La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

« Je ne voudrais pas vous inquiéter sur le compte de Mme Gowan (je me souviens que vous m’aviez dit que vous aviez pour elle une amitié sincère), et pourtant il faut que je vous avoue que j’aurais désiré pour elle un mari mieux assorti. M. Gowan paraît aimer sa femme, et, naturellement, sa femme l’aime beaucoup ; mais il ne m’a pas semblé assez sérieux… je ne veux pas dire dans son affection pour elle, mais en général. Je n’ai pu m’empêcher de penser que si j’étais Mme Gowan (quelle métamorphose, si elle était possible ! et comme il me faudrait changer pour lui ressembler !), je me sentirais un peu seule et abandonnée faute d’un compagnon d’un caractère plus ferme et plus solide. J’ai même cru voir qu’elle sentait cette lacune, presque à son insu. Mais n’oubliez pas que cela ne doit pas vous inquiéter car elle est très-heureuse et se porte à merveille. Et elle était si jolie !

« J’espère la rencontrer avant peu, et même je m’attends tous les jours à la voir arriver. Je serai pour elle, à cause de vous, une amie aussi dévouée qu’il me sera possible de l’être. Cher monsieur Clennam, je suis sûre que vous ne vous faites pas un grand mérite d’avoir été un ami pour moi lorsque je n’en avais pas d’autre (je n’en ai pas davantage aujourd’hui, car je n’en ai pas fait depuis), mais moi, je vous en suis reconnaissante et je ne n’oublierai jamais.

« Je voudrais bien savoir (mais il vaut mieux que personne ne m’écrive) comment M. et Mme Plornish réussissent dans le commerce où mon cher père les a établis ; si le vieux M. Naudy n’est pas bien content de demeurer avec eux et ses deux petits-fils et s’il passe sa vie à leur répéter toujours ses chansons. Je ne puis empêcher les larmes de me monter aux yeux, lorsque je pense à ma pauvre Maggy et au vide qu’elle a dû ressentir d’abord (malgré les bontés qu’on peut avoir pour elle) en ne revoyant plus sa petite mère. Voulez-vous bien vous charger de lui dire en confidence, de ma part, que je l’aime toujours et qu’elle n’a jamais pu regretter notre séparation autant que je l’ai regrettée moi-même ? Et voulez-vous leur dire à tous que je pense chaque jour à eux, et que mon cœur leur reste fidèle dans quelque pays que je sois ? Oh ! si vous pouviez savoir combien je leur suis fidèle, vous me plaindriez de me trouver si loin d’eux par la distance comme par la fortune.

« Vous serez heureux, j’en suis sûre, d’apprendre que mon cher père se porte à ravir, que tous ces déplacements lui ont fait beaucoup de bien, et qu’il est tout différent de ce qu’il était quand vous l’avez connu. Mon oncle y a aussi gagné, je crois ; mais, de même qu’autrefois il ne se plaignait jamais, il ne témoigne aujourd’hui aucune joie. Fanny est gracieuse, vive et intelligente. Elle peut faire maintenant la dame au naturel ; elle s’est accommodée à notre nouvelle fortune avec une aisance merveilleuse.

« Ceci me rappelle que je ne suis pas encore parvenue à l’imiter sous ce rapport et que je désespère quelquefois de jamais y réussir. J’ai peur d’être incorrigible et de ne pouvoir rien apprendre. Mme Général est toujours avec nous : nous parlons français et italien, et elle se donne beaucoup de peine à nous former. Quand je dis que nous parlons français et italien, je veux dire Fanny et les autres. Quant à moi, je fais si peu de progrès que je m’en tire très-mal. Dès que je commence à faire des projets et des châteaux en Espagne, mes projets, mes pensées et mes châteaux prennent le même chemin qu’autrefois, et je commence à m’inquiéter de la dépense du jour, de mon cher père, de mon ouvrage ; puis je me rappelle en sursaut que ces soucis-là n’existent plus pour nous… ce qui est encore une chose si nouvelle et si improbable que je retombe dans mes rêveries. Je n’aurais jamais eu le courage de faire cet aveu à un autre qu’à vous.

« Il en est de même des pays nouveaux et des merveilleux spectacles que l’on me fait voir. Tout cela est très-beau et m’étonne, mais je ne suis pas assez calme… pas assez familiarisée avec moi-même (je ne sais si vous comprendrez parfaitement ce que je veux dire) pour y trouver tout le plaisir que je devrais. Et puis, ce que je savais avant de les voir, se mêle d’une façon bizarre à ces scènes nouvelles. Par exemple, dans les Alpes, il m’a souvent semblé (j’hésite à raconter un pareil enfantillage, même à vous, cher monsieur Clennam) que la prison de la Maréchaussée devait se trouver derrière tel grand rocher, ou que la chambre de Mme Clennam, où j’ai si souvent travaillé, et où je vous ai vu pour la première fois, allait m’apparaître derrière tel amas de neige. Vous souvenez-vous du soir où je vous ai fait une visite avec Maggy dans votre logement de Covent-Garden ? Bien des fois je me suis figuré que cette chambre voyageait pendant des lieues entières à côté de notre voiture, lorsque je regardais par la portière vers l’heure du crépuscule. Nous n’avions pas pu rentrer ce soir-là, et nous nous étions assises auprès de la grille où nous avons erré dans les rues jusqu’au matin. Je regarde souvent les étoiles, du balcon même de la chambre où je vous écris, et je rêve que je suis encore à errer dans les rues avec Maggy. Il en est de même des personnes que j’ai laissées en Angleterre. Lorsque je sors en gondole, je me surprends à regarder dans d’autres gondoles comme si je comptais les y voir. Je serais accablée de joie en les revoyant, mais je ne pense pas que leur présence m’étonnât beaucoup, au premier abord. Dans mes moments de rêveries, je m’imagine que je puis les rencontrer partout ; je m’attends presque à voir ces chers visages apparaître sur les ponts ou sur les quais.

« Il y a une autre difficulté que j’éprouve, et qui vous semblera sans doute étrange. Elle doit sembler étrange à tout autre qu’à moi ; elle m’étonne parfois moi-même ; je ressens ma triste pitié d’autrefois pour… je n’ai pas besoin de le nommer… pour lui. Quelque changé qu’il soit et quelque joyeuse et reconnaissante que je sois de le savoir, ce sentiment de compassion s’empare de moi avec tant de force que je voudrais jeter mes bras autour de son cou, lui dire combien je l’aime et pleurer un peu sur son sein. Je serais tranquille après cela, fière et heureuse. Mais je sais que je ne dois pas céder à la tentation ; cela lui déplairait ; Fanny se mettrait en colère ; Mme Général serait abasourdie. Je tâche donc de me calmer. Et pourtant je lutte contre la conviction que je n’ai jamais été si éloignée de lui, et que même, au milieu de cet entourage de domestiques, il est délaissé et qu’il aurait besoin de moi.

« Cher monsieur Clennam, je vous ai parlé bien longuement de moi, mais j’ai encore quelque chose à vous dire, ou ce serait justement ce que je tiens le plus à vous dire qui ne s’y trouverait pas. Parmi toutes ces pensées étourdies, que j’ai pris la liberté de vous confier, parce que je sais que si quelqu’un peut les comprendre c’est vous qui les comprendrez… parmi toutes ces pensées, il en est une qui ne me quitte presque jamais… qui ne me quitte jamais : c’est l’espoir que, dans vos tranquilles moments de loisir, vous pensez quelquefois à moi. Je dois vous avouer que depuis mon départ, j’éprouve à ce sujet une inquiétude que je désire beaucoup, beaucoup, voir dissiper. Je crains qu’en songeant à moi vous ne me voyiez sous un nouveau jour, remplissant un nouveau rôle. N’en faites rien, car je ne puis me résigner à cette idée… vous ne sauriez vous imaginer combien cela me rendrait malheureuse. Cela me briserait le cœur de penser qu’en songeant à moi, vous puissiez me croire plus étrangère à vous que je ne l’étais du temps où vous aviez tant de bontés pour moi. Ce que j’ai à vous demander en grâce, c’est de ne jamais penser à moi comme à la fille d’un homme riche ; de ne pas penser à moi comme à quelqu’un qui s’habille mieux ou qui vit mieux qu’à l’époque où vous l’avez connue. Ne vous souvenez que de la petite fille pauvrement vêtue que vous avez protégée si tendrement, dont vous n’avez pas craint de toucher la robe usée pour en exprimer la pluie, et dont les pieds mouillés se sont séchés à votre feu. Songez à moi (quand vous aurez le temps d’y songer), à mon affection sincère, à ma reconnaissance dévouée, comme vous songiez autrefois à

« P. S. Surtout N’oubliez pas que vous ne devez pas être inquiet à propos de Mme Gowan. Elle est très-heureuse et se porte à merveille, ce sont ses propres paroles. Et elle était si jolie ! »

CHAPITRE V. Il y a quelque chose qui cloche quelque part.

Il y avait un ou deux mois que la famille Dorrit habitait Venise, lorsque William Dorrit, qui fréquentait tant de comtes et de marquis qu’il n’avait presque plus de temps à lui, réserva pourtant une certaine heure d’un certain jour pour tenir conférence avec Mme Général.

Au jour et à l’heure fixés par lui, il expédia M. Tinkler, son valet de chambre, vers l’appartement de Mme Général (lequel aurait absorbé, pour la place, un tiers environ de la prison de la Maréchaussée), avec ordre de présenter ses compliments à cette dame et de lui donner à entendre que M. Dorrit la priait de lui accorder la faveur d’un moment d’entretien. Comme, à cette heure de la matinée, les divers membres de la famille prenaient le café dans leurs chambres respectives, une heure ou deux avant de se réunir pour déjeuner dans une grande salle qui jadis avait été somptueuse, mais qui aujourd’hui était devenue la proie des vapeurs marécageuses et d’une tristesse chronique, Mme Général fut visible pour le valet. Cet envoyé la trouva installée sur un petit carré de tapis qui semblait si exigu en comparaison du vaste parquet de pierre et de marbre, qu’on eût dit qu’elle l’avait fait poser là pour essayer des chaussures neuves ; à moins encore qu’elle n’eût hérité du fameux tapis acheté pour une somme de quarante bourses d’or par un des trois princes des Mille et une Nuits , et que, grâce à ce talisman, elle ne vînt de se faire transporter dessus, par un simple souhait, dans le salon d’un palais où ce méchant bout de tapis n’avait plus que faire.

Mme Général ayant répondu à l’envoyé, en posant sur la table sa tasse vide, qu’elle était prête à se rendre de ce pas chez M. Dorrit, afin de lui épargner la peine de venir chez elle, comme il avait eu la galanterie d’en faire la proposition, l’envoyé ouvrit la porte et escorta la dame jusqu’au salon de son auguste maître. Ce fut tout un voyage, à travers des escaliers et des corridors, pour arriver de l’appartement de Mme Général (assombri par une étroite rue de traverse, au bout de laquelle on voyait un pont noir à fleur d’eau et des murs couverts de taches qui, depuis des siècles, semblaient verser sur toutes les fissures des larmes de rouille dans l’Adriatique) à l’appartement de M. Dorrit, qui comptait autant de croisées à lui tout seul que la façade entière d’une maison anglaise, avec une vue magnifique de dômes d’églises se dressant dans le ciel bleu au sortir de l’eau qui le reflétait, et le murmure adouci du grand canal qui baignait la porte d’entrée, où gondoles et gondoliers attendaient le bon plaisir du maître, se balançant nonchalamment au milieu d’une petite forêt de pilotis.

M. Dorrit, vêtu d’une robe de chambre et d’une calotte resplendissantes — la larve engourdie qui avait si longtemps végété parmi les détenus s’était transformée en un superbe papillon — se leva pour recevoir Mme Général. « Un siège pour Mme Général. Un fauteuil, s’il vous plaît, et non pas une chaise. À quoi pensez-vous donc, Tinkler ? Maintenant laissez-nous ! »

« Madame, dit alors M. Dorrit, j’ai pris la liberté…

— Pas du tout, interrompit Mme Général, j’étais tout à fait à vos ordres. J’avais fini de prendre mon café.

— J’ai pris la liberté, répéta M. Dorrit avec le magnifique sang-froid d’un homme que personne n’a le droit de reprendre, de solliciter de vous la faveur d’un moment d’entretien, parce que je me sens un peu tourmenté à propos… hem !… de ma fille cadette. Vous aurez remarqué une grande différence de tempérament, madame, chez mes deux filles ? »

Mme Général, croisant ses mains gantées (elle portait toujours des gants, et des gants bien justes qui ne faisaient jamais un pli), répondit :

« Il existe, en effet, une grande différence.

— Oserais-je vous prier de vouloir bien me communiquer votre opinion à cet égard ? demanda M. Dorrit d’un ton de déférence qui n’avait rien d’incompatible avec une majestueuse sérénité.

— Fanny a beaucoup de force de caractère et de volonté. Amy n’en a pas du tout.

— Pas du tout ? Ô madame Général, vous n’avez qu’à demander aux pavés et aux barreaux de la prison pour dettes. Vous n’avez qu’à demander à la modiste qui lui a enseigné la couture, et au professeur qui a donné des leçons de danse à sa sœur. Ô madame Général, madame Général. Vous n’avez qu’à me demander à moi ; moi son père, tout ce que je lui dois ; et vous entendrez le témoignage que j’ai à rendre à la vie de ce petit être, dédaigné depuis son enfance jusqu’à ce jour ! »

Voilà ce qu’aurait pu répondre M. Dorrit, mais il s’en fallut bien. Il regarda Mme Général qui, selon son habitude, se tenait droite sur son siège, conduisant à grandes guides l’équipage des convenances, et répondit d’un air rêveur :

« Vous avez raison, madame.

— Je ne voudrais pas, continua la veuve de l’intendant militaire, vous laisser croire, remarquez-le bien, qu’il n’y eût rien à reprendre chez Fanny. Mais chez elle, au moins, l’étoffe ne manque pas… Peut-être y en a-t-il même un peu trop.

— Auriez-vous la bonté, madame, demanda M. Dorrit, d’être… hem !… plus explicite ? Je ne comprends pas tout à fait pourquoi il y aurait… hem !… trop d’étoffe chez ma fille. De quelle étoffe parlez-vous ?

— Fanny se forme encore trop aisément une opinion. Les personnes parfaitement bien élevées ne s’en forment pas du tout et ne sont jamais démonstratives. »

Dans la crainte que Mme Général ne pût l’accuser de n’être pas parfaitement bien élevé lui-même, M. Dorrit s’empressa de répondre :

« Sans contredit, madame, vous avez raison.

— Je le crois, remarqua Mme Général de son ton froid et sans expression.

— Mais vous n’ignorez pas, ma chère madame, continua M. Dorrit, que mes filles ont eu le malheur de perdre leur mère lorsqu’elles étaient encore bien jeunes, et que comme il n’y a que peu de temps que je suis entré en possession de ma fortune actuelle, elles ont vécu dans hem !… la retraite, avec leur père, comparativement pauvre, mais toujours fier, toujours gentleman.

— Je n’ai jamais perdu de vue cette circonstance.

— Madame, poursuivit M. Dorrit, Fanny, avec un pareil guide, avec un exemple comme celui qu’elle a le bonheur d’avoir constamment devant elle… ( Mme Général ferma les yeux)… ne me cause aucune inquiétude ; Fanny a un caractère capable de se plier aux circonstances. Mais je suis moins tranquille sur le compte de ma fille cadette. Je dois commencer par vous dire qu’elle a toujours été ma favorite.

— Voilà, remarqua Mme Général, une de ces préférences dont on ne peut pas se rendre compte.

— Hem !… En effet ; vous avez raison. Or, madame, je suis peiné de voir qu’Amy, pour ainsi dire, n’est pas des nôtres. Elle ne tient pas à nous accompagner dans le monde ; elle semble perdue au milieu de la société que nous recevons ici : évidemment elle n’a pas les mêmes goûts que nous. En d’autres termes, continua M. Dorrit, se résumant avec la gravité d’un avocat général, il y a quelque chose qui cloche… hem !… chez Amy.

— Ne pourrait-on pas supposer, reprit Mme Général avec une petite touche de vernis, que cela tient un peu à ce que Mlle Amy n’est pas encore habituée à sa nouvelle position ?

— Pardon, madame, répliqua M. Dorrit avec assez de vivacité, Amy est la fille d’un gentleman : parce qu’à une certaine époque de ma vie j’ai été… hem !… loin de vivre dans l’opulence… comparativement parlant… et parce que Amy elle-même a été élevée… hem !… dans la retraite, il ne s’ensuit pas nécessairement qu’elle doive trouver sa position si nouvelle.

— C’est juste, c’est fort juste, monsieur.

— Voilà pourquoi, madame, j’ai pris la liberté ( M. Dorrit appuya sur cette phrase en la répétant, comme pour indiquer, avec une fermeté polie qu’il ne fallait pas le contredire une seconde fois), j’ai pris la liberté de solliciter la faveur de cette entrevue, afin de vous parler à ce sujet et de vous demander conseil.

— Monsieur Dorrit, depuis notre séjour en cette ville, j’ai déjà eu plusieurs conversations avec Amy sur le maintien que doit avoir une demoiselle en général. Elle m’a dit que l’aspect de Venise l’étonnait au dernier point. Je lui ai fait observer qu’il vaut mieux ne pas s’étonner. Je lui ai rappelé que le célèbre M. Eustace, le touriste classique, ne paraît pas faire grand cas de cette cité et que dans son livre il préfère au Rialto nos ponts de Westminster et de Blackfriars. Je n’ai pas besoin d’ajouter, après ce que vous venez de me dire, que miss Amy n’a pas encore mis mes leçons à profit. Vous me faites l’honneur de me demander un conseil. Il m’a toujours semblé, si mon hypothèse est erronée, vous voudrez bien me le pardonner, que monsieur Dorrit est depuis longtemps habitué à exercer une grande influence sur l’esprit de son entourage.

— Hem !… madame, je vous avouerai que je me suis trouvé à la tête… hem !… d’une communauté considérable. Vous avez raison de supposer que je suis accoutumé à occuper… une position influente.

— Je suis heureuse de vous voir corroborer mon opinion, et j’en ai d’autant plus de confiance pour conseiller vivement à monsieur Dorrit de parler lui-même à Amy pour lui faire part de ses observations et de ses désirs. D’ailleurs, en qualité de favorite, elle ne peut manquer de porter beaucoup d’affection à son père, et n’en sera que plus disposée à se soumettre à l’influence paternelle.

— J’y avais bien songé, madame ; mais… hem !… je craignais… hem !… d’empiéter sur…

— Sur mes terres, monsieur Dorrit ? suggéra gracieusement Mme Général ; du tout, du tout.

— Alors, avec votre permission, madame, continua M. Dorrit, secouant sa petite sonnette pour appeler son valet, je vais la faire venir. »

— Monsieur Dorrit désire-t-il que je sois présente à cet entretien ?

— Peut-être, si vous n’avez aucun autre engagement, voudrez-vous bien m’accorder quelques minutes…

— Je suis à vos ordres. »

Tinkler, le valet de M. Dorrit, fut donc chargé d’aller trouver la femme de chambre de Mlle Amy, avec prières à cette inférieure de prévenir sa maîtresse que M. Dorrit désirait lui parler. En donnant cet ordre à Tinkler, M. Dorrit fixa sur lui un regard scrutateur, et ne le quitta des yeux que lorsque l’autre eut disparu derrière la porte ; l’ex-doyen craignait que son domestique de confiance ne nourrît quelque pensée contraire à la dignité de la famille ; il tremblait même qu’avant d’entrer à son service il n’eût eu vent de quelque vieille plaisanterie des détenus, et qu’il ne fût en train d’évoquer ce souvenir dérisoire tandis que son maître lui donnait des ordres. Si, par hasard, Tinkler avait souri (quelque faible et innocent qu’eût été son sourire), rien au monde n’aurait jamais pu persuader à M. Dorrit qu’il se fût trompé. Mais Tinkler, qui, fort heureusement pour lui, avait une physionomie sérieuse et imperturbable, échappa au danger inconnu dont il était menacé. À son retour (lorsque M. Dorrit l’examina de nouveau), il annonça Mlle Amy d’un air si lugubre, qu’il laissa à M. Dorrit une vague impression qu’il était servi par un jeune homme d’une très-bonne tenue, élevé sans doute par une mère restée veuve qui n’avait pas négligé de lui apprendre son catéchisme.

« Amy, dit M. Dorrit, Mme Général et moi nous venons d’avoir une conversation à votre sujet : nous pensons tous deux que vous paraissez gênée ici… Hem !… comment cela se fait-il ? »

Un moment de silence.

« Je crois, père, qu’il me faut un peu de temps.

— Papa est une expression préférable, remarqua Mme Général. Père est devenu bien commun ma chère. Le mot de papa donne d’ailleurs aux lèvres une assez jolie forme. Papa, pommes, poule, prunes et prismes sont des mots excellents pour former les lèvres, surtout prunes et prismes. Vous verrez combien c’est utile quand on veut prendre un certain maintien dans le monde… se présenter dans un salon, par exemple, de dire : Papa, pommes, poule, prunes et prismes.

— Ma fille, dit M. Dorrit, je vous prie de vous conformer… hem !… aux préceptes de Mme Général. »

La pauvre petite Dorrit, tournant un regard éploré vers cette vernisseuse distinguée, promit de faire son possible.

« Vous disiez, poursuivit M. Dorrit, qu’il vous faut du temps. Du temps ? Pour quoi faire ? »

Nouveau silence.

« Pour m’habituer à la nouveauté de ma vie, voilà tout ce que je voulais dire… papa, » finit par répliquer la petite Dorrit, fixant ses yeux aimants sur son père, qu’elle avait failli appeler poule , peut-être même prunes et prismes , dans son ardeur à profiter des leçons de Mme Général pour la rendre heureuse.

M. Dorrit fronça les sourcils, et fut loin d’avoir l’air satisfait.

« Amy répondit-il, il me semble, je dois l’avouer, que vous avez eu bien assez de temps pour cela… Hem !… vous m’étonnez. Vous trompez mon attente. Fanny a su vaincre toutes ces difficultés ; pourquoi donc… hem !… ne les vaincriez-vous pas ?

— J’espère mieux réussir dorénavant, répliqua la petite Dorrit.

— J’espère que vous ferez tous vos efforts pour cela, continua le père. Je… hem !… me plais à l’espérer. Je vous ai envoyé chercher afin de vous dire… hem !… de vous dire très-énergiquement, en présence de Mme Général, à qui nous sommes si redevables de ce qu’elle veut bien être présente parmi nous dans… hem !… cette occasion et dans toute autre… ( Mme Général ferma les yeux) que je… hem !… ne suis pas content de vous. Vous rendez les soins de Mme Général une tâche ingrate. Vous… hem !… m’embarrassez beaucoup. Vous avez toujours, comme je le disais tout à l’heure à Mme Général, été ma favorite ; j’ai toujours fait de vous une… hem !… amie et une compagne ; en revanche, je vous prie… hem !… je vous prie très-sérieusement de mieux vous conformer aux circonstances, et de faire scrupuleusement tout ce qui convient à… votre rang. »

M. Dorrit avait encore été un peu plus saccadé que de coutume, car le sujet l’avait agité, et il tenait à rendre son éloquence aussi énergique que possible.

« Je vous prie très-sérieusement, répéta-t-il, de prêter toute votre attention aux remarques que l’on vient de vous faire ; je vous prie de tâcher de vous conduire comme il convient à… hem !… à mademoiselle Dorrit, et de façon à nous contenter, moi et Mme Général. »

Cette dame ferma de nouveau les yeux en entendant prononcer son nom, puis les rouvrit avec lenteur, et se levant, elle ajouta :

« Si mademoiselle Amy Dorrit veut bien faire quelques efforts par elle-même et accepter l’aide de mes faibles conseils pour se donner le vernis qui peut lui manquer, monsieur Dorrit n’aura plus aucun motif d’inquiétude. Puis-je profiter de cette occasion pour faire observer, par exemple, qu’il n’est pas convenable de regarder des mendiants avec cette attention que leur accorde une certaine petite amie que j’ai ? On ne doit pas les regarder du tout. On ne doit regarder aucun objet désagréable. Outre qu’une pareille coutume est contraire à cette gracieuse équanimité extérieure qui, plus que tout autre signe, annonce une personne bien élevée, elle semble même peu compatible avec un esprit délicat. Un esprit vraiment délicat aura toujours l’air d’ignorer l’existence de tout ce qui n’est pas parfaitement convenable, paisible et agréable. »

Après cet admirable précepte, Mme Général fit une révérence à fond, et se retira la bouche en cœur, comme si ses lèvres étaient en train d’adresser une muette invocation aux prunes et aux prismes.

La petite Dorrit, pendant cet entretien, avait toujours conservé son visage serein, sérieux et aimant, qui ne s’était assombri qu’un seul instant, jusqu’au départ de Mme Général. Mais, lorsqu’elle se trouva seule avec son père, les doigts de ses mains croisées s’agitèrent, et ses traits semblèrent trahir l’effort d’une émotion comprimée.

Ce n’est pas d’elle qu’il s’agissait. Elle se sentait bien un peu blessée, mais ce n’était pas d’elle qu’elle avait souci. Elle pensait, comme toujours, à son père. Une vague crainte, qui planait sur elle depuis qu’ils avaient fait cet héritage, s’était peu à peu emparée de son esprit ; elle se disait que, malgré leurs richesses, elle ne pourrait jamais voir son père tel qu’il avait dû être avant son long emprisonnement. Elle reconnaissait dans ce qu’il venait de lui dire et dans toute sa conduite avec elle, l’ombre funeste et familière qu’elle avait vue sur les murs de la prison. Cette ombre avait pris une nouvelle forme, mais c’était elle encore, aussi sombre, aussi triste. Elle commença, avec une douloureuse répugnance à s’avouer qu’elle n’avait pas la force de se persuader que le temps pût jamais effacer un quart de siècle passé derrière les barreaux d’une prison. Et elle ne pouvait en vouloir à son père, elle n’avait rien à lui reprocher ; dans son cœur fidèle, elle n’avait d’autre sentiment qu’une grande pitié et une tendresse sans bornes.

Voilà pourquoi ce vieillard assis devant elle, éclairé par le brillant soleil d’un beau ciel italien, libre au milieu d’une merveilleuse cité, logé dans un superbe palais, elle le revoyait au demi-jour, trop connu, de sa chambre de prisonnier. Voilà pourquoi elle eût voulu s’asseoir à côté de lui sur le canapé pour le consoler, obtenir toute sa confiance et lui être utile. Mais s’il devina la pensée de sa fille, la sienne n’était pas à l’unisson. Après quelques mouvements fébriles sur son siège, il se leva, et se mit à marcher de long en large d’un air mécontent.

« Avez-vous encore quelque chose à me dire, cher père ?

— Non, non. Rien.

— Je regrette de vous avoir déplu, père. J’espère que vous n’êtes plus fâché contre moi. Je vais essayer plus que jamais de me conformer, pour vous faire plaisir, à ce qui m’entoure… et je vous assure que j’ai bien essayé depuis le commencement : seulement je n’ai jamais pu y réussir, je le sais bien.

— Amy, répondit le père, se retournant tout à coup et s’arrêtant en face d’elle, vous… hem !… vous me… blessez sans cesse.

— Je vous blesse, père ! moi !

— Il est… hem !… un sujet, continua M. Dorrit regardant tout autour de la chambre sans jamais diriger les yeux vers le visage attentif, surpris et affligé de sa fille ; un sujet pénible, une série d’événements que je désire… hem !… effacer complétement de ma mémoire. C’est là un désir que votre sœur a compris ; elle vous a même plus d’une fois adressé des remontrances là-dessus en ma présence ; votre frère l’a compris également ; il n’est personne, pour peu qu’il ait de délicatesse et de sentiment, qui ne pût le comprendre, vous exceptée. Vous, Amy… hem !… vous seule venez sans cesse réveiller ces pénibles souvenirs, sans m’en parler précisément. »

Elle posa la main sur le bras de son père. Rien de plus. Elle le toucha doucement. Peut-être cette main tremblante disait-elle avec beaucoup d’expression : « Songez à moi ; rappelez-vous comme j’ai travaillé pour vous, pensez à tout le tourment que je me suis donné autrefois. » Mais Amy elle-même ne prononça pas un mot.

Il y avait dans ce geste un reproche qu’elle n’avait pas prévu, sans quoi elle aurait retiré sa main. Le vieillard commença à se justifier, d’une façon irritée, embarrassée, maladroite.

« J’y suis resté pendant plus de vingt-trois ans. J’y étais… hem !… reconnu par tout le monde pour le chef. Je… hem !… je vous y ai fait respecter, Amy. Je… ha ! hem !… j’y ai conquis une position pour ma famille. Je mérite bien quelque retour. Je le réclame, ce retour. Je vous le répète, effacez ce souvenir de la face de la terre et recommencez une vie nouvelle. Est-ce être trop exigeant ? Voyons ! trouvez-vous que ce soit être trop exigeant ? »

Il ne la regarda pas une seule fois, pendant tout le monologue ; mais il semblait adresser ses gestes, ses questions, ses reproches, au vide des airs.

« J’ai souffert. Je puis dire que personne ne sait comme moi tout ce que j’ai souffert… hem !… Oh non ! personne ! Eh bien, et moi je puis oublier tout cela ; si je suis parvenu à effacer les marques de ce que j’ai souffert, et à me présenter dans le monde comme… hem !… un gentleman sans reproche et sans tache,… est-ce donc trop exiger, je le répète, est-ce exiger beaucoup, que de demander à mes enfants… hem !… de faire comme moi, et de chasser aussi de la face de la terre le souvenir de ces jours maudits ? »

Malgré son agitation, il avait soin de ne pas trop élever la voix, de peur que le valet de chambre n’attrapât à la volée quelques mots.

« Mes enfants donc oublient. Votre sœur oublie. Votre frère oublie. Vous seule, vous, ma favorite, dont j’ai fait mon amie et ma compagne lorsque vous n’étiez… hem !… pas plus haute que cela, vous vous obstinez à ne pas oublier. Je vous confie à une dame accomplie, bien née… hem !… à Mme Général, afin qu’elle vous aide à effacer ce souvenir. Ne soyez donc pas surprise, si je suis mécontent de voir que tout cela est inutile. Trouvez-vous que j’aie besoin de me défendre d’avoir exprimé mon déplaisir ? Eh bien ! non. »

Malgré cela, il continuait à se défendre, sans que son agitation parût diminuer.

« J’ai eu soin de consulter cette dame avant d’exprimer mon déplaisir. En la consultant, j’ai dû… hem !… imposer certaines limites à ma confiance, sans quoi… hem !… j’aurais mis cette dame à même de lire ce que je veux effacer à tout jamais. Croyez-vous que ce soit pour moi ? Croyez-vous que, si je me plains, c’est pour moi ? Non. Non. C’est surtout… hem !… dans votre propre intérêt, Amy : je ne suis pas si égoïste. »

La manière dont il caressa ce dernier argument montrait clairement qu’il venait d’en faire l’acquisition impromptue, à l’instant même.

« Je vous disais que j’étais blessé. Je le suis en effet. Et… hem !… je veux l’être, quoi qu’on puisse dire pour m’en empêcher. Je suis blessé que ma fille, assise dans… hem !… le giron de la fortune, devienne boudeuse et solitaire, proclamant ainsi qu’elle n’est pas à la hauteur de sa destinée. Je suis blessé qu’elle vienne… hem !… systématiquement montrer au grand jour ce que nous tenons à cacher, et semble… hem !… j’allais dire désireuse d’annoncer à une société opulente et distinguée qu’elle est née et a été élevée… hem !… dans un endroit que, pour ma part, je ne veux pas nommer. Néanmoins, je ne commets aucune inconséquence… ha !… pas la moindre inconséquence en me sentant froissé et en me plaignant surtout dans votre intérêt. Dans votre intérêt. Rien que dans votre intérêt, je le répète. Je n’ai aucun autre motif pour désirer que, sous les auspices de Mme Général, vous… hem !… vous formiez un maintien. C’est pour ce motif seulement que je désire vous voir acquérir… hem !… une grande délicatesse morale, et selon l’expression frappante de Mme Général, ignorer tout ce qui n’est pas parfaitement convenable, paisible et agréable. »

Il avait continué à parler par saccades comme le ressort d’un réveil-matin qui craque à chaque cran. La main de la petite Dorrit était toujours posée sur son bras. Il se tut enfin ; après avoir regardé le plafond pendant quelques temps encore, il dirigea les yeux vers sa fille. Amy penchait la tête, et il ne put voir ses traits ; mais dans le contact de sa main il y avait une éloquence tendre et tranquille, et sa pose abattue, loin de contenir l’ombre d’un reproche, ne respirait que l’amour. Le vieillard se mit à pleurer, comme il avait fait dans la prison une certaine nuit où la petite Dorrit veilla ensuite à son chevet jusqu’au jour ; il s’écria qu’il n’était qu’une pauvre ruine, un pauvre imbécile avec toute sa fortune. Il finit par la serrer dans ses bras.

« Chut, chut, mon cher, cher père ! Embrassez-moi ! » fut tout ce que dit la petite Dorrit.

Les larmes du vieillard furent bientôt séchées… bien plus tôt qu’elles ne l’avaient été le soir en question. Quelques minutes après, on aurait pu l’entendre pour se réhabiliter à ses yeux de la faiblesse dont il venait de se rendre coupable en versant quelques pleurs, parler avec beaucoup de hauteur à son valet de chambre.

Sauf une exception qui sera enregistrée en temps et lieu, ce fut la seule fois depuis que son héritage l’avait fait riche et libre, que l’ex-doyen parla à sa fille Amy des jours passés.

Mais l’heure du déjeuner avait sonné ; Mlle Fanny descendit de son appartement et M. Édouard fit aussi son apparition. La santé de ces deux jeunes et illustres rejetons avait un peu souffert de la vie qu’ils menaient. D’abord Mlle Fanny était devenue la victime d’une manie insatiable ce qu’elle appelait aller dans le monde ; elle y aurait piqué une tête plus de cinquante fois par jour, si on lui en avait fourni autant d’occasions. Quant à M. Édouard, il avait, lui aussi, un grand nombre de connaissances, et il passait la plupart de ses nuits dans des brelans ou autres rendez-vous pareils de l’aristocratie. Ce jeune gentleman, au moment où la fortune était venue lui sourire, se trouvait déjà tout préparé pour la meilleure société et n’avait que fort peu de chose à en apprendre : tant il était redevable à l’heureux hasard qui avait fait de lui un maquignon et un garçon de billard.

À ce déjeuner de famille, on vit aussi M. Frédéric Dorrit. Comme le vieillard habitait l’étage le plus élevé et le plus retiré du palais, où il aurait pu établir un tir au pistolet sans risquer de troubler les autres locataires, sa nièce cadette avait eu le courage de demander qu’on rendît au musicien la clarinette que William Dorrit avait confisquée, mais qu’Amy avait pris sur elle de garder. Malgré quelques objections de Mlle Fanny, qui affirma que la clarinette était un instrument plébéien dont le son lui agaçait les nerfs, la famille fit cette concession. Mais on découvrit alors que l’oncle Frédéric en avait assez et qu’il ne se souciait plus d’en tirer un son, maintenant qu’il n’en avait plus besoin pour gagner son pain. Peu à peu il avait prix l’habitude de se traîner à travers les galeries de tableaux, toujours avec son cornet de tabac à la main, à la grande indignation de Fanny, qui avait voté l’achat d’une tabatière en or, où il aurait pu puiser une prise sans déshonorer la famille, mais dont il avait positivement refusé de se servir, lorsqu’on la lui eut achetée. Il passait des heures entières en contemplation devant les portraits des célèbres Vénitiens. Ces tableaux l’intéressaient-ils tout bonnement comme peinture, ou bien les associait-il confusément avec l’idée d’une gloire défunte et trépassée, comme feu son intelligence ? C’est ce que personne n’a jamais su. Quoi qu’il en soit, il leur faisait une cour très-assidue et il y trouvait évidemment un très-grand plaisir. Au bout de quelques jours, la petite Dorrit assista par hasard à une de ces promenades artistiques du vieillard. Il était si facile de voir combien sa présence ajoutait au plaisir que le vieillard trouvait dans cette inspection que sa nièce l’accompagna fort souvent dans la suite. Le plus grand bonheur dont le vieux musicien se fût montré susceptible depuis sa ruine provenait de ces excursions, où il portait de tableau en tableau un pliant destiné à sa nièce, se tenant, malgré ses remontrances, derrière elle pour lui présenter silencieusement les membres de l’ancienne noblesse vénitienne dont il lui faisait les honneurs.

Le matin en question, vers la fin du déjeuner, l’oncle Frédéric raconta en passant que, la veille, sa nièce et lui avaient aperçu dans un musée la dame et le monsieur qu’ils avaient rencontrés au sommet du mont Saint-Bernard.

« J’oublie leur nom, dit-il. Mais il est probable que tu t’en souviens, William ? Et toi aussi, Édouard ?

— Moi, j’ai d’assez bonnes raisons pour ne pas l’oublier, répondit le neveu.

— Je crois bien, ajouta Mlle Fanny, qui hocha la tête et lança un coup d’œil à sa sœur. Mais je soupçonne fort qu’on ne nous aurait pas parlé d’eux, si notre oncle n’était pas tombé le nez là-dessus.

— Ma chère, vous employez là une expression assez bizarre, remarqua Mme Général. Ne vaudrait-il pas mieux dire : Si notre oncle ne les avait point mentionnés par inadvertance… ou : n’avait pas fait allusion à ces personnes, par hasard.

— Merci, madame Général, répondit Mlle Fanny ; non, je ne crois pas. Décidément, je préfère la phrase dont je me suis servie. »

C’est de cette façon que Mlle Fanny recevait presque toujours les conseils de Mme Général. Mais elle avait soin de les classer dans sa mémoire pour en profiter à la prochaine occasion.

« J’aurais toujours parlé de notre rencontre avec M. et Mme Gowan, Fanny, dit la petite Dorrit, quand même notre oncle n’en aurait rien dit. Tu sais bien que c’est à peine si je t’ai vue depuis. Je comptais même en parler ce matin au déjeuner, car je désire rendre visite à Mme Gowan et faire connaissance avec elle, pourvu que papa et Mme Général n’y voient aucun inconvénient.

— À la bonne heure, Amy, dit Mlle Fanny, je suis heureuse de te voir enfin exprimer le désir de faire connaissance avec quelqu’un à Venise. Reste à savoir si M. et Mme Gowan sont des personnes dont il soit désirable de faire la connaissance.

— Je n’ai parlé que de Mme Gowan, ma chère Fanny.

— Je sais bien cela, riposta Fanny. Mais, si je ne me trompe, tu ne peux séparer le mari de sa femme sans y être autorisée par un acte du parlement.

— Pensez-vous, papa, demanda la petite Dorrit avec timidité et hésitation, qu’il y ait des raisons pour m’empêcher de faire cette visite ?

— Vraiment, répliqua le père, je ne… hem !… quelle est l’opinion de Mme Général ? »

Mme Général déclara que, n’ayant pas l’honneur de connaître la dame et le monsieur en question, l’article en question n’était pas de ceux à qui elle pût administrer une couche de son vernis. Elle devait donc se contenter de remarquer que, d’après le grand principe adopté par les vernisseurs de bon ton, cela dépendait beaucoup du rang des personnes qui pouvaient présenter la dame étrangère à une famille occupant dans le temple social une niche aussi distinguée que la famille Dorrit.

À cette remarque, le visage de M. Dorrit se rembrunit. Imputant cette présentation à un individu indiscret, du nom de Clennam, dont il conservait un souvenir assez vague pour l’avoir connu avant de passer de l’état de chrysalide à celui de papillon, il allait défendre en dernier ressort tout rapport avec les Gowan, lorsque Édouard Dorrit daigna prendre part à la conversation. Le lorgnon à l’œil, il commença ainsi :

« Dites donc… vous autres ! allez-vous-en, hein ! »

C’était une façon polie de faire entendre à deux laquais qui faisaient circuler les plats, qu’on se dispenserait volontiers de leurs services pour le moment.

Les laquais ayant obéi à cet ordre, Édouard Dorrit continua en ces termes :

« Peut-être est-il bon pour votre gouverne de vous apprendre que ces Gowan, et on ne peut guère me soupçonner d’être très-bien disposé envers eux, surtout envers le mari, sont liés avec des gens de la plus haute volée, pour peu que cela fasse quelque chose à l’affaire.

— À mon avis, remarqua l’aimable vernisseuse, cela fait énormément. Si ce jeune couple est vraiment en relation avec des personnes d’importance et de distinction…

— Quant à cela, interrompit Édouard Dorrit, vous pourrez en juger vous-même. Vous connaissez, au moins de réputation, le fameux Merdle ?

— Le grand Merdle ! s’écria Mme Général.

— Le Merdle, pour tout dire, répliqua Édouard Dorrit. Il est de leurs amis. Mme Gowan… la douairière, la mère de cet individu qui s’est montré si poli envers moi, est une amie intime de Mme Merdle, et je sais que nos ex-compagnons de voyage sont reçus chez elle.

— Dans ce cas, on ne saurait trouver une meilleure garantie, dit Mme Général à M. Dorrit, en levant ses mains gantées, et en s’inclinant comme pour rendre hommage à quelque veau d’or dont elle aurait eu là l’image visible devant elle.

— Je demanderai à mon fils… par pure curiosité… dit M. Dorrit avec un brusque changement de manières, comment il s’est procuré ce renseignement… hem !… opportun.

— C’est facile à expliquer, monsieur, répliqua Édouard, et je vais vous le dire tout de suite. Pour commencer, Mme Merdle est la dame avec qui vous avez eu cette conférence dans la cour de l’hôtel à… chose…

— À Martigny, interrompit Mlle Fanny avec un air d’extrême langueur.

— À Martigny, répéta le frère, avec un petit signe de tête et un clignement d’yeux à l’adresse de Fanny, qui parut d’abord surprise puis se mit à rire et rougit.

— Comment cela se peut-il, Édouard ? demanda M. Dorrit. Vous m’avez dit que le jeune monsieur avec qui vous avez causé s’appelle… ha !… Sparkler. Vous m’avez même montré sa carte… Hem !… Sparkler.

— Certainement, père, il se nomme Sparkler ; mais ce n’est pas une raison pour que sa mère porte le même nom que lui. Mme Merdle est une veuve remariée, et Sparkler est son fils du premier lit. Elle habite en ce moment Rome, où nous cultiverons sans doute sa connaissance, si vous vous décidez à y passer l’hiver. Sparkler vient d’arriver ici. J’ai passé la soirée d’hier avec lui. Ce serait un excellent garçon au fond, si son adoration pour une certaine demoiselle ne le rendait pas si ennuyeux ( M. Édouard Dorrit lorgna Mlle Fanny en travers de la table). Hier soir nous nous sommes mis à causer de nos voyages, et c’est de lui que j’ai obtenu les renseignements dont je viens de vous faire part. »

Édouard se tut, mais il continua de lorgner Mlle Fanny le visage défiguré par une affreuse grimace, causée en partie par les efforts qu’il faisait pour ne pas laisser échapper son lorgnon, en partie par la malice extrême qu’il voulait communiquer à son sourire.

« Puisqu’il en est ainsi, dit M. Dorrit, je crois exprimer les sentiments… hem !… de Mme Général aussi bien que les miens, en disant que je ne vois aucun inconvénient, mais… ha ! hem !… tout au contraire… à ce que vous contentiez le désir que vous venez d’exprimer, Amy. J’espère que je puis… hem !… regarder ce désir (continua-t-il d’un ton d’encouragement et de pardon) comme d’un heureux augure. Il n’y a pas de mal à connaître ces gens-là. Il est même convenable de les connaître. M. Merdle jouit d’une réputation… hem !… universelle. Les entreprises de M. Merdle sont immenses. Elles lui rapportent des sommes si énormes qu’on peut considérer ce financier comme… hem !… un des bienfaiteurs du pays. M. Merdle représente le grand homme des temps moderne. Le nom de Merdle est le nom de notre siècle. Je vous prie de faire force politesses de ma part à M. et Mme Gowan, car nous… ha !… nous les cultiverons certainement. »

Cette superbe concession mit fin à la discussion. Personne ne remarqua que l’oncle Frédéric avait repoussé son assiette et oublié son déjeuner ; mais, sauf la petite Dorrit, on ne faisait guère attention à lui. On rappela les domestiques et le repas s’acheva sans autre incident. Mme Général se leva de table. La petite Dorrit ne tarda pas à la suivre. Lorsqu’il ne resta plus que Fanny et Édouard, qui causaient à voix basse, et M. William Dorrit, qui mangeait des figues en lisant un journal français, le vieil oncle attira l’attention de ces trois convives. Il se leva brusquement, et frappa la table de son poing fermé en s’écriant :

« Frère, je proteste ! »

Il n’aurait pas plus surpris ses auditeurs s’il leur eût adressé une proclamation en langue étrangère et rendu l’âme aussitôt après. Le journal tomba des mains de M. William Dorrit, qui resta pétrifié, tenant à moitié chemin une figue qu’il allait porter à sa bouche.

« Frère, continua le vieillard, dont sa voix, si tremblotante d’habitude, retrouvait toute son énergie, je proteste ! Je t’aime ; tu sais quelle affection je te porte. Dans nos années de malheur je ne t’ai pas trahi une seule fois, même en pensée. Quelque faible que je sois, je frapperais celui qui me dirait du mal de toi. Mais, frère, frère, frère, je proteste ! »

C’était quelque chose d’extraordinaire que de voir ce vieillard décrépit s’exprimer avec tant d’énergie. Ses yeux brillèrent, ses cheveux se dressèrent, on lut sur son front et sur sa physionomie une lueur de résolution qu’on n’avait pas vue depuis vingt-cinq ans, et sa main avait retrouvé une vigueur qui rendait de la force à son geste.

« Mon cher Frédéric ! s’écria William Dorrit d’un ton obligeant, qu’est-ce que vous avez ? De quoi vous plaignez-vous ?

— Comment oses-tu bien, poursuivit l’autre se tournant vers Fanny, comment oses-tu bien !… As-tu donc perdu la mémoire ? N’as-tu pas de cœur ?

— Mon oncle ! s’écria Fanny, effrayée et fondant en larmes, pourquoi m’attaquez-vous ainsi ? Qu’ai-je fait ?

— Ce que tu as fait, répondit le vieillard, indiquant le siège que la petite Dorrit venait de quitter. Où est ton amie affectueuse ; cette amie plus précieuse que toutes les richesses du monde ? Où est ta gardienne dévouée ? Où est celle qui a été plus qu’une mère pour toi ? Comment oses-tu te mettre au-dessus de celle qui a joué auprès de toi tous ces rôles réunis ? Fi donc, sœur dénaturée, fi donc !

— J’aime Amy, s’écria Mlle Fanny pleurant et sanglotant, je l’aime autant que ma vie… mieux que ma vie. Je ne mérite pas de pareils reproches. Je suis aussi reconnaissante envers Amy, aussi aimante qu’il est possible de l’être. Je voudrais être morte. Jamais on ne m’a aussi cruellement méconnue. Et tout cela parce que je tiens à faire respecter la famille.

— Au diable le respect de la famille ! s’écria le vieillard avec autant de mépris que d’indignation. Frère, je proteste contre l’orgueil. Je proteste, parce que, sachant ce que nous savons, après avoir vu ce que nous avons vu, aucun de nous n’a le droit de déprécier notre pauvre petite Amy ou de lui causer le moindre chagrin. Toute prétention dans ce but, nous devons savoir que c’est une prétention odieuse, capable d’attirer sur nous la vengeance du ciel. Frère, je proteste, devant Dieu, contre toute prétention de ce genre ! »

Lorsque sa main, qu’il avait levée au-dessus de sa tête retomba sur la table, on aurait pu croire que le meuble tremblait sous le poing robuste d’un forgeron. Après quelques instants de silence, elle était redevenue aussi faible que jamais. Frédéric se dirigea, de son pas traînard qui lui était habituel, vers son frère, posa la main sur son épaule, et lui dit d’une voix adoucie :

« William, mon ami, je me suis cru obligé de parler. Pardonne-moi, mais je me suis cru obligé de parler comme cela. »

Puis il sortit, la taille aussi voûtée qu’à l’ordinaire, de la vaste salle à manger du palais vénitien, comme il sortait autrefois de la prison de la Maréchaussée.

Pendant tout ce temps Fanny n’avait pas cessé de pleurer et de sangloter. Édouard, la bouche béante, avait été trop surpris pour prononcer une parole ; aussi s’était-il contenté d’ouvrir de grands yeux. M. Dorrit, pris au dépourvu, avait été incapable de se défendre. Fanny fut la première à ouvrir la bouche.

« Jamais, jamais je n’ai été traitée de la sorte ! dit-elle en sanglotant. Jamais on ne m’a adressé de reproches aussi durs, aussi injustes, aussi violents et aussi cruels ! Chère, douce, bonne petite Amy, que dirait-elle si elle savait qu’elle vient, sans le vouloir, de servir de prétexte à de pareilles méchancetés ! Mais elle ne le saura jamais ! Non, ma bonne chérie, tu ne le sauras jamais ! »

Ces exclamations aidèrent M. Dorrit à rompre le silence qu’il avait gardé jusqu’alors.

« Ma chère, dit-il, je… hem !… j’approuve votre résolution. Il vaut mieux… ha ! hem !… ne pas parler à Amy de ce qui vient de se passer. Cela pourrait… hem !… cela pourrait lui faire de la peine… Ha !… Sans aucun doute, cela lui ferait beaucoup de peine. Nous devons donc éviter de lui en dire un mot. Nous garderons le silence sur cette affaire.

— Mais la cruauté de mon oncle ! s’écria Fanny. Oh ! jamais je ne pourrai pardonner à mon oncle son odieuse cruauté.

— Ma chère, répondit M. Dorrit avec son intonation habituelle, bien qu’il restât plus pâle que de coutume, je dois vous prier de ne point parler ainsi. Rappelez-vous que votre oncle est… hem !… n’est plus ce qu’il était. Rappelez-vous que l’état de votre oncle exige… hem !… toute notre compassion… toute notre compassion.

— Et pourtant, s’écria Mlle Fanny d’une voix éplorée, ce n’est pas manquer de charité que de supposer qu’il y a en lui quelque chose qui cloche quelque part, sans quoi il n’aurait jamais songé à me traiter, moi ! comme il vient de le faire !

— Fanny, répondit M. Dorrit d’un ton de piété fraternelle, vous savez que votre oncle, malgré toutes ses bonnes qualités, n’est qu’une… hem !… qu’une ruine. Je vous supplie donc au nom de l’attachement que j’ai pour lui, au nom de la fidélité dont, vous le savez, j’ai toujours fait preuve envers lui, de… hem !… de retirer votre amendement et de ne pas froisser mes sentiments fraternels. »

Ainsi se termina cette scène. Édouard Dorrit, qui n’avait pas prononcé un mot, conserva jusqu’à la fin un air perplexe et embarrassé. Mlle Fanny éveilla, ce jour-là, chez sa sœur une foule d’inquiétudes affectueuses, car elle passa son temps tour à tour à l’embrasser avec effusion, à lui donner ses broches et ses bijoux, à s’écrier qu’elle voudrait être morte.

CHAPITRE VI. Il y a quelque chose quelque part qui va bien.

Être arrêté dans l’impasse où se trouvait acculé M. Henry Gowan ; avoir déserté un camp par dépit, puis manquer des qualités nécessaires pour monter en grade dans l’autre, et flâner en désœuvré sur un terrain neutre, à les maudire tous les deux, c’est là une situation morale fort malsaine, à laquelle le temps n’apporte aucun remède. Le pire de tous les calculs auxquels on se livre dans ce monde est celui de ces mathématiciens maladifs, qui ne connaissent que la soustraction lorsqu’il s’agit de donner le total des mérites et des succès d’autrui, sans que cela ajoute rien au total de leur propre addition en fait de mérite et de succès.

D’ailleurs, l’habitude de chercher une sorte de consolation à se plaindre ou à se vanter d’être désappointé, est une habitude démoralisante ; elle ne tarde pas à produire une insouciance oisive, une complète indifférence pour tout ce qu’exige un travail constant. Déprécier un chef-d’œuvre pour faire l’éloge d’une œuvre médiocre, devient un des grands bonheurs de ces caractères aigris, et on ne peut se jouer et ainsi de la vérité sans en souffrir dans l’honnêteté de ses sentiments.

Lorsqu’il avait à donner son opinion sur des tableaux ou des dessins sans valeur aucune, personne ne se montrait plus généreux, plus indulgent que Gowan. Il déclarait que tel artiste avait plus de talent dans son petit doigt (pourvu qu’il n’eût pas de talent du tout) que tel autre n’en avait dans tout son corps et dans toute sa tête (pourvu que cet autre homme fût un génie). Si on lui objectait que l’œuvre qu’il tenait n’était qu’une croûte, il répondait au nom de son art :

« Mon cher, montrez-moi le peintre qui produit autre chose que des croûtes. Moi, je ne produis pas autre chose, Je vous fais cadeau de cet aveu. »

La nature hypocondre de Henry Gowan le portait aussi à se vanter d’être pauvre ; peut-être voulait-il donner à entendre par là qu’il devrait être riche : de même il louait et décriait publiquement les Mollusques, de peur qu’on oubliât qu’il appartenait à cette illustre famille. Dans tous les cas, ces deux sujets formaient assez souvent le fond de sa conversation ; et il en tirait un si bon parti, qu’il aurait pu se louer pendant des mois entiers sans devenir un personnage aussi important de moitié qu’il le devint au moyen de cette légère trahison de ses droits à la considération de chacun.

Grâce au bavardage évaporé de M. Gowan, on ne tarda pas à savoir, partout où l’artiste conduisait Chérie, qu’il s’était marié sans consulter son illustre famille, à laquelle il avait eu beaucoup de peine à faire accepter sa femme. Ce n’était pas lui qui prenait ce préjugé à son compte ; bien au contraire, il semblait repousser une pareille idée avec un sourire de mépris. Mais, malgré toute la peine qu’il se donnait pour se déprécier lui-même, c’était toujours lui, avec tout cela, qui avait le bon bout dans le ménage. Les premiers jours de sa lune de miel, Minnie Gowan reconnut qu’elle passait pour la femme d’un homme qui avait dérogé en l’épousant, mais dont l’amour chevaleresque avait sauté à pieds joints par-dessus toutes les barrières sociales.

M. Blandois, de Paris, avait accompagné les Gowan jusqu’à Venise, où il fréquentait avec la même assiduité son ami l’artiste. Lorsqu’il avait rencontré pour la première fois à Genève ce brillant gentleman, Gowan ne savait pas trop s’il devait souffleter M. Blandois ou l’encourager. Pendant vingt-quatre heures, il avait eu tant de peine à arriver à une détermination, qu’il avait eu envie de jouer à pile ou face les soufflets ou l’encouragement : pile, soufflets ; face, encouragements. Mais Minnie ayant témoigné que le séduisant Blandois lui déplaisait, et ce personnage étant assez mal vu dans l’hôtel, Gowan se décida naturellement à encourager les avances du touriste.

Pourquoi donc cette méchanceté, puisque ce n’était pas de la générosité ? Comment Gowan, si supérieur à Blandois de Paris et si capable de démolir cet aimable gentilhomme pour voir de quelle étoffe il était empaillé, comment Gowan se coiffa-t-il d’un individu de cette espèce ? D’abord, il s’opposait au premier désir exprimé par sa femme, parce que M. Meagles avait payé ses dettes et qu’il tenait à saisir la première occasion qui se présentait de proclamer hautement son indépendance. Ensuite, il faisait de l’opposition à l’opinion générale, qui était très-défavorable à Blandois, parce qu’il avait un mauvais caractère qu’il ne voulait pas se donner la peine de corriger. Il prenait plaisir à déclarer par cette association, que, dans un pays policé, un courtisan doué de façons aussi distinguées que celles de Blandois, ne saurait manquer d’arriver aux plus hautes dignités. Il prenait plaisir à présenter Blandois comme un type d’élégance et à faire de lui comme une satire vivante de certains voyageurs de l’hôtel qui se montraient fiers des grâces de leur personne. Il affirmait avec plus grand sérieux que personne ne savait saluer comme Blandois, que sa grâce était irrésistible, qu’elle avait une aisance pittoresque qui valait cent mille francs comme un liard, si on pouvait acheter comme une denrée ce qui n’était qu’un don de nature. La politesse exagérée de cet homme, l’un des cachets de tous ces personnages-là, quelle qu’ait été leur éducation première, aussi sûr que le soleil appartient à notre système planétaire, plaisait à Gowan ; c’était une caricature qui lui permettait de tourner en ridicule une foule de gens qui faisaient plus ou moins ce que Blandois faisait trop. C’est ainsi qu’il l’avait encouragé ; c’est ainsi qu’ajoutant à ces motifs la force de l’habitude, il s’était peu à peu laissé aller à faire son compagnon de cet étranger dont le bavardage amusait sa paresse. Et pourtant il se doutait bien que Blandois n’était qu’un chevalier d’industrie ; il le soupçonnait de n’être qu’un lâche, tandis que lui, au contraire, il était plein d’audace et de courage ; il savait parfaitement que cet homme déplaisait à Chérie, et il tenait si peu à lui que, s’il avait pu le convaincre d’avoir donné à sa femme personnellement le motif le plus léger de justifier sa répugnance, il n’aurait pas hésité, après tout, à le flanquer par la croisée la plus élevée de Venise dans l’eau la plus profonde des lagunes.

La petite Dorrit eût été heureuse de se rendre toute seule chez Mme Gowan ; mais comme Fanny, qui n’était pas encore revenue de l’impression causée par la protestation de l’oncle Frédéric (à vingt-quatre heures de date) avait offert de l’accompagner, les deux sœurs montèrent dans une des gondoles amarrées sous la fenêtre de M. Dorrit, et escortées par le courrier, se rendirent en grande cérémonie chez Mme Gowan. À vrai dire, elles faisaient plus de cérémonie qu’il n’en fallait pour visiter une modeste demeure qui, selon Mlle Fanny, se trouvait à l’autre bout du monde, et où la gondole ne put aborder qu’après avoir passé par un dédale de rues que cette demoiselle déshonora du nom d’ignobles fossés.

La maison, bâtie sur un petit îlot désert, semblait s’être détachée de quelques groupes de bâtiments voisins pour flotter au hasard et jeter l’ancre à l’endroit où elle stationnait en compagnie d’une vigne, qui paraissait aussi délaissée que les pauvres diables couchés à l’ombre de ses feuilles. Les traits saillants du paysage environnant étaient : une église entourée de planches et d’échafaudages depuis si longtemps employés aux réparations supposées dont elle était censée l’objet, que les préparatifs de réparation paraissaient avoir au moins cent ans, et commençaient à tomber eux-mêmes en ruines ; une masse de linge séchant au soleil ; quelques maisons qui ne s’accordaient pas bien ensemble et s’écartaient de la perpendiculaire d’une façon grotesque, pareilles à des fromages antédiluviens tombés en pourriture, fourmillant de vers, et jetés dans les moules les plus bizarres ; enfin, une confusion fiévreuse de croisées dont les jalousies pendaient tout de travers et où flottaient des loques sales et déchirées.

Au premier étage de la maison en question, il y avait une Banque bien faite pour surprendre tout gentleman ayant acquis la moindre expérience commerciale et rapportant des lois toutes prêtes pour le monde entier, au sortir de quelque cité britannique. Deux commis maigres et barbus, semblables à des dragons desséchés, coiffés de calottes de velours vert ornées de glands d’or, s’y tenaient derrière un petit comptoir, dans une petite salle où l’on n’apercevait d’autres meubles qu’un coffre-fort vide dont la porte était ouverte, un pot à l’eau et un papier de tenture représentant des guirlandes de roses. Mais ces commis, sur une réquisition valable, n’avaient qu’à se baisser pour trouver des masses inépuisables de pièces de cinq francs. Au-dessous de la Banque, il y avait un appartement composé de trois ou quatre chambres à fenêtres grillées, qui avait tout l’air d’une prison destinée aux rats criminels de Venise. Au-dessus de la Banque se trouvait le domicile de Mme Gowan.

Bien que les murs fussent couverts de taches d’humidité, comme s’ils se croyaient tenus de fournir spontanément des cartes muettes pour l’instruction géographique des locataires ; bien que les meubles antiques fussent lugubrement fanés et moisis ; bien que l’odeur d’eau croupie et d’herbes marines qui distingue Venise y fût très-forte, l’intérieur du logis était plus confortable qu’on ne s’y serait attendu. La porte fut ouverte par un serviteur souriant qui avait l’air d’un assassin repenti (ce n’était qu’un laquais provisoire) qui les fit entrer dans le salon où se tenait Mme Gowan, en annonçant que deux charmantes dames anglaises venaient rendre visite à la padrona .

Mme Gowan, qui était occupée à quelque travail d’aiguille, s’empressa de cacher son ouvrage dans un panier couvert et se leva d’un air un peu embarrassé. Mlle Fanny lui témoigna une politesse des plus affables et dit les riens usuels avec une habileté consommée.

« Papa a été désolé, continua Fanny, de ne pouvoir nous accompagner aujourd’hui (il n’a pas un moment à lui vu la quantité affreuse de gens qu’il connaît à Venise), et il m’a expressément recommandé de laisser sa carte pour M. Gowan. De peur que je n’oublie une commission que mon père m’a répétée au moins une douzaine de fois, permettez-moi, pour l’acquit de ma conscience, de déposer cette carte sur votre table. »

C’est ce qu’elle fit, toujours avec l’aisance d’un vétéran.

« Nous avons été charmés, reprit Fanny, d’apprendre que vous connaissez les Merdle. Nous espérons que ce sera une nouvelle occasion de rapprochement entre nous.

— Ce sont des amis de la famille de M. Gowan, répondit Minnie. Personnellement, je n’ai pas encore eu le plaisir d’être présentée à Mme Merdle, mais je présume que je ferai sa connaissance à Rome.

— Ah ! tant mieux, répliqua Fanny, qui semblait faire d’aimables efforts pour modérer l’éclat éblouissant de sa propre supériorité. Je crois qu’elle vous plaira.

— Vous la connaissez beaucoup ?

— À Londres, vous savez, dit M lle Fanny avec un mouvement libre et ferme de ses jolies épaules, on connaît tout le monde. Nous l’avons rencontrée en route, avant de nous rendre ici, et, à vrai dire, papa a d’abord été irrité contre elle parce qu’elle avait pris un des salons que nos gens avaient retenus pour nous. Mais, naturellement, cela n’a pas eu de suite, et nous sommes redevenus les meilleurs amis du monde. »

Traduction par IA · Original