Dorrit en proie à la moindre agitation, comme au contraire il l’avait vue conservant, dès son enfance, un sang-froid inaltérable, il éprouva devant cette détresse un contre-coup qui le fit trembler depuis le sommet de son chapeau monumental jusqu’à la semelle de sa chaussure. Il jugea donc nécessaire de s’expliquer. Il pouvait avoir été mal compris ; on pouvait croire qu’il avait voulu dire ou faire quelque chose dont il était à cent lieues. Il pria donc la petite Dorrit d’écouter son explication ; c’était la plus grande faveur qu’elle pût lui accorder.
« Mademoiselle Amy, je sais que votre famille est bien supérieure à la mienne. J’essayerais en vain de le dissimuler. Je n’ai jamais entendu parler d’un Chivery qui ait été gentleman, et je ne commettrai pas la bassesse de vouloir vous en imposer sur une question si importante. Mademoiselle Amy, je sais fort bien que votre frère au noble cœur et votre sœur altière me dédaignent du haut de leur grandeur. Tout ce qui me reste à faire, c’est de gagner un jour leur amitié à force d’égards et de respect, de contempler, du fond de mon humble position, l’éminence où les a placés leur naissance (car, soit qu’on nous considère comme marchands de tabac ou comme guichetiers, je sais fort bien que notre situation est humble), et de leur souhaiter bonheur et santé. »
Le pauvre garçon était si candide, et il existait un tel contraste entre la fermeté de son chapeau et la tendresse de son cœur, et peut-être même de sa tête, que cela avait quelque chose de touchant. La petite Dorrit le supplia de ne ravaler ni sa personne ni sa position sociale, et surtout de ne pas s’imaginer qu’elle se regardât comme au-dessus de lui. Ces paroles consolèrent un peu le jeune John.
« Mademoiselle Amy, bégaya-t-il, depuis longtemps… depuis des siècles, à ce qu’il me semble… je nourris dans mon cœur le désir de vous dire quelque chose. Puis-je parler ? »
La petite Dorrit s’éloigna encore une fois de lui avec un tressaillement involontaire ; réprimant ce mouvement, elle traversa d’un pas rapide la moitié du pont sans répondre.
« Puis-je parler ?… Mademoiselle Amy, je vous adresse humblement cette simple question… Puis-je parler ? Je suis si malheureux de la peine que je vous ai causée (sans le vouloir, j’en prends le ciel à témoin !), qu’il n’y a pas le moindre danger que je parle sans votre consentement. Je saurais garder pour moi le secret de ma peine, je saurais dévorer ma douleur, sans chercher à faire partager ma douleur et ma peine à celle pour laquelle je me lancerais plutôt par-dessus ce parapet si cela pouvait lui procurer un moment de plaisir ! D’ailleurs, ce n’est pas bien malin, car je le ferais pour un penny. »
L’accablement de John avec une mise si splendide aurait pu le rendre ridicule, si sa délicatesse ne l’avait pas rendu respectable. La petite Dorrit comprit ce qu’elle devait faire.
« S’il vous plaît, John Chivery, dit-elle en tremblant, mais d’un ton calme, puisque vous avez l’obligeance de me demander si vous devez en dire davantage, s’il vous plaît, n’en faites rien.
— Jamais, mademoiselle Amy ?
— Non, s’il vous plaît, jamais.
— Ah ! bonté du ciel !
— Mais peut-être, au lieu de cela, me laisserez-vous vous dire quelque chose moi-même. Je voudrais bien vous le dire tout franchement, avec autant de simplicité que possible. Quand vous penserez à nous, John, je veux dire à mon frère, à ma sœur et à moi, ne pensez pas à nous comme à des personnes qui diffèrent des autres détenus ; car, quelque position que nous ayons occupée autrefois (et je ne la connais guère), il y a longtemps que nous sommes ce que vous voyez et nous ne nous relèverons jamais. Cela vaudra mieux pour vous, et beaucoup mieux pour d’autres, que de faire ce que vous faites maintenant. »
Le jeune John protesta d’un air lugubre qu’il essayerait de se rappeler ce conseil et qu’il ferait volontiers ce qu’elle désirait.
« Quant à moi, dit la petite Dorrit, pensez à moi aussi peu que vous pourrez ; moins vous y penserez, mieux cela vaudra. Lorsque vous penserez à moi, John, ne songez qu’à l’enfant que vous avez vue grandir dans la prison, toujours occupée des mêmes devoirs, qui est restée faible, craintive, contente et sans protecteur. Je désire surtout que vous vous rappeliez que, lorsque je mets le pied hors de la prison, je suis seule et sans protecteur. »
Il répondit qu’il était prêt à faire tout ce qu’elle désirait. Mais pourquoi Mlle Amy tenait-elle tant à ce qu’il se rappelât cela ?
« Parce que, répliqua la petite Dorrit, je sais que je puis compter que vous n’oublierez pas notre rencontre d’aujourd’hui et que vous ne me parlerez plus de ce que vous vouliez me dire. Vous êtes si généreux que je puis compter sur vous, et j’y compte, et j’y compterai toujours. Et je vais vous prouver que j’ai toute confiance en vous. J’aime l’endroit où je vous parle plus qu’aucun endroit que je connaisse (le peu de couleur qui animait le teint de la petite Dorrit avait disparu, mais son amoureux trouva qu’elle devenait moins pâle en faisant cet aveu), et il est possible que je vienne souvent me promener ici. Je sais que je n’ai qu’à vous le dire pour être tout à fait sûre que vous ne viendrez jamais m’y chercher… Et je… j’en suis bien sûre ! »
Elle pouvait y compter, dit le jeune John, qui déclara en outre qu’il se regardait comme le plus infortuné des mortels, mais que les désirs de la petite Dorrit seraient pour lui une loi.
« Et adieu, John, dit la petite Dorrit, j’espère que vous trouverez une bonne femme un jour ou l’autre, et que vous serez heureux avec elle. Certainement vous méritez d’être heureux, et vous le serez, John. »
Comme elle lui tendait la main en parlant ainsi, le cœur qui battait sous ce gilet à bouquets d’or (ce n’était que de la camelote, à vrai dire) se gonfla jusqu’à l’ampleur d’un cœur de gentleman, et le pauvre petit John, n’ayant pas de place pour le contenter, ne put que fondre en larmes.
« Oh ne pleurez pas, s’écria la petite Dorrit avec un accent plein de pitié. Non, non, je vous en prie ! Adieu, John, Dieu vous bénisse !
— Adieu, mademoiselle Amy. Adieu ! »
Et il la quitta là-dessus, après avoir remarqué pourtant qu’elle s’était assise sur un banc, et qu’elle appuyait non-seulement sa petite main, mais aussi son visage contre le parapet rugueux, comme si elle se fût senti la tête lourde et l’esprit attristé.
C’était une démonstration touchante de la vanité des projets humains que de voir l’amoureux de la petite Dorrit (le chapeau monumental ramené sur ses yeux, le collet de velours, relevé comme par un temps de pluie, l’habit marron boutonné jusqu’en haut pour cacher le gilet aux bouquets d’or, et l’index inexorable de la petite canne tourné vers la maison paternelle) se glisser le long des plus sales rues de traverse et composer en route cette nouvelle épitaphe, destinée à figurer sur une pierre tombale dans le cimetière de l’église Saint-Georges :
ci-gisent
les restes mortels de John Chivery,
Qui n’a jamais fait grand’chose de bon,
Décédé vers la fin de l’année 1826, à la suite d’une passion
malheureuse ;
À son dernier soupir, il a prié ses parents de faire graver
au-dessus de ses cendres le mot Amy,
Et ses parents inconsolables ont exaucé sa prière. »
CHAPITRE XIX. Le père de la Maréchaussée dans ses diverses relations sociales.
Les frères William et Frédéric Dorrit se promenant de long en large dans la cour de la prison, du côté de la pompe, bien entendu, le côté du beau monde, le quartier aristocratique de l’endroit (car le Père des détenus, par respect pour sa propre dignité, avait soin de ne pas se montrer trop souvent du côté fréquenté par les moins fortunés de ses enfants, sauf les dimanches matins, le jour de Noël ou autres époques de cérémonie, où il ne manquait jamais de venir poser la main sur la tête des prisonniers en bas âge et de bénir ces jeunes insolvables avec une bienveillance vraiment édifiante) ; les deux frères se promenant de long en large dans la cour présentaient un spectacle mémorable : Frédéric le libre était si humble, si cassé, si flétri, si fané ; William le captif était si distingué, si affable, et si peu fier de la position superbe qu’il savait pourtant bien occuper, que ce seul contraste, à défaut d’autre, aurait suffi pour exciter la surprise chez le spectateur.
Ils se promenaient de long en large dans la cour, le soir du jour où la petite Dorrit avait causé avec son amoureux sur le Pont suspendu. Le doyen avait fini pour la journée avec les soucis de son rang ; son grand lever avait attiré assez de monde ; plusieurs présentations avaient eu lieu ; les quatre francs qui traînaient par hasard sur la table s’étaient (par hasard aussi) multipliés par quatre. Tandis qu’il se promenait dans la cour, adaptant, avec une affabilité extrême, son pas à la démarche lente et traînarde de son frère, modeste dans sa supériorité et plein d’égards pour ce pauvre Frédéric, l’acceptant tel qu’il était et respirant la tolérance des défauts fraternels dans chaque bouffée de tabac qu’il laissait échapper de ses lèvres et qui avait l’ambition de s’envoler par-dessus le mur garni de pointes de fer ; William Dorrit était bon à voir.