Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
Bien que cette visite n’eût pas encore fourni à la petite Dorrit une occasion de causer elle-même avec M me Gowan, il existait entre elles une entente muette qui suppléait aux paroles. Elle contemplait Chérie avec un intérêt vif et croissant ; le son de sa voix la faisait tressaillir ; rien de ce qui était près d’elle ou autour d’elle, rien de ce qui la concernait ne lui échappait. À une seule exception près elle reconnaissait chez elle, plus vite que partout ailleurs, la moindre trace de chagrin.
« Vous vous êtes toujours bien portée, dit-elle enfin, depuis le soir où nous nous sommes rencontrées ?
— Très-bien, chère. Et vous ?
— Oh ! moi, je me porte toujours bien, répliqua la petite Dorrit avec un peu de timidité. Je… oui, merci. »
Il n’y avait aucun motif pour que la petite Dorrit hésitât et s’arrêtât, si ce n’est que M me Gowan lui avait touché la main en lui parlant et que leurs yeux s’étaient rencontrés. Quelque chose de craintif et de rêveur dans les grands doux yeux de Chérie avait tout à coup coupé la parole à la petite Dorrit.
« Vous ne savez pas que vous avez captivé mon mari, et que je devrais presque être jalouse de vous ? » reprit M me Gowan.
La petite Dorrit secoua la tête en rougissant.
« S’il vous répète ce qu’il me dit à moi, il vous dira qu’il ne connaît pas de femme qui soit plus obligeante que vous, sans avoir l’air seulement d’y penser.
— Il me juge trop favorablement, répondit la petite Dorrit.
— J’en doute ; mais ce dont je ne doute pas, c’est qu’il me faudra lui annoncer que vous êtes ici. Il ne me pardonnerait jamais, si je vous laissais partir… vous et M lle Dorrit… sans l’avoir prévenu. Voulez-vous bien permettre ? Vous excuserez le désordre d’un atelier ? »
Ces questions étaient adressées à Mlle Fanny, qui répondit gracieusement qu’elle serait au contraire charmée et ravie au delà de toute expression. M me Gowan s’approcha d’une porte, fit quelques pas dans la salle voisine et revint.
« Voulez-vous faire à Henry la grâce de visiter son atelier ? dit-elle. Je savais qu’il serait heureux de vous voir. »
La première chose que la petite Dorrit, qui entra devant, aperçut en face d’elle, fut Blandois de Paris drapé dans un grand manteau, coiffé d’un chapeau de brigand, debout sur une estrade à l’autre bout de l’atelier tel qu’elle l’avait vu debout sur le grand Saint-Bernard, tandis que les poteaux à bras de squelette semblaient, de leur doigt indicateur, la mettre en garde contre lui. Elle recula en voyant le voyageur qui lui souriait.
« N’ayez pas peur, dit Gowan quittant son chevalet dressé derrière la porte. Ce n’est que Blandois. Il me sert de modèle aujourd’hui. Je croque une étude d’après lui. C’est toujours une économie que je fais en tirant parti de sa tête. Nous autres pauvres rapins, nous n’avons pas d’argent à jeter par la fenêtre. »
Blandois de Paris ôta son chapeau à larges bords et salua les dames sans quitter son coin.
« Mille pardons ! dit-il, mais le maestro se montre si inexorable avec moi que je n’ose pas bouger.
— Ne bougez pas alors, répondit tranquillement Gowan, tandis que les deux sœurs s’approchaient du chevalet. Que ces dames voient au moins l’original de ma croûte, afin qu’elles sachent ce que j’ai voulu représenter. Le voilà, mesdemoiselles. Un brave attendant sa proie, un illustre patriote attendant l’occasion de sauver sa patrie, l’ennemi commun attendant l’occasion de faire du mal au premier venu, ou un messager du ciel attendant l’occasion de rendre service au premier venu… tout ce que vous trouverez qui lui ressemble le mieux.
— Dites plutôt, professore mio , un pauvre gentilhomme qui attend l’occasion de présenter ses hommages à l’élégance et à la beauté, remarqua Blandois.
— Ou disons, cattivo soggetto mio , répondit Gowan, donnant un coup de pinceau au portrait à l’endroit où le visage du modèle venait de remuer, un assassin qui vient de faire son coup. Montrez votre blanche main, Blandois. Tenez-la en dehors du manteau. Ne la remuez pas. »
La main de Blandois tremblait un peu mais, comme il riait en ce moment, c’est ce qui explique pourquoi elle ne pouvait tenir en place.
« Il vient de lutter avec un autre meurtrier ou avec sa victime, voyez-vous, continua Gowan, traçant les mouvements de la main avec quelques coups de pinceau rapides, impatients, heurtés, et en voici les preuves. Tenez donc la main en dehors du manteau !… Corpo di San Marco , à quoi donc pensez-vous ? »
Blandois de Paris se mit à rire encore une fois, ce qui fit trembler davantage sa main ; il la leva pour caresser sa moustache qui avait l’air moite ; puis il reprit la pose voulue, avec un air encore un peu plus fanfaron que d’habitude.
Son visage était tourné vers l’endroit où se tenait la petite Dorrit, à côté du chevalet, il n’avait pas cessé de la regarder. Fascinée par le regard particulier de Blandois, la jeune fille ne pouvait en détacher les yeux et elle les tenait fixés sur lui. C’était elle qui tremblait à son tour ; Gowan s’en étant aperçu et supposant qu’elle avait peur du grand chien, qu’elle caressait et qui venait de laisser échapper un sourd grognement, se tourna vers elle pour lui dire :
« Il ne vous fera pas de mal, mademoiselle.
— Je n’ai pas peur de lui, répondit-elle vivement ; mais regardez-le donc. »
Gowan jeta son pinceau et sa palette et saisit des deux mains le chien qu’il retint par le collier.
« Blandois ! comment pouvez-vous être assez sot pour l’irriter ? Par le ciel !… et par l’enfer aussi… il vous mettra en pièces ! Couche-toi, Lion ! entends-tu, animal ? »
Le grand chien, bien qu’il fût à moitié étranglé par son collier, tirait de toutes ses forces pour échapper à son maître et gagner l’estrade. Il se baissait justement pour prendre son élan lorsque Gowan l’avait retenu.
« Lion ! Lion ! (Le chien s’était dressé sur ses pattes de derrière et il y avait lutte entre son maître et lui.) Ici, Lion ! À bas !… Sauvez-vous, cachez-vous, Blandois ! Quel démon avez-vous donc évoqué dans ce diable de chien ?
— Je ne lui ai rien fait.
— Sauvez-vous car je ne peux plus retenir cette bête sauvage ! Sortez de l’atelier ! Sur mon âme, il vous tuera ! »
Le chien, avec un aboiement féroce, fit un dernier effort, tandis que Blandois disparaissait ; puis, au moment où l’animal redevenait soumis, le maître, qui n’était guère moins furieux que la bête, le renversa d’un coup de pied à la tête, et, le tenant sous ses pieds, le frappa si cruellement avec le talon de sa botte, que la gueule du chien fut bientôt tout en sang.
« Maintenant, couche-toi dans ce coin, s’écria le peintre, au bien je t’emmène dehors et je te tue d’un coup de pistolet ! »
Lion obéit et se coucha, léchant sa gueule et sa poitrine. Le maître de Lion s’arrêta un instant pour reprendre haleine ; puis, retrouvant son sang-froid habituel, se retourna pour parler à sa femme et aux visiteuses effrayées. Cette scène s’était passée en moins de deux minutes.
« Voyons, voyons Minnie ! Tu sais bien que Lion est toujours doux et traitable. Il faut que Blandois l’ait irrité. L’animal a ses sympathies et ses antipathies, et il n’aime guère Blandois ; mais je suis sûr, Minnie, que tu peux lui donner un certificat de bonne conduite, car c’est la première fois que tu l’as vu comme ça. »
Minnie était trop troublée pour répondre ; la petite Dorrit cherchait déjà à la calmer ; Fanny, qui avait poussé deux ou trois exclamations, s’était réfugiée auprès de l’artiste, dont elle tenait le bras ; Lion, tout honteux de leur avoir causé tant d’alarmes, vint en rampant se coucher aux pieds de sa maîtresse.
« Brute furieuse, s’écria Gowan le frappant de nouveau. Tu t’en repentiras ! Et il le frappa encore et encore.
— Oh ! ne le punissez plus, je vous en prie s’écria la petite Dorrit. Ne lui faites pas de mal. Voyez comme il est doux ! »
À sa prière, Gowan épargna Lion, qui méritait bien qu’elle intercédât en sa faveur, car il eût été impossible de trouver un chien plus soumis, plus repentant et plus misérable.
Il n’était pas facile de se remettre de l’émotion causée par cet incident et d’ôter à la visite un air de contrainte, quand même la présence de Fanny n’eût pas contribué (dans les circonstances les plus favorables) à jeter un peu de glace sur la conversation. Dans le peu de paroles échangées avant le départ des deux sœurs, la petite Dorrit crut deviner que Gowan, même dans ses moments d’effusion traitait trop sa femme comme on traite une jolie enfant. Il semblait si peu soupçonner les sentiments profonds cachés à la surface, qu’elle douta qu’il eût lui-même des sentiments bien profonds. Elle se demanda si la frivolité de l’artiste ne provenait pas de l’absence de ces sentiments, et s’il n’en était pas des hommes comme des navires, lesquels, dans une mer peu profonde, où le roc est à fleur de terre, ne peuvent pas faire mordre leur ancre et s’en vont à la dérive.
Il les accompagna jusqu’au bas de l’escalier, s’excusant sur un ton de plaisanterie du modeste logis dont un pauvre diable de son espèce était obligé de se contenter, et remarquant que, si les hauts et puissants Mollusques (qui rougissaient affreusement de voir un de leurs parents dans un pareil trou) jugeaient à propos de lui offrir un domicile plus convenable, il s’empresserait de s’installer pour leur faire plaisir. Au bord de l’eau, les dames reçurent les salutations de Blandois, qui était resté fort pâle depuis sa récente aventure, mais qui eut l’air néanmoins de n’y attacher aucune importance et se mit à rire lorsqu’on lui parla de Lion.
Laissant les deux amis sous la petite vigne de la chaussée dont Gowan faisait tomber en se jouant les feuilles dans l’eau, tandis que Blandois allumait une cigarette, les deux sœurs s’éloignèrent en grande cérémonie, comme elles étaient venues. Il y avait à peine quelques minutes que leur gondole glissait sur l’eau, lorsque la petite Dorrit s’aperçut que Fanny se donnait des airs plus superbes que la circonstance ne paraissait l’exiger ; elle regarda autour d’elle, à travers la fenêtre et la porte de la gondole, pour en découvrir la cause et vit qu’une autre gondole les suivait.
Cette gondole trouvait des moyens pleins d’artifices pour varier sa poursuite ; s’élançant parfois en avant, puis s’arrêtant pour les laisser passer ; d’autres fois, lorsque la route était assez large, marchant de conserve avec elles ; d’autres fois suivant à l’arrière de façon à toucher la barque des deux sœurs. Comme peu à peu Fanny écarta toute réserve et laissa voir qu’elle faisait des minauderies à l’adresse de la personne cachée dans le mystérieux canot, qu’elle affectait cependant de ne pas voir, la petite Dorrit demanda enfin :
« Qui est-ce donc ?
— Tu sais bien… cette buse, répondit Mlle Fanny.
— Qui ? redemanda la petite Dorrit.
— Ma chère enfant, répliqua Fanny (d’un ton qui donnait à croire qu’avant la protestation de l’oncle Frédéric, elle aurait remplacé cette formule par celle de petite bête ), comme tu as la conception lente ! C’est le jeune Sparkler. »
Elle ouvrit la croisée qui se trouvait de son côté et se penchant en arrière, dans une attitude indolente, le coude appuyé sur le rebord, elle s’éventa avec un riche éventail espagnol noir et or. La gondole persécutrice s’étant tout à coup élancée, et les ayant dépassées, elles purent entrevoir un moment l’œil du jeune Sparkler collé à la croisée. Fanny se mit à rire avec coquetterie en disant à sa sœur :
« As-tu jamais vu un imbécile de cette force, ma chère ?
— Crois-tu qu’il ait l’intention de nous suivre ainsi jusqu’à la maison ? demanda la petite Dorrit.
— Ma précieuse enfant, répondit Fanny, je ne sais pas au juste de quoi un idiot amoureux est capable, mais je ne serais pas étonnée le moins du monde s’il allait nous accompagner jusque chez nous. La distance n’est pas si énorme. Il n’hésiterait guère, je m’imagine à nous suivre d’un bout à l’autre de Venise, s’il meurt d’envie de me voir.
— Il en meurt donc d’envie ?
— Vraiment, ma chère, tu m’adresses là une question assez embarrassante. Je crois que oui. Tu ferais mieux de demander ces renseignements à Édouard. Si je ne me trompe, Sparkler l’a pris pour son confident. Il paraît que le malheureux donne la comédie au Casino et ailleurs à force de parler de moi. Mais tu feras mieux de te renseigner auprès d’Édouard, si cela t’intéresse.
— Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’ait pas songé à nous faire une visite, remarqua la petite Dorrit après un moment de réflexion.
— Ma chère, ta surprise cessera bientôt, pour peu que je sois bien informée. Je ne serais pas étonnée qu’il vînt nous rendre visite aujourd’hui même. Je soupçonne qu’il serait venu plus tôt s’il en avait eu le courage.
— Le verras-tu ?
— Ma foi, ma chère, cela dépend. Je ne suis pas décidée. Tiens, le voilà qui repasse. Regarde-le donc… Nicodème, va ! »
Le fait est que M. Sparkler, dont l’œil collé à la vitre aurait pu passer pour un défaut dans le verre, et qui arrêtait sa barque sans motif apparent, n’avait pas du tout l’air d’un homme de génie.
« Tu me demandes si je le verrai, ma chère, continua Fanny dont la pose calme, gracieuse et indifférente eût été digne de Mme Merdle elle-même, qu’entends-tu par là ?
— J’entends… je crois que j’ai voulu te demander quelles sont tes intentions, chère Fanny ? »
Fanny se mit encore à rire d’un rire à la fois affable et malin, et elle répondit en passant le bras autour de la taille de sa sœur d’un air enjoué et affectueux :
« Dis-moi un peu, ma petite chérie. Lorsque nous avons rencontré cette femme à Martigny, qu’as-tu pensé de sa conduite ? As-tu deviné la raison du parti qu’elle a pris en un clin d’œil ?
— Non, Fanny.
— Alors je vais te l’apprendre. Elle s’est dit : « Je ne ferai jamais la moindre allusion à cette autre rencontre qui a eu lieu dans des circonstances bien différentes, et je n’aurai jamais l’air de croire que ce soient les mêmes personnes. » Voilà comment cette dame se tire d’un mauvais pas. Que t’ai-je dit en sortant de son hôtel de Harley-Street ? Il n’y a pas au monde une femme plus insolente et plus fausse que celle-là. Mais quant à l’insolence, ma chérie, elle pourra rencontrer un jour ou l’autre des gens qui la valent. »
Un geste significatif de l’éventail espagnol dirigé vers la poitrine de Fanny indiqua avec beaucoup d’expression où l’on pouvait trouver ces gens-là.
« Ce n’est pas tout, continua Fanny. Elle fait la même recommandation à Sparkler ; elle ne lui permet pas de me suivre jusqu’à ce qu’elle ait fait entrer dans sa ridicule caboche (on ne peut vraiment pas appeler ça une tête), qu’il doit faire semblant d’être devenu amoureux de moi dans la cour de l’auberge.
— Pourquoi cela ? demanda la petite Dorrit.
— Pourquoi ? Bonté divine, ma chérie, comment peux-tu me faire une pareille question ? (Ici les mots ma chérie ressemblaient encore beaucoup par le ton à la petite bécasse d’autrefois.) Ne vois-tu donc pas que je suis devenue un assez beau parti pour ce jeune nigaud ? Et ne vois-tu pas aussi qu’elle affecte de mettre cette dissimulation à notre compte, et que, pour s’en décharger les épaules (de fort belles épaules, je suis forcée d’en convenir), remarqua Mlle Fanny en se regardant avec complaisance), elle fait semblant de tenir cette conduite par égard pour nos sentiments ?
— Mais nous pouvons toujours rétablir la vérité.
— Oui ; mais, s’il te plaît, nous ne rétablirons rien du tout, riposta Fanny. Non, non, je ne souffrirai pas cela, Amy. Ce mensonge est de son cru, il n’est pas du mien ; quand elle en aura assez, elle le dira. »
Dans l’enivrement de son triomphe anticipé, Mlle Fanny, agitant d’une main son éventail espagnol, serra de l’autre la taille de sa sœur comme si elle eût été entrain de broyer les côtes de Mme Merdle.
« Non, non, répéta Fanny. Elle verra qu’on peut lui rendre la monnaie de sa pièce. C’est elle qui a tracé la route : je l’y suivrai. Et avec la bénédiction du destin et de la fortune, je continuerai à cultiver la connaissance de cette dame jusqu’à ce qu’elle m’ait vue donner à sa femme de chambre des objets de toilette dix fois plus fins et plus coûteux que ceux qu’elle m’a fait donner par sa modiste ! »
La petite Dorrit garda le silence : elle savait qu’elle n’avait pas voix au chapitre lorsqu’il s’agissait de maintenir la dignité de la famille, et elle tenait à ne pas perdre la faveur que Fanny venait de lui rendre d’une façon inattendue. Elle ne pouvait approuver, mais elle garda le silence. Fanny savait très-bien à quoi elle pensait : elle le savait si bien qu’elle ne tarda pas à le lui demander.
« As-tu l’intention d’encourager M. Sparkler, Fanny ? demanda la petite Dorrit en réponse.
— Encourager, ma chère ? répliqua la sœur avec un sourire dédaigneux. Cela dépend de ce que tu entends par encourager . Non, je n’ai pas l’intention de l’encourager. Mais je veux en faire mon esclave. »
La petite Dorrit lança à sa sœur un regard sérieux et inquiet ; mais Mlle Fanny ne s’intimidait pas pour si peu. Elle ferma son éventail noir et or et s’en servit pour donner une petite tape sur le nez de sa sœur, de l’air d’une fière beauté qui s’amuse à instruire une humble compagne.
« Je vais le faire courir et rapporter comme un chien de chasse, ma chère, et il faut qu’il devienne mon vassal. Et si je ne parviens pas aussi à humilier sa mère, ce ne sera pas ma faute.
— As-tu bien réfléchi… chère Fanny (ne te fâche pas, nous sommes si bonnes amies maintenant…) où cela peut te mener ?
— Je n’y ai pas encore songé, ma chère, répondit Fanny d’un ton de suprême indifférence ; nous verrons. En attendant, telles sont mes intentions. Et il m’a fallu si longtemps pour te les expliquer que nous voici arrivées. Et voilà la gondole du jeune Sparkler qui stationne devant notre porte, où il demande si la famille est visible… Par le plus pur des hasards, naturellement ! »
En effet l’amoureux était là, debout devant sa gondole, une carte de visite à la main, feignant d’adresser à un domestique son hypocrite question. Grâce à ce concours de circonstances, le jeune homme, l’instant d’après, se présenta devant les deux demoiselles dans une pose que l’antiquité n’eût pas regardée comme d’un bon augure pour le succès de sa passion ; car les bateliers des jeunes filles, ayant été fort ennuyés par la poursuite de M. Sparkler, ménagèrent une si douce collision entre leur barque et celle de ce gentlemen qu’il fut renversé par la base comme une grande quille et exhiba les semelles de ses bottes à l’objet de sa flamme, tandis que le reste de son individu se débattait au fond du bateau dans les bras d’un de ses gondoliers.
Cependant Mlle Fanny ayant demandé avec beaucoup d’intérêt si le monsieur ne s’était pas fait mal, M. Sparkler se redressa plus promptement qu’on n’aurait pu s’y attendre et bégaya en rougissant « Pas le moins du monde. » Mlle Fanny ne se rappelant pas avoir jamais rencontré ce jeune homme, continuait son chemin après avoir répondu par un salut assez hautain, lorsque M. Sparkler s’avança et se nomma. Même alors, elle ne put parvenir à se rappeler où elle avait entendu ce nom et il fallut que M. Sparkler lui expliquât qu’il avait eu l’honneur de la rencontrer à Martigny. Alors seulement elle daigna se souvenir de l’avoir déjà vu et demander si madame sa mère se portait bien.
« Merci, bégaya M. Sparkler. À merveille… c’est-à-dire, assez mal.
— À Venise ? demanda Mlle Fanny.
— À Rome, répliqua M. Sparkler. Je suis ici tout seul. Je venais faire une visite à M. Édouard Dorrit. Et même à M. Dorrit père, également… en un mot, à la famille. »
Se tournant d’un air gracieux vers ses gens, Mlle Fanny demanda si son papa et son frère étaient à la maison. Sur leur réponse affirmative, M. Sparkler offrit humblement le bras à Mlle Fanny, qui l’accepta et monta le grand escalier, ornée de son berger. Si ce jeune gentleman se figurait, comme c’est vraisemblable, qu’il avait affaire à une demoiselle pas rouée du tout, il se trompait de beaucoup.
Arrivé dans un salon de réception un peu moisi, dont les tristes tentures d’un vert de mer fané étaient si usées et si flétries qu’elles auraient pu, par analogie, réclamer une parenté très-rapprochée avec les épaves d’herbes marines qui flottaient sous les croisées ou se cramponnaient aux murs, pleurant sur le malheureux sort de leurs parents emprisonnés, Mlle Fanny envoya des messagers à la recherche de son père et de son frère. En attendant l’arrivée de ces deux messieurs, l’ex-danseuse s’arrangea sur un canapé dans une attitude très-avantageuse, et acheva la conquête de M. Sparkler en hasardant quelques remarques sur le Dante, personnage que ce gentleman regardait comme un vieux bonhomme assez excentrique qui avait l’habitude de se coiffer d’une couronne de feuillage et de s’asseoir sur un escabeau, sans que personne pût deviner pourquoi, devant le portail de la cathédrale de Florence.
M. Dorrit reçut le visiteur avec une urbanité extrême, ou plutôt avec sa grâce la plus aristocratique. Il demanda spécialement des nouvelles de madame Merdle. Il demanda spécialement des nouvelles de monsieur Merdle. Le jeune Sparkler, qui paraissait arracher les paroles une à une du col de sa chemise, répondit que Mme Merdle, blasée de sa maison de campagne, non moins blasée de son pied-à-terre de Brighton, ne pouvant pas non plus, voyez-vous, rester à Londres, lorsqu’il n’y avait plus une âme dans la ville, et ne se sentant pas d’humeur à aller en visite à la campagne chez un tas de gens, s’était décidée à pousser une pointe jusqu’à Rome, où une femme comme elle, d’une beauté proverbiale et pas bégueule du tout, ne pouvait pas manquer de produire un certain effet. Quant à M. Merdle, les gens de bourse et autres individus de ce genre avaient tellement besoin de lui que M. Sparkler ne croyait pas le système monétaire du pays assez fort pour se passer d’un pareil homme ; M. Sparkler ne dissimula pourtant pas que les occupations de M. Merdle paraissaient quelquefois mettre sur les dents ce banquier phénoménal, dont la santé avait grand besoin d’un petit temps de galop à la campagne ou à l’étranger. M. Sparkler donna aussi à entendre que, quant à lui personnellement, il comptait se rendre (pour affaire assez urgente) partout où irait la famille Dorrit.
Cet immense effort oratoire demanda du temps, mais on en vit la fin. M. Dorrit exprima alors l’espoir que M. Sparkler leur ferait le plaisir de dîner avec eux un de ces jours. M. Sparkler accueillit si gracieusement cette idée, que M. Dorrit lui demanda ce qu’il comptait faire ce jour même, par exemple ?
Le jeune Edmond, comptant ne rien faire du tout (son occupation habituelle, la seule à laquelle il fût propre), on l’engagea sans plus tarder et on lui fit promettre d’accompagner les dames à l’Opéra après le repas.
Vers l’heure du dîner, M. Sparkler sortit de l’onde, comme le fils de Vénus quand il vint après madame sa mère, et monta le grand escalier dans ses plus beaux atours. Si Fanny lui avait paru charmante le matin, elle lui sembla trois fois plus belle le soir, grâce à une toilette qui allait à ravir à son genre de beauté et à un air de nonchalance qui doubla, tripla, riva les fers du jeune amoureux.
« Il paraît, monsieur Sparkler, lui dit son amphitryon pendant le repas, que vous connaissez… hem !… M. Gowan…. M. Henry Gowan ?
— Très-bien, monsieur, répondit M. Sparkler. Sa mère et la mienne sont de vieilles connaissances.
— Si j’y avais songé, continua M. Dorrit avec un air de protection aussi imposant que celui de lord Decimus lui-même, je vous aurais priée, Amy, de lui écrire un mot pour les engager à dîner avec nous aujourd’hui. Nos gens seraient allés… hem !… les prendre et les auraient ramenés. Nous avons plus de… hem !… gondoles qu’il ne nous en faut. Je regrette de n’y avoir pas songé. Rafraîchissez-m’en demain la mémoire, je vous prie. »
La petite Dorrit se demanda comment M. Henry Gowan prendrait leur patronage ; mais elle promit à son père de ne pas oublier sa recommandation.
« Savez-vous si M. Henry Gowan fait… hem !… des portraits ? » demanda M. Dorrit.
M. Sparkler opina que M. Henry Gowan était prêt à accepter toutes les commandes qu’on voudrait bien lui faire, portraits ou autres.
« Il n’est pas entré dans une voie particulière ? » demanda M. Dorrit.
M. Sparkler, auquel l’amour inspirait le désir de briller, répondit que, pour entrer dans une voie particulière, il faudrait qu’un homme commençât par adopter une chaussure particulière : par exemple, un chasseur devait porter des souliers de chasse, un cavalier, des bottes à éperons, tandis qu’il croyait avoir remarqué que son ami Henry Gowan se chaussait comme tout le monde.
« Pas de spécialité ? » remarqua M. Dorrit.
Comme c’était là un mot peu familier à Sparkler, que sa récente tirade avait d’ailleurs épuisé, il répondit :
« Non, merci. Je n’en prends jamais.
— Dans tous les cas, ajouta M. Dorrit, il me serait très-agréable de présenter à un gentleman si bien né, un… hem !… léger témoignage du désir que j’ai de lui rendre service et de développer… hem !… les germes de son génie. Je crois que je ferai bien d’engager M. Gowan à faire mon portrait. Si le résultat de cet essai est… hem !… était satisfaisant des deux parts, je pourrais ensuite le prier d’entreprendre les autres membres de ma famille. »
M. Sparkler pensa bien que ce serait là une bonne occasion de faire la remarque qu’il y avait certains membres de la famille Dorrit (en appuyant d’une façon marquée sur le mot certains ) auxquels nul peintre n’était capable de rendre justice. Mais, faute d’une formule pour exprimer cette idée originale, M. Sparkler la laissa remonter au ciel sans emploi.
Ce malheur fut d’autant plus regrettable que Mlle Fanny applaudit beaucoup au projet du portrait et poussa son père à le mettre à exécution. Elle savait que M. Gowan avait renoncé à un brillant avenir pour épouser sa jolie femme ; une chaumière et son cœur, peindre des tableaux pour payer son dîner, c’était quelque chose de si délicieux et de si intéressant qu’elle suppliait son papa de donner cette commande à M. Gowan, qu’il réussît ou non dans les portraits ; d’ailleurs Amy et elle savaient d’avance qu’il s’en tirait à merveille, car elles avaient vu sur son chevalet un portrait frappant qu’elles avaient eu l’occasion de comparer à l’original. Ces remarques (ainsi que le voulait Fanny) firent presque perdre la tête à l’infortuné M. Sparkler ; car si, d’un côté, elles annonçaient que Mlle Fanny n’était pas imperméable au sentiment, cette naïve demoiselle paraissait dans l’innocence de son cœur ne pas se douter seulement de l’admiration de son soupirant, qui sentait, dans sa jalousie contre le rival inconnu, que les yeux lui sortaient de la tête.
Redescendant au sein de la mer après le dîner et ressortant des flots pour monter l’escalier de l’Opéra, précédée d’un gondolier, en manière de triton armé d’une vaste lanterne de toile, la famille Dorrit entra dans sa loge et M. Sparkler commença une soirée d’angoisse.
La salle étant sombre et la loge bien éclairée, Mlles Dorrit reçurent pendant la représentation plusieurs visites de leur connaissance. Fanny s’intéressa tellement à ses visiteurs, elle prit en leur faveur des poses si séduisantes, échangea tant de petites confidences et se disputa si gentiment avec eux sur l’identité des personnes assises dans des loges éloignées, que l’infortuné Sparkler se prit à détester l’humanité tout entière. Mais le sort lui tenait deux consolations en réserve pour la fin de la soirée. Fanny lui donna son éventail à tenir tandis qu’elle ajustait son manteau, et il eut l’inestimable privilège de lui offrir le bras derechef pour regagner sa gondole. Ces menus encouragements n’étaient pas grand-chose, mais c’était tout juste ce qu’il fallait, selon M. Sparkler pour empêcher un individu de se livrer au désespoir. Il n’est pas impossible que Mlle Fanny eût la même pensée.
Le triton, toujours armé de sa lanterne, se tenait à la porte de la loge, ainsi qu’une foule d’autres tritons aux portes d’autres loges. Le triton des Dorrit baissa sa lanterne afin d’éclairer les marches, et M. Sparkler chargea de plus en plus la lourde chaîne qu’il traînait en esclave, lorsqu’il vit
Parmi les flâneurs rassemblés sur le perron, se trouvait Blandois de Paris. Il leur parla et descendit à côté de Fanny.
La petite Dorrit marchait en avant avec son frère et Mme Général ( M. Dorrit était resté chez lui) ; mais au bord du quai ils se rejoignirent de nouveau. La jeune fille tressaillit en voyant si près d’elle Blandois, qui aidait Fanny à monter dans la gondole.
« Gowan a fait une grande perte, dit-il, depuis qu’il a été assez heureux pour recevoir la visite de deux charmantes dames.
— Une perte ? répéta Fanny au moment où Sparkler, sacrifié au nouveau venu, la quittait pendant qu’elle se disposait à s’asseoir dans la barque.
— Oui, répliqua Blandois. Son chien, Lion. »
Il tenait dans sa main celle de la petite Dorrit en parlant.
« Il est mort, dit-il.
— Mort ? répéta la petite Dorrit. Ce noble animal ?
— Ma foi, chères dames, dit Blandois souriant et haussant les épaules, il faut que quelqu’un ait empoisonné ce noble animal : les dogues meurent comme les doges. »
CHAPITRE VII. Où il est surtout question de prunes et de prismes.
Mme Général, toujours assise sur le siège de sa voiture de cérémonie, menant d’une main assurée l’attelage des convenances, se donnait beaucoup de peine pour former aux belles manières sa très-chère petite amie, quoique la très-chère petite amie de Mme Général fît de son mieux pour la contenter. Quelques efforts qu’elle eût faits dans le cours de sa vie laborieuse pour atteindre tel ou tel but, jamais il ne lui en avait fallu tant que pour se laisser vernir par Mme Général. Rien ne lui mettait l’esprit à la gêne comme de se soumettre aux opérations de polissage de cette main distinguée ; mais elle se résigna aux besoins de la famille dans ses jours de grandeur, comme elle s’était résignée aux besoins de la famille dans ses jours de misère, et, sous ce rapport, elle ne céda pas plus à ses propres inclinations qu’elle n’avait cédé à la faim elle-même, du temps qu’elle mettait son dîner de côté pour que son père eût de quoi souper.
Durant l’épreuve que lui fit subir Mme Général, elle eut une consolation qui lui donna plus de force et lui inspira plus de reconnaissance que n’en eût éprouvé sans doute un cœur moins dévoué, moins affectueux, moins habitué aux luttes et aux sacrifices ; et, à ce propos, on n’a qu’à regarder autour de soi pour voir que les cœurs comme celui de la petite Dorrit n’ont jamais l’air de raisonner aussi juste que les gens qui les exploitent. Cette consolation, la petite Dorrit la trouvait dans la bonté soutenue de sa sœur. Peu lui importait que cette bonté prît la forme d’une protection tolérante, elle s’y était faite. Peu lui importait qu’on la maintînt dans une position inférieure et qu’on la traînât à la suite du char radieux où Mlle Fanny se pavanait, recevant en tribut les hommages de la foule ; la petite Dorrit ne désirait pas une meilleure place. Admirant toujours la beauté de Fanny, sa grâce, sa vive intelligence, sans jamais se demander si l’amour qu’elle lui portait ne venait pas plutôt de la bonté de son propre cœur que du mérite de sa sœur, elle lui donnait toute la tendresse que peut renfermer le cœur, le cœur riche et fécond d’une sœur.
L’énorme quantité de prunes et de prismes dont Mme Général opéra l’infusion dans la vie de famille de ses chers amis, jointe aux plongeons continuels que Fanny faisait dans la société, ne laissait qu’un résidu bien insignifiant au fond du bocal. C’est ce qui rendit les confidences échangées avec Fanny doublement précieuses pour la petite Dorrit et ce qui augmenta beaucoup le soulagement qu’elle y trouvait.
« Amy, dit Fanny un soir qu’elles se trouvaient seules après une journée si fatigante que la petite Dorrit était toute harassée, lorsque sa sœur aurait encore volontiers fait une nouvelle excursion dans la société, je vais tâcher de faire entrer quelque chose dans ta petite tête. Tu ne devinerais jamais de quoi il s’agit, je parie.
— C’est assez probable, chère Fanny, répondit la petite Dorrit.
— Allons, je vais te mettre sur la voie mon enfant… Mme Général… »
Des milliers de combinaisons de prunes et de primes ayant fatigué la petite Dorrit pendant toute cette journée, où il n’avait été question que de surface, de vernis, de couleurs sans substance enfin, la petite Dorrit eut l’air de dire qu’elle espérait que Mme Général était couchée pour quelques heures.
« Eh bien ! devines-tu, maintenant ? demanda Fanny.
— Non, ma chère. À moins que je n’aie fait quelque chose, » répliqua la petite Dorrit un peu effrayée, car elle entendait par là quelque chose de nature à érailler le vernis ou à gâter le badigeon.
Cette appréhension amusa tellement Fanny qu’elle prit son éventail favori (elle était assise auprès de sa table de toilette, entourée de tout un arsenal d’armes cruelles, dont la plupart lui avaient servi à blesser le cœur de Sparkler) et donna à sa sœur une foule de petites tapes sur le nez tout en lui parlant.
« Oh Amy, petite Amy ! s’écria-t-elle. Quelle timide petite nigaude tu fais ! Mais il n’y a pas de quoi rire dans ce que je vais te dire. Au contraire. Je suis très-contrariée ma chère.
— Pourvu que ce ne soit pas contre moi, cela m’est égal, répliqua sa sœur en souriant.
— Ah ! mais cela ne m’est pas égal, à moi ; et cela ne te sera pas égal non plus ma chérie, lorsque je t’aurai ouvert les yeux. Amy, as-tu jamais remarqué qu’il y a une certaine personne qui est horriblement polie avec Mme Général ?
— Tout le monde est poli avec Mme Général, répondit la petite Dorrit ; parce que…
— Parce qu’elle glace le monde ? interrompit Fanny. Je ne parle pas de ça. C’est tout entre chose. Voyons ! est-ce que tu n’as pas remarqué, Amy, que papa est horriblement poli avec Mme Général ?
— Non, balbutia Amy toute confuse.
— Non ? cela ne m’étonne pas. Mais la chose n’en est pas moins vraie pourtant. Et rappelle-toi ce que je te dis. Mme Général a des intentions sur papa.
— Chère Fanny, penses-tu donc que Mme Général puisse avoir des intentions sur qui que ce soit ?
— Si je le crois ? riposta Fanny. Ma chérie, j’en suis sûre. Je te dis qu’elle a des intentions sur papa. Et qui plus est, je te dis que papa la regarde comme une merveille, un phénomène de bon ton et de savoir, comme une si précieuse acquisition pour notre famille qu’il est prêt à se monter la tête pour elle au premier moment. C’est cela qui nous ouvrirait une jolie perspective dans l’avenir ! Me vois-tu avec Mme Général pour maman ! »
La petite Dorrit ne répondit pas : « Et moi donc, me vois-tu, avec Mme Général pour belle-mère ! » Mais elle parut inquiète et demanda sérieusement à sa sœur ce qui lui avait donné cette idée.
« Bon Dieu, ma chérie, répondit Fanny d’un ton aigre, autant me demander comment je vois qu’un homme s’éprend de moi ? Je le sais, voilà tout. Cela a beau arriver souvent, je ne m’y trompe jamais. Je suppose que c’est ici la même chose ; je le vois, je le sens, voilà tout ce que je peux dire.
— Tu n’en as jamais rien entendu dire à papa ?
— Rien dire ? répéta Fanny. Ma très-chère petite, quel besoin a-t-il de rien dire pour le quart d’heure ?
— Tu n’en as pas non plus entendu parler à Mme Général ?
— Bonté divine, Amy, répliqua Fanny, la crois-tu femme à aller parler de cela ? N’est-il pas clair comme le jour qu’elle n’a rien à faire pour le moment, que de se tenir bien droit, de garder éternellement ces gants qui m’agacent les nerfs, et de porter des jupes à grand froufrou ? Pourquoi veux-tu qu’elle dise quelque chose ? Si, au whist, elle avait dans ses cartes l’as d’atout, elle n’irait pas le crier par-dessus les toits, enfant que tu es. Il serait toujours temps de le montrer dans le jeu.
— Au moins, Fanny, tu m’accorderas que tu peux te tromper. C’est possible, n’est-ce pas ?
— Oh ! oui, c’est possible , répliqua Fanny ; mais je ne me trompe pas. Enfin, je suis heureuse de voir que tu te réserves cette consolation, et que tu prennes la chose assez tranquillement pour te rattacher à cette chance-là. Cela me fait espérer que tu auras la force de te résigner à l’événement. Moi je ne pourrais pas, et plutôt que d’accepter une belle-mère de ce genre, j’épouserais je crois, Edmond Sparkler.
— Ô Fanny, je suis sûre que rien ne pourrait te décider à épouser ce jeune homme.
— D’honneur, ma chère, répondit l’ex-danseuse avec un air de suprême indifférence, je n’en mettrais pas ma main au feu. On ne sait pas ce qui peut arriver. D’autant plus que cela me fournirait une foule d’occasions de rendre à cette grande dame, Mme Merdle, la monnaie de sa pièce. Et je t’assure, Amy, que dans ce cas, je ne tarderais pas à profiter de l’occasion. »
Là se bornèrent pour le moment les confidences ; mais Fanny en avait assez dit pour faire jouer à Mme Général et à M. Sparkler un rôle important dans l’esprit de la petite Dorrit et, à partir de cette soirée, elle pensa beaucoup à ces deux personnages.
Mme Général s’était depuis longtemps formé une surface si parfaite, qu’on ne voyait pas du tout ce qu’il y avait dessous, si toutefois il y avait quelque chose. Il n’y avait donc rien à faire de ce côté : toute peine pour rien découvrir par là eût été perdue. On ne pouvait nier que M. Dorrit ne se montrât très-poli avec elle, ni qu’il eût une très-haute opinion de cette dame ; mais avec tout cela, l’impétueuse Fanny pouvait aisément se tromper. Ce n’était pas comme l’affaire Sparkler ; c’était toute autre chose : celle-là était claire comme le jour ; la petite Dorrit ne pouvait s’y méprendre et elle en était toute surprise et tout alarmée.
Rien ne pouvait égaler le dévouement de M. Sparkler, si ce n’est les caprices et la cruauté de sa belle. Quelquefois elle lui témoignait en public une préférence si marquée qu’il manifestait tout haut sa joie par une espèce de gloussement ; le lendemain, une heure après peut-être, elle le négligeait si complétement, elle le plongeait dans un tel abîme d’obscurité, qu’il cachait mal sous une toux simulée de véritables gémissements. La constance avec laquelle il lui faisait sa cour ne touchait pas le cœur de Fanny ; il avait beau poursuivre Édouard comme son ombre inséparable au point que ce jeune gentlemen se vit dans la cruelle nécessité de s’esquiver comme un conspirateur, dans une gondole déguisée et par des portes dérobées, lorsqu’il désirait varier ses plaisirs en changeant un peu de société ; il avait beau prendre un si vif intérêt à la santé de M. Dorrit qu’il venait tous les deux jours en de demander des nouvelles, comme M. Dorrit était en proie à une fièvre intermittente ; il avait beau se promener si constamment en gondole sous les fenêtres de sa Dulcinée qu’il avait l’air d’avoir parié une grosse somme de faire tant de mille à l’heure sur l’eau des lagunes ; chaque fois que la barque de Mlle Fanny se détachait de son pieu, la gondole de M. Sparkler avait beau s’élancer de quelque humide embuscade pour se mettre en chasse, comme si la jeune fille eût été une belle contrebandière et lui un employé des douanes : tout ce qu’il y gagna, c’est que l’air de l’eau salée, auquel il était exposé toute la journée, fortifiant de plus en plus sa constitution robuste, M. Sparkler, au lieu de maigrir à vue d’œil, perdit cette dernière chance d’attendrir sa maîtresse par le spectacle de sa santé chancelante et devint au contraire plus bouffi chaque jour, et cette particularité physique, qui lui donnait bien plus l’air d’un gros poupard que d’un jeune homme passionné, finit par une boursouflure si extravagante qu’on ne voyait plus les yeux de sa rougeaude figure.
Blandois étant venu présenter ces hommages ; M. Dorrit accueillit avec une certaine affabilité l’ami de M. Gowan, et lui parla de l’idée qu’il avait de prier ce jeune artiste de transmettre ses traits à la postérité. Blandois approuvant beaucoup ce projet, M. Dorrit songea qu’il serait peut-être agréable à Blandois de faire part à son ami de la belle occasion qui se présentait pour lui. Blandois accepta cette commission avec son aisance habituelle, et jura de s’en acquitter avant une heure d’ici. Lorsqu’il fit part de ce message à Gowan, le maestro envoya M. Dorrit au diable une bonne douzaine de fois (car s’il se plaignait de ne pas être protégé, il n’en aimait pas plus pour cela les protecteurs) ; et il ne s’en fallut de rien qu’il se fâchât contre son imprudent ami pour s’être chargé de cette commission.
« Je suis peut-être obtus, mon cher, s’écria-t-il, mais je veux que le diable m’emporte si je vois ce que vous aviez à faire là dedans.
— Mort de ma vie, répondit Blandois je ne le vois pas non plus, si ce n’est que je croyais rendre service à un ami.
— En faisant passer dans sa poche l’argent d’un parvenu ? dit Gowan en fronçant le sourcil. Est-ce là ce que vous voulez dire ? Allez dire à votre autre ami d’aller poser, s’il veut, pour l’enseigne de quelque cabaret, et de faire cadeau de sa commande à un peintre d’enseignes. Pour qui donc me prend-il, et pour qui donc se prend-il ?
— Maestro , répondit l’ambassadeur ; et pour qui donc prenez-vous Blandois ? »
Sans paraître se soucier le moins du monde d’éclaircir cette dernière question, M. Gowan commença à siffler d’un air irrité et ne parla plus de M. Dorrit. Mais le lendemain il revint à la charge et dit, de son air dégagé et avec un sourire de dédain.
« Ah çà, Blandois, quand irons-nous voir ce Mécène que vous m’avez déterré ? Nous autres artisans, nous ne devons pas refuser la besogne qu’on veut bien nous commander. Quand est-ce que nous irons prendre les ordres de notre patron ?
— Quand vous voudrez, répondit Blandois d’un ton offensé ; quand il vous plaira. Est-ce que j’ai quelque chose à voir là dedans ? Qu’est-ce que cela me fait ?
— Je n’en sais rien ; mais cela me fait beaucoup, à moi. Cela m’aidera à acheter du pain et du fromage. Il faut vivre ! Allons, en route, mon Blandois ! »
M. Dorrit les reçut en présence de ses filles et de M. Sparkler, qui, par un hasard surprenant, se trouvait là en visite.
« Comment va, Sparkler ? dit Gowan avec insouciance. Lorsque vous n’aurez plus pour vivre que l’esprit de votre mère, mon vieux, je vous souhaite de vous tirer d’affaire mieux que moi. »
M. Dorrit parla alors de sa proposition.
« Monsieur, lui dit Gowan en riant après l’avoir acceptée de fort bonne grâce, je suis trop nouveau dans le métier pour être au courant de tous les mystères de mon art. Je crois que je devrais vous examiner sous différents jours, vous dire que vous avez une tête superbe et avoir l’air de me demander quand je pourrai trouver assez de loisir pour me consacrer avec l’enthousiasme nécessaire au magnifique portrait que je compte faire de vous. Je vous assure (ici Gowan se mit encore à rire) qu’en ce moment je me fais l’effet d’un traître qui aurait pénétré dans le camp de mes chers, spirituels, bons et nobles confrères en peinture. Ce n’est pourtant pas ma faute, si je n’imite pas mieux leur charlatanisme de convention. Mais on ne m’a pas dressé à cela tout petit, et il est trop tard maintenant pour l’apprendre. Or, le fait est que je suis un très-mauvais peintre ; mais pas plus mauvais que la généralité de mes collègues. Si vous tenez absolument à jeter une centaine de guinées par la fenêtre, comme je suis aussi pauvre que peut l’être un parent pauvre de gens haut placés, je vous serai très-obligé de vouloir bien me les jeter à moi de préférence. Je tâcherai de vous en donner pour votre argent ; et si, en fin de compte, je ne réussis qu’à vous faire une croûte, vous en serez quitte pour avoir une croûte, signée d’un nom modeste, au lieu d’avoir une croûte signée d’un nom brillant. »
Ce ton, auquel M. Dorrit ne s’attendait pourtant pas, fut loin de lui déplaire. Cela prouvait que l’artiste (homme de bonne famille et non un simple manœuvre) serait son obligé. Il déclara qu’il s’en rapportait à M. Gowan, et qu’il espérait qu’en leur qualité de gens du monde il aurait l’avantage de cultiver sa connaissance.
« Vous êtes bien bon, répliqua Gowan. Je n’ai pas renoncé au monde depuis que je me suis enrôlé dans la confrérie des artistes (les plus charmants garçons du monde), et je ne suis pas fâché de venir respirer de temps à autre l’odeur de la vieille poudre, au risque de me voir lancé à mi-ciel, moi et ma présente vocation. Vous ne me soupçonnerez pas, monsieur Dorrit (il se prit de nouveau à rire avec une aisance admirable), d’avoir recours à la franc-maçonnerie du métier… car il n’en est rien ; par Jupiter, je ne peux pas m’empêcher de trahir mes estimables collègues partout où je vais, quoique j’aime et que j’honore ce métier de tout mon cœur… si je vous propose une petite stipulation pour fixer les heures et le lieu de nos séances ?
— Hem ! M. Dorrit ne pouvait pas songer à… hem !… entretenir un soupçon attentatoire à la franchise de M. Gowan.
— Vous êtes encore bien bon, continua Gowan. Monsieur Dorrit, j’apprends que vous comptez aller à Rome. Je compte en faire autant, car j’ai des amis dans cette ville. Puisque je me suis chargé de commettre votre portrait, laissez-moi accomplir cette injustice à Rome et non ici. Nous allons tous être pressés pendant le reste de notre séjour dans cette ville ; et, bien qu’il n’y ait pas à Venise un gueux plus gueux que moi… je ne parle pas des coudes percés, bien entendu… j’ai encore un peu trop de l’amateur… là, voilà que je compromets encore mon métier, vous voyez !… pour accepter une commande à brûle-pourpoint, et me mettre à l’œuvre avec reconnaissance, uniquement pour l’amour des pièces de six pences. »
Cette remarque nouvelle fit sur M. Dorrit une impression non moins favorable que les premières. Elle servit de préface à la première invitation à dîner dont on honora M. et Mme Gowan, et plaça l’artiste sur son terrain habituel parmi ses nouveaux amis.
Mme Gowan, elle aussi, fut placée sur son terrain habituel. Mlle Fanny savait parfaitement que les charmes de Mme Gowan avaient coûté très-cher à son mari ; que ce mariage avait causé un grand remue-ménage dans la famille Mollusque et que Mme Gowan la mère, à moitié morte de chagrin, s’y était résolûment opposée jusqu’à ce qu’elle eût été vaincue par ses sentiments maternels. Mme Général avait également appris que cette union disproportionnée avait donné lieu à beaucoup de chagrin et à de nombreux dissentiments. Quant au digne M. Meagles, on ne prononçait jamais son nom, si ce n’est pour reconnaître qu’il était assez naturel de la part d’un individu de sa classe, d’avoir désiré tirer sa fille du bourbier de sa propre obscurité, et pour ajouter que personne ne pouvait le blâmer d’avoir fait tous ses efforts dans ce but.
La petite Dorrit portait un intérêt trop sincère et trop vigilant à la jolie femme qui était l’objet d’une croyance si facilement acceptée, pour risquer de se tromper dans l’exactitude de ses observations. Elle voyait bien que cette croyance même était pour quelque chose dans l’ombre de tristesse où vivait Mme Gowan, et elle devinait d’instinct la fausseté de ces bruits ; mais ils n’en avaient pas moins pour résultat de mettre un obstacle à ses liaisons avec elle, en rendant les personnes élevées à l’école des prunes et des prismes de Mme Général extrêmement polies envers Minnie, sans toutefois descendre jusqu’à l’intimité ; et la petite Dorrit, comme élève boursier de ce collège, était obligée d’en suivre humblement les règlements.
Cependant il existait déjà entre elles une entente sympathique qui les aurait aidées à vaincre des difficultés plus grandes que celle-là pour devenir amies, malgré des relations encore plus restreintes. Comme si le hasard eût voulu se montrer favorable à cette amitié, les deux jeunes femmes eurent une nouvelle preuve de conformité d’humeur dans l’aversion qu’elles éprouvaient l’une et l’autre pour Blandois de Paris, aversion qui tenait de la répugnance, de l’horreur et de l’antipathie naturelle qu’inspire un odieux reptile.
Outre cette répugnance commune, il existait entre elles une conformité d’humeur toute passive. Blandois se comportait de la même façon envers l’une et l’autre, et elles voyaient bien qu’il n’avait pas avec elles les mêmes manières qu’avec tout le monde. La différence était trop légère en apparence pour être remarquée par un indifférent, mais elle n’échappait pas aux deux amies. Un mouvement presque imperceptible des méchants yeux ou de la main blanche de l’aimable touriste, l’épaisseur d’un cheveu ajoutée à ce jeu fréquent de sa physionomie, où son nez s’abaissait tandis que sa moustache se relevait, renfermait une menace à leur adresse, et leur disait clairement :
« J’ai une puissance secrète par là. Je sais ce que je sais. »
Cette menace ne leur avait jamais semblé plus claire et elles n’avaient jamais mieux cru la lire qu’un jour où Blandois se présenta chez M. Dorrit pour prendre congé avant de quitter Venise. Mme Gowan s’y était rendue dans le même but, et il les trouva seules ; le reste de la famille était sorti. Il n’y avait pas cinq minutes qu’elles étaient ensemble lorsqu’il entra dans le salon, et l’expression particulière de ses traits parut leur dire :
« Vous alliez parler de moi. Eh bien, me voici ! Je viens vous en empêcher !
— Vous attendez Gowan ? » demanda-t-il tout haut, avec son affreux sourire.
Mme Gowan répondit qu’elle ne l’attendait pas.
« Comment ! Il ne vient pas vous chercher ? Alors, permettez à votre très-dévoué serviteur de vous servir de cavalier, lorsque vous rentrerez.
— Merci, je ne rentre pas.
— Vous ne rentrez pas ! J’en suis désolé. »
Mais il n’en fut pas désolé au point de s’éloigner et de les laisser ensemble. Il resta à les entretenir de ses compliments les plus mielleux et de sa conversation la plus choisie ; mais il semblait leur adresser tout le temps ce muet avertissement :
« Non, non, non, chères dames, vous ne vous communiquerez pas vos opinions sur mon compte ; je suis venu tout exprès pour vous en empêcher. »
C’était si clair, et il fit preuve d’une opiniâtreté si diabolique que Mme Gowan se disposa enfin à partir. Lorsque Blandois lui offrit le bras pour descendre l’escalier, elle retint la main de la petite Dorrit dans la sienne, la serra pour l’avertir de prendre garde à elle, et répondit :
« Non, merci ; si vous vouliez seulement voir si mon batelier est là, vous m’obligeriez. »
Blandois ne put faire autrement que de descendre le premier. Tandis qu’il s’éloignait le chapeau à la main, Mme Gowan dit tout bas à la petite Dorrit :
« C’est lui qui a tué le chien.
— M. Gowan le sait-il ? demanda la jeune fille à voix basse.
— Personne ne le sait. Ne regardez pas de mon côté ; suivez cet homme des yeux. Il va revenir dans un instant. Personne ne le sait, mais je suis sûre que c’est lui. Vous aussi, vous en êtes sûre ?
— Je… je le crains.
— Henri a de l’amitié pour lui et ne veut pas en croire de mal. Il est de lui-même si franc et si généreux ! Mais je sens que vous et moi nous jugeons ce Blandois comme il le mérite. Il prétend que le chien était déjà empoisonné lorsqu’il est devenu si féroce et qu’il a voulu lui sauter à la gorge. Henri le croit ; mais je vois que vous ne le croyez pas plus que moi. Je m’aperçois qu’il nous écoute ; heureusement qu’il ne peut pas nous entendre. Adieu, ma chère ! adieu ! »
Ces dernières paroles furent prononcées tout haut, tandis que le vigilant Blandois s’arrêtait, tournait la tête et les regardait du bas de l’escalier. Certes, malgré le salut poli qu’il leur adressa, il avait l’air assez sinistre pour inspirer à tout véritable philanthrope le désir de lui attacher une pierre au cou avant de le jeter dans l’eau qui roulait devant la voûte sous laquelle il attendait en souriant. Mais comme il ne se trouvait là aucun bienfaiteur de l’humanité, Blandois aida Mme Gowan à monter dans sa gondole, et se tint sur les marches jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans l’étroit canal, puis il monta dans sa propre barque et s’éloigna à son tour.
La petite Dorrit avait plus d’une fois pensé que Blandois avait pris pied trop aisément dans la maison de son père ; cette pensée lui revint, comme elle remontait le grand escalier. Mais il y avait tant de personnes qui en faisaient autant, depuis que M. Dorrit, aussi bien que sa fille aînée, avait la manie d’aller dans le monde, il n’y avait là rien de bien extraordinaire. C’était une véritable fureur qui s’était emparée de la famille Dorrit : ils avaient la manie de faire de nouvelles connaissances pour donner au loin une haute idée de leurs richesses et de leur importance.
En somme, il sembla à la petite Dorrit que cette société dans laquelle ils vivaient ressemblait, sur une plus grande échelle, à la prison de la Maréchaussée. D’abord, il y avait une foule de visiteurs qui semblaient n’avoir, pour aller à l’étranger, d’autres raisons que les détenus pour entrer dans la prison, c’est-à-dire qu’ils y étaient conduits par leurs dettes, leur paresse, leur parenté, leur curiosité et l’impossibilité générale où ils se trouvaient de faire leur chemin chez eux. Ils arrivaient dans les villes étrangères sous la garde de courriers et de serviteurs indigènes, à peu près comme les détenus arrivaient dans la prison sous celle des sergents. Ils flânaient dans les églises et les musées presque aussi tristement que les détenus se promenaient dans la vieille et sombre cour de la geôle. Ils étaient toujours sur le point de partir le lendemain ou la semaine d’après, sachant rarement ce qu’ils voulaient, ne faisant presque jamais ce qu’ils annonçaient devoir faire ; allant partout, excepté où ils avaient proclamé l’intention de se rendre, autre ressemblance frappante avec les prisonniers pour dettes. Ils payaient fort cher des logements incommodes, et dépréciaient une ville tout en faisant semblant de l’admirer, tout à fait comme les détenus de la prison de la Maréchaussée. En partant, ils excitaient l’envie des gens qui restaient tout en ayant l’air de ne pas tenir à s’en aller, selon l’habitude invariable des détenus. Ils avaient toujours à la bouche certains mots et certaines phrases de convention qui leur appartenaient en propre, comme l’argot du club et du collège appartenait à la geôle. Ils avaient pour toute occupation suivie, la même incapacité qui distinguait les détenus ; ils se corrompaient les uns les autres, toujours à la leçon des prisonniers insolvables ; ils portaient des toilettes négligées et menaient une existence oisive, suivant encore en cela l’exemple des gens de la Maréchaussée.
Le séjour de la famille Dorrit à Venise touchait à sa fin et ils se rendirent à Rome, avec leur suite. À travers une répétition des scènes qu’ils avaient déjà vues depuis leur arrivée en Italie, mais qui devenaient de plus en plus sales et misérables à mesure qu’ils avançaient, et après avoir passé par un endroit dont l’atmosphère était empestée, ils arrivèrent enfin au but de leur voyage. On avait retenu pour eux un très-bel hôtel sur le Corso, où ils établirent leur quartier général au milieu de cette ville où tout semble s’efforcer de résister au progrès et de se maintenir debout sur les ruines du passé… tout, excepté l’eau qui, obéissant aux lois éternelles, coule sans cesse du haut d’une multitude de magnifiques fontaines.
À Rome, il sembla à la petite Dorrit que la société cessait d’imiter les détenus et que le système des prunes et des prismes reprenait le dessus. Tout le monde se promenait autour de Saint-Pierre et du Vatican sur les béquilles de quelque autorité acceptée, et commençait par passer tout au sas dans le tamis convenu. Personne ne disait son opinion sur quoi que ce soit mais tout le monde répétait ce qu’avaient dit les Mmes Général, le célèbre M. Eustace ou tout autre touriste distingué. La masse des voyageurs avait l’air d’une collection de victimes volontaires qui venaient se livrer pieds et poings liés à M. Eustace et à ses disciples, pour faire arranger les entrailles de leur intelligence à la mode de cette sainte confrérie. Des régiments d’étrangers aveugles et muets cherchaient leur chemin à tâtons à travers les ruines délabrées des temples, des tombeaux, des palais, des théâtres et des amphithéâtres de Rome, répétant sans cesse prunes et prismes , afin de donner à leurs lèvres la forme consacrée. Mme Général était comme le poisson dans l’eau. Personne n’avait d’opinion. Chacun se donnait une peine infinie pour se faire une surface bien polie ; on n’aurait guère trouvé dans tout ce monde-là un individu assez courageux pour dire sa propre façon de penser.
Dès leur arrivée à Rome, Amy eut l’occasion d’étudier une nouvelle modification des prunes et des prismes . Ils furent aussitôt honorés d’une visite de Mme Merdle, qui, cet hiver-là, cultivait en grand, dans la cité éternelle, les préceptes professés par Mme Général. L’habileté que Fanny et la mère d’Edmond Sparkler déployèrent dans l’assaut qu’elles firent ensemble dès cette première rencontre, éblouit la petite Dorrit comme le cliquetis des fleurets.
« Vous me voyez ravie, dit Mme Merdle, de renouer une connaissance commencée sous de si mauvais auspices à Martigny.
— À Martigny, naturellement, répéta Fanny : j’en suis charmée, pour ma part.
— J’ai appris de mon fils Edmond Sparkler, qu’il a déjà mis à profit l’heureux hasard de cette rencontre. Il est revenu enchanté de Venise.
— Vraiment ? répliqua Fanny d’un air nonchalant. Y est-il resté longtemps ?
— M. Dorrit serait aussi à même que moi de répondre à cette question, riposta la Poitrine en se tournant vers ce gentleman, car Edmond lui doit une grande partie du plaisir qu’il y a trouvé dans son séjour.
— Oh ! cela ne vaut pas la peine d’en parler, dit Fanny. Je crois que papa a eu le plaisir d’inviter M. Sparkler à dîner deux ou trois fois, c’est bien peu de chose. Comme nous voyions un monde fou et que nous tenions table ouverte, il n’y a aucun mérite à avoir engagé monsieur votre fils.
— Excepté, ma chère, l’interrompit M. Dorrit, excepté que… hem !… j’ai eu beaucoup de plaisir à… hem !… témoigner, selon mes faibles moyens, la… ha ! hem !… grande estime que m’inspire… hem ! ainsi qu’à tout le monde… un caractère aussi distingué et aussi princier que celui de M. Merdle. »
La Poitrine reçut ce compliment d’une façon très-gracieuse.
« Il faut vous dire, madame Merdle, remarqua Fanny, comme pour remettre l’infortuné M. Sparkler au dernier plan, que papa professe une vive admiration pour M. Merdle.
— C’est à regret, madame, reprit M. Dorrit, que j’ai su par M. Sparkler que… hem !… nous ne verrons probablement pas M. Merdle cet hiver ?
— Il est vraiment si occupé, répliqua Mme Merdle, et on a tant besoin de lui là-bas, que je crains qu’il ne puisse me rejoindre ici. Il y a un siècle qu’il n’a pas quitté Londres. Vous, mademoiselle Dorrit, vous voyagez depuis longtemps ?
— Oui vraiment… depuis un nombre incroyable d’années, répondit Fanny en grasseyant et avec un aplomb imperturbable.
— C’est ce que je pensais.
— Je n’en doute pas.
— J’espère néanmoins, reprit M. Dorrit, que si je n’ai pas le… hem ! l’immense avantage de faire connaissance avec M. Merdle de ce côté-ci des Alpes ou de la Méditerranée, j’aurai cet honneur à mon retour en Angleterre. C’est un honneur que je désire vivement et que je saurai apprécier.
— M. Merdle, j’en suis convaincue, répliqua la femme de ce grand homme, en admirant Fanny à travers son lorgnon, ne l’appréciera pas moins de son côté. »
La petite Dorrit, toujours réservée et solitaire, bien qu’elle ne se tînt plus enfermée dans sa chambre, crut d’abord que tout cela n’était que prunes et prismes . Mais comme son père, après avoir assisté à une brillante réception chez Mme Merdle, répéta le lendemain à table et dans l’intimité, qu’il désirait connaître M. Merdle afin de profiter des conseils de ce grand homme pour le placement de sa fortune, elle commença à penser que cela pouvait signifier quelque chose tout de bon, et elle devint elle-même assez curieuse de voir le prodige financier du jour.
CHAPITRE VIII. Mme Gowan la mère se rappelle, un peu tard, qu’il faut des époux assortis.
Tandis que les eaux de Venise et les ruines de Rome se grillaient au soleil pour le plus grand plaisir de la famille Dorrit, et fournissaient tous les jours à des milliers de crayons voyageurs des sujets d’esquisses qui ne ressemblaient à rien, la maison Doyce et Clennam faisait retentir de ses coups de marteau la cour du Cœur-Saignant, où la voix mâle du fer contre le fer résonnait sans cesse pendant les heures du travail.