La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

Le plus jeune des deux associés avait achevé de mettre en ordre les livres et les comptes, et le plus âgé, n’ayant plus qu’à s’occuper de ses ingénieuses inventions, avait beaucoup fait pour augmenter la réputation de la fabrique. En sa qualité d’homme de talent, il eut nécessairement à lutter contre les obstacles sans nombre que le gouvernement oppose toujours à cette classe de malfaiteurs. Du reste, il n’est que fort raisonnable de la part des autorités d’en agir ainsi, puisque l’art de simplifier les choses est l’ennemi né, l’ennemi mortel de l’art de tout entraver. Telle est la base du système que le ministère des Circonlocutions défend unguibus et rostro , et qui consiste à prévenir tout sujet de Sa Majesté Britannique, que, s’il vient à montrer du talent, ce ne peut être qu’à ses risques et périls : à l’impatienter, à lui barrer le chemin, à donner aux voleurs la tentation et le temps de le dépouiller, en rendant toute persévérance de sa part incertaine, difficile et coûteuse, et à confisquer, au bout d’un terme de jouissance très-limité, la propriété de ceux qu’il traite le mieux, comme si un brevet d’invention équivalait à un crime capital pour la prescription. Ce système a toujours été celui des Mollusques, et vraiment c’est encore une chose bien raisonnable. Car enfin, quiconque se rend coupable d’une invention utile est nécessairement un homme actif et sérieux ; or les Mollusques craignent et détestent ces gens-là comme la peste. Et c’est encore une chose bien raisonnable vraiment, car, dans un pays affligé d’un grand nombre d’hommes actifs et sérieux, on risque de voir disparaître en moins de rien jusqu’au dernier des Mollusques des postes où ils sont incrustés.

Daniel Doyce, faisant face à la situation et aux pénalités encourues, continua à travailler par amour du travail. Clennam, qui l’encourageait par sa cordiale coopération, devint un soutien moral pour son ami, en même temps qu’il lui rendait de bons services comme associé. La maison était en pleine prospérité… Les deux associés avaient l’un pour l’autre la plus grande estime.

Mais Daniel ne pouvait oublier le projet qu’il entretenait depuis tant d’années. On ne devait guère s’attendre à le lui voir oublier ; un homme capable de renoncer ainsi à son invention ne l’aurait jamais conçue et n’aurait eu ni assez de patience ni assez de persévérance pour la perfectionner. C’est ce que devinait Clennam lorsque le soir il voyait Daniel Doyce, après avoir examiné ses modèles et ses plans, se consoler avant de les remettre de côté, en marmottant tout bas que la chose était tout aussi vraie qu’elle l’avait jamais été.

Clennam aurait cru manquer à une stipulation tacite du contrat d’association, s’il n’avait témoigné aucune sympathie pour tant d’efforts si mal récompensés. Ce sentiment réveilla en lui l’intérêt passager que le sujet avait fait naître dans son âme, à la porte du ministère des Circonlocutions. Il pria Doyce de lui expliquer son invention.

« Vous userez d’indulgence, si je ne vous comprends pas tout d’abord, ajouta-t-il, attendu que je ne suis pas du métier, Doyce.

— Pas du métier ? Vous auriez fait un excellent industriel, au contraire, si vous vous étiez adonné au métier. Je ne connais pas de meilleure tête que la vôtre pour comprendre ces choses-là.

— C’est pourtant une tête, je suis fâché de le dire, qui ne connaît pas les premiers éléments des arts mécaniques.

— Je ne dis pas ça, et je doute que vous ayez le droit de le dire vous-même. Un homme sensé, dont l’esprit a été cultivé ou qui s’est donné la peine de le cultiver lui-même, ne peut dire qu’il manque des premiers éléments de quelque art que ce soit. Je n’aime pas les mystères. Peu m’importe que l’homme appelé à juger mon œuvre sur une explication franche et claire appartienne à une classe ou à une autre, pourvu qu’il soit dans les conditions dont je parlais tout à l’heure.

— Dans tous les cas… on dira que nous sommes en train d’échanger des compliments, mais nous savons tous deux qu’il n’en est rien… je suis bien sûr d’entendre une explication aussi nette qu’il est possible de la donner.

— Allons ! répondit Doyce, je tâcherai ! »

Doyce avait le talent, assez commun chez les hommes de sa trempe, d’expliquer les choses qu’il concevait, et de démontrer ce qu’il voulait, avec la force et la clarté qui le frappaient lui-même. Ses démonstrations étaient si bien entendues, si nettes, si simples, qu’il était difficile de ne pas les comprendre. Il y avait une contradiction grotesque entre le vague préjugé, accepté par l’opinion, qu’un inventeur ne saurait être qu’un visionnaire, et la précision, la sagacité avec lesquelles l’œil et le pouce de Doyce parcouraient les devis, s’arrêtant avec patience à certains points, revenant à d’autres d’où il fallait faire découler quelque explication supplémentaire, sa marche soigneuse et prudente, pour tout éclaircir, tout prouver à chaque phase importante de sa démonstration, avant de faire un pas de plus. La modestie avec laquelle il s’effaçait n’était guère moins remarquable. Il ne disait jamais : « J’ai découvert ce nouveau procédé, j’ai inventé cette combinaison ; » mais il expliquait son invention comme s’il se fût agi d’un ouvrage du divin architecte qu’il aurait observé par hasard : tant il se mettait à l’écart, mêlant à sa tranquille admiration de son œuvre une aimable nuance de respect et une calme conviction que son invention s’appuyait sur des lois irréfragables.

Clennam consacra non-seulement cette soirée-là, mais plusieurs soirées consécutives à cette investigation. Plus il la poursuivait, plus il contemplait la tête grise penchée sur ces plans et l’œil sagace qui brillait de plaisir en les expliquant (bien qu’ils fussent la cause de tous les soucis qui lui serraient le cœur depuis douze longues années), moins il pouvait, plus jeune et plus énergique, se résigner à ne pas tenter un dernier effort. Enfin il dit à son associé :

« Doyce, leur dernier mot, c’est qu’il fallait laisser là l’affaire, enterrée avec Dieu sait combien d’autres, ou tout recommencer.

— Oui, c’est là ce que les nobles gentlemen du ministère ont décidé au bout de douze ans d’examen.

— Voilà des individus bien capables de juger votre invention, ma foi ! dit Clennam avec amertume.

— C’est toujours la vieille histoire, remarqua Doyce. J’aurais tort de vouloir me poser en martyr, lorsque j’ai tant de camarades.

— L’abandonner ou tout recommencer ! répéta Clennam d’un ton rêveur.

— Tel est le résumé de la décision de ses messieurs.

— Eh bien ? mon ami, s’écria Clennam se levant et saisissant la main rude du mécanicien, nous recommencerons. »

Doyce parut effrayé et répliqua (très-vivement pour un homme aussi calme que lui) :

« Non, non. Il vaut mieux laisser cela de côté, beaucoup mieux. On en parlera un jour, un peu plus tôt, un peu plus tard. Moi, j’y renonce. Vous oubliez, mon cher Clennam, que j’y ai renoncé ; c’est une affaire finie.

— Oui, Doyce, c’est une affaire finie pour vous ; et je reconnais que vous ne devez pas vous exposer à de nouvelles rebuffades. Mais moi, je n’ai encore rien fait. Je suis plus jeune que vous ; je n’ai mis qu’une seule fois les pieds dans ce précieux ministère des Circonlocutions, et j’ai le courage de l’inexpérience. Allons ! je suis décidé à livrer l’assaut. Vous continuerez à faire exactement ce que vous avez fait depuis que nous sommes associés. Je puis très-aisément, sans renoncer en rien à mes occupations habituelles, faire des démarches, afin qu’on vous rende justice ; et, à moins que je n’aie quelque succès à vous annoncer, je ne vous reparlerai plus de mes tentatives. »

Daniel Doyce n’y consentit pas tout de suite, et répéta à plusieurs reprises qu’il valait mieux renoncer à l’affaire. Mais comme il était naturel qu’il se laissât persuader par Clennam, il finit par céder. Arthur entreprit donc la tâche longue et ingrate d’obtenir quelque chose du ministère des Circonlocutions.

Bientôt on ne vit plus que lui dans les antichambres de ce ministère, où les garçons de bureau le recevaient presque toujours comme un filou dans le greffe d’un commissaire de police ; la principale différence qu’il y avait entre ce magistrat et les employés du ministère, c’est que l’un tenait à garder le filou, tandis que les autres faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour se débarrasser de Clennam. Mais cela lui était égal ; il était résolu à ne pas lâcher prise. Il y eut donc un véritable déluge d’imprimés à remplir, de lettres, de minutes, de notes, de signatures, de contre-signatures, de contre-contre-signatures, de renvois en avant et en arrière, à droite et à gauche, en diagonale et en zigzag.

Ici se présente un trait caractéristique du ministère des Circonlocutions que nous n’avons pas encore enregistré. Lorsque cette admirable institution s’attirait des désagréments et se voyait attaquée par quelqu’un de ses enragés députés (que les Mollusques de second ordre regardaient comme un possédé du démon), non pas à propos d’une bévue particulière, mais comme étant une institution tout à fait abominable et digne au plus des petites-maisons, alors le noble ou très-honorable Mollusque chargé de représenter ce ministère à la chambre, tombait sur ce membre malavisé et le pourfendait sans autre arme que la déclaration pure et simple de la quantité de besogne que ce ministère avait expédiée (d’autres diraient entravée) dans un temps donné. Alors le noble ou très-honorable Mollusque en question se présentait, tenant à la main un papier contenant quelques chiffres, auxquels il priait la chambre de vouloir bien accorder toute son attention. Alors les Mollusques de second ordre, obéissant à une consigne, s’écriaient : Écoutez, écoutez, écoutez ! ou lisez ! Alors le noble ou très-honorable orateur sentait, monsieur le président, d’après ce petit document, qui, selon lui, devait porter la conviction dans l’esprit même le plus borné ( rires ironiques et bravos de la part des Mollusques inférieurs ), que durant le dernier semestre ce ministère si calomnié ( marques d’approbation ) avait écrit ou reçu quinze mille lettres ( bravos ), vingt-quatre mille minutes ( nouveaux applaudissements ) et trente-deux mille cinq cent dix-sept rapports ( bravos frénétiques ). Qui plus est, un ingénieur gentleman, attaché à ce ministère, avait eu l’obligeance de faire un calcul assez curieux sur la quantité de papier et autres fournitures employés dans les divers bureaux dudit ministère. Ce calcul était annexé au petit document qu’il venait déjà de citer, et il y puisait le fait remarquable que les feuilles de papier ministre qu’on y avait consommées pour le service public pendant le semestre dernier, suffiraient pour couvrir dans toute leur longueur les deux trottoirs d’Oxford-Street et laisseraient même de quoi tapisser un demi-mille de Parc voisin ( bravos formidables et rires ), tandis que, d’un autre côté, on y avait usé assez de ficelle (de ficelle rouge officielle)… pour orner de gracieux festons toutes les rues, depuis le coin de Hyde-Park jusqu’à la grande poste. Alors, au milieu d’une bruyante manifestation ministérielle, le noble et très-honorable Mollusque s’asseyait, laissant sur le champ de bataille les membres épars de l’imprudent agresseur. Après cette démolition exemplaire du coupable, il ne se trouvait plus personne pour oser dire que, plus le ministère faisait de besogne, moins les affaires marchaient, et que le plus grand service qu’il pût rendre au malheureux public, ce serait de ne rien faire du tout.

Arthur ayant assez d’occupation sur les bras, grâce à cette tâche supplémentaire qui avait suffi pour faire mourir à la peine plus d’un homme utile, menait une existence assez monotone. Il ne prenait pas, depuis plusieurs mois, d’autre distraction que de faire ses visites régulières à la triste chambre de la paralytique, et ses visites presque aussi régulières à la villa Meagles.

La petite Dorrit lui manquait cruellement. Il savait bien qu’en partant elle laisserait un vide dans son existence, mais il ne se doutait pas que ce vide dût être si grand. L’expérience seule lui apprit quelle place importante cette familière petite figure occupait dans sa vie et quel vide elle laissait derrière elle. Il sentit aussi qu’il fallait abandonner tout espoir de la revoir, car il connaissait trop bien le caractère de la famille Dorrit pour ne pas être convaincu que la jeune fille et lui étaient désormais séparés par une distance infranchissable. L’intérêt qu’elle lui avait inspiré et la confiance qu’elle lui avait témoignée avaient pris dans son esprit une teinte de tristesse, grâce à la rapidité avec laquelle ils s’étaient enfuis, et s’étaient confondus dans le passé avec les autres affections tendres dont il n’avait plus que le regret.

Lorsqu’il reçut la lettre d’Amy il fut très-ému, mais il n’en sentit pas moins qu’ils étaient séparés désormais par des obstacles plus sérieux que la distance. Cette lettre lui permit de voir plus clairement aussi la place que la famille Dorrit assignait à celui qui les avait obligés autrefois. Il vit que la petite Dorrit lui conservait en secret un tendre et reconnaissant souvenir, mais que les autres le confondaient dans leur mémoire avec la geôle, et le reste de leur passé peu glorieux.

Dans ces méditations, qui remplissaient toutes ses journées, il la voyait au contraire toujours telle qu’elle était autrefois. C’était son innocente amie, sa délicate enfant, sa chère petite Dorrit. Le changement de fortune qui la lui avait enlevée ne fit que le confirmer dans l’habitude qu’il avait prise le soir où les roses avaient été emportées par le courant de se regarder comme un homme beaucoup plus âgé qu’il ne l’était en effet. Il y avait dans l’affection qu’il portait à la petite Dorrit quelque chose de tendre mais de paternel qui eût causé à la jeune fille une angoisse dont il ne se doutait guère. Il songeait à l’avenir de sa petite amie, au mari qu’elle épouserait, avec un désintéressement qui eût brisé le cœur de la pauvre enfant en lui enlevant jusqu’à la dernière lueur d’espérance.

Tout ce qui l’entourait l’entretenait dans cette habitude de se regarder comme un homme âgé qui avait désormais dit adieu pour toujours à ces sentiments contre lesquels il avait eu à lutter à propos de Minnie Gowan, il n’y avait déjà pas si longtemps de cela, à ne compter que les mois et les saisons. Ses rapports avec M. et Mme Meagles étaient d’un gendre veuf avec les parents de sa femme. Si la sœur jumelle de Minnie, au lieu de mourir tout enfant, avait atteint la fleur de l’âge et que Clennam l’eût épousée, la nature de ses relations avec les parents n’aurait pas été différente. Tout cela contribua insensiblement à lui mettre dans l’esprit qu’il était d’âge à renoncer au sentiment pour lequel il n’était plus fait.

Il apprenait d’eux invariablement que Minnie leur répétait dans ses lettres qu’elle était heureuse et qu’elle aimait son mari ; mais, invariablement aussi, il voyait l’ancien nuage assombrir les traits de M. Meagles dès qu’il parlait de sa fille. Depuis le mariage il n’avait jamais été aussi radieux qu’autrefois. Il se ressentait encore de la douleur que lui avait causée le départ de Chérie. Il n’avait rien perdu de son humeur bonne, naturelle et franche ; mais comme si ses traits, à force de contempler sans cesse les portraits de ses filles, qui ne pouvaient lui renvoyer qu’une expression toujours la même, leur auraient emprunté sans le savoir cette uniformité, son visage, dans tous les jeux divers de sa physionomie, avait toujours au fond l’expression du regret.

Un samedi soir, pendant l’hiver, Clennam se trouvait à la villa Meagles, lorsque Mme Gowan la mère arriva dans l’équipage des invalides distingués de Hampton-Court, cet équipage, vous savez, qui devait feindre d’être tour à tour la propriété exclusive du locataire du jour. Elle en descendit, à l’ombre de son grand éventail vert, pour honorer d’une visite M. et Mme Meagles.

« Comment allez-vous, papa Meagles, et vous, maman Meagles ? demanda-t-elle d’un ton courroucé à ses humbles alliés. Quand avez-vous reçu des nouvelles directes ou indirectes de mon pauvre garçon ? »

Mon pauvre garçon voulait dire mon fils ; et cette façon de parler servait (sans que personne eût le droit de s’en offenser le moins du monde) à entretenir la fiction que l’infortuné était tombé victime de ces intrigants de Meagles.

« Et cette jolie enfant, continua Mme Gowan, en avez-vous des nouvelles plus récentes que les miennes ? »

Jolie enfant donnait aussi à entendre, d’une manière délicate, que c’était cette beauté de Chérie qui avait seule captivé son fils, et lui avait fait faire le sacrifice d’une foule d’avantages qui l’attendaient dans le monde.

« C’est vraiment une grande consolation, poursuivit la dame, sans se fatiguer à prêter beaucoup d’attention aux réponses qu’elle recevait, c’est une consolation inexprimable de savoir qu’ils sont toujours heureux. Mon pauvre garçon est d’un naturel si volage, il est tellement habitué à courir et à promener son inconstance parmi une foule de gens qui l’idolâtrent, que l’assurance du bonheur de leur ménage est vraiment pour moi la plus grande consolation du monde. Je présume qu’ils sont gueux comme des rats, papa Meagles.

— J’espère bien que non, madame, répondit M. Meagles, agacé par cette question. J’espère qu’ils sauront bien administrer leur petit revenu.

— Oh, non ! cher Meagles ! répliqua la dame lui donnant une tape sur le bras avec son éventail vert, qu’elle releva adroitement pour cacher un bâillement à la compagnie, comment un homme de votre expérience, un homme d’affaires comme vous… car vous savez que sous ce rapport, vous êtes beaucoup trop fort pour nous qui ne connaissons rien à ces choses-là… (C’était encore une manière de faire entendre que M. Meagles était un habile intrigant)… Comment pouvez-vous parler de bien administrer leur petit revenu ? Mon pauvre cher garçon ! administrer quelques centaines de guinées ! Et la belle jolie donna, la voyez-vous administrer ça ! papa Meagles, vous voulez plaisanter !

— Eh bien madame, répondit gravement M. Meagles, je regrette d’être obligé d’avouer qu’Henri a déjà fait des dettes.

— Mon cher bonhomme… Je ne fais pas de cérémonie avec vous, parce que nous sommes presque parents… eh ! mais oui, maman Meagles, s’écria Mme Gowan, comme si c’était là une idée absurde qui la frappait pour la première fois, il y a entre nous une espèce de parenté !… Mon cher brave homme, dans ce monde on ne peut pas tout avoir. »

Nouvelle manière d’insinuer avec toute la politesse possible, que jusqu’alors le succès avait couronné les affaires de cet intrigant de Meagles . Mme Gowan trouva l’idée si bonne qu’elle appuya dessus en répétant :

« Pas tout . Non, non, papa Meagles, dans ce monde on ne peut pas tout avoir.

— Et oserais-je vous demander, madame, riposta M. Meagles le teint un peu plus animé que de coutume, qui s’attend à tout avoir dans le monde ?

— Oh ! personne, personne ! répondit Mme Gowan. J’allais dire… mais vous m’avez fait oublier, questionneur que vous êtes… Qu’allais-je donc vous dire !… »

Abaissant son grand éventail vert, elle contempla M. Meagles d’un air rêveur, cherchant à recueillir ses idées : ce qui ne contribua nullement à calmer l’irritation de ce gentleman.

« Ah ! j’y suis ! Oui, c’est cela ! reprit Mme Gowan. Il faut vous rappeler que mon pauvre garçon a toujours été habitué à entretenir certaines espérances. Peut-être ces espérances ont-elles été réalisées, peut-être ne l’ont-elles pas été…

— Autant dire tout de suite qu’elles ne l’ont pas été, », interrompit M. Meagles.

Mme Gowan lui adressa un coup d’œil irrité ; mais elle repoussa cette velléité de colère avec un hochement de tête et un geste de son éventail, et continua sans changer de ton :

« Au reste, cela ne fait rien à l’affaire. Mon pauvre garçon a été habitué à ce genre de choses-là, vous ne l’ignoriez pas et vous deviez donc vous attendre aux conséquences. Moi-même, j’ai clairement prévu ces conséquences, aussi n’en suis-je nullement étonnée. Vous non plus, papa Meagles, vous ne devez pas l’être, impossible que vous le soyez. Vous avez dû prévoir tout cela. »

M. Meagles regarda sa femme, puis Clennam, se mordit les lèvres et toussa.

« Et voilà mon pauvre garçon, poursuivit Mme Gowan, à qui l’on fait part, en fait d’espérances, qu’il y a un petit chérubin en expectative, avec toutes les dépenses qui s’ensuivent pour subvenir à cette addition de famille ! Pauvre Henry ! Mais ce qui est fait est fait : il est trop tard maintenant pour y remédier. Seulement, papa Meagles, ne parlez pas des dettes qu’ils ont pu faire comme d’une découverte, parce que ce serait par trop fort.

— Trop fort, madame, dit M. Meagles, comme s’il demandait une explication.

— Là, là ! s’écria Mme Gowan, remettant papa Meagles à sa place par un geste expressif de sa main. Certainement, ce serait trop fort pour la mère de mon pauvre garçon : elle n’aurait pas la force de supporter cela. Ils sont mariés et nous ne pouvons pas faire qu’ils ne le soient pas. Là, là ! Je sais cela. Vous n’avez pas besoin de me le dire, papa Meagles. Je le sais parfaitement bien… Que disais-je donc tout à l’heure ? Que c’est une grande consolation qu’ils continuent à vivre heureux ensemble. Il faut espérer que cela durera. Il faut espérer que la jolie enfant fera tout ce qu’elle peut pour rendre mon pauvre garçon heureux et satisfait. Papa et maman Meagles, n’en parlons plus. Nous n’avons jamais envisagé cette question du même point de vue, et nous ne changerons pas. Là, là ! C’est fini, je ne dirai plus rien. »

Il est certain que Mme Gowan, maintenant qu’elle avait dit tout ce qu’elle avait à dire pour conserver sa position mythologique au milieu des nuages, et pour avertir M. Meagles qu’il ne devait pas se figurer qu’on le laisserait jouir en paix des honneurs d’une pareille alliance, était toute disposée à ne pas abuser de sa victoire en poussant les choses trop loin. Si M. Meagles avait voulu écouter le coup d’œil de sa femme ou le geste expressif de Clennam, il aurait permis à la dame de s’éloigner dans toute la joie du triomphe. Mais Chérie était les délices et l’orgueil de son cœur ; s’il avait jamais pu la défendre avec plus de dévouement ou l’aimer avec plus de tendresse qu’aux jours où elle était le soleil de sa maison, c’eût été maintenant, maintenant qu’elle n’en faisait plus le charme et la grâce, maintenant qu’elle était perdue pour eux.

« Madame Gowan, dit M. Meagles, j’ai toujours été un homme tout rond. Je voudrais essayer de me livrer à des mystifications élégantes, soit pour me tromper moi-même, soit pour tromper les autres, soit pour me tromper moi-même en trompant les autres, que très-probablement, je n’y réussirais pas.

— Papa Meagles, répondit Mme Gowan avec un sourire affable, tandis que l’incarnat de sa joue paraissait plus vif que de coutume, à mesure que le reste de son visage devenait plus pâle, c’est très-probable.

— Par conséquent, ma bonne dame, continua M. Meagles, qui avait beaucoup de peine à se contenir, j’espère que je puis, sans blesser personne, prier les autres de vouloir bien m’épargner des mystifications de ce genre.

— Maman Meagles, remarqua Mme Gowan, votre brave homme est incompréhensible ce soir. »

En s’adressant à cette digne lady, Mme Gowan comptait lui faire prendre part à la discussion, afin de lui chercher noise et de remporter sur elle une victoire facile. Mais M. Meagle intervint pour déconcerter cette ruse de guerre.

« Mère, dit-il, vous n’êtes pas de force, ma chère ; les armes ne sont pas égales. Je vous prie donc de me laisser répondre. Voyons, madame Gowan, voyons ! tâchons d’avoir du bon sens, et d’avoir avec cela un peu de bon cœur et de loyauté. Ne plaignez pas Henry votre fils, ma chère dame ; ce ne serait pas raisonnable ni juste. Ne disons pas que nous espérons que Minnie rendra votre fils heureux, ni même que nous espérons que votre fils fera le bonheur de Minnie ( M. Meagles n’avait pas lui-même l’air très-heureux en prononçant ces paroles), mais disons que nous espérons qu’ils se rendront heureux mutuellement.

— C’est évident et restons-en là, père, dit la bonne et conciliante Mme Meagles.

— Mais, non, mère, répliqua M. Meagles, pas encore : tout à l’heure. Je ne puis en rester là ; j’ai encore quelques mots à dire. Madame Gowan, j’espère que vous ne me trouvez pas trop excité. Je crois que je n’en ai pas l’air.

— Bien au contraire, répondit Mme Gowan, secouant à la fois sa tête et son éventail vert, afin de donner plus d’énergie à cette dénégation.

— Merci, madame. Très-bien. Néanmoins, je me sens un peu… je ne voudrais pas me servir d’une expression trop forte… dirai-je un peu blessé ? demanda M. Meagles d’un ton conciliateur, plein de franchise et de modération.

— Vous n’avez qu’à dire comme vous voudrez. Cela m’est parfaitement indifférent.

— Non, non, ne répondez pas ainsi, ce ne serait pas aimable. Je me sens un peu blessé lorsque j’entends dire que l’on a dû prévoir ce qui arrive, qu’il est trop tard maintenant, et le reste.

— Vraiment , papa Meagles ? Eh bien, cela ne m’étonne pas du tout.

— Tant pis, madame, riposta M. Meagles. J’espérais au moins que cela vous aurait étonnée, et que vous n’auriez pas cru généreux de venir, de gaieté de cœur, me blesser dans un endroit aussi sensible.

— Je ne suis nullement responsable, vous savez, des reproches que peut vous adresser votre conscience. »

Le pauvre M. Meagles demeura immobile de surprise.

« Si par malheur vous vous reconnaissiez dans mes paroles, poursuivit Mme Gowan, à qui la faute ? Si vous sentez où le bât vous blesse, ce n’est pas à moi qu’il faut en vouloir, papa Meagles.

— Mais, morbleu, madame ! s’écria M. Meagles, cela revient à dire…

— Allons, papa Meagles, papa Meagles, interrompit Mme Gowan, qui s’exprimait avec un sang-froid et une amabilité extrêmes dès que son interlocuteur s’échauffait le moins du monde ; peut-être, afin d’éviter les méprises, ferai-je mieux de parler moi-même en mon nom que de vous laisser prendre la peine de parler pour moi. Cela revient à dire, avez-vous commencé… Avec votre permission, j’achèverai la phrase. Cela revient à dire (non que je tienne à appuyer là-dessus, ni même à vous le rappeler, car cela ne servirait à rien ; mon unique désir est au contraire d’en sortir le moins mal possible)… que depuis le commencement je me suis opposée à ce mariage de votre invention, et que je n’y ai consenti qu’à contre-cœur et au dernier moment.

— Mère ! s’écria M. Meagles. Entendez-vous cela ? Arthur, entendez-vous ce que dit madame ?

— Comme la salle est d’une dimension commode, dit Mme Gowan, en regardant autour d’elle sans cesser de s’éventer et à tous égards on ne peut mieux disposée pour les charmes de la conversation, je me figure que tout le monde a dû m’entendre. »

Il s’écoula quelques minutes avant que M. Meagles pût se cramponner à sa chaise avec assez de fermeté pour s’empêcher de faire un bond au premier mot qu’il dirait en réponse.

« Madame, dit-il enfin, je regrette que vous m’y obligiez, mais vous me permettrez de vous rappeler la conduite et le langage que j’ai tenu depuis le commencement.

— Oh ! mon cher monsieur, répliqua Mme Gowan, souriant et hochant la tête avec un air d’intelligence accusatrice, je les ai parfaitement compris, je vous assure.

— Avant cette époque, madame, continua M. Meagles, je n’avais jamais su ce que c’était que le chagrin. Oh ! non ; je n’avais jamais connu l’inquiétude et la peine, et ç’a été pour moi une épreuve si douloureuse que… »

Que M. Meagles, en un mot, ne put en dire davantage à ce sujet et se cacha le visage dans son foulard.

« J’ai parfaitement compris toute l’affaire, reprit Mme Gowan regardant tranquillement par-dessus son éventail. Puisque vous en avez appelé à M. Clennam vous me permettrez d’en appeler à lui à mon tour. Il sait si j’ai été prise ou non pour dupe.

— Il me répugne, répondit Clennam, vers qui tous les regards venaient de se diriger, de prendre part à cette discussion attendu que je désire demeurer en bonne intelligence avec M. Henri Gowan. J’ai des motifs très-sérieux pour le désirer. Mme Gowan, il est vrai, dans une conversation que j’ai eue avec elle avant le mariage, a attribué à mon ami, M. Meagles, le dessein de conclure cette union ; et j’ai essayé de la détromper. Je lui ai dit que je savais (et c’était vrai : je le sais mieux que jamais) que M. Meagles s’y est fermement opposé en paroles et en action jusqu’au dernier moment.

— Là ! dit Mme Gowan, tournant vers M. Meagles la paume de ses deux mains étendues, comme si elle représentait la justice en personne, et conseillait au coupable d’avouer son crime, puisqu’il y avait contre lui des preuves écrasantes. Vous voyez ! Très-bien ! Maintenant, papa et maman Meagles (ici Mme Gowan se leva), je prendrai la liberté de mettre un terme à cette formidable controverse. Je ne dirai plus un mot de la justice de ma cause. J’ajouterai seulement que c’était là une nouvelle preuve de ce que l’expérience a déjà démontré mille fois ; ces choses-là ne tournent jamais bien… ou, comme dirait mon pauvre garçon, on en est pour ses frais… bref, cela ne réussit jamais…

— Quel genre de choses ? demanda M. Meagles.

— C’est en vain que des personnes qui ont des antécédents si dissemblables chercheraient à s’apparier ensemble ; lorsqu’un étrange hasard matrimonial vient d’aventure les bousculer ensemble, plutôt que les atteler les unes avec les autres, il est impossible qu’elles voient du même point de vue l’accident qui les a rapprochées violemment. Cela ne réussit jamais.

— Permettez-moi de vous faire observer, madame… commença M. Meagles.

— Non, non ! l’interrompit Mme Gowan. À quoi bon ? N’est-ce pas un fait avéré ? Cela ne réussit jamais. Donc, s’il vous plaît, je suivrai mon chemin et vous le vôtre. Cela ne m’empêchera pas de recevoir toujours avec plaisir la jolie femme de mon pauvre garçon, et je m’efforcerai de vivre avec elle dans les termes les plus affectueux. Mais, quant à ces relations où l’on ne sait si l’on est avec des parents ou des étrangers, il n’y a rien de plus agaçant ni de plus assommant, si bien que cela finit par un état de choses trop grotesque pour pouvoir durer. Je vous assure que cela ne réussit jamais. »

Mme Gowan adressa un salut souriant au salon plutôt qu’à ceux qui s’y trouvaient, et fit ses adieux à papa et à maman Meagles. Clennam se leva pour la reconduire jusqu’à la boîte à pilules qui servait alternativement de bonbonnière à toutes les pilules de Hampton-Court. La pensionnaire de l’État monta dans ce véhicule avec une sérénité distinguée et roula.

À partir de ce jour, cette dame se plut à raconter à ses amis d’un ton de badinage enjoué, comment, après bien des efforts, elle avait découvert qu’il n’y avait pas moyen de connaître les parents de la femme d’Henry, ces gens qui avaient tant intrigué pour attirer son pauvre garçon. Avait-elle réfléchi d’avance qu’en se débarrassant d’eux, elle donnerait meilleur air à son mensonge favori, s’épargnerait quelques visites ennuyeuses, et ne courrait aucun risque, puisque la jolie enfant était bel et bien mariée, et que son père l’aimait à la folie ? Mme Gowan, la mère, pourrait seule répondre à cette question. Néanmoins l’auteur de la présente histoire a aussi son opinion à cet égard, et il est décidément pour l’affirmative.

CHAPITRE IX. Parais ! disparais !

« Arthur, mon garçon, dit M. Meagles le lendemain soir, mère et moi nous avons causé de notre entrevue d’hier, et nous ne serions pas à notre aise si nous laissions les choses dans cet état. Cette élégante parente à nous… cette chère dame que vous avez vue hier…

— Je comprends, dit Arthur.

— Cet ornement de la société, malgré sa condescendance et son affabilité, pourrait bien nous représenter sous un faux jour. Nous sommes prêts à endurer bien des choses par amour pour Chérie, mais si ça lui était égal, nous aimerions mieux ne pas laisser sans réponse les insinuations de cette dame.

— Bon, dit Arthur. Continuez.

— Car, voyez-vous, poursuivit M. Meagles, cela pourrait nous faire du tort dans l’esprit de notre gendre, cela pourrait même nous faire du tort dans l’esprit de notre fille, et causer beaucoup de désagréments domestiques. Vous comprenez ça, n’est-ce pas ?

— Certainement, répliqua Clennam. Il y a beaucoup de raisons dans ce que vous dites. »

Il venait de regarder Mme Meagles, qui était toujours du côté du bon, et il avait lu dans son visage ouvert qu’elle le priait de donner raison à M. Meagles.

« De sorte que nous sommes fort disposés, mère et moi, ajouta M. Meagles, à faire nos malles pour nous en retourner chez les en avant marchons . Je veux dire que nous sommes fort disposés à nous mettre en route et à traverser la France au galop pour aller en Italie retrouver notre Chérie.

— Et je ne crois pas, répondit Arthur, touché par le bonheur qui éclairait par anticipation le visage de Mme Meagles (elle avait dû ressembler beaucoup à sa fille, autrefois), que vous ayez rien de mieux à faire. Si donc vous me demandez mon avis, je vous conseille de partir demain.

— Bien vrai, hein ? dit M. Meagles. Mère, voilà ce que j’appelle une approbation en règle. »

Mère, avec un coup d’œil de reconnaissance qui fit beaucoup de plaisir à Arthur, répondit qu’en effet on ne pouvait mieux les confirmer dans leur avis.

« D’ailleurs, reprit M. Meagles, pendant que l’ancien nuage revenait assombrir son front, d’ailleurs le fait est que mon gendre a déjà contracté de nouvelles dettes, et je suppose qu’il me faudra le tirer d’embarras encore une fois. Quand il n’y aurait que ce motif-là, nous ferons peut-être aussi bien d’aller là-bas en amis voir un peu ce qui s’y passe. Et puis, voilà mère qui s’inquiète trop (c’est assez naturel pourtant) de la santé de Chérie, et qui désire qu’elle ne soit pas seule dans un moment comme celui-là. Toujours est-il, Arthur, que notre pauvre Chérie est bien loin et qu’elle doit se trouver bien isolée au milieu d’une ville étrangère dans les circonstances actuelles. On aura beau la soigner aussi bien que la plus grande dame du pays, elle n’en est pas moins très-loin ; car, si le dicton populaire nous répète qu’ il n’y a pas de petit chez soi, avec votre permission, j’ajouterai ceci au proverbe : c’est qu’on a beau être à Rome, on n’est pas pour cela chez soi.

— C’est parfaitement exact, répondit Clennam. Voilà plus de raisons qu’il n’en faut pour partir.

— Je suis charmé que vous pensiez comme moi ; cela me décide. Mère, ma chère, tu peux commencer tes préparatifs. Nous avons perdu notre bonne petite interprète (elle parlait à ravir trois langues étrangères, Arthur, vous l’avez entendue bien des fois ; c’est donc toi, mère qui sera obligée de me tirer d’embarras, comme tu pourras. À l’étranger, j’ai toujours besoin de quelqu’un pour me tirer d’embarras, dit M. Meagles hochant la tête, je m’embourbe à chaque instant. Je vais bien encore jusqu’au nom substantif, mais, passé cela, je m’embrouille… et encore le substantif lui-même suffit quelquefois pour me tenir au gosier, pour peu qu’il soit coriace.

— Mais j’y pense, répliqua Clennam, Cavalletto est à votre service. Il ira avec vous si vous voulez. Je ne voudrais pas le perdre, mais je sais que vous me le ramènerez.

— Je vous remercie, Arthur, répliqua M. Meagles, réfléchissant à cette proposition ; mais je ne crois pas que je profite de votre offre. Non. Je me laisserai remorquer par mère. Caval-Looro (voilà déjà un nom qui à lui seul suffit pour m’embourber avant de partir, cela ressemble au refrain d’une de nos chansons à boire), Caval-Looro vous est trop utile : je ne veux pas vous en priver. D’ailleurs Dieu sait quand nous reviendrons, et on ne peut pas vous l’enlever pour un temps indéfini. La maison n’est plus ce qu’elle était. Elle ne renferme que deux petits êtres de moins qu’elle n’en renfermait autrefois… Chérie et son infortunée bonne, Tattycoram ; mais elle nous paraît bien vide maintenant. Une fois en route nous ne savons pas quand nous reviendrons. Non, Arthur, me voilà bien décidé à me laisser remorquer par mère. »

Clennam pensa qu’en somme, ils se tireraient peut-être mieux d’affaire tout seuls, et il n’insista pas.

« Si vous voulez bien venir ici de temps en temps et y rester pour vous reposer et changer d’air, lorsque cela ne vous ennuiera pas trop, reprit M. Meagles, je serai heureux… et mère aussi sera heureuse, j’en suis sûr … de penser que notre vieille demeure, entièrement déserte, et que les deux enfants qui nous regardent là sur la muraille, ont quelqu’un pour leur renvoyer un coup d’œil d’amitié. Vous appartenez tellement à la maison, Arthur, vous êtes tellement de la famille, et nous aurions tous été si heureux si cela avait pu se faire… mais, voyons un peu… Quel temps fait-il pour voyager ? »

M. Meagles se tut, toussa, et se leva pour aller regarder par la croisée.

Tout le monde fut d’accord pour trouver que le temps promettait d’être magnifique, et Clennam eut soin de ne pas laisser la conversation empiéter sur un terrain plus dangereux jusqu’à qu’elle fût devenue plus calme. Alors il commença peu à peu à parler d’Henry Gowan, de sa vive intelligence, et des aimables qualités qu’on lui trouvait lorsqu’on savait le prendre ; il appuya aussi sur l’affection sincère que l’artiste avait pour sa femme. Clennam ne manqua pas de produire l’effet voulu sur le digne M. Meagles, dont ces éloges ranimèrent la gaieté, et qui prit mère à témoin que son vœu le plus cher était de vivre en bonne amitié et en bonne intelligence avec son gendre. En quelques heures les meubles furent enveloppés pour les défendre contre la poussière pendant l’absence de la famille (ou, selon l’expression de M. Meagles, on fit la toilette de nuit à la maison et on lui mit les cheveux en papillotes), et, quelques jours plus tard père et mère étaient partis. Mme Tickit et le traité de médecine du docteur Buchan montaient la garde, comme autrefois, derrière le store de la salle à manger, et les pieds d’un promeneur solitaire écrasaient les feuilles mortes dans les allées du jardin désert.

Comme il aimait cet endroit, il laissa rarement passer une semaine sans y retourner. Quelquefois il y restait tout seul depuis le samedi jusqu’au lundi matin ; d’autres fois son associé l’accompagnait ; d’autres fois encore, il ne faisait que de se promener une heure ou deux dans la maison et dans le jardin, puis, après s’être assuré que tout était en ordre, il s’en retournait à Londres. Il trouvait toujours Mme Tickit assise à la fenêtre de la salle à manger, attendant le retour de la famille, coiffée de son tour de cheveux noirs et armée de son traité de médecine.

Dans une de ses visites, Mme Tickit le reçut avec ces paroles :

« Monsieur Clennam, j’ai à vous dire quelque chose qui vous surprendra. »

Le quelque chose en question était une nouvelle si étonnante que Mme Tickit avait quitté sa croisée favorite pour se montrer dans une allée du jardin lorsque Clennam y pénétra par la grille qu’on venait de lui ouvrir.

« De quoi s’agit-il, madame Tickit ? demanda-t-il.

— Monsieur, répondit la fidèle dame de charge après l’avoir conduit dans la salle à manger, dont elle referma la porte ; ou je n’ai jamais vu de ma vie cette enfant égarée et aveuglée, ou c’est elle que j’ai vue hier soir en chair et en os à l’heure du crépuscule.

— Vous ne voulez pas dire Tatty…

— … coram ? mais si ! interrompit Mme Tickit, achevant du coup sa confidence.

— Où cela ?

— Monsieur Clennam, répliqua Mme Tickit, j’avais les yeux un peu appesantis, sans doute pour avoir attendu un peu plus longtemps que d’habitude mon thé que Marie-Jeanne était en train de préparer. Je ne dormais pas. On ne peut même pas dire que je sommeillais. Ce serait plutôt ce qu’on appelle veiller les yeux fermés. »

Sans demander une explication plus détaillée de cette situation anormale si curieuse Clennam se contenta de dire :

« Je comprends. Et après ?

— Après, monsieur ? continua Mme Tickit, je pensais à une chose ou à une autre. Absolument comme vous pourriez le faire vous-même : comme le premier venu pourrait le faire.

— Précisément. Ensuite ?

— Et je n’ai pas besoin de vous dire, monsieur Clennam, que, quand je me mets à songer à une chose ou à une autre, poursuivit Mme Tickit, je pense à la famille. Car, Dieu merci ! continua-t-elle, en prenant un air d’argumentation philosophique, nos pensées ont beau s’égarer, elles roulent plus ou moins sur ce qui nous trotte dans la tête, bon gré mal gré, monsieur, et personne ne peut les en empêcher. »

Arthur reconnut par un signe de tête la vérité de cette découverte.

« Vous savez cela par vous-même, monsieur, j’ose le dire, reprit Mme Tickit ; nous le savons tous par nous-mêmes. Ce n’est pas notre position dans le monde qui peut rien changer à cela, monsieur Clennam : les pensées sont libres… J’étais donc en train de penser à une chose ou à une autre, et surtout à la famille ; non pas à la famille d’aujourd’hui seulement, mais à celle d’autrefois. Car à mon avis, dès qu’on se met à penser à une chose ou à une autre, il semble que le jour commence à baisser dans l’intelligence, et, comme on n’y voit plus clair, tous les temps semblent présents, et il faut du temps quand on sort de cet état-là pour réfléchir et savoir où on en est. »

Arthur fit encore un signe de tête ; il se serait bien gardé de prononcer une parole, de peur de fournir à Mme Tickit une nouvelle occasion de faire montre de ses facultés conversatives.

« Par conséquent, ajouta Mme Tickit, lorsque j’ouvris les paupières et que je la vis regardant en chair et en os à travers la grille, je les refermai sans seulement tressaillir ; car elle se trouvait là juste au moment où, dans ma pensée, elle appartenait à la maison comme vous et moi, de sorte que je n’avais pas songé alors qu’elle s’était sauvée. Mais, monsieur, lorsque je rouvris les paupières une seconde fois, et que je vis qu’elle n’était pas là, j’eus de suite la chair de poule, et je me levai d’un bond.

— Et vous avez couru dehors ?

— Aussi vite que mes pieds ont pu me porter ; mais, vous me croirez si vous voulez, monsieur Clennam, on n’apercevait pas même dans toute la vaste étendue du ciel, le petit doigt de cette jeunesse. »

Arthur, passant naturellement sur l’absence de cette constellation d’un nouveau genre, demanda à Mme Tickit si elle avait elle-même franchi la grille ?

« Je suis sortie, je suis revenue, je suis allée de tous les côtés, répondit la dame, et pas la moindre trace de Tattycoram. »

Il demanda ensuite à Mme Tickit combien elle supposait que s’était écoulé de temps entre les deux élévations de paupières dont elle avait parlé. Mme Tickit, bien qu’elle fît à cette question une réponse minutieuse et circonstanciée, hésitait entre cinq secondes et dix minutes. Il paraissait si évident qu’elle ne savait à quoi s’en tenir à cet égard, et qu’elle avait été réveillée en sursaut, que Clennam était disposé à regarder toute cette vision comme un rêve. Sans blesser la susceptibilité de Mme Tickit en lui confiant cette solution incivile du grand mystère qui la troublait, il se contenta de garder son incrédulité pour lui, et c’est probablement ce qu’il aurait fait jusqu’à la fin de ses jours sans une circonstance qui vint le faire changer d’avis.

Il descendait le Strand à la nuit tombante, précédé par l’allumeur de réverbères, à l’approche duquel les lanternes ternies par le brouillard s’illuminaient l’une après l’autre comme autant de tournesols qui se seraient épanouis tout d’un coup, lorsqu’une file de voitures chargées de charbon et venant d’un des entrepôts du quai obligea les piétons à s’arrêter un instant sur le trottoir. Clennam, qui avait marché assez vite, s’abandonnait au courant de quelque rêverie, et la brusque interruption apportée à cette double opération de son esprit et de ses pieds, fit qu’il regarda autour de lui d’un air ébahi, ainsi qu’il arrive à la plupart des gens en pareille circonstance.

Il aperçut alors devant lui (il se trouvait séparé d’eux par quelques passants, mais pas assez néanmoins pour qu’il ne pût pas, s’il avait voulu, les toucher en allongeant le bras)… Tattycoram avec un inconnu d’un aspect assez remarquable. C’était un homme à l’air fanfaron, au grand nez recourbé, dont la moustache noire était aussi fausse de ton que ses yeux étaient faux d’expression ; à sa manière de draper son lourd manteau, il était facile de reconnaître un étranger. Sa toilette annonçait un voyageur, et il paraissait n’avoir rejoint la jeune fille que depuis quelques instants. Tandis qu’il se penchait, (car il était beaucoup plus grand que Tattycoram) pour écouter ce qu’elle lui disait, il regardait derrière lui de l’air soupçonneux d’un homme qui est accoutumé à craindre d’avoir quelqu’un à ses trousses. Ce fut ainsi que Clennam aperçut son visage, au moment où les yeux de l’inconnu parcouraient la foule des piétons sans s’arrêter plutôt sur lui que sur tout autre passant.

Il avait à peine retourné la tête, toujours penché pour mieux entendre la jeune fille, lorsque l’embarras cessa, et la foule un moment arrêtée put continuer son chemin. Se baissant toujours pour écouter Tattycoram, l’inconnu s’avançait à côté d’elle ; Clennam les suivit, décidé à obtenir la clef de cette énigme inattendue : il voulait voir où ils allaient.

Au moment où il venait de prendre cette résolution, et elle ne fut pas longue à prendre, il fut de nouveau obligé de s’arrêter tout court. Ceux qu’il suivait s’engagèrent tout à coup dans le passage de l’Adelphi, Tattycoram servant évidemment de guide à l’étranger, et s’avancèrent tout droit comme pour gagner la terrasse qui domine la Tamise.

En cet endroit, même de notre temps, il y a toujours une brusque interruption de l’activité bourdonnante du Strand. Les mille bruits de cette grande rue s’amortissent tout à coup, comme si l’on venait de se mettre du coton dans les oreilles ou de s’envelopper la tête hermétiquement. À cette époque le contraste était plus frappant encore qu’il ne l’est aujourd’hui car il n’y avait pas alors une foule de petits vapeurs sur la rivière, ni d’autres débarcadères que des escaliers de bois très-glissants, pas de chemin de fer sur l’autre bord, pas de pont suspendu ni de marché au poisson dans le voisinage, pas de trafic sur le pont de pierre le plus rapproché, rien qui remuât sur la rivière, que les canots de passeurs et les bateaux de charbon de terre. De longues rangées de ces derniers navires, amarrés dans la boue aussi solidement que s’ils ne devaient jamais se remettre à flot, donnaient à la rive un aspect lugubre dès qu’il faisait un peu sombre, et refoulaient vers le milieu du fleuve le peu de mouvement qu’on y voyait. À toute heure après le coucher du soleil, et surtout vers le moment où ceux qui ont quelque chose à manger rentrent chez eux, tandis que la plupart des malheureux qui n’ont rien vont se glisser dans les rues pour mendier ou pour voler, c’était un lieu désert qui dominait une scène plus déserte encore.

C’est justement à cette heure que Clennam s’arrêta au coin, suivant des yeux la jeune fille et l’étranger qui descendaient la rue. Ce dernier faisait tant de bruit en marchant sur le pavé sonore que Clennam craignit d’abord d’attirer son attention en y réveillant de nouveaux échos. Mais, lorsque le couple mystérieux eut disparu en tournant le coin obscur qui conduisait à la terrasse, il les suivit en affectant aussi bien qu’il le put l’air d’un promeneur oisif.

Lorsqu’il tourna le coin sombre, Tattycoram et l’étranger s’avançaient le long de la terrasse vers une personne qui se dirigeait de leur côté. Si Clennam eût vu cette personne seule dans les mêmes conditions de lumière, de brouillard et d’éloignement, peut-être ne l’aurait-il pas reconnue au premier abord, mais il était mis sur la voie par la présence de Tattycoram, et reconnut tout de suite Mlle Wade.

Il s’arrêta au coin, regardant du côté de la rue comme s’il eût donné rendez-vous à quelqu’un qui devait arriver par là, mais sans perdre de vue les trois promeneurs. Lorsque ceux-ci se furent rejoints, l’inconnu ôta son chapeau et salua Mlle Wade. Tattycoram parut le présenter à sa maîtresse, en l’excusant d’être venu trop tôt ou trop tard, ou de je ne sais quoi ; puis elle s’éloigna de quelques pas pour les laisser seuls. Mlle Wade et l’étranger se mirent alors à se promener sur la terrasse ; celui-ci avait l’air extrêmement poli et galant ; Mlle Wade, au contraire, semblait extrêmement hautaine et réservée.

Lorsqu’ils arrivèrent près du coin et rebroussèrent chemin, elle lui disait :

« Si je me prive pour cela, monsieur, c’est mon affaire. Ne vous occupez que de ce qui vous regarde, et ne me faites pas de questions.

— Par le ciel, madame ! s’écria l’inconnu avec un nouveau salut, si j’ai été indiscret, ne vous en prenez qu’à mon profond respect pour la force de votre caractère et à mon admiration pour votre beauté.

— Je ne demande ni l’un ni l’autre à qui que ce soit, répondit Mlle Wade, mais à un homme de votre espèce moins qu’à personne. Continuez votre rapport.

— Me pardonnez-vous ? demanda l’autre d’un ton de galanterie humiliée.

— Je vous paye, répliqua-t-elle ; c’est tout ce qu’il vous faut. »

Arthur ne put deviner si Tattycoram se tenait à distance parce qu’elle ne devait pas entendre cette conversation, ou parce qu’elle savait d’avance de quoi il s’agissait. Quand ils se retournaient au bout de leur promenade, elle se retournait et faisait comme eux. Elle marchait les mains croisées devant elle en regardant la rivière ; c’était tout ce qu’Arthur pouvait voir d’elle sans se montrer lui-même. Par un heureux hasard, il y avait là un flâneur qui attendait réellement quelqu’un, et qui tantôt se penchait par-dessus la balustrade pour voir la rivière, tantôt se rapprochait du coin obscur pour regarder dans la direction de la rue, de manière que la présence de Clennam appelait moins d’attention.

Lorsque Mlle Wade et son compagnon revinrent, celle-ci disait :

« Il faut que vous attendiez jusqu’à demain.

— Mille pardons ! répondit-il. Mais c’est vraiment bien désagréable ! Cela ne peut donc pas s’arranger ce soir ?

— Non. Je vous répète que je dois l’aller chercher moi-même avant de vous le donner. »

Elle s’arrêta au milieu du chemin comme pour mettre fin à la conférence. L’inconnu s’arrêta aussi naturellement. Tattycoram se rapprocha d’eux.

« Cela me gêne un peu, dit l’étranger : un peu ; mais, sacrebleu ! ce n’est rien en comparaison du service rendu. Je me trouve justement sans argent ce soir. J’ai bien un excellent banquier dans cette ville, mais je préfère ne pas m’adresser à cette maison-là avant de pouvoir tirer sur elle pour une somme assez ronde.

— Henriette, dit Mlle Wade, entendez-vous avec lui !… avec le gentleman que voilà… pour lui envoyer quelque argent demain. »

Elle prononça ces paroles en associant le mot gentleman d’une façon qui le rendait plus méprisant que l’accentuation la plus marquée, puis elle continua tranquillement à s’avancer.

L’inconnu se pencha de nouveau et Tattycoram lui parla encore pendant qu’ils suivaient tous les deux Mlle Wade. Clennam regarda alors l’ancienne bonne de Chérie pendant qu’il s’éloignait. Il remarqua que ses yeux noirs et brillants se fixaient sur l’étranger avec un air scrutateur, et qu’elle évitait de le toucher en marchant à côté de lui jusqu’au bout de la terrasse.

Un pas bruyant et solitaire qui résonna sur le pavé prévint Arthur, qui n’avait pas pu distinguer ce qui se passait dans l’obscurité, que l’inconnu revenait seul. Il gagna le milieu de la chaussée, comme s’il se dirigeait vers la balustrade, et l’étranger s’éloigna d’un pas rapide, le haut de son manteau rejeté sur l’épaule, et chantant le refrain d’une chanson française.

Clennam se trouvait tout seul maintenant sur la terrasse. Le flâneur avait disparu aussi bien que Mlle Wade et Tattycoram. Plus désireux que jamais de voir ce qu’elles devenaient pour pouvoir en donner quelques nouvelles à son ami M. Meagles, il sortit sur l’extrémité opposée, ayant soin de regarder autour de lui avant d’œuvrer. Il avait deviné qu’elles commenceraient peut-être par prendre une direction opposée à celle qu’avait suivie leur ci-devant compagnon. Il ne tarda pas, en effet, à les apercevoir près du passage, dans une rue de traverse qui n’aboutissait nulle part et qu’elles n’avaient prise évidemment que pour laisser à l’inconnu le temps de s’éloigner. Elles descendaient tranquillement, bras dessus bras dessous, d’un côté de l’impasse, puis traversaient et remontaient de l’autre côté. Mais lorsqu’elles eurent regagné le coin de la rue, elles reprirent l’allure régulière des gens qui ont un but en vue et une certaine distance à parcourir. Elles se mirent à marcher assez rapidement, et Clennam hâta le pas afin de ne pas les perdre des yeux.

Traversant le Strand et Covent-Garden (sous les croisées de son ancien logement, où la petite Dorrit était venue lui rendre visite un soir), elles se dirigèrent en diagonale vers le nord-ouest, passant devant le vaste hôpital auquel Tattycoram avait emprunté une partie de son nom et gagnèrent Gray’Inn Road. Clennam était dans ce quartier-là comme chez lui, grâce à Flora, qu’il y connaissait, sans parler du Patriarche ni de Pancks, et il n’eut pas de peine à les suivre de loin. Il commençait à s’étonner et à se demander où elles allaient se rendre après, mais sa surprise augmenta lorsqu’il les vit entrer dans la rue du Patriarche. Cette surprise ne fit que croître et embellir en les voyant s’arrêter devant la porte patriarcale. Un double coup de marteau, assez discret, une clarté sur la chaussée à travers la porte ouverte, un court intervalle pour adresser une question à la bonne et recevoir la réponse, puis les deux visiteuses entrèrent et la porte se referma.

Après avoir regardé autour de lui afin de s’assurer qu’il ne rêvait pas, et s’être promené quelques minutes devant la maison, Arthur frappa à son tour, La porte lui fut ouverte par la même bonne qui prit le même empressement qu’autrefois à le conduire au salon de Flora.

Flora n’avait personne avec elle que la tante de M. Finching. Cette respectable dame, se prélassant dans une atmosphère embaumée de thé et de rôties au beurre, était installée au coin du feu dans un confortable fauteuil, avec une petite table à côté d’elle et un mouchoir blanc étendu sur ses genoux, où deux tartines de pain grillé, au beurre, attendaient le moment de la consommation. Penchée sur sa tasse de thé vaporeux, contemplant Clennam à travers le double nuage de son thé et de son haleine, elle avait l’air d’une de ces méchantes sorcières de la Chlue, occupées à célébrer quelques rites sacrilèges ; alors elle posa sa grande tasse sur la table et s’écria :

« Le diable soit de lui ! Le voilà revenu ! »

Cette exclamation donnerait à croire que l’implacable parente de feu M. Finching, mesurant le temps, non pas d’après la marche de l’horloge, mais d’après la vivacité de ses sensations, se figurait que Clennam ne faisait que de sortir, tandis qu’il y avait au moins trois mois qu’il n’avait eu la témérité de se présenter devant elle.

« Bonté divine Arthur ! s’écria Flora, se levant pour lui faire un accueil cordial ; Doyce et Clennam, quel miracle et quelle surprise ! car, bien que nous ne soyons pas si loin de la fonderie, il paraît que vous ne pouvez jamais passer par ici, même à l’heure du goûter, où un verre de xérès et un modeste sandwich ne viendraient pas mal à propos et ne seraient pas plus mauvais parce qu’on les prend chez des amis ; car vous savez bien que vous êtes obligé de les acheter quelque part, et il faut toujours que le marchand qui vous les vend y trouve son profit, autrement il est clair qu’il fermerait boutique s’il n’y avait aucun intérêt… Pourtant on ne vous voit jamais et j’ai appris à ne plus y compter, car, ainsi que le disait M. Finching, si voir c’est croire, ne pas voir c’est également croire, car lorsque vous ne voyez jamais les gens, vous pouvez bien croire qu’ils vous ont oublié… non que j’aie pu espérer, Arthur… Doyce et Clennam… que vous vous souviendriez de moi… pourquoi l’aurais-je espéré puisque ces jours-là sont passés… mais apportez une autre tasse tout de suite et demandez d’autres rôties… Arthur, asseyez-vous donc plus près du feu. »

Arthur avait hâte d’expliquer le but de sa visite : mais il en fut empêché pour le moment, malgré lui, par le reproche sentimental renfermé dans les discours de Flora et par le plaisir sincère qu’elle témoignait de le revoir.

« Et maintenant dites-moi quelque chose… tout ce que vous savez, continua Flora rapprochant sa chaise de celle de Clennam, à propos de la bonne chère petite Dorrit et de tous ses changements de fortune… ce sont des gens à équipage maintenant, sans aucun doute… avec des chevaux sans nombre… Quelle histoire romanesque… Ils ont des armoiries naturellement, avec des bêtes assises sur leur séant et allongeant les pattes de devant pour montrer ces armes comme un écolier montre une page d’écriture qu’il vient de finir… et des gueules larges comme ça… bonté divine… et jouit-elle d’une bonne santé ? Car c’est là la première chose au monde, puisque après tout, les richesses ne sont rien sans la santé… M. Flinching lui-même disait, lorsque la goutte le tourmentait, qu’il aimerait mieux ne gagner que six pence par jour sans la nourriture, pourvu qu’il se portât bien, non qu’il eût pu vivre avec cela, tant s’en faut, ou que cette chère petite… je me sers là d’une expression trop familière… fût le moins du monde sujette à la goutte… beaucoup trop frêle pour cela… car elle avait l’air bien faible. Dieu la bénisse ! »

La tante de M. Finching, qui avait rongé une de ses rôties jusqu’à la croûte, offrit d’un air solennel cette croûte à Flora, qui la mangea, ma foi ! comme si c’était une affaire entendue. Alors la tante de M. Finching humecta l’un après l’autre ses dix doigts en les passant sur ses lèvres avec une lenteur impartiale et les essuya dans le même ordre de succession sur le mouchoir blanc ; puis elle prit l’autre rôtie et commença à l’expédier ; tout en poursuivant cet exercice routinier, elle contemplait Clennam d’un air si sévère qu’il se crut obligé de la regarder à son tour, bien à contre-cœur.

« Elle est en Italie avec toute sa famille, Flora, répondit-il lorsque la terrible tante eut cessé de le regarder pour s’occuper de son pain grillé.

— Comment, la voilà en Italie ? dit Flora, dans ce pays où les raisins et les figues poussent partout et les colliers et les bracelets de lave aussi… ce pays de la poésie, orné de montagnes brillantes, pittoresques au delà de toute croyance… Si les petits joueurs s’enfuient de ce voisinage afin de ne pas être roussis, il n’y a rien d’étonnant à cela vu leur âge, et s’ils emmènent leurs souris blanches avec eux, c’est on ne peut plus humain… Foule-t-elle vraiment cette terre favorisée où elle ne voit que du bleu et des gladiateurs mourants, et des belvédères, bien que M. Finching, pour sa part, ne crût pas un mot de l’authenticité de ces figures, attendu, disait-il, lorsqu’il était de bonne humeur, que ces statues ne pouvaient être que des images infidèles ; qu’on n’y voyait pas de milieu entre la profusion de linge mal amidonné dont elles étaient drapées, et pas de linge du tout… ce qui en effet ne paraît guère probable, à moins de l’expliquer par l’extrême misère ou l’extrême opulence des sujets, qui n’admettrait pas de milieu. »

Arthur essaya de glisser un mot, mais Flora reprit au pas de course :

« Et Venise ? Je crois que vous y avez été… Pourquoi donc la tragédie de je ne sais plus qui appelle cette ville Venise sauvée ? A-t-elle été bien ou mal sauvée ? On est si peu d’accord sur ces choses-là !… Et leur macaroni, le mangent-ils vraiment comme les jongleurs avalent leurs épées ? pourquoi ne le coupent-ils pas plus menu ?… Vous connaissez, Arthur… cher Doyce et Clennam… du moins pas cher , et dans tous les cas pas cher Doyce , car je n’ai pas le plaisir de le connaître… mais vous m’excuserez… Vous connaissez, je crois Mantoue, et quel rapport y a-t-il entre cette ville et nos mantes… je n’ai jamais pu le deviner ?

— Je crois qu’il n’existe aucun rapport, Flora, commença Clennam ; mais Flora lui coupa de nouveau la parole.

— En vérité… vous m’étonnez… mais je n’en fais jamais d’autres… ; lorsque je me mets une idée dans la tête, comme je n’en ai pas à revendre, je la garde… Hélas, il fut un temps, cher Arthur (c’est-à-dire certainement pas cher , ni Arthur non plus, mais vous me comprenez), où une idée lumineuse dorait l’horizon de nos jeunes… etc., mais un sombre nuage est venu l’envelopper et tout est fini. »

Traduction par IA · Original