Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
— Vous êtes beaucoup trop occupé pour cela. Mais savez-vous que, pour un homme aussi criblé d’affaires, la perte de l’appétit est une chose sérieuse ? Il ne faut pas vous laisser tomber malade.
— Oh ! je me porte très-bien, répondit M. Merdle après y avoir réfléchi un peu. Je ne suis pas plus mal qu’à l’ordinaire. Je me porte assez bien. Je n’ai pas du tout besoin de mieux me porter. »
Le grand esprit du siècle, fidèle à sa réputation d’homme qui n’a que fort peu de chose à dire, et qui ne le dit pas sans peine, redevint muet. Mme Sparkler commençait à se demander si le grand esprit n’allait pas bientôt leur tirer sa révérence.
« Je parlais de pauvre papa au moment où vous êtes entré, monsieur.
— Vraiment ? Curieuse coïncidence, remarqua M. Merdle. »
Fanny ne voyait pas du tout la coïncidence, mais elle se crut obligée de soutenir la conversation.
« Oui, j’étais en train de dire à Edmond que la maladie de mon frère avait retardé l’examen et le règlement des affaires de papa.
— Oui, oui, il y a eu un retard.
— Ce n’est pas que cela tire à conséquence, ajouta Fanny.
— Non, répliqua le banquier après avoir examiné la corniche de la partie du plafond qui se trouvait en face de lui, ce n’est pas que cela tire à conséquence.
— Mon seul désir, continua Mme Sparkler, c’est que Mme Général ne reçoive rien.
— Elle ne recevra rien, » dit M. Merdle.
Fanny fut enchantée de lui entendre exprimer cette opinion. Le grand capitaliste, après avoir jeté un second coup d’œil dans les profondeurs de son chapeau, comme s’il croyait apercevoir quelque chose tout au fond, passa les doigts dans ses cheveux, et annexa à sa première assertion ces paroles justificatives :
« Oh ! mon Dieu, non ! du tout ! Elle n’aura rien. Que voulez-vous qu’elle ait ? »
Comme ce sujet de conversation paraissait épuisé et que M. Merdle ne l’était pas moins, Fanny demanda au millionnaire s’il allait prendre Mme Merdle et la voiture avant de rentrer ?
« Non, répondit le banquier, je m’en retournerai par le chemin le plus court et je laisserai Mme Merdle (le grand homme examina la paume de sa main, comme pour y lire sa bonne aventure)… se tirer d’affaire toute seule. Elle n’est pas empruntée, elle n’aura besoin de personne.
— C’est probable, » dit Mme Sparkler.
Un long silence succéda à cette remarque. Fanny, s’enfonçant de nouveau parmi les coussins de son canapé, ferma les yeux et leva les sourcils, comme pour dire encore une fois adieu aux choses de ce bas monde.
« Mais, avec tout ça, reprit M. Merdle, je vous fais perdre votre temps et le mien. Je voulais seulement vous dire un petit bonsoir en passant, vous savez ?
— Charmée, je vous assure.
— À présent, je m’en vais, ajouta M. Merdle en se levant. À propos, pourriez-vous me prêter un canif ?
— La drôle de chose, comme le remarqua Fanny en souriant, de voir une femme dont la paresse avait tant de peine à se décider à écrire un simple billet, prêter quelque chose à un homme d’affaires comme M. Merdle ! N’est-ce pas bien étrange ? »
— C’est vrai. Mais j’ai besoin d’un canif, et je sais que vous avez plusieurs petits nécessaires bien garnis de ciseaux, de pinces, etc. On vous le rapportera demain.
— Edmond, vous allez ouvrir (mais prenez bien garde de rien casser ; vous êtes si maladroit !) la boîte de nacre que vous voyez sur mon petit guéridon, et donnez à M. Merdle le canif à manche de nacre.
— Merci, interrompit le millionnaire ; mais je crois que je préférerais un manche plus foncé.
— En écaille ?
— Merci ; oui. Je crois que j’aime mieux cela. »
Edmond fut donc chargé d’ouvrir le nécessaire d’écaille, et de remettre à son beau-père le canif demandé. Lorsqu’il eut exécuté cette commission, Mme Sparkler dit d’un ton fort gracieux au grand esprit :
« Si vous y faites une tache d’encre, je vous pardonne d’avance.
— Je vous promets de ne pas y faire de tache, » reprit M. Merdle.
L’illustre visiteur tendit alors sa manche à Mme Sparkler, dont la main (poignet, bracelet et tout) se trouva un instant ensevelie sous le vaste parement. Quant à la main du banquier, impossible de deviner où elle était allée, car Fanny ne le sentit pas plus que si elle eût eu affaire à un vétéran sans bras de Chelsea, ou à un invalide manchot de Greenwich.
Parfaitement convaincue, au moment où le millionnaire disparaissait derrière la porte, que ce dimanche était le jour le plus long que personne eût jamais eu à passer, et qu’il n’existait pas au monde une femme pourvue de quelques charmes qui fût aussi assommée par des crétins et des idiots, Fanny s’avança sur le balcon pour respirer un peu. Ses yeux se couvrirent de larmes de dépit, à travers lesquelles elle crut voir le célèbre M. Merdle, qui remontait la rue, sauter, valser et tournoyer comme s’il eût été possédé par cinq cent mille diables.
CHAPITRE XXV. Le maître d’hôtel se démet de ses pouvoirs.
Ce jour-là Mme Merdle dînait chez le savant médecin. L’Honneur du barreau était là dans tout son éclat. Ferdinand Mollusque était là, plus aimable que jamais. La vie humaine avait peu de sentiers inconnus au docteur, qui en visitait les sombres mystères, plus souvent même que la Crème de l’épiscopat. Londres ne manquait pas de grandes dames qui raffolaient de ce cher docteur, ma toute belle, et le proclamaient l’homme le plus charmant et le plus adorable du monde. Mais peut-être auraient-elles reculé d’horreur de se trouver si près de lui, si elles avaient su quels spectacles ce regard rêveur venait de contempler, à quels chevets ce visage calme et pur venait de se pencher, quels seuils il avait franchis tout à l’heure. Heureusement notre honnête docteur n’était pas homme à emboucher la trompette en son honneur, ni à la faire emboucher par d’autres. Il voyait et entendait bien des choses étranges, il passait sa vie au milieu de contradictions morales difficiles à expliquer ; mais l’égalité de sa compassion pour tous n’en était pas plus troublée que celle du divin guérisseur de tous les maux. Il allait comme la pluie, dit l’Écriture, parmi les bons et les méchants, faisant tout le bien qu’il pouvait, sans le proclamer dans la synagogue et sans le tambouriner dans les carrefours.
Comme un homme qui a appris à connaître ses semblables (si peu disposé qu’il soit à faire parade de sa science) ne saurait manquer d’inspirer l’intérêt qui se rattache à tant d’expérience, le docteur était un homme attrayant. Les beaux gentlemen et les jolies dames qui ignoraient les secrets du cher docteur et qui en auraient perdu l’esprit (je suppose qu’ils en avaient à perdre) s’il avait eu le malheur de leur dire : « Venez contempler une seule fois ce que je vois tous les jours, » convenaient eux-mêmes du plaisir qu’on avait à le voir. Partout où il allait, on était sûr au moins de trouver quelque chose de réel. Et un demi-grain de réalité, ainsi qu’une faible dose d’autres produits naturels également rares, suffit pour donner de la saveur à une énorme quantité de liquide délayant.
Aussi, aux petits dîners du médecin, les convives se montraient-ils sous un jour moins artificiel que partout ailleurs. Ils se disaient, peut-être sans le savoir :
« Voici un homme qui nous connaît en réalité pour ce que nous sommes, qui pénètre chaque jour chez nous quand nous n’avons encore ni fard ni perruque, qui entend nos divagations, qui lit nos véritables sentiments sur nos traits, lorsque nous n’exerçons plus aucun contrôle sur notre esprit ni sur notre physionomie. Nous ferons donc aussi bien chez lui de nous rapprocher un peu de la réalité, car il nous a devinés, et nous ne sommes pas de force à lutter contre lui. »
Les convives du docteur devenaient donc presque naturels en prenant place autour de sa table.
La connaissance que l’Honneur du barreau avait de cette masse de jurés, qu’on nomme l’humanité, était aussi pénétrante qu’un rasoir ; mais, en général le rasoir est un instrument assez difficile à manier, et le simple et brillant scalpel du docteur était d’un usage bien plus général. L’Honneur du barreau connaissait à fond et la bêtise, et la fourberie, et la friponnerie des hommes ; mais s’il avait accompagné le docteur dans ses visites, il en aurait su plus long en huit jours de temps sur leurs tendresses et leurs dévouements, qu’en siégeant trois quarts de siècle dans toutes les cours et toutes les assises du pays. L’Honneur du barreau soupçonnait vaguement ce genre de supériorité, et peut-être y songeait-il avec plaisir (car, si le monde n’était en effet qu’un vaste tribunal, la trompette des vacances éternelles ne saurait sonner trop tôt). Il avait donc pour le docteur tout autant de sympathie et de respect que les autres.
L’absence de M. Merdle laissa son siège vide à ce dîner ; mais comme il serait resté aussi muet que le spectre de Banquo s’il s’était trouvé au rendez-vous, on ne perdit pas grand’chose à ne pas l’avoir. L’Honneur du barreau, qui continuait à becqueter par-ci, par-là, dans Westminster-Hall, des petits bouts de renseignements dépareillés, à peu près comme eût fait un corbeau qui aurait passé son temps dans ce temple de la chicane, avait récemment ramassé pas mal de vagues rumeurs qu’il s’empressait de laisser échapper de son bec pour essayer de quel côté tournait le vent de la pairie Merdle. Il échangea quelques paroles avec Mme Merdle à ce sujet, se glissant vers cette dame avec son plus beau salut, comme on pense bien, à l’usage des grands jurys, et son binocle persuasif.
« Depuis quelque temps, commença l’Honneur du barreau, je connais un oiseau (et à l’air malicieux qu’il se donna, on devait croire que ce ne pouvait être qu’une pie) qui est venu nous conter au barreau, dans le tuyau de l’oreille, qu’on va bientôt voir s’augmenter le nombre des personnages titrés de ce royaume.
— Vraiment ? répondit Mme Merdle.
— Oui, vraiment, répéta l’Honneur du barreau, est-ce que l’oiseau n’en a rien glissé dans le tuyau d’une autre oreille… d’une adorable petite oreille ? »
L’Honneur du barreau lança un regard très-expressif vers celle des boucles d’oreilles de Mme Merdle qui se trouvait la plus rapprochée de lui.
« Est-ce de la mienne que vous voulez parler ? demanda Mme Merdle.
— Lorsque j’emploie le mot adorable , c’est toujours vous que je veux dire.
— Et moi, je crois que vous ne pensez jamais un mot de ce que vous dites, remarqua Mme Merdle (mais, après tout, elle n’avait pas l’air fâché le moins du monde).
— Oh ! quelle cruelle injustice !… Mais l’oiseau ?
— Vous savez que personne n’est moins au courant des nouvelles que moi, remarqua Mme Merdle se drapant avec nonchalance dans sa forteresse. De quoi s’agit-il ?
— Quel admirable témoin vous feriez ! s’écria l’Honneur du barreau. Aucun jury (ou bien il faudrait que ce fût un jury d’aveugles) ne saurait vous résister, quand même vous viendriez déposer tout de travers… Mais vous vous en tireriez si bien !
— Pourquoi cela, flatteur que vous êtes ? » demanda Mme Merdle en souriant.
L’Honneur du barreau balança trois ou quatre fois son lorgnon entre lui et la Poitrine, comme l’équivalent d’une réponse folâtre, et poursuivit de son ton le plus insinuant :
« Quel nom devrai-je donner à la plus élégante, la plus accomplie et la plus charmante de toutes les femmes, dans quelques semaines, peut-être dans quelques jours d’ici ?
— L’oiseau ne vous a donc pas dit tout ? répliqua Mme Merdle. Eh bien ! demandez-le lui demain, je vous en prie, et vous viendrez me dire ce qu’il vous aura répondu. »
Puis vint un chapelet de plaisanteries pareilles entre ces deux habiles interlocuteurs ; mais l’Honneur du barreau, malgré son adresse, en fut pour ses frais. Le docteur, reconduisant Mme Merdle jusqu’à sa voiture et causant avec elle, tandis qu’elle mettait son manteau, demanda à son tour des renseignements, mais sans détour, avec la franchise qui lui était habituelle.
« Oserai-je vous demander ce qu’il y a de vrai dans ce qu’on dit de Merdle ?
— Mon cher docteur, répondit Mme Merdle, vous m’adressez justement là une question que j’étais presque tentée de vous faire.
— À moi ? Et pourquoi à moi ?
— D’honneur, je crois que M. Merdle a plus de confiance en vous qu’en qui que ce soit.
— Au contraire, il ne me confie absolument rien, même comme à son médecin. Vous savez ce qu’on dit, dans tous les cas ?
— Naturellement. Mais vous connaissez M. Merdle ; vous savez combien il est taciturne et réservé. Je vous assure que j’ignore absolument si ces bruits sont fondés ou non. Je désire qu’ils soient vrais : pourquoi vous le cacherais-je ? Vous le devineriez bien sans que je vous le disse.
— C’est clair.
— La nouvelle est-elle vraie en tout ou en partie ? Est-elle tout à fait fausse ? Je n’en sais rien, et je ne connais pas de position plus déplaisante, je dirai même de position plus absurde ; mais vous connaissez M. Merdle, et cela ne vous étonnera pas. »
Le docteur, en effet, ne parut pas étonné ; il mit Mme Merdle dans sa voiture et lui souhaita le bonsoir. Il se tint un moment sur le seuil, suivant d’un regard tranquille l’élégant équipage qui s’éloignait. Lorsqu’il eut regagné le salon, les autres invités ne tardèrent pas à prendre congé et il resta seul. Comme il aimait beaucoup à lire, et toute espèce de livres (il ne cherchait pas du tout à s’excuser de cette faiblesse), il s’assit et commença à lire.
L’horloge qui se trouvait sur son bureau marquait minuit moins quelques minutes, lorsqu’un coup de sonnette attira son attention. C’était un homme d’habitudes fort simples ; il avait déjà envoyé coucher ses domestiques, et force lui fut d’aller ouvrir lui-même. Il descendit donc et trouva à la porte un homme tête nue, sans habit, les manches de chemise relevées et roulées jusqu’à l’épaule. Au premier abord, il crut que cet individu venait de se battre, d’autant plus qu’il paraissait agité et essoufflé. Mais un second coup d’œil lui montra que son visiteur était extrêmement propre, et que le négligé de sa toilette n’indiquait d’ailleurs aucun désordre.
« Monsieur, je viens de l’établissement des bains chauds, ici près, dans la rue voisine.
— Et que puis-je faire pour les bains chauds ?
— Seriez-vous assez bon pour venir tout de suite, monsieur ? Tenez, voici ce que nous avons trouvé sur la table. »
Il remit au docteur un morceau de papier. Celui-ci, l’ayant examiné, y lut son nom et son adresse tracés au crayon. Il regarda l’écriture de plus près, regarda de nouveau le messager, prit son chapeau à un portemanteau, mit la clef de la porte dans sa poche et s’éloigna d’un pas rapide.
Lorsqu’ils arrivèrent à la maison des bains, tous les gens de la maison guettaient leur arrivée à la porte ou allaient et venaient dans les couloirs.
« Priez tout le monde de se tenir à l’écart, dit le docteur au maître de la maison ; et vous, ajouta-t-il en s’adressant au messager, montrez-moi le chemin. »
Le garçon le conduisit jusqu’au bout d’une avenue de cabinets et s’arrêtant devant une porte ouverte à l’extrémité du couloir, regarda derrière la porte. Le docteur, qui le suivait de près, regarda aussi derrière la porte, comme lui.
On voyait dans le coin une baignoire dont on avait épuisé l’eau. Couché là comme dans un tombeau ou dans un sarcophage, recouvert à la hâte d’un drap et d’une couverture, était le cadavre d’un homme mal bâti, avec une tête obtuse, des traits ignobles, communs et grossiers. On avait ouvert un vasistas afin de laisser échapper la vapeur dont le cabinet était plein : elle s’était condensée en gouttes épaisses qui coulaient le long des murs et le long de ce visage et de ce corps immobile. Le cabinet conservait encore une température assez élevée, la baignoire n’avait pas eu le temps de se refroidir ; mais le visage et le corps du baigneur laissaient à la main une sensation de moiteur gélatineuse. Le fond de la baignoire de marbre blanc était veiné d’un rouge terrible. Sur une tablette voisine on voyait une bouteille vide qui avait contenu du laudanum, et un canif à manche d’écaille… taché mais, non avec de l’encre.
« Séparation de la jugulaire… mort rapide… il y a au moins une demi-heure qu’il est mort. »
L’écho des paroles du docteur parcourut les couloirs et les cabinets, et toute la maison, tandis qu’il se redressait après s’être penché pour atteindre le fond de la baignoire et trempait ses mains dans une eau que l’on vit se veiner de rouge comme le marbre blanc avant de se confondre en une seule nuance.
Le regard du médecin se dirigea alors vers les vêtements restés sur le divan, puis vers une montre, une bourse et un portefeuille qui se trouvaient sur la table. Un billet non cacheté qui sortait à moitié du portefeuille, fixa ensuite son attention. Il le regarda, le toucha, le tira un peu d’entre les feuilles du carnet, et dit d’un ton calme : « Ce billet m’est adressé, » l’ouvrit et le lut.
Il n’avait aucun ordre à donner. Les gens de la maison savaient bien ce qu’ils avaient à faire. On s’empressa d’avertir les autorités compétentes, qui prirent possession du défunt et de ce qui lui avait appartenu, comme vous prendriez possession d’un colis à votre adresse, sans plus d’agitation ni d’émotion qu’on n’en témoigne d’ordinaire pour remonter une pendule. Le docteur fut heureux de sortir pour aller respirer l’air frais de la nuit ; il s’assit même un moment, en dépit de sa grande expérience, sur les marches de la première maison venue, car il se sentait mal à son aise.
L’Honneur du barreau demeurait dans le voisinage du docteur, qui, en arrivant devant sa porte, vit briller une lumière à la fenêtre du cabinet où le célèbre avocat veillait souvent très-tard à la besogne. Comme cette lumière n’y brillait jamais sans que l’Honneur du barreau y fût lui-même, le docteur n’hésita pas à frapper. En effet, l’infatigable jurisconsulte avait à obtenir, le lendemain même, un verdict contraire à tous les témoignages, et il s’occupait à préparer ses pièges pour attraper MM. les jurés.
Le coup de marteau du médecin étonna l’Honneur du barreau ; mais, comme il soupçonna tout d’abord que quelqu’un venait le prévenir que quelque autre était en train de le voler ou de lui jouer quelque vilain tour, il descendit promptement sans faire de bruit. Il venait de se rafraîchir les idées avec une lotion d’eau froide sur la tête, afin d’être mieux à même d’embrouiller celles de MM. les jurés, et il avait rejeté en arrière le col de sa chemise, afin de lire plus à son aise et d’étrangler plus commodément les témoins de la partie adverse. Il avait donc l’air un peu effaré lorsqu’il vint ouvrir la porte. Il parut plus effaré encore en apercevant le docteur, qui était le dernier homme qu’il s’attendait à trouver là.
« Qu’y a-t-il donc ? dit l’Honneur du barreau.
— Vous m’avez demandé un jour quelle était la maladie de Merdle.
— Voilà un singulier moment pour répondre à ma question. C’est vrai, je me rappelle vous l’avoir demandé.
— Je vous ai dit que je n’en savais rien.
— Oui, en effet.
— Eh bien ! je connais maintenant sa maladie.
— Mon Dieu ! s’écria l’Honneur du barreau, qui recula d’un pas, en posant la main sur la poitrine de son ami. Moi aussi ! je la lis sur votre visage. »
Ils entrèrent dans la chambre la plus voisine, où le docteur lui donna le billet. L’avocat le parcourut d’un bout à l’autre, cinq ou six fois. Il ne contenait que quelques lignes, mais il n’en paraissait pas moins digne de toute son attention. Il ne trouvait pas de paroles pour exprimer tout son regret de n’avoir pu deviner la chose d’avance. Le plus petit indice, le nom, comme il disait, aurait suffi pour le rendre maître de cette affaire ; et quelle affaire ! Et que n’aurait-il pas donné pour débrouiller le premier un pareil mystère !
Le docteur s’était chargé d’annoncer ce lugubre événement à Harley-street. L’Honneur du barreau, de son côté, se sentait incapable de retourner immédiatement aux embûches qu’il préparait au jury le plus éclairé, le plus distingué auquel il eût jamais adressé la parole, sur lequel (il croyait devoir en prévenir son savant adversaire) ni les sophismes, ni l’abus du talent oratoire ne sauraient prévaloir (c’est ainsi qu’il comptait commencer). Il proposa donc à son ami de l’accompagner jusqu’à la porte, et de se promener dans le voisinage, en attendant qu’il eût rempli sa pénible mission. Ils s’y dirigèrent à pied, afin de retrouver leur sang-froid au grand air. Le jour déjà battait des ailes, chassant devant lui les ombres de la nuit, lorsque le docteur frappa à la porte de l’hôtel de Harley-street.
Un valet de pied, qui brillait en public de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, veillait en attendant son maître… c’est-à-dire qu’il ronflait dans la cuisine, entre deux chandelles et un journal, donnant une preuve de plus de la difficulté qu’il y a, malgré toutes les probabilités, de mettre le feu par hasard dans une maison. Lorsque ce serviteur vigilant eut été tiré de son profond sommeil, le docteur fut encore obligé d’attendre qu’on eût réveillé le maître d’hôtel ; à la fin, ce noble personnage daigna se présenter à la porte de la salle à manger, en robe de chambre et en pantoufles ; mais du reste tout cravaté et sentant son maître d’hôtel depuis les pieds jusqu’à la tête. Il faisait déjà jour, et le docteur, en attendant qu’on vînt le trouver, avait ouvert les volets d’une croisée pour voir paraître l’aube.
« Il faut appeler la femme de chambre de Mme Merdle, afin qu’elle réveille sa maîtresse et la prépare, aussi doucement que possible à me recevoir. J’ai une horrible nouvelle à lui apprendre. »
Ce fut en ces termes que le docteur adressa la parole au maître d’hôtel. Celui-ci, qui tenait un chandelier à la main, appela un domestique pour emporter la lumière inutile. Puis il s’approcha de la croisée avec beaucoup de dignité, étudiant et surveillant les nouvelles encore inédites, à peu près du même œil qu’il avait coutume de surveiller les dîners donnés dans cette salle même.
« M. Merdle est mort.
— Je désire, remarqua le maître d’hôtel, donner congé pour le mois prochain.
— M. Merdle s’est suicidé.
— Monsieur, remarqua son interlocuteur, voilà un événement très-désagréable pour un homme comme moi, car il est de nature à éveiller certain préjugé. Je désire quitter aujourd’hui même.
— Morbleu ! si vous n’êtes pas plus ému, montrez au moins quelque surprise ! » s’écria le docteur.
Le maître d’hôtel, calme et immobile, fit cette mémorable réponse :
« Monsieur, le défunt n’a jamais été un gentleman, et, de sa part, aucune conduite indigne d’un gentleman ne saurait me causer de surprise. Voulez-vous que je vous envoie quelqu’un ou que je donne quelques ordres, pour vous obliger, avant de commencer mes préparatifs de départ ? »
Lorsque le docteur, après avoir rempli sa mission, vint rejoindre l’Honneur du barreau dans la rue, il se contenta de lui annoncer, à propos de son entrevue avec Mme Merdle, qu’il n’avait pas encore tout dit à cette dame, mais qu’elle avait assez bien supporté ce qu’elle en avait entendu. L’Honneur du barreau n’avait pas perdu les loisirs de sa promenade : il les avait employés à la construction d’un piège des plus ingénieux, où il comptait faire tomber tous les jurés à la fois ; débarrassé de ce sujet de préoccupation, il devint très-lumineux sur la question de la récente catastrophe, tandis qu’ils s’éloignaient à pas lents, la discutant sous toutes ses faces. Avant de se séparer, devant la porte du docteur, ils levèrent tous deux les yeux vers le ciel, que le soleil commençait à éclairer, et vers lequel la fumée de quelques cheminées matinales et la voix des rares passants s’élevaient paisiblement aussi ; puis, songeant à l’immense cité, ils se dirent :
« Si les centaines, les milliers de gens ruinés qui dorment encore, connaissaient le malheur qui plane en ce moment sur eux, quel terrible concert de malédictions la seule âme du défunt soulèverait contre elle ! »
Le bruit de la mort du grand homme se répandit avec une rapidité fabuleuse. D’abord il se trouva qu’il avait succombé à toutes les maladies connues, sans compter une foule de maladies toutes fraîches sortant de chez le fabricant et n’ayant jamais servi, inventées avec la rapidité de l’éclair, pour les besoins du moment. Dès sa plus tendre enfance, il avait dissimulé une hydropisie ; il avait hérité de son grand-père une maladie des poumons ; depuis dix-huit ans, il subissait tous les matins une opération chirurgicale ; il était sujet à une explosion des principales veines de son individu, qui éclataient comme un feu d’artifice. Il avait quelque chose à la poitrine, il avait quelque chose au cœur, il avait quelque chose au cerveau. Cinq cents personnes qui s’étaient mises à table pour déjeuner, sans savoir que M. Merdle fût mort, se levèrent de table parfaitement convaincues qu’elles se rappelaient avoir entendu le savant docteur dire au millionnaire : « Vous devez vous attendre à vous éteindre un de ces quatre matins comme une chandelle, » et que le célèbre banquier avait répondu (toujours en leur présence) : « On ne meurt qu’une fois ! » Vers onze heures du matin, c’était décidément le quelque chose au cerveau qui obtenait une préférence marquée, et à midi, on savait de science certaine que c’était une vraie méningite.
Méningite fut tellement du goût du public et parut causer un contentement si général, qu’elle aurait pu aller jusqu’au lendemain matin, si à neuf heures et demie l’Honneur du barreau n’avait pas déclaré au palais ce qui en était. Vers une heure de l’après-midi, on commença à se raconter à l’oreille, dans tous les coins de Londres, que M. Merdle s’était donné la mort. Cependant la méningite, loin d’être détrônée par cette découverte, fut plus en faveur que jamais. Il n’y avait pas de rue où on ne fît dans les groupes un cours de morale à propos de méningite. Les gens qui avaient essayé de gagner beaucoup d’argent et qui n’y avaient pas réussi s’écriaient :
« Voilà ce que c’est que de ne songer qu’à faire fortune, on attrape une méningite ! »
Les paresseux voyaient aussi là-dedans une leçon qu’ils ne laissaient pas tomber par terre. « Voyez-vous ! disaient-ils, ce qu’on gagne à toujours travailler, travailler, travailler ! vous vous échinez, vous vous éreintez, crac ! la méningite vous empoigne, et vous voilà bien avancé ! »
Cette réflexion produisit surtout beaucoup d’effet sur une foule de jeunes commis et d’associés amateurs, qui ne s’étaient jamais exposés à mourir d’excès de travail. Ceux-là déclaraient d’un accord unanime, avec une piété exemplaire, qu’ils espéraient bien ne jamais oublier cette leçon, et régler leur conduite de façon à éviter les méningites, et se conserver le plus longtemps possible, pour la consolation de leurs amis.
Mais vers l’heure de la bourse, la méningite commença à pâlir. De sinistres rumeurs se mirent à circuler à l’ouest, à l’est, au nord et au sud. D’abord ces bruits furent assez modérés. On se contentait de dire qu’il n’était pas bien sûr que la fortune de M. Merdle fût aussi vaste qu’on l’avait toujours cru ; que la liquidation pourrait bien offrir quelques retards ; qu’il pourrait même y avoir une suspension provisoire (mettons un mois ou six semaines) de la merveilleuse banque. À mesure que ces rumeurs se répétèrent un peu plus haut, elles devinrent aussi plus menaçantes. C’était un homme de rien, qui était parvenu tout à coup, par des moyens que personne n’avait jamais pu s’expliquer. Il avait des manières communes. Il n’avait reçu aucune espèce d’éducation. Il marchait toujours les yeux baissés et n’avait jamais pu regarder le monde en face. Comment se faisait-il qu’il eût ensorcelé tant de gens ? Il n’avait jamais eu de fortune à lui ; ses spéculations étaient effroyablement hasardeuses, et ses dépenses s’élevaient à un chiffre fabuleux. Grossissant à mesure que le jour baissait, la nouvelle prenait plus de consistance et de solidité. M. Merdle avait laissé dans le cabinet de l’établissement de bains où il s’était défait une lettre adressée à son médecin ; celui-ci l’avait prise pour la produire le lendemain à l’enquête du coroner. On pouvait s’attendre à un coup de foudre pour la multitude de gens que le banquier avait trompés. Une foule de personnes de tout rang et de toute profession allaient se trouver ruinées par la faillite Merdle ; des vieillards qui avaient vécu à l’aise depuis qu’ils étaient au monde, n’auraient pas d’autre asile que le workhouse pour aller se repentir de la confiance qu’ils avaient si mal placée. Des légions de femmes et d’enfants verraient renverser tout l’échafaudage de leur avenir par la main de ce misérable. Tous ceux qui avaient pris part à ses magnifiques dîners allaient bientôt reconnaître qu’ils n’avaient fait que l’aider à dépouiller d’innombrables familles. Tous les serviles adorateurs de la fortune, qui avaient contribué à lui élever un piédestal, auraient mieux fait d’adorer le diable en personne. La rumeur, une fois lancée, devint de plus en plus furieuse et bruyante, à mesure que chaque nouvelle édition des journaux du soir venait la confirmer. Enfin, elle gronda tellement à la tombée de la nuit, que je ne suis pas bien sûr qu’un veilleur solitaire, perché sur la galerie qui couronne le dôme de Saint-Paul, n’aurait pas pu voir l’atmosphère épaissie par les milliers de malédictions qui s’exhalaient contre le nom de Merdle.
À partir de ce moment, on sut que la maladie de feu M. Merdle était tout bonnement… l’escroquerie et le vol. Lui, l’ignoble objet des flatteries du grand monde et du public ; lui qui assistait aux festins des notabilités ; le lion des salons à la mode ; lui qui avait vaincu l’esprit exclusif de l’aristocratie, qui avait nivelé l’orgueil des grands personnages ; le patron des patrons ; lui qui avait marchandé une pairie avec le ministre des Circonlocutions, qui avait été comblé, en moins de quinze ans, de plus de faveurs que l’Angleterre n’en a accordé en plus de deux siècles à tous les paisibles bienfaiteurs de leur pays, à toutes les illustrations des arts et des sciences qui se présentaient leurs œuvres à la main… lui, la brillante merveille, l’étoile nouvelle qui avait servi de guide aux mages chargés d’offrandes, jusqu’au moment où elle s’était arrêtée pour leur montrer une carcasse au fond d’une baignoire ensanglantée… c’était tout bonnement le plus grand faussaire et le plus grand voleur qui ait jamais échappé à la potence.
CHAPITRE XXVI. Orage.
Annoncé par sa respiration essoufflée et par un bruit de pas pressés, M. Pancks se précipite dans le petit bureau d’Arthur Clennam. L’enquête est terminée, la lettre est publiée, la faillite de la merveilleuse banque est annoncée, les autres entreprises modèles du grand Merdle sont autant de compagnies de paille qui ont pris feu et dont il ne reste que de la fumée. Le vaisseau pirate que l’on avait tant admiré vient de se faire sauter au milieu d’une vaste flotte de navires de toute dimension. Sur la surface de la mer on n’aperçoit que des débris : des coques de bâtiments incendiés, des saintes-barbes qui font explosion, des canons qui éclatent d’eux-mêmes et déchirent en morceaux amis et voisins, des naufragés qui se noient et s’accrochent à des fétus, et disparaissent au bout de quelques secondes, des nageurs épuisés, des cadavres flottants, entourés de requins.
Que sont devenus l’ordre et l’activité du bureau Doyce et Clennam ? Des lettres non décachetées, des papiers en désordre encombrent la table. Au milieu de ces signes de prostration morale et de découragement, l’associé de Daniel Doyce se tient immobile à sa place habituelle, les bras croisés sur son pupitre et la tête appuyée sur ses bras.
M. Pancks arrive en courant dans la chambre, aperçoit Clennam et s’arrête. L’instant d’après les bras de Pancks sont aussi croisés sur le pupitre et sa tête appuyée aussi sur ses bras. Pendant quelques minutes ils se tiennent dans cette attitude, désœuvrés et silencieux, séparés par la longueur de la petite table.
M. Pancks fut le premier à lever la tête et à parler.
« C’est moi qui vous y ai décidé, monsieur Clennam. Je le sais. Traitez-moi comme vous voudrez. Vous ne pourrez pas me dire plus d’injures que je ne m’en dis à moi-même. Vous ne pouvez pas m’en dire plus que je ne le mérite.
— Ô Pancks, Pancks ! répliqua Clennam. Ne parlez pas de ce que vous méritez. Et moi donc, qu’est-ce que je n’ai pas mérité !
— Ah ! vous méritiez d’être plus heureux, répondit Pancks.
— Moi, continua Clennam sans écouter cette réponse, moi qui ai ruiné mon associé ! Pancks, Pancks, j’ai ruiné Doyce. Ce vieillard honnête, industrieux, infatigable, qui a travaillé toute sa vie durant, qui a lutté contre tant de déceptions, sans rien perdre de sa bonne et généreuse nature, pour qui j’avais tant de sympathie et que j’aurais voulu servir de toute mon âme, je l’ai ruiné… je l’ai plongé dans la honte et le déshonneur… ruiné, ruiné ! »
L’angoisse que cette pensée causait à Clennam était si pénible à voir que M. Pancks se saisit par les cheveux, et, dans son désespoir, se mit à les arracher par poignées.
« Faites-moi des reproches, s’écria-t-il. Faites-moi des reproches, monsieur, ou je vais me faire moi-même un mauvais parti. Appelez-moi imbécile, canaille . Dites-moi donc : vilain âne, comment as-tu pu faire cela ? tête de baudet, où avais-tu donc l’esprit ? Voyons, ne m’épargnez pas, dites-moi des sottises. »
Et tout en parlant ainsi, Pancks se tirait sans ménagement et sans pitié sa chevelure touffue.
« Si vous aviez résisté à cette fatale manie, Pancks, dit Arthur d’un ton où il y avait plus de pitié que de reproche, il est sûr que cela aurait beaucoup mieux valu pour vous… et pour moi !
— Encore, monsieur, s’écria Pancks, grinçant les dents de remords. Encore !
— Si vous n’aviez pas fait ces maudits calculs dont vous m’avez démontré l’exactitude avec une évidence si abominable, continua Clennam en gémissant, cela aurait mieux valu pour vous, Pancks, et pour moi !
— Encore, monsieur ! répéta Pancks, cessant de s’arracher les cheveux. Encore, encore ! »
Cependant, Arthur, qui n’en avait tant dit que pour calmer le coupable repentant, le voyant, en effet, plus tranquille, s’arrêta pour lui serrer la main, en ajoutant :
« Hélas ! j’étais un aveugle qui s’est laissé conduire par un aveugle, Pancks… Mais Doyce, Doyce, Doyce ; mon pauvre associé ! »
Il laissa retomber sa tête sur le pupitre. Pancks rompit de nouveau le silence et lui fit encore une fois relever la tête, en lui disant :
« Je ne me suis pas couché, monsieur, depuis que la nouvelle a commencé à se répandre. J’ai couru à droite et à gauche pour voir s’il n’y aurait pas moyen de sauver quelque chose du naufrage. Mais non : tout est perdu, tout a disparu.
— Je ne le vois que trop bien. » répondit Clennam.
M. Pancks remplit un intervalle de silence par un gémissement qui venait du fond de son cœur.
« Quand je pense que, pas plus tard qu’hier, reprit Arthur, j’étais bien décidé à vendre, à réaliser et à en finir.
— Je ne pourrais pas en dire autant, monsieur. Mais c’est étonnant combien j’ai rencontré de personnes, ce matin, qui comptaient réaliser hier, positivement hier, pas demain, pas aujourd’hui, pas un des autres trois cent soixante-six jours de l’année, s’il n’avait pas été trop tard ! »
Ses ronflements de locomotive, qui d’ordinaire produisaient un effet assez comique, semblaient ce jour-là plus tragiques que des sanglots, tandis que sa personne, des pieds à la tête, était si sale et si négligée qu’on aurait pu le prendre pour un portrait authentique et ressemblant du Malheur, dont on ne pouvait pas bien distinguer les traits, parce qu’il avait besoin d’être nettoyé.
« Monsieur Clennam, est-ce que vous avez risqué… tout ? »
Il avait eu beaucoup de peine à sauter par-dessus les points et à prononcer ce dernier mot.
« Oui : tout. »
Pancks saisit ses cheveux touffus et les tira avec tant de force qu’il en arracha encore plusieurs mèches. Après avoir regardé ces dépouilles d’un œil furibond, il les mit dans sa poche.
« Il faut que je prenne tout de suite mon parti, ajouta Clennam essuyant quelques larmes silencieuses qui venaient de déborder. Il faut que je me hâte au moins d’offrir la seule et triste réparation que je puisse offrir. Il faut que je mette la réputation de mon malheureux associé à l’abri de tout soupçon. Il faut que je me dépouille de tout ce que je possède. Il faut que je remette à nos créanciers la direction dont j’ai tant abusé, et que je me résigne à travailler jusqu’à la fin de mes jours pour effacer autant que possible ma faute… ou mon crime.
— N’y a-t-il pas moyen, monsieur, de laisser passer l’orage ?
— Impossible. Tout est perdu, Pancks. Plus tôt je pourrai mettre les affaires de la maison en d’autres mains, mieux cela vaudra. Il y a des engagements à remplir cette semaine qui causeraient une catastrophe d’ici à peu de jours, quand même je pourrais me résoudre à la retarder jusque-là, en sachant ce que je sais. Toute la nuit j’y ai réfléchi ; il ne me reste plus qu’à agir.
— Mais au moins n’agissez pas seul, reprit Pancks, dont le visage était aussi humide que si toute sa vapeur se transformait en eau dès qu’elle s’échappait. Consultez un homme de loi.
— Vous avez raison : c’est peut-être encore ce qu’il y a de mieux.
— Prenez Rugg.
— Il n’y a pas grand’chose à faire. Il le fera aussi bien qu’un autre.
— Voulez-vous que j’aille chercher Rugg, monsieur Clennam ?
— Si cela ne vous dérange pas. Je vous serais obligé. »
Pancks mit son chapeau à l’instant même et partit, tout de suite, train direct, grande vitesse, pour Pentonville. Durant son absence, Arthur ne leva pas la tête et conserva la même attitude.
Le remorqueur ramena avec lui son ami et conseiller, M. Rugg, qui, tout le long de la route, avait eu tant de preuves de l’agitation peu rationnelle de M. Pancks, que la première chose qu’il fit en arrivant fut de prier ce gentleman de prendre la clef des champs ; ce que celui-ci s’empressa de faire d’un air soumis et découragé.
« Il est à peu près dans l’état où se trouvait ma fille, monsieur, lorsque nous avons intenté un procès pour rupture de promesse de mariage, au nommé Bawkins, remarqua l’homme de loi. Il prend un intérêt trop direct et trop vif à cette affaire. Il se laisse dominer par sa sensibilité ; il n’y a pas moyen de marcher dans notre profession, quand on se laisse dominer par la sensibilité. »
Tandis qu’il ôtait ses gants et les posait dans son chapeau, il jeta de côté un coup d’œil qui lui révéla tout de suite que son client était bien changé.
« Je suis fâché de voir, monsieur, dit l’homme de loi, que vous-même vous vous laissiez dominer aussi par votre sensibilité. N’en faites rien, je vous prie. Ces pertes sont sans doute très-déplorables, monsieur, mais il faut les envisager bravement en face.
— Si l’argent que j’ai risqué n’avait appartenu qu’à moi seul, monsieur Rugg, soupira Clennam, j’en aurais beaucoup moins de regret.
— En vérité, monsieur ? fit M. Rugg en se frottant les mains d’un air guilleret. Vous m’étonnez. Voilà qui est singulier, monsieur ; jusqu’ici j’ai toujours vu, au contraire, dans l’exercice de ma profession, que c’est surtout à son propre argent que l’on tient. J’ai toujours vu mes clients, quand ils avaient le malheur de perdre l’argent d’autrui, supporter très-bien la chose… mais là, très-bien. »
Après avoir donné cours à ces remarques consolantes, M. Rugg s’assit sur une chaise de bureau, devant le pupitre, et passa au fond des choses.
« Maintenant, monsieur Clennam, si vous voulez bien le permettre, nous allons procéder aux affaires. La question est des plus claires et des plus nettes. Une simple question de bon sens. Qu’est-ce que je peux faire pour vous tirer de ce mauvais pas ?… Voilà la question.
— Ce n’est pas du tout là la question pour moi, monsieur Rugg, dit Arthur. Vous vous trompez dès le début. Ma question, la voici : Qu’est-ce que je puis faire pour tirer mon associé de ce mauvais pas et réparer de mon mieux le préjudice que je lui cause ?
— Savez-vous, monsieur, répliqua M. Rugg d’un ton persuasif, que je commence à craindre que vous ne continuiez à vous laisser dominer par votre sensibilité. Je n’aime pas entendre ces mots de réparation , préjudice , monsieur, si ce n’est dans la bouche d’un avocat plaidant contre la partie adverse. Vous me pardonnerez si je crois de mon devoir de vous répéter combien il est dangereux de se laisser dominer par sa sensibilité !
— Monsieur Rugg, dit Clennam, à qui la résolution bien arrêtée d’exécuter la tâche qu’il s’était imposée parut rendre un peu de courage et qui étonna son interlocuteur en ayant l’air, malgré son état de prostration, d’avoir une volonté à lui, je crains que vous ne soyez pas disposé à adopter la marche que je suis décidé à suivre. Si votre désapprobation vous empêche de prendre les mesures nécessaires, j’en suis fâché, car il me faudra avoir recours à un autre conseil. Mais je crois devoir vous prévenir, avant d’aller plus loin, qu’il est parfaitement inutile de discuter avec moi là-dessus.
— Fort bien, monsieur, répondit Rugg en haussant les épaules, fort bien. Puisqu’il faut absolument que quelqu’un se charge de cette besogne, autant vaut que ce soit moi. Tel est le principe d’après lequel j’ai agi dans l’affaire Rugg et Bawkins. Tel est le principe d’après lequel j’agis presque toujours. »
Clennam confia alors à M. Rugg la détermination qu’il avait prise. Il lui dit qu’ayant pour associé un homme d’une grande simplicité et d’une grande droiture, il voulait avant tout faire honneur à son caractère et ménager ses sentiments. Il lui expliqua que Daniel Doyce étant alors absent pour affaires importantes, il se croyait tenu d’accepter publiquement le blâme mérité par son administration imprudente et d’exonérer publiquement son ami de toute responsabilité morale, pour que le succès des opérations de son associé ne fût pas compromis par le moindre soupçon de complicité de négligence dans la gestion des affaires de la maison. Il donna donc à M. Rugg la commission de décharger moralement, complétement et publiquement son associé, en déclarant que c’était lui, Arthur Clennam, de la maison Doyce et Clennam, qui avait, de son propre gré et même contre l’avis de son collègue, risqué les capitaux de l’association dans les spéculations frauduleuses de feu M. Merdle. Il ne pouvait pas offrir d’autre réparation ; c’était d’ailleurs la meilleure qu’il pût faire accepter à Daniel, dont il connaissait la délicatesse ; et c’est par là qu’il fallait commencer. Il avait l’intention de faire imprimer une déclaration à cet effet, qu’il avait déjà rédigée et qu’il comptait, non-seulement adresser à tous les clients de la maison, mais encore faire insérer dans les journaux. Outre cette mesure (dont les détails provoquèrent une foule de grimaces chez M. Rugg et lui donnèrent des inquiétudes continuelles dans les jambes), il voulait envoyer une circulaire à tous les créanciers pour disculper son associé d’une manière solennelle, leur annoncer que la maison allait être immédiatement fermée jusqu’à ce qu’ils eussent fait connaître leurs intentions, qu’il se soumettait d’avance à leur décision. Si, en considération de l’innocence de son associé, on s’arrangeait de façon à permettre à la maison de recommencer honorablement les affaires, il abandonnerait à Daniel Doyce la part qui lui revenait dans l’association, comme étant l’unique réparation pécuniaire qu’il pût lui offrir en échange des inquiétudes et des pertes dont il avait été pour lui la cause involontaire, et il ne demanderait qu’à servir la maison en qualité de commis, à des appointements qui lui permissent seulement de gagner sa vie.
Bien que M. Rugg vît clairement qu’il serait inutile de s’opposer à ce projet, ses grimaces et l’inquiétude de ses tibias exigeaient avec tant d’instance une protestation pour se soulager qu’il céda à ce besoin.
« Je ne veux présenter aucune objection, monsieur, dit-il, aucun argument à l’encontre de votre projet. Je vous aiderai à l’exécuter, monsieur ; mais je proteste, néanmoins. »
M. Rugg énonça, dans une argumentation un peu prolixe, les principaux motifs de sa protestation. D’abord, la ville entière, pour ne pas dire le pays tout entier, était en proie aux premiers élans de l’indignation causée par la récente découverte, et la colère soulevée contre les victimes ne tarderait pas à éclater avec violence. Ceux qui n’avaient pas été trompés ne pardonneraient pas aux autres d’avoir été moins prudents, tandis que ceux qui s’étaient laissé tromper ne manqueraient pas de trouver par eux-mêmes des excuses et des raisons bien supérieures, selon eux, à celles que leurs compagnons d’infortune pouvaient alléguer ; sans compter que chaque victime individuelle s’empresserait de s’indigner, à l’idée que, sans les mauvais exemples de toutes les autres victimes, elle n’aurait jamais songé à risquer un sou elle-même. Et puis, une déclaration pareille, en un pareil moment, allait attirer sur Clennam un véritable ouragan de fureurs qui ne permettait pas de compter sur la clémence unanime des créanciers. Il s’exposait tout bonnement à servir de cible solitaire à un feu de file meurtrier, qui se trouverait heureux de le prendre pour point de mire.
Arthur répondit à cela que, tout en admettant la justesse de ces observations, il n’y voyait rien qui diminuât ou qui pût diminuer le moins du monde la nécessité de la réparation publique et volontaire qu’il voulait offrir à son associé. Il pria donc, une fois pour toutes, M. Rugg de l’aider à prendre immédiatement les mesures nécessaires dans ce but. Sur ce, l’homme de loi se mit à l’œuvre, et Arthur, ne conservant que ses effets, ses livres et le peu d’argent qu’il se trouvait avoir sur lui, mit son compte de banque personnel parmi les autres valeurs de la maison.
La déclaration fut publiée et souleva un orage formidable. Des milliers d’individus, depuis la faillite de Merdle, n’attendaient que cette occasion ; ils ouvraient des yeux effarés dans l’espoir de trouver un être vivant qu’ils pussent accabler de reproches. Aussi ce cas extraordinaire qui venait de lui-même rechercher la publicité, mit sur une sorte de pilori la victime vivante dont on avait tant besoin. Lorsque les gens même que cela ne regardait pas du tout se montraient si irrités contre le coupable, on ne devait pas s’attendre à beaucoup d’indulgence de la part de ceux auxquels il faisait perdre de l’argent. M. Rugg, installé dans le bureau de Clennam, décachetait chaque jour un déluge de reproches et d’invectives. Avant qu’il se fût écoulé une semaine, il annonça à son client qu’il craignait que les créanciers n’eussent déjà obtenu contre lui plusieurs décrets de prise de corps.
« Il faut que je subisse les conséquences de mes actes, dit Clennam. Les recors me trouveront ici. »
Le lendemain même, comme il entrait dans la cour du Cœur-Saignant par le passage au coin duquel se trouvait l’établissement des denrées coloniales de Mme Plornish, il fut arrêté par cette dame, qui l’attendait sur le seuil de sa boutique, et qui l’engagea mystérieusement à pénétrer dans l’heureuse chaumière. Il y trouva M. Rugg.
« J’ai cru qu’il valait mieux vous attendre ici. À votre place, monsieur, je n’irais pas au bureau ce matin.
— Pourquoi cela, monsieur Rugg ?
— Il y a au moins cinq prises de corps contre vous, à ma connaissance.
— Eh bien, plus tôt ce sera fini, mieux cela vaudra. Qu’ils me prennent tout de suite.
— Oui ; mais, ajouta M. Rugg passant entre Arthur et la porte, entendez donc raison, entendez donc raison. Ils vous prendront toujours assez tôt, monsieur Clennam, je vous en réponds ; mais enfin entendez donc raison. Il arrive presque toujours, dans ces sortes d’affaires, que c’est quelque mauvaise petite créance de rien du tout qui se met en avant et se donne des airs de vouloir arrêter les gens. Or, je sais qu’on a obtenu une contrainte par corps pour une somme insignifiante… un simple mandat du Palace Court … À votre place, je ne me laisserais pas coffrer par sur ce mandat-là.
— Pourquoi pas ?
— J’aimerais mieux me faire prendre pour une des grosses créances, monsieur, répondit l’homme de loi. Pourquoi ne pas sauver les apparences ? Comme votre conseiller, je préférerais vous voir arrêter sur un mandat des tribunaux supérieurs, si vous voulez bien m’accorder cette faveur. Cela fait meilleur effet.
— Monsieur Rugg, répondit Arthur découragé, mon seul désir c’est d’en finir au plus vite. Je vais continuer ma route, advienne que pourra.
— Encore un mot monsieur ! s’écria M. Rugg. L’autre question est une affaire de goût, mais ceci est une question de bon sens. Si on vous arrête pour la petite créance, monsieur, on vous conduira à la prison de la Maréchaussée. Or vous savez ce que c’est que cette prison. Manque d’air. Local étroit et resserré. Tandis que le King’s Bench … »
M. Rugg développa librement sa main droite dans l’air comme pour indiquer une abondance d’espace.
« Je préférerais la prison de la Maréchaussée à toute autre, répliqua Clennam.
— Ah bah, monsieur ! Ma foi, voilà un drôle de goût : en ce cas, nous ferons aussi bien de nous mettre en route. »
L’homme de loi parut un peu blessé au premier moment, mais il ne tarda pas à pardonner à son client une préférence si bizarre. Ils traversèrent la cour du Cœur-Saignant et se dirigèrent vers les ateliers qui se trouvaient à l’autre bout. Les Cœurs Saignants s’intéressaient plus que jamais à Clennam depuis ses revers : ils pouvaient désormais le regarder comme un compatriote, puisque ses malheurs lui donnaient droit de cité parmi eux. Un certain nombre sortaient pour le regarder passer, faisant observer d’un ton onctueux que ce pauvre M. Clennam avait l’air bien abattu. Mme Plornish et son père se tenaient en haut des marches, à l’autre bout de la cour, très-découragés et secouant la tête.
Personne ne semblait guetter l’arrivée du créancier lorsque Arthur et M. Rugg arrivèrent au bureau. Mais un membre de quelque congrégation israélite, un vieux juif confit dans le rhum, les suivit de près et se présenta à la porte vitrée avant que l’homme de loi eût eu le temps d’ouvrir une seule lettre.
« Oh ! s’écria M. Rugg en levant la tête. Comment vous portez-vous ? Vous pouvez entrer… monsieur Clennam, je crois que c’est là le gentleman dont je vous parlais tout à l’heure. »
Le gentleman en question expliqua le but de sa visite en disant qu’il « s’achisait d’une bédide avaire gonzernant M. Glennam ; » et il s’acquitta de sa mission légale.
« Voulez-vous que je vous accompagne, monsieur Clennam ? demanda M. Rugg avec beaucoup de politesse en se frottant les mains.
— Merci, j’aime mieux aller seul. Ayez seulement la bonté de m’envoyer mes habits. »
M. Rugg répondit d’un ton allègre qu’il n’y manquerait pas et donna une poignée de main à son client. Arthur et son garde du corps gagnèrent la rue, montèrent dans le premier fiacre venu et se dirigèrent vers la grille qu’il connaissait si bien.
« Dieu me pardonne ! se dit Clennam, mais je n’aurais jamais cru que je dusse revenir ici comme détenu. »
M. Chivery était de garde et le jeune John se trouvait dans la loge : soit que son père vînt de le relever de sa faction ou qu’il attendît son tour pour remplacer son père. Tous deux se montrèrent plus étonnés en reconnaissant le nouveau détenu qu’on ne s’y serait attendu de la part d’un guichetier. M. Chivery père lui donna une poignée de main d’un air honteux en lui disant :
« Voilà la première fois, monsieur, que je ne puis pas dire avec sincérité que j’ai du plaisir à vous voir. »
M. Chivery fils fut plus réservé et ne lui donna pas de poignée de main ; il contempla son prisonnier d’un air d’indécision si visible que Clennam, malgré le chagrin qui pesait sur ses yeux et sur son cœur, ne put s’empêcher d’en faire la remarque. Le jeune John ne tarda pas à disparaître dans la cour de la prison.
Comme Arthur connaissait assez les us et coutumes de l’endroit pour savoir qu’il devait rester quelque temps dans la loge, il s’assit dans un coin et feignit de lire diverses lettres qu’il tira de sa poche. Cette lecture ne l’occupa pas au point de l’empêcher de remarquer avec reconnaissance que M. Chivery écartait les flâneurs de la loge, faisant signe aux uns, avec un geste de ses clefs, de ne pas approcher, invitant les autres à s’éloigner, au moyen de divers coups de coudes significatifs, afin de diminuer autant que cela dépendait de lui les ennuis du captif.
Arthur était assis, les yeux baissés, rêvant au passé, déplorant le présent, sans s’arrêter ni à l’un ni à l’autre, lorsqu’il sentit une main qui lui touchait l’épaule. C’était le jeune John.
« Vous pouvez venir maintenant, » disait-il.
Arthur se leva et suivit machinalement son guide. Lorsqu’ils eurent fait quelques pas dans la seconde cour, John se retourna pour ajouter :
« Il vous faut une chambre. Je vous en ai trouvé une.
— Je vous remercie bien sincèrement. »
John se retourna, franchit le seuil d’une porte que Clennam avait lui-même franchie bien des fois, monta l’escalier et entra dans la vieille chambre. Le prisonnier lui tendit la main. John la regarda, regarda ensuite le détenu… d’un air sombre… le cœur gros, la poitrine suffoquée.
« Je ne sais pas si je puis vous donner la main, dit-il. Non, je sens que je ne peux pas. Mais, c’est égal, j’ai pensé que vous aimeriez mieux cette chambre-ci qu’une autre, et la voilà. »
La surprise que cette conduite bizarre avait inspirée à Clennam fit place (dès que John eut disparu) aux sentiments que cette chambre vide devait naturellement éveiller chez lui et aux innombrables associations d’idées qui lui rappelaient la bonne et douce enfant qui avait sanctifié cette misérable demeure. L’absence de la jeune fille, dans un pareil moment, donna à la chambre un aspect si morne et causa à son ancien ami un tel sentiment de désolation qu’il se tourna contre le mur pour pleurer ; soulageant son cœur par des sanglots :
« Ô ma petite Dorrit ! »
CHAPITRE XXVII. L’apprentissage de la Maréchaussée.
Il est midi, et la Maréchaussée, sur laquelle le soleil darde de chauds rayons, semble plus tranquille que de coutume. Arthur Clennam, assis dans un vieux fauteuil aussi fané que le plus ancien des détenus, s’abandonne à ses réflexions.
Quand un malheureux fait son début dans la prison, le premier changement qui s’opère en lui, c’est une espèce de calme ou plutôt d’abattement résigné, d’où bientôt il glisse trop souvent, par degrés insensibles, dans la dégradation et la honte. Clennam, dans cet état de paix mensongère, en face de sa honte maintenant consommée, songeait à certaines phases de sa vie passée, comme un mort doit rêver à son existence d’autrefois. Si l’on considère l’endroit où il se trouvait, l’intérêt qui l’avait conduit vers cette prison, alors qu’il était libre de n’y pas entrer, la douce présence de l’image aussi inséparable des barreaux et des murs environnants que des souvenirs impalpables d’une époque plus récente, que nuls barreaux ne sauraient emprisonner, on ne sera pas surpris que la mémoire du prisonnier le ramenât à la petite Dorrit. Pourtant, il s’en étonnait, non à cause du fait même, mais parce que ce fait lui rappelait toute l’influence salutaire que ce cher petit être avait exercée sur ses bonnes résolutions.
Aucun de nous ne sait clairement à quelles personnes, à quels événements nous sommes redevables sous ce rapport, jusqu’au jour où la roue de notre existence, brusquement arrêtée au milieu de sa course affairée, vient nous l’apprendre. Il ne faut pour cela qu’une maladie, un chagrin, la perte de ceux que nous aimons, et c’est un des plus grands avantages que nous puissions tirer de l’adversité. Dans son malheur Clennam en fit l’épreuve tendre et salutaire.
« La première fois que j’ai commencé à vivre pour mon propre compte, pensa-t-il, que mes yeux fatigués ont entrevu quelque chose qui ressemblait à un but, qui ai-je aperçu devant moi, s’avançant par un sentier pénible, forte de son dévouement, sans recevoir ni encouragements ni éloges, luttant contre d’ignobles obstacles qui auraient effrayé une armée de héros et d’héroïnes de convention ? Une faible enfant ! Lorsque j’ai essayé de vaincre mon amour déplacé, de me montrer généreux envers un rival plus heureux, bien qu’il ne dût jamais connaître mon sacrifice, ni le récompenser par un seul mot de sympathie ; chez qui avais-je pris cette leçon de patience, d’abnégation, d’oubli de moi-même, d’interprétations charitables, de noblesse généreuse dans les affections ? Chez cette pauvre enfant ! Tout homme que je suis, avec les avantages, les moyens, l’énergie d’un homme, j’aurais peut-être fermé l’oreille au murmure de mon cœur, qui me disait que, si mon père avait eu des torts, mon premier devoir était de cacher sa faute et de la réparer ; mais alors qui m’aurait fait rougir de ma lâcheté ? Une faible fille, dont les pauvres petits pieds, mal chaussés, s’usaient presque sur le pavé, dont les pauvres petites mains, si maigres, travaillaient sans relâche, dont le pauvre petit corps mignon était à peine défendu par ses minces vêtements contre le froid : la petite Dorrit. »
C’est ainsi que, seul dans cette triste chambre, il rêvait du fond du vieux fauteuil fané, toujours à la petite Dorrit. Il y rêva tant, qu’il lui sembla que son malheur présent était une punition de s’être égaré loin d’elle, d’avoir souffert que quelque chose vînt se poser entre lui et le souvenir des vertus de sa petite Dorrit.
La porte de la chambre s’ouvrit, et la tête de M. Chivery père se montra en partie, mais sans se tourner vers Arthur.
« Je ne suis plus de garde, monsieur Clennam, et je vais sortir. Puis-je faire quelque commission pour vous ?
— Grand merci. Non.
— Vous m’excuserez si j’ai ouvert la porte ; mais je n’ai pas pu me faire entendre.
— Est-ce que vous avez frappé ?
— Mais oui… au moins cinq ou six fois. »
Arthur, sortant de sa rêverie, remarqua que la prison s’était réveillée de sa sieste, que les détenus promenaient leur désœuvrement à l’ombre, dans la cour, et qu’il devait être deux ou trois heures de l’après-midi.
« Vos effets sont arrivés, reprit M. Chivery aîné, et mon fils va les monter. Je vous les aurais déjà envoyés ; mais il tenait absolument à vous les monter lui-même ; c’est ce qui m’en a empêché. Monsieur Clennam, puis-je vous dire un mot ?
— Donnez-vous donc la peine d’entrer, » répondit Arthur.
Car M. Chivery tenait toujours la tête presque tout entière en dehors de la porte, et, au lieu de fixer ses deux yeux sur le prisonnier, il se contentait discrètement de lui prêter une oreille. Et pourtant personne n’avait appris à M. Chivery cette délicatesse d’instincts, cette exquise politesse, tant il est rare qu’on peut avoir la tournure d’un guichetier avec le cœur d’un gentleman !
« Merci, monsieur, répliqua M. Chivery, qui ne bougea pas, ce n’est pas la peine. Monsieur Clennam, si c’était un effet de votre complaisance, ne faites pas attention à mon fils dans le cas où vous le trouveriez un peu mauvaise tête. Mon fils a du cœur, et bien placé, j’ose dire ; moi et sa mère nous savons bien qu’il n’en manque pas, et nous le trouvons toujours au bon endroit. »
Après avoir prononcé ce discours mystérieux, le guichetier retira son oreille et ferma la porte. Il n’y avait guère plus de dix minutes qu’il était parti, lorsque le fils se montra.
« Voilà votre valise, dit-il à Clennam en la posant à terre avec beaucoup de soin.
— C’est très-obligeant de votre part. Je suis honteux de vous donner tant de peine. »
Le jeune John était reparti sans entendre la fin de cette phrase, mais il ne tarda pas à remonter, disant comme la première fois :
« Voilà votre malle noire. »
Il déposa cette malle dans un coin avec le même soin que la valise.
« Je vous suis très-reconnaissant de cette attention. J’espère que nous pouvons à présent nous donner une poignée de main, monsieur John ? »
Mais point du tout. John se recula, emprisonna son poignet droit dans un cercle formé par le pouce et l’index de sa main gauche, et répondit, ainsi qu’il avait déjà fait :
« Ma foi ! je ne sais pas si je le puis. Non ; je sens que je ne peux pas ! »
Et il se mit à regarder le prisonnier d’un air irrité, quoique le gonflement de ses paupières humides annonçât plutôt encore la commisération.
« Pourquoi donc, dit Clennam, vous montrer à la fois si mal disposé pour moi, et cependant empressé de me rendre service ? Il y a quelque malentendu là-dessous. Si j’ai fait quelque chose qui ait pu vous être désagréable, j’en suis bien fâché.
— Non, monsieur, répliqua John agitant son poignet captif dans le cercle volontaire où il le tenait emprisonné, il n’y a pas le moindre malentendu dans les sentiments avec lesquels je vous contemple en ce moment !… Si j’avais seulement votre taille, monsieur Clennam (par malheur, je suis loin de l’avoir) ; si d’ailleurs vous n’étiez pas si abattu et que ce ne fût pas contraire à tous les règlements, ce sentiment que j’éprouve pour vous me porterait plus volontiers à vous proposer une partie de boxe pour le moment que toute autre chose. »