Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
Mais si Prospéro lui-même, armé de sa baguette magique n’aurait pas réussi à convoquer les Mollusques de tous les coins de l’Océan ou de la terre ferme où ils n’avaient rien (que du mal) à faire, et quelque traitement à empocher, cela n’empêchait pas cependant d’en réunir un certain nombre. M me Gowan se chargea de ce soin. Elle se présentait fréquemment chez M. Meagles avec de nouveaux noms à ajouter à la liste des invités, et elle avait avec lui de petites conférences, lorsqu’il n’était pas occupé (le malheureux ne l’était que trop à cette époque), à examiner et à solder les dettes de son futur gendre dans la petite salle ornée des balances et de la pelle à or.
Parmi les invités, il en était un dont la présence intéressait davantage M. Meagles, et dont l’absence lui eût causé plus de souci que celle du plus puissant des Mollusques attendus ; et pourtant il s’en fallait beaucoup qu’il fût insensible à l’honneur de recevoir une société aussi distinguée. C’était Clennam. Mais Clennam avait fait, sous les arbres de la sombre allée et par cette belle nuit d’été, une promesse qu’il tenait pour sacrée, et dans la loyauté de son cœur, il lui semblait que cette promesse renfermait une foule d’obligations tacites. Il se croyait tenu de faire preuve d’une abnégation constante et de ne jamais manquer une occasion de rendre le plus léger service à Chérie ; pour commencer, il répondit gaiement à M. Meagles :
« Mais certainement, je viendrai. »
M. Meagles semblait un peu embarrassé de savoir ce qu’il ferait à l’égard de l’associé d’Arthur, Daniel Doyce ; le digne gentleman n’était pas tout à fait convaincu qu’il ne résulterait pas du mélange de Daniel avec un nombre donné de Mollusques officiels, quelque combinaison explosive, même à un repas de noces. Mais ce grand criminel de Doyce le tira d’embarras en se présentant à Twickenham pour représenter qu’il venait, avec la liberté d’un ancien ami, demander comme une grande faveur qu’on ne l’invitât pas.
« Attendu, dit-il, que mes relations avec ces messieurs ont eu pour objet de remplir un devoir et de rendre un service à mon pays, et que les relations de ces messieurs avec moi ont eu pour but de m’en empêcher et de me décourager de guerre lasse, je crois que nous ferons mieux de ne pas manger et boire à la même table en ayant l’air d’être du même avis. »
Cette nouvelle excentricité de son ami amusa beaucoup M. Meagles, et ce fut avec un air de patronage plus indulgent que de coutume qu’il lui répondit :
« Soit, Daniel, soit : encore une bizarrerie ! Mais faites à votre guise. »
À mesure que le jour du mariage approchait, Clennam chercha, avec beaucoup de simplicité et de sincérité, à faire entendre à M. Henri Gowan qu’il était disposé à lui offrir franchement et loyalement son amitié. M. Gowan, de son côté, ne se départit pas de son aisance habituelle et lui accorda autant de confiance que par le passé… c’est-à-dire qu’il ne lui en accorda pas du tout. « Voyez-vous, Clennam, remarqua-t-il un jour, en passant, au milieu d’une conversation, tandis qu’ils se promenaient près d’un cottage des Meagles, une semaine avant le mariage ; je suis un homme désappointé. Mais vous le saviez déjà ?
— D’honneur, répliqua Clennam un peu embarrassé, je ne vois pas trop que vous ayez le droit de dire cela.
— Vous oubliez que j’appartiens à un clan, ou à une clique, ou à une famille, ou à une coterie (donnez-lui le nom que vous voudrez), qui aurait pu me faire faire mon chemin de cinquante manières différentes et qui s’est mis dans la tête de ne rien faire du tout pour moi. Me voilà donc, comme vous voyez, devenu un pauvre diable d’artiste.
— Mais d’un autre côté… » commença Clennam.
Gowan l’interrompit :
« Oui, oui, je sais, j’ai le bonheur d’être aimé d’une belle et charmante fille que j’aime aussi de tout mon cœur.
— En avez-vous beaucoup ! pensa Arthur, qui ne put réprimer cette réflexion, tout en se la reprochant en lui-même.
— … Et de trouver un bon enfant de beau-père qui fait très-généreusement les choses. Néanmoins, on avait mis d’autres idées dans ma tête d’enfant lorsqu’on la peignait et qu’on la brossait à grands renforts de valets de chambre ; j’en avais conçu d’autres moi-même, lorsque je suis allé au collège et que j’ai commencé à la peigner de ma propre main. Toutes ces idées-là il faut que j’y renonce aujourd’hui… voilà ce qui fait que je suis un homme désappointé.
— La pilule n’est pourtant pas bien amère, il me semble ! dit Clennam riant tout haut cette fois.
— Non, sapristi, non, répliqua Gowan en riant. Mes nobles parents ne méritent pas qu’on regrette amèrement de n’avoir pas été patronné par eux… quoique ce soient de charmantes gens et que j’aie pour eux la plus grande affection. D’ailleurs, c’est un plaisir que de pouvoir leur prouver que je sais me passer d’eux et les envoyer à tous les diables. Et puis, tous les hommes sont plus ou moins désappointés ici-bas, d’une façon ou d’une autre, et ne peuvent pas s’empêcher de s’en ressentir… mais, malgré tout, c’est un cher, un adorable monde, et je l’aime de toute mon âme.
— C’est qu’aussi vous êtes en beau chemin !
— Un chemin aussi beau que cette rivière d’été ! s’écria l’autre avec enthousiasme. Par Jupiter ! je me sens une admiration et une ardeur toute nouvelle ! Quel bon vieux monde cela fait !… Et ma profession ! la meilleure des professions, n’est-ce pas ?
— Une carrière pleine d’intérêt et d’ambition, telle que je la conçois, répondit Clennam.
— Et pleine d’imposture aussi, reprit Gowan en riant. N’oublions pas l’imposture. J’espère que je ne pécherai point par là, mais je crains en ma qualité d’homme désabusé, de trop le laisser voir. J’ai peur de ne pas pouvoir jouer mon rôle avec toute la gravité qu’il exige. Je crois, entre nous, que je suis trop aigri pour le faire.
— Pour faire quoi ? demanda Clennam.
— Pour imiter mes chers confrères. Pour soutenir la vieille gageure que chacun de nous soutient à son tour. Pour parler de travaux assidus, d’étude, de patience, de dévouement à son art, pour faire semblant d’y consacrer bien des journées solitaires, de renoncer à une foule de plaisirs à cause de son art, de ne vivre que pour son art et ainsi de suite… en un mot de repasser à mon voisin de la crème fouettée comme le font tous mes excellents camarades en peinture.
— Mais il est bien, ce me semble, que chacun, en effet, respecte sa vocation et se croie obligé de la défendre, de réclamer pour elle le respect auquel elle a droit. Qu’en dites-vous, Gowan ? et la vôtre n’exige-t-elle pas réellement ces études et cette patience dont vous parlez ? J’avoue que je ne connais pas d’art qui n’exige au moins cela.
— Quel bon enfant vous faites, Clennam ! s’écria l’autre s’arrêtant pour regarder son compagnon, comme quelqu’un qui ne peut cacher son admiration. Quel brave garçon ! Vous n’avez jamais été désappointé, vous, c’est facile à voir. »
Si cette remarque eût été faite avec intention, elle eût été si cruelle qu’Arthur aima mieux croire qu’elle avait été faite au hasard. Gowan, sans s’interrompre, posa la main sur l’épaule de son compagnon, ajoutant d’un ton léger :
« Clennam, c’est à regret que je viens détruire vos généreuses illusions, car je donnerais beaucoup d’argent (si j’en avais) pour vivre dans ce brouillard couleur de roses. Mais la franchise avant tout ! Je fais un tableau, c’est pour le vendre. Lorsque mes chers confrères font des tableaux, c’est pour les vendre. Si nous ne comptions pas les vendre au plus offrant, nous n’en ferions pas. On a de l’ouvrage, on le fait : ce n’est pas plus difficile que ça. Tout le reste n’est que jonglerie toute pure. Vous voyez l’avantage ou le désavantage qu’il y a d’avoir affaire à un homme désappointé : il vous dit la vérité. »
Que ce fût la vérité ou pas, ces paroles n’en firent pas moins une vive impression sur Clennam. Elles s’enracinèrent tellement dans son esprit qu’il commença à croire que Henri Gowan serait toujours pour lui une source d’inquiétudes, et que, sous ce rapport, il n’avait rien gagné à vaincre les inconséquences, les soucis et les contradictions de… Personne . Il s’aperçut que la lutte intime n’était pas encore terminée ; car la promesse qu’il avait faite de ne présenter Gowan au père de Chérie que sous un jour favorable, était tenue en échec par l’insistance de M. Henri Gowan à se montrer sous un jour défavorable. Arthur avait beau se dire qu’il ne recherchait nullement ces découvertes des mauvais côtés de son ex-rival et qu’au contraire il eût volontiers évité de les voir, il craignait toujours, dans sa loyale nature, d’avoir conservé des préjugés qui défiguraient Henri Gowan à ses yeux. Car il ne pouvait oublier le passé ; et il savait bien que, s’il avait éprouvé tout d’abord de l’antipathie pour Gowan, c’était tout bonnement parce que ce dernier lui avait coupé l’herbe sous le pied.
Tourmenté par ces réflexions, il en vint bientôt à désirer que le mariage fût déjà célébré, que Gowan et sa jeune épouse fussent partis, afin que, resté seul avec les parents, il pût tenir plus facilement sa promesse et remplir le rôle généreux qu’il avait accepté. La semaine qui précéda le mariage fut un temps de tracas et d’ennuis pour toute la maison. En présence de Chérie et de Gowan, M. Meagles était toujours radieux ; mais plus d’une fois, lorsque Clennam le trouva seul, il s’aperçut que son ami ne voyait plus les balances et la pelle à or qu’à travers un brouillard humide ; plus d’une fois aussi, tandis que le père regardait les amoureux se promenant dans le jardin ou ailleurs sans qu’ils pussent le voir, Arthur avait reconnu ce nuage de tristesse que la présence de Gowan y avait fait passer dès le premier jour. En disposant la maison pour cette grande occasion, il fallut remuer bien des souvenirs de leurs voyages ; on se les passait alors de main en main ; parfois, à la vue de ces témoins muets de jours sans nuages, Chérie elle-même ne pouvait s’empêcher de pleurer et de se lamenter. Mme Meagles, la plus joyeuse et la plus affairée des mamans, allait chantant sans cesse et encourageant tout le monde ; mais cette bonne âme avait aussi ses moments de défaillance où elle allait se cacher dans quelque office, pour en ressortir les yeux tout rouges, attribuant ces ophthalmies passagères à la présence d’une certaine provision d’oignons confits au vinaigre, et chantant plus haut que jamais. Mme Tickitt, n’ayant pas découvert dans le Traité de médecine domestique du docteur Buchan, le moindre baume pour une âme affligée, s’abandonnait à une profonde tristesse évoquée par des souvenirs touchants de l’enfance de Mina. Lorsque ces souvenirs l’accablaient par trop, elle avait coutume d’envoyer en haut des messages mystérieux pour dire que, n’étant pas en toilette de salon, elle priait en grâce son enfant de lui accorder une seule minute d’entretien dans la cuisine souterraine ; là, elle bénissait le visage de son enfant et le cœur de son enfant en la serrant dans ses bras au milieu d’un fouillis de larmes, de félicitations, de hachoirs, de rouleaux et de pâte, avec la tendresse d’une vieille bonne bien aimante, et c’est, ma foi ! une tendresse dont il ne faut pas dire de mal.
Mais quand un jour doit venir, il finit toujours par arriver ; comme le jour de ce mariage devait arriver, il vint à son tour, et avec lui tous les Mollusques invités au repas de noce.
Il y avait M. Tenace Mollusque, du ministère des Circonlocutions et de la rue des Écuries (Grosvenor-Square), avec la coûteuse Mme Tenace Mollusque, née Des Échasses (grâce à laquelle les jours d’émargement semblaient toujours en retard), et les trois non moins coûteuses Mlles Tenace Mollusque, chargées jusqu’à la gorge de talents d’agréments, prêtes à partir à la première offre matrimoniale, et qui néanmoins ne partaient pas avec toute la rapidité d’explosion qu’on devait naturellement attendre d’armes si bien préparées ; car, au contraire, elles avaient tout l’air de faire long feu comme de vieux pistolets rouillés. Il y avait Mollusque jeune, également attaché au ministère des Circonlocutions, et qui avait laissé ce jour-là le Tonnage de sa patrie, dont il était censé être le protecteur immédiat, et qui, je suis heureux de le dire, ne perdit rien à se tirer d’affaire lui-même en l’absence de son jeune protecteur. Il y avait l’aimable petit Mollusque, attaché au secrétariat du ministère des Circonlocutions, qui prenait gaiement et agréablement les choses, assistant à ce mariage comme s’il se fût agi de remplir une des formalités officielles du ressort du département chargé de tout entraver. Il y avait trois autres jeunes Mollusques attachés à trois autres ministères, insipides à tous égards, et qui auraient eu grand besoin d’être mis à la sauce piquante ; ils étaient venus là comme ils seraient allés voir le Nil, Rome, la nouvelle chanteuse ou Jérusalem.
Mais il y avait un gibier autrement imposant que ce menu fretin. Il y avait lord Decimus Tenace Mollusque en personne, en odeur de Circonlocutions, tout parfumé des senteurs de maroquin des boîtes à dépêches. Oui, lord Decimus en personne, ce grand homme qui avait atteint le faîte des hauteurs officielles sur les ailes d’une seule phrase indignée : « Mylords, il me restait encore à apprendre qu’il importe au ministre d’une nation libre de mettre des bornes à la philanthropie, de restreindre la charité, d’entraver l’ardeur publique, d’imposer des limites à l’esprit d’entreprise, de porter atteinte au courageux esprit d’initiative des membres de cette nation. » En d’autres termes, cet illustre homme d’État s’étonnait d’avoir encore à apprendre qu’il importait au pilote d’un navire de faire autre chose que de veiller à la prospérité de son trafic personnel, quand il avait un équipage pour travailler à la pompe, et à empêcher le navire de couler sans qu’il s’en occupât. Grâce à cette découverte sublime, lord Decimus avait porté à son apogée la gloire de la famille Mollusque. Que quelque membre malappris s’avisât, dans l’une ou l’autre chambre, d’essayer de faire quelque chose, en présentant un bill à cet effet, ce projet de loi était enterré du coup lorsque lord Tenace Mollusque se levait et disait de sa place, d’un ton solennel devenant de plus en plus majestueusement indigné à mesure que les bravos ministériels retentissaient autour de lui : « Il me restait encore à apprendre, Mylords, qu’il importe au ministre d’une nation libre de mettre des bornes à la philanthropie, de restreindre la charité, d’entraver l’ardeur publique, d’imposer des limites à l’esprit d’entreprise, de porter atteinte au courageux esprit d’initiative des membres de cette nation. » La découverte de cette serinette était tout bonnement celle du mouvement perpétuel en politique. Elle ne s’usait jamais, bien qu’on en tournât et retournât sans cesse la manivelle dans tous les ministères de l’État.
Il y avait encore, à côté de son noble ami et parent lord Decimus, il y avait ce William Mollusque, qui avait formé une si mémorable coalition avec Tudor Des Échasses, et qui avait aussi inventé une nouvelle recette pour tout entraver, dont il était toujours prêt à se servir. Son système consistait à demander s’il y avait un précédent pour tel ou tel fait. Quelquefois il s’adressait au président avec un : « D’abord je vous prierais, monsieur, de vouloir bien dire à la chambre s’il existe le moindre précédent qui justifie la mesure dans laquelle l’honorable préopinant voudrait nous précipiter. » D’autres fois il demandait directement à l’honorable préopinant d’indiquer quel précédent il avait à leur offrir. D’autres fois encore, il annonçait à l’honorable préopinant que lui (William Mollusque) se donnerait la peine de rechercher s’il existait un précédent. Souvent, enfin, il écrasait du coup l’honorable préopinant en lui annonçant qu’il n’existait aucun précédent. Mais ces deux mots, précédent et précipiter étaient, en toute circonstance, les doux chevaux de bataille de cet habile circonlocutioniste. Il y avait vingt-cinq ans que l’infortuné et honorable préopinant essayait, toujours en vain, de précipiter William Mollusque dans telle ou telle mesure ; c’est égal… William Mollusque continuait à demander à la chambre (il ne se souciait guère de le demander au pays), si on croyait qu’il allait se laisser précipiter dans telle ou telle mesure. Peu importait à William Mollusque qu’il fût matériellement impossible que l’infortuné et honorable préopinant pût citer un précédent quelconque, il n’en continuait pas moins à remercier l’honorable préopinant de ses bravos ironiques et à l’achever en lui disant à son nez et à sa barbe qu’il N’Y AVAIT PAS de précédent pour justifier telle ou telle mesure. Peut-être pourrait-on objecter que la sagesse de William Mollusque n’est pas une sagesse d’un ordre bien élevé, attendu que si rien ne doit se faire sans précédent, il est clair que le monde, dont les Mollusques se moquaient sans vergogne, n’aurait jamais été créé ; ou bien, que s’il eût été créé par suite de quelque étourderie, il aurait marché tout de travers. Mais le substantif précédent et le verbe précipiter accouplés ensemble suffisaient pour effrayer la plupart des gens.
Puis il y avait un autre Mollusque, un Mollusque très-agile, qui avait sauté à travers vingt places en un rien de temps, qui occupait toujours deux ou trois sinécures à la fois, et qui était l’inventeur respecté d’un procédé admirable qu’il employait avec beaucoup de succès au bénéfice de tous les gouvernements Mollusques. Ce procédé consistait, lorsqu’on lui adressait une question parlementaire sur un sujet quelconque, à répondre sur toute autre chose. Ce système de coq-à-l’âne avait rendu de très-grands services et avait valu au spirituel inventeur l’estime du ministère des Circonlocutions.
Il y avait aussi quelques Mollusques parlementaires moins illustres ; ceux-là n’avaient pas encore de place qui méritât ce nom, et faisaient leur apprentissage afin de prouver qu’ils étaient dignes d’en occuper une. Ces Mollusques étaient de ceux qui se tiennent perchés sur les escaliers ou cachés dans les couloirs de la chambre, attendant des ordres pour savoir s’ils doivent ou non procéder à ce que la chambre soit en nombre ; qui crient : « Écoutez ! écoutez ! » ou : « Oh ! oh ! » ; qui applaudissent ou aboient selon le mot d’ordre donné par le chef de la famille ; qui mettent à l’ordre du jour des motions insignifiantes uniquement destinées à retarder une motion sérieuse ; qui prononcent des discours assommants sur des sujets ennuyeux jusqu’à une heure avancée de la nuit, jusqu’aux derniers jours de la session, puis s’écrient avec un vertueux patriotisme en réponse à la motion sérieuse, qu’il est trop tard. Alors ils partent pour la province, partout où on les envoie, jurant que lord Decimus a tiré le commerce d’une syncope et la navigation d’une attaque de paralysie ; qu’il a doublé la récolte de blé, quadruplé la récolte de foin, et empêché un tas incroyable d’or de s’envoler des caves de la Banque. Ces Mollusques inférieurs étaient distribués par les chefs de la famille, comme autant de basses cartes qui ne peuvent plus servir au grand jeu de la Cour, mais qui sont encore assez bonnes pour présider à des meetings et des dîners publics, où ils apportaient un témoignage aussi éclatant que désintéressé aux nombreux services rendus au pays par leurs nobles et honorables parents, et mettaient l’éloge des Mollusques à toute sauce dans des toasts impromptus depuis longtemps préparés. Ils se rendaient avec le même mot d’ordre à toutes les élections ; ils se démettaient de leurs propres sièges au Parlement, dans le plus bref délai et aux conditions les plus déraisonnables, afin de laisser le champ libre à d’autres membres ; ils quêtaient et rapportaient aussi bien qu’un chien de race ; ils flattaient, tripotaient, corrompaient, cherchaient leur vie dans des tas d’ordures, toujours infatigables dans leur zèle pour le service de la patrie. Aussi il n’existait pas, dans tous les bureaux du ministère des Circonlocutions, une liste de places disponibles d’ici à vingt-cinq ans (depuis le gouvernement des Indes ou un commissariat de la Trésorerie, jusqu’à un consulat en Chine), où quelques-uns de ces Mollusques, sinon tous ces Mollusques faméliques et adhésifs ne se fussent inscrits comme candidats.
Il est inutile de dire que chaque classe de Mollusques avait à peine un échantillon pour la représenter à ce mariage, car en tout il n’y en avait pas plus d’une quarantaine. Et qu’est-ce que quarante Mollusques, sur toute une légion ! Mais cette députation faisait foule dans le petit cottage de Twickenham. Ce fut un Mollusque (assisté d’un autre Mollusque) qui unit l’heureux couple, et ce fut lord Tenace Mollusque qui eut l’honneur d’offrir le bras à Mme Meagles pour la conduire vers la salle du festin.
Le repas ne fut ni aussi animé ni aussi agréable qu’il aurait pu l’être. M. Meagles écrasé par ses hôtes illustres (dont la présence, néanmoins, le flattait énormément) n’était pas dans son assiette ; Mme Gowan, au contraire était dans la sienne, ce qui ne contribuait pas à améliorer la position de M. Meagles. Il y avait dans l’air comme une fiction acceptée que ce n’était pas du tout M. Meagles qui avait mis des bâtons dans les roues, que c’était au contraire la noble famille Mollusque qui s’était seule opposés au mariage, qu’elle seule faisait en cela une concession, mais qu’il existait maintenant une unanimité magnanime : et cette fiction semblait planer sur toute l’affaire, bien que personne n’exprimât ouvertement une pareille opinion. Et puis les Mollusques sentaient que, pour leur part, ils n’auraient plus rien de commun avec les Meagles, dès que ce repas qu’ils daignaient honorer de leur patronage serait terminé ; les Meagles, de leur part, savaient aussi à quoi s’en tenir à ce sujet. Et puis Gowan, usant de ses droits d’homme désappointé, qui avait une vieille rancune contre la famille Mollusque et qui, peut-être, avait permis à sa mère de les inviter avec la bienveillante intention de leur causer du dépit et de la honte, étala devant eux sa palette et sa pauvreté, leur disant qu’il espérait un jour assurer un morceau de pain et de fromage à sa femme, et qu’il priait ceux d’entre eux qui (plus heureux que lui) parviendraient à se bien caser et se trouveraient à même d’acheter un tableau, de ne pas oublier le pauvre artiste. Et puis Lord Decimus qui, sur son piédestal parlementaire, était une vraie merveille oratoire, se trouva transformé, chez M. Meagles, en un bavard insipide, adressant un toast aux mariés dans une série de platitudes qui auraient fait dresser les cheveux sur la tête de son disciple le plus fanatique ; s’engageant, à l’étourdie, comme un éléphant imbécile, dans des labyrinthes de phrases qu’il avait prises pour une grande route et qui n’aboutissaient qu’à un cul-de-sac. Et puis, M. Tenace Mollusque ne put s’empêcher de faire la remarque qu’il voyait à la même table que lui une personne qu’il aurait empêchée, plus que toute chose au monde, de poser avec calme devant sir Thomas Lawrence, lorsqu’il avait fait faire son portrait par cet artiste ; tandis que Mollusque jeune annonça, d’un ton indigné, à deux stupides jeunes gentlemen de ses parents, qu’il y avait là un individu, dites donc, qui était venu à notre bureau sans lettres d’audience, disant qu’il voulait savoir quelque chose, vous savez ; et, dites donc, si cet individu allait éclater de nouveau, au beau milieu du déjeuner, comme l’idée pouvait bien lui en venir, vous savez (ces démagogues sont si mal élevés : ils sont capables de tout vous savez), et s’écrier qu’il voulait savoir quelque chose à l’instant même, dites donc, ce serait quelque chose d’amusant n’est-ce pas.
La partie la moins ennuyeuse de l’affaire fut celle qui causa le plus de peine à Clennam. Lorsque enfin, M. et Mme Meagles se jetèrent au cou de Chérie dans le petit salon où se trouvaient les deux portraits (et d’où les invités étaient exclus) avant de l’accompagner jusqu’à ce seuil qu’elle ne devait plus repasser pour être la Chérie et la joie d’autrefois, rien de plus naturel et de plus simple que la mariée et ses parents. Gowan lui-même fut ému et lorsque M. Meagles s’écria : « Ô Gowan, ayez bien soin d’elle, ayez bien soin d’elle ! » il répondit avec chaleur : « Ne vous affligez pas ainsi, monsieur. Par le ciel, vous pouvez y compter. »
Après les derniers sanglots et les dernières paroles de tendresse, après avoir jeté à Clennam un regard qui témoignait de sa confiance dans la promesse faite le soir des roses, Chérie se laissa retomber dans la voiture ; le mari les salua une dernière fois de la main et les voilà en route pour Douvres. Mais ils ne partirent pas avant que la fidèle Mme Tickitt, dans sa robe de soie et son tour de cheveux noirs comme jais, se fût élancée de quelque cachette mystérieuse pour lancer ses deux souliers après la voiture, afin de porter bonheur à ceux qu’elle emportait . Cette apparition inattendue causa une grande surprise à la société distinguée rassemblée aux fenêtres.
Ladite société, se trouvant maintenant libre de se disperser, et les principaux Mollusques étant un peu pressés, car il y avait quelques malles en partance qui risquaient, en leur absence, d’arriver tout droit au but de leur voyage, et ils se dépêchaient d’aller s’occuper de leur faire parcourir les mers dans tous les sens, comme autant de vaisseaux fantômes ; ils avaient d’ailleurs à se donner beaucoup de mal pour empêcher de se faire un certain nombre d’affaires assez importantes qui semblaient en danger de marcher comme sur des roulettes. Ils s’en allèrent donc chacun de leur côté, donnant à entendre, en toute affabilité à M. et Mme Meagles, que ce qu’ils venaient de faire à Twickenham, ils l’avaient fait pour obliger leurs hôtes, en un mot, qu’ils avaient fait un sacrifice en faveur de M. et Mme Meagles. C’est là une assurance générale que les Mollusques ne manquent jamais de faire à John Bull dans leur condescendance officielle pour cette créature infortunée.
Il y avait alors un vide déplorable dans la maison, et dans les cœurs du père, de la mère et de Clennam. M. Meagles n’invoqua qu’un seul souvenir consolateur et ce souvenir lui fit vraiment du bien.
« Eh bien, Arthur, j’ai du plaisir à y songer après tout, dit-il.
— Au passé ? demanda Clennam.
— Sans doute… mais ce n’est pas de cela que je voulais parler ; c’était de la compagnie qui nous quitte. »
Cette société l’avait attristé et rendu malheureux pendant toute la matinée, mais maintenant il était vraiment enchanté.
« C’est très-flatteur ! répéta-t-il à plusieurs reprises dans le courant de la soirée… Une société si distinguée ! »
CHAPITRE XXXV. Ce qu’il y avait derrière M. Pancks sur la main de la petite Dorrit.
Ce fut à cette époque que M. Pancks, remplissant la promesse qu’il avait faite à Clennam, lui révéla toutes les péripéties de son rôle de bohémien et lui raconta la bonne aventure de la petite Dorrit. Le Doyen était héritier universel d’une vaste propriété longtemps ignorée, que personne n’avait réclamée et dont les revenus s’étaient accumulés. Son titre était clair comme le jour, tous les obstacles étaient renversés, la porte de la geôle allait s’ouvrir, les murs de la prison allaient crouler pour lui, le Doyen n’avait plus qu’à donner quelques signatures pour se trouver tout à coup à la tête d’une très-grande fortune.
Dans les recherches qu’il avait fallu faire pour établir les droits de M. William Dorrit, Pancks avait déployé une sagacité merveilleuse, une patience et une discrétion infatigables.
« Lorsque nous avons traversé Smithfield, côte à côte, dit-il à Clennam, et que je vous ai raconté mes fonctions de collecteur, je ne me doutais guère, monsieur, de ce qui allait arriver. Je ne me doutais guère, monsieur, lorsque je vous ai dit que vous n’aviez rien de commun avec les Clennam de la Cornouailles, que je vous apprendrais un jour ce que c’est que les Dorrit du Dorsetshire. »
Il raconta alors comment ce nom inscrit dans son calepin avait attiré son attention quand il l’avait entendu prononcer ; comment, ayant plus d’une fois découvert que deux noms dont l’orthographe était identique et qui appartenaient au même endroit, n’impliquaient aucune parenté, il n’avait pas d’abord attaché beaucoup d’importance à ce fait, sauf qu’il s’était dit : « Quelle transformation étonnante ce serait dans l’existence de la petite couturière, si on parvenait à prouver que le Doyen a des droits à un si vaste héritage ! Puis Pancks se figurait que ce qui l’avait engagé à pousser plus loin l’affaire, c’est qu’il y avait dans le caractère calme et paisible de la petite couturière quelque chose d’extraordinaire qui intéressait et piquait sa curiosité ; qu’il avait procédé pas à pas avec des précautions infinies, enlevant les obstacles grain à grain, comme la taupe fait son terrier (cette comparaison est de M. Pancks.) Qu’au commencement de ce travail (et pour rendre plus expressive l’image de la taupe, M. Pancks en disant cela ferma les yeux et fit tomber ses cheveux par-devant, pour aider à la cécité de son rôle), des lueurs subites et des espérances imprévues avaient succédé à une soudaine obscurité, et réciproquement. Qu’il avait fait la connaissance de quelques détenus, afin de pouvoir aller et venir dans la prison en qualité de visiteur ; que les premiers renseignements utiles lui avaient été fournis, bien à leur insu, par M. William Dorrit et par son fils, avec qui il n’avait pas eu de peine à se lier, en causant avec eux de la pluie et du beau temps (« mais toujours taupinant dans mon souterrain, voyez-vous, » remarqua M. Pancks) ; puis il avait obtenu d’eux, sans qu’ils se doutassent de rien, divers petits détails concernant l’histoire de la famille, lesquels, comme il avait déjà fait quelques découvertes de son côté, lui en suggérèrent d’autres. Enfin M. Pancks demeura convaincu qu’il avait découvert l’héritier universel d’une grande fortune, et qu’il ne s’agissait plus que de faire les démarches nécessaires pour amener cette découverte à une maturité légale. Sur ce, après avoir exigé de son propriétaire, M. Rugg, un serment solennel de garder le secret, il l’avait admis dans sa taupinière en qualité d’associé. Ils n’avaient employé d’autre commis que John Chivery, dont ils connaissaient le dévouement chevaleresque, et jusqu’à ce jour (où des autorités infaillibles en matière de banque et de droit avaient déclaré que le succès avait couronné les efforts de M. Pancks) les trois conspirateurs n’auraient pas confié leur secret à âme qui vive.
« Comme ça, monsieur, poursuivit Pancks, si toute l’affaire avait croulé au dernier moment, la veille même du soir où je vous ai montré nos documents dans la cour de la prison, voire le jour même, personne que nous n’aurait été cruellement déçu, personne que nous n’y aurait perdu un sou. »
Clennam qui, pendant ce récit, n’avait pas cessé de donner des poignées de main à Pancks, s’écria, avec une surprise que la façon dont on l’avait préparé à cette grande nouvelle diminuait à peine :
« Mon cher monsieur Pancks, cela a dû vous coûter beaucoup d’argent.
— Mais, pas mal, monsieur, répondit Pancks d’un ton de triomphe, une somme assez ronde, quoique nous ayons visé à l’économie depuis le commencement ; les déboursées indispensables nous ont assez embarrassés.
— Embarrassés ! répéta Clennam ; je le crois sans peine. Mais vous avez vaincu toutes les difficultés de cette affaire avec une adresse merveilleuse ! continua-t-il, donnant au remorqueur une nouvelle poignée de main.
— Je vais vous dire comment j’ai fait, poursuivit Pancks, qui, dans son ravissement, redressa tous les épis de sa chevelure rebelle. D’abord, j’ai dépensé tout ce que je possédais … ce n’était pas grand’chose.
— J’en suis fâché, dit Clennam ; mais peu importe, puisque vous avez réussi… Qu’avez vous fait ensuite ?
— Ensuite, répliqua Panks, j’ai emprunté à mon propriétaire.
— À M. Casby ? dit Clennam. Ah ! le digne brave homme !
— Quel noble vieillard, hein ? continua M. Pancks, avec une série de reniflements… un généreux gaillard !… plein de confiance !… débordant de philanthropie !… d’une bienveillance inouïe ! Je me suis engagé à lui payer un intérêt de vingt pour cent, monsieur. Nous ne faisons pas d’affaires à moins dans notre boutique. »
Arthur se sentit un peu confus d’avoir, dans son enthousiasme, prononcé un éloge prématuré du patriarche.
« J’ai dit à ce digne… archi-chrétien, reprit M. Pancks, qui parut enchanté de cette épithète descriptive, que j’avais un petit projet en main, un projet qui promettait beaucoup, mais qui exigeait une certaine mise de fonds. Je lui ai proposé de me prêter une somme sur billet : c’est ce qu’il a fait, à vingt pour cent, ayant soin, en bon homme d’affaires, d’ajouter les vingt pour cent au billet, afin qu’ils eussent l’air de faire partie du capital. Si l’entreprise avait manqué, je serais resté son factotum pendant sept ans de plus, et il m’aurait diminué mes gages de moitié, tout en m’obligeant à faire le double de besogne… Mais M. Casby est un véritable patriarche, et ce serait un bonheur de le servir à ces conditions-là… ce serait même un bonheur de le servir pour rien. »
Il eût été impossible à Clennam d’affirmer avec certitude que Pancks ne plaisantait pas en parlant ainsi.
« Lorsque l’argent du patriarche fut épuisé, reprit M. Pancks, et il finit par s’épuiser, bien que je l’aie ménagé comme si c’eût été mon sang, j’avais mis M. Rugg dans la confidence. Je proposai alors d’emprunter de l’argent à M. Rugg, (ou à Mlle Rugg, cela revient au même, elle a gagné quelque chose dans une spéculation devant la cour des plaids communs). Il me l’a prêté à dix pour cent ; et il a encore trouvé que c’était un taux bien élevé. Mais, voyez-vous, M. Rugg a des cheveux rouges, monsieur, et il se les fait couper ras. Et puis la forme de son chapeau n’est pas moins élevée que celle de tout le monde. Et les bords n’en sont pas plus larges que ceux de tout le monde, aussi ce n’est pas un patriarche. Et il ne respire pas plus de bienveillance que la première borne venue.
— Mais, vous, dit Clennam, votre récompense pour toute la peine que vous avez eue, doit être assez belle.
— J’ai bon espoir que je n’aurai pas perdu mes peines, monsieur. Je n’ai pas fait de marché d’avance. C’est un prêté pour un rendu, monsieur Clennam. Vous vous rappelez ? Nous voilà quittes. Les déboursés payés, le temps employé pris en considération, et la note de M. Rugg soldée, mille livres sterling seraient une fortune pour moi. Je laisse cela entre vos mains. Je vous autorise, maintenant, à annoncer cette nouvelle à la famille comme vous le jugerez à propos. Mlle Amy Dorrit doit se trouver chez Mme Finching ce matin. Plus tôt ils le sauront, mieux cela vaudra. On ne saurait le leur apprendre trop tôt. »
Cette conversation avait eu lieu dans la chambre à coucher de Clennam qui n’était pas encore levé. Car M. Pancks avait réveillé toute la maison et y avait pénétré de grand matin ; sans jamais s’asseoir, sans jamais se tenir en place deux secondes de suite, il avait raconté tous ces détails (appuyés par une foule de documents), au chevet d’Arthur. Il dit alors qu’il allait relancer M. Rugg, et dans son agitation, le remorqueur paraissait avoir besoin de faire encore quelques petites courses après. Enfin, rassemblant ses papiers, il descendit l’escalier et s’éloigna à grande vitesse, après avoir échangé avec Clennam, une dernière poignée de main.
Arthur, cela va sans dire, résolut de se rendre à l’instant même chez M. Casby. Il mit tant d’empressement à sortir qu’il se trouva au coin de la rue Patriarcale, près d’une heure avant l’arrivée de la petite Dorrit, mais il ne fut pas fâché d’avoir le temps de faire un tour de promenade paisible pour se calmer.
Lorsqu’il revint dans la rue et souleva le brillant marteau de cuivre, la bonne lui dit que la petite couturière y était. On le conduisit en haut, au salon de Flora. La jeune fille ne s’y trouvait pas, il n’y avait que Flora, qui témoigna la plus vive surprise de le voir.
« Bonté divine, Arthur… Doyce et Clennam, veux-je dire ! s’écria cette dame. Qui se serait jamais attendu à une pareille visite ?… excusez mon peignoir… car vraiment je ne songeais guère à vous voir… et un peignoir de cotonnade fanée encore, ce qui est bien pis… mais ma petite amie est en train de me faire… au fait pourquoi éprouverais-je de l’embarras à parler de cela devant vous ? vous savez bien ce que c’est… une jupe, et, comme je devais l’essayer ce matin après déjeuner, je suis restée en robe de matin… j’y ferais moins attention encore si elle était mieux empesée ! »
— C’est à moi à m’excuser, répondit Arthur, d’une visite si matinale et si brusque ; mais vous me pardonnerez, lorsque vous connaîtrez le motif qui m’amène.
— Du temps de ces jours à jamais envolés, Arthur, répliqua Mme Finching ; pardonnez-moi…. Doyce et Clennam serait beaucoup plus convenable, quoique plus froid… mais voilà que je perds le fil de mon sujet, car vous m’avez fait oublier ce que je voulais vous dire. »
Elle lança une tendre œillade à Clennam et reprit :
« Dans ces jours à jamais envolés, allais-je dire, il eût été bien étrange en vérité qu’Arthur Clennam… Mais Doyce et Clennam, c’est bien différent… se crût obligé de faire des excuses, à quelque heure de la journée qu’il se présentât…, mais ces jours sont passés, et le passé ne saurait revenir … excepté, comme le disait ce pauvre M. Finching lorsqu’il était de bonne humeur, les concombres qu’il ne pouvait digérer… »
Flora qui était en train de faire le thé à l’arrivée d’Arthur, termina à la hâte ses préparatifs.
« Papa, reprit-elle tout bas d’un ton plein de mystère, tandis qu’elle abaissait le couvercle de la théière dans laquelle elle venait de verser de l’eau bouillante, est occupé à manger son œuf frais dont il brise la coque absolument comme un pivert, dans la salle à manger d’en bas, tout en lisant le bulletin de la Bourse, et il ne saura pas que vous êtes ici… Quant à notre jeune amie vous savez qu’on peut se fier à elle, quand elle redescendra après avoir découpé son corsage sur la grande table d’en haut. »
Alors Arthur lui dit, aussi brièvement que possible, que c’était leur petite amie qu’il venait voir, puis il confia à Flora ce qu’il avait à dire à leur petite amie. À cette nouvelle renversante, Flora se joignit les mains et se mit à trembler, versant des larmes de sympathie et de joie, comme une bonne fille qu’elle était.
« Au nom du ciel laissez-moi m’esquiver d’abord, dit-elle, se bouchant les oreilles, et se dirigeant vers la porte, sans quoi je vais me trouver mal ou crier à mettre tout le monde aux cent coups, et la chère petite qui ce matin encore a l’air si gentil, si propre, si bon et pourtant si pauvre, et la voilà qui hérite d’une grande fortune… car, c’est bien vrai, n’est-ce pas ?… et elle le mérite bien ! et puis-je annoncer la nouvelle à la tante de M. Finching, Arthur, et non pas Doyce et Clennam, pour cette fois seulement ? cependant, si vous y voyez le moindre inconvénient, je m’en garderai bien ! »
Arthur accorda cette permission par un signe de tête, attendu que Flora continuait à se boucher les oreilles. Flora le remercia de même et s’empressa de quitter la chambre.
On entendait déjà dans l’escalier le pas de la petite Dorrit, et l’instant d’après elle ouvrit la porte. Arthur eut beau chercher à composer sa physionomie, il ne put donner à ses traits une expression assez ordinaire pour que la jeune fille ne laissât pas tomber son ouvrage en s’écriant :
« Monsieur Clennam ! Qu’est-ce qu’il y a donc ?
— Rien, rien. C’est-à-dire rien de mal. Je suis venu vous apporter une nouvelle, mais c’est une bonne nouvelle.
— Une bonne nouvelle ?
— On ne peut plus heureuse ! »
Ils se tenaient près de la croisée et les yeux rayonnants de la jeune fille étaient fixés sur lui. Il passa un bras autour de sa taille, voyant qu’elle était sur le point de perdre connaissance. Elle posa la main sur ce bras, en partie pour s’y appuyer, et en partie pour maintenir leurs positions relatives, afin qu’aucun changement d’attitude de l’un ou de l’autre ne vînt déranger le regard profond qu’elle fixait sur son compagnon. Ses lèvres remuèrent comme pour répéter : « on ne peut plus heureuse ? » Arthur redit tout haut ces paroles :
« Chère petite Dorrit !… votre père… »
Son pâle visage glacé se ranima un peu à ce mot, et fut traversé par quelques faibles lueurs d’expression, mais d’expression douloureuse. Sa respiration était faible et rapide. Son cœur battait très-vite. Clennam aurait resserré son étreinte, mais il vit que le regard de sa compagne le suppliait de la laisser comme elle était.
« Votre père peut être libre avant la fin de cette semaine. Il n’en sait rien encore ; il nous faudra partir tantôt d’ici pour le lui apprendre. Votre père sera libre dans quelques jours… dans quelques heures. Rappelez-vous qu’il faut que nous partions d’ici pour le lui apprendre. »
Ces dernières paroles rappelèrent la petite Dorrit à elle. Ses yeux se fermèrent, mais se rouvrirent aussitôt.
« Ce n’est pas tout… ce n’est pas tout, ma chère petite Dorrit… Faut-il vous dire le reste ? »
Les lèvres de la jeune fille formèrent un oui qu’on entendit à peine.
« Votre père ne sera pas pauvre en devenant libre. Il ne manquera de rien… Faut-il vous en dire davantage ? Rappelez-vous qu’il ne sait rien encore… qu’il nous faudra partir d’ici pour le lui apprendre… »
Elle sembla demander un peu de temps. Il continua à la retenir dans ses bras, et après un moment de silence, il se pencha pour écouter ce qu’elle murmurait.
« M’avez-vous prié de continuer ?
— Oui.
— Votre père sera riche. Il est riche déjà. Il va hériter d’une grosse somme. Vous êtes tous très-riches… Je rends grâces au ciel qui récompense ainsi la plus courageuse, la meilleure des filles. »
Tandis qu’il l’embrassait, elle appuya la tête sur l’épaule et leva le bras vers le col d’Arthur en murmurant « Père ! père ! père !… » puis elle perdit connaissance.
Sur ce, Flora revint lui prodiguer des soins, et voltigeant autour du canapé, entremêlant les bons offices et les phrases incohérentes dans une confusion si vertigineuse qu’il était impossible de deviner si elle pressait la prison de la Maréchaussée d’avaler une cuillerée de dividendes arriérés, qui devaient lui faire beaucoup de bien ; ou si elle félicitait le père de la petite Dorrit d’avoir hérité de cent mille flacons, ou si elle expliquait à la petite Dorrit qu’elle venait de verser soixante-quinze mille gouttes d’eau de lavande sur cinquante mille livres de sucre, et qu’elle suppliait la jeune malade de prendre ce doux stimulant ; ou si elle baignait les tempes de Doyce et Clennam avec du vinaigre, et donnait un peu plus d’air à feu M. Finching.
Un autre courant de confusion vint bientôt offrir son tribut à la rivière principale, à travers la porte entr’ouverte d’une chambre à coucher voisine, où la tante de M. Finching, à en juger d’après l’intonation de sa voix, attendait encore son déjeuner dans une position horizontale, du fond de sa retraite, cette dame inexorable adressait à ses voisins divers sarcasmes laconiques, dès qu’un intervalle de silence lui permettait de se faire entendre, tels que : « Je parie qu’il n’y est pour rien !… Il a beau se faire honneur de cette découverte, elle n’est pas de lui !… Demandez-lui un peu s’il leur aurait jamais donné un sou de son propre argent !… » et autres phrases destinées à enlever à Clennam l’honneur de la découverte, et à assouvir la haine invétérée que la tante de M. Finching avait vouée à cet inoffensif gentleman.
Mais le désir qu’éprouvait la petite Dorrit de rejoindre son père, afin de lui communiquer la joyeuse nouvelle, et de ne pas le laisser un instant de plus dans sa prison, ignorant le bonheur qui lui arrivait, la ranima plus vite que n’aurait pu le faire tous les soins ou tous les médecins du monde…
« Menez-moi auprès de mon cher père ! Je vous en prie, venez lui apprendre cette bonne nouvelle, » furent les premières paroles qu’elle prononça.
Son père ! son père ! Elle ne parlait que de lui, elle ne songeait qu’à lui. Lorsqu’elle s’agenouilla et leva les mains pour rendre grâces au ciel, c’est par amour pour son père qu’elle le remerciait.
Le bon cœur de Flora ne put résister à ce spectacle, et elle versa, au milieu des tasses et des soucoupes, un torrent de larmes et de paroles.
« Je vous assure, dit-elle en sanglotant, que je n’ai jamais eu le cœur aussi déchiré depuis le jour où mon papa et votre maman… pas Doyce et Clennam, pour cette fois seulement… mais donnez donc à la chère petite une tasse de thé, et faites-lui en prendre un peu… Arthur, je vous en prie … pas même durant la dernière maladie de M. Finching ; mais celle-là était d’un autre genre, car la goutte n’est pas une indisposition d’enfant, bien qu’elle soit quelque chose de très-pénible pour tout le monde… et M. Finching souffrait le martyre avec sa jambe sur un pliant ; et le commerce du vin, par lui-même est assez inflammatoire, attendu que ceux qui en vendent en boivent tous plus ou moins, comme de raison : ne dirait-on pas un rêve… rien du tout ce matin, et maintenant des mines d’or… mais il faut bien prendre quelque chose, ma chérie, autrement vous n’aurez jamais la force de lui raconter tout… que par petites cuillerées… ne vaudrait-il même pas beaucoup mieux essayer de l’ordonnance de mon médecin… car bien que l’odeur de l’alcool ne soit rien moins qu’agréable, je me force à prendre cette médecine et je m’en trouve bien… Vous aimez mieux n’y pas goûter… moi aussi j’aimerais mieux n’y pas goûter, mais néanmoins c’est un devoir que je remplis envers moi-même… Tout le monde vous félicitera, les uns sincèrement, les autres avec envie, beaucoup du fond du cœur, mais personne plus cordialement que moi (quoique je sache bien que j’ai le défaut de bavarder comme une pie), ainsi que vous le dira Arthur… non pas Doyce et Clennam pour cette fois seulement… Adieu donc, ma chérie, Dieu vous bénisse ! et puissiez-vous être heureuse, et pardonnez-moi cette liberté ; je fais ici le serment que nulle autre couturière ne terminera cette robe, qui restera telle qu’elle est en souvenir de vous, et que j’appellerai la petite Dorrit … bien que ce soit là un nom étrange que je n’ai jamais pu comprendre, et qui, maintenant, restera toujours un mystère pour moi !… »
Ainsi parla la veuve de M. Finching, en faisant ses adieux à sa protégée. La petite Dorrit la remercia et l’embrassa à plusieurs reprises, puis elle sortit de la maison avec Clennam pour monter en voiture et se rendre à la prison de la Maréchaussée.
Ce fut un voyage presque fantastique pour la jeune couturière que ce voyage à travers ces rues misérables, au-dessus desquelles elle se sentait enlevée comme dans une atmosphère de richesse et de grandeur. Lorsque Arthur lui eut dit que bientôt elle voyagerait dans sa propre voiture à travers des scènes bien différentes, oubliant toutes ces épreuves domestiques, la petite Dorrit parut tout effrayée. Mais lorsque Clennam, au lieu de lui parler d’elle-même, lui parla de son père, et lui dit que le Doyen aurait des équipages et que ce serait un grand personnage, des larmes d’une joie et d’un orgueil innocent inondèrent le visage d’Amy. Arthur voyant que tout le bonheur qu’elle pouvait rêver, c’était pour en enrichir son père, ne lui parla plus que du vieillard ; et c’est ainsi qu’ils s’en furent à travers les misérables rues qui avoisinaient la prison, porter la grande nouvelle au Père des détenus.
Lorsque M. Chivery, qui était de garde, les laissa entrer dans la loge, il lut dans l’expression de leurs traits quelque chose qui lui causa une vive surprise. Il resta à les regarder, tandis qu’ils se hâtaient de pénétrer dans la cour, comme s’il se fût aperçu que les deux visiteurs avaient chacun un revenant à leurs trousses. Deux ou trois détenus se retournèrent pour les regarder passer, et ne tardèrent pas à rejoindre M. Chivery pour former sur les marches du greffe un petit groupe qui s’entretint à vois basse, en faisant bientôt circuler le bruit que le Doyen allait enfin reconquérir sa liberté. En moins de cinq minutes cette nouvelle avait pénétré dans la chambre la plus reculée de la prison.
La petite Dorrit ouvrit la porte sans frapper et entra avec Arthur. M. Dorrit, vêtu de sa vieille robe de chambre grise et de sa vieille calotte de velours noir, lisait à la croisée son journal. Il avait son binocle à la main et venait de tourner la tête du côté de la porte, surpris sans doute d’entendre dans l’escalier le pas de sa fille qui ne devait rentrer que dans la soirée ; surpris aussi de la voir revenir en compagnie d’Arthur Clennam. Comme ils entraient, le vieillard fut frappé de l’air étrange qui avait déjà attiré l’attention de M. Chivery et de quelques-uns des détenus. Sans se lever ni parler, il posa son journal et ses lunettes sur la table, puis regarda sa fille, la bouche entr’ouverte ; on voyait trembler ses lèvres. Lorsque Arthur lui tendit la main, il la toucha, mais d’un air moins cérémonieux que d’habitude ; puis il se tourna vers Amy, qui venait de s’asseoir à côté de lui les deux mains sur son épaule et il la regarda avec attention.
« Père ! on m’a rendue si heureuse ce matin !
— On t’a rendue heureuse, ma chère ?
— Oui, père… M. Clennam m’a apporté une si bonne, une si surprenante nouvelle en ce qui vous concerne ! S’il ne m’avait pas, avec sa bonté et sa douceur habituelles, préparée à l’entendre, père… préparée à l’entendre, cher père… je crois que je me serais trouvée mal. »
Elle était très-agitée ; les larmes coulaient le long de ses joues. Le vieillard porta tout à coup la main à son cœur, et regarda Clennam.
« Calmez-vous, monsieur, dit ce dernier, et donnez-vous le temps de réfléchir. Songez aux plus brillants et aux plus heureux accidents de cette vie. Nous avons tous entendu parler de joyeuses surprises. Il peut en arriver encore, monsieur. Elles sont rares, mais il en arrive encore.
— Monsieur Clennam ? Que voulez-vous dire ?… Il en arrive encore ?… Il pourrait y en avoir pour… Il se frappa la poitrine au lieu d’ajouter : moi ?
— Oui, répondit Clennam.
— Quelle surprise, continua le vieillard, la main gauche sur le cœur, et s’arrêtent au milieu de sa phrase pour mettre ses lunettes exactement d’aplomb sur la table ; quelle surprise le sort peut-il me réserver, à moi ?
— Permettez-moi de répondre à votre question en vous en adressant une autre. Dites-moi, monsieur Dorrit, quelle est la surprise la plus inattendue et la plus agréable que vous puissiez espérer ? Ne craignez pas de former un vœu. »
Le Doyen regarda Clennam en face, et, en le regardant, il avait l’air d’un vieillard bien cassé. Le soleil brillait sur le mur au delà de la croisée, et sur les pointes de fer qui en garnissaient le sommet. Il leva lentement la main qui venait de comprimer les battements de son cœur et désigna le mur.
« Il n’existe plus, dit Clennam. Il est tombé ! »
Le vieillard conserva quelque temps la même attitude, les yeux toujours fixés sur le visage d’Arthur.
« Et à la place de ces murs, continua Clennam d’une voix lente et distincte, voyez renaître les moyens de jouir sans restriction de la liberté dont vous avez été si longtemps privé. Monsieur Dorrit, il n’existe plus le moindre doute que d’ici à quelques jours vous soyez libre et riche. Je vous félicite de tout mon cœur de ce changement de fortune, et de l’heureux avenir dans lequel vous pourrez bientôt transporter le trésor que vous avez possédé durant votre séjour ici… la meilleure de toutes les richesses que le ciel ait pu vous accorder … ce trésor que vous avez là en ce moment, tout près de vous. »
À ces mots, il serra la main du vieillard ; et la petite Dorrit, le visage appuyé contre celui de son père, le serrant dans ses bras à l’heure de la prospérité, comme durant de longues années d’adversité elle l’avait entouré de son amour dévoué et sincère, laissa éclater sa reconnaissance, son espoir, sa joie, son extase désintéressés.
« Je le verrai comme je ne l’avais pas encore vu. Je le verrai sans ce nuage qui s’élève devant lui. Je le verrai tel que ma pauvre mère l’a vu il y a longtemps. Ô mon cher, cher père… Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! »
Il s’abandonna aux baisers et aux caresses de sa fille, mais il ne les lui rendit pas, se contentant de passer un bras autour de sa taille. Il ne prononça pas un mot. Son regard fixe allait de l’un à l’autre, et il commença à trembler comme s’il grelottait. Arthur dit à la petite Dorrit qu’il allait au café chercher une bouteille de vin, et s’y rendit en toute hâte. Tandis que le garçon descendait à la cave, un rassemblement de détenus très-animés lui demanda ce qu’il y avait ; il leur annonça en peu de mots que M. Dorrit avait hérité d’une grande fortune.
Ayant rapporté le vin lui-même, il vit que la petite Dorrit avait fait asseoir le Doyen dans son fauteuil et lui avait ôté sa cravate et dégagé le col. Ils remplirent un grand verre de vin et l’approchèrent des lèvres du vieillard. Lorsqu’il eut bu une ou deux gorgées, il prit le verre dans sa main et le vida. Puis il se rejeta au fond de son fauteuil et se mit à pleurer, le visage caché dans son mouchoir.
Au bout de quelque temps, Clennam pensa qu’il ferait bien de distraire le Doyen du premier saisissement de cette surprise en lui racontant les détails de l’affaire. Il les lui expliqua donc le mieux qu’il put, sans se presser et d’un ton calme, s’appuyant sur la nature des services rendus par Pancks.
« Il sera … ah !… il sera noblement récompensé, monsieur, s’écria le Père des détenus, se levant brusquement et se promenant d’un pas agité. Soyez convaincu, monsieur Clennam, que tous ceux qui se sont occupés de cette affaire seront noblement récompensés. Je ne veux laisser à personne, monsieur, le droit de dire que j’aie méconnu ce que je lui dois. J’aurai un plaisir tout particulier à rembourser les… hem !… les avances que vous avez bien voulu me faire, monsieur. Je désire savoir, à votre convenance, ce que vous doit mon fils. »
Il n’avait aucun motif pour se promener dans la chambre, et cependant il ne pouvait tenir en place.
« Personne, continua-t-il, ne sera oublié. Je ne laisserai pas ici un sou de dettes. Tous ceux qui ont… hem !… qui se sont bien conduits envers moi et envers ma famille seront récompensés. Chivery sera récompensé. Le jeune John sera récompensé. J’ai le désir et l’intention, monsieur Clennam, d’agir avec la plus grande munificence.
— Voulez-vous bien me permettre, monsieur Dorrit, dit Arthur, de pourvoir aux éventualités les plus pressées ? J’ai cru devoir apporter une certaine somme à cet effet.
— Merci, monsieur, merci. J’accepte bien volontiers en ce moment un service que ma conscience m’aurait empêché de vous demander il y a une heure. Je vous suis obligé de ce prêt provisoire, mais opportun, bien opportun (sa main se referma sur l’argent qu’il continua à tenir durant sa promenade). Vous serez assez bon, monsieur, pour ajouter cette somme aux avances précédentes dont je parlais tout à l’heure, en ayant soin, s’il vous plaît, de ne pas oublier non plus les avances faites à mon fils… Une simple déclaration verbale du montant me… hem !… me suffira, monsieur. »
À ce moment son regard tomba sur sa fille, et il s’arrêta pour l’embrasser et lui caresser les cheveux.
« Il faudra vous procurer une modiste, ma chérie, afin d’opérer un changement rapide et complet dans votre toilette, qui est extrêmement… simple. Il faudra aussi s’occuper de Maggy, dont la mise, en ce moment, est tout au plus… hem… tout au plus respectable. Et votre sœur, Amy, et votre frère ; et mon frère à moi, votre oncle… pauvre Amy, j’espère que cette nouvelle le tirera de sa torpeur… Il faut les envoyer chercher. Il sera nécessaire d’user de ménagements en leur apprenant notre nouvelle position, mais il n’y a pas une minute à perdre. Nous leur devons et nous nous devons à nous-mêmes, à partir de ce moment, de ne pas souffrir qu’ils… hem !… qu’ils fassent quoi que ce soit ! »
C’est la première fois qu’il laissait entrevoir qu’il savait que sa famille était obligée de travailler pour vivre.
Il continuait à se promener dans la chambre, serrant toujours sa bourse dans sa main nerveuse, lorsque de grands hourrah ! retentirent dans la cour, au-dessous de la croisée.
« La nouvelle s’est déjà répandue, dit Clennam regardant par la fenêtre. Voulez-vous vous montrer à eux, monsieur Dorrit ? Leur joie me paraît sincère et il est évident qu’ils désirent vous voir.
— Je… hem !… j’avoue, ma chère Amy, que j’aurais désiré, répliqua le Doyen se promenant avec une agitation plus fiévreuse qu’auparavant, qu’ils m’eussent laissé le temps de faire un peu de toilette et d’acheter… hem !… une montre et une chaîne. Mais puisqu’il faut me présenter tel que je suis, eh bien ! je ne reculerai pas. Boutonnez le col de ma chemise, ma chère. Monsieur Clennam, seriez-vous assez bon… hem ! pour me passer une cravate bleue que vous trouverez dans ce tiroir, tout près de vous ?… Boutonne mon habit sur la poitrine, ma chérie. Elle paraît plus… hem !… plus large, quand elle est boutonnée. »
D’une main tremblante, il arrangea ses cheveux gris ; puis, prenant Clennam et sa fille pour soutiens, il apparut à la fenêtre flanqué de ces deux aides de camp. Les détenus firent entendre une acclamation très-cordiale, et il leur envoya force baisers avec un geste protecteur et plein d’urbanité. Lorsqu’il se retira de la croisée, il s’écria : « Pauvres diables ! » d’un ton de compassion pour leur condition misérable.
La petite Dorrit était très-désireuse qu’il se reposât un peu afin de calmer son agitation. Lorsque Arthur dit à la jeune fille qu’il allait prévenir Pancks qu’il pouvait se présenter dès que cela lui conviendrait, afin de procéder aux dernières formalités, elle le pria à voix basse de ne pas la quitter que son père ne fût plus calme et n’eût consenti à se reposer, la petite Dorrit n’eut pas besoin de répéter cette prière. Elle arrangea le lit du vieillard et l’engagea à prendre un peu de repos. Pendant une demi-heure au moins il ne voulut rien faire que poursuivre sa promenade, se livrant à un calcul de probabilités pour savoir si le directeur de la prison permettrait ou non aux détenus de se mettre aux croisées de sa résidence officielle (elles donnaient sur la rue), afin de voir partir en équipage leur Doyen et sa famille. « Ce serait là, dit-il, un spectacle qu’ils n’oublieraient pas de longtemps. » Mais peu à peu il commença à se lasser, et il s’étendit enfin sur son lit.
La fidèle petite Dorrit s’assit au chevet de son père, l’éventant avec un journal et lui rafraîchissant le front. Il paraissait déjà assoupi (toujours son argent à la main), lorsqu’il se redressa tout à coup :
« Monsieur Clennam, je vous demande pardon, ne m’avez-vous pas donné à entendre, mon cher monsieur, que je pourrais… hem !… traverser à l’instant même le greffe pour… hem !… aller me promener ?
— Je ne crois pas, monsieur Dorrit, répondit Clennam à contrecœur. Il reste certaines formalités à remplir ; et, quoique votre séjour ici ne soit plus qu’une simple formalité, je crains qu’il ne faille s’y soumettre quelques temps encore. »
En entendant cette réponse, le vieillard se remit à pleurer. « Mais ce n’est plus qu’une affaire de quelques heures, remarqua Clennam d’un ton de gaieté consolante.
— Quelques heures, monsieur ! répliqua le vieillard avec une soudaine colère. Vous en parlez bien à votre aise, monsieur ! Savez-vous combien dure une heure pour un homme qui étouffe faute d’air ? »
Ce fut sa dernière démonstration pour le moment ; car après avoir versé encore quelques larmes et s’être plaint de ne pouvoir respirer dans la prison, il s’endormit peu à peu. Clennam trouva amplement de quoi occuper sa pensée dans cette paisible chambre où il observait le vieillard endormi et la jeune fille veillant à son chevet.
La petite Dorrit avait aussi réfléchi de son côté. Après avoir écarté les cheveux gris de son père et posé ses lèvres sur son front, elle se tourna vers Arthur. Celui-ci s’étant rapproché, elle poursuivit à voix basse le sujet de ses réflexions.
« Monsieur Clennam, est-ce qu’il payera toutes ses dettes avant de sortir d’ici ?
— Oui, assurément, toutes.
— Même celles pour lesquelles il est resté emprisonné toute sa vie et plus encore ?