La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

On lisait si clairement sur les traits d’Arthur qu’il désirait aborder un sujet de conversation tout à fait différent, que Flora s’arrêta enfin en lui lançant un tendre regard et lui demanda ce qu’il avait à lui dire.

« J’ai le plus vif désir, Flora, de causer avec une personne qui se trouve en ce moment chez vous… avec M. Casby sans doute. Une personne que je viens de voir entrer ici, et qui sous l’influence de mauvais conseils, s’est enfuie de chez un de mes amis.

— Papa voit tant de monde et de si drôles de gens, répondit Flora en se levant, que je ne me permettrais pas de descendre chez lui pour tout autre que pour vous, Arthur… mais pour vous, je descendrais volontiers dans une cloche à plongeur… à plus forte raison dans une salle à manger : je vais être revenue dans l’instant… voulez-vous bien, en mon absence, veiller, sans en avoir l’air, sur la tante de M. Finching ? »

À ces mots, et après avoir lancé à Clennam un regard plein de tendresse. Flora s’éloigna tout empressée le laissant en proie à de terribles appréhensions, à propos du précieux dépôt qu’on venait de confier à sa garde.

Le premier changement qui se manifesta dans la conduite de la tante de M. Finching, lorsqu’elle eut achevé sa seconde rôtie, fut un reniflement aussi bruyant que prolongé. Comme il n’y avait pas moyen d’interpréter cette manifestation autrement que comme un défi, tant elle y mettait d’obstination menaçante, Clennam regarda cette dame excellente (quoique bien injuste dans ses préventions), dans l’espoir de la désarmer par une humble soumission.

« Allons, tâchez de ne pas me faire des yeux, s’écria la tante de M. Finching avec un tremblement qui avait l’air d’une déclaration de guerre. Prenez ça ! »

Ça , c’était la croûte de sa rôtie. Arthur accepta cette offrande avec beaucoup de reconnaissance apparente, et la tint à la main avec un léger embarras, qui ne fut pas diminué lorsque la tante de M. Finching, élevant la voix, s’écria : « Monsieur est sur sa bouche ! Il est trop fier, cet individu-là, pour manger ce qu’on lui donne ! » et quitta son siège pour brandir son poing vénérable si près du nez du coupable, qu’elle lui chatouilla l’épiderme. Sans le retour opportun de Flora, qui vint le tirer de cette position gênante, on ne sait pas ce qui aurait pu arriver. Flora, sans perdre son sang-froid ni témoigner la moindre surprise, félicita la vieille dame de ce qu’elle était « très éveillée ce soir, » et la ramena à son fauteuil.

« Monsieur est sur sa bouche ! répéta la tante de M. Finching lorsqu’elle fut de nouveau installée dans son siège favori. Donnez-lui cette belle botte de foin !

— Ô ma tante, je crois qu’il n’aimerait pas trop cette nourriture-là, répondit la nièce.

— Donnez-lui une botte de foin, vous dis-je ! s’écria encore une fois la tante de M. Finching, écartant Flora pour lancer à son ennemi des regards pleins de courroux. C’est le seul remède contre ces estomacs orgueilleux, et qu’il n’en perde pas une bouchée. Le diable soit de lui ! donnez-lui une botte de foin. »

Sous prétexte d’aller lui faire prendre ce rafraîchissement, Flora emmena Arthur, tandis que l’irascible tante continuait à crier avec une amertume croissante que ce n’était qu’un individu qu’il était sur sa bouche, ce monsieur, et elle insistait pour qu’on lui administrât le repas équestre qu’elle avait prescrit avec tant d’énergie.

« L’escalier est si roide et il y a tant d’encoignures, Arthur, soupira Flora, cela vous serait-il égal de me soutenir en passant le bras sous ma pèlerine ? »

Clennam sentit tout le ridicule de sa position, mais il n’en descendit pas moins l’escalier dans l’attitude requise, et ne lâcha son aimable fardeau qu’à la porte de la salle à manger ; encore eut-il un peu de peine à s’en débarrasser là, car Flore continuait de se pencher sur son épaule en murmurant :

« Arthur, au nom du ciel, pas un mot de cela à papa ! »

Elle entra avec Clennam dans la chambre où le Patriarche se trouvait déjà seul, ses chaussons de lisière sur le garde-cendres, faisant encore tourner ses pouces comme s’ils ne s’étaient pas arrêtés depuis la dernière visite d’Arthur. Le jeune patriarche, âgé de dix ans, qui regardait du haut de son cadre, n’avait pas l’air plus calme que le patriarche consommé. Les deux têtes, aussi lisses l’une que l’autre, étaient aussi bénévoles, aussi innocentes, aussi émaillées de bosses.

« Monsieur Clennam, je suis heureux de vous voir. J’espère que vous vous portez bien, monsieur ; j’espère que vous vous portez bien. Veuillez vous asseoir.

— J’avais compté, monsieur, répondit Clennam, qui prit un siège et regarda autour de lui avec un air de désappointement, ne pas vous trouver seul.

— Ah vraiment ? répliqua le Patriarche d’un ton suave. Ah vraiment ?

— C’est ce que je vous ai dit, papa, vous savez bien, s’écria Flora.

— Ah oui ! répondit le Patriarche. C’est juste. Ah oui !

— Oserais-je vous prier, demanda Clennam avec inquiétude, de me dire si Mlle Wade est partie ?

— Mademoiselle… ? Oh ! vous lui donnez le nom de Wade, répondit M. Casby. C’est très-convenable. »

Arthur répliqua vivement :

« Et vous, quel nom lui donnez-vous ?

— Wade, répondit M. Casby. Oh ! je ne l’appelle pas autrement. »

Après avoir contemplé le visage philanthropique et les longs cheveux blancs et soyeux de M. Casby, qui faisait toujours aller ses pouces et adressait au feu un sourire plein de bienveillance, comme s’il désirait seulement que ce feu pût le brûler, afin de lui donner l’occasion de lui pardonner charitablement, Arthur commença :

« Je vous demande pardon, monsieur Casby…

— Du tout, du tout, interrompit le Patriarche, du tout.

— Mais Mlle Wade avait avec elle une bonne… une jeune personne qui a été élevée par des amis à moi, et sur laquelle sa nouvelle maîtresse ne semble pas exercer une influence des plus salutaires. Je désire vivement être à même de faire savoir à mes amis que cette jeune fille n’a pas perdu tout droit à l’intérêt qu’ils lui portent encore.

— En vérité, en vérité ? répliqua M. Casby.

— Seriez-vous donc assez bon pour me donner l’adresse de Mlle Wade ?

— Que c’est donc dommage ! comme c’est malheureux ! si vous m’aviez seulement demandé cela pendant qu’elles étaient encore ici. En effet, j’ai remarqué la personne en question, monsieur Clennam. Une jeune fille au visage un peu coloré, monsieur Clennam, avec des cheveux et des yeux très-noirs, si je ne me trompe,… si je ne me trompe ? »

Arthur lui expliqua qu’il ne se trompait pas, et répéta avec une nouvelle expression d’inquiétude :

« Seriez-vous assez bon pour me donner leur adresse ?

— Là, là, là, quel dommage ! s’écria le Patriarche d’un ton de doux regret. Quel dommage ! Je n’ai pas leur adresse, monsieur. Mlle Wade habite presque toujours à l’étranger, monsieur Clennam. Depuis des années elle voyage, et elle est (si je puis parler ainsi d’une sœur en Dieu et d’une dame) capricieuse et irrésolue comme il n’est pas permis de l’être. Il peut s’écouler bien des années avant que je la revoie. Je puis même ne jamais la revoir. Quel dommage ! quel dommage ! »

Clennam finit par reconnaître qu’il aurait autant valu s’adresser au portrait qu’à M. Casby lui-même pour obtenir quelque assistance.

« Monsieur Casby, pourriez-vous, pour la satisfaction des amis dont j’ai parlé (et sous le sceau du secret, si vous pensez qu’il soit de votre devoir d’imposer cette condition), me donner des renseignements sur Mlle Wade ? Je l’ai rencontrée à l’étranger et je l’ai vue chez elle, mais je ne la connais point du tout. Ne pourriez-vous me donner quelques détails sur elle ?

— Aucuns, répliqua M. Casby secouant sa grosse tête avec sa bienveillance la plus patriarcale. Aucuns. Quel grand dommage qu’elle soit partie si tôt , ou que vous soyez venu si tard ! en ma qualité d’agent d’affaires, j’ai de temps à autre remis diverses sommes d’argent à cette dame. Mais à quoi cela vous avance-t-il, monsieur, de savoir ce mince détail ?

— À rien du tout, dit Clennam.

— À rien du tout, répéta le Patriarche au visage luisant, qui continuait à adresser au feu un sourire philanthropique. Très-sagement répondu, monsieur Clennam. Cela ne vous avance à rien du tout. »

La façon dont il faisait tourner ses pouces indiquait si clairement à Arthur que M. Casby ferait tourner de même la conversation dans un cercle infranchissable sans lui laisser faire un pas, qu’il se tint pour décidément convaincu qu’il avait perdu son temps à interroger le Patriarche. Il pouvait y songer à loisir, car M. Casby, habitué depuis tant d’années à faire son chemin sans s’occuper d’autre chose que de donner un aspect vénérable à ses bosses et à ses cheveux blancs savait que le secret de sa force était dans son silence : il se tenait donc là à tourner ses pouces et à donner à chacune des bosses de son crâne un air aussi bienveillant que possible.

Découragé par ce spectacle, Arthur s’était levé pour partir lorsque, du fond de ce dock où Pancks, le remorqueur, se réfugiait quand il n’était pas armé en course, on entendit sortir un bruit qui semblait indiquer que ce petit vapeur se dirigeait vers la salle à manger. Arthur remarqua que le bruit avait commencé d’une façon démonstrative à une certaine distance, comme si M. Pancks cherchait à faire comprendre à quiconque se donnerait la peine de songer à lui, qu’il arrivait de trop loin pour avoir pu entendre un mot de la conversation.

M. Pancks et lui échangèrent une poignée de main. Le bohémien apportait à son patron quelques lettres à signer. M. Pancks, après la poignée de main, s’était contenté de se gratter le sourcil avec son index gauche et de renifler une fois ; mais Clennam, qui le comprenait mieux qu’autrefois, devina que le commis allait avoir bientôt terminé sa journée, et désirait lui parler dehors. Après avoir pris congé de M. Casby (et de Flora, ce qui fut moins facile), il se promena lentement dans la direction que devait suivre M. Pancks.

Au bout de quelques instants le bohémien parut.

Lorsqu’il eut donné une nouvelle poignée de main à Arthur et laissé échapper un second reniflement significatif en ôtant son chapeau pour passer ses doigts dans ses cheveux, Clennam crut que cela voulait dire qu’il pouvait parler à M. Pancks comme à un homme qui n’était pas mal informé de ce qui s’était passé. Il lui demanda donc, sans autre préambule :

« Je présume qu’elles étaient vraiment parties, Pancks ?

— Oui, elles étaient vraiment parties.

— Sait-il l’adresse de cette dame ?

— Je l’ignore ; mais je pense que oui. »

M. Pancks ne la savait pas ? — Non, M. Pancks ne la savait pas. — M. Pancks savait-il quelque chose sur le compte de Mlle Wade ?

« Je crois pouvoir me flatter, répliqua le digne remorqueur, d’en savoir sur son compte autant qu’elle en sait elle-même. Elle est l’enfant de quelqu’un… ou de tout le monde… ou de personne. Enfermez-la dans un salon de Londres avec une demi-douzaine de personnes assez âgées pour être ses parents, et elle ne pourra pas jurer qu’elle ne se trouve pas en présence de ses parents. Elle peut les rencontrer dans la première maison venue, dans le premier cimetière venu, elle peut se heurter contre eux dans la rue, et faire connaissance avec eux par hasard, sans jamais savoir à qui elle a affaire. Elle ne les connaît pas du tout ; elle ne les a jamais connus ; elle ne les connaîtra jamais ; elle est seule au monde.

— M. Casby pourrait peut-être la mettre sur la voie ?

— Peut-être, c’est probable ; mais je n’en suis pas sûr. On lui a confié, il y a longtemps de ça, quelque argent (pas trop, à ce que je puis deviner), qu’il doit remettre par petites sommes à cette dame lorsqu’elle ne peut s’en passer. Quelquefois elle est fière et reste des années sans rien demander ; d’autres fois elle est si pauvre, qu’elle en demande tout de suite. Elle passe sa vie à se tordre comme une vipère blessée. Il n’y a pas au monde une femme plus colère, plus emportée, plus endurcie, plus vindicative. Elle est venue chercher l’argent ce soir, en disant qu’elle en avait un pressant besoin.

— Je crois, remarqua Clennam d’un ton rêveur, que j’ai appris par hasard pourquoi c’est, ou, du moins, dans quelle poche cet argent doit aller.

— Vraiment ? S’il s’agit d’un contrat, je conseille fort à la partie adverse de ne pas manquer à son engagement. Quelque jeune et belle que soit cette femme, je ne me fierais pas à elle si j’avais eu des torts à son égard. Oh, non ! quand il y aurait, comme enjeu, le double de la fortune de mon propriétaire ! À moins, ajouta Pancks comme clause conditionnelle, que je ne fusse atteint d’une maladie incurable, et que je voulusse en finir. »

Arthur, repassant à la hâte ses propres opinions concernant Mlle Wade, trouva qu’elles s’accordaient assez avec celles de M. Pancks.

« Ce qui m’étonne, continua ce dernier, c’est qu’elle n’ait pas encore fait l’affaire à mon propriétaire, comme étant le seul individu au fait de son histoire sur qui elle puisse mettre la main. À propos, je vous dirai, entre nous, que moi-même je me sens quelquefois disposé à lui faire son affaire.

— De grâce, Pancks, ne parlez pas ainsi !

— Entendons-nous, dit Pancks, allongeant sur le manche d’Arthur cinq doigts sales, dont il avait rongé les ongles à profit. Je ne veux pas dire que je lui couperai la gorge. Mais, par tout ce qu’il y a de sacré, s’il va trop loin, je lui couperai les cheveux ! »

Après s’être montré sous un nouveau jour par cette terrible annonce, M. Pancks, avec un visage plein de gravité, renifla plusieurs fois, et s’éloigna à toute vapeur.

CHAPITRE X Les rêves de Mme Jérémie se compliquent.

Dans les antichambres nombreuses du ministère des Circonlocutions, où Clennam passait beaucoup de temps en compagnie d’autres coupables condamnés à être écartelés sur la même route administrative, il avait trouvé tout le loisir d’épuiser en trois ou quatre jours les sujets de réflexion que lui avait suggérés la récente rencontre de Mlle Wade et de Tattycoram. Mais il avait beau y réfléchir, il n’y voyait pas plus clair, et fut obligé d’en rester sur cette incertitude contrariante.

Dans l’intervalle, il n’avait pas visité la sombre maison de sa mère. Un des soirs qu’il avait coutume de consacrer à ce devoir étant arrivé, il quitta son logis et son associé vers neuf heures, pour se diriger lentement vers la lugubre demeure de son enfance.

Son imagination se représentait toujours la maison maternelle colère, mystérieuse et triste, et son imagination était assez profondément émue pour prêter à tout le voisinage un peu de cette ombre sinistre. Tandis qu’il s’avançait donc par une triste soirée, les rues mal éclairées qu’il traversait lui paraissaient accablées sous le poids de quelques lourds secrets. Les comptoirs de commerce déserts, avec leur secret grimoire de registres et de papiers dans des coffres-forts ; les maisons de banque avec leurs caisses secrètes bardées de fer et leurs caveaux secrets, dont la clef se trouvait dans un petit nombre de poches secrètes et dans quelques poitrines non moins secrètes ; les secrets de tous les travailleurs dispersés de ce vaste chantier commercial (parmi lesquels il y avait sans doute des voleurs, des faussaires et des abus de confiance de toute espèce), que l’aube du lendemain pouvait mettre au jour ; il y avait là bien assez de secrets pour se figurer que l’atmosphère en était surchargée. Mais ce n’était pas tout. Les ombres devenaient de plus en plus épaisses à mesure qu’il se rapprochait de leur source, il songeait aux secrets enfermés sous les voûtes du cimetière isolé, où ceux qui avaient entassé leurs richesses secrètes dans des coffres-forts étaient eux-mêmes entassés à leur tour, sans cesser pour cela de faire du mal, puisqu’ils contribuaient à empester l’air environnant ; puis aux secrets que la rivière roulait dans son onde boueuse, entre deux déserts peuplés de secrets le long de ses rives, pendant bien des lieues, tenant à distance l’air pur de la campagne traversé par les vents et l’aile des oiseaux.

L’ombre épaississait toujours à mesure qu’il se rapprochait de la maison, le souvenir de la triste chambre autrefois occupée par son père, hantée par le visage suppliant qu’il avait vu s’éteindre lorsqu’il veillait seul auprès de son lit de mort se dressa devant lui. Il y avait encore une odeur de secret dans l’atmosphère renfermée de cette salle. L’obscurité, la moisissure et la poussière de tout le bâtiment avaient quelque chose de secret et de mystérieux. Et au centre de tous ces mystères, se tenait sa mère, au visage inflexible, à la volonté inébranlable, cachant avec résolution tous les secrets de sa propre existence aussi bien que ceux de son époux, luttant avec austérité et face à face contre le grand secret final de toute existence.

Il venait d’entrer dans une rue étroite et montueuse sur laquelle donnait la cour et l’enceinte où se trouvait la maison de Mme Clennam, lorsqu’un autre pas se fit entendre au coin de la rue et le suivit de si près, qu’il se vit pousser contre le mur. Comme Arthur était absorbé par ses rêveries contemplatives, il fut tellement surpris par ce choc imprévu, que l’autre avait eu le temps de lui dire d’un ton tapageur : « Pardon ! pas ma faute ! » et de passer devant lui avant qu’il eût eu seulement le temps de renaître à la réalité des lieux qui l’entouraient.

Lorsqu’il reprit, pour ainsi dire, connaissance, il vit que l’homme qui venait de le dépasser était justement celui auquel il avait tant pensé depuis trois ou quatre jours. Ce n’était pas une ressemblance fortuite, rendue plus trompeuse encore par la vive impression que cette rencontre avait faite sur lui. C’était bien le même homme, l’homme qu’il avait vu marcher à côté de Tattycoram, et causer avec Mlle Wade.

La rue descendait vers la rivière par une pente assez rapide, en faisant un crochet. L’étranger (qui, sans être précisément ivre, paraissait assez en train) s’éloigna si vite que Clennam cessa de l’apercevoir. Sans dessein bien arrêté de le suivre, mais animé du désir de ne pas le perdre immédiatement de vue, Clennam hâta le pas afin de gagner le détour de la rue qui lui cachait l’inconnu. Lorsqu’il tourna ce coin, l’autre avait disparu.

Arrivé près de l’entrée de la maison de Mme Clennam il regarda le long de la rue : elle était vide. Il n’y avait cependant là aucune ombre dont on pût profiter pour se cacher ; Clennam n’avait pas non plus entendu ouvrir et refermer de porte. Il pensa néanmoins que l’inconnu tenait apparemment sa clef toute prête à la main, et s’était ouvert une des portes de la rue pour rentrer chez lui.

Rêvant à cet étrange hasard il se dirigea vers la maison. Comme, selon son habitude, il levait les yeux vers les fenêtres faiblement éclairées de la chambre de sa mère, il aperçut, debout contre la grille de la petite cour d’entrée, l’homme qu’il cherchait, occupé à regarder aussi les croisées de Mme Clennam en riant tout bas. Quelques-uns des nombreux chats de gouttière qui, la nuit, rôdaient toujours par là, et auxquels la vue de cet homme avait fait peur, semblaient s’être arrêtés là en même temps que lui et s’être perchés sur des poutres ou sur le faîte de la muraille pour le regarder avec des yeux qui ressemblaient aux siens. Celui-ci ne s’était arrêté qu’un instant pour s’en amuser ; il ne tarda pas à s’avancer, et, rejetant l’extrémité du manteau qui lui couvrait l’épaule, monta les marches inégales, et frappa un bon coup à la porte.

La surprise de Clennam ne fut pas cependant assez forte pour l’empêcher de prendre tout de suite un parti. Il traversa également la cour et gravit les marches. L’étranger, après l’avoir regardé d’un air fanfaron, se mit à chanter à mi-voix :

Qu’est-c’qui passe ici si tard,

Compagnons de la Marjolaine ?

Qu’est-c’qui passe ici si tard,

Dessus le quai ?

Puis il frappa de nouveau.

« Vous êtes impatient, monsieur, dit Arthur.

— En effet, monsieur. Mort de ma vie, monsieur ! répondit l’étranger, c’est dans mon caractère d’être impatient. »

Au bruit que fit la prudente Mme Jérémie en assujettissant la chaîne avant d’entr’ouvrir le porte, les deux interlocuteurs tournèrent la tête de ce côté. Mme Flintwinch ayant entrebâillé la porte, apparut tenant à la main un chandelier et demanda :

« Qui donc frappe ainsi à une pareille heure ?… Comment, Arthur ! ajouta-t-elle d’un ton surpris en l’apercevant le premier. Mais ce ne peut pas être vous qui vous annonciez comme ça ! … Ah ! le ciel nous préserve ! Non, s’écria-t-elle en apercevant l’inconnu, c’est l’autre qui cet revenu !

— Mais oui, c’est encore moi, chère madame Flintwinch, répondit l’étranger. Ouvrez la porte, que je presse sur mon cœur mon ami Flintwinch ! Ouvrez donc, car j’ai hâte d’embrasser mon bien-aimé Flintwinch.

— Il est sorti, répliqua Mme Jérémie.

— Allez le chercher, dans ce cas ! s’écria l’étranger. Allez le chercher, mon Flintwinch ! Dites-lui que c’est son vieux Blandois qui ne fait que d’arriver en Angleterre ; dites-lui que son ami Blandois l’attend, Blandois, son petit chou, son bien-aimé. Ouvrez la porte, belle madame Flintwinch, et, en attendant, laissez-moi monter en haut pour présenter mes compliments… les hommages de Blandois… à madame ! Madame vit toujours ? C’est bien. Ouvrez-moi alors ! »

À la grande surprise d’Arthur, Mme Jérémie, lui faisant de grands yeux, comme pour le prévenir qu’il ne devait pas se mêler de cette visite, décrocha la chaîne et ouvrit la porte. L’inconnu, sans plus de cérémonie, entra dans l’antichambre, laissant Arthur libre de le suivre en non.

« Dépêchez ! Allons, vivement ! Amenez-moi mon Flintwinch ! Annoncez-moi à madame, s’écria l’étranger arpentant bruyamment les dalles du vestibule.

— Affery, dit tout haut et d’un ton sévère Arthur, dont les yeux indignés toisaient l’étranger des pieds à la tête ; qu’est-ce que c’est donc que ce monsieur-là ?

— Affery, répéta l’inconnu à son tour ; qu’est-ce… ha ! ha ! ha ! qu’est-ce que c’est donc que ce monsieur-là ? »

La voix de Mme Clennam se fit entendre d’en haut d’une façon tort opportune.

« Affery, disait la malade, laissez-les monter tous les deux. Arthur, venez me trouver tout de suite !

— Arthur ! s’écria Blandois ôtant son chapeau qu’il tint à bras tendu pendant qu’il ramenait ses deux jambes écartées en lui faisant un profond salut. Le fils de madame ? Je suis le très-dévoué serviteur du fils de madame. »

Arthur le regarda de nouveau d’une façon tout aussi peu flatteuse que la première fois, et, tournant sur ses talons sans répondre à son salut, monta l’escalier. L’inconnu le suivit. Mme Jérémie prit le passe-partout accroché derrière la porte, et vite alla chercher son époux.

Un spectateur qui aurait assisté à la première visite de M. Blandois, aurait remarqué une certaine différence dans la façon dont Mme Clennam le reçut cette fois. Le visage de la paralytique était incapable de la trahir, elle exerçait toujours le même empire sur ses manières impassibles et sa voix calme. Le changement consistait seulement dans son obstination à tenir les yeux fixés sur Blandois depuis le moment où il était entré dans la chambre. Deux ou trois fois aussi, lorsque le visiteur devint turbulent, elle se pencha un peu en avant dans son fauteuil, où elle se tenait tout droit, appuyée sur ses mains qui ne quittaient pas le fauteuil, comme pour lui donner l’assurance qu’elle l’écouterait tout à l’heure aussi longuement qu’il pourrait le désirer. Arthur ne manqua pas de remarquer ces gestes, bien qu’il ne fût pas à même d’apprécier la différence qui existait entre la façon dont Mme Clennam recevait alors Blandois, et la façon dont elle l’avait accueilli lors de sa première visite.

« Madame, dit Blandois, faites-moi l’honneur de me présenter à monsieur votre fils. Il me semble, madame, que monsieur votre fils est disposé à m’en vouloir. Il n’est pas poli.

— Monsieur, répondit vivement Arthur, qui que vous soyez et quelque soit le but qui vous amène ici, soyez sûr que si j’étais le maître de cette maison, je vous aurais déjà prié de passer le pas de la porte.

— Si vous étiez le maître ! mais vous ne l’êtes pas, dit la mère sans le regarder. Malheureusement pour la satisfaction de vos préjugés déraisonnables, vous n’êtes pas le maître, Arthur.

— Je n’élève aucune prétention de ce genre, mère. Si je trouve à redire à la conduite de ce monsieur (et j’y trouve tellement à redire, que, si j’en avais le droit, je ne souffrirais pas qu’il restât ici un instant de plus), c’est à cause de vous.

— Si j’avais lieu de me plaindre, répliqua Mme Clennam, je ne me serais pas adressé à d’autres, j’aurais parlé moi-même. »

Blandois, qui s’était assis, se mit à rire aux éclats, et se frappa avec bruit sur la jambe.

« Vous n’avez pas le droit, continua Mme Clennam sans détacher ses yeux de Blandois, bien qu’elle s’adressât directement à son fils, de critiquer qui que ce soit, et surtout un gentleman étranger parce qu’il n’a pas adopté vos habitudes, et parce qu’il ne prend pas modèle sur vous. Il est fort possible que monsieur trouvât à redire à vos manières, en partant du même principe.

— Je ne dis pas non, répondit Arthur.

— Monsieur, poursuivit Mme Clennam, lors d’une première visite, nous a remis une lettre de recommandation d’une maison estimable et digne de toute confiance. Je ne sais pas du tout le but de sa visite actuelle. Je l’ignore absolument, et on ne saurait supposer que j’en aie la moindre idée (ici les sourcils toujours froncés de Mme Clennam se froncèrent davantage, tandis qu’elle appuyait fortement sur chaque mot) ; mais, lorsque le gentleman m’expliquera l’objet de sa visite… ce que je le prie de faire dès que Flintwinch sera revenu… Je suis sûre que l’on verra qu’il s’agit d’une affaire qui rentre plus ou moins dans notre spécialité, et dont ce sera pour nous un devoir comme un plaisir de nous occuper. Il ne peut pas s’agir d’autre chose.

— C’est ce que nous allons voir, madame ! répliqua l’autre.

— C’est ce que nous allons voir, répéta Mme Clennam. Monsieur connaît Flintwinch ; et, lorsqu’il est venu à Londres une première fois, je me rappelle avoir entendu dire qu’ils avaient passé la soirée ensemble et s’étaient quittés très-bons camarades. Je ne suis guère à même de savoir ce qui se fait en dehors de cette chambre, et le bruit des mille petits riens du monde ne m’intéresse que fort peu ; mais je me rappelle bien avoir entendu dire cela.

— Vous ne vous trompez pas, madame ; c’est parfaitement exact, dit Blandois qui se remit à rire et à siffler le refrain de l’air qu’il avait chanté à la porte.

— Vous voyez donc, Arthur, que monsieur est ici une connaissance et non un étranger ; aussi est-il à regretter que, grâce à votre caractère déraisonnable, vous lui fassiez mauvais visage. Je le regrette, et je le dis à monsieur. Je sais très-bien que vous ne le lui direz pas ; c’est pourquoi je le lui dis pour moi et pour Flintwinch, puisque c’est à nous que monsieur a affaire. »

On entendit tourner la clef dans la serrure de la porte d’entrée ; puis la porte s’ouvrit et se referma. M. Flintwinch ne tarda pas à apparaître. Il ne fut pas plutôt dans la chambre que le visiteur se leva en riant tout haut et serra Jérémie dans ses bras.

« Comment ça va-t-il, ami de mon cœur ? dit-il. Quelle existence menez-vous, mon Flintwinch ? Une existence couleur de rose ? Tant mieux, tant mieux ! Ah ! mais je vous trouve une mine charmante. Vous êtes frais et fleuri ! comme le printemps. Ah ! le bon petit homme ! le brave enfant ! le bon garçon ! »

Tout en prodiguant ces compliments à M. Flintwinch, Blandois, qui lui avait posé une main sur chaque épaule le faisait tourner tant et tant, que les mouvements de l’associé de Mme Clennam finirent par ressembler à ceux d’un toton qui va tomber de guerre lasse.

« J’avais un pressentiment, la dernière fois que je vous ai vu, que nous finirions par nous connaître plus intimement. Sentez-vous que cela vous vienne, Flintwinch ? Sentez-vous que nous allons devenir intimes ?

— Ma foi, non, monsieur, riposta Flintwinch, pas encore. Ne feriez-vous pas mieux de vous asseoir ? Vous vous êtes fait servir derechef un peu de ce vin de Porto, monsieur, si je ne me trompe.

— Ah ! mauvais plaisant ! petit animal ! s’écria le visiteur ; Ah ! ah ! ah ! »

Et Blandois, lançant M. Flintwinch loin de lui, comme pour le bouquet de cette série d’aimables plaisanteries, regagna son siège.

La surprise, la colère, la honte, le soupçon avec lesquels Arthur contempla cette scène le rendirent muet. M. Flintwinch, qui avait reculé de deux ou trois pieds sous l’impulsion qu’on venait de lui communiquer, se rapprocha avec un visage aussi impassible que jamais, sauf qu’il était un peu essoufflé, et regarda fixement Arthur. M. Flintwinch n’était ni moins muet, ni moins impénétrable que d’habitude ; la seule différence qu’on put remarquer en lui, c’est que le nœud de sa cravate, au lieu d’être sous son oreille comme à l’ordinaire, se trouvait derrière sa tête, où il ressemblait à une bourse de cheveux, ce qui donnait à Jérémie un certain air d’homme de cour.

De même que Mme Clennam continuait à tenir les yeux fixés sur Blandois (sur qui ils produisaient un certain effet de fascination semblable à celui d’un regard fixe sur un roquet), de même Jérémie ne cessa pas de regarder Arthur. On eût dit qu’ils s’étaient entendus pour choisir chacun leur victime. Aussi, durant le silence qui s’ensuivit, Jérémie se tint debout, se caressant le menton et considérant Arthur comme s’il cherchait le moyen de lui arracher ses pensées avec un tire-bouchon.

Au bout de quelque temps, le visiteur, que le silence commençait à agacer, se leva et alla se placer devant la cheminée, le dos au feu sacré qui brûlait là depuis tant d’années. Alors Mme Clennam, remuant une de ses mains pour la première fois pour adresser à son fils un geste d’adieu, lui dit :

« Veuillez nous laisser à nos affaires, Arthur.

— Mère, j’obéis, mais à contre-cœur.

— À contre-cœur ou autrement, veuillez nous laisser, répondit la mère. Revenez dans un moment, lorsque vous regarderez comme un devoir de passer une triste demi-heure auprès de moi. Bonsoir. »

Elle lui tendit ses doigts enveloppés de flanelle, afin qu’il pût les toucher avec les siens selon leur habitude, et il se pencha au-dessus du fauteuil à roulettes pour embrasser la malade. Il lui trouva, ce soir-là, la joue plus tendue et plus froide qu’à l’ordinaire. En se redressant, il suivit la direction des yeux de sa mère qui regardait toujours Blandois, et l’ami de M. Flintwinch fit claquer ses doigts avec un geste de mépris.

« M. Flintwinch, dit Clennam, c’est avec beaucoup de surprise et beaucoup de répugnance que je laisse votre… votre ami dans la chambre de ma mère. »

L’ami en question fit encore une fois claquer ses doigts.

« Bonsoir, mère.

— Bonsoir.

— J’avais une fois un ami, mon cher camarade Flintwinch, dit Blandois en écartant les jambes devant la cheminée (il était si clair qu’il disait cela pour Clennam, que celui-ci se tint un instant sur le seuil pour l’entendre) ; j’avais une fois un ami qui avait entendu raconter tant de terribles histoires de ce quartier-ci et de ce qui s’y passe, qu’il ne s’y serait pas risqué le soir avec deux personnes qui auraient eu quelque intérêt à le faire disparaître… non, ma foi ! pas même dans une maison aussi respectable que celle-ci… À moins qu’il ne fût de force à lutter contre eux. Bah ! c’était un fameux poltron, Flintwinch ! n’est-ce pas ?

— Un roquet, monsieur.

— Soit ! un roquet ! Mais il ne l’aurait pas fait, mon Flintwinch, s’il n’avait pas su qu’ils pouvaient bien avoir le désir de lui fermer la bouche, mais qu’ils n’en avaient pas le pouvoir. Il n’aurait pas bu un verre d’eau, en pareille circonstance… pas même dans une maison aussi respectable que celle-ci, mon Flintwinch… à moins d’avoir vu l’un d’eux y boire avant lui, et avaler quelques gorgées encore ! »

Dédaignant de répondre, et du reste incapable de le faire, car il étouffait presque d’indignation, Clennam ne fit que lancer un coup d’œil au visiteur avant de s’éloigner. Celui-ci fit de nouveau claquer ses doigts en signe d’adieu, et son nez descendit sur sa moustache, tandis que sa moustache se relevait sous son nez avec un sourire sinistre et de mauvais augure.

« Au nom du ciel ! Affery, demanda Clennam à voix basse, tandis qu’elle lui ouvrait la porte de l’obscur vestibule où il s’avançait à tâtons vers la faible clarté des étoiles, que se passe-t-il donc ici ? »

Mme Jérémie, debout dans l’obscurité, la tête cachée dans son tablier, comme un grand fantôme, lui répondit d’une voix étouffée par son voile improvisé :

« Ne me faites pas de questions, Arthur. Voilà je ne sais combien de temps que je ne fais que rêver. Allez-vous-en ! »

Il sortit, et elle referma la porte sur lui. Il leva les yeux vers la chambre de sa mère, et la faible clarté, rendue plus faible encore par les stores jaunes semblait répéter la réponse de Mme Jérémie et murmurer :

« Ne me faites pas de questions. Allez-vous-en ! »

CHAPITRE XI. Une lettre de la Petite Dorrit.

« Comme je vous ai dit dans ma première lettre qu’il valait mieux que personne ne m’écrivît, je puis vous en adresser une seconde, sans vous causer d’autres ennuis que celui de la lire ; si vous en avez le loisir, ce dont je doute, avec vos occupations, mais j’espère qu’un jour ou l’autre vous trouverez un moment pour cela. Je vais donc passer encore une heure à causer avec vous. Cette fois, c’est de Rome que je vous écris.

« Nous avons quitté Venise avant M. et Mme Gowan, mais ils ne sont pas restés en route aussi longtemps que nous et n’ont pas suivi le même chemin ; de sorte qu’en arrivant, nous les avons trouvés installés dans une rue qu’on nomme la Via Gregorina, que vous connaissez sans doute.

« Je vais vous dire tout ce que je sais sur leur compte, parce que je suis bien sûre que c’est ce que vous tenez le plus à savoir. Leur logement n’est pas très-confortable, mais peut-être m’a-t-il semblé plus incommode qu’il n’aurait paru à quelqu’un comme vous, qui avez visité tant de pays et vu tant de mœurs différentes. Il va sans dire qu’il vaut beaucoup mieux… des millions de fois mieux que tous ceux auxquels j’ai été habituée avant de quitter Londres ; et je ne veux pas le juger avec mes propres yeux, mais j’emprunte ceux de Mme Gowan. Car il est facile de voir qu’elle a été élevée avec tendresse dans un heureux et bien-aimé chez elle. Je l’aurais deviné quand même elle ne m’en aurait pas parlé avec amour.

« C’est donc un logement assez mal meublé au sommet d’un escalier assez sombre qui sert à tout le monde : il se compose presque entièrement d’une grande salle fort triste dont M. Gowan a fait son atelier. Le bas des fenêtres est bouché, de sorte qu’on ne peut pas regarder dehors, et les murs sont couverts de dessins à la craie ou au fusain, tracés par des locataires précédents, depuis bien, bien des années ! Un rideau (jadis rouge, mais aujourd’hui couleur de poussière) divise la chambre en deux parties : celle qui se trouve derrière cette toile sert de salon. La première fois que j’y ai vu Mme Gowan, je l’ai trouvée toute seule ; son ouvrage lui était tombé des mains, et elle regardait le soleil qui brillait à travers les vitres les plus élevées des croisées. N’allez pas vous inquiéter de ce que je vous dis, mais je dois avouer que cet intérieur n’était pas tout à fait aussi joyeux, aussi brillant, aussi gai, aussi heureux, ni aussi jeune que je l’aurais voulu.

« Comme M. Gowan fait le portrait de papa (je l’ai vu à l’œuvre, sans cela il est possible que je n’eusse pas reconnu mon père à la ressemblance), j’ai plus d’occasions de voir sa femme que je n’en aurais eu sans cet heureux hasard. Elle est bien souvent… trop souvent… seule.

« Vous raconterai-je ma seconde visite ? Je suis allée la voir un jour, que j’avais pu par hasard courir chez elle sans être accompagnée, vers quatre ou cinq heures du soir. Elle dînait toute seule (son repas solitaire lui avait été apporté de quelque endroit du voisinage), n’ayant pas d’autre société et n’en attendant pas d’autre que celle du vieillard qui lui avait monté son dîner. Il était en train de lui raconter une longue histoire de brigands dans la campagne, qui avaient été épouvantés par la statue d’un saint ; c’était pour l’amuser, me dit-il lorsque je redescendis avec lui : « Il savait bien comment amuser les filles, parce qu’il en avait une lui-même, mais qui était loin d’être aussi jolie. »

« Il faut que je vous parle maintenant de M. Gowan avant de finir le peu qu’il me reste à dire de madame. Il doit admirer la beauté de sa femme et en être fier, car tout le monde en parle ; il doit l’aimer, et je ne doute pas qu’il l’aime… à sa manière. Vous connaissez sa manière, et s’il vous paraît aussi insouciant et aussi grognon qu’à moi, je n’ai pas tort de croire que Mme Gowan aurait pu trouver quelqu’un qui lui eût mieux convenu. Si cela ne vous a pas frappé, certainement alors c’est que je me trompe ; car votre pauvre enfant (toujours la même) a plus de confiance dans votre jugement et dans votre bonté, qu’elle ne saurait vous le dire, quand même elle essayerait de le faire, mais ne vous effrayez pas, je ne veux pas essayer.

« Par suite (toujours d’après moi, en supposant que vous pensiez comme moi), par suite de son caractère capricieux et mécontent, M. Gowan ne s’occupe pas assez de sa profession. Il manque de patience et de persévérance ; il commence une chose et la laisse là, il l’abandonne ou la termine sans y tenir le moins du monde. Lorsque je l’entendais causer avec papa pendant les séances, je ne pouvais pas m’empêcher de me demander si ce n’était pas parce qu’il ne croit pas en lui-même, que M. Gowan ne croit pas aux autres. Me suis-je trompée ? Je voudrais bien pouvoir deviner ce que vous penserez de ces remarques ! Je vois d’ici l’air que vous allez prendre, et j’entends presque le ton de voix dont vous me répondriez, si nous causions ensemble sur le pont suspendu.

« M. Gowan va beaucoup dans ce qu’on appelle la meilleure société de Rome (il n’a pas pourtant l’air de s’y amuser beaucoup, lorsqu’il y est), et sa femme l’accompagne parfois, mais depuis quelque temps elle sort très-peu. Je crois avoir remarqué qu’on ne parle pas d’elle avec la considération qu’elle mérite. Des dames qui n’auraient jamais songé à accepter M. Henry Gowan pour mari ou pour gendre, n’en ont pas moins l’air de croire que sa femme, en l’épousant, a fait un coup de partie magnifique. Puis, il va beaucoup à la campagne faire des études ; partout enfin, où il y a des visiteurs, il trouve un grand nombre de connaissances. Il y a aussi un ami avec lequel il passe beaucoup de temps soit chez lui, soit hors de chez lui, bien qu’il traite cet ami fort cavalièrement et se montre d’humeur assez changeante envers lui. Je sais (d’autant mieux qu’elle me l’a dit) que Mme Gowan ne peut pas le souffrir. Quant à moi, il m’est tellement odieux que je me sens toute soulagée d’apprendre qu’il a quitté Rome pour quelque temps. Jugez du plaisir que ce départ doit lui causer, à elle !

« Mais ce que je tiens surtout à vous faire savoir, ce qui m’a enhardie à vous en dire si long, au risque de vous causer quelque inquiétude, sans cause réelle, le voici : Elle est si fidèle et si dévouée, et elle sait si bien que l’amour et le devoir l’attachent à tout jamais à son mari, que vous pouvez être convaincu qu’elle l’aimera, l’admirera, fera son éloge, et cachera tous ses défauts jusqu’au jour où elle mourra. Je crois même qu’elle les cache et les cachera toujours à tout le monde, à commencer par elle. Elle lui a donné un cœur qu’elle ne pourra jamais lui reprendre et quelles que soient les épreuves qu’elle ait à subir, son affection sera toujours la plus forte. Vous savez si c’est vrai, comme vous savez tout, mille fois mieux que moi ; mais je ne puis m’empêcher de vous raconter son admirable nature, et de vous dire que vous ne sauriez jamais avoir trop bonne opinion d’elle.

« Je ne l’ai pas encore appelée par son petit nom dans cette lettre, mais nous sommes si bonnes amies maintenant, que je ne la nomme pas autrement lorsque nous sommes seules, et elle me donne aussi mon vrai nom… je ne veux pas dire mon nom de baptême, mais celui que vous m’avez donné. Lorsqu’elle a commencé à m’appeler Amy, je lui ai raconté ma courte histoire, je lui ai dit que vous me nommiez toujours la petite Dorrit , et que je préférais ce nom à tout autre ; depuis ce temps elle ne m’appelle pas non plus autrement que sa petite Dorrit.

« Peut-être n’avez-vous pas encore reçu de nouvelles de son père ou de sa mère, et ne savez-vous pas qu’elle a eu un petit garçon. Il est né avant-hier, huit jours après l’arrivée de M. et Mme Meagles, qui en ont été bien heureux. Cependant je dois vous dire, puisque je me suis engagée à ne rien vous taire, qu’ils m’ont l’air d’être un peu gênés vis-à-vis de leur gendre, et que ses manières railleuses à leur égard leur paraissent une moquerie de leur amour pour elle. Pas plus tard qu’hier, lundi, tandis que je me trouvais là, j’ai vu M. Meagles changer de couleur, se lever et sortir, comme s’il avait peur, en restant, de ne pas pouvoir s’empêcher de dire ce qu’il en pensait. Pourtant le père et la mère sont si pleins d’égards, si gais et si raisonnables, que leur gendre devrait bien les ménager. C’est grand dommage qu’il ne songe pas un peu plus à eux.

« J’ai voulu mettre mon dernier point avant de relire ma lettre. Maintenant que je viens de la relire, je trouve que j’ai voulu savoir et vous expliquer tant de choses, que je ferais aussi bien de ne pas vous l’envoyer ; mais toutes réflexions faites, j’espère que vous devinerez tout de suite que, si j’ai tant observé, tant remarqué de choses, c’est pour vous seul que je l’ai fait, parce que je savais que le sujet vous intéressait. Vous pouvez être certain que je n’ai pas eu d’autre motif.

« Et maintenant que l’objet principal de ma lettre est rempli, il ne me reste pas grand’chose à vous dire.

« Nous nous portons très-bien, et Fanny gagne de jour en jour. Vous ne sauriez croire combien elle est bonne pour moi, et quelle peine elle se donne pour me façonner aux bonnes manières. Elle a un amoureux qui l’a suivie, d’abord depuis la Suisse jusqu’à Venise, puis de Venise jusqu’ici, et qui m’a récemment confié qu’il a l’intention de la suivre partout où elle irait. J’ai été un peu troublée quand il m’a fait part de cette résolution, mais il a fallu bon gré mal gré qu’il fît de moi sa confidente. Je ne savais que dire, mais enfin je lui ai répondu que, selon moi, il ferait mieux de ne pas se donner cette peine ; car Fanny (mais je ne lui ai pas dit cela) est beaucoup trop vive et trop spirituelle pour lui. Néanmoins, il m’a dit qu’il essaierait tout de même. Quant à moi, je n’ai pas d’amoureux, ça va sans dire.

« Si vous avez jamais la patience de me lire jusqu’ici, vous vous direz peut-être : Ah çà ! est-ce que ma petite Dorrit va finir sa lettre sans me parler de ses voyages ? Il est grand temps qu’elle en dise quelque chose. Je pense comme vous, mais je ne sais que vous dire. Depuis que nous avons quitté Venise, nous avons visité beaucoup de merveilles, Gênes et Florence entre autres, et nous avons eu sous les yeux tant de vues merveilleuses que, lorsque je pense à la foule de souvenirs que j’amasse, j’en ai presque le vertige. Mais vous pourriez vous-même m’en dire beaucoup plus que je n’en sais là-dessus : pourquoi donc vous fatiguerais-je de mon bavardage descriptif ?

« Cher monsieur Clennam, puisque j’ai déjà eu le courage de vous raconter les difficultés familières qui ont embarrassé mon esprit en voyage, je ne veux pas être plus timide aujourd’hui. Eh bien ! voici une de mes pensées les plus fréquentes : — quelque vieilles que soient ces cités, leur antiquité n’est pas ce qu’elles ont de plus curieux à mes yeux : ce qui m’étonne le plus, c’est l’idée qu’elles étaient là, à leur place pendant tous ces longs jours de ma vie où leur existence, à deux ou trois exceptions près, m’était inconnue, et où je ne connaissais d’ailleurs presque rien en dehors des sombres murs que vous savez. Il y a dans cette pensée quelque chose qui me rend triste, je ne sais pourquoi. Lorsque nous sommes allés voir la fameuse tour penchée de Pise, le soleil brillait dans un ciel bleu ; la tour et les bâtiments voisins paraissaient si vieux, tandis que la terre et le ciel semblaient si jeunes, les ombres si douces et si calmes ! La première réflexion qui m’est venue à l’esprit n’était pas pour me dire que c’était là un spectacle bien beau et bien curieux ; non, je me mis à rêver : « Oh ! combien de fois, lorsque l’ombre d’un triste mur obscurcissait notre chambre, et qu’on entendait dans la cour ce bruit monotone des mêmes pas allant et venant sans cesse, la scène que voilà a-t-elle été aussi tranquille et aussi belle qu’aujourd’hui ! » Cela m’a émue. Mon cœur était si plein, que les larmes me jaillirent des yeux, bien que je fisse tous mes efforts pour les retenir, et j’éprouve ce sentiment-là bien souvent.

« Savez-vous que depuis notre changement de fortune, qui lui-même me semble toujours un rêve, je rêve toujours que je suis encore très-jeune ? Vous répondrez à cela que je ne suis pas encore bien vieille. Non, mais ce n’est pas là ce que je veux dire. Lorsque je me revois en songe, j’ai l’âge que j’avais lorsqu’on m’a appris à coudre. J’ai souvent rêvé que j’étais encore là-bas ; j’ai revu dans la cour des visages assez peu familiers et que je m’étonnais de n’avoir pas oubliés ; mais une fois sur deux, depuis que je suis à l’étranger… en Suisse, en France ou en Italie, partout où nous avons voyagé… je me suis toujours retrouvée petite fille. J’ai rêvé que j’étais chez Mme Général avec les premiers vêtements rapiécés que je me rappelle avoir portés. Mainte et mainte fois j’ai rêvé que je me mettais à table à Venise, lorsque nous avions beaucoup de monde à dîner, avec la vieille robe de deuil que j’ai portée à l’âge de huit ans pour ma pauvre mère et que j’ai dû garder longtemps encore après qu’elle était tout usée et qu’il n’y avait plus moyen de la raccommoder. Je ne puis vous dire quel malaise j’éprouvais en songeant que nos convives allaient trouver que mon costume s’accordait bien peu avec la richesse de mon père et que j’allais déshonorer papa, Fanny et Édouard, et leur déplaire en dévoilant à tous les yeux ce qu’ils tiennent tant à cacher. Mais à force d’y penser je n’en devenais pas plus sage et je continuais à rêver, sans quitter la table, que les dépenses d’un pareil dîner me rendaient bien malheureuse, et je me creusais la tête pour savoir comment on arriverait jamais à les payer. Je n’ai jamais rêvé du changement même de notre fortune ; je n’ai jamais rêvé de cette mémorable matinée où vous êtes revenu avec moi annoncer petit à petit la grande nouvelle ; je n’ai même jamais rêvé de vous.

« Cher monsieur Clennam, il se peut que je songe trop à vous… et à d’autres… pendant le jour pour qu’il me reste dans l’esprit des pensées à vous donner dans mon sommeil. Car il faut que je vous avoue que j’ai le mal du pays, que je désire si vivement et si ardemment revoir les lieux où j’ai vécu, que je ne pense plus à autre chose lorsque personne n’est là pour me voir. Je souffre à mesure que je m’en éloigne, et quand je m’en rapproche, ne fût-ce que de quelques lieues, mon cœur se desserre même malgré la certitude que nous ne tarderons pas à nous éloigner de nouveau. J’aime tant les lieux témoins de ma pauvreté et de votre bonté pour moi ! Oh ! oui ! je les aime tendrement.

« Dieu sait quand votre pauvre enfant reverra l’Angleterre ! Nous aimons tous (moi exceptée) la vie que l’on mène ici, et il n’est pas question d’un prochain retour. Mon cher père parle de se rendre à Londres vers la fin du printemps pour régler quelques affaires d’intérêts, mais je n’ai aucun espoir qu’il m’emmène avec lui.

« J’ai essayé de profiter un peu plus des leçons de Mme Général, et j’espère que je ne suis pas tout à fait aussi gauche qu’autrefois. Je commence à parler et comprendre, sans trop de peine, les langues difficiles dont je vous ai entretenu. Je ne me suis pas rappelé la première fois que je vous ai écrit, que vous parliez ces deux langues ; mais je m’en suis souvenue plus tard et cela m’a encouragée. Dieu vous bénisse, cher monsieur Clennam. N’oubliez pas

« Votre toujours reconnaissante et affectionnée

« P. S. Surtout rappelez-vous que Minnie Gowan mérite votre souvenir le plus sympathique. Vous ne sauriez avoir d’elle une opinion trop élevée ou trop favorable. J’ai oublié M. Pancks la dernière fois. Si vous le voyez, dites-lui, je vous prie, que la petite Dorrit se rappelle à son bon souvenir. Il a été plein de bonté pour la petite Dorrit. »

CHAPITRE XII. Où le lecteur assiste à une grande conférence patriotique.

Le célèbre M. Merdle devenait chaque jour de plus en plus célèbre. Personne ne pouvait affirmer que ce fameux Merdle eût jamais fait le moindre bien à un de ses semblables, vivant ou mort. Personne ne pouvait affirmer qu’il possédât la moindre faculté d’émettre, au profit de qui que ce fût, le plus petit rayon de lumière pour l’éclairer sur la route du devoir ou du plaisir, de la douleur ou de la joie, du travail ou des délassements, de la réalité ou de l’imagination, en un mot sur aucun des innombrables sentiers de ce dédale que foulent aux pieds les fils d’Adam. Personne n’avait le moindre motif de supposer que l’argile dont était pétri ce moderne veau d’or ne fût pas l’argile la plus grossière du monde, éclairée par la mèche la plus fumeuse qui ait jamais empêché une lampe humaine de s’éteindre. Mais on savait (ou l’on croyait savoir) qu’il avait amassé d’immenses richesses ; et il n’en fallait pas davantage pour se prosterner à ses pieds avec une servilité plus dégradante et moins excusable que celle du sauvage abruti qui sort à quatre pattes de son trou pour offrir un sacrifice propitiatoire à la divinité que son âme ignorante adore sous la forme d’une bûche ou d’un reptile.

Les grands prêtres du culte étaient moins excusables encore, car ils avaient toujours, dans la présence de M. Merdle, une protestation vivante contre leur bassesse. La multitude l’adorait de confiance, et l’on sait bien pourquoi ; mais ceux qui officiaient à l’autel avaient constamment cet homme sous les yeux. Ils s’asseyaient à sa table, comme M. Merdle assistait à leurs fêtes. Il portait toujours avec lui comme un spectre, son cornac, qui semblait dire à ces grands prêtres : « Quoi ! ce sont là les signes qui vous inspirent tant de confiance et tant de respect… cette tête, ce regard, cette façon de parler, ce ton, ces manières ? Vous êtes les pivots du ministère des Circonlocutions chargés de nous gouverner. Lorsqu’une demi-douzaine d’entre vous se prennent aux cheveux il semble que le monde va périr faute de pouvoir fournir d’autres législateurs. À quoi tient donc votre supériorité ? On ne peut toujours pas dire qu’elle consiste dans une connaissance plus approfondie des hommes, lorsqu’on vous voit accepter, flatter et prôner un être pareil ! Ou si vous êtes capable de bien juger les signes que je ne manque jamais de vous montrer, chaque fois qu’il se présente parmi vous, encore moins peut-on attribuer votre supériorité à votre honnêteté. » C’étaient là deux questions embarrassantes qui suivaient M. Merdle partout où il allait, et qu’on avait pris le parti d’étouffer faute de pouvoir y répondre.

En l’absence de Mme Merdle, M. Merdle continuait à tenir sa maison ouverte afin que les flots de visiteurs puissent y aller et venir à leur gré. Quelques-uns de ces derniers ne se faisaient pas prier pour prendre possession de l’établissement. Trois ou quatre grandes dames pleines de vivacité et de distinction se disaient de temps en temps : « Allons donc dîner chez ce cher Merdle jeudi prochain. Qui inviterons-nous ? » Ce cher Merdle recevait des ordres en conséquence, se mettait lourdement à table, et, le repas terminé, se promenait lugubrement dans ses salons, sans qu’on fît autrement attention à sa présence, si ce n’est peut-être pour le regarder comme un trouble-fête.

Le maître d’hôtel, ce cauchemar du grand Merdle, ne se relâchait en rien de sa sévérité. Il surveillait les dîners donnés en l’absence de la Poitrine, comme il surveillait, quand elle était là, les repas que présidait cet ornement de la Société ; et son regard de basilic continuait à faire trembler M. Merdle. C’était un homme terrible que ce maître d’hôtel ; jamais il n’aurait souffert qu’on servît une once d’argenterie ou une bouteille de vin de moins qu’à l’ordinaire. Il n’aurait pas permis à M. Merdle de donner un dîner qui ne fût digne d’un maître d’hôtel comme lui. Avant tout, dans l’ordonnance d’un repas, il songeait à sa propre réputation. S’il plaisait aux convives de manger ce qu’on leur servait, il n’y trouvait pas à redire ; mais on ne le leur servait que pour maintenir son rang. Tandis qu’il se tenait debout auprès du buffet, il semblait dire :

« J’ai bien voulu accepter l’office de contempler tout ce qui est là devant moi, mais rien de moins. » S’il regrettait la Poitrine qui embellissait ordinairement la salle à manger de M. Merdle aux heures des repas, c’est parce qu’il se voyait par là privé temporairement, par des circonstances inévitables, d’une partie importante des ressources de son service : exactement comme il eût regretté un surtout ou un magnifique bassin à glace, pour frapper le champagne qu’on aurait envoyés chez le banquier de la famille.

M. Merdle envoya des invitations pour un dîner de Mollusques. Lord Décimus devait en être, ainsi que M. Tenace Mollusque et l’aimable petit Mollusque, attaché au secrétariat du ministère des Circonlocutions. Le cœur de ces Mollusques parlementaires, qui parcourent les provinces à la clôture de la chambre pour aller chanter les louanges de leur chef, devait également être représenté à ce festin politique. Cela fit beaucoup de bruit. M. Merdle allait s’allier au parti des Mollusques. Quelques délicates petites négociations avaient été entamées entre lui et le noble Décimus ; c’est le jeune et aimable Mollusque qui avait été l’entremetteur. M. Merdle s’était décidé à donner à la puissante coterie des Mollusques l’appui de sa grande probité et de sa grande fortune. Les mauvaises langues flairaient bien là-dessous quelque maquignonnage politique : peut-être, parce qu’il était bien connu de tout le monde, que, si le diable en personne était un gaillard à se laisser mettre le grappin dessus, les Mollusques ne manqueraient pas de l’accaparer… pour le bien du pays, cela va sans dire… pour le bien du pays.

Mme Merdle avait écrit à son magnifique époux… (à moins d’être un vil hérétique, on ne pouvait nier que ce fameux banquier, couvert d’une triple couche de dorure, ne valût à lui seul tous les hommes d’argent qui ont existé chez nous depuis le temps de Whittington)… elle avait donc écrit de Rome à son époux lettres sur lettres pour lui rappeler que c’était le moment ou jamais de caser Edmond Sparkler. Elle lui démontrait sans relâche qu’il y avait urgence et que ce serait encore, sous un autre rapport, un grand avantage en ce moment, d’obtenir immédiatement quelque bon emploi. Sur cet article important le style épistolaire de Mme Merdle ne connaissait qu’un seul mode, le mode impératif, un seul temps, le présent.

Mme Merdle mit tant d’insistance à expédier à M. Merdle une foule de verbes ainsi conjugués, que le sang lourd et les longs parements de manches du banquier en étaient tout agités.

C’est dans cet état d’agitation que M. Merdle, contemplant à la dérobée les souliers de son maître d’hôtel sans oser regarder en face ce terrible personnage, lui avait signifié son intention de donner un dîner distingué : pas un dîner très-nombreux, mais un dîner très-distingué. Le maître d’hôtel avait eu l’obligeance de déclarer qu’il n’avait aucune objection à donner un coup d’œil pour qu’on fît le plus de dépense possible dans ce genre ; et le jour de ce mémorable dîner était arrivé.

M. Merdle se tenait donc dans un de ses salons, le dos au feu, attendant l’arrivée de ses hôtes importants. Il prenait rarement la liberté de se mettre le dos au feu, à moins d’être seul. En présence de son maître d’hôtel, jamais il n’aurait osé prendre une pareille licence. En ce moment, par exemple, si ce despotique serviteur eût ouvert la porte, son maître se serait empressé de s’arrêter lui-même par le poignet, comme un policeman dans l’exercice de ses fonctions, et de se promener devant la cheminée ou de rôder humblement autour des meubles pompeux du salon. Les ombres malicieuses qui jouaient à cache-cache dans le feu, sortant de leurs cachettes quand il montrait sa flamme, et se hâtant d’y retourner quand la flamme elle-même rentrait dans le foyer, étaient les seuls témoins de la liberté qu’il avait prise de se chauffer à son aise ; c’était déjà bien assez de témoins comme cela : peut-être trop, à en juger par son air.

Le journal du soir qu’il tenait à la main ne parlait que de M. Merdle. Sa hardiesse merveilleuse, sa merveilleuse fortune, sa merveilleuse Banque, servaient à alimenter ce soir-là la feuille louangeuse. La merveilleuse Banque dont il était à la fois l’inventeur, l’organisateur et le directeur, était le dernier des nombreux miracles financiers accomplis par l’heureux capitaliste. Malgré tout, M. Merdle se montrait si modeste au milieu de ces brillants exploits qu’il ressemblait bien plus à un homme dont le domicile est sous le coup d’une saisie qu’à un colosse commercial, ouvrant, comme celui de Rhodes, ses deux jambes devant sa propre cheminée, pour laisser passer les petite caboteurs qu’il attendait à dîner.

Les voici justement qui commencent à entrer dans le port ! L’aimable jeune Mollusque du secrétariat est le premier arrivé ; mais l’Honneur du Barreau le rejoint sur l’escalier. L’Honneur du Barreau, armé selon sa coutume de son binocle et de son salut à l’usage de messieurs les jurés, fut enchanté de voir l’aimable jeune Mollusque ; il opina qu’on allait siéger in banco , comme nous disons, nous autres avocats, pour plaider une cause spéciale ?

« En vérité, demanda l’aimable jeune Mollusque, qui se nommait Ferdinand, comment cela ?

— Allons ! répondit en souriant l’Honneur du Barreau. Si vous ne savez rien, vous, comment voulez-vous que je sache quelque chose ? Nourri dans le sérail, vous en connaissez les détours ; moi, je ne suis qu’un humble spectateur mêlé à la foule qui vous regarde faire. »

L’Honneur du Barreau savait être badin ou grave selon la pratique à laquelle il s’adressait. Avec Ferdinand Mollusque, il fut aussi léger qu’un fil de la Vierge. L’Honneur du Barreau était également humble et modeste… à sa manière, quand il voulait. L’Honneur du Barreau était un homme d’infiniment de ressources et des plus variées ; mais on reconnaissait le même mannequin sous tous les costumes de ses rôles différents : chaque individu à qui il avait affaire devenait à ses yeux un juré, et il se croyait tenu en conscience de gagner ce juré, si c’était possible.

« Notre illustre hôte et ami, continua l’Honneur du Barreau, notre brillante étoile commerciale va s’embarquer dans la politique ?

— S’y embarquer ? Mais voilà déjà quelque temps qu’il siège dans la Chambre des Communes, vous savez, répliqua Ferdinand Mollusque.

— C’est juste, reprit l’Honneur du Barreau avec le petit rire de bonne société qu’il tenait en réserve pour les membres des grands jurys, et qui ne ressemblait en rien au gros rire comique à l’usage d’un jury de petits boutiquiers : oui, il y a déjà quelque temps qu’il siège dans la Chambre des Communes ; mais jusqu’à présent notre étoile a été une étoile un peu errante, un peu vacillante, hein ? »

Un homme ordinaire, en entendant ce hein engageant n’aurait pu s’empêcher de faire une réponse affirmative. Mais Ferdinand se contenta de lancer à l’Honneur du Barreau un coup d’œil plein de malice et ne répondit pas du tout.

« Très-bien, très-bien, je m’en doutais, continua l’Honneur du Barreau, hochant la tête, car il ne se laissait pas dérouter pour si peu. Voilà pourquoi j’ai parlé de siéger in banco pour entendre plaider un argument spécial… en d’autres termes, je veux dire qu’il s’agit d’une cause grave et solennelle et selon l’expression du capitaine Macheatheath les juges sont réunis ; spectacle terrible ! Vous voyez que nous autres avocats, nous sommes assez généreux pour citer les paroles de l’illustre capitaine, quoiqu’il ne nous épargne pas. Mais c’est égal, je puis arguer d’un aveu du capitaine lui-même… (continua, avec un petit balancement de tête badin, l’Honneur du Barreau qui avait toujours l’air de se railler lui-même de la meilleure grâce du monde, lorsqu’il s’exprimait en termes du métier), je puis arguer d’un aveu du capitaine lui-même, que la loi a du moins l’ intention d’être impartiale. En effet, cet aimable personnage ne dit-il pas ?… Si je commets une erreur dans ma citation, mon savant ami… (ici il toucha l’épaule de son interlocuteur avec son binocle, geste de comédien de bon ton)… voudra bien la relever…

Traduction par IA · Original