La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

— Parfaitement sûr. »

Après avoir donné cette assurance, M. Clennam se retira afin de poursuivre ses investigations, se demandant ce qui serait advenu dans le cas où il aurait en effet été question de tonnage.

Mews-Street, Grosvenor-Square, n’est pas tout à fait Grosvenor-Square, mais il ne s’en faut pas de beaucoup ; et pourtant, malgré ce voisinage aristocratique, c’est une piteuse petite rue où l’on ne voit guère que des murs de clôture, des écuries, des remises surmontées de greniers habités par des familles de cochers, lesquelles ont la manie de sécher le linge en plein air, et de décorer l’allège des fenêtres avec des barrières de péage en miniature. Le ramoneur en vogue de ce quartier distingué habite au fond de cette impasse, non loin d’un établissement très fréquenté le matin et à l’heure du crépuscule, pour la vente de bouteilles d’occasion et de graisses de cuisine. Les baraques de polichinelle viennent s’appuyer contre les murs de clôture de Mews-Street, tandis que les directeurs de ces théâtres vont dîner ailleurs ; et les chiens du voisinage se donnent dans cette même localité des rendez-vous auxquels ils se gardent bien de manquer. Néanmoins il existe à l’entrée de Mews-Street deux ou trois bicoques où l’on étouffe faute d’air, mais qui se louent à des prix fabuleux, parce que ce sont des dépendances infimes du quartier fashionable. Dès qu’une de ces horribles petites cages à poulets est à louer (ce qui arrive très rarement, car elles sont très recherchées), l’agent chargé de la location la désigne dans les annonces comme une résidence de gentleman, située dans le quartier aristocratique, habitée uniquement par the elite of the beau monde.

Si une résidence digne d’un gentleman, et strictement renfermée dans l’étroite limite ci-dessus mentionnée, n’eût pas été un des accessoires obligés du sang des Mollusques, le chef de la branche Tenace Mollusque aurait pu choisir partout ailleurs, parmi au moins… mettons un chiffre rond… dix mille maisons, un logis cinquante fois plus commode et trois fois moins coûteux. Quoi qu’il en soit, M. Tenace Mollusque, se trouvant fort gêné dans les étroites limites de la résidence aristocratique qu’il payait si cher, s’écriait que c’était la faute du pays, et y trouvait une nouvelle preuve de la lésinerie nationale.

Arthur Clennam s’arrêta devant une maison resserrée, d’une architecture bizarre, à façade cintrée, et dont le petit fossé destiné à éclairer la cuisine souterraine avait l’air d’une poche de gilet humide : c’était là le n o 24 de Mews-Street (attenant à) Grosvenor-Square. À en juger par l’odorat, cette maison ressemblait en quelque sorte à une bouteille d’essence concentrée de fumier ; et, lorsque le valet de pied vint ouvrir, il sembla qu’on débouchait le flacon.

Le valet de pied en question était aux valets de pied de Grosvenor-Square ce que les maisons de Mews-Street sont à celles de Grosvenor-Square. Il était très bien dans son genre, mais c’était le genre d’un domestique d’impasses et d’escaliers dérobés. Sa splendeur n’était pas sans un certain mélange de malpropreté ; son teint et sa corpulence avaient eu à souffrir de l’état atmosphérique de son office. Une fluidité jaunâtre gâtait l’expression de sa physionomie au moment où il daigna ouvrir la porte… je veux dire lorsqu’il fit sauter le bouchon pour mettre le flacon sous le nez de M. Clennam.

« Veuillez remettre cette carte à M. Tenace Mollusque, et lui dire que je viens de voir M. Mollusque jeune, qui m’a engagé à passer ici. »

Le valet de pied (qui avait sur les parements de ses poches tant de larges boutons aux armes des Mollusques, qu’on pouvait croire qu’il portait sur lui l’argenterie et les joyaux de la famille, tous soigneusement boutonnés), réfléchit un instant en regardant la carte, puis il dit : « Entrez. » Il fallut quelque présence d’esprit pour obéir à cette injonction, sans se cogner contre la porte intérieure de l’antichambre et sans rouler de là jusqu’au bas de l’escalier de la cuisine, au milieu de la confusion morale et de l’obscurité physique causées par cette entrée difficile. Le visiteur, grâce au ciel, débarqua sain et sauf sur le paillasson de l’antichambre.

Le valet de pied continuant à dire : « Entrez, » le visiteur continua à le suivre. À la seconde porte, nouveau flacon, nouveau bouchon. Le nez d’Arthur dégusta à cette autre fiole un mélange de provisions concentrées et de lavures de vaisselle. Après une légère escarmouche dans l’étroit passage, occasionnée par une bévue du valet, qui ouvrit de confiance la porte d’une lugubre salle à manger, et qui, en reconnaissant avec consternation qu’elle n’était pas habitée, recula en désordre, au risque d’écraser les pieds du visiteur, ce dernier fut enfermé, tandis qu’on l’annonçait, dans un petit salon de derrière tout moisi. Là il fut à même de respirer à la fois les parfums rafraîchissants des deux flacons combinés, avec la vue d’un pan de mur éloigné de trois pieds, qui n’admettait qu’un jour de souffrance. Il se demandait, pour se distraire, s’il était possible qu’il y eût en Angleterre beaucoup de familles Mollusques assez serviles pour se condamner à habiter de pareils trous.

M. Mollusque voulait bien le recevoir, « Monsieur veut-il se donner la peine de monter ? » Monsieur voulut bien, et il le prouva en montant tout de suite ; et dans le salon il trouva, le pied étendu sur un tabouret, M. Mollusque en personne, image vivante et frappante de l’art de rien, rien, rien.

M. Mollusque datait d’une époque plus propice, d’une époque où le pays montrait moins de lésinerie, et où le ministre des Circonlocutions était moins importuné qu’aujourd’hui. De même qu’il entourait le col du pays d’innombrables rouleaux de ficelle rouge et de paperasses bureaucratiques, de même il entourait son propre cou d’innombrables rouleaux de cravate blanche. Ses manchettes et son faux-col avaient une majesté écrasante ; sa voix et ses manières ne faisaient pas moins d’effet. Il portait une grosse chaîne de montre et des breloques, un habit trop serré, un gilet idem, des pantalons qui ne faisaient pas un pli, et des bottes d’une roideur admirable. En somme, il était superbe, massif, accablant et inabordable. On eût dit qu’il avait posé toute sa vie devant sir Thomas Lawrence.

« M. Clennam, je crois ? dit M. Tenace Mollusque. Prenez un siège. »

M. Clennam prit un siège.

« Vous êtes venu plusieurs fois, si je ne me trompe, me demander aux Circonlocutions ? » Dans sa bouche ce dernier mot avait une longueur d’environ vingt-cinq syllabes.

« J’ai pris cette liberté. »

M. Mollusque salua d’une façon solennelle, comme qui dirait :

« C’est une liberté, je n’en disconviens pas ; prenez encore la liberté de m’expliquer votre affaire.

— Permettez-moi de vous dire tout d’abord que je viens de passer quelques années en Chine, que je suis presque un étranger dans mon propre pays, et que ce n’est pas un motif d’intérêt personnel qui me dicte la question que je vais vous faire. »

M. Mollusque tambourina légèrement sur la table qui se trouvait près de lui, comme s’il se fût mis à poser pour un second artiste à lui inconnu, et qu’il eût voulu lui adresser cette recommandation tacite :

« Si vous voulez bien avoir la complaisance de me représenter avec l’expression de dignité que je viens de donner à ma physionomie, vous m’obligerez.

— J’ai rencontré dans la prison de la Maréchaussée un prisonnier du nom de Dorrit, qui se trouve là depuis bien des années. Je désire me renseigner sur l’état de ses affaires, qui me semblent fort embrouillées, afin de voir s’il n’y aurait pas moyen d’améliorer sa position après une si longue captivité. On m’a désigné M. Tenace Mollusque comme un des créanciers les plus influents. Ce renseignement est-il exact ? »

Comme le ministère des Circonlocutions avait pour principe de ne jamais donner une réponse catégorique, sous quelque prétexte que ce fût, M. Mollusque se contenta de répondre :

« C’est possible.

— Comme représentant de l’État, ou comme simple particulier ?

— Il est possible, monsieur, répondit M. Mollusque, que le ministère des Circonlocutions ait conseillé… cela est possible, je n’affirme rien… de poursuivre certaine réclamation que l’État a pu élever, par suite de la faillite d’une compagnie ou d’une association dont cette personne a pu faire partie. Il se peut que cette question ait été soulevée au ministère des Circonlocutions, dans le cours officiel des affaires ; il se peut que le ministère ait rédigé ou confirmé une note conseillant de poursuivre ladite personne.

— Alors je dois supposer que les faits se sont ainsi passés ?

— Le ministère des Circonlocutions, répondit M. Mollusque, n’est responsable des suppositions de qui que ce soit.

— Oserai-je vous demander où je puis obtenir des renseignements officiels sur l’état réel de la question ?

— Il est loisible, répliqua M. Mollusque, à tout membre du… public… (il ne prononçait qu’avec répugnance le nom de cette obscure corporation, qu’il regardait comme son ennemie personnelle) d’adresser une requête au ministre des Circonlocutions. On peut se faire indiquer quelles sont les formalités indispensables à suivre, en s’adressant au bureau spécial de ce ministère.

— Quel est ce bureau ?

— Monsieur, répliqua M. Mollusque, tirant un cordon de sonnette, on vous l’indiquera au ministère, auquel je dois vous renvoyer, si vous désirez obtenir une réponse formelle à cette question.

— Pardonnez-moi si j’ajoute…

— Le ministère est ouvert au… public ( M. Mollusque a toujours du mal à prononcer ce mot impertinent), pourvu que le… public observe les formes officielles ; si le… public n’observe pas ces formes, c’est le public qui a tort. »

M. Mollusque fit un salut profond, salut d’homme du monde offensé, de bureaucrate offensé, et d’habitant du quartier fashionable non moins offensé, ces trois personnes ne formant qu’un seul et même individu. M. Clennam lui rendit son salut et fut reconduit jusqu’à la porte de Mews-Street par le valet de pied aux joues flasques.

Dans cette extrémité Arthur Clennam résolut, afin de s’exercer à la persévérance, de retourner au ministère des Circonlocutions, et d’essayer quelle satisfaction il pourrait tirer d’une seconde visite. Il s’y présenta donc de nouveau et envoya une seconde carte à Mollusque jeune, par un garçon de bureau, qui trouva très mauvais que le solliciteur se fût permis de revenir, d’autant plus qu’il était en train de manger des pommes de terre au jus derrière un paravent, auprès de la cheminée de l’antichambre.

Il obtint une nouvelle audience de Mollusque fils, et trouva le jeune gentleman occupé cette fois à se roussir les genoux et à bâiller, en invoquant quatre heures, qui s’obstinaient à ne pas sonner.

« Dites donc ! voyez-vous ! vous vous accrochez à nous d’une satanée façon, » remarqua Mollusque jeune, regardant par-dessus son épaule.

« Je veux savoir…

— Dites donc ! ma parole d’honneur, il ne faut pas venir comme ça chez nous pour nous dire que vous voulez savoir, vous savez, interrompit d’un ton de remontrance Mollusque jeune, qui se retourna en ajustant son lorgnon.

— Je veux savoir, répéta Arthur Clennam, qui s’était décidé à adopter une formule laconique et à ne pas sortir de là, d’une façon précise la nature de la réclamation que l’État élève contre un prisonnier pour dettes du nom de Dorrit.

— Dites donc ! voyez-vous ! vous allez vraiment trop vite, savez-vous ! Et vous n’avez pas même une lettre d’audience, s’écria Mollusque Jeune, comme si l’affaire commençait à devenir très sérieuse.

— Je veux savoir… » reprit Arthur. Et il répéta sa question. Mollusque Jeune le regarda en ouvrant de grands yeux, jusqu’à ce que son lorgnon fût tombé, puis il recommença le même manège.

« Vous n’avez pas le droit de faire de ces choses-là, reprit-il enfin avec tous les symptômes d’une faiblesse excessive, voyez-vous ! Qu’entendez-vous par-là ? Vous disiez tout à l’heure que vous ne saviez pas s’il s’agissait ou non d’une affaire publique.

— Je viens de m’en assurer, répliqua le solliciteur, et je veux savoir… » Et il répéta encore sa monotone question.

Cette redite eut pour résultat d’affaiblir de plus en plus le jeune Mollusque, qui s’écria de nouveau :

« Voyez-vous ! ma parole d’honneur, il ne faut pas venir chez nous pour nous dire que vous voulez savoir, vous savez ! »

Là-dessus Arthur Clennam répète sa question dans les mêmes termes et sur le même ton, ce qui fait que le jeune Mollusque devient un merveilleux modèle de découragement et d’impuissance.

« Eh bien, voyez-vous ! ce que vous avez de mieux à faire, c’est de demander au secrétariat, » dit-il enfin, se glissant vers le cordon de la sonnette, qu’il tira. Le garçon de bureau qui avait fini de manger les pommes de terre au jus, répondit à cet appel. « Jenkinson, ajouta Mollusque, conduisez chez M. Wobbler. »

Arthur Clennam, s’étant imposé la tâche de prendre d’assaut le ministère des Circonlocutions, et décidé à ne pas reculer, accompagna le garçon de bureau à un autre étage, où ce fonctionnaire lui désigna le bureau de M. Wobbler. Il entra dans cet appartement et trouva deux gentlemen, assis en face l’un de l’autre à une table spacieuse et commode. L’un d’eux était occupé à polir un canon de fusil avec son foulard, tandis que l’autre étendait de la marmelade sur une tartine de pain, avec un couteau à papier.

« M. Wobbler ? » demanda le solliciteur.

Les deux gentlemen levèrent les yeux et le regardèrent un instant, surpris de tant d’audace.

« … De sorte qu’il a pris le chemin de fer, dit l’employé armé d’un fusil, qui parlait très lentement, et il est parti pour la campagne de son cousin, emmenant le chien avec lui. Un vrai bijou, que ce chien : il a sauté à la gorge de l’individu chargé de le mettre dans le wagon des bêtes, et aux jambes du conducteur qui est venu le faire sortir. Une fois là-bas, notre homme a rassemblé une demi-douzaine d’individus dans une grange avec une bonne provision de rats, et compté combien le chien mettait de temps à les happer. Voyant que le chien s’en tirait on ne peut mieux, il a organisé un combat et parié des sommes folles pour le chien. Mais voilà qu’au jour dit on a graissé la patte du garde, mon cher ; il aura grisé la bête, et le maître de la bête a été refait : il ne lui est pas resté un penny.

— M. Wobbler ? » demanda le solliciteur.

Le gentleman qui étendait la marmelade répondit sans lever les yeux : « Comment se nomme le chien ?

— Charmant , répliqua l’autre ; son maître prétend qu’il ressemblait étonnamment à la vieille tante dont il compte hériter… surtout quand elle est ivre.

— M. Wobbler ? » répéta le solliciteur.

Les deux gentlemen restèrent quelques minutes à rire. Le gentleman au fusil, trouvant après inspection que le canon avait un éclat satisfaisant, demanda l’avis de son collègue ; confirmé par celui-ci dans son opinion, il remit cette partie de l’arme à sa place dans la boîte qui se trouvait devant lui, prit la crosse et commença à la polir, sifflant à mi-voix.

« M. Wobbler ? redemanda le solliciteur.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit alors M. Wobbler, la bouche pleine.

— Je veux savoir… » Et Arthur Clennam expliqua machinalement ce qu’il voulait.

« Peux pas vous dire, remarqua M. Wobbler, qui semblait adresser la parole à sa tartine ; n’en al jamais entendu parler ; ça ne me regarde pas. Demandez à M. Clive, seconde porte à gauche, dans le couloir voisin.

— Peut-être me fera-t-il la même réponse.

— Probablement. N’en sais rien, » répliqua M. Wobbler.

Le solliciteur s’éloigna, et il était déjà dans le corridor lorsque le gentleman au fusil lui cria :

« Eh ! m’sieur ! Eh là-bas ! »

Le solliciteur revint.

« Fermez donc votre porte : vous nous envoyez un satané courant d’air ! »

M. Clennam n’eut que quelques pas à faire pour arriver à la seconde porte à droite dans le couloir voisin. Dans ce bureau-là il trouva trois employés : numéro un n’avait pas grand’chose à faire ; numéro deux se croisait les bras ; numéro trois regardait par la fenêtre en bâillant. Ils semblaient néanmoins prendre une part plus directe que les autres dans l’exécution efficace du grand principe de ce ministère, car il y avait là une imposante porte à deux battants, qui communiquait avec un appartement intérieur où les chefs du bureau des Circonlocutions paraissaient tenir conseil, d’où il sortait une effrayante quantité de papiers, et où il en entrait une quantité non moins effrayante. C’était un va-et-vient presque incessant, dont un autre employé, le numéro quatre, était l’instrument actif.

« Je veux savoir, » dit Arthur Clennam, qui répéta sa demande avec le même ton d’orgue de barbarie. Numéro un le renvoya à numéro deux, et celui-ci l’ayant engagé à s’adresser à numéro trois, il eut l’occasion de répéter trois fois sa formule avant qu’on s’accordât pour le renvoyer au numéro quatre, auquel il redit sa phrase stéréotypée.

Numéro quatre était un jeune et joli garçon, à l’air vif et aimable. Il appartenait à la famille Mollusque, mais à une branche plus animée de cette noble race, et il répondit avec la plus grande aisance :

« Oh ! vous feriez mieux de ne pas vous casser la tête à ça, croyez-moi.

— Ne pas me casser la tête !

— Oui ! je vous conseille de perdre votre temps d’une façon moins assommante. »

C’était là une manière si nouvelle d’envisager la chose, qu’Arthur Clennam ne sut trop comment prendre l’avis qu’on lui donnait.

« Vous pouvez continuer si ça vous amuse. Je puis vous donner un tas d’imprimés officiels à remplir. Prenez-en une douzaine si vous voulez ; mais vous n’aurez jamais la patience d’aller jusqu’au bout, continua numéro quatre.

— Est-il donc impossible d’obtenir ces renseignements ? Pardonnez mon importunité ; mais je suis presque un étranger.

— Je ne dis pas que c’est impossible, répliqua numéro quatre avec un sourire plein de franchise ; je n’émets aucune opinion à cet égard. Je crois seulement que vous n’aurez pas la patience d’aller jusqu’au bout. Je présume que votre homme aura soumissionné quelque fourniture et qu’il aura failli à ses engagements. Est-ce ça ?

— Je n’en sais vraiment rien.

— Allons ! vous pouvez toujours vous renseigner là-dessus. Ensuite vous tâcherez de savoir quel bureau a adjugé la fourniture, et alors on vous donnera les détails.

— Pardon ; mais comment obtiendrai-je cette première indication ?

— Ma foi, vous… vous le demanderez jusqu’à ce qu’on vous réponde. Lorsqu’on vous aura répondu, vous adresserez une lettre à ce bureau (d’après le modèle que vous tâcherez de vous faire indiquer) pour obtenir la permission d’envoyer une requête au secrétariat. Il sera pris acte de votre demande dans ce bureau, qui devra la renvoyer pour être enregistrée au secrétariat, qui devra la transmettre à un autre bureau qui, après l’avoir apostillée, devra la renvoyer pour être contre-signée par un autre bureau, et alors votre demande se trouvera régularisée. Vous saurez la marche qu’aura suivie votre requête en demandant à chaque bureau jusqu’à ce qu’on vous réponde.

Arthur Clennam ne put s’empêcher de remarquer que c’était un drôle de moyen d’avancer les affaires.

Cette observation amusa beaucoup le gracieux petit Mollusque, qui ne pouvait pas se figurer qu’on fût assez naïf pour conserver le moindre doute à cet égard. Cet actif petit Mollusque savait fort bien qu’on aurait dû suivre une tout autre marche. Ce léger petit Mollusque avait étudié l’engrenage des Circonlocutions en qualité de secrétaire particulier, afin d’être préparé à sauter sur le premier emploi lucratif qui pourrait se présenter, et il comprenait parfaitement que ce ministère était une jonglerie politico-diplomatique, qui avait pour but d’aider les bureaucrates à tenir le vulgaire à distance. Bref, cet élégant petit Mollusque ne pouvait manquer de devenir un homme d’État et de se distinguer dans cette carrière.

« Quand l’affaire se trouvera régulièrement instruite devant un bureau quelconque, poursuivit ce brillant petit Mollusque, vous surveillerez de temps en temps ce bureau-là. Lorsqu’elle sera régulièrement instruite devant tel autre bureau, vous visiterez de temps en temps ce bureau-là. Nous aurons à en référer à droite et à gauche, et quand nous l’aurons attribuée à quelqu’un, vous aurez à surveiller ce quelqu’un-là. Quand on nous la renverra, alors c’est nous que vous ferez bien de surveiller. Quand l’affaire aura l’air de s’arrêter en route, vous aurez à donner un coup d’épaule. Lorsque vous aurez écrit à ce bureau-ci ou à ce bureau-là sans obtenir de réponse, ce que vous aurez de mieux à faire, c’est de… continuer à écrire. »

Arthur Clennam parut très indécis. « Dans tous les cas, dit-il, je vous remercie de votre politesse.

— Pas du tout, répliqua cet aimable petit Mollusque. Vous n’avez qu’à essayer ; venez si cela vous amuse. Rien ne vous obligera à continuer si vous vous sentez fatigué. Vous ferez bien d’emporter un tas d’imprimés… Remettez-lui un tas d’imprimés à remplir. »

Ayant donné cet ordre au numéro deux, ce pétillant petit Mollusque prit une nouvelle poignée de lettres des mains des numéros un et deux, et emporta ces documents dans le sanctuaire, afin de les offrir aux idoles qui dirigeaient le ministère des Circonlocutions.

Arthur Clennam mit les imprimés dans sa poche d’un air assez sombre, et redescendit le long couloir et le long escalier. Il était arrivé auprès de la porte à battants mobiles qui s’ouvre sur la rue, et attendait avec impatience que deux personnes qui se trouvaient devant lui lui permissent d’avancer, lorsque la voix de l’une d’elles résonna familièrement à son oreille. Il regarda l’orateur et reconnut M. Meagles. M. Meagles, qui avait le teint très animé, plus animé que vingt voyages n’auraient pu faire, tenait au collet un homme de petite taille qui se trouvait là, et lui criait :

« Sortons, gredin, sortons ! »

Ce langage, dans la bouche de M. Meagles, paraissait si étrange, c’était un spectacle si inattendu de voir M. Meagles ouvrir d’un coup de pied les battants de la porte, et entraîner dehors son compagnon, qui avait l’air très inoffensif, que Clennam demeura un instant immobile, échangeant avec le concierge un regard de mutuelle surprise. Il se hâta de la suivre et le vit descendre la rue à côté de son adversaire. Arthur eut bientôt rejoint son ancien compagnon de voyage. Le visage irrité que M. Meagles tourna vers lui se rasséréna, dès qu’il reconnut à qui il avait affaire, et il lui tendit amicalement la main.

« Comment vous portez-vous ? s’écria M. Meagles. Comment ça va-t-il ? Je ne fais que d’arriver. Charmé de vous voir !

— Et moi, ravi de vous retrouver.

— Merci, merci !

— Mme Meagles et votre fille ?…

— Se portent à merveille, répondit M. Meagles. Je voudrais seulement que vous m’eussiez rencontré moins animé. »

Quoique la température fût loin d’être chaude, M. Meagles était si échauffé qu’il attirait l’attention des passants, d’autant plus qu’il venait de s’appuyer contre une grille, d’ôter son chapeau et sa cravate pour essuyer vigoureusement son crâne et son visage fumants, ses oreilles et son cou tout rouges, sans se soucier le moins du monde de l’opinion publique.

« Ouf ! reprit M. Meagles, se rhabillant. Cela m’a fait du bien. J’ai moins chaud maintenant.

— Vous venez d’être agacé, monsieur Meagles. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Attendez un instant, et je vous le dirai. Avez-vous le temps de faire un tour dans le parc ?

— Autant de tours qu’il vous plaira.

— Eh bien ! venez… Ah ! oui, regardez-le. C’est un individu qui mérite bien qu’on le regarde. »

M. Clennam avait par hasard tourné les yeux vers le criminel que M. Meagles avait saisi au collet d’une manière si furibonde. Ce criminel n’avait rien de remarquable ni dans sa taille ni dans sa mise ; c’était tout bonnement un homme assez court, trapu, ordinaire, dont les cheveux grisonnaient et dont la physionomie était traversée par des lignes profondes que la réflexion y avait gravées comme sur un bois dur. Ses vêtements noirs étaient très convenables, quoique un peu poudreux ; il avait l’air de quelque industriel passé maître dans son état. Il tenait à la main un étui à lunettes qu’il tournait et retournait, tandis qu’on parlait de lui, avec cette souplesse de pouce qu’on ne rencontre guère que chez les gens habitués à manier des outils.

« Restez avec nous, dit M. Meagles d’un ton menaçant, et je vais vous présenter tout à l’heure. Allons, en route ! »

Tandis qu’ils se dirigeaient vers le parc par le chemin le plus court, Clennam, assez étonné, se demanda ce que l’inconnu, qui obéissait avec la plus grande docilité, pouvait avoir fait. À en juger d’après les apparences, on ne pouvait pas le soupçonner d’avoir été surpris cherchant à soustraire le foulard de M. Meagles. Il n’avait pas non plus l’air querelleur ni emporté. Son extérieur annonçait, au contraire, un homme calme, simple et sans prétention ; il ne cherchait pas à s’échapper ; il semblait bien un peu découragé, mais il ne témoignait ni honte ni repentir. Si c’était là un criminel, il fallait que ce fût un hypocrite incorrigible ; mais s’il n’avait commis aucun délit, M. Meagles lui aurait-il sauté au collet en sortant du ministère des Circonlocutions ? Arthur reconnut bien vite que si cet homme était pour lui une énigme, il n’embarrassait pas moins M. Meagles ; car leur conversation, durant le court trajet du ministère au parc, fut fort décousue. Le regard de M. Meagles se dirigeait constamment vers l’inconnu, même lorsqu’ils causaient de toute autre chose.

Enfin, quand ils furent arrivés sous les arbres, M. Meagles s’arrêta brusquement et dit :

« Monsieur Clennam, faites-moi le plaisir de regarder cet homme : il s’appelle Doyce, Daniel Doyce. Vous ne devineriez jamais que cet homme est un insigne gredin, n’est-ce pas ?

— Non, certainement. »

La question était embarrassante, faite en présence de celui dont il s’agissait.

« Non, vous ne vous en seriez pas douté ; je le sais bien. Vous ne devineriez pas que c’est un grand criminel ?

— Non.

— Non ? Eh bien ! vous avez tort : cet homme est un grand criminel. Quel crime croyez-vous qu’il ait commis ? Est-ce un assassin, un homicide par imprudence, un incendiaire, un faussaire, un escroc, un voleur avec effraction, un voleur de grands chemins, un filou, un conspirateur, un concussionnaire ?

— Je crois, répliqua Arthur Clennam, remarquant un faible sourire sur le visage de Daniel Doyce, qu’il n’est rien de tout cela.

— Et vous avez raison, dit Meagles ; mais il est habile, et il a voulu que son habileté profitât à son pays. Il n’en a pas fallu davantage pour faire de lui un grand criminel. »

Arthur regarda celui dont on parlait, lequel se contenta de hocher la tête.

« Ce Doyce que voilà, continua M. Meagles, est mécanicien-forgeron et ingénieur. Il ne fait pas énormément d’affaires, mais il est d’une habileté bien connue. Il y a une douzaine d’années, il perfectionna une invention par un procédé secret très curieux qui est d’une grande importance pour son pays et pour ses semblables. Je ne vous dirai pas combien d’argent cette invention lui a coûté, ni combien d’années il y a perdues, mais voilà bien douze ans qu’il l’a enfin perfectionnée. C’est bien douze ans, hein ? demanda M. Meagles en s’adressent à Doyce. Il n’y a pas au monde d’être plus agaçant que celui-là, il ne se plaint jamais !

— Oui ; il y a un peu plus de douze ans.

— Un peu plus ! répéta M. Meagles. Et cela ne vous exaspère pas ? Allons, monsieur Clennam, je reviens à mon histoire. Doyce s’adresse au gouvernement. Dès ce moment il est devenu un malfaiteur de l’humanité ! Oui, monsieur, poursuivit M. Meagles, tout prêt à s’échauffer encore outre mesure. Dès ce moment il cesse d’être un honnête citoyen pour devenir un criminel. À dater de ce jour, on le traite comme un homme qui a commis quelque action infernale. C’est un homme à éviter, à repousser, à intimider, à tourner en ridicule. Ce jeune employé de bonne famille le renvoie à cet autre vieil employé de bonne famille, qui le renvoie au premier, qui recommence le même exercice ; son temps, sa fortune ne lui appartiennent plus ; il est mis hors la loi et on a le droit de se débarrasser de lui par tous les moyens possibles. »

M. Clennam, grâce à l’expérience qu’il venait d’acquérir lui-même, fut beaucoup moins incrédule que M. Meagles ne l’aurait cru.

« Doyce, au lieu de vous amuser à tourner votre étui à lunettes entre vos doigts, s’écria M. Meagles, parlez et racontez à M. Clennam ce que vous m’avez avoué.

— Il n’est que trop vrai qu’on m’a un peu traité, dit l’inventeur, comme une espèce de malfaiteur. Lorsqu’il m’a fallu perdre mon temps dans les divers bureaux, on m’y a toujours reçu comme si je commettais un crime en osant m’y présenter. Plus d’une fois, afin de ne pas me décourager tout à fait, j’ai été obligé de réfléchir que je n’avais réellement rien fait pour mériter de figurer dans les causes célèbres ; que je cherchais, au contraire, à procurer au pays une grande économie dans l’intérêt du progrès.

— Là ! fit M. Meagles. Vous voyez si j’ai rien exagéré ! Maintenant vous pourrez croire ce qu’il me reste à vous dire. »

Ce préambule terminé, M. Meagles raconta la fin de l’histoire : cette histoire stéréotypée, qui a fini par devenir ennuyeuse ; cette histoire inévitable du solliciteur, que nous savons tous par cœur. Il raconta comme quoi, après des courses et une correspondance interminables, après une foule d’impertinences, d’ignorances et d’insultes, leurs Seigneuries avaient rédigé une minute, n o 3472, autorisant le coupable à faire certaines expériences à ses propres frais ; comme quoi ces expériences eurent lieu devant un comité de six vieux et nobles invalides, dont deux étaient trop aveugles pour rien voir, deux autres trop sourds pour rien entendre, le cinquième trop boiteux pour y aller voir, et le dernier trop borné pour y rien comprendre, comme quoi, avec les années, les impertinences, les ignorances et les insultes augmentèrent ; comme quoi Leurs Seigneuries rédigèrent alors une minute, n o 5103, par laquelle ils soumirent la question au ministère des Circonlocutions ; comme quoi le ministère, après les délais de rigueur, avait repris l’affaire, absolument comme s’il se fût agi d’une nouveauté de la veille, et dont personne n’avait encore entendu parler ; comment ils gâchèrent l’affaire, l’embrouillèrent, la ressassèrent ; comme quoi les impertinences, les ignorances et les insultes furent multipliées par tous les chiffres de la table de Pythagore ; comme quoi l’invention fut renvoyée à l’examen de trois Mollusques et de leur cousin Des Échasses, qui n’en savaient pas le premier mot, et dont le cerveau rebelle ne put rien y comprendre, si bien qu’ils s’en lassèrent et constatèrent des impossibilités matérielles dans le rapport qu’ils firent à ce sujet ; comme quoi le ministère des Circonlocutions déclara dans une minute, n o 8740, qu’il ne voyait aucun motif pour revenir sur la décision de Leurs Seigneuries ; comme quoi le ministère des Circonlocutions, étant prévenu que Leurs Seigneuries n’avaient rien décidé du tout, avait mis l’affaire de côté ; comme quoi, le matin même, il y avait eu audience finale avec le chef auguste de ce ministère, et comme quoi le chef, tout bien considéré, vu les circonstances et envisageant la question sous toutes ses faces, était d’avis qu’il n’y avait que deux choses à faire : se tenir tranquille ou recommencer tout sur nouveaux frais.

« Sur ce, dit M. Meagles, en ma qualité d’homme pratique, en présence du ministre et de son cabinet, j’ai saisi Doyce au collet, je lui ai dit que je voyais clairement que c’était un infâme gredin, un traître conspirant contre le repos du gouvernement, et je l’ai entraîné ainsi jusqu’à la porte d’entrée du ministère, afin que le concierge même vît que j’étais un homme pratique, et que j’appréciais la manière dont la sagesse officielle rend justice aux gredins de son espèce. Et voilà ! »

Si ce léger petit Mollusque de tantôt se fût trouvé là, peut-être leur eût-il franchement avoué que le ministère des Circonlocutions avait atteint le but qu’il se proposait ; que tout ce que les Mollusques désirent, c’est de s’accrocher aussi longtemps que possible au vaisseau national ; qu’arranger, alléger, nettoyer ledit vaisseau, ce serait les jeter à la mer, et qu’il n’y avait qu’une manière de les y jeter, c’était de faire sombrer le vaisseau tandis qu’ils continuent à s’y accrocher ; pour ce qui était de ça, c’était l’affaire du pays et non la leur.

« Là ! fit M. Meagles, maintenant vous connaissez l’histoire de Doyce ; excepté (ce qui, je l’avoue, ne contribue pas à me mettre de bonne humeur) que, même en ce moment, vous ne l’entendez pas se plaindre.

— Il faut que vous ayez beaucoup de patience, dit Arthur Clennam, le contemplant avec un certain étonnement, et beaucoup de magnanimité.

— Non, répliqua le mécanicien, je ne crois pas avoir plus de patience qu’un autre.

— Si, parbleu !… vous en avez toujours plus que moi ! » s’écria M. Meagles.

Doyce sourit en disant à Clennam :

« Voyez-vous ! je ne suis pas le premier à qui cela arrive ; j’en ai vu bien d’autres. Mon sort est le sort commun. Je ne suis pas plus maltraité qu’une centaine d’autres individus qui se sont mis dans la même position que moi, pas plus maltraité que tous les autres, pour mieux dire.

— Je ne crois pas que cette pensée me consolât beaucoup, si j’étais à votre place ; mais je suis bien aise de voir qu’elle rende vos regrets moins amers.

— Comprenez-moi bien ! Je ne veux pas dire, répliqua l’autre avec son air calme et réfléchi, et regardant au loin comme s’il mesurait la distance, que ce soit une bonne manière de récompenser les travaux et les espérances d’un homme, mais c’est une sorte de soulagement de savoir que je devais m’y attendre. »

Il parlait avec cet air tranquille et résolu, ce ton modéré qu’on remarque souvent chez un mécanicien habitué à étudier et à ajuster ses pièces avec une grande précision. Ces manières lui étaient aussi naturelles que la souplesse de son pouce ou sa façon de rejeter la tête en arrière en renversant son chapeau, comme s’il réfléchissait sur la dernière main à donner à quelque travail à moitié fini.

« Désappointé ? poursuivit-il, marchant sous les arbres entre ses deux compagnons. Oui, sans doute, je suis désappointé. Froissé ? Oui, sans doute, je suis froissé. Rien de plus naturel. Mais ce que je voulais dire en rappelant que tous ceux qui se mettent dans la même position que moi sont presque toujours traités comme je l’ai été…

— En Angleterre, interrompit M. Meagles.

— Oh ! cela va sans dire, en Angleterre. Lorsqu’un inventeur se décide à vendre sa découverte à l’étranger, les choses se passent bien différemment, et voilà pourquoi tant de découvertes sont perdues pour nous. »

M. Meagles redevint très rouge.

« Ce que je voulais dire, c’est que, d’une façon ou d’une autre, notre gouvernement est tombé dans cette voie. Pouvez-vous citer un inventeur quelconque qui n’ait été repoussé, découragé, maltraité ?

— Je ne saurais dire que j’en connaisse un seul,

— Avez-vous jamais vu l’État prendre l’initiative dans l’adoption de quelque chose d’utile ?

— J’ai pas mal d’années de plus que mon ami que voilà, c’est donc moi qui répondrai à cette question. Jamais.

— Mais chacun de nous, je crois, continua l’inventeur, pourrait citer un grand nombre de cas où notre gouvernement a prouvé qu’il était fermement résolu à rester bien loin et bien longtemps en arrière de nous tous ; où il a persisté, au vu et au su de tout le monde, à employer des vieilleries reléguées depuis longues années au rancart, et cela lorsque les nouveaux procédés, reconnus meilleurs, étaient bien connus et généralement adoptés ? »

Tout le monde fut d’accord sur ce point.

« Eh bien donc, poursuivit Doyce avec un soupir, de même que je sais ce que tel ou tel métal fera à telle température, et tel ou tel corps soumis à une certaine pression, de même j’aurais dû savoir, si je m’étais donné la peine de réfléchir, de quelle manière ces grands lords et ces grands gentlemen traitent une requête comme la mienne. Je n’ai pas le droit d’être surpris, ayant une tête sur les épaules et une mémoire dans ma tête, si je tombe dans la même ornière que ceux qui m’ont précédé. J’aurais dû laisser tout ça là ; n’avais-je pas assez d’exemples sous les yeux pour m’avertir ? »

Là-dessus, il mit son étui à lunettes dans sa poche et dit à Arthur :

« Si je ne sais pas me plaindre, monsieur Clennam, je sais être reconnaissant : et je vous assure que je le suis beaucoup à notre ami commun de m’avoir encouragé bien des fois et de bien des manières.

— Bah, bah ! » dit M. Meagles.

Arthur ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur Daniel Doyce pendant le silence qui suivit. Quoique la nature de son caractère et le respect de lui-même empêchassent le mécanicien de s’exhaler en plaintes oiseuses, on voyait clairement que ses luttes prolongées l’avaient vieilli avant le temps et qu’elles l’avaient rendu plus taciturne et plus pauvre. M. Clennam ne put s’empêcher de songer combien cet homme eût été plus heureux s’il avait suivi l’exemple des gentlemen qui daignent diriger les affaires du pays, et appris d’eux l’art de ne rien faire.

Pendant cinq minutes environ, M. Meagles fut aussi rouge que découragé, puis il se calma et devint moins sombre.

« Allons, allons ! s’écria-t-il, ce n’est pas en prenant des aire renfrognés que nous donnerons une meilleure tournure à cette affaire. Où allez-vous, Daniel ?

— Je retourne à la fabrique, répondit Daniel.

— Eh bien, nous irons tous à la fabrique, ou du moins nous vous reconduirons de ce côté, répliqua M. Meagles ; M. Clennam ne refusera pas de venir avec nous à la cour du Cœur-Saignant.

— Cour du Cœur-Saignant ! Mais c’est justement là que j’ai affaire.

— Tant mieux ! s’écria Meagles ; venez avec nous. »

Tandis qu’ils continuaient leur promenade, il y eut au moins un des promeneurs (sans doute plus d’un) qui pensa que la cour du Cœur-Saignant était une habitation fort convenable pour une personne qui avait été en correspondance avec Leurs Seigneuries et avec les Mollusques ; peut-être aussi eut-on un pressentiment que la verte Albion elle-même pourrait bien se trouver réduite, un de ces quatre matins, à chercher un logement dans la cour du Cœur-Saignant, si elle s’obstinait à outrer cet admirable système des Circonlocutions.

CHAPITRE XI. Le voilà lâché, gare !

Une tardive et sombre nuit d’automne s’abattait sur la Saône. La rivière, pareille à un miroir souillé suspendu dans un lieu sombre, réfléchissait lourdement les nuages ; çà et là les bords du fleuve se penchaient en avant, comme s’ils eussent été à la fois curieux et effrayés de voir leur image s’assombrissant dans l’eau. Le pays plat qui environne Châlons s’étendait comme un long et monotone tapis, découpé de temps en temps par une rangée de peupliers qui se détachaient sur ce crépuscule couronné. Les bords de la Saône étaient boueux et solitaires ; la nuit descendait rapidement.

Un homme, qui s’avançait lentement dans la direction de Châlons, était le seul être animé visible dans ce paysage ; Caïn lui-même n’aurait pas été plus isolé ni plus évité. Un vieux havre-sac de peau de mouton sur le dos, la main armée d’un gros bâton coupé dans quelque bois et dépouillé de son écorce ; couvert de boue, les pieds meurtris, les souliers et les guêtres déchirés, les cheveux et la barbe incultes, le manteau rejeté sur l’épaule et ses vêtements trempés par la pluie, il s’avançait en boitant, lentement et péniblement. On eût dit que les nuages fuyaient devant lui, que le vent gémissait et que l’herbe frissonnait à son approche ; que le mystérieux clapotement de l’eau l’accusait à voix basse ; que sa présence enfin jetait le trouble dans cette orageuse nuit d’automne.

Il lançait un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, d’un air sombre mais craintif, s’arrêtant parfois, se retournant et regardant autour de lui. Puis il continuait son pénible voyage, boitant et grommelant :

« Au diable cette plaine sans fin ! Au diable ces pierres tranchantes comme une lame de couteau ! Au diable cette sinistre obscurité qui vous enveloppe et vous donne le frisson ! Je vous hais ! »

Et, au regard menaçant qu’il lança autour de lui, on pouvait deviner qu’il aurait volontiers fait sentir sa haine, s’il en avait eu le pouvoir. Il s’avança encore de quelques pas, et, regardant au loin devant lui, s’arrêta de nouveau.

« Moi, j’ai soif, je tombe de faim et de fatigue. Vous, imbéciles, là-bas où j’aperçois des lumières, vous mangez, vous buvez, vous vous chauffez ! Si je pouvais mettre votre ville à sac, je vous ferais payer ça, mes enfants ! »

Mais les dents qu’il montrait à la ville et le poing qu’il levait contre la ville, n’abrégeaient pas la route. La faim, la soif et la fatigue n’avaient fait que s’accroître lorsque ses pieds touchèrent le pavé raboteux de Châlons et qu’il s’arrêta pour regarder autour de lui.

Voilà l’hôtel avec sa porte cochère et ses parfums de cuisine appétissante ; voilà le café avec ses croisées lumineuses et son bruit de dominos ; voilà la boutique du teinturier avec ses banderoles d’étoffe rouge pour enseigne ; voilà le magasin du bijoutier avec ses boucles d’oreilles et ses ornements d’autel ; voilà le débit de tabac avec son groupe animé de pratiques en pantalon de garance qui sortent la pipe à la bouche ; voilà les puanteurs de la ville, la boue et les ordures des ruisseaux ; les lanternes sans éclat pendues en travers de la rue, et l’énorme diligence avec sa montagne de bagages et ses six chevaux gris aux queues retroussées, qui s’apprête à partir, stationnée devant le bureau. Mais comme il n’y avait là aucun petit cabaret assez modeste pour un voyageur peu chargé d’écus, il lui fallut, avant d’en trouver un, tourner un coin obscur où le pavé était jonché de feuilles de choux écrasées, aux environs de la fontaine publique, sous les pieds des femmes qui n’avaient pas encore fini d’emplir leurs seaux. Là, dans une rue de traverse, il trouva une modeste auberge, Au Point du Jour. Les rideaux empêchaient de voir à l’intérieur : mais le Point du Jour paraissait bien éclairé et bien chauffé, et des inscriptions lisibles, ainsi que les accessoires artistiques de queues et de billes annonçaient qu’on pouvait y jouer au billard, y manger, y boire, y loger à pied et à cheval ; qu’on y trouvait bon vin, bonnes liqueurs, bonne eau-de-vie. Le voyageur tourna le bouton de la porte du Point du Jour et entra en boitant.

En entrant, il porta la main à son chapeau mou et décoloré, pour saluer quelques habitués qui se trouvaient rassemblés dans la salle. Deux d’entre eux jouaient aux dominos à une des petites tables ; trois ou quatre autres, assis autour du poêle, causaient en fumant leur pipe ; pour le moment, le billard qui occupait le milieu de la salle était libre ; l’hôtesse du Point du Jour trônait dans son petit comptoir de plomb au milieu de ses bouteilles de sirop nuageux, de ses paniers de gâteaux, et travaillait à quelque ouvrage d’aiguille.

Se dirigeant vers une petite table non occupée, dans un coin de la salle derrière le poêle, il posa à terre son havre-sac et son manteau. En se redressant, après avoir terminé ce premier préparatif d’installation, il trouva l’hôtesse auprès de lui.

« On peut loger ici ce soir, madame ?

— Certainement ! répondit l’hôtesse d’une voix élevée, chantante et encourageante.

— Bon. On peut dîner… ou souper, si vous aimez mieux ?

— Certainement ! s’écria l’hôtesse avec la même intonation.

— Dépêchons alors, madame, s’il vous plaît. Donnez-moi à manger aussi vite que vous pourrez, et apportez-moi du vin tout de suite. Je n’en puis plus !

— Il fait vilain temps, monsieur.

— Un sacré temps !

— Et la route a dû vous sembler longue !

— Une sacrée route ! »

Sa voix enrouée lui fit défaut et il s’accouda à table, la tête appuyée sur ses mains, pendant qu’on lui apportait du comptoir une bouteille de vin. Ayant rempli et vidé son verre deux fois de suite et cassé une croûte du grand pain qu’on avait posé devant lui avec la nappe et la serviette, l’assiette à soupe, le sel, le poivre et l’huile, il s’appuya le dos contre le coin du mur, s’allongea sur le banc où il était assis et commença à grignoter son pain en attendant que son repas fût prêt.

Il y avait eu une interruption momentanée dans la conversation entamée autour du poêle, comme il arrive toujours en pareille compagnie, à l’arrivée d’un étranger qui attire naturellement l’attention des causeurs et occasionne des distractions ; mais elle ne dura pas longtemps, et les habitués, après avoir regardé le nouveau venu, reprirent leur entretien interrompu.

« Voilà pourquoi, dit l’un d’eux, terminant une histoire qui touchait à sa fin, voilà pourquoi on a dit que le diable était lâché. »

L’orateur était le grand suisse de l’église, et il apportait dans cette discussion quelque chose de l’autorité de l’Église, puisqu’il s’agissait du diable.

L’hôtesse, après avoir appelé son mari, qui remplissait les fonctions de cuisinier du Point du Jour , et donné ses ordres pour le repas du voyageur, était retournée à son comptoir, où elle avait repris son ouvrage. C’était une petite femme vive, soigneuse et intelligente, coiffée d’un ample bonnet et montrant un peu trop le haut de ses bas ; elle se mêla à la conversation en débutant par plusieurs signes de tête animés, mais sans lever les yeux de son ouvrage.

« Ah ciel ! s’écria l’hôtesse, lorsque le bateau est arrivé de Lyon, et qu’on a répandu le bruit que le diable était lâché dans les rues de Marseille, il y a des gobe-mouches qui ont cru cela. Mais pas moi. Non, non.

— Madame, vous avez toujours raison, répondit le grand suisse. Mais vous deviez être bien enragée contre cet homme, madame ?

— Ah ! mais oui, répliqua l’hôtesse cessant de regarder son ouvrage pour ouvrir de grands yeux et jeter sa tête en arrière. Et c’est tout simple !

— C’était un mauvais sujet ?

— C’était un misérable meurtrier, dit l’hôtesse, et il méritait bien le sort auquel il a eu la chance d’échapper. C’est bien dommage.

— Un instant ! madame, raisonnons un peu, répliqua le suisse tournant son cigare entre ses lèvres, de l’air d’un homme qui va soutenir un argument. Peut-être ce malheureux a-t-il été entraîné par sa destinée. Peut-être a-t-il été le jouet des circonstances. Il n’en est pas moins possible qu’il ait eu et qu’il ait encore une foule de bonnes qualités, le tout est de les découvrir. La philosophie philanthropique nous apprend… »

Les autres membres du petit groupe rassemblé autour du poêle témoignèrent par un murmure qu’ils s’opposaient à l’emploi de ces mots formidables. Les deux joueurs de dominos cessèrent un moment leur partie, comme pour protester contre l’introduction, même verbale, de la philosophie philanthropique dans le café du Point du Jour .

« Laissez là votre philanthropie, s’écria l’hôtesse souriant et avec des signes de tête plus animés que jamais. Écoutez donc. Je ne suis qu’une femme, moi ; je ne sais pas ce que c’est que votre philosophie philanthropique ; mais je sais ce que j’ai vu et observé dans le monde où je me trouve ; et je peux vous dire une chose, mon ami, c’est qu’il y a des hommes (et des femmes aussi, malheureusement) chez qui on ne trouve rien de bon ; qu’il y a des gens qu’il faut détester de tout cœur ; qu’il y a des gens qu’on doit traiter comme des ennemis de l’humanité ; qu’il y a des gens qui n’ont pas un cœur d’homme, et qu’on doit écraser comme des bêtes féroces, afin d’en débarrasser le monde. Il y en a fort peu, je l’espère ; mais j’ai vu (dans le monde où je me trouve, et même dans mon petit Point du Jour ) qu’il existe de ces gens-là, et je ne doute pas que cet homme… j’oublie son nom… ne soit du nombre, »

Le discours plein de vivacité de l’hôtesse fut plus favorablement accueilli par les habitués du Point du Jour , qu’il ne l’eût été par les aimables défenseurs en titre de la classe contre laquelle elle paraissait avoir des préjugés si déraisonnables.

« Ma foi ! si votre philosophie philanthropique, continua l’hôtesse, posant son ouvrage sur le comptoir et se levant pour aller prendre la soupe de l’étranger des mains de son mari qui venait d’apparaître à une petite porte de côté, si votre philanthropie doit nous mettre à la merci de ces gens-là, en transigeant le moins du monde avec eux en paroles ou en actions, vous pouvez la garder ; pour moi, je n’en donnerais pas un sou.

— Eh bien ! reprit le premier orateur, revenons à la question : laissons le reste de côté, messieurs. C’est seulement parce que cet homme a été acquitté par le jury, que les Marseillais ont crié qu’on avait lâché le diable. Voilà comment la phrase a commencé à circuler ; voilà tout ce qu’on a voulu dire, rien de plus.

— Comment le nomme-t-on ? demanda l’hôtesse. Biraud, n’est-ce pas ?

— Rigaud, madame, répondit le suisse.

— Rigaud ! c’est juste. »

Le potage du voyageur fut suivi d’un plat de viande, puis d’un plat de légumes. Il mangea tout ce qu’on mit devant lui, vida sa bouteille de vin, se fit servir du café et du rhum, et fuma une cigarette en buvant sa demi-tasse. À mesure qu’il oubliait sa fatigue, il se mettait aussi plus à son aise et il finit par se mêler à une conversation insignifiante avec des airs de condescendance protectrice, comme s’il eût été d’une condition bien supérieure à celle qu’annonçait son costume.

Peut-être la société avait-elle d’autres engagements ailleurs, peut-être ne se sentait-elle pas digne de ce monsieur ; dans tous les cas, elle se dispersa peu à peu, et n’étant pas remplacée, elle laissa son nouveau protecteur en possession du Point du Jour . L’hôte faisait résonner les ustensiles de cuisine, l’hôtesse cousait tranquillement, et le voyageur, restauré, fumait auprès du poêle, où il chauffait ses pieds déchirés par la route.

« Pardon, madame, mais il paraît que ce Biraud…

— Rigaud, monsieur.

— Rigaud. Pardon encore une fois… que ce Rigaud a encouru votre disgrâce. Comment cela ? »

L’hôtesse, qui avait déjà varié dans ses jugements en elle-même, trouvant tantôt que ce voyageur était un joli garçon, tantôt qu’il avait mauvaise mine, en remarquant son nez qui s’abaissait et sa moustache qui remontait, fut plus disposée que jamais à s’en tenir à sa dernière opinion.

« Rigaud, répondit-elle, était un criminel qui avait tué sa femme.

— Tiens, tiens ! mort de ma vie ! Voilà un assez vilain criminel. Mais comment savez-vous ça ?

— Tout le monde le sait.

— Ah ! et pourtant il a échappé à la justice ?

— Monsieur, la loi n’a pas pu trouver assez de preuves ; du moins, c’est ce qu’a dit la loi. Néanmoins tout le monde sait qu’il a commis le crime. Le peuple le savait si bien qu’il a voulu le mettre en morceaux.

— Avec ça que les Marseillais vivent tous en si bonne intelligence avec leurs propres femmes, dit le voyageur. Ha ! ha ! »

L’hôtesse du Point du Jour le regarda de nouveau, et fut plus que jamais confirmée dans sa dernière décision. Il avait pourtant une jolie main et il savait bien la faire voir, ce qui donna encore une fois à penser à la dame qu’il n’avait pas trop mauvaise mine, après tout.

« Et savez-vous, madame, ou bien quelqu’un de ces messieurs savait-il ce qu’est devenu ce… Ri…baud ? »

L’hôtesse secoua la tête (jusqu’alors elle s’était contentée de lui imprimer un mouvement vertical en parfaite harmonie avec ses paroles), et répondit qu’au dire des habitués du Point du Jour et d’après les journaux, on le retenait en prison dans son propre intérêt.

« Quoi qu’il en soit, ajouta-t-elle, il a échappé à la punition qu’il mérite ; c’est bien dommage. »

Le voyageur la regarda en achevant de fumer sa dernière cigarette, tandis que la dame penchait la tête sur son ouvrage, avec une expression qui aurait probablement dissipé tous ses doutes et aurait permis à l’hôtesse de se former une opinion bien arrêtée sur sa bonne ou mauvaise mine. Mais elle n’en vit rien ; lorsqu’elle releva la tête, l’expression avait disparu. La petite main caressait la moustache hérissée.

« Peut-on demander à monter à sa chambre, madame ?

— Très volontiers, monsieur. Holà ! mon mari ! Mon mari va vous y conduire. Il s’y trouve déjà un voyageur endormi, qui s’est retiré de très bonne heure, car il tombait de fatigue ; mais c’est une grande chambre à deux lits, et on pourrait y coucher vingt personnes. »

L’hôtesse du Point du Jour donna ces explications d’une voix d’oiseau qui gazouille, s’interrompant à plusieurs reprises pour se retourner vers la porte de la cuisine et crier :

« Holà, mon homme ! »

Mon homme se montra enfin, en disant : « Me voici, ma femme ! » et, coiffé de son bonnet de coton officiel, éclaira, dans un escalier raide et étroit, le voyageur portant lui-même son manteau et son havre-sac, après avoir souhaité bonsoir à l’hôtesse et fait une allusion flatteuse au plaisir qu’il aurait à la revoir le lendemain. La chambre à coucher était en effet une grande salle, grossièrement planchéiée, avec un plafond où l’on voyait les poutres à découvert, et deux lits placés dans des coins opposés. Là mon homme, lançant un regard oblique au voyageur qui se baissait pour défaire son havre-sac, lui dit d’un ton assez rude : « Le lit à droite ! » et le laissa. L’aubergiste, qu’il fût bon ou mauvais physionomiste, avait jugé sans hésitation que sa nouvelle pratique avait une mine suspecte.

Ce dernier jeta un regard plein de mépris sur les draps propres mais de grosse toile qu’on lui avait préparés, et, s’asseyant sur une chaise de paille, tira son argent de sa poche et se mit à le compter dans sa main.

« Il faut bien manger, murmura-t-il, mais le diable m’emporte s’il ne faudra pas que je mange demain aux dépens d’un de mes semblables ! »

Tandis qu’il réfléchissait sur sa chaise, soupesant machinalement sa monnaie dans la paume de sa main, la respiration bruyante du voyageur endormi frappa si régulièrement son oreille qu’elle attira son attention de ce côté. Le dormeur était chaudement couvert et avait tiré le rideau blanc au chevet de son lit, de sorte qu’on pouvait bien l’entendre, mais non le voir. Cette respiration régulière et sonore continuait à se faire entendre, tandis que l’autre ôtait ses guêtres et ses souliers usés, et même après qu’il eut retiré son habit et sa cravate, finit par exciter sa curiosité et par lui inspirer le désir de voir le visage de son camarade de chambre.

Le voyageur éveillé se glissa un peu plus près du lit du voyageur endormi, jusqu’à ce qu’il fût arrivé tout contre. Mais avec tout cela, il ne put pas satisfaire sa curiosité, car l’autre avait tiré le drap sur son nez. La respiration régulière continuait toujours, il avança sa main lisse et blanche (quelle traîtresse de petite main, comme elle savait se glisser avec adresse !) vers le drap, qu’il souleva doucement.

« Mort de ma vie ! dit-il tout bas en se reculant, c’est Cavalletto ! »

Le petit Italien, dont le sommeil avait peut-être été instinctivement troublé par la présence furtive de son ex-compagnon, cessa ses aspirations régulières et ouvrit les yeux. D’abord ses yeux, tout ouverts qu’ils étaient, ne parurent pas éveillés. Il resta quelques secondes à contempler d’un air hébété son camarade de prison ; puis tout à coup, avec un cri de surprise et d’alarme, il sauta à bas du lit.

« Silence ! Qu’est-ce qui te prend donc ? Tiens-toi tranquille, te dis-je ! C’est moi. Tu ne me reconnais pas ?

Mais Jean-Baptiste, écarquillant les yeux sans rien regarder, laissa échapper une foule d’invocations et d’exclamations, se recula en tremblant vers un coin de la chambre, passa son pantalon, attacha autour de son cou les manches de sa redingote, et manifesta un désir très clair de s’enfuir plutôt que de renouveler connaissance. Son ancien camarade, s’apercevant de ces dispositions peu aimables, se dirigea à reculons vers la porte, contre laquelle il appuya les épaules.

« Cavalletto ! Réveille-toi, mon garçon ! Frotte-toi les yeux et regarde-moi. Ne me donne pas le nom que tu me donnais autrefois… pas ce nom-là… Lagnier, entends-tu ? Je m’appelle Lagnier ! » Jean-Baptiste, le regardant avec des yeux effarés, recommença dix fois de suite ce geste national et négatif qui consiste à lever les bras et à ramener l’index en arrière, comme s’il était bien décidé à nier d’avance une bonne fois tout ce que l’autre pouvait avoir à lui dire pendant le reste de ses jours. « Cavalletto ! Donne-moi la main. Tu reconnais Lagnier le gentilhomme ? Touche la main d’un gentilhomme. »

Docile comme autrefois au ton d’autorité condescendante adopté par Lagnier, Jean-Baptiste, qui n’était pas encore bien solide sur ses jambes, s’avança et mit la main dans celle de son patron. Le protecteur se mit à rire, lui serra la main, la secoua en l’air et la lâcha.

« On ne vous a donc pas… bégaya Jean-Baptiste.

— Rasé ? Non. Regarde-moi ça ! s’écria Lagnier tournant la tête à droite et à gauche. Aussi solide que la tienne. »

Jean-Baptiste, avec un léger frisson, regarda tout autour de la chambre comme pour se rappeler où il était. Son patron saisit cette occasion pour fermer la porte à clef, puis il s’assit sur son lit.

« Tiens ! reprit-il, montrant ses souliers et ses guêtres. Tu vas me dire que j’ai là une piteuse chaussure pour un gentilhomme. C’est égal, tu verras comme je vais réparer cela en un rien de temps. Allons, assois-toi. Reprends ton ancienne place ! »

Jean-Baptiste, qui ne paraissait rien moins que rassuré, s’assit par terre auprès du lit, et tint les yeux fixés sur son compagnon.

« À la bonne heure ! s’écria Lagnier. Au moins nous ne sommes plus dans ce satané trou de là-bas, hein ? Quand est-ce que tu en es sorti ?

— Deux jours après vous, mon maître.

— Comment es-tu venu ici ?

— On m’a conseillé de ne pas rester à Marseille, de sorte que j’ai quitté la ville tout de suite, et depuis j’ai voyagé par-ci, par-là. J’ai trouvé à gagner quelques sous à Avignon, à Pont-Esprit, à Lyon ; sur le Rhône et sur la Saône ! »

Tout en parlant, il dessinait rapidement avec son doigt hâlé l’itinéraire de sa route sur la poussière du parquet.

« Et où vas-tu maintenant ?

— Où je vais, mon maître ?

— Oui ! »

Jean-Baptiste parut vouloir éluder cette question sans trop savoir comment.

« Per Bacco ! dit-il enfin, avec contrainte, comme s’il n’eût pas voulu lâcher cet aveu, j’ai quelquefois eu l’idée d’aller à Paris, et peut-être même en Angleterre.

— Cavalletto , je te le dis en confidence ; moi aussi, je me rends à Paris, et peut-être en Angleterre. Nous voyagerons ensemble. »

Le petit Italien hocha la tête et montra ses dents ; néanmoins il ne paraissait pas tout à fait convaincu que ce fût là un arrangement des plus désirables.

« Nous voyagerons ensemble, répéta Lagnier. Tu verras comme il me faudra peu de temps pour reconquérir mes droits de gentilhomme, et tu en profiteras. Est-ce entendu ? Sommes-nous d’accord ?

— Certainement, certainement ! répondit le petit Italien.

— Dans ce cas, tu sauras, avant que je m’endorme… (et en deux mots, car j’ai besoin de dormir)… comment il se fait que tu me retrouves ici, moi, Lagnier. Rappelle-toi bien cela : mais surtout pas l’autre nom.

— Altro ! altro ! Pas Ri… »

Avant que Jean-Baptiste eût pu prononcer la seconde syllabe de ce nom, son camarade lui avait mis la main sous le menton et lui avait fermé la bouche d’un air féroce.

« Tonnerre ! À quoi penses-tu ? Veux-tu donc me faire écharper et lapider ? et toi aussi, par-dessus le marché ; ce qui ne manquerait pas d’arriver. Car tu ne t’imagines sans doute pas qu’en tombant sur moi, on irait épargner mon compagnon de geôle ? Ne l’espère pas, au moins ! »

Lorsqu’il relâcha le menton de son ami, ses traits avaient une expression peu agréable qui fit comprendre à Cavalletto que, si on venait à écharper ou à lapider quelqu’un, M. Lagnier s’arrangerait pour désigner son ami à l’attention publique afin qu’il en eût sa bonne part. Il se rappela que M. Lagnier était un gentilhomme cosmopolite, au-dessus des scrupules et des préjugés.

« Je suis un homme contre lequel la société s’est montrée bien injuste depuis la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, poursuivit M. Lagnier. Tu sais que je suis brave et sensible, et que mon caractère est de vouloir toujours être le maître. Comment la société a-t-elle respecté en moi ces qualités ? Elle m’a hué dans les rues. On a été obligé de me protéger sur mon chemin, contre des hommes et surtout contre des femmes disposées à m’attaquer avec toutes les armes qui leur tombaient sous la main. J’ai dû rester en prison afin de ne pas être mis en pièces. Il a fallu cacher le lieu de ma détention, de peur qu’on ne vînt m’en arracher et m’assommer de mille coups. Il a fallu me mettre dans une charrette, me conduire hors de Marseille au beau milieu de la nuit et me faire faire plusieurs lieues emballé dans de la paille. Il eût été dangereux pour moi de me hasarder dans le voisinage de ma propre maison ; et, avec quelques sous dans ma poche, comme un mendiant, il m’a fallu aller à pied, à travers une boue ignoble et par un temps affreux, depuis le jour où je suis descendu de mon équipage. Aussi, vois comme mes pieds sont meurtris ! Telles sont les humiliations que la société m’a fait subir, à moi qui possède les qualités que tu connais. Mais la société me le payera ! »

Traduction par IA · Original