La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

Arthur le regarda un instant d’un air surpris où il entrait un peu de colère.

« Allons, allons ! dit-il. C’est un malentendu ! »

Puis il se détourna pour aller se rasseoir dans le fauteuil fané.

Le jeune John le suivit des yeux, et, un bout de quelques minutes, s’écria :

« Je vous demande pardon !

— Accordé de tout mon cœur , répliqua Clennam agitant la main sans relever sa tête courbée sur sa poitrine. N’en parlons plus, ce n’est pas la peine.

— Ce mobilier, continua John d’une voix très-radoucie, m’appartient. Je le loue d’habitude aux personnes qui prennent cette chambre sans apporter de meubles. Il ne vaut pas grand’chose, mais il est à votre service. Pour rien bien entendu. Je ne voudrais pas pour tout au monde que ce fût à d’autres conditions. Mais je le mets très-volontiers à votre disposition pour rien. »

Arthur releva la tête pour le remercier et pour lui dire qu’il ne pourrait pas accepter cette faveur. John continuait à faire tourner son poignet avec le même air d’indécision.

« Qu’est-ce que nous avons donc ensemble ? demanda le prisonnier.

— Je ne vous le dirai pas, répliqua le jeune guichetier élevant tout à coup la voix et redevenant acerbe. Nous n’avons rien du tout. »

Arthur le regarda encore une fois, attendant en vain l’explication de cette étrange conduite. Il ne tarda pas à détourner encore une fois la tête. Au bout de quelques minutes, John reprit avec une douceur extrême :

« La petite table ronde qui se trouve à votre coude appartenait autrefois à… mais vous savez à qui, monsieur, sans que je vous le dise… il est devenu un grand personnage avant de mourir. Je l’ai rachetée à un individu qui a habité cette chambre après lui, mais qui ne le valait sans aucun rapport. Du reste, il n’aurait pas été facile de trouver beaucoup d’individus de sa distinction. »

Arthur rapprocha un peu la table, posa la main dessus et se tint dans cette attitude.

« Peut-être ignorez-vous, monsieur, poursuivit le porte-clefs, que j’ai pris la liberté d’aller le voir, lorsqu’il est revenu à Londres pour quelques jours. À dire vrai, il a regardé cette démarche comme une liberté de ma part, bien qu’il ait eu l’obligeance de m’engager à m’asseoir et de me demander des nouvelles de mon père et de tous les anciens amis… je veux dire des humbles connaissances d’autrefois. Je l’ai trouvé bien changé et je l’ai dit en revenant ici. Je lui ai demandé si Mlle Amy allait bien…

— Et allait-elle bien ?

— Il me semble que vous ne devez pas avoir besoin d’adresser cette question-là à un pauvre diable comme moi, répondit John, qui avait l’air d’avaler difficilement une grosse pilule invisible. Mais, puisque vous me l’adressez, je suis fâché de ne pouvoir y répondre. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il regarda encore cette question comme une liberté de ma part, et me demanda ce que cela me faisait. À partir de ce moment, je vis bien que j’étais importun, comme je m’en étais un peu douté d’abord. Malgré ça, il me parla ensuite avec assez de bonté… avec beaucoup de bonté. »

Ils gardèrent tous les deux le silence pendant plusieurs minutes. Seulement John répéta dans l’intervalle : « Certainement, il m’a ensuite montré beaucoup de bonté. »

Ce fut encore au tour du guichetier à renouer la conversation.

« Si ce n’est pas une indiscrétion, reprit-il, pourrait-on vous demander combien de temps vous comptez rester sans boire ni manger ?

— Je n’ai eu besoin de rien jusqu’à présent, répliqua Clennam. Je n’ai pas d’appétit pour le moment.

— Raison de plus pour vous restaurer, reprit John. Il ne faut pas rester là dans votre fauteuil pendant toute une journée sans rien prendre, parce que vous n’avez pas d’appétit ; au contraire, il faut manger quelque chose pour vous donner de l’appétit. Je vais prendre le thé dans ma chambre. Si ce n’est pas une trop grande liberté de ma part de vous faire cette offre, venez en prendre une tasse avec moi. Ou, si vous l’aimez mieux, je pourrai vous descendre ici le plateau en deux minutes. »

Convaincu que John se donnerait cette peine s’il refusait, désireux aussi de prouver qu’il n’avait oublié ni la prière de M. Chivery père, ni les excuses de M. Chivery fils, Arthur se leva en déclarant qu’il prendrait volontiers une tasse de thé chez l’ami John. Celui-ci referma la porte pour en épargner la peine au détenu, dans la poche duquel il glissa adroitement la clef, puis prit les devants pour lui montrer le chemin de sa propre résidence.

Il demeurait tout en haut du bâtiment le plus rapproché du greffe. C’était la chambre où Arthur était monté en courant le jour où la famille, récemment enrichie, quittait pour toujours la prison, et où il avait trouvé la petite Dorrit étendue à terre sans connaissance. Dès qu’il eut mis le pied sur la première marche de l’escalier, il devina où John le conduisait. La chambre n’était pas tout à fait dans le même état : on lui avait donné un coup de badigeon et on l’avait tendue d’un papier neuf ; elle renfermait aussi un mobilier plus confortable ; mais Clennam put aisément se la rappeler telle qu’un rapide coup d’œil la lui avait montrée, tandis qu’il prenait la jeune fille dans ses bras pour la porter jusqu’à la voiture.

John, en se mordant les doigts, fixait sur son convive un regard scrutateur.

« Je vois que vous connaissez cette chambre, monsieur Clennam.

— Oui, oui, je me la rappelle… Dieu bénisse la chère enfant ! »

John oubliait le thé pour continuer à se mordre les doigts et à regarder son invité jusqu’à ce que celui-ci eût cessé d’examiner la chambre. Puis il fit un bond vers la théière, y versa impétueusement tout le souchong qu’il avait dans sa boîte, et s’éloigna pour la remplir d’eau bouillante à la cuisine commune.

La chambre parlait à Clennam dans un langage si éloquent, au milieu du changement de circonstances qui le ramenait dans cette misérable prison, elle lui parlait si tristement de la petite Dorrit qu’il avait perdue, qu’il aurait eu beaucoup de peine à ne pas céder à son émotion, quand même il n’eût pas été seul. Mais, seul comme il était, il n’essaya même pas. Il posa la main sur le mur insensible avec autant de tendresse que s’il eût touché la jeune fille elle-même, et prononça son nom à voix basse. Il se mit à la croisée, et, regardant par-dessus le parapet de la prison et sa lugubre couronne de fer, il envoya, à travers le brouillard d’une chaude journée d’été, une bénédiction vers le pays lointain où la petite Dorrit vivait heureuse et riche.

John fut absent quelque temps, et, lorsqu’il revint, il était facile de voir qu’il était allé dehors, car il apportait du beurre frais enveloppé dans une feuille de chou, quelques tranches de jambon dans une feuille de chou jumelle, plus un petit panier de cresson et de salade. Lorsqu’il eut arrangé ces comestibles sur la table dans un ordre symétrique, les deux convives s’assirent pour prendre le thé.

Clennam essaya de faire honneur au repas, mais en vain. Le jambon lui donnait des nausées, le pain semblait se transformer en sable dans sa bouche. Il eut beau faire tout son possible pour se forcer à manger ; tout ce qu’il put faire, ce fut de prendre une tasse de thé.

« Prenez un peu de salade, » dit John en présentant le panier à son invité.

Arthur prit un brin ou deux de cresson et essaya de manger, mais le pain sembla se transformer en sable plus lourd qu’auparavant, et le jambon (bien que d’excellente qualité) lui parut répandre une odeur de charcuterie insupportable dans toute la prison.

« Encore un peu de salade, monsieur, » répéta John, qui avança de nouveau le panier.

Le jeune guichetier avait tellement l’air de passer à un pauvre oiseau quelques brins de verdure par les barreaux de sa cage pour récréer sa triste solitude, et il était si facile de deviner qu’il avait acheté le petit panier dans l’intention d’offrir au prisonnier une poignée de fraîcheur pour lui faire oublier les briques et les pavés brûlants de la geôle, que Clennam ne put s’empêcher de lui dire en souriant :

« C’est bien aimable à vous d’avoir songé à me faire passer cette verdure à travers les barreaux de ma cage ; mais aujourd’hui je ne puis pas même prendre cela. »

Comme si le manque d’appétit eût été une maladie contagieuse, John ne tarda pas à repousser aussi son assiette et se mit à plier la feuille de chou qui avait servi d’enveloppe au morceau de jambon. Lorsqu’il l’eut pliée et repliée de façon à en faire un petit in-18 qui pouvait tenir dans le creux de sa main, il commença à l’aplatir, en fixant sur Clennam un regard scrutateur.

« Il me semble, dit-il enfin, pressant son in-18 entre ses mains avec vigueur, que, si vous ne jugez pas à propos de vous soigner dans votre propre intérêt, vous pourriez au moins vous soigner dans l’intérêt d’une autre personne.

— En vérité, répondit Arthur avec un soupir et un sourire, je ne vois pas pour qui je me soignerais.

— Monsieur Clennam, fit John avec vivacité, je m’étonne qu’un gentleman, capable d’être aussi franc que vous l’êtes, soit capable de me faire une réponse si peu sincère. Oui, monsieur Clennam, je suis surpris qu’un individu capable d’avoir un cœur comme le vôtre, ait le cœur de traiter le mien de la sorte. Cela m’étonne, monsieur. Ma parole d’honneur, cela me surprend ! »

John, qui s’était levé afin de donner plus de forces à ses dernières paroles, se rassit et commença à rouler son in-18 sur sa jambe droite, sans jamais quitter des yeux Clennam qu’il contemplait d’un air d’indignation et de reproche.

« Je l’avais surmontée, monsieur, continua-t-il, je l’avais vaincue, cette passion, sachant qu’il fallait la vaincre ; j’étais décidé à n’y plus songer. C’est ce que j’aurais fait, j’espère, si, dans cette prison, on ne vous avait pas amené et dans une heure malencontreuse pour moi, aujourd’hui même (dans son agitation, John adoptait la phraséologie élégante de sa mère)… Lorsque vous vous êtes dressé devant moi, monsieur, dans la loge, ce matin même, plutôt comme un Upas empoisonné, que comme un simple insolvable, il s’est élevé en moi un tel flot de sentiments tumultueux qu’au premier abord il a tout entraîné devant lui, et que je me suis senti emporté dans le tourbillon. Enfin, j’ai réussi à en sortir. Oui, quand ce devrait être une condamnation, je soutiendrai toujours que contre ce tourbillon de toutes mes forces j’ai lutté, et que j’en suis sorti. Je me suis dit que, si je m’étais montré grossier avec vous, je vous devais des excuses, et ces excuses, sans crainte de me dégrader, je vous les ai offertes. Et maintenant, au moment même où je désirais tant vous prouver qu’il existe un souvenir presque sacré pour moi, et que je prise par-dessus tout… vous venez, par-dessus le marché, me mortifier, lorsque j’y fais l’allusion la plus détournée et la plus innocente ; car vous ne pouvez pas nier, monsieur, vous n’aurez pas la bassesse de nier que vous m’ayez mortifié. »

Dans son étonnement, Arthur ne put qu’ouvrir de grands yeux et demander :

« De quoi donc s’agit-il ? que voulez-vous dire, John ? »

Mais John, se trouvant dans cette situation d’esprit où certaines gens semblent incapables de donner une réponse directe, continua étourdiment :

« Je n’avais pas, déclara-t-il, je n’avais pas, et je n’ai jamais eu l’audace de conserver le moindre espoir. Je n’ai jamais pensé… non, jamais, et pourquoi ne le dirais-je pas, si je l’avais pensé ?… que je pusse être heureux, après les paroles que nous avons échangées, quand même il ne se serait pas élevé depuis des barrières insurmontables ! Mais cela vous donne-t-il le droit de supposer que j’ai perdu la mémoire, que je ne pense plus, que je n’ai pas d’endroit sensible, que je n’ai plus rien de rien ?

— Que voulez-vous dire ? s’écria Clennam.

— Oui, oui, on peut fouler tout cela aux pieds, monsieur, poursuivit John, s’élançant au galop, comme un cheval échappé, dans une véritable prairie sauvage de paroles tumultueuses, si on a le courage de commettre une pareille bassesse. On peut fouler aux pieds mes sentiments, mais cela ne m’empêche pas de les avoir. Vous ne pourriez même pas les fouler aux pieds, si je ne les avais pas. Mais il n’en est pas moins indigne d’un gentleman, il n’en est pas moins déshonorant pour lui, de venir, par ses paroles amères, refouler un individu dans sa coque, lorsqu’il lutte, pour en sortir, comme un ver à soie. Le monde peut se moquer d’un porte-clefs, mais un porte-clefs est un homme, après tout… excepté quand c’est une femme, comme cela se voit dans certaines prisons réservées au beau sexe. »

Quelque ridicule que fût l’incohérence de ce discours, il y avait néanmoins tant de sincérité dans la simple et sentimentale nature de John ; son visage brûlant, l’agitation de sa voix et de ses manières indiquaient si clairement qu’il se sentait froissé, qu’il aurait été cruel de ne pas y être sensible. Tandis qu’Arthur cherchait à remonter à la source de la mystérieuse insulte dont il s’était rendu coupable sans le savoir, John, après avoir fermé un rouleau passablement symétrique avec sa feuille de chou, la coupa en trois, et la posa proprement sur une assiette, comme si c’eût été quelque rareté gastronomique.

« Mais, au fait, ne serait-il pas possible, dit Arthur, après s’être rappelé leur conversation depuis l’offre du cresson, que vous fissiez là quelque allusion à Mlle Dorrit ?

— Ah ! vous demandez si c’est possible, monsieur, répliqua John Chivery.

— Mais c’est que je ne comprends pas cette allusion. Je voudrais bien ne pas avoir le malheur de vous laisser croire que mon intention est de vous offenser, car je ne l’ai jamais eue, et, cependant, je suis obligé de vous répéter que je ne vous comprends pas.

— Monsieur, riposta John, aurez-vous bien la perfidie de soutenir que vous ne connaissez pas depuis longtemps ce que j’éprouve à l’endroit de Mlle Dorrit ?… une passion, vous le savez, qui mérite moins le nom ambitieux d’amour que celui d’une humble adoration et d’un sacrifice dévoué ?

— John, je ne commettrai jamais sciemment un acte de perfidie… pas plus celui-là qu’un autre, et je ne devine pas pourquoi vous m’en croyez capable. Mme Chivery, votre mère, ne vous a-t-elle jamais dit que j’étais allé la voir ?

— Non, monsieur, répondit John d’un ton sec. Elle ne m’a jamais parlé de ça.

— Cependant, j’y suis allé, devinez-vous pourquoi ?

— Non, monsieur, répéta John sans changer d’intonation, je ne devine pas.

— Alors, je vais vous le dire. Je désirais assurer le bonheur de Mlle Dorrit ; et si j’avais pu croire qu’elle partageât vos sentiments… »

Le pauvre John devint pourpre jusqu’au bout des oreilles.

« Mlle Dorrit ne les a jamais partagés, monsieur, interrompit-il. À mon humble façon, je veux me montrer aussi franc et aussi honorable que possible, et je me mépriserais si j’étais capable de mentir en vous disant le contraire. Non, elle ne m’a jamais donné à entendre qu’elle pourrait m’aimer, et, dans un moment de sang-froid, je n’ai même point espéré qu’elle le fît jamais. Elle était bien au-dessus de moi sous tous les rapports. Et d’ailleurs, ajouta John, sa famille distinguée était supérieure à la mienne. »

Le sentiment chevaleresque de John pour la petite Dorrit et pour tout ce qui lui appartenait le rendait si respectable, en dépit de sa petite taille, de ses jambes grêles, de sa chevelure d’un blond filasse et de son tempérament poétique, qu’un Goliath aurait pu prendre sa place sans inspirer autant de considération à Arthur.

« Vous parlez comme un homme, John ! dit-il d’un ton de sincère admiration.

— Eh bien ! monsieur, tâchez de faire comme moi… voilà tout ce que je vous demande, » répliqua John, passant la main sur ses yeux . »

Il avait mis tant de vivacité et d’aigreur dans cette riposte qu’Arthur le contempla encore une fois d’un air surpris.

« Toutefois, ajouta John, tendant la main à son hôte par-dessus la table, l’expression est trop forte, je la retire. Mais pourquoi aussi, pourquoi, lorsque je vous dis : « Monsieur Clennam, soignez-vous dans l’intérêt de quelqu’un que vous savez, » pourquoi ne pas user de franchise, même envers un porte-clefs ? Si je vous ai donné la chambre qui devait vous plaire le mieux ; si je vous ai monté vos malles (non que je les aie trouvées lourdes… pas du tout, je n’en aurais pas parlé sans cela)… si je vous ai cultivé comme je l’ai fait depuis ce matin, croyez-vous que ce soit pour vos propres mérites ? Non. Ils sont très-grands, je n’en doute pas le moins du monde ; mais ce n’est pas pour eux que je l’ai fait. Les mérites d’une autre personne sont plus grands encore : ce sont eux qui ont eu tant d’influence sur moi… Pourquoi donc ne pas me parler franchement à votre tour ?

— Eh bien, franchement, John, vous êtes un si bon garçon et votre caractère m’inspire un respect si sincère, que je me reproche de n’avoir pas deviné qu’il fallait attribuer à la confiance que m’a témoignée Mlle Dorrit les bons services que vous m’avez rendus aujourd’hui… J’avoue mon tort, et je vous prie de me le pardonner.

— Oh ! pourquoi ? répéta John avec le même dédain qu’auparavant, pourquoi si peu de franchise ?

— Je vous assure que je ne vous comprends pas. Regardez-moi. Songez aux chagrins que j’ai éprouvés. Est-il probable que j’ajouterais sciemment aux autres reproches que je m’adresse, celui de m’être montré ingrat ou traître envers vous ? Je ne vous comprends pas. »

Le visage incrédule de John s’adoucit peu à peu et n’exprima plus que le doute. Il se leva, marcha à reculons vers la fenêtre mansardée, fit signe à Clennam de s’avancer jusque-là et le contempla d’un air rêveur en disant :

« Monsieur Clennam, vous n’allez pas me dire que vous ne savez pas ?

— Que je ne sais pas quoi, John ?

— Miséricorde ! s’écria John qui parut en appeler aux pointes de fer qui couronnaient le mur de la prison. Il me demande quoi ! »

Clennam regarda les pointes de fer, puis il regarda John. Il recommença deux fois le même exercice sans en être plus avancé.

« Il le demande ! Et qui plus est, s’écria le jeune guichetier, qui regarda Clennam des pieds à la tête d’un air d’embarras pénible, ne dirait-on pas qu’il ne sait vraiment rien ! Voyez-vous cette croisée, monsieur ?

— Certainement, je la vois.

— Vous voyez cette chambre ?

— Sans aucun doute.

— Le mur d’en face, et cette petite cour ? Eh bien, tout cela en a été témoin du soir jusqu’au matin et du matin jusqu’au soir, pendant des semaines, pendant des mois. Combien de fois n’ai-je pas vu Mlle Dorrit accoudée à cette fenêtre, sans savoir que je la voyais !

— Témoin de quoi ?

— De l’amour de Mlle Dorrit.

— De son amour !… Pour qui donc ?

— Pour vous ! » répondit John, qui posa le revers de sa main sur la poitrine d’Arthur, recula vers sa chaise et s’assit, le visage pâle, les deux mains sur les bras du fauteuil, en secouant la tête.

S’il eût porté à Clennam un grand coup de poing, au lieu de se contenter de le toucher doucement comme il l’avait fait, la commotion n’eût pas été plus violente. Arthur demeura immobile de surprise, les yeux fixés sur John, les lèvres entr’ouvertes, sur lesquelles semblait s’agiter le mot : Moi ! mais sans qu’il eût la force de le prononcer ; il se tint ainsi les bras ballants, comme un homme qui se réveille en sursaut, pour apprendre une nouvelle qu’il ne comprend pas bien encore.

« Moi ! dit-il enfin tout haut.

— Ah ! dit en gémissant le jeune porte-clefs. Vous ! »

Arthur essaya de sourire en répondant :

« Vous avez rêvé cela, John. Vous vous trompez.

— Moi, me tromper ! s’écria John. Moi ! Non, non, monsieur Clennam, ne dites pas cela. Sur toute autre chose, c’est possible ; car je n’ai pas la prétention d’être un profond observateur et je sais bien ce qui me manque. Mais me tromper, moi, sur une chose qui m’a plus ravagé le cœur que toute une cargaison de flèches sauvages. Moi, me tromper sur un point qui m’a conduit à deux doigts de la tombe… (et quelquefois je voudrais qu’il m’y eût conduit tout à fait, si la tombe n’était pas incompatible avec le débit de tabac et les sentiments de ceux à qui je dois le jour). Moi, me tromper sur une découverte qui, même en ce moment, m’oblige à tirer mon mouchoir de ma poche, ni plus ni moins qu’une grande fille, comme on dit ; et pourtant je ne vois pas pourquoi le titre de grande fille serait un terme de reproche, puisque tout cœur masculin bien constitué doit les aimer, qu’elles soient grandes ou petites ! Ne me dites pas cela, ne me dites pas cela ! »

Toujours respectable au fond, tout absurde qu’il parût à la surface, John tira en effet son mouchoir, avec cette absence sincère d’affectation et de cachotterie qu’on ne rencontre que chez un homme d’un bon naturel, lorsqu’il exhibe son mouchoir pour s’essuyer les yeux. Après les avoir essuyés et s’être permis le luxe innocent d’un sanglot et d’un reniflement, il le remit dans sa poche.

La main que John avait posé sur la poitrine d’Arthur lui avait tellement laissé là la sensation d’un coup de poing qu’il ne pouvait encore trouver rien à dire pour terminer l’entretien. Lorsque le guichetier eut remis son mouchoir dans sa poche, Arthur lui répéta qu’il admirait son désintéressement et sa fidélité affectueuse. Quant à l’impression dont il venait de soulager son esprit… (Ici John l’interrompit en disant : « Non pas une impression ! une certitude ! »)… quant à cela, ils pourraient en causer plus tard, mais, pour le moment, il s’abstiendrait, lui, d’en dire d’avantage. Il se sentait triste et fatigué ; il allait rentrer chez lui, avec la permission de John, et se retirer pour la nuit. Le porte-clefs n’y fit aucune opposition, et Clennam se traîna à l’ombre du mur jusqu’à sa chambre.

La sensation du coup qu’il venait de recevoir en pleine poitrine était encore si pénible que, dès qu’il fut débarrassé de la présence d’une vieille femme de journée très-sale qu’il trouva assise sur les marches, où elle attendait pour faire le lit du nouveau détenu, et qui lui donna à entendre qu’elle obéissait en cela aux ordres de M. Chivery… « pas l’ancien, mais son fils… » il se jeta dans le vieux fauteuil fané, se tenant la tête à deux mains, comme s’il se sentait étourdi. L’amour de la petite Dorrit ! Cela lui causait plus de trouble que toutes ses autres peines. Beaucoup plus.

La chose semblait si improbable ! L’avait-il jamais appelée autrement que son enfant, sa chère enfant ? N’avait-il pas toujours cherché à gagner sa confiance en appuyant sur la différence de leurs âges respectifs et en ne parlant de lui-même que comme d’un homme qui commence à se faire vieux ? Pourtant, qui sait ? elle ne l’avait peut-être pas trouvé si vieux qu’il voulait le paraître ; lui-même, il se rappelait bien qu’il n’avait commencé à se croire vieux que le jour où la rivière avait emporté le bouquet de roses.

Il avait les deux lettres de la petite Dorrit dans une boîte qui renfermait d’autres papiers ; il les prit et les relut. Il lui sembla, en les relisant, entendre la douce voix de celle qui les avait écrites. Elles résonnèrent à son oreille avec des inflexions pleines de tendresse auxquelles il n’était pas impossible de donner, en effet, un nouveau sens. Ce fut alors que le calme désespoir de la réponse : « Non, non, non, » qu’elle lui avait faite un soir dans cette même chambre… (cette nuit où Pancks leur avait laissé entrevoir l’aube d’un changement de fortune de la famille Dorrit, et où il avait échangé avec elle d’autres paroles qu’il devait se rappeler plus tard, dans son humiliation et sa captivité)… lui revinrent à l’esprit.

Mais, encore une fois, la chose paraissait si improbable !

En y réfléchissant, pourtant, elle le parut moins. Puis il se livra à une autre enquête assez bizarre sur l’état de son propre cœur. Dans sa répugnance à croire qu’elle aimât quelqu’un ; dans son désir d’éclaircir cette question, dans sa conviction qu’il y avait une sorte de générosité de sa part à protéger l’amour qu’elle aurait pu éprouver pour un autre… Dans tout cela n’y avait-il pas un sentiment auquel il avait imposé silence chaque fois qu’il allait éclater ? Ne s’était-il pas toujours dit qu’il ne devait jamais songer à être aimé d’elle ; qu’il ne devait pas tirer avantage de sa reconnaissance ; qu’il devait se rappeler son expérience passée afin d’éviter un nouveau danger ; qu’il devait regarder toutes ces espérances juvéniles comme des illusions du passé, aussi mortes pour lui que l’était la sœur de Chérie ; qu’il devait se tenir sur ses gardes en se répétant que le temps des amours était passé pour lui, triste et vieux qu’il était maintenant ?

Il l’avait embrassée lorsqu’il l’avait trouvée évanouie et qu’il l’avait descendue dans ses bras, le jour où elle avait été oubliée par sa famille avec une négligence si expressive. Eh bien ! l’avait-il embrassée tout à fait de la même manière que si elle eût été réveillée ? N’y avait-il pas du tout de différence ?

L’obscurité le trouva rêvant encore à toutes ces pensées. L’obscurité trouva aussi M. et Mme Plornish frappant à sa porte. Ils apportaient avec eux un panier garni d’une collection choisie de ces denrées que les Cœurs Saignants mettaient tant d’empressement à acheter et tant de lenteur à payer ; Mme Plornish pleurait. M. Plornish grommela, dans son style philosophique mais peu clair, qu’il y a des hauts, vous savez, et puis aussi des bas. Il était parfaitement inutile de demander pourquoi il y a des hauts et des bas ; ils existent, voilà tout. Il avait entendu affirmer qu’à mesure que la terre tourne… (car on sait qu’elle tourne)… le meilleur gentleman du monde doit naturellement se trouver de temps en temps sens dessus dessous, la tête en bas et les cheveux tout ébouriffés comme les autres, dans ce qu’on peut nommer l’espèce. Eh bien alors tant mieux ! c’était là l’opinion de M. Plornish. Tant mieux ! car à la première révolution de la terre, la tête de ce même gentleman reprendrait sa position naturelle et ses cheveux aussi qui redeviendraient si lisses que cela ferait plaisir à voir. Eh bien ! alors tant mieux. »

On a déjà vu que Mme Plornish n’était pas douée d’un esprit philosophique : elle ne savait que pleurer, mais, pour être moins philosophiques, ses larmes n’en étaient pas moins intelligibles. Cela tenait-il à sa douleur si sympathique, à l’esprit naturel de son sexe, à l’association des idées plus rapide chez les femmes, ou plutôt à ce qu’elles n’ont point du tout de ces associations d’idées ; ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle ne pouvait pas être plus intelligible.

« Vous auriez de la peine à me croire, monsieur Clennam, si je vous répétais tout ce que père a dit à propos de vous, commença Mme Plornish. Il en est presque malade. Quant à sa voix, depuis votre malheur, il n’en a plus du tout. Vous savez qu’il chante à ravir ; eh bien, cette après-midi, il n’a pas tant seulement pu gazouiller trois notes pour les enfants. Vous me croirez si vous voulez, mais c’est la pure vérité. »

Tout en parlant, Mme Plornish secoua la tête, s’essuya les yeux et jeta autour d’elle sur la chambre un coup d’œil rétrospectif.

« Pour ce qui est de M. Baptiste, continua Mme Plornish, je ne peux pas me figurer et encore moins m’imaginer ce qu’il va devenir en apprenant la nouvelle. Il y a longtemps qu’il serait ici, bien sûr, s’il n’avait pas été absent depuis ce matin pour l’affaire confidentielle dont vous l’avez chargé. Le zèle avec lequel il s’occupe de cette affaire, sans prendre un moment de repos, est bien fait, comme je lui ai dit (ajouta Mme Plornish, terminant son discours en italien) : poura etouna una padrona. »

Bien que Mme Plornish ne fût pas vaniteuse, elle ne se cacha pas qu’elle avait tourné cette phrase toscane avec une élégance particulière.

« Mais ce que je dis, monsieur Clennam, continua la digne femme, c’est qu’à tous les malheurs on peut toujours trouver un bon côté ; vous savez ça aussi bien que moi. Quand on regarde autour de cette chambre, il est facile de deviner quel est le bon côté du malheur d’aujourd’hui… Il faut remercier le ciel de ce que Mlle Dorrit n’est plus ici pour voir cela. »

Arthur crut reconnaître que Mme Plornish le regardait avec une expression toute particulière.

« C’est une chose dont il faut remercier le ciel, répéta Mme Plornish, que Mlle Dorrit soit bien loin. Espérons que cela l’empêchera d’apprendre la nouvelle. Si elle avait été ici, monsieur, il n’est pas douteux qu’en vous voyant ( Mme Plornish répéta ces mots…), il n’est pas douteux qu’en vous voyant, vous , dans le malheur et la peine, son bon cœur en eût trop souffert. Je suis sûre qu’il n’y a rien au monde qui pût lui faire autant de peine. »

On ne pouvait pas s’y tromper cette fois : Mme Plornish regardait Arthur bien en face, et il y avait un certain air de malice dans son émotion affectueuse.

« Oui ! reprit-elle. Et voyez un peu comme père, malgré son âge, remarque tout ce qui se passe autour de lui : il m’a dit, pas plus tard que ce soir (que l’heureuse Chaumière me démente si j’ajoute un mot à l’exacte vérité) ! il m’a dit : Marie, quel bonheur que miss Dorrit ne soit pas ici pour voir ça ! Je réponds alors à père, que je lui réponds : « Père, vous avez raison ! » Voilà (continua Mme Plornish de l’air d’un témoin qui se pique d’avoir fait en justice une déposition irréprochable), voilà ce qui s’est passé entre père et moi. Voilà la vérité et rien que la vérité. »

M. Plornish, étant d’un tempérament plus laconique, saisit cette occasion pour remarquer qu’il était temps de laisser M. Clennam à lui-même.

« Car, vois-tu, ajouta-t-il gravement, je sais ce que c’est, ma vieille. »

Il répéta plusieurs fois cette précieuse observation, comme si elle lui eût paru renfermer un grand précepte moral, et le digne couple s’éloigna bras dessus, bras dessous.

« Petite Dorrit, petite Dorrit ! » Encore, pendant des heures entières, et toujours la petite Dorrit.

Heureusement que lors même qu’il y aurait jamais eu quelque chose de vrai dans l’histoire de cet amour, ce n’était plus que de l’histoire ancienne. C’était fini, bien fini, et tant mieux. Si, en effet, elle l’avait aimé et qu’il l’eût su et qu’il se fût laissé aimer, quel chemin que celui qu’il aurait fait prendre à la chère enfant… le chemin qui devait la ramener à cette misérable prison ! Il devait se consoler en songeant qu’elle ne risquait plus d’y revenir ; qu’elle était ou serait bientôt mariée (quelques vagues rumeurs des intentions de l’ex-doyen à cet égard avaient circulé dans la cour du Cœur-Saignant à l’époque du mariage de Fanny), et que la grille de la prison était à jamais fermée maintenant au retour des éventualités embrouillées d’un temps désormais écoulé.

« Chère petite Dorrit ! »

Lorsque Arthur jetait un regard en arrière sur la triste histoire de sa propre vie, la petite Dorrit lui apparaissait toujours à l’horizon. Tout aboutissait à cette innocente image. Il la retrouvait au bout des milliers de lieues qu’il avait faites à son retour. C’est elle qui avait calmé ses inquiétudes et ses doutes d’autrefois ; elle était le centre de tout l’intérêt de son existence, l’âme de tout le bonheur que la vie avait pu lui donner encore. Sans elle que trouvait-il au dedans de lui-même et dans ses souvenirs ? rien que désolation et ténèbres.

Aussi mal à l’aise que la première fois qu’il avait couché entre ces sombres murs, il passa la nuit à tourner toutes ces pensées dans son esprit. Pendant ce temps-là M. Chivery fils dormait au contraire d’un sommeil paisible, après avoir composé et disposé (sur son oreiller) l’épitaphe que voici :

PASSANT !

RESPECTE LA TOMBE DE

JOHN CHIVERY, JUNIOR,

MORT À UN ÂGE TRÈS-AVANCÉ

QU’IL EST INUTILE DE SPÉCIFIER.

IL RENCONTRA UN RIVAL COURBÉ SOUS LE POIDS DU MALHEUR,

ET SE SENTIT TOUT DISPOSÉ

À LUI PROPOSER UN DUEL À COUPS DE POINGS ;

IL SUT VAINCRE CES SENTIMENTS AMERS,

ET SE MONTRA

MAGNANIME.

CHAPITRE XXVIII. Nouvelle apparition dans la Maréchaussée.

L’opinion de la communauté en dehors de la prison ne devint pas plus favorable à Clennam de jour en jour, et il ne se fit pas non plus d’amis dans la communauté des détenus. Trop abattu pour se mêler au troupeau de prisonniers qui se rassemblaient dans la cour afin d’oublier ensemble leurs peines ; trop réservé et trop malheureux pour prendre part aux pauvres régals de la taverne, il restait enfermé dans sa chambre et on se défiait de lui. Les uns disaient qu’il était trop fier ; d’autres déclaraient qu’il était maussade et taciturne ; d’autres le méprisaient comme un être sans courage qui se laissait écraser sous le poids de ses dettes. La communauté tout entière semblait l’éviter à cause de ces divers griefs, mais surtout pour le dernier qui impliquait une sorte de trahison domestique. Bientôt il s’abandonna tellement à sa solitude qu’il attendait, pour se promener, que les détenus rassemblés au café eussent laissé la cour en possession des femmes et des enfants.

La captivité ne tarda pas à agir sur lui. Il se sentait devenir désœuvré et indolent. Grâce à la connaissance qu’il avait acquise, dans cette chambre même, des influences délétères de la prison, il s’effraya de ces premiers symptômes. Évitant autant que possible le regard des autres hommes, évitant de s’interroger lui-même, il commença à changer très-rapidement. Le premier venu se serait aperçu tout de suite que l’ombre des murs de la prison s’épaississait déjà sur son esprit affaissé.

Un jour (il y avait environ deux mois et demi qu’il était là), tandis qu’il lisait, sans parvenir à soustraire à l’influence de la Maréchaussée même les personnages imaginaires de son livre, il entendit qu’on s’arrêtait à sa porte et qu’on frappait. Il se leva pour aller ouvrir, et une voix aimable l’accueillit d’un :

« Comment vous portez-vous, monsieur Clennam ? J’espère que ma visite ne vous importune pas ? »

C’était le brillant Mollusque attaché au secrétariat. Le jeune Ferdinand paraissait meilleur enfant et plus aimable que jamais, bien qu’il eût un air de gaieté et de liberté singulièrement déplacé dans cette misérable prison.

« Vous êtes surpris de me voir, monsieur Clennam ? dit-il en prenant le siège qu’Arthur venait de lui offrir.

— Très-surpris, je l’avoue.

— Mais pas désagréablement, je l’espère ?

— Il s’en faut de beaucoup.

— À la bonne heure. Franchement, continua le séduisant Mollusque, j’ai été très-fâché que vous pussiez vous trouver dans la nécessité de faire ici une retraite temporaire, et j’espère (ceci soit dit entre nous, de gentleman à gentleman) que nous n’y sommes pour rien, nous autres ?

— Vous autres ?

— Oui, nous tous au bureau des Circonlocutions.

— Je n’ai pas le moindre droit d’accuser de mes revers cet établissement remarquable.

— Ma parole d’honneur, dit avec vivacité le petit Mollusque, j’en suis enchanté. Je suis charmé de vous entendre faire cette déclaration. J’aurais vraiment été désolé que nous fussions pour quelque chose dans votre embarras actuel. »

Clennam assura de nouveau qu’il acquittait les agents des Circonlocutions de toute responsabilité.

« Tant mieux. Je suis heureux de l’apprendre. Je craignais au fond que nous n’eussions contribué à vous amener ici, car il faut bien avouer que nous avons parfois le malheur de réduire les gens à des extrémités de ce genre. Ce n’est pas que nous ayons la moindre idée de les y réduire, mais si les gens tiennent absolument à venir s’empêtrer chez nous… ma foi, ce n’est pas notre faute.

— Sans partager entièrement votre avis à cet égard, répondit tristement Arthur, je vous remercie de l’intérêt que vous me témoignez.

— Non, mais là, vraiment ! Je vous assure, reprit ce sans gêne de petit Mollusque, que nous sommes les êtres les plus inoffensifs du monde. Vous me direz que notre institution n’est qu’une mauvaise plaisanterie. Je ne prétends pas le contraire ; mais elle n’a pas été créée et mise au monde pour autre chose : elle ne fait donc que remplir son mandat. Vous comprenez ?

— Du tout ; je ne comprends pas.

— C’est que vous n’envisagez pas la question à son véritable point de vue, et c’est là le point essentiel. Le véritable point de vue c’est que tout ce que nous demandons au public, c’est qu’il nous laisse tranquilles ; trouvez-moi une administration qui puisse en dire autant.

— Oui, mais êtes-vous nommés là pour qu’on vous laisse tranquilles ?

— Vous avez mis le doigt dessus, répliqua Ferdinand. On n’a jamais eu d’autre but en vue. Notre ministère n’est là que pour qu’on laisse tout tranquille. C’est là le fin mot. Sans doute il y a certaines formalités à remplir, car il faut bien faire semblant d’avoir autre chose à faire ; mais ce n’est qu’une frime. Quant aux formalités, nous ne les ménageons pas, Dieu merci ! voyez plutôt toutes les formalités par lesquelles vous avez déjà passé, sans en être plus avancé.

— Pour cela, c’est vrai ! répondit Clennam.

— Eh bien, envisagez la question à son véritable point de vue, et vous verrez que… nous remplissons officiellement et consciencieusement notre mission, c’est une partie de cricket sur une petite échelle. Il y a là une armée de joueurs qui cherchent toujours à envoyer la balle aux diverses administrations du service public, et nous, nous sommes là pour arrêter la balle au passage. »

Clennam demanda ce que devenaient les joueurs ?

L’évaporé petit Mollusque répondit qu’ils se fatiguaient, qu’ils n’en pouvaient plus, que les balles qu’on leur renvoyait finissaient par leur casser bras et jambes, ou par leur briser l’échine, et qu’alors ils s’en allaient clopin-clopant, abandonnant la partie pour voir s’ils ne pouvaient pas s’amuser ailleurs.

« Et voilà pourquoi, poursuivit-il, je me félicite encore une fois de ce que nous n’avons pas contribué à vous faire occuper ici un logement provisoire. Le contraire n’aurait rien de bien étonnant, car il faut bien reconnaître que nous avons la main malheureuse avec ceux qui s’obstinent à ne pas nous laisser tranquilles. Monsieur Clennam, je suis d’une entière franchise avec vous. Je sais qu’on peut avoir confiance en vous. Je vous ai parlé sans détour dès la première fois que je vous ai rencontré, lorsque j’ai vu que vous alliez vous donner le tort de ne pas nous laisser tranquilles. Au premier abord, j’ai reconnu que vous étiez inexpérimenté et impétueux, que vous aviez… j’espère que vous ne m’en voudrez pas si j’ajoute : … par trop de simplicité ?…

— Allez toujours, je ne vous en veux pas du tout.

— Que vous aviez par trop de simplicité. Je pensai donc que ce serait grand dommage de vous laisser fourvoyer, et je suis allé jusqu’à vous insinuer (ce qui n’était pas du tout dans mon rôle officiel, mais je ne suis jamais officiel quand je peux faire autrement), qu’à votre place je chercherais un passe-temps plus récréatif. Vous n’avez pas voulu me croire et vous avez mieux aimé continuer de vous ennuyer à tout cela. Une autre fois, croyez-moi, et ne recommencez plus.

— Il n’est guère probable que j’aie l’occasion de recommencer.

— Oh que si ! Vous sortirez d’ici. Tout le monde sort d’ici. Il y a mille moyens de sortir d’ici. Seulement ne revenez pas chez nous. C’est là le second but de ma visite. Je vous en prie, ne remettez plus les pieds dans nos bureaux. Ma parole d’honneur, continua Ferdinand d’un ton plein de confiance et d’intérêt, je ne peux pas vous dire combien je serais vexé de voir que vous ne profitassiez pas de votre expérience passée pour vous épargner l’ennui de perdre votre temps avec nous.

— Et l’invention ?

— Mon cher, répliqua Ferdinand, excusez ma franchise ; mais je vous assure que personne ne se soucie de connaître votre invention, personne ne donnerait deux sous pour la connaître.

— Personne dans vos bureaux, c’est possible.

— Dans nos bureaux ni ailleurs. C’est le sort de toute invention nouvelle ; il n’y a personne qui ne se plaise à la tourner en ridicule. Vous ne vous figurez pas combien le monde tient à ce qu’on le laisse tranquille. Vous ne sauriez vous imaginer combien le génie de la nation … (veuillez excuser la tournure parlementaire de cette locution pour laquelle je vous demande grâce), combien le génie de la nation aime qu’on le laisse tranquille… Croyez-moi, monsieur Clennam, poursuivit le pétulant petit Mollusque de son ton le plus enjoué, le bureau des Circonlocutions n’est pas un de ces méchants géants contre lesquels il faut aller briser une lance ; c’est tout simplement un moulin qui broye une immense quantité de menue paille en se tournant au vent de l’opinion publique.

— Je serais bien fâché de le croire, ce serait malheureux pour tout le monde.

— Comment pouvez-vous dire cela ! Mais c’est tout le contraire. Il faut au monde de mauvaises plaisanteries, nous aimons tous les mauvaises plaisanteries : nous ne pourrions pas nous en passer. Avec quelques mauvaises plaisanteries et des coulisses bien graissées, tout va comme sur des roulettes… pourvu qu’on laisse tout tranquille. »

Après cette charmante profession de foi que les Mollusques dissimulaient sous une foule de mots d’ordre auxquels nul d’entre eux ne croyait, le chef de la nouvelle génération administrative se leva pour prendre congé. On ne pouvait rien voir de plus agréable que ses façons franches et courtoises, ni de mieux adapté aux circonstances particulières de sa visite que les airs élégants de ce gentleman accompli.

« Est-il permis de vous demander (dit-il, tandis que Clennam, sensible à la candeur et à la bonhomie de son hôte, lui donnait une poignée de main) s’il est vrai que feu Merdle, notre regretté collègue de la Chambre des communes, soit pour quelque chose dans le désagrément passager que vous subissez ici ?

— Je suis une des nombreuses dupes qu’il a ruinées. Oui.

— Il faut qu’il ait été joliment habile, » remarqua Ferdinand Mollusque.

Comme Arthur ne se sentait guère disposé à faire le panégyrique du défunt, il garda le silence.

« Une fichue canaille, s’entend, reprit l’autre ; mais terriblement habile ! C’est une justice à lui rendre. Comme il vous jetait de la poudre aux yeux ! comme il connaissait bien son monde ! comme il vous mettait dedans ! L’adroit escamoteur ! (Et on voyait qu’au fond le petit Mollusque éprouvait une admiration réelle pour le défunt.)

— J’espère, répondit Arthur, que la fin de cet intrigant et le tour qu’il a joué à ses dupes serviront de leçon aux autres.

— Mon cher monsieur Clennam, répliqua Ferdinand en riant, seriez-vous vraiment assez naïf pour entretenir un pareil espoir ? Mais le premier escroc venu qui aura le talent et les dispositions de M. Merdle réussira aussi bien que lui. Excusez-moi, mais vous avez l’air de ne pas savoir que les hommes sont comme les abeilles qui accourent dès qu’elles entendent battre la grosse caisse sur un vieux chaudron de fer-blanc. C’est là tout le secret de l’art de gouverner les hommes. Il ne s’agit que de réussir à leur persuader que le chaudron est fabriqué avec des métaux précieux ; c’est là tout le mystère ; notre regretté collègue et consorts n’ont pas eu d’autre recette. Sans doute, on pourrait trouver çà et là, ajouta poliment Ferdinand, des cas exceptionnels où des gens ont été trompés par d’autres raisons qui leur paraissaient excellentes : je pourrais en citer un exemple sans aller bien loin, mais l’exception ne fait que confirmer la règle. Allons ! bonjour ! J’espère que lorsque j’aurai le plaisir de vous revoir, le soleil aura dissipé ce nuage éphémère. Ne faites pas un pas de plus, je vous en prie. Je connais parfaitement le chemin. Bonjour ! »

Sur ce, le meilleur et le plus élégant des Mollusques descendit l’escalier, traversa la loge en fredonnant un air d’opéra, remonta à cheval dans la cour extérieure pour aller rejoindre son noble parent, qui l’attendait pour lui fournir quelques renseignements dont il avait besoin afin de répondre victorieusement à des gens de rien qui allaient se permettre d’interpeller le Mollusque sur leur système administratif.

En sortant, il dut se croiser avec M. Rugg qui entrait, car une ou deux minutes plus tard, le visage rougeaud de ce gentleman, pareil à celui d’un Phébus sur le retour, brillait à la porte d’Arthur.

« Comment vous portez-vous, monsieur ? demanda l’homme de loi. Puis-je faire quelque chose pour vous aujourd’hui ?

— Non, je vous remercie. »

Le plaisir que causaient à M. Rugg les embarras financiers d’un client ressemblait assez au bonheur qu’éprouve une maîtresse de maison devant des bocaux de cornichons ou des pots de confitures qu’elle vient de remplir, ou bien encore au plaisir que ressent une blanchisseuse en face d’une lessive abondante, un boueur devant un tombereau bien chargé ou tout autre industriel devant une masse d’affaires qui intéressent son métier.

« Je passe ici tous les jours, monsieur ; dit le jurisconsulte d’un ton allègre, pour voir si quelque créancier retardataire continue de se présenter au greffe pour faire valoir ses droits contre vous. Et il n’en manque pas, monsieur ; ils viennent en foule, comme nous pouvions nous y attendre. »

Il insista dans cette remarque, comme s’il y avait de quoi se féliciter, en se frottant les mains et hochant la tête.

« En foule, monsieur, répéta M. Rugg, comme nous pouvions raisonnablement nous y attendre. Ils pleuvent de tous côtés. Je ne vous importune plus guère à présent de mes visites, lorsque je passe par ici, parce que je sais que vous ne vous souciez pas de voir du monde, et que vous me feriez prévenir par M. Chivery si vous aviez besoin de me parler. Mais cela ne m’empêche pas de venir à peu près tous les jours. Le moment serait-il mal choisi pour vous adresser une observation ? demanda M. Rugg d’un ton câlin.

— Du tout, du tout ; autant maintenant qu’en tout autre moment.

— Hem !… L’opinion publique s’est beaucoup occupée de vous, monsieur.

— Je n’en doute pas.

— Ne serait-il pas à propos, monsieur, continua M. Rugg avec une éloquence encore plus insinuante, de faire enfin une légère concession à l’opinion publique ? D’une manière ou d’une autre, nous lui faisons tous des concessions. Le fait est que nous y sommes bien obligés.

— Je ne puis me réhabiliter dans l’opinion publique, monsieur Rugg, je n’ai pas le droit de l’espérer.

— Allons donc, monsieur Clennam ! Il en coûte fort peu pour obtenir d’être transféré d’ici à la prison du King’s-Bench , et si l’opinion publique s’étonne que vous n’essayiez pas, ma foi… je ne vois vraiment…

— Il me semble que vous avez reconnu vous-même, monsieur Rugg, interrompit Arthur, quand je vous ai communiqué ma résolution à cet égard, que c’est simplement une affaire de goût.

— Certainement, monsieur, certainement. Mais est-ce de bon goût ? Permettez-moi de vous demander si c’est de bon goût ? Voilà la question… (L’éloquence de M. Rugg était d’une douceur si persuasive qu’elle en devenait pathétique…) J’allais presque dire : est-ce même un bon sentiment ? Votre faillite, monsieur, n’est pas une petite affaire, et vous déroger à son importance en vous laissant claquemurer dans une méchante prison où un homme peut se faire coffrer pour une misérable banqueroute de quelques pence : n’est-ce pas manquer de dignité ? je le crois, pour ma part, et je ne saurais vous dire, monsieur, combien de personnes m’en ont déjà parlé dans le même sens. On m’en faisait encore l’observation pas plus tard qu’hier au soir, dans une taverne fréquentée par ce que j’aurais appelé l’élite des gens de loi, si moi-même je n’en étais pas une pratique assidue. On m’en faisait l’observation d’une manière qui a produit sur moi un effet désagréable. J’en étais blessé pour vous. Ce matin encore, à déjeuner, ma fille (ce n’est qu’une femme, direz-vous ; mais cependant elle comprend bien ces choses-là : elle en a même une certaine expérience personnelle, en sa qualité de plaignante dans le procès Rugg contre Bawkins ), ma fille, dis-je, m’en exprimait sa vive surprise… sa vive surprise. Or, devant de pareils faits et considérant que personne ne saurait se mettre au-dessus de l’opinion publique, une légère concession à cette opinion ne serait-elle pas… voyons, monsieur, je ne veux pas pousser le raisonnement trop loin… ne serait-elle pas au moins une preuve d’amabilité ? »

Arthur s’était remis à rêver à la petite Dorrit et la question de M. Rugg demeura sans réponse.

« Quant à moi, monsieur, poursuivit M. Rugg, qui en tira la conclusion que son éloquence avait réduit Clennam à un état d’hésitation, j’ai pour principe de ne jamais songer à mes propres intérêts lorsqu’il s’agit des inclinations d’un client. Mais, connaissant votre obligeance, je répète que je désire vivement vous voir transférer à la prison de King’s-Bench . Votre faillite a fait du bruit, elle met en vue ceux qui sont chargés de la mener à bonne fin. Vous me poserez mieux vis-à-vis de mes collègues et de ma clientèle, si vous consentez à changer de prison. Ce n’est pas que cette considération doive vous influencer en rien, monsieur, c’est tout bonnement une réflexion que je vous soumets. »

La solitude et la tristesse avaient déjà rendu le prisonnier si distrait, et sa pensée, emprisonnée entre les murs lugubres de la geôle, était déjà si habituée à ne causer qu’avec une seule petite figure silencieuse, qu’il eut à secouer une espèce de torpeur avant de pouvoir regarder M. Rugg, se rappeler le fil de son discours et répondre vivement :

« Ma résolution est toujours la même et rien ne la changera. Ne me parlez plus de cela, je vous prie, ne m’en parlez plus ! »

M. Rugg répliqua, sans pouvoir cacher qu’il se sentait piqué au vif et mortifié :

« Oh ! fort bien, monsieur ; je reconnais que mes fonctions ne m’autorisent pas à vous importuner plus longtemps à ce sujet. Mais vraiment, lorsque j’entends observer dans plusieurs sociétés (des sociétés très comme il faut) qu’un étranger peut faire ce qu’il lui plaît, mais qu’il est indigne d’un véritable Anglais de rester dans la prison de la Maréchaussée lorsque les glorieuses libertés conquises par ses ancêtres lui permettent d’habiter une prison plus distinguée, j’ai cru pouvoir m’écarter un peu de la ligne étroite qui m’est tracée par les devoirs de ma charge, pour répéter à mon client les observations d’un public judicieux. Personnellement, je n’émets aucune opinion à cet égard.

— À la bonne heure, fit Arthur.

— Oh ! non ; personnellement je n’ai aucune opinion à ce sujet : autrement, j’aurais regretté, il y a quelques minutes, de voir un de mes clients recevoir, dans un endroit comme celui-ci, la visite d’un gentleman de noble famille, monté sur un cheval pur sang, mais j’ai senti que cela ne me regardait pas ; autrement, peut-être aussi, aurais-je désiré de pouvoir dire à un autre gentleman (qui a l’allure d’un militaire et qui attend encore dans la loge) que mon client n’a jamais eu l’intention de rester ici, et qu’il est sur le point d’élire un domicile plus convenable. Mais il est clair qu’un homme de loi n’est qu’une machine, et que cela ne me regarde pas. Votre bon plaisir est-il de voir ce gentleman, monsieur ?

— Un gentleman qui demande à me voir, dites-vous ?

— En effet, j’ai pris la liberté de vous le dire, bien que ça ne rentre pas dans mes attributions. Ayant entendu dire, par hasard, que j’étais votre homme d’affaires, ce gentleman a voulu attendre que j’eusse rempli près de vous ma courte mission. Par bonheur, ajouta M. Rugg d’un ton plein de sarcasme, je n’ai pas poussé l’indiscrétion jusqu’à demander le nom de ce visiteur.

— Il faut sans doute que je le voie, soupira Clennam avec lassitude.

— Alors, votre bon plaisir est de le recevoir, monsieur ? répéta M. Rugg. Suis-je autorisé par vous à donner cette réponse au gentleman, en repassant par la loge ? Oui ? Merci, monsieur. Je vous souhaite le bonjour. »

Et il partit, effectivement, d’un air de mauvaise humeur.

Le gentleman à l’allure militaire avait si peu réussi à éveiller la curiosité d’Arthur dans la situation d’esprit où il était, et dans les sombres préoccupations qui obsédaient son esprit, qu’il avait presque oublié déjà la visite annoncée, lorsqu’un bruit de pas retentit lourdement sur l’escalier et vint le tirer de sa rêverie. Le visiteur ne paraissait pas gravir les marches avec beaucoup de vivacité ou d’empressement, mais on eût dit qu’il cherchait à faire exprès un tapage qu’il voulait rendre insultant. Il ne fut pas plus tôt sur le palier, que Clennam cherchait à se rappeler où il avait déjà entendu un pas semblable, sans pouvoir y réussir. Au reste, il n’eut guère le temps de réfléchir ; un coup de poing donné à la porte l’ouvrit toute grande, et sur le seuil, il aperçut Blandois, ce Blandois dont la disparition lui avait causé tant d’inquiétudes.

« Salve , camarade de prison ! s’écria Blandois. Vous voulez me voir, à ce qu’il paraît ? Me voici ! »

Avant qu’Arthur, indigné et surpris, eût eu le temps de lui répondre, Cavalletto suivit de près, et derrière lui, M. Pancks. Ni l’un ni l’autre n’avaient visité la prison depuis que Clennam habitait cette chambre. M. Pancks, respirant avec bruit, se glissa vers la croisée, posa son chapeau par terre, passa dans ses cheveux les doigts de ses deux mains, puis se croisa les bras comme un homme qui se repose après une longue journée de travail. Baptiste, sans jamais quitter des yeux le compagnon de geôle dont il avait si grand’peur autrefois, s’assit tout doucement sur le parquet, le dos appuyé contre la porte, se tenant par les malléoles, dans l’attitude enfin (sauf qu’il ressemblait plutôt à un chien d’arrêt qu’à un homme qui a peur) où nous l’avons vu au début de ce livre, assis devant le même homme, par une chaude matinée, dans l’ombre plus sinistre de la prison de Marseille.

« Voilà deux imbéciles, continua M. Blandois, ci-devant Lagnier, ci-devant Rigaud, qui m’ont dit que vous désiriez me voir, camarade. Eh bien, me voici ! »

Jetant derrière lui un regard dédaigneux sur le lit qui, le jour, se transformait en commode, il s’y appuya sans ôter son chapeau, prit ses aises et se tint, d’un air provoquant, les mains dans ses goussets.

« Vilain oiseau de mauvais augure, s’écria Arthur, vous avez fait exprès de jeter un horrible soupçon sur la maison de ma mère. Pourquoi cela ? Qu’est-ce qui a pu vous suggérer cette idée diabolique ? »

M. Rigaud, après avoir froncé un instant les sourcils, se mit à rire.

« Écoutez donc ce noble gentilhomme ! Venez, tout le monde, écouter cet enfant de la vertu ! Ah çà ! prenez garde, prenez garde. Il est possible, mon ami, que votre vivacité soit un peu compromettante. Sacrebleu ! c’est que ça se pourrait bien !

— Signore ! interrompit Cavalletto, s’adressant aussi à Arthur, pour commencer, écoutez-moi ! Vous m’avez donné l’ordre de trouver ce Rigaud… n’est-il pas vrai ?

— C’est vrai.

— Je commence donc, conséquemmentalement… ( Mme Plornish aurait été très-peinée de voir, entre autres erreurs de linguistique commises par son élève d’anglais, l’obstination de Baptiste à prolonger indéfiniment la queue des adverbes)… par aller parmi mes compatriotes. Je leur demande des nouvelles des Italiens récemmentalement arrivés à Londres ; puis je vais parmi les Français, puis parmi les Allemands. Ils me disent tout ce qu’ils savent. Mais !… personne ne peut rien m’apprendre de lui, du Rigaud que je cherche. À quinze reprises différentes, dit Cavalletto étendant trois fois le bras gauche et ouvrant trois fois la main avec tant de rapidité, qu’on avait peine à suivre le geste du regard, je demande après lui dans tous les endroits où se réunissent les étrangers, et quinze fois (Baptiste répète le même geste rapide) l’on ne peut rien me dire. Mais !… »

Tandis qu’il appuyait d’une façon tout italienne sur la syllabe mais ! il secoua l’index de sa main droite en arrière légèrement et avec beaucoup de précaution.

« Mais !… après avoir longtemps attendu sans pouvoir découvrir s’il est ici, à Londres, quelqu’un me parle d’un soldat en cheveux blancs… Eh ! eh !… non pas des cheveux comme ceux que vous lui voyez là… des cheveux blancs… qui loge dans un certain endroit secrètementalement ; mais !… qui quelquefois, après dîner, sort un peu pour fumer sa pipe. Il faut avoir de la patience, comme on dit en Italie, où on a tant besoin d’en avoir. Je prends donc patience ; je demande où est ce certain endroit ? L’un croit que c’est par ici, un autre dit que c’est par là : Eh bien, ce n’est ni par ici ni par là. J’attends patientissementalement ; enfin je trouve l’endroit. Alors je guette ; alors je me cache, jusqu’à ce qu’enfin il sort pour fumer sa pipe. C’est bien en effet le vieux soldat en cheveux gris qu’on m’avait annoncé… Mais… (un temps d’arrêt très-marqué et un mouvement très-significatif de gauche à droite et de droite à gauche, de l’index ramené derrière la tête)… c’est aussi l’homme que vous voyez là. »

Chose étonnante ! Sous l’empire de ses vieilles habitudes de soumission envers l’homme qui avait jeté sur lui le grappin , Baptiste, même encore en ce moment, lui avait adressé une sorte de salut en le montrant du doigt.

« Eh bien, signore ! acheva-t-il en se tournant de nouveau vers Arthur, j’ai attendu une bonne occasion. J’ai écrit à signor Panco… ; (cette nouvelle forme de son nom parut rajeunir M. Pancks)… de venir m’aider. J’ai montré notre Rigaud, à sa fenêtre, à signor Panco, qui le guettait souvent pendant le jour. La nuit, je me couchais non loin de la porte de la maison ; enfin, nous sommes entrés seulement aujourd’hui, et le voilà ! Comme il n’a pas voulu se monter en présence de l’illustre avocat… titre honorifique sous lequel Baptiste désignait M. Rugg… nous avons attendu tous les trois en bas, et signor Panco a monté la garde dans la rue. »

Vers la fin de ce récit, Clennam avait dirigé son regard vers l’impudent et sinistre visage du sieur Blandois. Lorsque les yeux de ce personnage rencontrèrent ceux d’Arthur, on vit le nez s’abaisser sur la moustache et la moustache se relever sous le nez. Quand ce nez et cette moustache eurent repris ensuite leur position habituelle, M. Rigaud fit claquer ses doigts cinq ou six fois, se penchant en avant pour diriger ce geste vers Clennam, comme si chaque claquement eût été un projectile palpable qu’il lui lançait à la figure.

« Maintenant, monsieur le philosophe ! s’écria Blandois, me direz-vous ce que vous me voulez ?

— Je veux savoir, répliqua Clennam sans chercher à déguiser son dégoût, comment vous osez faire planer une accusation d’assassinat sur la maison de ma mère ?

— Oser ! Ho ! ho ! Entendez-vous cela, vous autres ? Oser ? ah ! vraiment ! Par l’enfer, mon petit garçon, je vous trouve bien impudent !

— Je veux détruire ces odieux soupçons continua Clennam. On vous mènera là-bas pour vous faire voir. Je veux aussi savoir ce qui vous a conduit dans cette maison, le soir où j’ai eu si bonne envie de vous jeter du haut en bas de l’escalier. Oh ! vous avez beau froncer les sourcils en me regardant. Je vous connais assez pour savoir que vous n’êtes qu’un fanfaron et un poltron. Ce triste séjour ne m’a pas assez abattu pour m’empêcher de vous dire une vérité si simple et que vous savez si bien. »

Blandois pâlit jusqu’aux lèvres, se caressa la moustache et murmura :

« Par l’enfer, mon petit garçon, vous êtes un peu compromettant pour madame votre respectable mère ! »

Puis il parut un instant indécis ; mais son irrésolution ne dura pas longtemps. Il s’assit avec un geste de crânerie menaçante en disant :

« Faites-moi donner une bouteille de vin. On trouve du vin dans cette baraque. Envoyez un de ces imbéciles me chercher une bouteille de vin. Je ne parle pas avant d’avoir quelque chose à boire. Allons ! oui ou non ?

— Allez chercher ce qu’il demande, Cavalletto, dit Arthur d’un ton de mépris, et il tira l’argent de sa poche.

— Et que ce soit du porto, entends-tu, brute de contrebandier ! ajouta M. Rigaud. Je ne bois que du porto-porto ! »

Cependant, comme cette brute de contrebandier annonçait formellement par un geste de son index éloquent qu’il ne voulait pas quitter son poste, signor Panco offrit de se charger de cette commission. Il ne tarda pas à revenir avec une bouteille de porto ; seulement, selon une coutume de l’endroit basée sur l’absence traditionnelle de tire-bouchons parmi les insolvables (les pauvres diables manquaient de bien autre chose), elle se trouvait déjà débouchée par le débit.

« Allons, imbécile ! un grand verre, » dit Rigaud.

Signor Panco posa devant Rigaud le verre demandé, mais non sans éprouver un désir bien évident de le lui jeter à la tête.

« Ah ! ah ! reprit Rigaud d’un ton vantard, un gentilhomme est toujours un gentilhomme, que diable ! Un gentilhomme a bien le droit de se faire servir, je présume ? C’est dans mon caractère, à moi, de me faire servir ! »

Il remplit son verre à moitié tandis qu’il parlait, et il l’avait déjà avalé qu’il parlait encore.

Traduction par IA · Original