La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

« Ah ! répéta-t-il en faisant claquer sa langue, il n’y a pas bien longtemps que ce détenu- là est en prison ! Je vois à votre mine, mon brave monsieur, que la captivité calmera votre sang bien plus vite qu’il n’adoucira ce porto. Tenez ! voilà que ça commence déjà, car vous pâlissez et vous maigrissez à vue d’œil. Je vous salue ! »

Il vida de nouveau son verre, le tenant en l’air avant de boire et après avoir bu, pour laisser voir sa jolie petite main blanche.

« Aux affaires, maintenant, poursuivit-il. Causons un peu. Vous me paraissez assez libre en paroles, si vous ne l’êtes pas trop ici de votre personne.

— Je suis assez libre pour vous donner les noms que vous méritez. Vous savez bien, et nous savons tous, que je vous ai encore ménagé.

— Pourvu que vous ajoutiez que je suis un gentilhomme, peu m’importe le reste. À cela près, tous les hommes se ressemblent. Mais, par exemple, vous aurez beau faire, vous, vous ne passerez jamais pour un gentilhomme, tandis que moi j’aurai beau faire, je n’aurai jamais l’air d’autre chose. Voilà la différence. Continuons. Les paroles, monsieur, n’ont jamais changé la valeur d’une carte ni un coup de dé. Savez-vous cela ? Oui ? Eh bien, moi aussi, je suis engagé dans une partie à laquelle les mots ne changeront rien. »

Maintenant qu’il se trouvait en face de Cavalletto et qu’il savait qu’on connaissait son histoire, il laissa tomber le masque assez transparent qu’il avait porté jusqu’alors, et se montra à visage découvert, ne cherchant plus à cacher son infamie.

« Oui, mon garçon, reprit-il en faisant de nouveau claquer ses doigts, je jouerai ma partie jusqu’au bout malgré toutes les paroles du monde, et, mort de ma vie et mort de mon âme ! Je la gagnerai, la partie. Vous tenez à savoir pourquoi j’ai voulu jouer ce petit tour que vous venez d’interrompre ? Eh bien, sachez que j’avais, que j’ai encore… vous comprenez ?… que j’ai encore certaine marchandise à vendre à madame votre mère. Je lui ai expliqué la nature de cette marchandise et j’ai fixé mon prix. Or, sur le prix du marché, votre admirable mère est restée un peu trop calme, trop impassible, trop pétrifiée. En un mot, votre admirable mère m’a agacé. Pour varier mes plaisirs, pour m’amuser… quoi donc ! il faut bien qu’un gentilhomme s’amuse aux dépens de quelqu’un !… j’ai eu l’heureuse idée de disparaître. Une idée, voyez-vous, que votre mère, avec son caractère vigoureux et mon cher Flintwinch lui-même n’auraient pas été trop fâchés de mettre à exécution de leur côté… Ah ! bah, bah, bah ! ne me regardez pas ainsi du haut ou bas ! Je le répète. Ils n’auraient pas été trop fâchés, ils auraient été réjouis, ravis, enchantés ! Vous faut-il une expression encore plus forte ? Parlez, faites-vous servir ! »

Il jeta sur le parquet ce qui restait au fond de son verre et faillit éclabousser Cavalletto. Cette circonstance parut attirer de nouveau son attention sur le petit Italien. Il posa son verre sur la table et reprit :

« Je ne veux pas remplir mon verre moi-même comme un paltoquet. Quoi donc ! suis-je né pour me servir moi-même ? Allons, arrive ici, Cavalletto, et verse-moi à boire ! »

Le petit Italien regarda Clennam dont les yeux étaient fixés sur Rigaud, et n’y lisant pas de contre-ordre, il se leva, prit la bouteille et versa. Tandis qu’il obéissait à son ancien camarade, il venait se mêler à sa soumission d’autrefois, une légère envie de rire, une sorte de férocité étouffée, mais prête à jeter feu et flamme en un instant, comme des bûches embrasées cachées dans les cendres, ainsi que paraissait l’avoir deviné le gentilhomme cosmopolite, qui surveillait avec attention les mouvements de son ami ; et la facilité avec laquelle ces divers sentiments s’alliaient à sa bonhomie insouciante quand il alla se rasseoir par terre, formaient comme une contradiction de caractère véritablement remarquable.

« Cette heureuse idée, mon brave monsieur, reprit Rigaud après avoir bu, s’est trouvée en effet une idée assez heureuse sous plus d’un rapport. Elle m’a amusé, elle a ennuyé votre chère maman et mon bien-aimé Flintwinch, elle vous a causé des angoisses (c’est le prix que je prends pour une leçon de politesse), enfin elle a inspiré à toutes les aimables personnes qui s’intéressent à moi la conviction que votre serviteur est un homme à craindre. Elle pouvait, en outre, contribuer à rendre madame votre mère plus raisonnable… elle pouvait, grâce au petit soupçon désagréable qui n’a pas échappé à votre profonde sagesse, l’engager à annoncer mystérieusement dans les journaux que les difficultés qui s’étaient élevées contre un certain marché seraient aplanies pourvu qu’un certain individu prît la peine de reparaître. Peut-être que oui, peut-être que non. Mais vous êtes venu mettre des bâtons dans les roues. À présent à votre tour de parler. Qu’est-ce que vous me voulez ? »

Jamais Arthur n’avait regretté sa captivité avec plus d’amertume qu’en ce moment, lorsque, après avoir retrouvé cet homme, il se voyait dans l’impossibilité de l’accompagner chez Mme Clennam. Toutes les difficultés mystérieuses, tous les dangers qu’il avait prévus et qui maintenant se rapprochaient et s’amassaient autour de sa maison, le trouvaient pieds et poings liés.

« Peut-être, mon cher philosophe, ami de la vertu, imbécile et cætera , peut-être auriez-vous mieux fait de me laisser tranquille, continua Rigaud cessant de boire pour regarder par-dessus son verre avec un sourire sinistre.

— Non, répondit Clennam. Car, au moins, on saura que vous êtes vivant et qu’il ne vous est rien arrivé. Au moins vous n’échapperez pas à ces deux témoins, et ils pourront vous conduire devant le premier magistrat venu, devant une foule de gens.

— Mais ils ne me conduiront devant personne, riposta Rigaud, faisant claquer ses doigts d’un air de menace triomphante. Au diable vos témoins ! Au diable votre magistrat ! Au diable vous et vos amis ! Je sais bien ce que je sais, allez ! Est-ce que je n’ai pas une bonne marchandise à vendre ? bah ! bah ! pauvre diable de débiteur, vous avez dérangé mes petits projets : c’est vrai. En bien, après ? Qu’en résulte-t-il ? Rien pour vous, tout pour moi. Me montrer au grand jour, moi ! Ah, c’est là ce que vous voulez ! Je me montrerai bien moi-même, et plutôt qu’on ne voudrait peut-être ! Contrebandier, une plume, de l’encre et du papier ! Allons, vite ! »

Cavalletto se leva comme la première fois et posa devant Rigaud tout ce qu’il venait de demander. Rigaud, après avoir souri d’un air sinistre à ses hideuses pensées, écrivit rapidement quelques lignes qu’il lut à haute voix dès qu’il eut fini.

« Je suis désolé d’apprendre aujourd’hui de notre aimable prisonnier (qui a eu l’obligeance de mettre des espions à mes trousses, ne pouvant plus s’y mettre lui-même parce qu’il vit dans la retraite pour des raisons politiques), que vous avez tremblé pour mes jours.

« Rassurez-vous, chère madame. Je suis vivant, bien portant et constant.

« Je brûle d’impatience d’aller vous voir ; mais je crains que, vues les circonstances, vous ne soyez pas encore décidée à accepter la petite proposition que j’ai eu l’honneur de vous faire. J’aurai donc le plaisir de me présenter chez vous d’aujourd’hui en huit ; vous voudrez bien accepter alors, oui ou non, mes conditions, avec toutes leurs conséquences.

« Je résiste au vif désir que j’ai de vous serrer dans mes bras, et de conclure cette affaire intéressante, afin que vous puissiez prendre vos mesures en toute liberté, à votre satisfaction et à la mienne.

« En attendant, vous trouverez bon, puisque notre prisonnier a troublé mes arrangements de ménage, que je compte sur vous pour payer les frais de mon séjour et de mon entretien dans un hôtel.

« Recevez, chère madame, l’assurance de ma considération la plus parfaite et la plus distinguée.

« P. S. Mes amitiés à ce cher Flintwinch. »

« P. P. S. Je baise les mains de Mme Jérémie. »

Lorsqu’il eut achevé sa lecture, Rigaud plia sa lettre et la jeta avec un geste fanfaron aux pieds d’Arthur.

« Holà ! hé ! que quelqu’un porte ce billet à son adresse et me rapporte la réponse !

— Cavalletto, demanda Arthur, voulez-vous vous charger de la lettre de ce drôle ? »

Mais l’index expressif de Cavalletto indiqua de nouveau que son devoir était de veiller sur ce Rigaud qu’il avait eu tant de peine à trouver, et de rester le dos contre la porte à regarder son homme en se tenant les malléoles. Signor Panco offrit donc d’exécuter cette nouvelle commission. Ses services ayant été acceptés, Cavalletto entr’ouvrit la porte de façon à permettre à Pancks de se glisser hors de la chambre, puis la referma immédiatement.

« Levez seulement un doigt sur moi, touchez-moi seulement avec une épithète, ayez seulement l’air de mettre en doute ma supériorité tandis que je finis tranquillement ma bouteille de vin, dit Rigaud, et je prends le même chemin que ma lettre, et j’annule les huit jours de grâce que j’ai octroyés. Ah ! vous vouliez me voir ? Eh bien, vous me voyez. Comment me trouvez-vous ?

— Vous n’ignorez pas, répondit Arthur avec un sentiment amer de son impuissance, que lorsque je vous ai fait chercher, je n’habitais pas une prison.

— Au diable vous et votre prison ! riposta sans se presser Rigaud, qui venait de prendre dans sa poche une blague à cigarettes et occupait ses loisirs à en rouler quelques-unes pour son usage immédiat. Je me moque de l’un comme de l’autre ! Contrebandier, du feu ! »

Cavalletto se leva encore une fois et lui donna ce qu’il demandait. Il y avait quelque chose de terrible dans l’adresse silencieuse des mains blanches et froides du fumeur, dont les doigts s’agitaient et se tordaient les uns sur les autres comme autant de serpents. Clennam ne put réprimer un frisson intérieur comme s’il eût vu grouiller un nid de ces reptiles.

« Holà, animal ! continua Rigaud avec un cri impérieux qui semblait plutôt destiné à stimuler l’ardeur d’une mule ou d’un cheval d’Italie. La satanée vieille prison de Marseille était un endroit respectable, comparée à cette geôle ! Il y avait au moins un air de dignité dans les barreaux et les dalles de notre ancienne demeure. C’était une prison digne d’un homme ! Mais ici ! bah ! ce n’est qu’un hôpital d’imbéciles ! »

Il fuma sa cigarette, gardant son sinistre sourire tellement incrusté dans sa physionomie qu’il paraissait presque fumer avec le bas de son nez retourné plutôt qu’avec sa bouche, comme une figure fantastique de Callot. Lorsqu’il eut allumé une seconde cigarette à la première, dont le bout n’était pas encore éteint, il ajouta en se tournant vers Clennam :

« Il faut bien passer le temps en l’absence de ce fou. Il faut bien faire la causette. Un gentilhomme ne peut pas boire d’un vin capiteux du matin jusqu’au soir, autrement j’en aurais fait venir une autre bouteille. Savez-vous qu’ elle est jolie, monsieur. Ce n’est pas que ce soit mon caprice, mais sacrés mille tonnerres ! elle est jolie tout de même ! Je vous félicite de votre choix.

— Je ne sais pas de qui vous parlez, et je ne tiens pas à le savoir.

— Della bella Gowana, monsieur, comme nous disons en Italie. De la Gowan, de la charmante Gowan.

— Vous étiez de la suite de son mari, je crois ?

— Comment, monsieur, de sa suite ? Vous êtes un insolent. Dites que j’étais son ami.

— Est-ce que vous avez l’habitude de vendre tous vos amis ? »

Rigaud ôta sa cigarette de sa bouche et regarda Clennam d’un air qui révélait son étonnement. Mais il se remit aussitôt à fumer et répondit avec beaucoup de sang-froid :

« Je vends tout ce qui s’achète. Comment donc vivent vos avocats, vos hommes d’État, vos intrigants, vos boursicotiers ? Vous-même, comment vivez-vous ? Comment vous trouvez-vous ici ? N’avez-vous pas vendu quelqu’un de vos amis ? Morbleu, je crois savoir que si ! »

Clennam se tourna vers la croisée et se mit à regarder le mur qui lui faisait face.

« Le fait est, monsieur, continua Rigaud, que la société se vend elle-même ; elle m’a vendu moi qui vous parle et je la vends à mon tour. Je vois que vous connaissez une dame de mes amies. Une belle dame aussi, ma foi ! Un caractère bien trempé. Voyons un peu. Comment se nomme-t-elle ? N’était-ce pas Wade ? »

Arthur ne répondit rien, mais Rigaud vit qu’il avait visé juste.

« Oui, poursuivit-il, cette belle dame au caractère énergique m’accoste dans la rue, et naturellement je suis flatté. Je lui réponds. Elle me fait l’honneur de m’avouer, en toute confidence, qu’elle a de la curiosité et des chagrins. « Vous n’êtes sans doute pas plus honorable qu’on ne l’est d’ordinaire ? » me dit-elle. Je lui réponds : « Madame, je suis un gentilhomme à la vie et à la mort ; mais, pour ce qui est d’être honorable, je ne le suis pas plus que la plupart de mes semblables. J’aurais honte d’une pareille faiblesse. » Là-dessus elle est assez bonne pour me féliciter. « La seule différence qu’il y ait entre vous et les autres, me dit-elle, c’est que vous faites un aveu qu’ils se gardent bien de faire. » Car notre amie connaît le monde. J’accepte ces éloges avec galanterie et politesse. La politesse et la galanterie font partie de mon caractère. Alors elle me fait une proposition. Elle me dit qu’elle a vu que j’étais intime avec les Gowan ; que, pour le moment, je lui parais être le chat favori de la maison, l’ami de la famille ; que sa curiosité et ses chagrins lui inspirent le désir de connaître leurs mouvements, de savoir quelle genre d’existence ils mènent, comment la belle Gowana est aimée et le reste. Elle n’est pas riche, mais elle m’offre pour ma peine telle et telle petite récompense en échange des renseignements que je pourrais lui fournir, et moi, gracieusement… car il est dans mon caractère de ne rien faire qu’avec grâce… je consens à accepter ces récompenses… Que voulez-vous ? Ainsi va le monde. C’est la mode. »

Bien que Clennam lui eût tourné le dos et qu’il conservât cette position jusqu’à la fin de l’entretien, Rigaud continua à fixer sur son hôte ses yeux perçants trop rapprochés l’un de l’autre. Il reconnaissait évidemment, rien qu’au maintien de Clennam, tandis qu’il passait avec impudence d’un aveu à un autre, qu’il ne lui apprenait rien de nouveau.

« Pouh !… La belle Gowana ! ajouta-t-il en allumant une troisième cigarette et en expulsant une bouffée de tabac, comme s’il lui suffisait d’un souffle pour faire également disparaître la jolie femme en question : bien jolie, mais bien imprudente ! Elle a eu tort, la belle Gowana, de faire des cachotteries des lettres de ses anciens amoureux, dans sa cellule au haut de la montagne, pour que son mari ne les vît pas. Non, non, ce n’est pas bien. Pouh ! La Gowana s’est conduite là comme une enfant.

— Je voudrais bien, s’écria Clennam à haute et intelligible voix, que Pancks fût déjà revenu, car la présence de cet homme souille cette chambre.

— C’est possible, mais il triomphe ici comme partout ailleurs, répondit Rigaud d’un ton victorieux et en faisant encore claquer ses doigts. Il l’a toujours fait et il le fera toujours ! »

Puis, s’allongeant sur les trois seules chaises qui se trouvaient dans la chambre (outre celle qu’occupait Clennam), il se mit à chanter en se frappant sur la poitrine pour indiquer que c’était lui qui était le héros de la chanson :

Qu’est-c’ qui passe ici si tard,

Compagnons de la Marjolaine ?

Qu’est-c’ qui passe ici si tard,

Dessus le quai ?

« Allons, chante donc le refrain, animal ! Tu savais le chanter autrefois, dans l’autre geôle. Chante ! ou, par tous les saints qui sont morts lapidés, je me croirai insulté, ce qui pourrait me rendre compromettant… Car si je me fâche, il y a des gens qui sont encore de ce monde qui pourraient bien regretter de n’avoir pas été lapidés avec les saints du paradis !

C’est un chevalier du roi,

Compagnons de la Marjolaine,

C’est un chevalier du roi,

Dessus le quai. »

Obéissant en partie à ses anciennes habitudes de soumission, en partie à la crainte de compromettre son bienfaiteur par un refus, peut-être aussi parce qu’il aimait autant chanter que de ne rien faire, Cavalletto répéta ce refrain. Rigaud rit aux éclats et se mit à fumer les yeux fermés.

Au bout d’un quart d’heure environ, le pas de signor Panco retentit de nouveau sur les marches de l’escalier ; mais l’intervalle avait paru d’une longueur insupportable à Clennam. Pancks ne revenait pas seul ; lorsque Cavalletto ouvrit la porte, elle donna passage non-seulement au remorqueur, mais à M. Jérémie Flintwinch. Ce dernier personnage ne se fut pas plus tôt montré que Rigaud s’élança au-devant de lui et l’embrassa à grand bruit.

« Comment vous trouvez-vous, monsieur ? dit M. Flintwinch dès qu’il put se dégager, ce qu’il fit violemment sans aucune cérémonie. Non, merci ; j’en ai assez (ceci était une réponse à une autre menace de démonstration affectueuse de la part de l’ami qu’il venait de retrouver)… Eh bien, Arthur ? Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit à propos du chat qui dort et du chat qui se cache ? Vous voyez que j’avais raison. »

Il restait aussi imperturbable que jamais, hochant la tête de l’air d’un homme qui se sent le droit de faire des sermons et regardant tout autour de lui.

« Voilà donc cette fameuse prison pour dettes ! continua M. Flintwinch. Ah ! Arthur, vous auriez pu trouver un marché mieux choisi pour vendre vos cochons, comme on dit. »

Si Arthur avait beaucoup de patience, Rigaud n’en avait pas du tout. Il saisit le petit Flintwinch par les deux bouts de son collet et le secoua avec un enjouement féroce en s’écriant :

« Le diable emporte votre marché, vos cochons et votre gardeur de cochons ! Vite ! la réponse à ma lettre ?

— Si cela ne vous gêne pas trop de me lâcher un instant, monsieur, répliqua Jérémie, je commencerai par donner à M. Arthur un petit mot dont on m’a chargé pour lui. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le billet, griffonné par la main affaiblie de Mme Clennam sur un chiffon de papier, ne renfermait que ces mots :

« J’espère qu’il vous suffira de vous être ruiné. Ne cherchez pas à ruiner les autres par-dessus le marché. Jérémie Flintwinch est mon messager et mon représentant. Votre affectionnée, M. C. »

Clennam lut ces lignes deux fois, sans prononcer un mot, puis il déchira le papier en morceaux. Pendant qu’il lisait, Rigaud, grimpant sur un fauteuil, s’était assis sur le dos du meuble, les pieds appuyés sur l’étoffe qui tapissait le fond.

« Eh bien, beau Flintwinch, dit-il après avoir vu déchirer le billet, la réponse à ma lettre ?

— Mme Clennam ne vous a pas écrit, monsieur Blandois, parce qu’elle a les mains crispées par la goutte et qu’elle a cru vous satisfaire aussi bien par une réponse verbale… M. Jérémie semblait tirer du fond de son gosier ces paroles péniblement et à contre-cœur… Elle vous présente ses compliments et dit qu’au bout du compte elle ne vous trouve pas trop exigeant et qu’elle accepte ; mais sans préjudice du rendez-vous qui tient toujours bon pour d’aujourd’hui en huit. »

M. Rigaud, après un nouvel accès de fou rire, descendit de son trône en disant :

« Bon, je vais chercher un hôtel ! »

Tandis qu’il parlait, son regard rencontra Cavalletto qui n’avait pas abandonné son poste.

« Allons, animal ! reprit-il. Tu m’as suivi contre mon gré : maintenant tu vas me suivre malgré toi. Quand je vous disais, mes petits reptiles, que je suis fait pour être servi ! J’exige que ce contrebandier devienne mon domestique pendant huit jours. »

Cavalletto interrogea du regard Clennam, qui lui fit signe qu’il pouvait accompagner Blandois, mais qui ajouta aussitôt :

« À moins, toutefois, que vous n’ayez peur de lui. »

Le petit Italien répliqua, avec un geste énergiquement négatif de son index :

« Non, maître, je n’ai plus peur de lui depuis que j’ai déclaré hardiment comment je l’ai eu un moment pour camarade. »

Rigaud ne daigna répondre à ce dialogue que lorsqu’il eut allumé sa dernière cigarette et qu’il fut tout prêt à partir.

« Peur de lui ? s’écria-t-il en les regardant l’un après l’autre. Pouh ! mes enfants, mes poupards, mes petites marionnettes, vous avez tous peur de lui. Vous venez de lui faire servir une bouteille de vin ici ; vous allez le nourrir et le loger à vos frais là-bas ; vous n’osez pas lever un doigt sur lui ni lui adresser une épithète malsonnante. Non. Il est dans son caractère de triompher partout. Pouh !

C’est un chevalier du roi,

Compagnons de la Marjolaine, etc. »

Après avoir ainsi appliqué le refrain à sa propre personne, il s’éloigna à grands pas, suivi de près par Cavalletto, dont il n’aurait peut-être pas exigé les services, s’il n’avait pas deviné qu’il ne serait pas facile de se débarrasser autrement du petit Italien. M. Flintwinch, après s’être gratté le menton et avoir regardé autour de lui d’une façon peu flatteuse pour le local, fit un petit signe de tête à Clennam et se dirigea vers la porte. M. Pancks, toujours repentant et abattu, partit à son tour, après avoir écouté avec beaucoup d’attention quelques recommandations secrètes d’Arthur, et répondu à voix basse qu’il ne perdrait pas cette affaire de vue et qu’il la suivrait jusqu’au bout.

Le prisonnier se sentit plus méprisé, plus dédaigné, plus repoussé, plus impuissant, plus misérable et plus découragé qu’auparavant, quand il se trouva seul.

CHAPITRE XXIX. Combat de générosité dans la Maréchaussée.

Les vives inquiétudes et les remords sont de tristes compagnons de prison. Passer le jour à ruminer ses chagrins et les nuits sans sommeil, c’est un mauvais moyen de se fortifier contre le malheur. Le lendemain matin, Clennam sentit que sa santé l’abandonnait aussi rapidement que l’avait abandonné son courage, et que le poids sous lequel il n’avait fait que se courber jusqu’alors commençait à l’accabler.

Chaque nuit, vers minuit ou une heure, il avait quitté son lit de misère pour aller s’asseoir devant la croisée et regarder les lampes blafardes qui éclairaient la cour, ou chercher au ciel les premiers rayons d’un jour encore lointain. Maintenant, lorsque venait la nuit, il ne pouvait pas même se décider à se coucher.

Il était en proie à une agitation inquiète et fiévreuse ; le séjour de la prison lui causait des impatiences pleines d’angoisses ; la conviction que son cœur allait se briser et qu’il mourrait là, lui faisait éprouver des souffrances indicibles. L’horreur et le dégoût que lui inspirait la prison étaient tels, qu’il avait de la peine à respirer. Cette sensation d’asphyxie devenait par moments si violente qu’il se mettait quelquefois à la croisée, se tenant la gorge et tout haletant. En même temps, il avait soif de respirer à pleins poumons une autre atmosphère, il brûlait de franchir ce mur lugubre et monotone ; soif ardente, désir brûlant, qui allaient jusqu’à menacer sa raison.

Bien d’autres personnes avaient éprouvé les mêmes sensations, qui, chez elles comme chez lui, s’étaient épuisées par l’effet même de leur violence et de leur continuité. Il ne lui fallut que deux nuits et un jour pour les user à son tour. Elles ne reparurent plus que par accès irréguliers, mais affaiblies et à des intervalles de plus en plus éloignés. Un calme lugubre leur succéda, et, vers le milieu de la semaine, Arthur était en proie à l’abattement d’une fièvre lente.

En l’absence de Pancks et de Cavalletto, il n’avait d’autre visite à craindre que celle des Plornish. Il tenait à éloigner ce digne couple ; car, dans l’était maladif de ses nerfs, il rougissait de laisser voir sa faiblesse et son découragement ; il recherchait, avant tout, la solitude. Il écrivit quelques lignes à Mme Plornish, lui disant qu’il était très-occupé de ses affaires, et que l’obligation où il se trouvait de s’y dévouer, le forçait à renoncer, pour quelque temps, à l’agréable consolation que lui causait la présence d’un visage ami. Quant à John, qui se montrait tous les jours à une certaine heure (celle où on le relevait de sa faction) pour venir lui demander s’il ne pouvait pas faire quelque chose pour lui, Clennam s’en tirait en faisant semblant d’être occupé à écrire, et en répondant gaiement qu’il n’avait besoin de rien. Ni l’un ni l’autre ne firent plus aucune allusion au sujet de la seule conversation un peu longue qu’ils eussent jamais eue ensemble. Cependant, à travers les diverses phases de son infortune, Clennam était toujours poursuivi par le secret que cet entretien lui avait révélé.

Le sixième des huit jours de grâce accordés par Rigaud était un jour humide, chaud et brumeux. On eût dit que, dans la prison, la pauvreté honteuse, mesquine, sordide, en profitait pour pousser comme un champignon sous l’influence de cette atmosphère étouffante. La tête malade, le cœur fatigué, Arthur avait veillé toute la nuit, écoutant la pluie qui tombait sur les pavés de la cour, et rêvant à celle qui arrosait plus doucement les prairies et les jardins de la campagne lointaine. Un cercle blafard de lueur jaunâtre se leva à l’horizon en guise de soleil, et le prisonnier suivait de l’œil le petit morceau de lumière que ces tristes rayons plaquaient sur le mur de sa chambre, comme une pièce toute neuve sur les guenilles de la prison. Il avait entendu ouvrir la grille ; les visiteurs mal chaussés qui attendaient au dehors avaient passé d’un pas traînard ; on balayait, on pompait, on allait et venait. En un mot la matinée de la Maréchaussée avait commencé. Clennam, si malade et si faible qu’il fut obligé de se reposer plusieurs fois en faisant sa toilette, s’était traîné vers la croisée ouverte et avait sommeillé dans son fauteuil, tandis que la vieille femme de ménage rangeait un peu la chambre.

Ébloui par le défaut de sommeil et la diète (car son appétit l’avait abandonné, et tout ce qu’il mangeait lui paraissait insipide ), il se rappelait avoir eu, deux au trois fois, pendant la nuit, une sorte de délire. Il avait entendu, dans l’atmosphère épaisse, des fragments d’airs et de chansons, qui n’avaient d’existence, il le savait bien, que dans son imagination fiévreuse. Maintenant que la fatigue venait lui fermer les yeux, il les entendit de nouveau : il crut qu’on lui parlait, qu’il répondait, et le bruit de sa propre voix le faisait tressaillir.

Tandis qu’il sommeillait et rêvassait de la sorte, si incapable de mesurer le temps qu’il aurait pu prendre indifféremment une minute pour une heure ou une heure pour une minute, il se figura qu’il se trouvait dans un jardin dont une brise humide et chaude éveillait les parfums. Il lui fallut un si grand effort pour lever la tête afin de savoir ce qui en était, que, lorsqu’il regarda autour de lui, cette sensation avait déjà vieilli et ne lui laissait plus qu’un souvenir importun. Sur la table, à côté de sa tasse, il aperçut un bouquet fraîchement cueilli ; un merveilleux bouquet composé des fleurs les plus belles et les mieux choisies.

Jamais il n’avait rien vu de si beau. Il prit les fleurs, en respira l’odeur, les porta à sa tête brûlante, les replaça sur la table, puis étendit ses mains desséchées au-dessus de ce frais bouquet, comme d’autres, en hiver, approchent d’un bon feu leurs mains frileuses. Ce ne fut qu’après s’être réjoui les yeux pendant quelque temps à ce spectacle nouveau pour lui, qu’il commença à se demander d’où lui venaient ces fleurs. Il ouvrit la porte pour questionner la femme de ménage qui avait dû les laisser là, mais elle était déjà partie, et même depuis assez longtemps, sans doute, car le thé qu’il avait à côté de lui était tout froid. Il essaya de boire un peu, mais en vain, l’odeur du thé lui faisait mal. Il se traîna donc encore une fois vers son fauteuil et posa les fleurs sur le petit guéridon d’autrefois.

Lorsque l’espèce d’étourdissement causé par ce mouvement eut cessé, il retomba dans le même état de torpeur qu’auparavant. La brise lui apportait encore un des airs qu’il avait entendus pendant la nuit, quand la porte parut s’ouvrir tout doucement sans qu’on fît tourner la clef dans la serrure, et, au bout d’une minute ou deux, une petite visiteuse bien douce et bien calme, vêtue d’un manteau, s’arrêta sur le seuil. Puis elle rejeta en arrière le manteau qui tomba à ses pieds, et montra la petite Dorrit dans sa vieille robe usée d’autrefois. Il crut la voir trembler, se croiser les mains, sourire, verser des larmes.

Arthur se réveilla et poussa un cri de surprise. Il vit dans l’expression du visage aimant et plein de pitié qui se tourna vers lui, aussi clairement que dans un miroir, combien il était changé. Elle s’avança vers lui, et, posant les mains sur sa poitrine pour l’empêcher de se lever, elle s’agenouilla à ses pieds et pleura sur lui, comme la rosée du ciel avait pleuré sur les fleurs… La petite Dorrit, car c’était bien elle, l’appela par son nom.

« Ô mon meilleur ami ! cher monsieur Clennam, que je ne vous voie pas pleurer ! À moins que ce ne soit de plaisir, comme j’ose l’espérer. Voilà votre pauvre enfant revenue ! »

Si fidèle, si tendre, si peu gâtée par la fortune ! Il y avait des consolations ineffables dans le son de sa voix, dans son regard, dans chaque caresse de sa main.

Tandis qu’Arthur la serrait sur son cœur, elle continua :

« On ne m’avait pas dit que vous étiez malade. »

Et elle passa doucement le bras autour du cou du prisonnier, dont elle posa la tête sur sa poitrine, mit une main sur sa tête, et, la joue appuyée sur cette main, elle le berça aussi tendrement et aussi innocemment (Dieu le sait !) qu’elle avait choyé son père dans cette même chambre, lorsqu’elle n’était qu’une enfant et qu’elle aurait eu tant de besoin elle-même des soins qu’elle prodiguait aux autres.

Lorsque Arthur put parler, il s’écria :

« Comment, c’est vous qui venez me voir ? Et avec cette robe ?

— J’espérais que vous aimeriez mieux me voir dans ce costume qu’avec la plus belle toilette. Je l’ai toujours gardé, afin de ne pas oublier… et cependant je n’avais pas besoin de cela. Je ne suis pas seule, comme vous voyez. J’ai amené une ancienne amie. »

Tournant la tête, Arthur aperçut Maggy, coiffée de l’énorme bonnet d’autrefois qu’on lui avait fait quitter depuis longtemps, armée de son panier des anciens jours, et poussant des gloussements de joie.

« Je ne suis arrivée que d’hier au soir avec Édouard. J’ai envoyé tout de suite chez Mme Plornish pour avoir de vos nouvelles et vous faire savoir que j’étais revenue. Ce n’est qu’alors que j’ai appris que vous étiez ici. N’auriez-vous pas, par hasard, pensé à moi la nuit dernière ? Je suis presque sûre que vous avez dû y songer un peu. J’en jure par moi, qui ai tant pensé à vous. Le temps m’a paru si long jusqu’au matin !

— J’ai pensé à vous… »

Il hésita, ne sachant quel nom lui donner. Elle devina immédiatement pourquoi il s’arrêtait.

« Vous ne m’avez pas encore appelée par mon vrai nom. Vous savez quel doit toujours être mon vrai nom pour vous.

— J’ai pensé à vous, petite Dorrit, tous les jours, toutes les heures, à tous les moments que j’ai passés ici.

— Bien vrai ? Bien vrai ? »

Il ne put se défendre d’un sentiment de honte en voyant la joie qui illuminait le visage de sa jeune amie. Lui, banqueroutier, découragé, malade, déshonoré, prisonnier.

« J’étais ici avant qu’on eût ouvert les portes, mais j’ai eu peur de me montrer à vous tout de suite. Je vous aurais fait plus de mal que de bien ; car la vieille prison m’était tout à la fois si familière et pourtant si triste, elle me rappelait tant de souvenirs de mon pauvre père et de vous aussi, que cela m’a beaucoup émue d’abord. Mais nous sommes allées chez M. Chivery avant de venir à la geôle : il nous a fait entrer et nous a donné la chambre de John… ma pauvre vieille chambre, vous savez… et nous y avons attendu un peu. C’est moi qui vous ai apporté les fleurs, mais vous ne m’avez pas entendue. »

Elle avait l’air plus femme que lorsqu’elle avait quitté l’Angleterre, et le chaud soleil d’Italie avait un peu bruni son visage. Mais, du reste, elle n’était pas changée. Il retrouvait surtout chez elle la même tendresse profonde et timide qu’il lui avait toujours vue, et toujours avec émotion. Si cette tendresse avait pris depuis peu un sens nouveau qui lui serrait le cœur, ce n’est pas que la jeune fille fût changée, elle était restée la même ; mais lui, on lui avait ouvert les yeux.

Elle ôta son vieux chapeau, l’accrocha à son ancienne place, et commença, sans bruit, avec l’aide de Maggy, à rendre la chambre aussi gaie et aussi propre que possible ; elle y répandit sur le parquet de l’eau de senteur. Puis on déballa le panier rempli de raisins et de fruits que l’on mit de côté avec les autres provisions. Ensuite la petite Dorrit dit un mot à l’oreille de Maggy, qui sortit un moment pour le faire remplir de nouveau ; et le panier ne tarda pas à reparaître plein de provisions nouvelles ; on en tira immédiatement certaines boissons et certaines gelées rafraîchissante, avec un poulet rôti et de l’eau rougie pour le second service. Ces divers préparatifs achevés, elle prit dans sa poche son vieux nécessaire pour faire un rideau à la croisée ; et, au milieu du calme qui régnait maintenant dans cette chambre et qui semblait de là rayonner sur toute la bruyante prison, Arthur, moins abattu, regarda travailler la petite Dorrit.

La vue de cette modeste petite tête penchée sur son ouvrage, de ces doigts toujours agiles qui reprenaient leur travail d’autrefois (bien que la jeune fille ne fût pas assez absorbée sur sa tâche pour ne pas lever fréquemment vers le malade des yeux compatissants qui se remplissaient de larmes avant de se baisser)… le bonheur d’être ainsi consolé et soigné, la pensée que tout le dévouement de cette noble nature se tournait vers lui dans son adversité pour répandre sur sa misère les richesses d’une bonté inépuisable, ne contribuaient pas à raffermir la voix ni la main tremblante de Clennam, ni à diminuer sa faiblesse, mais elle lui inspirait une force morale qui croissait avec son amour. Comme il l’aimait tendrement ! Il n’y a pas de mots pour le dire.

Tandis qu’ils restaient assis l’un auprès de l’autre, enveloppés de l’ombre du mur fatal, cette ombre tombait à présent sur lui comme une auréole. Sa petite amie ne voulait pas lui permettre de parler beaucoup, et, enfoncé dans son fauteuil, il se contentait de la regarder. De temps à autre, elle se levait pour lui donner à boire ou pour arranger le coussin qu’elle avait posé derrière sa tête ; puis elle reprenait doucement sa place auprès de lui et se penchait de nouveau sur son ouvrage.

L’ombre changea de place en même temps que le soleil ; mais la petite Dorrit ne quitta pas la sienne, si ce n’est pour soigner son malade. Lorsque le soleil se coucha, elle était encore là. Elle avait achevé sa tâche, et sa main, tremblant sur le bras du fauteuil depuis la dernière fois qu’elle avait donné à boire à Clennam, y restait encore hésitante. Arthur y posa aussi sa main que la petite Dorrit serra dans une étreinte tremblante et suppliante :

« Cher monsieur Clennam, j’ai quelque chose à vous dire avant de vous quitter. Depuis que je suis ici je n’ose ; mais il faut que je vous le dise.

— Moi aussi, chère petite Dorrit, j’ai quelque chose à vous dire. »

Elle leva la main avec un mouvement nerveux comme pour lui fermer la bouche, mais elle la laissa retomber en tremblant à la place qu’elle occupait auparavant.

« Je ne quitterai plus l’Angleterre. Mon frère veut encore voyager ; mais moi je reste. Il m’a toujours été attaché et maintenant il se montre si reconnaissant… beaucoup trop reconnaissant, car je n’ai fait que mon devoir en restant auprès de lui pendant sa maladie… qu’il dit que je suis libre de demeurer où je l’entends et de faire ce que je veux. Tout ce qu’il désire, dit-il, c’est de me voir heureuse. »

On voyait au ciel une étoile brillante. La petite Dorrit la regardait pendant qu’elle parlait, comme si elle eût vu briller là le vœu la plus cher de son cœur.

« Vous devinez sans doute que mon frère est revenu pour chercher le testament de mon cher père, et pour prendre possession de son héritage. Il dit que, s’il y a un testament, je ne peux pas manquer d’y être dotée richement ; et que, dans le cas où on n’en trouverait pas, il me rendra riche par lui-même. »

Arthur allait parler, mais elle leva encore une fois sa petite main tremblante et il se tut.

« Je n’ai pas besoin d’argent. Je n’y tiens pas. À quoi me servirait-il, à moins qu’il ne puisse vous être utile ? Je ne me croirai jamais riche tant que vous serez ici. Je me sentirai plus malheureuse que les plus pauvres d’entre les pauvres tant que vous aurez de pareils chagrins. Laissez-moi vous prêter tout ce que j’ai. Laissez-moi vous prouver que je n’ai pas oublié, que je ne peux jamais oublier combien vous avez été bon pour moi lorsque j’habitais cette prison. Cher monsieur Clennam, rendez-moi la plus heureuse des femmes en disant : Oui ! Rendez-moi aussi heureuse que je puis l’être en vous laissant ici ; et si vous ne voulez pas accepter ce soir, permettez-moi du moins d’emporter l’espoir que vous allez y songer sérieusement… non pas dans votre intérêt, mais dans le mien… Faites-le pour moi, pour moi seule… Vous me procurerez la plus grande joie que je puisse éprouver dans ce monde, celle de savoir que j’aurai pu vous rendre service et payer une obole de la grande dette d’affection et de reconnaissance que j’ai contractée envers vous. Je ne peux pas vous dire tout ce que je voudrais vous dire. Non, je ne peux pas vous visiter dans cet endroit que j’ai habité si longtemps, je ne peux pas songer que vous êtes dans cette prison où j’ai vu tant de choses, et me montrer aussi calme, aussi consolante que je le devrais. Mes larmes couleront malgré moi. Il me sera impossible de les réprimer. Mais, je vous en prie, ne vous détournez pas de votre petite Dorrit dans votre affliction ! Je vous en prie et vous en supplie de tout mon cœur souffrant, mon ami… mon cher ami !… prenez tout ce que je possède et faites que ce soit un bonheur pour moi d’être riche… »

L’étoile avait éclairé son visage jusqu’à ce moment, lorsqu’elle pencha la tête sur la main de Clennam unie à la sienne.

Il faisait plus sombre quand Arthur l’entoura de son bras, la releva et lui répondit doucement :

« Non, chère, chère petite Dorrit. Non, mon enfant. Je ne dois pas vous entendre parler d’un pareil sacrifice. La liberté et l’espérance me coûteraient trop cher s’il me fallait les acheter à ce prix ; je ne pourrais pas supporter la honte, ni le reproche de les avoir ainsi recouvrées. Mais je prends le ciel à témoin de la reconnaissance, de l’amour que je ressens de votre offre, tout en la refusant.

— Et pourtant vous ne voulez pas souffrir que je vous reste dévouée dans votre affliction ?

— Dites plutôt que c’est moi qui veux vous rester dévoué, ma bien-aimée petite Dorrit. Si à l’époque où vous n’aviez d’autre domicile que cette prison, d’autre vêtement que la robe que vous portez, je m’étais mieux compris (je ne parle que de moi-même) ; si j’avais lu plus clairement dans les secrets de mon cœur ; si, à travers ma réserve et ma méfiance, j’avais entrevu la clarté que je vois briller maintenant, maintenant qu’elle s’est éloignée de moi, et que mes pas chancelants ne pourront jamais la rattraper ; si je vous avais dit que je vous aimais et que je vous respectais, non pas comme ma pauvre enfant, ainsi que je vous en donnais le nom, mais comme une femme dont la main fidèle pouvait m’élever au-dessus de moi-même et me rendre plus heureux et meilleur ; si j’avais saisi l’occasion qui ne se représentera plus… (hélas ! que ne l’ai-je fait !…) et si quelque obstacle était venu nous séparer alors, quand je me trouvais dans une situation à peu près prospère et que vous étiez pauvre, alors j’aurais pu répondre en d’autres termes à votre offre généreuse, tout en rougissant encore de l’accepter ; aujourd’hui, chère petite Dorrit, je ne dois pas y songer… je n’y songerai jamais ! »

Les petites mains jointes d’Amy adressèrent une supplication plus éloquente et plus pathétique que tous les discours du monde.

« Je suis assez déshonoré sans cela, ma petite Dorrit. Je ne dois pas descendre aussi bas et vous entraîner vous… si chère, si généreuse, si bonne… dans ma chute. Que Dieu vous bénisse, que Dieu vous récompense !… N’y pensons plus. »

Il la prit dans ses bras comme si elle eût été sa fille.

« Je suis plus vieux, plus triste, plus indigne de vous qu’à l’époque que nous devons oublier l’un et l’autre, et vous ne devez pas me voir tel que j’étais, mais tel que je suis. Recevez ce baiser d’adieu sur votre joue, mon enfant, vous qui auriez pu devenir autre chose que mon enfant, sans me devenir plus chère… recevez-le de moi, pauvre homme ruiné que le sort éloigne et sépare de vous à jamais, et qui est arrivé au bout de sa carrière lorsque vous ne faites que commencer la vôtre. Je n’ai pas le courage de vous demander de m’oublier dans mon humiliation, mais je vous demande, lorsque vous penserez à moi, de me voir seulement désormais tel que je suis aujourd’hui. »

La cloche qui annonçait aux visiteurs que l’heure du départ allait sonner se fit entendre. Arthur alla prendre le manteau de la jeune fille et l’en enveloppa avec une tendre sollicitude.

« Encore un mot, ma petite Dorrit. Un mot qui me coûte beaucoup à vous dire, mais que je dois vous dire néanmoins. Il y a longtemps que l’époque où vous et cette prison vous aviez quelque chose en commun est passée. Vous me comprenez ?

— Oh ! vous n’aurez pas le courage de me dire, s’écria la petite Dorrit en pleurant amèrement et en levant ses mains jointes avec un geste de supplication, de me dire que je ne dois plus revenir ! Vous ne m’abandonnerez pas ainsi !

— Je vous le dirais si je pouvais, mais je n’ai pas le courage de me priver pour toujours de la vue de ce cher visage, de renoncer à la douceur de le revoir. Seulement ne revenez pas trop tôt, ne revenez pas souvent ! Cette prison est un endroit impur, et je sais trop que j’en sens déjà l’impure influence. Vous appartenez à un théâtre beaucoup plus brillant, beaucoup plus digne de vous. Il ne faut pas tourner de ce côté vos regards en arrière : c’est devant vous, vers un avenir bien différent et bien plus heureux qu’il faut les diriger. Encore une fois, que Dieu vous bénisse ! que Dieu vous récompense ! »

Maggy, qui avait conservé un air attristé pendant toute la durée de cet entretien, s’écria alors :

« Oh ! faites-le entrer dans un hôpital ; je vous en prie, petite mère, faites-le entrer dans un hôpital ! Il ne reprendra jamais sa bonne mine s’il n’entre pas dans un hôpital. Et alors la mignonne petite femme, qui était toujours à tourner son rouet, pourra aller à son armoire avec la princesse et lui dire : « Pourquoi cachez-vous votre poulet froid là-dedans ? » Et puis alors on ouvrira le buffet et on y prendra du poulet tant qu’on voudra, et tout le monde sera content. »

Cette interruption vint fort à propos pour les avertir que la cloche avait presque cessé de retentir. Après avoir de nouveau enveloppé la petite Dorrit dans son manteau avec la même sollicitude, Arthur lui donna le bras et descendit avec elle, bien qu’avant cette visite il se fût à peine senti la force de se tenir debout.

Tous les autres visiteurs étaient déjà partis et la grille se referma derrière elle avec un grincement de désolation et de désespoir qui résonna comme un glas funèbre aux oreilles de Clennam et lui rendit le sentiment de sa faiblesse. Ce fut un long et fatiguant voyage pour lui que de remonter l’escalier, et lorsqu’il rentra dans sa chambre solitaire et sombre, il se sentit plus misérable que jamais.

Il était près de minuit, et depuis longtemps aucun bruit ne se faisait entendre dans la prison, lorsque les marches de l’escalier crièrent sous le poids d’un pas furtif. Une main discrète frappa avec une clef à la porte d’Arthur. C’était John Chivery fils. Il se glissa dans la chambre, chaussé seulement de ses bas, et lui dit à voix basse :

« C’est contraire à tous les règlements, mais tant pis ! J’étais décidé à traverser la cour pour monter chez vous.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Il n’y a rien du tout, monsieur. J’attendais Mlle Dorrit dans la première cour, lorsqu’elle est sortie. J’ai pensé que vous seriez content de savoir qu’il y avait eu quelqu’un pour la reconduire.

— Merci, merci ! Vous l’avez ramenée chez elle, John ?

— Je ne l’ai quittée qu’à la porte de son hôtel. C’est le même où M. Dorrit était descendu. Mlle Dorrit a voulu s’en retourner à pied, et elle m’a parlé avec tant de bonté que cela m’a tout bouleversé. Devinez pourquoi elle a mieux aimé marcher, quand il y avait des voitures à deux pas ?

— Je n’en sais rien, John.

— Parce qu’elle voulait me parler de vous. Elle m’a dit : « John, vous avez toujours été un garçon honorable, et si vous me promettez de le soigner, et de ne jamais le laisser manquer de secours et de consolations, lorsque je ne serai pas là, cela diminuera de beaucoup mes inquiétudes. » Je le lui ai promis, et maintenant je suis votre ami à la vie, à la mort… À la vie à la mort ! »

Clennam, vivement touché, tendit la main à ce cœur loyal.

« Avant que je la prenne, continua John, qui regarda la main sans s’éloigner de la porte, devinez ce que mademoiselle m’a chargé de vous dire. »

Clennam secoua la tête.

« Dites-lui, répéta John d’une voix très-distincte, quoique un peu émue, que sa petite Dorrit ne cessera jamais de l’aimer. Voilà ce qu’elle vous fait savoir… Là ! trouvez-vous que je me sois conduit honorablement, monsieur ?

— Oui, oui, John.

— Ne direz-vous pas à Mlle Dorrit que je me suis conduit honorablement ?

— Certainement.

— Alors, voilà ma main, monsieur, et je suis votre ami à la vie, à la mort ! »

Après avoir reçu et rendu une cordiale poignée de main, John disparut en faisant craquer l’escalier sous le même pas furtif, et traversa, pieds nus, le pavé de la cour ; puis, refermant les grilles derrière lui, passa dans l’entrée où il avait laissé ses souliers. Quand le chemin aurait été pavé de fer rouge, parions que John ne l’aurait pas traversé avec moins de dévouement pour venir réjouir le cœur de Clennam par cet heureux message.

CHAPITRE XXX. On ferme.

Le dernier des huit jours de grâce accordés par le sieur Rigaud était venu illuminer les barreaux de la prison. Ces lignes de fer, restées si noires et si sombres depuis le départ de la petite Dorrit, furent dorés tout à coup par un soleil matinal. De longs et splendides rayons tombaient obliquement sur un fouillis de toits, à travers les découpures des hautes cathédrales, et formaient, dans leur réseau de lumières et d’ombres, comme les barreaux de notre prison terrestre.

Depuis le matin, aucun visiteur n’avait traversé la cour pour pénétrer dans la vieille maison. Mais, vers le soir, trois hommes passèrent sous la porte cochère et se dirigèrent vers la demeure délabrée de Clennam et Cie.

Rigaud, qui marchait en avant, une cigarette à la bouche, passa le premier. Derrière lui venait M. Jean-Baptiste Cavalletto qui suivait de près son ancien camarade de prison, et sans le perdre de vue. Signor Panco formait l’arrière-garde et portait son chapeau sous son bras à la plus grande satisfaction de sa chevelure rebelle, car il faisait une chaleur étouffante. Tous trois arrivèrent ensemble sur le perron.

« Paire d’imbéciles que vous êtes, s’écria Rigaud faisant volte-face, ne vous en allez pas encore.

— Nous ne songeons pas du tout à nous en aller, mon cher monsieur, » répliqua signor Panco.

Cette réponse valut à M. Pancks un coup d’œil sinistre de M. Rigaud qui se retourna sans plus de cérémonie et frappa rudement à la porte. Il avait bu copieusement pour mieux se préparer à jouer dignement son rôle dans cette entrevue, et il était pressé de commencer. Il avait à peine fait retentir la porte sous un coup de marteau redoublé, qu’il se retourna et frappa une seconde fois. L’écho durait encore, lorsque Flintwinch ouvrit la porte. Les dalles du vestibule résonnèrent sous les pas des trois visiteurs. Rigaud, poussant Jérémie de côté, se dirigea tout droit vers l’étage supérieur, toujours suivi de ses deux compagnons qui envahirent avec lui la chambre paisible de Mme Clennam.

Rien n’y était changé, si ce n’est qu’une des fenêtres restait toute grande ouverte et que Mme Jérémie, assise sur le siège formé par le coffre pratiqué dans l’embrasure de cette croisée, était en train de raccommoder un bas. Les objets habituels se trouvaient sur la petite table de la paralytique ; le même feu, à moitié étouffé sous une couche de cendres humides, brûlait dans la cheminée ; le lit était recouvert de la même draperie funéraire ; la maîtresse de la maison, immobile sur le lugubre canapé qui avait l’air d’un cercueil, s’appuyait sur le sombre traversin qui ressemblait à un billot.

Cependant il régnait dans la chambre un je ne sais quoi impossible à décrire qui semblait annoncer qu’elle avait été arrangée tout exprès pour recevoir une visite. D’où pouvait naître cette impression, puisque les moindres objets se trouvaient exactement à la place qu’ils occupaient depuis tant d’années ? C’est ce que personne n’aurait pu deviner avant d’avoir regardé avec attention la maîtresse de la maison, et encore aurait-il fallu posséder une connaissance préalable des traits de la paralytique. Pourtant, quoique nul pli de son invariable robe noire n’eût changé de place, quoiqu’elle conservât exactement l’attitude impassible qui lui était ordinaire, la tension presque imperceptible de ses traits, la contraction presque imperceptible de son front toujours sombre, étaient tellement marquées qu’elles semblaient rayonner sur tout son entourage.

« Qui sont ces gens ? Que viennent-ils faire chez moi ? demanda-t-elle d’un ton de surprise en voyant entrer les deux compagnons de M. Blandois.

— Qui sont ces gens ? chère madame, répondit Rigaud. Ma foi, ce sont les amis de votre fils le prisonnier. Ce qu’ils viennent faire chez vous ? sacrebleu, madame, je n’en sais rien, vous pouvez bien le leur demander.

— Vous savez que vous nous avez dit à la porte de ne pas nous en aller, remarqua Pancks.

— Et vous savez, vous, que vous m’avez dit que vous n’aviez pas la moindre envie de vous en aller, riposta le gentilhomme cosmopolite. En un mot, chère madame, permettez-moi de vous présenter deux espions aux gages de notre ami le prisonnier… deux imbéciles, mais deux espions ; l’un n’empêche pas l’autre. Si vous tenez à ce qu’ils assistent à notre petite conférence, vous n’avez qu’un mot à dire. Pour ma part, ça m’est égal.

— Et pourquoi les ferais-je rester ? demanda Mme Clennam. Je n’ai pas affaire à eux.

— Alors, très-chère madame, continua Rigaud, qui se jeta dans un fauteuil de façon à faire trembler le plancher et tous les meubles de la vieille chambre, vous ferez aussi bien de les renvoyer. Cela vous regarde. Ces messieurs ne sont pas mes espions. Je n’ai pas de canaille à mes gages, moi.

— Écoutez ! Vous Pancks, vous le commis du vieux Casby, dit Mme Clennam en tournant vers le remorqueur un regard irrité, occupez-vous de vos propres affaires ou de celles de votre patron. Allez, et emmenez cet homme avec vous.

— Merci beaucoup, madame, répliqua M. Pancks, je suis enchanté de pouvoir vous dire que je n’ai aucune raison qui m’empêche de me retirer. Nous avons fait tout ce que nous nous étions engagés à faire pour M. Clennam. Sa grande inquiétude, qui n’a fait que croître et embellir quand il s’est vu en prison, a toujours été seulement de s’assurer qu’on vous ramènerait chez vous l’aimable gentleman qui avait si bien su s’éclipser. Nous vous l’avons ramené. Le voilà. Et j’ajouterai, continua signor Panco en manière de péroraison, au nez et à la barbe de ce gentleman à mine patibulaire, qu’à mon avis ce monde-ci n’en irait pas plus mal s’il s’était éclipsé tout à fait dans l’autre monde.

— On ne vous demande pas votre avis, continua Mme Clennam. Allez.

— Je regrette de ne pas vous laisser en meilleure compagnie, madame, reprit Pancks, et je regrette encore davantage que M. Clennam ne soit pas ici. D’autant plus que c’est ma faute ; oh ! oui, c’est bien ma faute.

— Vous voulez dire la sienne, reprit la mère d’Arthur.

— Non pas du tout : c’est la mienne, madame ; car c’est moi qui l’ai poussé à faire un placement ruineux (le Remorqueur tenait plus que jamais à ce mot qu’il se gardait bien de remplacer en aucun cas par celui de spéculation ). Et pourtant je puis prouver, par des chiffres incontestables, continua M. Pancks avec un visage désespéré, que ce devait être un excellent placement. Je recommence mes calculs tous les jours depuis la faillite, et tous les jours ils me donnent raison. Le moment et le lieu seraient mal choisis pour entrer dans des détails arithmétiques… poursuivit signor Panco en jetant un regard avide au fond de son chapeau (c’est là qu’il gardait ses calculs)… mais il n’y a pas à dire : les chiffres sont là. Aujourd’hui, M. Clennam devrait rouler en équipage, et moi je devrais posséder quelque chose comme trois ou quatre mille livres sterling. »

M. Pancks passa ses doigts dans sa chevelure hérissée, avec autant d’assurance que s’il tenait ses trois ou quatre mille livres dans sa poche. Depuis la catastrophe, les chiffres incontestables dont il parlait occupaient tous ses moments de loisir, et sans doute ils étaient destinés à lui servir de consolation jusqu’à la fin de ses jours.

« Mais en voilà assez là-dessus, dit M. Pancks. Altro, mon garçon, vous avez vu les chiffres et vous savez s’ils sont exacts. »

M. Baptiste, dont les connaissances arithmétiques n’étaient pas assez étendues pour lui fournir les mêmes consolations qu’au signor Panco, fit un signe de tête affirmatif, et montra tout un râtelier de belles dents blanches.

Le sieur Flintwinch, qui regardait en ce moment le petit Italien, lui dit en voyant ses dents :

« Tiens ! C’est donc vous ? Il me semblait bien vous avoir déjà rencontré quelque part, mais je n’étais pas sûr de vous reconnaître avant d’avoir vu vos dents. Eh oui, parbleu !… C’est ce réfugié officieux, continua Jérémie en s’adressant à Mme Clennam, qui est venu ici le soir où Arthur et cette bavarde de Flora ont parcouru la maison, m’adressant tout un interrogatoire à propos de M. Blandois.

— C’est vrai, avoua Jean-Baptiste d’un ton joyeux. Et j’ai fini par le trouver, patronne ! j’ai mis la main sur lui, conséquemmentalement.

— Vous auriez mieux fait de vous casser le col conséquemmentalement, remarqua M. Flintwinch.

— Et, maintenant, reprit M. Pancks, dont le regard s’était souvent dirigé vers la croisée et le bas qu’on y raccommodait, je n’ai plus qu’un mot à dire avant de m’en aller. Si M. Clennam pouvait assister à cet entretien, mais, par malheur, bien qu’il soit parvenu à ramener ce beau gentleman ici contre son gré, il est malade et en prison… le pauvre garçon ! mais s’il était ici, continua le Remorqueur, faisant un pas de côté vers la fenêtre et posant la main sur le bas troué, il dirait : « Ma bonne Affery, racontez-nous vos rêves ! »

M. Pancks leva l’index de sa main droite entre son nez et le bas en question, de l’air solennel d’un fantôme qui donne un avertissement, fit demi-tour et s’éloigna à toute vapeur, remorquant Jean-Baptiste Cavalletto à sa suite. Mme Clennam et Jérémie avaient échangé un coup d’œil, puis ils avaient dirigé les yeux vers Affery qu’ils regardaient encore. Celle-ci continuait à raccommoder son bas avec beaucoup d’assiduité.

« Allons ! s’écria enfin M. Flintwinch, qui se dirigea vers la croisée en dessinant une courbe ou deux, et se frottant le creux des mains sur les pans de son habit, comme s’il se préparait à faire quelque chose, ce que nous avons à nous dire, il vaut mieux nous le dire tout de suite… Ainsi, donc, ma vieille, fais-nous le plaisir de déguerpir ! »

En une seconde, Affery, jetant loin d’elle le bas qu’elle raccommodait, se leva, saisit le rebord de la fenêtre avec sa main droite, se maintint dans l’embrasure en posant le genou droit sur le siège, et, brandissant son bras droit pour repousser tous les assaillants qui pourraient se présenter :

« Non, je ne m’en irai pas, Jérémie… Non !… non !… non !… Je ne m’en irai pas !… Je reste où je suis. Je veux entendre tout ce que je ne sais pas, pour dire après tout ce que je sais. Oui, j’y suis résolue, quand je devrais y perdre la vie. Je reste, je reste ! »

M. Flintwinch, que la colère et la surprise semblaient avoir pétrifié, humecta les doigts de sa main droite, décrivit lentement un cercle dans le creux de sa main gauche, et continua à biaiser d’une façon menaçante vers madame son épouse, laissant échapper diverses promesses peu rassurantes que sa colère l’empêchait d’articuler d’une façon bien distincte, et dont on n’entendait que ces paroles :

« Une dose, vois-tu, ma vieille ! oh mais là, une dose !

— N’avance pas, Jérémie ! s’écria Affery sans cesser d’agiter son bras. Si tu fais encore un pas, j’ameute tous les voisins ! Je me jette par la croisée ! Je crie au feu et au meurtre ! Je réveille les morts ! Reste à ta place, ou je vais pousser des cris à faire sortir les morts de leur tombe ! »

La voix impérieuse de Mme Clennam répéta : « N’avancez pas. »

Jérémie s’était déjà arrêté.

« C’est le commencement, Flintwinch. Laissez-la tranquille. Ainsi donc, Affery, voilà que vous vous mettez contre moi au bout de tant d’années ?

— Oui, si c’est me mettre contre vous que d’écouter ce que je ne sais pas, et de dire ce que je sais. Maintenant que me voilà lancée je ne peux plus m’arrêter, je ne veux plus m’arrêter. Non, non, non, je ne veux pas ! Si vous appelez ça se mettre contre vous, eh bien oui, je me mets contre vous. J’ai dit à Arthur, le soir de son arrivée, que vous étiez deux finauds, mais qu’il ne devait pas vous céder. Je lui ai dit que ce n’était pas une raison, parce que vous me faisiez trembler dans ma peau, pour qu’il eût peur de vous. Depuis cette nuit-là, il est arrivé un tas d’histoires, et je ne veux plus que Jérémie me mène par le bout du nez et par la peau du col ; je ne veux plus qu’il me mette sens dessus dessous par les frayeurs qu’il me fait, ni qu’il me rende complice de je ne sais quoi ! Non, non, je ne veux pas ! Je prends la défense d’Arthur, maintenant qu’il a tout perdu, qu’il est malade, en prison, et ne peut pas se défendre lui-même.

— Et comment savez-vous, vieux cerveau troublé que vous êtes, demanda Mme Clennam, comment savez-vous qu’en agissant comme vous le faites, vous servez Arthur ?

— Je ne sais rien de rien, répliqua Affery, et vous n’avez jamais rien dit de plus vrai qu’en m’appelant vieux cerveau troublé, car c’est vous et l’autre finaud qui m’avez mise dans cet état-là. Vous m’avez forcée à me marier, bon gré mal gré ; et, depuis mon mariage, vous m’avez fait une vie de rêves et de frayeurs comme on n’en a jamais vu ! Comment mon cerveau ne serait-il pas troublé ? Vous avez voulu m’hébéter, et vous avez réussi ; mais je ne me laisserai plus mener comme ça !… Non !… non !… non !… je ne veux pas ! »

Et elle se remit à repousser, avec son bras en moulinet, des assaillants imaginaires.

Mme Clennam, après l’avoir contemplée un instant sans prononcer une parole, se retourna vers Rigaud.

« Vous avez entendu ce que vient de dire cette folle ? lui demanda-t-elle. Vous opposez-vous à ce que cette écervelée reste là ?

— Moi, madame ? répliqua le gentilhomme cosmopolite. Si je m’y oppose, moi ! C’est vous que cela regarde.

— Eh bien, qu’elle reste, dit Mme Clennam d’un air sombre. D’ailleurs, nous n’avons guère le choix à présent. Flintwinch, c’est le commencement. »

M. Flintwinch répliqua en dirigeant vers son épouse un regard plein de rage et de méchanceté ; puis, comme pour s’empêcher de lui administrer une dose, il fourra dans son gilet une partie de ses bras croisés, et, le menton très-rapproché d’un de ses coudes, il se tint dans ou coin, surveillant Rigaud dans l’attitude la plus bizarre. Le visiteur, de son côté, quittant le fauteuil dans lequel il s’était installé, alla s’asseoir sur une table, les jambes pendantes. Dans cette pose sans gêne, ses yeux rencontrèrent le visage rigide de Mme Clennam ; sa moustache se releva et son nez s’abaissa.

« Madame, je suis un gentilhomme…

— Dont j’ai déjà entendu parler, interrompit Mme Clennam avec sa fermeté habituelle, comme ayant été détenu dans une prison de Marseille sous prévention d’assassinat. »

Rigaud lui envoya un baiser avec sa galanterie exagérée.

« Charmant ! parfait ! et l’assassinat d’une dame, encore ! Était-ce assez absurde ? assez incroyable ? J’ai eu l’honneur d’obtenir un grand succès à cette occasion ; j’en espère un pareil aujourd’hui. Je vous baise les mains, madame, je suis un gentilhomme (ainsi que j’allais avoir l’avantage de vous le dire), qui, lorsqu’il déclare qu’il est décidé à terminer telle ou telle affaire, séance tenante, ne s’en va pas avant de l’avoir terminée d’une façon ou d’une autre. Je vous préviens que cet entretien sera le dernier. Vous me faites l’honneur de suivre mon raisonnement et de me comprendre ? »

Traduction par IA · Original