Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
Il dit tout cela à l’oreille de son compagnon et la main devant la bouche.
« Aujourd’hui encore, continua-t-il sans changer d’attitude, jusque dans cette mesquine auberge, la société me poursuit ! Madame me calomnie, et ses pratiques me diffament ! Moi qui ai des manières et des talents de gentilhomme qui devraient les confondre ! Mais les torts que la société s’est donnés avec moi, j’en conserve le souvenir dans cette poitrine de gentilhomme ! »
Jean-Baptiste, prêtant une oreille attentive aux paroles étouffées et à la voix enrouée de son interlocuteur, répondait de temps à autre : « Certes, certes ! » hochant la tête et fermant les yeux, comme s’il eût été impossible de formuler contre la société une accusation plus candide et plus juste.
« Mets mes souliers dans ce coin, continua Lagnier. Étends mon manteau auprès de la porte afin qu’il sèche. Prends mon chapeau. »
Cavalletto obéit à ces ordres, à mesure qu’il les reçut.
« Et voilà le lit auquel la société me condamne ! Ah ! très bien ! »
Tandis que M. Lagnier s’étendait tout de son long sur cette couche indigne de lui, la tête entourée d’un foulard tout déchiré, et ne montrant au-dessus des couvertures que sa physionomie sinistre, Jean-Baptiste songea à ce qui avait failli arriver pour empêcher cette moustache de se relever et ce nez de s’abaisser comme ils faisaient en ce moment.
« Allons ! voilà que le hasard m’a encore jeté dans ta société ! Par le ciel ! tant mieux pour toi ! tu en profiteras. J’ai besoin d’un long repos. Tu ne me réveilleras pas demain matin, entends-tu ? »
Jean-Baptiste répondit qu’il le laisserait dormir en paix, et, lui souhaitant une bonne nuit, souffla la chandelle. Il était naturel de supposer que la première chose que l’Italien allait faire serait de se déshabiller : mais il fit tout le contraire et s’habilla des pieds à la tête, à l’exception de ses souliers. Sa toilette achevée, il s’allongea sur son lit, ramena la couverture sur lui, et, gardant sa redingote toujours attachée à son cou, se disposa à passer ainsi la nuit.
Lorsque Cavalletto o se réveilla en sursaut, le véritable point du jour commençait à jeter un coup d’œil sur l’auberge à laquelle il avait servi de parrain. Le petit Italien se leva, tourna la clef dans la serrure avec beaucoup de précaution et descendit, ses souliers à la main. Il n’y avait encore rien d’éveillé, si ce n’est un parfum de café, de vin, de tabac et de sirop ; et le petit comptoir de madame, mais solitaire. Comme Cavaletto avait réglé avec madame la veille au soir, et qu’il ne tenait pas à rencontrer quelqu’un, tout ce qu’il demandait, c’était de pouvoir mettre ses souliers, son havre-sac, ouvrir la porte et se sauver.
C’est ce qu’il fit. Aucun bruit, aucune voix ne se fit entendre lorsqu’il ouvrit la porte ; nulle tête de Méduse entourée d’un foulard déchiré n’apparut à la croisée d’en haut. Lorsque le disque du soleil se fut montré tout entier au-dessus du plat horizon, faisant scintiller la longue route boueuse et pavée avec sa monotone avenue de petits arbres, un point noir s’avançait le long de ce chemin, pataugeant au milieu des brillantes flaques d’eau laissées par la pluie. Ce point noir n’était autre que Jean-Baptiste Cavaletto qui fuyait son protecteur.
CHAPITRE XII. La cour du Cœur-Saignant.
La cour du Cœur-Saignant est située dans Londres même, bien qu’elle se trouve sur la vieille route rurale conduisant au faubourg célèbre où, du temps de William Shakspeare, auteur et acteur, le roi avait des maisons de chasse, mais où il n’existe plus aujourd’hui de gibier que pour les chasseurs d’hommes. L’endroit avait beaucoup perdu et son aspect était bien changé, mais il avait néanmoins conservé un reflet de son ancienne splendeur. Deux ou trois énormes blocs de cheminées au-dessus des toits, quelques vastes et sombres chambres qui avaient échappé au sort général et qu’on s’était abstenu de murer ou de subdiviser, de façon que personne ne pût se faire une idée de leurs dimensions primitives, donnaient un certain caractère à la cour. Elle était habitée par de pauvres gens qui s’installaient au milieu de ces gloires éclipsées, comme les Arabes du désert déploient leurs tentes au milieu des pierres tombées des pyramides ; dans tous les cas, la cour avait un caractère. C’était là une conviction romanesque que partageaient tous les habitants de l’endroit, comme membres d’une même famille.
L’ambitieuse cité semblait avoir fait gonfler jusqu’au sol où elle s’élevait, car ce sol s’était tellement exhaussé autour de la cour du Cœur-Saignant, qu’on descendait au moyen d’une quantité de marches dont le besoin ne se faisait nullement sentir autrefois, et on en sortait par une voûte peu élevée, donnant sur un dédale de misérables rues qui tournaient et retournaient sur elles-mêmes, pour regagner par une marche tortueuse le niveau de la ville. Vers cette sortie de la cour et au-dessus de la voûte, se trouvait l’atelier de construction de Daniel Doyce, où le choc régulier du métal contre le métal imitait les battements douloureux d’un cœur de fer.
Les avis des habitants de la cour étaient partagés quant à l’étymologie de ce nom de cœur saignant . Les gens positifs s’en tenaient à la tradition d’un meurtre ; les locataires doués de plus de sensibilité et de plus d’imagination (catégorie qui comprend tout le beau sexe de l’endroit) restaient fidèles à la légende d’une jeune fille du temps jadis, incarcérée dans sa chambre par un père barbare, parce qu’elle voulait garder sa foi à son bien-aimé et refusait d’épouser le chevalier qu’on lui proposait pour mari. La légende racontait comment cette jeune demoiselle avait été vue derrière les barreaux de sa fenêtre, murmurant une complainte amoureuse qu’elle avait chantée jusqu’au jour de sa mort, et dont chaque couplet se terminait par un « cœur saignant, cœur saignant, saignant jusqu’à la dernière goutte. » Les partisans de l’assassinat objectaient qu’il était de notoriété publique que ledit refrain avait été composé par une brodeuse au plumetis, vierge et romanesque, qui habitait encore la cour. Néanmoins, comme toute légende populaire doit parler au cœur des masses, et comme il existe plus d’amoureux que d’assassins… (et, quelque méchants que nous soyons, il faut espérer que la Providence voudra bien maintenir les choses sur ce pied…), l’histoire du cœur saignant, saignant toujours, prévalut à une très forte majorité. Ni l’un ni l’autre parti ne voulut écouter les antiquaires, qui ouvrirent dans le voisinage des cours fort savants, pour démontrer que le Cœur-Saignant représentait tout simplement les armes parlantes d’une ancienne famille à laquelle cette propriété avait appartenu autrefois. Et lorsqu’on songe à l’épais gravier que renfermait le monotone sablier que ces gens étaient condamnés à retourner pendant toute la durée de leur existence, on conviendra qu’ils avaient raison de ne pas se laisser dépouiller de cette paillette d’or que la poésie, faisait briller au milieu du sable grossier de leur existence.
Daniel Doyce, M. Meagles et Clennam descendirent les marches et pénétrèrent dans la cour, qu’ils traversèrent entre deux rangées de portes ouvertes, toutes abondamment pourvues d’enfants chétifs berçant des enfants plus lourds qu’eux ; ils arrivèrent à l’autre extrémité, où se trouvait la porte de sortie. Arthur Clennam s’arrêta alors pour regarder autour de lui, en quête du domicile de Plornish, maçon, dont Daniel Doyce, selon la coutume des habitants de Londres, n’avait jamais vu ni entendu le nom, quoiqu’il demeurât à sa porte.
Cependant ce nom sautait aux yeux, ainsi que l’avait affirmé la petite Dorrit ; on le lisait dans un coin de la cour, au-dessus d’une entrée couverte d’éclaboussures de chaux, où Plornish gardait son échelle et quelques tonneaux. La dernière maison du Cœur-Saignant, celle que la jeune fille avait indiquée comme étant la demeure de Plornish, était une grande maison louée en détail à divers locataires ; mais l’ingénieux Plornish annonçait qu’il habitait le rez-de-chaussée, par le moyen d’une main peinte au-dessous de son nom, et dont l’index (que l’artiste avait orné d’une bague de prix et d’un ongle admirablement dessiné et taillé à la dernière mode) dirigeait les visiteurs vers cet appartement.
Arthur Clennam, après avoir pris rendez-vous avec M. Meagles, souhaita le bonjour à ses compagnons, se dirigea seul vers l’entrée en question et frappa à la porte du rez-de-chaussée. Au bout de quelques minutes, la porte fut ouverte par une femme qui tenait un enfant dans ses bras et qui se servait de sa main libre pour rajuster à la hâte le haut de sa robe. Cette dame était Mme Plornish, et ce geste maternel était le geste auquel Mme Plornish se livrait presque tout le temps qu’elle restait éveillée.
« M. Plornish y est-il ?
— Ma foi, monsieur, répondit Mme Plornish, dame très polie, pour ne pas vous tromper, il est allé chercher de l’ouvrage. »
Pour ne pas vous tromper était la phrase favorite de Mme Plornish. Sous aucun prétexte elle n’aurait trompé qui que ce fût, mais elle n’en avait pas moins la manie d’intercaler dans sa conversation cette clause restrictive.
« Pensez-vous qu’il rentre bientôt ? je pourrais l’attendre.
— Voilà une demi-heure qu’il devrait être revenu, dit Mme Plornish. Entrez, monsieur. »
Arthur entra dans une salle un peu sombre et qui manquait d’air, bien qu’elle fût assez élevée, et s’assit sur la chaise que Mme Plornish lui offrit.
« Pour ne pas vous tromper, monsieur je suis sensible à votre politesse, remarqua Mme Plornish ; c’est très obligeant de votre part. »
Arthur, ne comprenant pas ce que Mme Plornish voulait dire, exprima sa surprise par un regard qui provoqua l’explication suivante ;
« Quand on vient chez de pauvres gens, on ne se donne pas souvent la peine d’ôter son chapeau, ajouta Mme Plornish, mais les pauvres gens y font plus d’attention qu’on ne croit.
— Comment ce n’est que cela ? » répliqua Arthur, tout honteux de penser qu’un acte de civilité aussi simple pût paraître extraordinaire.
Et se baissant pour pincer la joue d’un autre petit enfant qui était assis par terre en le regardant avec de grands yeux, il demanda quel âge avait ce beau garçon.
« Quatre ans à peine, monsieur, répliqua Mme Plornish. Il est solide pour son âge, n’est-ce pas, monsieur ? Mais celui-ci n’est pas aussi bien portant, ajouta-t-elle en berçant tendrement le poupon qu’elle tenait dans ses bras. Vous m’excuserez, n’est-ce pas, monsieur, de vous demander s’il s’agit de quelque besogne à faire ? »
Elle faisait cette question avec une anxiété si visible que, si Arthur eût possédé une bicoque quelconque, il eût fait immédiatement ajouter un pied de plâtre à tous les murs plutôt que de répondre non . Mais, malgré sa bonne volonté, il ne put répondre autre chose que non ; et il vit que les traits de Mme Plornish se rembrunissaient un peu, tandis qu’elle réprimait un soupir et regardait le feu presque éteint. Il vit en même temps que Mme Plornish était une fort jeune femme à qui la pauvreté avait appris à être peu soigneuse de sa personne ou de son entourage, et que les efforts combinés de la pauvreté et des enfants l’avaient tellement avancée que son visage était déjà creusé de rides.
« On dirait que toute besogne, bonne ou mauvaise, reprit Mme Plornish, est rentrée sous terre, en vérité. »
Cette remarque de Mme Plornish ne s’appliquait qu’aux travaux de maçonnerie proprement dits ; elle ne songeait nullement aux tripotages ou replâtrages du ministère des Circonlocutions et de la famille Mollusque.
« Est-il donc si difficile de trouver de l’ouvrage ? demanda Arthur Clennam.
— Plornish n’en trouve jamais. Il n’a pas de chance. Non, vraiment, il n’en a pas. »
Mme Plornish avait parfaitement raison. Dans ce voyage terrestre que nous faisons tous, Plornish représentait un de ces nombreux piétons qu’on dirait affligés de certains cors surnaturels qui les empêchent de marcher aussi vite que les autres, ou même de rejoindre les plus boiteux d’entre leurs compagnons de route. Plein de bonne volonté, industrieux, doué d’un cœur fort tendre et d’une tête qui n’est pas trop dure, Plornish acceptait son sort avec toute la résignation possible ; mais le sort le traitait d’une façon bien rude. Il arrivait si rarement que quelqu’un parût avoir besoin de lui, c’était un si grand hasard quand on mettait ses talents en réquisition, que l’esprit nuageux de Plornish n’y comprenait rien. Il prenait donc les choses comme elles venaient ; il tombait dans toutes sortes de difficultés et s’en tirait tant bien que mal ; mais, à force d’y tomber, il ne se relevait jamais qu’avec de nouvelles meurtrissures.
« Ce n’est pourtant pas faute de courir après l’ouvrage, vraiment, ajouta Mme Plornish, ouvrant les yeux tout grands et cherchant la solution du problème dans la grille où brûlait du charbon de terre ; ce n’est pas non plus faute de travailler de bon cœur, lorsqu’il trouve de la besogne. Personne ne peut reprocher à mon mari d’avoir jamais plaint sa peine. »
D’une façon ou d’une autre, ce malheur était commun à presque tous les locataires de la cour du Cœur-Saignant. De temps en temps, on entendait bien des gens se plaindre en termes pathétiques de ce que les bras manquaient et de ce que la main-d’œuvre était chère… ce qui les indignait beaucoup, comme s’ils eussent eu un droit absolu d’imposer des conditions à la main-d’œuvre… Mais cette disette de bras ne profitait jamais aux habitants de la cour du Cœur-Saignant, bien qu’il n’y ait pas en Angleterre une cour où l’on rencontre des travailleurs plus infatigables. La noble et illustre famille des Mollusques avait toujours été trop occupée à maintenir le grand principe gouvernemental pour songer à une question si peu importante, qui d’ailleurs ne pouvait en rien les aider à en arriver à leurs fins, c’est-à-dire à évincer toutes les autres nobles et illustres familles du royaume, excepté celle de leurs alliés, les Des Échasses.
Tandis que Mme Plornish s’exprimait ainsi sur le compte de son seigneur et maître, celui-ci fit son apparition. Trente ans, joues lisses, teint rosé, favoris roux, jambes longues, un peu faibles vers les genoux, air borné, veste de flanelle, habits couverts de taches de chaux.
« Voilà Plornish, monsieur.
— Je suis venu, dit M. Clennam en se levant, vous demander la faveur de quelques moments d’entretien au sujet de la famille Dorrit. »
Plornish prit un air défiant. Il crut flairer un créancier, et dit : « Ah oui ! très bien. Je ne vois pas ce que je puis vous apprendre concernant la famille. Et de quoi s’agit-il, s’il vous plaît ?
— Je vous connais mieux que vous ne croyez, » dit Clennam en souriant.
Plornish fit remarquer, mais sans sourire le moins du monde, qu’il n’avait pourtant pas le plaisir de connaître son visiteur.
« Non, répondit Arthur ; mais, quoique je n’aie pas été témoin des bons offices que vous avez rendus à la famille, je tiens mes renseignements de bonne source. Ils me viennent de la petite Dorrit… Je veux dire, reprit-il, de Mlle Dorrit.
— Vous êtes donc M. Clennam ? Oh ! on m’a parlé de vous, monsieur.
— Et vous aussi, on m’a parlé de vous et de votre femme, dit Arthur.
— Soyez assez bon pour vous rasseoir, monsieur, et regardez-vous comme le bienvenu. Mais oui, continua Plornish, prenant lui-même un siège et posant sur ses genoux l’aîné des deux enfants, car c’était pour lui une contenance que de pouvoir parler à un étranger par-dessus la tête de son fils, je me suis trouvé moi-même du mauvais côté de la prison un beau matin, et c’est comme cela que J’ai fait connaissance avec Mlle Dorrit. Ma femme et moi nous connaissons parfaitement Mlle Dorrit !
— Nous la connaissons intimement ! » s’écria Mme Plornish.
Il faut dire que Mme Plornish était si fière de cette intimité qu’elle avait soulevé certaines animosités dans l’âme de ses voisines en exagérant outre mesure la somme pour laquelle le père de Mlle Dorrit était détenu. Les cœurs saignants ne lui pardonnaient pas de connaître des personnages si distingués.
« J’ai d’abord fait connaissance avec son père. Et ayant fait connaissance avec son père, voyez-vous… j’ai… j’ai fait connaissance avec elle, reprit Plornish, se rendant coupable d’une tautologie sans le savoir.
— Je comprends.
— Ah ! voilà ce que j’appelle des manières comme il faut ! voilà de la politesse ! Et dire qu’un gentleman aussi distingué reste enfoui dans une geôle ! Vous ne savez peut-être pas, dit Plornish, baissant la voix et parlant avec une admiration ridicule de ce qui aurait dû exciter plutôt sa pitié ou son mépris, vous ne savez peut-être pas que Mlle Dorrit et sa sœur n’osent pas lui avouer qu’elles sont obligées de travailler pour vivre. Non ! continua Plornish, qui regarda d’abord sa femme, puis tout autour de la chambre avec une expression de triomphe fort risible, elles n’oseraient pas ! elles n’oseraient jamais lui avouer ça !
— Sans trop admirer M. Dorrit pour ce fait, remarqua tranquillement M. Clennam, je le plains beaucoup. »
Cette observation parut suggérer pour la première fois à M. Plornish une vague idée que le trait qu’il venait de citer pouvait bien, après tout, n’avoir rien de très recommandable. Il y réfléchit un instant, puis il renonça à résoudre le problème.
« Quant à moi, reprit-il, M. Dorrit est certainement aussi affable envers moi que je pouvais l’espérer. Vu la distance qu’il y a entre nous, il a même été beaucoup plus affable que je ne devais m’y attendre ; mais nous étions en train de causer de Mlle Dorrit, et non pas de son père.
— C’est juste. Comment l’avez-vous présentée chez ma mère ? »
M. Plornish détacha de ses favoris un petit morceau de chaux, le mit entre ses lèvres, le retourna avec sa langue, comme si c’eût été une dragée, se trouva incapable de donner une explication lucide, et chargea sa femme de la réponse, en disant :
« Sarah, raconte donc comment les choses se sont passées, ma vieille.
— Mlle Dorrit, dit alors Sarah, berçant le poupon dans ses bras et posant son menton sur la petite main qui cherchait à déranger de nouveau les plis de son corsage, est venue ici une après-midi avec un bout d’écriture, disant qu’elle voulait trouver de l’ouvrage comme couturière, et elle nous a demandé s’il n’y aurait aucun inconvénient à donner son adresse chez nous. (Ici Plornish répéta son adresse chez nous à mi-voix, comme s’il se fût trouvé à l’église et qu’il eût récité les litanies). Moi et Plornish, nous lui avons dit : « Mais non, mademoiselle Dorrit, aucun inconvénient » (Plornish répéta : aucun inconvénient .) Pour lors, elle a écrit notre adresse sur le papier. Même que moi et Plornish, nous lui avons dit : « Oh ! mademoiselle Dorrit ! » (Plornish répéta : Oh ! mademoiselle Dorrit ! ) « n’avez-vous pas pensé à en faire plusieurs exemplaires pour les répandre davantage ? — Non, dit Mlle Dorrit, je n’y avais pas pensé, mais je vais le faire. » Elle les copia donc sur cette table que voilà. Et, vraiment, comme c’était bien écrit ! si bien que Plornish en emporta un chez le gentleman pour qui il travaillait. Il avait de la besogne à ce moment-là (Plornish répéta : de la besogne à ce moment-là ), et aussi chez le propriétaire de la cour, par qui Mlle Dorrit a été recommandée à Mme Clennam. »
Plornish répéta : recommandée à Mme Clennam ; et Mme Plornish étant arrivée à la fin de son discours, fit semblant de vouloir manger la petite main qu’elle se contenta d’embrasser.
« Le propriétaire de la cour, dit Arthur Clennam, se nomme… ?
— Il se nomme M. Casby, monsieur, voilà comment il se nomme, répondit Plornish, Casby et Panks qui vient toucher le loyer tous les samedis. Voilà, ajouta M. Plornish, appuyant sur cette proposition avec une lenteur rêveuse qui semblait n’avoir aucun motif spécifique et n’aboutir à rien, voilà à peu près tout ce que c’est ; vous me croirez si vous voulez.
— Comment ? répliqua M. Clennam, devenu rêveur à son tour ; M. Casby ! c’est une de mes vieilles connaissances ! »
M. Plornish, ne trouvant là aucun sujet de commentaire, n’en fit pas. Arthur Clennam, n’ayant vraiment aucune raison d’insister sur cette circonstance, arriva au véritable motif de sa visite, qui était de se servir de l’intermédiaire de Plornish pour faire relâcher Tip, afin que ce jeune détenu ne perdît pas l’habitude de compter sur lui-même et sur ses propres ressources, si toutefois il n’avait pas déjà perdu jusqu’au dernier vestige de cette honnête confiance en lui-même, car c’était une supposition hardie. Comme Plornish avait appris de la bouche même du créancier les motifs de l’incarcération, il déclara à M. Clennam que c’était un certain Chantre… non pas un chantre de paroisse, mais un marchand de chevaux de ce nom… et que lui Plornish pensait qu’en offrant cinquante pour cent on ferait très bien les choses ; que ce serait même jeter son argent par les fenêtres que de rien offrir de plus. Le patron et son intermédiaire ne tardèrent pas à monter dans un cabriolet, et se dirigèrent vers High-Holborn ; là ils se firent descendre devant la cour d’une écurie où un magnifique cheval hongre à robe grise, lequel valait au moins soixante-quinze guinées (sans tenir compte des balles de plomb qu’on lui avait fait avaler pour améliorer ses formes), était à vendre pour un simple billet de vingt livres sterling, attendu qu’il avait pris le mors aux dents la semaine passée, malgré les efforts de Mme la capitaine Barbary, de Chattenham, écuyère peu capable de monter un cheval de race, et qui dans son dépit avait la sottise de le mettre en vente à un rabais ridicule ; disons le mot, de le donner pour rien. Plornish entra seul dans cette cour, laissant son patron dans la rue ; il y rencontra un gentleman à pantalon de drap brun très étroit, coiffé d’un chapeau un peu râpé, armé d’une petite canne à bec-de-corbin, et orné d’une cravate bleue (le capitaine Maron, du Gloucestershire, ami intime du capitaine Barbary), qui se trouvait là par hasard, par pure obligeance, tout prêt à raconter l’histoire de cet admirable hongre à tous les fins connaisseurs que les annonces pourraient conduire vers l’écurie pour profiter sans retard d’une occasion incroyable. Ce gentleman qui se trouvait justement le créancier de l’affaire Tip, renvoya M. Plornish à son avoué, refusa de traiter avec M. Plornish, ou même de lui permettre de rester dans la cour, à moins que M. Plornish ne s’y montrât avec un billet de vingt livres sterling ; alors seulement le capitaine Maron, jugeant d’après les apparences que M. Plornish avait des intentions sérieuses, consentirait à s’entretenir avec lui. Profitant de cet avis, M. Plornish se retira pour conférer avec son patron, et revint avec la lettre de créance indispensable. Alors le capitaine Maron lui dit :
« Eh bien, combien vous faut-il de temps pour payer les vingt guinées qui restent ? Tenez, je vous accorde un mois. »
Cette offre n’étant pas acceptée, le capitaine Maron ajouta :
« Tenez, voici tout ce que je puis faire. Vous me remettrez un bon billet à quatre mois, payable chez un banquier, pour le reste ! »
Voyant que cela ne lui convenait pas davantage, le capitaine Maron poursuivit :
« Eh bien donc ! voici mon dernier mot. Vous me donnerez encore dix guinées comptant, et je vous tiens quitte. »
Voyant que cela ne pouvait pas aller non plus, le capitaine Maron reprit :
« Tenez, finissons-en et n’en parlons plus. Votre ami n’a pas bien agi avec moi, mais n’importe. Ajoutez encore cinq guinées et une bouteille de vin, et c’est une affaire réglée. Si cela vous va, dites oui ; sinon, qu’il n’en soit plus question. »
Enfin, Plornish ayant signifié qu’il ne voulait pas non plus de cette dernière condition, le capitaine Maron termina en disant :
« Allons, passez-moi votre billet, alors ! » et, conformément à la première offre, donna une quittance pour solde de tout compte ; et libéra le prisonnier.
« Monsieur Plornish, dit Arthur, je compte sur vous, s’il vous plaît, pour me garder le secret. Si vous voulez bien annoncer au jeune homme qu’il est libre et que vous avez été chargé de transiger avec son créancier par une personne qu’il ne vous est pas permis de nommer, non seulement vous m’obligerez, mais peut-être rendrez-vous en même temps service au jeune Tip et à sa sœur.
— Cette dernière raison est plus que suffisante, monsieur, répondit Plornish ; je ferai ce que vous désirez.
— Vous pouvez dire, si vous voulez, qu’un ami a désintéressé son créancier ; un ami qui espère que Tip fera un bon usage de sa liberté, quand ce ne serait que par amour pour sa sœur.
— Je ferai ce que vous désirez, monsieur.
— Et si vous vouliez être assez bon, vous qui connaissez la famille mieux que moi, pour communiquer avec moi en toute liberté et m’indiquer comment je pourrais me rendre vraiment utile à la petite Dorrit, sans la blesser, je vous serai très reconnaissant.
— Ne parlez pas de ça, monsieur ; ce sera à la fois un plaisir et un… à la fois un plaisir et un… »
Plornish, après ces deux vaines tentatives, se trouvant incapable de mettre sa phrase en équilibre sur ses pieds, prit le parti fort sage de la laisser boiteuse. Il prit la carte de M. Clennam et accepta une gratification pécuniaire.
Il avait hâte de s’acquitter de sa commission, et M. Clennam approuvait cet empressement. Ce dernier ayant donc proposé à son intermédiaire de le descendre devant la porte de la prison pour dettes, ils traversèrent le pont de Blackfriars et se dirigèrent de ce côté. Pendant ce trajet, Arthur obtint de son nouvel ami un exposé sommaire assez confus de la vie intime des habitants de la cour du Cœur-Saignant. Tout le monde y était gêné, disait M. Plornish, mais bien gêné, ce qui s’appelle. Quant à lui, il ne savait pas comment cela se faisait et ne connaissait personne qui pût le lui dire ; mais enfin la chose sautait aux yeux. Quand un homme sentait, en se tâtant dans tous les sens, qu’il était pauvre, il n’y avait pas à lui dire qu’il ne l’était pas ; il le savait bien, peut-être. Les paroles n’y font rien ; autant vaudrait-il supposer qu’elles peuvent vous mettre un bifteck dans l’estomac ; et puis, voyez-vous, il y avait des gens à leur aise (et encore notez que bon nombre de ces gens-là dépensaient tout ce qu’ils avaient et quelquefois un peu plus, à ce que Plornish avait ouï dire) qui criaient que le peuple de la cour du Cœur-Saignant était imprévoyant , selon leur expression favorite. Par exemple, si ces gens-là voyaient un homme monter dans un char à bancs avec sa femme et ses enfants pour aller, une fois par an peut-être, se promener à Hampton-Court, ils se mettaient tout de suite à crier : « Holà ! je croyais que vous étiez pauvre, mon imprévoyant ami ! » Mais, bon Dieu ! n’était-ce pas bien dur ? Comment faire ? On ne pouvait pourtant pas se laisser mourir de chagrin ! Et quand cela serait, le monde n’y gagnerait rien. Bien plus, dans l’opinion de M. Plornish, il était même probable que le monde y perdrait. Malgré ça, on avait l’air de vouloir réduire les gens à finir par devenir fous. On ne manquait pas une occasion de les désespérer, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre. Voyez un peu la jolie vie qu’on menait dans la cour ! Voilà les filles et leurs mères cousant, bordant des souliers, brodant en faisant des gilets du matin jusqu’au soir, pour arriver à ne pas mourir de faim, et n’y réussissant pas toujours. Voilà des ouvriers de presque tous les métiers possibles, qui ne demandent pas mieux que de travailler et qui ne trouvent pas d’ouvrage ! voilà des vieillards qui, après avoir travaillé toute leur vie, sont obligés de se laisser renfermer dans le dépôt de mendicité, où ils sont moins bien logés et plus mal nourris que des malfaiteurs. Ma parole d’honneur, un homme ne savait de quel côté se retourner pour ramasser une miette de consolation. Quant à savoir à qui la faute, Plornish n’en savait rien : il pouvait bien vous dire qui est-ce qui souffrait, mais non pas qui est-ce qui faisait souffrir les autres. Ce n’était pas à lui à faire cette découverte-là ; et quand il la ferait, qui est-ce qui voudrait l’écouter ? Seulement, il voyait bien que ceux qui se chargeaient de ce genre de besogne ne remédiaient pas au mal, et que le mal ne disparaissait pas de lui-même. Bref, son opinion illogique était que ce n’était pas la peine de l’imposer pour faire une besogne qui ne se faisait pas ; ses idées n’allaient pas au delà. Voilà comme, à sa manière, dans son langage prolixe, mécontent, mais sans colère, Plornish, qui n’était pas un génie, cherchait à démêler l’écheveau embrouillé de sa position sociale, semblable à un aveugle qui chercherait une aiguille dans une botte de foin, jusqu’au moment où le cabriolet s’arrêta devant la prison de la Maréchaussée. Là, il quitta son patron, occupé pendant ce temps-là à se demander combien de milliers de Plornish il pouvait y avoir à une journée ou deux de distance du ministère des Circonlocutions, jouant le même air avec variation, sans que cette glorieuse institution en entendît seulement le refrain arriver jusqu’à ses oreilles.
CHAPITRE XIII. Patriarcal.
Le nom de M. Casby avait ravivé dans la mémoire de M. Clennam une étincelle de curiosité et d’intérêt sur laquelle Mme Jérémie Flintwinch avait déjà soufflé le soir de son arrivée. Flora Casby avait été la bien-aimée de son adolescence ; c’était la fille et l’unique enfant du vieux Christophe Tête de Bois (sobriquet donné à M. Casby par certains esprits irrévérencieux qui se trouvaient en relations d’affaires avec lui, et chez qui la familiarité avait, comme on dit, engendré le mépris). M. Casby passait pour être fort riche en locataires hebdomadaires, et pour tirer, en dépit du proverbe, des pierres de diverses cours et allées peu lucratives en apparence, plus d’huile qu’il n’en fallait pour alimenter la lampe de son existence.
Après quelques jours de recherches et de démarches, Arthur Clennam acquit la certitude que la situation du Père de la Maréchaussée était vraiment désespérée, et il renonça à regret au projet de lui faire recouvrer sa liberté. Il n’avait pas non plus à espérer pour le moment de nouvelles encourageantes au sujet de la petite Dorrit ; mais il se persuada qu’en renouvelant connaissance avec M. Casby, il trouverait peut-être quelque moyen d’être utile à sa petite amie ; rien ne prouvait le contraire ; et d’ailleurs il se serait toujours présenté chez M. Casby sans cela, car nous savons comment tout le monde, excepté nous, bien entendu, se trompe avec facilité sur les motifs qui le dirigent à son insu.
Avec une conviction très agréable, et fort honnête dans son genre, qu’il rendait service à la petite Dorrit en faisant une chose qui ne la concernait pourtant en rien, il se trouva un jour au coin de la rue où demeurait M. Casby. M. Casby habitait sur la route de Gray’s-Inn, une rue qui partait de cette route avec la ferme intention de traverser la vallée tout d’une traite et de remonter en courant jusqu’au sommet de la colline de Pentonville ; mais à peine avait-elle parcouru une distance de vingt pas, qu’elle s’arrêtait tout essoufflée sans faire un pas de plus. Aujourd’hui, on chercherait en vain une rue de ce genre dans le voisinage, mais elle y a existé pendant bien des années, contemplant d’un air tout déconfit le désert de jardins stériles et de rares maisons de campagne, aussi agréables à voir que des pustules sur une peau malade, qu’elle avait espéré d’abord traverser en un rien de temps.
« La maison, pensa Clennam en s’avançant vers la porte, est aussi peu changée que celle de ma mère ; elle paraît tout aussi triste. Mais la ressemblance cesse dès qu’on en a franchi le seuil. Je connais la gravité paisible qui règne à l’intérieur. Je crois déjà sentir d’ici le parfum de ses vases pleins de lavande et de feuilles de roses desséchées. »
Lorsqu’il eut frappé à la porte au moyen d’un brillant marteau de cuivre de forme surannée, et qu’une servante eut répondu à cet appel, ces parfums affaiblis le saluèrent en effet comme une brise d’hiver qui conserve encore un vague souvenir du printemps envolé. Il pénétra dans cette demeure tranquille, silencieuse, hermétiquement fermée… on eût pu se figurer qu’elle avait été étranglée par des muets, à la façon orientale… et la porte, en se refermant, sembla défendre l’entrée de la maison au bruit et au mouvement du dehors. Le mobilier était correct, solennel, sévère comme un quaker, mais bien tenu ; l’aspect en était aussi agréable que peut l’être toute chose, homme ou tabouret, destinée dans l’origine à servir beaucoup, mais qui sert fort peu en effet. Il y avait quelque part sur l’escalier une grave horloge dont on entendait le tic tac, et, dans la même direction, un oiseau trop triste pour chanter, qui donnait des coups de bec aux barreaux de sa cage, comme pour faire tic tac à l’unisson. Dans la cheminée du salon, un feu aux flammes modestes semblait également se livrer à un tic tac silencieux. Il n’y avait qu’une seule personne auprès de la cheminée, et on entendait parfaitement le tic tac de sa montre.
La servante avait prononcé si doucement les mots : « Monsieur Clennam, » que son maître ne l’avait pas entendue ; le visiteur resta donc debout et inaperçu auprès de la porte qu’elle venait de refermer. Un vieillard, dont les sourcils lisses et gris paraissaient se mouvoir à mesure que la flamme du foyer s’élevait ou s’abaissait, assis dans un fauteuil, ses chaussons de lisière posés sur le devant de la cheminée, roulait lentement ses pouces l’un autour de l’autre. C’était le vieux Christophe Casby, reconnaissable au premier coup d’œil, aussi peu changé, au bout de vingt années, que les meubles solides qui l’entouraient, aussi peu altéré par l’influence des saisons que les vieilles feuilles de rose qui remplissaient ses vases de porcelaine.
Peut-être n’y a-t-il jamais eu, dans ce monde rempli d’énigmes, un homme qu’il fût plus difficile pour l’imagination de transformer en enfant. Et pourtant, le vieillard avait depuis ce temps-là bien peu changé dans son voyage à travers l’existence. En face de lui, dans la même salle où il était assis, on voyait le portrait d’un petit garçon, que le premier venu aurait reconnu sans hésitation pour le portrait du jeune Christophe Casby, âgé de dix ans : bien qu’il fût déguisé au moyen d’un râteau à foin (instrument pour lequel, à aucune époque de sa vie, il n’avait eu le moindre goût, et qui lui était aussi utile qu’une cloche à plongeur), et qu’il fût assis sur un banc de gazon ou de violettes, abîmé dans une contemplation précoce à la vue d’un clocher de village. C’était le même visage et le même front lisse, le même regard bleu et calme, le même air de sérénité. Cette brillante tête chauve, qui n’en paraissait que plus grosse, et ces longs cheveux gris qui l’encadraient de chaque côté et par derrière, comme des fils de la Vierge ou du verre filé, et qui avaient un aspect si vénérable parce qu’on ne les coupait jamais, n’existaient pas, cela va sans dire, dans le portrait de l’enfant, comme aujourd’hui chez le vieillard. Néanmoins, dans l’être séraphique qui tenait le râteau à foin, on découvrait les rudiments incontestables du patriarche aux chaussons de lisière.
Patriarche, tel était le nom que beaucoup de gens se plaisaient à lui donner. Plusieurs vieilles dames du voisinage l’avaient surnommé le Dernier des Patriarches. Quel nom plus convenable aurait-on pu trouver pour M. Casby, si gris, si lent, si paisible, si calme, avec une tête si couverte de bosses vénérables ? On l’avait accosté quelquefois dans la rue pour le prier respectueusement de fournir un modèle de patriarche à des peintres ou à des sculpteurs : on y avait mis tant d’importunité qu’il paraîtrait que les beaux-arts se trouvent dans l’impossibilité de se rappeler les qualités physiques d’un patriarche ou d’en inventer un de leur crû. Des philanthropes des deux sexes demandaient quelquefois quel était ce vieillard, et quand on leur répondait : « Christophe Casby, ancien homme d’affaires de lord Decimus Tenace Mollusque », ils s’écriaient dans leur désespoir : « Oh ! pourquoi avec cette tête ne s’est-il pas fait plutôt bienfaiteur de ses semblables ? Oh ! pourquoi avec cette tête n’est-il pas le père de l’orphelin et l’ami des malheureux ? » Avec cette tête, le vieillard se contenta d’être Christophe Casby, qui avait la réputation de posséder un grand nombre d’immeubles, et c’est avec cette tête qu’Arthur le trouva assis dans son salon silencieux. Et, au fait, c’eût été le comble de la folie de croire qu’il pût s’y asseoir autrement.
Arthur fit quelques pas pour attirer l’attention de son hôte, et les sourcils gris se tournèrent vers lui.
« Pardon, dit Clennam, je crains que vous ne m’ayez pas entendu annoncer ?
— En effet, monsieur, je n’avais pas entendu. Vous désirez me parler, monsieur ?
— Je désirais vous offrir mes hommages. »
Cette réponse parut causer l’ombre d’une contrariété à M. Casby, qui avait peut-être espéré que le visiteur venait lui offrir quelque chose de plus substantiel.
« Ai-je le plaisir, continua-t-il… Prenez un siège, monsieur, je vous prie… Ai-je le plaisir de connaître… ? Ah ! oui, en vérité, je crois que oui ! Si je ne me trompe, il me semble que je connais ces traits. Je crois que j’adresse la parole à un gentleman dont M. Flintwinch m’a annoncé le retour ?
— Oui, monsieur Casby, c’est bien lui en effet qui vous rend visite.
— En vérité ! monsieur Clennam ?
— En personne, monsieur Casby.
— Monsieur Clennam, je suis charmé de cette bonne fortune. Comment vous êtes-vous porté depuis que nous nous sommes vus ? »
M. Clennam, jugeant inutile d’expliquer que, depuis quelque chose comme un quart de siècle qui s’était écoulé dans l’intervalle de leur dernière rencontre, il avait eu à souffrir de divers malaises au moral comme au physique, répondit vaguement que jamais il ne s’était mieux porté, ou quelque phrase également appropriée à la circonstance ; puis il échangea une poignée de main avec le propriétaire de cette tête à la lueur de l’auréole patriarcale qu’elle reflétait sur lui.
« Nous sommes plus vieux qu’alors, monsieur Clennam, remarqua Christophe Casby.
— Nous ne sommes pas plus jeunes, » répliqua Clennam. Après cette judicieuse observation, Arthur s’aperçut qu’il ne donnait pas là un brillant échantillon de son esprit, et se sentit contrarié.
« Et votre respectable père, ajouta M. Casby, n’est plus de ce monde ! J’ai été bien peiné de l’apprendre, monsieur Clennam, j’en ai été bien peiné. »
Arthur répondit, comme de raison, qu’il lui en était infiniment obligé.
« Il fut un temps, continua le patriarche, où vos parents et moi ne vivions pas en très bonne intelligence. Il a existé entre nos deux familles un petit malentendu. Peut-être votre respectable mère était-elle un peu fière de son fils. Quand je dis son fils, c’est de vous que je parle, mon digne monsieur…, de vous-même, mon digne monsieur ! »
Sa physionomie lisse avait la fraîcheur d’une pêche d’espalier. Grâce à son visage florissant, grâce à sa tête vénérable, à ses yeux bleus, M. Casby donnait à toutes ses observations un air de profonde sagesse et de vertu incomparable. Ses traits semblaient aussi respirer la bonté et la bienveillance. Personne n’aurait pu préciser où était nichée cette sagesse, cette vertu, cette bonté bienveillante ; mais enfin elles avaient l’air d’être quelque part par là autour de lui.
« Mais ce temps-là, poursuivit M. Casby, n’est plus : il est passé, il est passé. Je me fais le plaisir de visiter votre mère de temps en temps et d’admirer le courage et la vigueur d’esprit avec lesquels elle supporte de si rudes épreuves… de si rudes épreuves. »
Lorsqu’il se livrait à une de ces petites répétitions, les mains croisées devant lui, M. Casby l’accompagnait d’un aimable sourire en penchant la tête de côté, comme s’il y eût eu au fond de ses douces pensées quelque chose que les paroles étaient impuissantes à rendre. On eût dit qu’il se privait à dessein du plaisir d’exprimer cette pensée exubérante, de peur qu’elle ne prît un essor trop sublime ; il aimait mieux, dans son humilité, se résigner à dire des choses insignifiantes.
« J’ai appris que vous aviez été assez bon, dans une de vos visites, dit Arthur, saisissant l’occasion au vol, pour recommander la petite Dorrit à ma mère.
— La petite… Dorrit ?… Ah oui, la couturière dont m’avait parlé un de mes humbles locataires ? Oui, oui. Dorrit, c’est bien cela. Ah oui, oui ! Vous l’appelez la petite Dorrit ? »
Aucun renseignement à espérer de ce côté-là. Le chemin de traverse qu’Arthur venait de prendre aboutissait à une impasse.
« Ma fille Flora, reprit le patriarche, ainsi qu’on vous l’aura dit sans doute, monsieur Clennam, s’est mariée il y a plusieurs années. Elle a eu le malheur de perdre son mari après quelques mois de mariage. Elle est revenue demeurer chez moi. Elle sera charmée de vous revoir, si vous voulez bien me permettre de lui annoncer votre visite.
— Certainement, répondit Clennam. Je vous aurais même prié de le faire si vous n’aviez pas eu l’obligeance d’aller au-devant de mes désirs. »
Sur ce, M. Casby se leva dans ses chaussons de lisière, et, d’un pas lent et lourd (un vrai pas d’éléphant), se dirigea vers la porte. Il portait une longue et large redingote de gros drap vert bouteille, un pantalon vert bouteille et un gilet vert bouteille. On me dira que les patriarches n’avaient pas un costume vert-bouteille ; c’est possible, mais les habits de M. Casby n’en avaient pas moins un certain air patriarcal.
Il avait à peine quitté le salon et permis au tic tac de se faire entendre de nouveau en son absence, lorsqu’une main rapide tourna une clef dans la serrure de la porte d’entrée, l’ouvrit et la referma. L’instant d’après, un petit homme vif, brun et inquiet, se précipita dans le salon avec tant d’élan qu’il arriva à un pied de Clennam avant de pouvoir s’arrêter.
« Holà ! » s’écria-t-il.
Clennam ne vit pas de raison pour ne pas crier aussi :
« Holà !
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda l’homme brun.
— Rien que je sache, répliqua Clennam.
— Où est M. Casby ? demanda le petit homme brun, regardant autour de lui.
— Si c’est lui que vous me demandez, il sera ici dans un instant.
— Moi , le demander ? répondit le petit homme brun. Pas du tout. Mais vous ? »
Cette dernière question provoqua de la part de Clennam quelques mots d’explication, que le petit homme brun écouta en retenant son haleine et regardant son interlocuteur. Il était habillé en noir ou en gris de fer rouillé ; il avait des yeux comme des perles de jais, un petit menton noir et raboteux, des cheveux noirs et roides qui s’élançaient de son crâne comme des dents de fourchette ou des épingles à cheveux, un teint d’une saleté naturelle ou artificielle, à moins que ce ne fût une combinaison de l’art et de la nature tout ensemble. Il avait en outre des mains sales, des ongles noircis et ébréchés qui avaient l’air de sortir d’un sac de charbon ; il transpirait, ronflait, soufflait, pouffait comme une petite locomotive en travail.
« Oh ! fit-il, lorsque Arthur lui eut raconté comment il se trouvait là. Très bien ! fort bien ! S’il demande après Pancks, voulez-vous être assez bon pour lui dire que Pancks vient de rentrer ? »
Là-dessus, toujours ronflant et soufflant, il sortit par une autre porte.
Or, au temps jadis, lorsque notre visiteur n’avait pas encore quitté son pays, certains doutes audacieux concernant le dernier des patriarches, qui circulaient alors dans l’air, étaient arrivés jusqu’à son oreille, il ne se rappelait pas comment. Il savait qu’il courait alors divers bruits d’après lesquels Christophe Casby n’était tout bonnement que l’enseigne menteuse d’une auberge, moins l’auberge, une invitation aux passants de venir se reposer avec confiance et de s’en aller avec reconnaissance, lorsqu’il n’y avait pour eux ni lieu de repos ni le moindre sujet de gratitude. Il savait qu’on allait même jusqu’à représenter Christophe comme un imposteur astucieux, capable de loger de méchants calculs dans cette vénérable tête ; que d’autres le regardaient seulement comme un nigaud bien lourd, bien égoïste, sans initiative et maladroit, qui, à force de se laisser bousculer par ses semblables, ayant découvert par hasard que, pour réussir dans la vie et se faire respecter, il n’avait qu’à parler le moins possible, à polir la partie chauve de sa tête et à laisser faire ses cheveux, avait mis sa découverte à profit. On disait aussi que, si lord Decimus Tenace Mollusque l’avait choisi pour son homme d’affaires, ce n’était pas que Christophe eût aucune des qualités requises pour cet emploi, mais bien parce qu’il avait l’air si excessivement bon qu’il ne pouvait jamais venir à l’esprit de personne qu’un pareil homme songeât à pressurer ou à tourmenter un locataire ; on ajouta que, par la même raison, il tirait plus d’argent de ses misérables propriétés, sans être pris à partie, que n’eût pu le faire une personne dotée d’un crâne moins riche en bosses et moins poli. Bref, on ajoutait (Clennam se souvint de tous ces on dit en l’attendant dans le paisible salon) que beaucoup de bourgeois choisissent leurs modèles absolument comme un artiste choisit les siens ; que, de même qu’à chaque exposition annuelle de l’Académie royale de peinture, on nous présente quelque vieux sacripant de voleur de chiens comme l’incarnation de toutes les vertus cardinales, à cause de ses sourcils, ou de son menton, ou de ses jambes, au risque de confondre les idées des vrais observateurs de la nature ; de même, dans la grande Exposition sociale, les accessoires d’un caractère tiennent souvent lieu du caractère lui-même.
Se rappelant ces vieilles rumeurs et y associant l’idée plus récente de M. Pancks, Arthur Clennam se sentait assez disposé à croire en ce moment, sans toutefois en être parfaitement convaincu, que le dernier des patriarches était bien, en effet, un nigaud sans initiative, qui n’avait d’autre mérite que de polir la partie chauve de son crâne ; et que, pareil à un lourd navire qu’on voit lutter péniblement pour remonter le courant de la Tamise, se présenter en travers, la poupe en avant, rester gêné lui-même et gêner les autres vaisseaux, tout en se donnant des airs d’activité maritime, jusqu’à ce qu’un petit vapeur enfumé vienne soudain s’en emparer, le traîner à la remorque et l’emmener d’un air affairé ; de même le pesant patriarche se laissait guider par le poussif M. Pancks et suivait à la remorque ce sale petit bâtiment.
Le retour de M. Casby, accompagné de sa fille Flora, mit un terme à ces méditations. Le regard de Clennam ne fut pas plus tôt tombé sur l’objet de son premier amour que cet amour fut à jamais détruit, brisé en mille morceaux comme un miroir qui roule à terre.
La plupart des hommes sont assez fidèles à eux-mêmes pour rester fidèles à une vieille illusion. Ce n’est nullement une preuve d’inconstance, mais bien une preuve du contraire, si cette illusion n’est pas de force à se défendre contre la réalité, et si le contraste du présent et du passé lui porte un coup fatal. C’est ce qui arriva pour Clennam. Dans sa jeunesse il avait ardemment aimé cette femme et lui avait prodigué tous les trésors concentrés de ses affections et de son imagination. Dans la solitude de la maison paternelle, ces trésors avaient été aussi inutiles que l’argent de Robinson Crusoé ; c’étaient des valeurs sans échange qu’il avait laissées rouiller dans leur caisse, jusqu’au moment où il avait pu les déposer aux pieds de Flora. Depuis cette époque mémorable, bien que, jusqu’au soir de son arrivée, l’image de Flora n’occupât pas plus de place, dans son présent ni dans son avenir, que si elle eût été morte (et rien ne lui disait qu’elle vécût encore), il avait conservé le souvenir du passé dans un recoin sacré de son cœur. Et voilà, en fin de compte, que le dernier des patriarches rentre tranquillement dans le salon en lui disant de fait, sinon en paroles : « Voulez-vous avoir la bonté de jeter à terre ce joyau précieux et de trépigner dessus ? Voilà Flora ! »
Flora était toujours aussi grande, mais elle était devenue grosse en proportion ; elle étouffait dans sa graisse. Mais ce n’était rien encore : Flora, qu’il avait laissée blanche comme un lis, il la retrouvait rouge comme une pivoine. Mais ce n’était rien encore : Flora, dont chaque parole et chaque pensée avaient ravi Arthur, lui semblait bavarde et sotte. Ça, par exemple, c’était quelque chose. Flora, qui était autrefois sans inconvénient une enfant gâtée et candide, avait voulu rester, en dépit des ans, une enfant gâtée, avec toute sa candeur primitive. Pour le coup, c’était trop fort !
Voilà Flora !
« En vérité, » s’écria Flora avec un petit rire étouffé, et relevant la tête avec un petit mouvement enjoué qui avait l’air de la caricature de ses manières du temps jadis, telle qu’aurait pu la représenter un histrion dansant devant le convoi de la patricienne Flora, si Flora eût vécu dans la classique antiquité ; « en vérité, je n’ose pas me présenter devant M. Clennam ; je ne suis plus qu’une horreur, je suis sûre qu’il va me trouver atrocement changée, je suis positivement une vieille femme : c’est affreux de se faire voir dans cet état, c’est vraiment affreux ! »
Arthur affirma qu’il la retrouvait telle qu’il s’était attendu à la retrouver, et que d’ailleurs le temps ne l’avait pas épargné lui-même.
« Oh ! mais pour un homme ce n’est pas du tout la même chose. Vous, par exemple, vous avez si bonne mine, vraiment, que vous n’avez pas le droit de dire cela ; mais moi, ce n’est pas la même chose, voyez-vous… Oh ! s’écria Flora d’un petit cri enfantin, je suis laide à faire peur. »
Le patriarche, ne sachant pas bien encore, sans doute, le rôle qu’il avait à jouer dans cette comédie, se contentait d’un sourire plein d’une vague sérénité.
« Mais si nous parlons de ceux qui ne changent pas, reprit Flora, qui, dans sa ponctuation orale, n’employait jamais que des virgules, voyez papa ; dites-moi si papa n’est pas précisément ce qu’il était le jour de votre départ ? N’est-ce pas cruel et dénaturé de la part de papa, de rester ainsi un reproche vivant pour sa propre fille ? pour peu que cela continue, les gens qui ne nous connaissent pas finiront par me prendre pour la maman de papa !
— Il faudra bien du temps encore pour cela, répondit Arthur.
— Ô monsieur Clennam, le plus trompeur de tous les hommes, s’écria Flora, je vois déjà que vous n’avez pas perdu vos habitudes complimenteuses ; vous savez, lorsque vous faisiez semblant d’être si sentimentalement épris… du moins, non, ce n’est pas ce que je voulais dire, je… oh ! je ne sais pas ce que je veux dire ! »
Ici Flora se troubla, rit d’un petit air boudeur et le gratifia d’un de ses regards d’autrefois.
Le patriarche, qui venait de s’apercevoir que son rôle était de quitter la scène au plus vite, se leva et se dirigea vers la porte par laquelle Pancks l’avait précédé, pour héler son remorqueur. Ayant reçu une réponse de quelque petit dock éloigné, il se laissa immédiatement entraîner à la suite de son bateau loueur et disparut.
« Il ne faut pas songer à partir encore, poursuivit Flora… (Arthur avait regardé autour de lui à la recherche de son chapeau, dans un embarras assez visible et ne sachant trop que faire.) Il n’est pas possible que vous soyez assez méchant pour songer à partir déjà, Arthur… je veux dire monsieur Arthur… ou peut-être serait-il beaucoup plus convenable de vous appeler M. Clennam… mais je ne sais vraiment plus ce que je dis… sans donner un souvenir au bon vieux temps, à jamais passé ; pourtant, en y réfléchissant, je crois qu’il vaudrait sans doute mieux n’en pas parler : car il est fort probable que vous avez quelque engagement plus agréable que je ne voudrais contrarier pour rien au monde, quoiqu’il y ait eu un temps… mais voilà que je retombe dans ces folies. »
Était-il possible que Flora fût si babillarde à l’époque dont elle rappelait le souvenir ? Comment croire qu’il y eût quelque chose qui ressemblât à cette volubilité incohérente, dans les entretiens qui le fascinaient autrefois ?
« Et même je ne doute nullement, continua Flora avec une rapidité merveilleuse, bornant toujours sa ponctuation à un emploi très limité de virgules, que vous n’ayez épousé quelque dame chinoise ; vous avez habité si longtemps la Chine ! et, comme vous étiez dans les affaires, vous avez dû naturellement désirer d’étendre vos relations. Vous avez dû, c’est tout simple, demander la main d’une dame chinoise, et la dame a dû, c’est encore plus simple, accepter votre main et s’en trouver très heureuse ; j’espère seulement que vous n’avez pas épousé une de ces hérétiques qui adorent des pagodes…
— Je n’ai épousé personne, Flora, répondit Arthur souriant malgré lui.
— Bonté divine ! j’espère bien que vous n’êtes pas resté célibataire tout ce temps à cause de moi ! reprit Flora avec son petit rire mutin ; mais il va sans dire que ce n’est pas à cause de moi, vous ne voudriez pas me faire croire cela… Ne me répondez pas, je ne sais plus ce que je dis. Oh ! je vous en prie, parlez-moi un peu des dames chinoises ; dites-moi s’il est vrai que leurs yeux soient vraiment fendus en amande comme dans leurs portraits, où la forme qu’on leur donne me rappelle toujours les fiches de nacre pour jouer aux cartes. Et leurs queues ? est-il vrai qu’elles portent des queues nattées le long du dos, ou n’y a-t-il que les hommes qui se coiffent comme ça ? Comment font-elles pour ne pas se faire de mal en tirant leurs cheveux si fort pour les relever sur le front ? Pourquoi donc aussi les Chinois fourrent-ils partout de petites clochettes, sur leurs ponts, sur leurs pagodes, sur leurs chapeaux ? Après cela, ce n’est peut-être pas vrai ? »
Flora lança encore à Clennam une de ses anciennes œillades ; puis elle recommença de plus belle, comme si son ancien adorateur eût répondu assez longuement à toutes ses questions.
« Comment ! tout cela est donc vrai ? Bonté divine, Arthur !… excusez-moi, je vous prie… reste de vieille habitude… M. Clennam serait une façon de parler beaucoup plus convenable… Comment avez-vous pu vivre si longtemps dans un pareil pays, avec tant de lanternes et de parapluies ? Il faut donc que le climat soit bien sombre et bien humide ? Quelles fortunes doivent faire les fabricants de ces deux articles, si tout le monde en porte ou en accroche partout ! Et les petits souliers donc, et les pieds déformés dès l’enfance, tout cela doit être très curieux ; et dire que vous avez voyagé partout par là ! »
Dans sa ridicule détresse, Clennam reçut encore une de ces œillades d’autrefois, sans savoir le moins du monde ce qu’il devait en faire.
« Bonté divine continua Flora, quand je songe aux changements qui sont survenus, Arthur… c’est plus fort que moi, cela me vient si naturellement ; mais M. Clennam serait plus convenable… depuis que vous vous êtes familiarisé avec les mœurs chinoises et la langue du pays que vous parlez, j’en suis sûre, aussi bien, sinon mieux qu’un indigène, car vous avez toujours eu beaucoup de moyens et d’intelligence, quoique la langue doive être horriblement difficile ; pour moi, tout ce que je sais, c’est qu’il suffirait d’une simple caisse à thé pour me mettre au tombeau, si j’essayais seulement de déchiffrer ce qu’il y a dessus ; quels changements, Arthur !… voilà que je recommence, ça me vient si naturellement, bien que ça ne soit pas convenable ; c’est à n’y pas croire ; qui donc se serait jamais attendu à me voir Mme Finching quand je ne m’y attendais pas moi-même ?
— C’est là le nom que vous portez maintenant demanda Arthur, frappé, au milieu de tout ce bavardage, d’une certaine chaleur de cœur qui se ranimait chaque fois que Flora faisait une allusion, quelque bizarre qu’elle fût, à leurs relations d’autrefois. Finching ?
— Finching, oh ! oui, n’est-ce pas que c’est un nom affreux ? mais, comme disait M. Finching, quand il m’a offert sa main jusqu’à sept fois, et qu’il a généreusement accepté après tout de me faire, pendant douze mois, ce qu’il appelait une cour d’essai, il ne fallait pas lui en vouloir de son nom ; ce n’était pas sa faute, excellent homme ! par exemple, il ne vous ressemblait pas du tout, mais c’est égal, c’était un excellent homme. »
Flora fut enfin obligée de s’arrêter un instant pour reprendre haleine. Rien qu’un instant, car elle retrouva sa respiration, le temps de porter à son œil un tout petit coin de son mouchoir, comme un tribut offert aux mânes de feu M. Finching ; puis elle recommença sur nouveaux frais.
« Personne, assurément, ne pourrait vous reprocher, Arthur… monsieur Clennam… la froideur amicale que vous montrez envers moi. Les circonstances ont tellement changé qu’il serait même bien difficile qu’il en fût autrement ; du moins c’est mon avis ; vous savez cela mieux que moi, mais je ne puis oublier qu’il fut un temps où les choses étaient bien différentes !
— Ma chère madame Finching, commença Arthur, touché de nouveau par l’intonation cordiale qui faisait vibrer la voix de Flora.
— Oh ! ne me donnez pas cet horrible nom ; dites Flora !
— Flora ! Je vous assure, Flora, que je suis heureux de vous revoir et de reconnaître que, pas plus que moi, vous n’avez oublié les vieux rêves que nous donnait notre folle imagination, dans l’ardeur de notre jeunesse et de nos illusions.
— On ne s’en douterait pas, dit Flora d’un ton boudeur, à voir comme vous prenez les choses tranquillement ; mais je sais bien que vous avez dû être désenchanté en me voyant ; je présume que les dames chinoises, les mandarins, est-ce ainsi que vous les nommez ? en sont cause, ou peut-être en suis-je cause moi-même, c’est au moins aussi probable.
— Non, non, supplia Clennam, ne dites point cela !
— Oh, il le faut bien, vous savez, répondit Flora d’un ton convaincu, ce serait sottise à moi de ne pas le dire ; je sais bien que vous ne vous attendiez pas à me trouver si changée : je ne peux pas me faire d’illusion là-dessus. »
Au milieu de son bavardage incessant, il faut lui rendre cette justice, qu’elle avait fait cette découverte avec la perspicacité d’une femme plus intelligente. Cependant, la façon inconséquente et profondément déraisonnable dont elle cherchait à rattacher à leur première entrevue des relations de jeunesse depuis longtemps abandonnées, donnait à Clennam une sorte de vertige.
« Un mot encore seulement, poursuivit Flora, donnant à la conversation, sans avertissement préalable et au grand effroi de Clennam, le ton d’une querelle d’amoureux, une simple explication que je vous dois : lorsque votre maman est venue faire une scène à papa et que l’on m’a fait descendre dans la petite salle à manger où ils se regardaient à travers l’ombrelle de votre maman, assis en face l’un de l’autre, comme deux taureaux furieux, que vouliez-vous que je fisse ?
— Ma chère madame Finching, répliqua Clennam, tout cela est si loin de nous et depuis si longtemps terminé, à quoi bon… ?
— Je ne puis pas, Arthur, interrompit Flora, me voir dénoncer à toute la société chinoise comme une femme sans cœur, sans chercher à me réhabiliter lorsque l’occasion se présente, et vous savez fort bien qu’il s’agissait d’un Paul et Virginie que je vous avais donné, et qu’il fallait me renvoyer par ordre maternel, ce qui fut fait sans un mot d’explication de votre part. Je ne veux pas dire que vous eussiez pu m’écrire surveillée comme je l’étais ; mais, si le livre m’était seulement revenu avec un pain à cacheter rouge sur la couverture, j’aurais deviné que cela voulait dire : « Venez à Pékin ou à Nankin, ou à l’autre ville dont j’oublie le nom ; » et j’y serais allée, coûte que coûte.
— Ma chère madame Finching, certainement vous ne méritez aucun reproche et je ne vous en ai jamais fait. Nous étions tous deux trop jeunes, trop peu indépendants et trop faibles, pour faire autre chose que d’accepter la séparation qui nous était imposée. Songez combien il s’est écoulé d’années depuis lors.
— Encore un mot, poursuivit Flora avec une volubilité intarissable, une simple explication que je voudrais encore ; pendant cinq jours, j’ai eu à force de pleurer un rhume de cerveau qui m’a tenue tout ce temps-là dans le salon sur le derrière… le salon est là, qui peut dire si je mens. Après cette triste épreuve, je repris un peu de calme, les années s’écoulèrent et M. Finching fit notre connaissance chez un ami commun. Il se montra plein de prévenance et vint nous voir le lendemain. Bientôt il commença à revenir trois fois par semaine et à envoyer de petits gâteaux pour le souper ; ce n’était pas de l’amour, c’était de l’adoration ; enfin M. Finching me fit sa déclaration avec l’approbation de papa : que vouliez vous que je fisse ?