La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

— Assurément. »

Il y avait dans le regard de la petite Dorrit quelque chose qui annonçait un peu de doute et de défiance ; on voyait qu’elle n’était qu’à demi-satisfaite. Arthur, étonné, lui demanda :

« Vous n’êtes pas fâchée qu’il paye ses dettes ?

— Et vous ?

— Moi ? mais j’en suis enchanté.

— Alors je sais que je ne dois pas en être fâchée.

— Pourquoi le seriez-vous ?

— Il me semble bien dur qu’après avoir perdu tant d’années, qu’après avoir tant souffert, il soit obligé à la fin de payer aussi ses dettes. Il me semble dur de payer d’abord de sa personne, puis de payer encore de sa bourse.

— Ma chère enfant…

— Oui, je sais que j’ai tort, interrompit timidement la petite Dorrit ; ne me jugez pas trop sévèrement pour cela ; c’est une idée qui a grandi avec moi dans la prison. »

La prison, qui gâte tant de choses, n’avait pas réussi à démoraliser plus que cela l’esprit de la petite Dorrit. Cette erreur, engendrée par la compassion que lui inspirait le pauvre détenu, son père, était la première tache que l’atmosphère de la prison eût faite à l’âme pure et innocente de la petite Dorrit : ce fut la première tache que Clennam découvrit en elle, et ce fut aussi la dernière.

Il le pensa, mais il s’abstint de dire une parole de plus à ce sujet. À ses yeux, cette petite tache faisait seulement ressortir la pureté et la bonté de la jeune fille, et les rendait plus éclatantes encore.

Épuisée par ses propres émotions, cédant aussi au pouvoir assoupissant du silence qui régnait dans la chambre, elle cessa peu à peu d’éventer le vieillard et laissa retomber sa tête sur l’oreiller, à côté de celle de son père. Clennam se leva doucement, ouvrit la porte et la referma sans bruit, et quitta la prison, emportant la calme influence de cette scène au milieu des rues turbulentes.

CHAPITRE XXXVI. La prison de la Maréchaussée devient orpheline.

Voici enfin le jour où M. Dorrit et sa famille doivent quitter la prison et dire un éternel adieu à ces cours dont leurs pieds ont usé les pavés.

Quoique l’intervalle eût été fort court, il avait semblé bien long à l’ex-Doyen, qui s’était plaint vivement à M. Rugg de ce délai. Il s’était montré fort hautain envers M. Rugg et avait même menacé d’employer un autre homme d’affaires. Il avait prié M. Rugg d’oublier l’endroit où il le trouvait et de ne pas se permettre de le traiter en prisonnier, mais de faire son devoir, monsieur, et de le faire avec promptitude. Il avait dit à M. Rugg qu’il connaissait de longue date les avocats et les agents d’affaires, et qu’il n’était pas homme à s’en laisser imposer. Celui-ci ayant humblement prié M. Dorrit de remarquer qu’il allait aussi vite que possible, Mlle Fanny l’avait relevé d’importance, demandant s’il pouvait faire moins, lorsqu’on lui avait répété vingt fois qu’on ne regardait pas à la dépense, et déclarant qu’elle le soupçonnait fort d’oublier à qui il parlait.

M. Dorrit ne se montra pas moins sévère envers le directeur de la prison, qui était là depuis bien des années déjà, sans que le vieux détenu eût jamais eu avec lui le moindre différend. Ce fonctionnaire, en présentant à M. Dorrit ses félicitations personnelles, lui avait offert, par la même occasion, la libre disposition de deux chambres de son logis particulier jusqu’au jour où il quitterait la prison. M. Dorrit l’avait remercié en disant qu’il y réfléchirait ; mais le directeur n’avait pas eu plus tôt le dos tourné, qu’il s’était assis et lui avait adressé un billet sarcastique, où il remarquait que c’était la première fois qu’il avait eu l’honneur de recevoir les félicitations du directeur (rien de plus vrai, au fond ; mais il est vrai aussi que jusqu’alors personne n’avait eu aucun motif pour le féliciter), et qu’en son propre nom et au nom de sa famille, il croyait devoir répudier l’offre du directeur, tout en le priant d’agréer les remerciements que méritait une politesse aussi désintéressée, aussi pure de toute arrière-pensée mondaine.

Frédéric semblait s’intéresser si peu à ce changement de fortune qu’on aurait pu croire qu’il ne le comprenait pas. Cela n’empêcha pas M. Dorrit de faire mesurer son frère par les lingers, tailleurs, chapeliers, bottiers et autres fournisseurs qu’il avait convoqués pour son propre compte, et de commander qu’on livrât aux flammes l’ancienne défroque du musicien, dût-on la lui enlever de force. Quant à Mlle Fanny et à M. Tip, il n’était besoin d’aucune violence pour les engager à devenir des personnages fashionables et élégants. Tous les trois habitaient provisoirement le meilleur hôtel du voisinage… et le meilleur, disait Mlle Fanny, ne valait pas grand’chose. En outre, M. Tip loua un cheval, un groom et un cabriolet, équipage d’assez bon goût, qui stationnait pendant deux ou trois heures consécutives dans la grande rue, aux abords de la prison. On y voyait presque aussi fréquemment une petite remise à deux chevaux, dont Fanny ne descendait jamais, et où elle ne remontait jamais sans agacer les filles du directeur de la prison par le spectacle de ses chapeaux d’un prix inabordable pour elles.

On expédia une masse d’affaires durant cette courte période. Entre autres choses, MM. Peddle et Pool, avoués, de Monument Yard, furent chargés par leur client Édouard Dorrit, Esquire, d’adresser à M. Arthur Clennam une lettre renfermant un mandat de vingt-quatre livres sterling, neuf shillings et huit pences, formant le capital et l’intérêt (à 5 pour 100) de la somme que leur client croyait devoir à M. Clennam. En faisant cette communication et cette remise, MM. Peddle et Pool furent aussi chargés par leur client de rappeler à M. Clennam qu’on n’avait pas prié M. Clennam d’avancer la somme qui lui était remboursée, et qu’on aurait refusé ladite avance si elle avait été offerte directement. Après quoi MM. Peddle et Pool demandèrent un reçu sur papier timbré en bonne et due forme, et se dirent les très-humbles serviteurs de M. Clennam. M. Dorrit lui-même eut aussi beaucoup d’affaires à régler, entre les murs mêmes de cette prison qui allait devenir orpheline, par suite d’un grand nombre de pétitions que lui adressèrent ses enfants pour solliciter diverses petites sommes. Il répondait à ces demandes avec une libéralité extrême, mais avec beaucoup de cérémonie ; commençant par adresser au pétitionnaire une lettre d’audience pour lui indiquer l’heure à laquelle il pouvait se présenter, le recevant au milieu d’une masse de documents, et accompagnant son cadeau (car il ne manquait jamais de dire : « C’est un cadeau et non un prêt ») d’une foule de bons conseils. Il terminait presque toujours en disant qu’il espérait que les détenus n’oublieraient pas leur ex-Doyen, qui leur avait prouvé qu’on pouvait se respecter et se faire respecter, même dans une prison.

Les détenus ne montrèrent pas du tout de basse envie. Outre qu’ils avaient un respect personnel et traditionnel pour leur Doyen, l’événement en lui-même faisait honneur à la communauté en attirant sur eux l’attention des journaux. Peut-être beaucoup de ces pauvres diables (la plupart sans s’en douter) se consolaient-ils par la conviction intime que ce bonheur aurait tout aussi bien pu arriver à chacun d’eux, et que rien ne prouvait qu’il ne leur arriverait pas un jour ou l’autre. Enfin, ils prirent très-bien la chose. Quelques-uns s’attristèrent en songeant qu’ils allaient rester là et y rester avec leur misère ; mais les plus attristés même ne se montrèrent pas jaloux du bonheur de la famille Dorrit. Ce bonheur eût peut-être excité plus d’envie dans une sphère plus fashionable. Il est même assez probable que des gens de fortune médiocre eussent fait preuve de moins de magnanimité que ces détenus vivant au jour le jour et n’ayant d’autre banquier que le prêteur sur gages du coin.

Une assemblée générale des détenus vota au Doyen une adresse de félicitations qu’on lui présenta sous verre, ornée d’un beau cadre ; malgré cela, ce document ne figura pas dans la galerie Dorrit ni dans les archives de la famille. M. Dorrit, néanmoins, rédigea une réponse des plus aimables, où il déclarait, avec une solennité toute royale, qu’il était bien convaincu de la sincérité de leur attachement, les exhortant, en termes généraux, à suivre son exemple… Recommandation dont ils ne demandaient pas mieux que de profiter, surtout en ce qui concernait l’héritage d’une grande fortune. Le Doyen saisit cette occasion pour inviter la communauté à un festin d’adieu qui devait être servi dans la cour, en leur signifiant qu’il voulait avoir l’honneur de boire le coup de l’étrier à la santé et à la prospérité de tous ceux qu’il laissait derrière lui.

Il ne prit point part en personne à ce repas public, parce que le banquet avait lieu à deux heures de l’après-midi, tandis qu’il se faisait apporter maintenant son dîner de l’hôtel à six heures. Mais son fils eut la bonté de présider à la table principale, où il se montra fort affable. Le Doyen se contenta de circuler parmi les convives, daignant reconnaître çà et là certains individus, s’assurant que les mets étaient bien de la qualité requise, et qu’on n’avait rien oublié du menu. En somme, il avait l’air d’un puissant baron du bon vieux temps dans un accès de belle humeur. Vers la fin du repas, il but en l’honneur de ses hôtes un verre de madère sec, leur disant qu’il espérait que ses invités avaient trouvé le repas à leur goût, et, qui plus est, qu’ils passeraient agréablement par souvenir le reste de la soirée ; il ajouta même qu’il leur souhaitait bonheur et bienvenue. Alors on but à sa santé au milieu des acclamations ; et le vieillard, après tout, au lieu de continuer à ressembler à un haut et puissant baron, eut l’air d’un simple serf qui sentait battre un cœur dans sa poitrine, car il se laissa émouvoir au point de verser des larmes devant tout le monde. Après ce grand succès (qu’il regardait comme une défaite), il proposa la santé de M. Chivery et de ses dignes collègues, à chacun desquels il avait, au préalable, présenté un billet de dix livres sterling et dont aucun ne manquait à l’appel. M. Chivery, chargé de répondre à ce toast s’exprima en ces termes : « Quand vous vous engagez à tenir quelqu’un sous clef, ne lui ouvrez pas la porte ; mais n’oubliez jamais que votre prisonnier, comme le nègre de la romance, tout enchaîné qu’il est, n’en est pas moins votre semblable et votre frère. » La liste de toasts étant épuisée, M. Dorrit poussa la condescendance jusqu’à faire, pour la forme, un partie de quilles avec le détenu le plus ancien après lui ; puis il laissa les orphelins se divertir à leur guise.

Mais tout cela n’était encore que l’aurore du départ. Voici venir ce grand jour où M. Dorrit et sa famille doivent quitter la prison, et dire un éternel adieu à ces cours dont leurs pieds ont usé les pavés !

Midi était l’heure fixée pour le grand événement. À mesure que l’heure approchait, tous les détenus, tous les guichetiers accoururent, pas un n’était absent. Ces derniers fonctionnaires avaient revêtu leur habit des dimanches et la plupart des prisonniers s’étaient faits aussi pimpants que leurs ressources le leur permettaient. On alla jusqu’à arborer un ou deux drapeaux, et les enfants portaient à la boutonnière de petits bouts de rubans. Quant à M. Dorrit, il conserva, à ce moment critique, une dignité sérieuse mais affable. Son attention était surtout absorbée par son frère, dont le maintien lui causait un peu d’inquiétude

« Mon cher Frédéric, dit-il, si tu pouvais bien me donner le bras, nous traverserons ainsi les rangs de nos amis. Je crois qu’il est convenable que nous partions bras dessus bras dessous, mon cher Frédéric.

— Ah ! répondit Frédéric… oui, oui, oui, oui.

— Et si tu pouvais, mon cher Frédéric… si tu pouvais, sans trop te contraindre, répandre un peu de — pardonne ma franchise, Frédéric, — un peu de distinction dans ta démarche.

— William, William, répliqua l’autre, hochant la tête, ces choses-là te regardent. Quant à moi, je ne sais plus. J’ai oublié tout cela, j’ai tout oublié.

— Mais, mon bon, riposta William, c’est justement pour cela qu’il faut chercher à sortir de ta torpeur habituelle. Il faut tâcher de te rappeler ce que tu as oublié, mon cher Frédéric. Ta position…

— Hein ? fit Frédéric.

— Ta position, mon cher Frédéric.

— Ma position ? Il se regarda d’abord lui-même, puis dirigea les yeux sur son frère, et, poussant un profond soupir, s’écria : « Ah oui, c’est juste ! Oui, oui, oui !

— Ta nouvelle position, mon cher Frédéric, n’est pas à dédaigner. La position de mon frère n’est nullement à dédaigner. Et je sais que tu as le cœur trop bien placé pour ne pas chercher à t’en rendre digne, mon cher Frédéric, au lieu de la déshonorer.

— William, répondit l’autre d’une voix affaiblie et avec un soupir, je ferai tout ce que tu voudras, mon frère, mais ne me demande pas l’impossible. Sois seulement assez bon pour te rappeler combien mes moyens sont limités. Que désires-tu que je fasse aujourd’hui, frère ? Dis-moi seulement ce que tu désires de moi.

— Rien, mon cher ami, rien. Il est inutile de tracasser un cœur comme le tien pour si peu de chose.

— Tracasse-le tant que tu voudras, William ; je ne demande pas mieux que de faire quelque chose pour t’obliger. »

William passa la main sur ses yeux et murmura avec une auguste satisfaction :

« Dieu te bénisse, mon pauvre cher Frédéric ! »

Puis il reprit plus haut :

« Eh bien, mon ami, si tu veux seulement essayer, tandis que nous sortons d’ici, d’avoir l’air de comprendre que ce jour est un grand jour pour toi… que tu y penses un peu…

— Et que me conseilles-tu d’en penser ? interrompit le frère d’un ton de soumission.

— Mon cher Frédéric, que veux-tu que je réponde à cela ? Je puis seulement te dire ce que je pense moi-même en quittant ces braves gens.

— C’est cela ! s’écria William. Cela m’aidera.

— Je me demande, mon cher Frédéric, avec un mélange d’émotions diverses où prédomine une douce pitié, je me demande ce qu’ils vont devenir sans moi ?

— Bien, répondit le frère. Oui, oui, oui. Je me demanderai cela en nous éloignant. Que vont-ils devenir sans mon frère ! Pauvres prisonniers ! Que vont-ils devenir sans lui ! »

Sur le coup de midi, on annonça que la voiture de M. Dorrit stationnait dans la première cour, et les deux frères descendirent bras dessus bras dessous. Édouard Dorrit, Esquire (naguère Tip), et sa sœur Fanny suivirent, se donnant aussi le bras ; M. Plornish et Maggy, auxquels on avait confié le soin de déménager les effets qui valaient la peine d’être emportés, fermaient le cortège, chargea de divers paquets qu’on devait emballer dans une carriole…

Dans la cour se trouvaient les détenus et les guichetiers. On y voyait aussi M. Pancks et M. Rugg qui venaient assister au dénouement de la pièce à laquelle ils avaient mis la main. On y voyait aussi le jeune John en train de rédiger une nouvelle épitaphe où il déclarait qu’il était mort le cœur brisé. On y voyait aussi le patriarcal Casby qui avait l’air si extrêmement bienveillant que, dans leur enthousiasme, un grand nombre de détenus lui donnaient de chaleureuses poignées de main et que leurs femmes et leurs enfants lui baisaient les mains, convaincus que c’était le vénérable patriarche qui avait tout fait. On voyait aussi le chœur obligé composé des gens de la localité ; le prisonnier qui formulait sans cesse une plainte ténébreuse concernant certains fonds empochés par le directeur ; ce monomane s’était levé à cinq heures du matin afin d’achever de mettre au net une histoire parfaitement inintelligible de cette escroquerie supposée, et il confia à M. Dorrit cette importante pétition qui, disait-il, ne pouvait manquer d’abasourdir le gouvernement et de déterminer la chute du directeur. On y voyait aussi l’insolvable qui employait toute son énergie à faire des dettes, qui se donnait autant de peine pour se faire coffrer en prison que d’autres s’en donnaient pour en sortir, et que les syndics acquittaient avec force compliments ; tandis que l’insolvable qui se tenait auprès de lui (un piteux petit négociant plein de courage et de bonnes intentions, qui s’était tué le corps et l’âme pour éviter de faire des dettes), avait peine à ne pas passer pour un banqueroutier frauduleux. On y voyait aussi le père d’une nombreuse famille, avec des charges considérables, dont la faillite avait étonné tout le monde ; on y voyait aussi le riche dissipateur sans enfant ni charge d’aucune sorte, dont la faillite n’avait étonné personne. On y voyait des gens qui comptaient toujours partir le lendemain et qui remettaient toujours leur départ ; on y voyait des gens arrivés de la veille, qui se montraient beaucoup plus exaspérés contre la fortune que les vieux piliers de prison. On y voyait quelques-uns qui, par pure bassesse, s’abaissaient et s’inclinaient devant le détenu enrichi et sa famille ; d’autres les imitaient tout bonnement parce que leurs yeux, habitués aux ténèbres de la prison et de la pauvreté, étaient incapables de supporter l’éclat d’une pareille fortune. Il y en avait beaucoup dont les shillings avaient été empochés par le Doyen et avaient servi à lui acheter de quoi manger et boire, mais qui ne songeaient pas le moins du monde à s’en faire un titre pour traiter de pair à compagnon avec leur ex-Doyen. Au contraire, on eût plutôt dit que ces pauvres oiseaux en cage s’effarouchaient de voir l’heureux oiseau qui reprenait son essor, et ne s’en sentaient que plus disposés à se réfugier du côté des barreaux, tout tremblants, tandis que M. William Dorrit passait devant eux avec son cortège.

La petite procession, les deux frères en tête, s’avança lentement vers la grille. M. Dorrit, accablé par la grave question de savoir ce que ces pauvres diables allaient devenir sans lui, fut majestueux et triste, sans toutefois se laisser absorber dans sa tristesse. Il caressa les petits enfants au passage, à l’instar de sir Roger de Coverley se rendant à l’église, il appela par leurs noms de baptême diverses personnes timides restées sur le second plan, il fut affable pour tout le monde et sembla vouloir les consoler en marchant au milieu d’eux entouré d’une auréole où on lisait en lettres d’or cette légende : « Ne te laisse pas abattre, ô mon peuple ! supporte cette rude épreuve ! »

Enfin, trois hourrahs bien francs vinrent annoncer que le Doyen avait franchi le seuil et que la prison était orpheline. Les échos de la cour n’avaient pas encore fini de répéter ces chaleureuses acclamations, que la famille s’était installée dans son équipage provisoire, dont le domestique allait relever le marchepied.

Alors … alors seulement, Mlle Fanny s’écria tout à coup.

« Bonté divine… Mais où donc est Amy ? »

Le père avait pensé qu’elle était avec sa sœur. La sœur avait pensé qu’elle était « quelque part. » Tous avaient compté la voir se glisser tout doucement à sa place au moment opportun, ainsi que cela lui arrivait toujours. Ce départ était peut-être la seule action dont la famille se fût tirée jamais sans l’aide de la petite Dorrit.

On avait perdu environ une minute à se communiquer cette découverte, lorsque Mlle Fanny, qui, de son siège dans la voiture, pouvait plonger le regard dans l’étroit et long couloir conduisant à la loge, rougit d’indignation.

« Vraiment, papa, s’écria-t-elle, c’est honteux ! c’est déshonorant.

— Qu’est-ce qui est déshonorant, Fanny !

— Je le répète, continua l’ex-danseuse, c’est vraiment infâme !… Il y a presque de quoi, même un jour comme celui-ci, me faire désirer d’être morte ! Ne voilà-t-il pas cette petite Amy dans sa vieille robe fripée et fanée qu’elle a mis tant d’obstination à garder ; papa, cent fois je l’ai priée et suppliée de la changer, et cent fois elle a refusé, promettant de la changer aujourd’hui, parce qu’elle désirait la porter tant qu’elle resterait ici avec vous, papa … ce qui est une stupidité romanesque du dernier trivial… Voilà cette petite Amy qui nous déshonore, au dernier moment, en se faisant porter jusqu’ici vêtue de sa vieille robe… et par ce M. Clennam, encore ! »

Il n’y avait pas moyen de nier le crime. Au moment où Fanny formulait l’acte d’accusation, M. Clennam parut à la portière de la voiture, tenant dans ses bras la petite Dorrit, qui avait perdu connaissance.

« Elle a été oubliée, dit Arthur d’un ton de compassion qui n’excluait pas le reproche. J’ai couru à sa chambre (que M. Chivery m’a indiquée) et j’ai trouvé la porte ouverte. Elle s’était évanouie, la pauvre enfant. Apparemment, elle aura perdu connaissance en allant changer de robe. Peut-être a-t-elle été effrayée par les acclamations de ces bonnes gens, peut-être était-ce auparavant. Réchauffez cette pauvre petite main, mademoiselle Dorrit, elle est bien froide. Ne la laissez pas tomber comme cela.

— Merci, monsieur, répondit Mlle Fanny, fondant en larmes, je crois que je sais ce que j’ai à faire, si vous voulez bien me le permettre… Ma chère, ouvre les yeux, je t’en prie !… Amy, Amy, si tu savais comme je suis vexée et honteuse ! Reviens à toi, ma chérie !… Mais pourquoi ne partons-nous pas ?… Papa, je vous en supplie, dites-leur donc de partir ! »

Le domestique, passant entre Arthur et la portière, avec un permettez, monsieur , aigre-doux, releva le marchepied et les voilà partis.

LIVRE II RICHESSE

CHAPITRE PREMIER Les compagnons de voyage

Par une soirée d’automne, les ténèbres et la nuit montaient lentement le long des pics les plus élevés des Alpes.

C’était l’époque des vendanges dans les vallées du passage du grand Saint Bernard, du côté de la Suisse, et sur les bords du lac de Genève. L’atmosphère était chargée de l’odeur du raisin cueilli. Des paniers, des auges et des baquets pleins de raisin traînaient devant les portes du village obscurci, encombrant les rues étroites et montueuses. Toute la journée on n’avait fait qu’apporter du raisin le long de chaque route et de chaque sentier. Partout on voyait à terre du raisin renversé et écrasé sous les pieds du passant. L’enfant, suspendu sur l’épaule de la paysanne rentrant chez elle d’un pas fatigué, était calmé au moyen d’un raisin ramassé sur la route. L’idiot, assis sous l’auvent d’un chalet, réchauffant au soleil son énorme goitre, mordait à même la grappe ; l’haleine des vaches et des chèvres sentait les feuilles et les bourgeons de vigne ; les gens attablés dans tous les petits cabarets mangeaient, buvaient, parlaient raisin. Quel dommage que cette généreuse abondance ne suffise pas pour rendre le vin du pays moins maigre, moins âpre, moins rocailleux, car, après tout, c’est de ce raisin pourtant qu’il est fait.

Pendant cette belle journée, le ciel était resté pur et transparent. Des clochers de métal et des toits d’église trop éloignés pour qu’on les aperçût souvent, avaient brillé au loin ce jour-là ; les sommets neigeux des montagnes s’étaient dessinés si clairement à l’horizon que des yeux peu habitués à de pareils spectacles, supprimant le paysage intermédiaire et faisant tort à ces montagnes d’une hauteur incroyable, se figuraient qu’elles ne se trouvaient qu’à quelques heures de marche. Des pics qui jouissaient d’une grande réputation dans la vallée, d’où on ne pouvait les voir pendant des mois entiers, s’étaient montrés à nu, comme à deux pas, dans le ciel bleu. Et maintenant qu’il faisait déjà nuit à leur base, bien qu’ils parussent s’éloigner solennellement comme des spectres qui vont disparaître, à mesure que la lueur rougeâtre du soleil couchant les abandonnait en les teignant d’un blanc mat, on les apercevait encore distinctement dans leur isolement bien tranché au dessus du brouillard et des ombres.

Vue du milieu de ces solitudes dont le passage du grand Saint Bernard faisait partie, la nuit semblait s’élever comme une mer qui monte. Lorsque l’obscurité gagna enfin les murs du couvent du grand Saint Bernard, on eût dit que ce vieil édifice était une seconde arche voguant sur des flots ténébreux.

L’obscurité, montant plus vite que certains touristes voyageant à dos de mulet, avait donc déjà atteint les murs raboteux du couvent, tandis que ces voyageurs suivaient encore les sentiers de la montagne. De même que la chaleur de ce beau jour, durant lequel ils s’étaient plus d’une fois arrêtés pour boire des ruisseaux de glace et de neige fondues, avait fait place au froid pénétrant de l’air raréfié des montagnes, de même la beauté verdoyante de la plaine avait fait place à un paysage aride et désolé. Les voyageurs suivaient maintenant un sentier rocheux entouré de précipices, le long duquel les mulets grimpaient à la file, d’un bloc à l’autre, comme s’ils montaient les marches dégradées de quelque escalier gigantesque. On n’aperçoit plus un seul arbre, pas la moindre végétation, sauf quelques misérables brins de mousse bruns grelottant dans les crevasses des rochers. Çà et là des poteaux noircis, pareils à des bras de squelettes qui s’élèvent pour indiquer la direction du couvent, comme si les spectres de voyageurs ensevelis sous la neige hantaient encore le théâtre de leur mort. Des caves tapissées de glaçons, creusées pour servir de refuges contre un soudain orage, sortaient autant de murmures qui semblent vous avertir des périls de la route ; des spirales et des nuages de brouillard, sans cesse en mouvement, errent de tous côtés, chargés par le vent qui gémit ; la neige, le plus redoutable péril des montagnes, tombe en rapides flocons.

La file des mulets, fatigués par leur longue et pénible ascension poursuit lentement sa route tortueuse le long de l’abrupte sentier ; à la tête marche un guide en chapeau à larges bords et en veste ronde, portant sur l’épaule un ou deux bâtons ferrés, tenant la bride de la première mule et causant avec un de ses camarades. Les voyageurs eux-mêmes gardent le silence. Le froid glacial, les fatigues de la route et même une sensation toute nouvelle de difficultés dans la respiration, comme s’ils sortaient d’un bain d’eau glacé, ou qu’ils vinssent de sangloter de froid, leur ôtent l’envie de parler.

Enfin, du sommet de ce rude escalier, une soudaine clarté illumine la neige et perce le brouillard. Les guides encouragent les mules qui dressent les oreilles, les voyageurs retrouvent l’usage de la parole, et à force de glisser, de sauter, au milieu du tintement des clochettes et du bruit des voix, on arrive aux portes du couvent.

D’autres mules qui venaient d’arriver auparavant, montées par des paysans chargés de provisions, avaient transformé en une mare de boue la neige amoncelée devant la porte. Selles et brides, bâts et harnais à clochettes, mules et conducteurs, lanternes, torches, sacs, fourrage, barils, fromages, pots de miel ou pots de beurre, bottes de paille et paquets de toutes les formes se pressaient pêle-mêle sur les marches du couvent, dans ce marécage de neige fondue. Là même, tout en haut, au delà des nuages, on ne voyait rien qu’à travers un nuage. Tout semblait se dissoudre pour se transformer en nuage, l’haleine des hommes formait des nuages, celle des mules formait des nuages plus grands encore ; un nuage entourait la lueur des torches, un nuage venait s’interposer entre vous et celui qui vous parlait, bien que sa voix vous arrivât avec une sonorité merveilleuse, comme tous les autres bruits. De temps à autre, dans la ligne nuageuse des mules attachées à des anneaux scellés au mur, un quadrupède se mettait à mordre son voisin ou à lui envoyer une ruade, et alors le nuage entier se déplaçait et les guides s’y élançaient et il en sortait des cris, sans que les spectateurs pussent distinguer ce qui s’y passait. Au milieu de tout cela, la vaste écurie du couvent occupant le rez-de-chaussée de l’édifice, où l’on pénètre par l’entrée principale et devant laquelle existait tout ce désordre, envoyait aussi son contingent aux nuages, comme si le triste édifice ne contenait pas autre chose et se proposait de s’affaisser comme une outre dès qu’il se serait vidé, pour laisser la neige maîtresse du faîte de la montagne.

Tandis que tout ce bruit et tout ce remue-ménage allaient toujours augmentant parmi les voyageurs vivants, on aurait pu voir, à six pas de là, silencieusement rassemblés dans une maison grillée, enveloppés dans le même nuage, exposés aux mêmes flocons de neige, les voyageurs trouvés morts dans la montagne. La mère, surprise par l’orage plusieurs hivers auparavant, debout dans un coin, serrant contre son sein un enfant à la mamelle ; l’homme qui avait gelé au moment où il portait sa main à sa bouche par un geste de faim ou d’effroi, et pressant encore ses lèvres desséchées qui ne s’étaient pas ouvertes depuis bien des années. Société horrible à voir, étrange et mystérieuse compagnie ! Quelle affreuse destinée pour cette pauvre mère, si elle a pu prévoir son sort et se dire : « Entourés de tels et tels compagnons que je n’ai jamais vus et que je ne verrai jamais, ma petite fille et moi nous demeurerons désormais inséparables au sommet du grand Saint Bernard, survivant à des générations entières qui viendront nous voir et qui ne sauront jamais notre nom, qui ne connaîtront de notre histoire que sa fin lugubre. »

En ce moment, les voyageurs vivants ne pensaient guère aux morts. Ils songeaient bien plutôt à mettre pied à terre à la porte du couvent pour aller se réchauffer. Échappant à la confusion extérieure qui se calma peu à peu à mesure que l’on installait dans l’écurie les nombreuses mules, ils s’empressèrent de monter les marches en grelottant et de pénétrer dans l’asile hospitalier. À l’intérieur les animaux attachés dans l’écurie exhalaient comme une odeur de ménagerie de bêtes sauvage. Il y avait de solides galeries en arcade, d’énormes piliers de maçonnerie, de larges escaliers et des murs épais percés de fenêtres qui ressemblaient à des meurtrières, à des fortifications élevées contre les terribles ouragans de la montagne, comme si c’étaient des assiégeants dont il fallait repousser l’assaut. Il y avait des chambres sombres, voûtées, glaciales, mais propres et prêtes à recevoir des voyageurs inattendus. Enfin, il y avait une salle de réception où ces voyageurs devaient s’asseoir et souper ; la table était déjà mise et un grand feu flambait et pétillait dans l’âtre.

C’est là que les nouveaux venus se rassemblèrent autour de la cheminée, lorsque deux jeunes moines leur eurent indiqué leurs chambres. Il y avait trois sociétés distinctes : la première, la plus nombreuse et la plus importante des trois, s’était avancée moins vite que les autres et avait été rejointe en route par la seconde. Elle se composait d’une dame d’un certain âge, de deux gentlemen en cheveux gris, de deux demoiselles et de leur frère. Ces voyageurs de distinction étaient suivis (pour ne pas parler de quatre guides) d’un courrier, de deux valets de pied et de deux femmes de chambre, nouveau surcroît d’embarras, qui s’étaient casés dans quelque autre partie du couvent. La société qui les avait rejoints et fait route avec eux ne se composait que de trois personnes : une dame et deux messieurs. La troisième société qui était montée de la vallée par le côté opposé, c’est à dire par le côté italien du passage du grand Saint Bernard, et dont l’arrivée avait précédé celle des autres touristes, se composait de trois membres : un professeur allemand en lunettes, pléthorique, affamé, silencieux, faisant un voyage d’agrément avec trois jeunes gens, ses élèves, tous trois pléthoriques, affamés, silencieux et en lunettes.

Ces trois groupes étaient assis auprès du feu et se regardaient d’un air assez froid en attendant le souper. Parmi les voyageurs, un seul (il appartenait à la moins nombreuse des trois sociétés) parut disposé à entamer la conversation. Lançant une amorce à l’adresse du chef de la tribu importante, tout en ayant l’air de ne parler qu’à ses deux compagnons, il remarqua d’un ton qui permettait aux autres de lui répondre, si bon leur semblait, que la journée avait été rude et qu’il plaignait les dames. Il craignait que l’une des demoiselles ne fût accablée de fatigue depuis au moins deux ou trois heures. Il avait remarqué, de sa place à l’arrière-garde, qu’elle avait l’air harassée sur sa mule. Plus tard, il avait eu l’honneur de demander deux ou trois fois à l’un des guides resté en arrière, des nouvelles de la jeune miss. Il avait été charmé d’apprendre qu’elle avait retrouvé toute sa gaieté et que ce n’avait été qu’une fatigue passagère. Il osait donc (il avait fini par attirer l’attention du père et s’adressait maintenant plus directement à lui) ajouter qu’il espérait que mademoiselle était tout à fait remise, et n’en était pas à regretter d’avoir entrepris ce voyage.

« Je vous suis bien obligé, monsieur, répondit le père ; ma fille est complétement remise et elle a pris un vif intérêt aux beautés de la nature.

— Elle n’est pas encore habituée aux montagnes, peut-être ? demanda le voyageur insinuant.

— Non, elle n’est pas… hem !… habituée aux montagnes, répondit le père.

— Mais pour vous, monsieur, ces scènes n’ont rien de nouveau ? reprit le voyageur insinuant.

— Rien de… hem ! de bien nouveau, quoique je n’aie pas beaucoup voyagé ces dernières années, » répliqua le père avec un geste majestueux de la main droite.

Le touriste insinuant, répondant à ce geste par un salut, passa à l’aînée des jeunes demoiselles à laquelle il n’avait pas encore fait allusion, sauf lorsqu’il avait parlé du vif intérêt que lui inspiraient les voyageuses en général.

Il exprima alors l’espoir qu’elle n’avait pas été incommodée par la longueur de la route.

« Incommodée, c’est vrai, répondit la demoiselle ; mais non pas fatiguée. »

Le touriste insinuant lui adressa un compliment sur la justesse de cette distinction. C’était là ce qu’il avait voulu dire. Il n’est pas de dame qui ne soit incommodée, lorsqu’elle a affaire à un animal aussi proverbialement incommode qu’une mule.

« Il a naturellement fallu laisser les voitures et le fourgon à Martigny, continua la demoiselle, un peu hautaine et réservée. L’impossibilité où l’on est de transporter jusqu’à cet endroit inaccessible une foule d’objets dont on a besoin et l’obligation de laisser derrière soi une foule de choses auxquelles on est habitué, est fort désagréable.

— En effet, c’est un endroit bien sauvage. »

La dame d’un certain âge, d’une mise irréprochable, et dont les manières, envisagées au point de vue mécanique, ne laissaient rien à désirer, intervint alors dans la conversation pour y placer son mot d’une voix douce.

« Mais c’est comme tant d’autres endroits incommodes qu’on est bien obligé de voir. Celui-ci est assez fameux pour qu’on puisse ne pas s’en dispenser.

— Oh ! je ne m’y oppose pas le moins du monde, madame Général, je vous assure, répondit la demoiselle d’un ton d’insouciance.

— Vous, madame, reprit le touriste insinuant, vous aviez déjà visité ces lieux ?

— Oui, répliqua Mme Général ; ce n’est pas la première fois que je les visite… Permettez-moi de vous conseiller, ma chère (à l’aînée de ses deux compagnes), de protéger votre visage contre la chaleur de ce grand feu après l’avoir exposé toute la journée à l’air vif de la montagne et à la neige. Vous aussi, ma chère, » ajouta la dame en s’adressant à la plus jeune.

Celle-ci s’empressa de suivre ce sage conseil, tandis que l’autre se contenta de répondre :

« Merci, madame Général ; mais je me sens parfaitement à mon aise et je préfère rester comme je suis. »

Le frère, qui avait quitté son siège pour aller ouvrir un piano qui se trouvait là et avait sifflé dedans avant de le refermer, se rapprocha du feu d’un pas indolent, le lorgnon à l’œil. Il portait un costume de voyage des plus complets. On aurait cru que l’univers entier ne devait pas être assez grand pour fournir, à un voyageur si admirablement équipé, assez d’espace à parcourir.

« Ces individus-là sont diablement longs à donner le souper, dit-il en traînant ses paroles. Je voudrais bien savoir ce qu’ils vont nous servir. Quelqu’un en a-t-il la moindre idée ?

— Ce ne sera toujours pas un homme rôti, je suppose, observa le compagnon du touriste insinuant.

— C’est assez probable. Que voulez-vous dire par là ? demanda l’autre.

— Je veux dire que, comme vous n’êtes pas destiné à figurer dans le menu du souper qu’on va servir à la société, vous nous ferez peut-être le plaisir de ne pas vous rôtir devant le feu de la société, » répliqua son interlocuteur.

Cette réponse fit perdre contenance au jeune homme ainsi interpellé, qui venait de s’installer au beau milieu de l’âtre, dans une pose pleine d’aisance, le lorgnon à l’œil, le dos au feu et les pans de sa redingote relevés sous ses bras, comme une volaille qu’on retrousse pour la mettre en broche. Il semblait sur le point de demander encore une explication, lorsqu’on s’aperçut (car tous les yeux s’étaient tournés vers l’agresseur) que la jeune et jolie dame assise à son côté n’avait pas entendu cette conversation, attendu qu’elle était évanouie, la tête sur l’épaule du monsieur.

« Je crois, dit celui-ci d’un ton radouci, que ce que j’ai de mieux à faire, c’est de la porter tout droit à sa chambre. Voulez-vous demander une lumière, continua-t-il s’adressant à son ami ; et appeler quelqu’un pour me montrer le chemin ? Au milieu de toutes ces galeries qui s’entre-croisent et que je ne connais pas, je ne sais pas si je retrouverais ma chambre.

— Permettez-moi d’appeler ma femme de chambre, dit la plus grande des deux demoiselles.

— Permettez-moi d’approcher ce verre d’eau de ses lèvres, » dit la plus petite, qui n’avait pas encore ouvert la bouche.

Chacune d’elles exécutant aussitôt ce qu’elle proposait, les secours ne manquèrent pas à la malade. Et même, lorsque les deux femmes de chambre anglaises arrivèrent, escortées par le courrier qui, sans doute, avait peur que quelqu’un ne les embrassât en route en leur adressant la parole dans une langue étrangère, on put croire un moment qu’il allait y avoir plus de monde qu’il n’en fallait. Ce que voyant, le gentleman en dit un mot à la plus délicate et à la plus jeune des deux demoiselles, puis il passa le bras de sa femme autour de son col, la souleva et l’emporta.

Son ami, resté seul avec les autres visiteurs, se mit à se promener de long en large sans se rapprocher du feu, caressant d’un air rêveur sa moustache noire, comme prêt à prendre à son compte le sarcasme récent décoché contre le monsieur bien mis. Tandis que celui-ci boudait dans un coin, le père dit d’un air hautain au compagnon du coupable.

« Votre ami, monsieur, est un peu vif ; et sa vivacité lui a peut-être fait oublier ce qu’il doit à… hem !… Mais passons là-dessus, passons là-dessus. Votre ami est un peu vif, monsieur.

— C’est possible, monsieur, répliqua l’autre. Mais comme j’ai eu l’honneur de rencontrer ce gentleman à Genève, dans un hôtel où nous sommes descendus tous deux en compagnie d’une société d’élite, et comme j’ai eu l’honneur de lier connaissance avec ce gentleman dans le cours de plusieurs excursions subséquentes, je ne saurais rien entendre… même de la bouche d’une personne de votre tournure et de votre rang, monsieur… qui soit de nature à porter atteinte à la considération de ce gentleman.

— Je n’ai pas la moindre envie, monsieur, de porter atteinte à sa considération. En disant que votre ami s’est montré un peu vif, je n’y ai seulement pas songé. J’ai tout simplement fait cette remarque parce qu’il était clair que mon fils, auquel sa naissance et hem !… son éducation donnent droit… hem ! au titre de gentleman, aurait volontiers consenti (si on lui eût exprimé ce désir d’une façon convenable) à ce que le feu demeurât également accessible à tous les membres de la société ici présente… hem !… (car nous sommes tous… hem !… égaux dans une occasion comme celle-ci) me semble assez raisonnable.

— Bon ! répliqua l’ami. Cela suffit, monsieur ! Je suis le très humble serviteur de votre fils. Je prie votre fils d’agréer l’assurance de ma considération la plus profonde. Et maintenant, monsieur, je puis avouer franchement que mon ami a quelquefois l’esprit sarcastique.

— Cette dame est la femme de votre ami, monsieur ?

— Oui, monsieur, cette dame est la femme de mon ami.

— Elle est fort jolie.

— Monsieur, elle est d’une beauté sans pareille. Il n’y a pas un an qu’ils sont mariés. Ce voyage est à la fois un voyage de lune de miel et un voyage artistique.

— Votre ami est artiste, monsieur ? »

L’interlocuteur répondit en baisant le bout des doigts de sa main droite et en envoyant le baiser au ciel à bras tendu, comme pour vouer son ami aux puissances célestes en sa qualité d’artiste immortel.

« Ce qui ne l’empêche pas d’être un homme de bonne famille ajouta-t-il. Ses relations sont des plus distinguées. Ce n’est pas un simple artiste, c’est aussi un homme de haute lignée. Il se peut qu’il ait repoussé ses parents par orgueil, par vivacité, par esprit sarcastique, je veux bien aller jusque-là ; mais ce n’en sont pas moins ses parents. C’est ce que j’ai entrevu clairement à la lueur de quelques étincelles qui ont jailli naturellement de notre intimité.

— Dans tous les cas, dit le gentleman à l’air superbe, comme pour couper court à ce sujet de conversation, j’espère que l’indisposition de cette dame ne sera rien.

— Monsieur, je l’espère comme vous.

— Un peu de fatigue, sans doute.

— Il y a quelque chose de plus, monsieur ; car ce matin la mule de la dame ayant fait un faux pas, elle est tombée de sa selle ; tombée fort légèrement, puisqu’elle a pu se relever toute seule et nous devancer en riant ; mais plus tard elle s’est plainte d’une douleur au côté, et elle en a parlé plus d’une fois quand nous suivions les montagnes. »

Le voyageur à la suite nombreuse, dont l’affabilité ne dégénérait pas en familiarité, pensa qu’il avait montré assez de condescendance comme cela. Il ne parla plus et le silence régna dans la salle jusqu’au moment où le souper fut servi.

Avec le souper arriva un des jeunes moines (il ne paraissait pas y avoir de vieux moines dans le couvent) qui présida au repas. Le souper ressemblait à celui de la plupart des hôtels de la Suisse, et un bon vin rouge, récolté par le couvent dans un climat moins ingrat ne fit pas défaut. L’artiste vint tout tranquillement prendre sa place à table au moment où les autres convives s’asseyaient, sans avoir l’air de se rappeler le moins du monde sa récente escarmouche avec le voyageur si admirablement équipé.

« Mon père, demanda-t-il à l’hôte pendant qu’on servait la soupe, votre couvent possède-t-il encore un grand nombre de ses fameux chiens ?

— Monsieur, il nous en reste trois.

— Je viens d’en voir trois dans la galerie d’en bas. Ce sont sans doute les trois dont vous parlez ? »

L’hôte, jeune homme élancé, aux yeux brillants et aux manières polies, vêtu d’un froc noir traversé par des bandes blanches qui avaient l’air de bretelles, et qui ne ressemblait pas plus à la race des moines de convention du grand Saint-Bernard, qu’il ne ressemblait aux quadrupèdes de convention du même établissement, répondit que c’étaient en effet les trois chiens en question.

« Et il me semble, continua l’artiste, qu’il y en a un que j’ai déjà vu quelque part.

— C’était bien possible. C’était là un chien très-connu ; monsieur avait bien pu le rencontrer dans la vallée ou dans le lac, accompagnant un des frères en tournée de quête pour le couvent.

— Ce qui se fait régulièrement à certaines époques de l’année, je crois ?

— Oui, monsieur avait raison.

— Et jamais sans le chien ? Le chien joue là dedans un rôle important.

— Monsieur a encore raison. La présence du chien importe beaucoup. On s’intéressera naturellement au chien. Mademoiselle remarquera que ce chien appartient à une race justement célèbre. »

Mademoiselle mit quelque temps à faire cette remarque, comme si elle n’était pas encore bien habituée à la langue française. Cependant Mme Général voulut bien le remarquer pour elle.

« Demandez-lui s’il a sauvé beaucoup de monde, » dit en anglais le jeune homme auquel l’artiste avait fait perdre contenance.

L’hôte comprit la question sans qu’il fût besoin d’interprète. Il répondit de suite en français :

« Non, pas celui-là.

— Pourquoi pas ? demanda le jeune homme.

— Pardon, répondit l’hôte avec sang-froid, vous n’avez qu’à lui fournir une occasion de sauver la vie à quelqu’un et il n’y manquera pas. Je suis parfaitement convaincu, par exemple (souriant avec calme tandis qu’il découpait le veau, avant de faire circuler le plat), que, si vous, monsieur, vous étiez assez bon pour lui fournir cette occasion, il s’empresserait avec ardeur de remplir son devoir. »

L’artiste se mit à rire. Le touriste insinuant (qui paraissait pressé d’avoir sa bonne part du souper) essuya avec un morceau de pain quelques gouttes de vin qui brillaient sur sa moustache, avant de prendre part à la conversation.

« Il commence à se faire un peu tard pour voyager en amateur dans cette saison, n’est-il pas vrai, mon père ? demanda-t-il.

— En effet, dans deux ou trois semaines au plus, nous resterons seuls avec les neiges d’hiver.

— Et alors, continua son interlocuteur, en avant les chiens qui grattent la neige et les enfants ensevelis, comme dans les gravures !

— Pardon, dit l’hôte qui ne comprenait pas tout à fait cette allusion. Qu’entendez-vous par en avant les chiens qui grattent la neige et les enfants ensevelis, comme dans les gravures ? »

L’artiste intervint de nouveau avant que l’autre eût eu le temps de répondre.

« Ignorez-vous donc, demanda-t-il froidement à son compagnon, assis de l’autre côté de la table, qu’il n’y a que des contrebandiers qui s’aventurent de ce côté pendant l’hiver, et qui puissent avoir affaire par ici ?

— Je n’en savais parbleu rien !

— Je me suis pourtant laissé dire qu’il n’y a rien de plus vrai. Et comme ces messieurs-là devinent assez bien le temps qu’il va faire, ils ne donnent pas beaucoup de peine aux chiens (dont il n’y a pas l’inconvénient, par conséquent, à laisser éteindre la race), bien que cet édifice hospitalier se trouve assez commodément situé pour de tels visiteurs. Et, quant à leurs enfants, ils ne sont pas dans l’usage de les emmener avec eux : ils les laissent à la maison. Mais, malgré ça, c’est une grande idée ! s’écria l’artiste avec un enthousiasme inattendu. Une idée sublime ! La plus belle idée au monde par Jupiter ! il y a de quoi faire venir les larmes aux yeux ! » Et il se mit à manger son veau avec le plus grand sang-froid.

Il y avait au fond du discours assez de légèreté railleuse pour ne point flatter agréablement les oreilles de l’hôte, bien que les manières de l’orateur fussent élégantes, sa mine distinguée, et que la raillerie fût d’ailleurs trop habilement voilée pour qu’une personne qui n’aurait pas été familiarisée avec la langue anglaise pût la saisir, ou du moins s’en offenser, tant le ton de l’artiste était simple et calme. Après avoir fini de manger son veau en silence, il adressa de nouveau la parole à son ami :

« Regardez-moi, dit-il avec la même intonation qu’auparavant, notre digne hôte, qui n’a pas encore atteint la maturité de son âge et qui préside à ce repas d’une façon si gracieuse, avec une urbanité si distinguée et une modestie exemplaire ! Une tenue qui ferait honneur à un roi ! Vous n’avez qu’à aller dîner chez le lord-maire de Londres (si vous pouvez vous y faire inviter), et vous verrez quel contraste ! Ce cher père, avec la tête la mieux sculptée que j’aie jamais vue, des traits d’un dessin irréprochable, plante là dans cette saison quelque occupation laborieuse dans la vallée, et monte à je ne sais combien de pieds au-dessus du niveau de la mer sans autre but (si ce n’est, comme je l’espère, celui de vivoter à l’aise dans un excellent réfectoire), que de tenir un hôtel pour de pauvres diables oisifs comme vous et moi, et de laisser à notre conscience le soin de faire elle-même l’addition ! Eh bien ! n’est-ce pas un admirable sacrifice ? Que faut-il de plus pour attendrir tous les cœurs ? Parce que, pendant huit ou neuf mois de l’année, on n’y rencontre pas une foule de malheureux d’un aspect intéressant, accrochés au col des chiens les plus sagaces du monde avec des bouteilles de bois suspendues à leur collier, est-ce une raison pour discréditer la localité ? Non, certainement. Dieu bénisse la localité ! C’est une grande et glorieuse localité ! »

La poitrine du gentleman à cheveux gris, le chef de la grande tribu, s’était gonflée comme pour protester contre l’idée d’être compté parmi les pauvres diables dont l’artiste venait de parler. Celui-ci eut à peine terminé son discours que le vieillard prit la parole d’un air de dignité extrême ; on eût dit qu’il se croyait tenu de prendre partout le haut du pavé, et qu’il se reprochait d’avoir négligé son devoir depuis le commencement du repas.

Il témoigna à leur hôte, en phrases plates et lourdes, la crainte que la vie qu’il menait au sommet de la montagne ne fût assez triste en hiver.

L’hôte concéda à monsieur que son existence était en effet un peu monotone durant cette époque. L’air du dehors était difficile à respirer longtemps de suite. Le froid devenait intense. Il fallait être jeune et vigoureux pour y résister ; mais avec de la jeunesse, de la vigueur, et la bénédiction du ciel…

« Oui, très bien ; mais ce long emprisonnement ? interrompit le gentleman aux cheveux gris.

— Il y a bien des jours, même durant la plus mauvaise saison, où l’on peut se promener au dehors. Nous avons l’habitude de tracer un petit sentier où nous prenons de l’exercice.

— Mais l’espace ? objecta le gentleman aux cheveux gris. L’espace est si étroit, si hem !… si limité !

— Monsieur voudra bien se rappeler qu’il y a les refuges à visiter, et qu’il faut aussi tracer des sentiers jusque-là. »

Monsieur objecta encore, d’un autre côté, que l’espace était si… hem !… si extrêmement restreint. Et puis, c’était toujours la même chose, toujours la même chose.

L’hôte, avec un sourire qui semblait réclamer l’indulgence de son interlocuteur, leva et baissa doucement les épaules.

« Ce que dit monsieur est très-vrai, remarqua-t-il ; mais tout dépend du point de vue où l’on se met pour envisager les choses. Monsieur et moi nous ne pouvons envisager cette existence du même point de vue. Monsieur n’est pas habitué à la réclusion.

— Je… hem !… Oui, c’est très-juste, répondit le gentleman aux cheveux gris, qui parut frappé de ce dernier argument.

— Monsieur, en sa qualité de touriste anglais, possédant les moyens de voyager agréablement, ayant sans doute une grande fortune, des voitures, des domestiques…

— Certainement, certainement, sans doute, répliqua le gentleman.

— … Monsieur aurait de la peine à se mettre à la place d’une personne qui n’a pas le droit de dire : « Demain j’irai à tel endroit, après-demain à tel autre ; je franchirai telle barrière, je reculerai telle limite. » Monsieur ne peut guère se figurer que l’esprit se résigne à pareil esclavage sous la dure loi de la nécessité.

— Vous avez raison, dit monsieur. Nous laisserons là… hem !… ce sujet de conversation. Ce que vous venez de dire est… hem !… parfaitement exact ; me voilà convaincu. N’en parlons plus. »

Le souper était terminé, il repoussa sa chaise et reprit sa place auprès du feu. Comme il faisait très-froid à une certaine distance de la cheminée, les autres convives ne tardèrent pas à se rapprocher de l’âtre dans l’intention de se rôtir un peu avant d’aller se coucher. L’hôte, lorsqu’ils se levèrent de table, leur adressa un salut général, leur souhaita le bonsoir et se retira. Mais le touriste insinuant lui avait déjà demandé si on ne pouvait pas leur servir du vin chaud ; et, comme l’hôte, après lui avoir répondu que cela se pouvait, leur avait fait apporter ce rafraîchissement, le touriste satisfait, assis au centre du groupe de façon à profiter de toute la chaleur du feu, fut bientôt occupé à remplir les verres et à les passer à ses compagnons.

À ce moment, la plus jeune des deux demoiselles qui, de son coin obscur (la flamme du foyer formait le principal éclairage de la sombre salle, car la lampe fumeuse ne jetait pas un grand éclat), avait écouté en silence ce qu’on avait dit de la dame absente, sortit sans bruit du réfectoire. Lorsqu’elle eut refermé la porte tout doucement, elle ne sut de quel côté diriger ses pas ; mais, après avoir erré un moment à travers les nombreuses et sonores galeries, elle arriva à une salle en coin de la galerie principale, où les domestiques étaient en train de souper. Elle se fit donner une lampe et indiquer la chambre de la dame.

Cette chambre se trouvant un étage plus haut, il fallut monter le grand escalier. Çà et là les murs nus et blancs étaient percés d’une grille, et, tout en montant, elle pensait que le couvent avait presque l’air d’une prison. La porte en ogive de la cellule était entre-bâillée. Après y avoir frappé deux ou trois fois sans recevoir de réponse, la jeune fille la poussa doucement, et jeta un coup d’œil dans la chambre.

La dame reposait sur le lit les yeux fermés et tout habillée, protégée contre le froid par les couvertures et les châles qu’on avait jetés sur elle lorsqu’elle était revenue de son évanouissement. Une veilleuse placée dans la profonde embrasure de la croisée éclairait à peine cette salle voûtée. La visiteuse s’approcha timidement du lit et demanda tout bas :

« Allez-vous un peu mieux ? »

La dame sommeillait et la douce voix qui lui adressait cette question ne suffit pas pour la réveiller. La visiteuse se tint immobile à son chevet, la regardant avec attention.

« Elle est très jolie, se dit-elle. Je n’ai jamais vu un plus charmant visage. Ah ! ce n’est pas comme moi ! »

C’était une réflexion assez étrange, mais il fallait qu’elle eût quelque sens caché, car les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes.

« Je sais que je ne me trompe pas. Je sais que c’est d’elle qu’il m’a parlé le soir où, sans le vouloir, il m’a fait tant de mal. Je pourrais très facilement me méprendre sur tout autre sujet, mais pas sur celui-ci, oh non ! pas sur celui-ci ! »

D’une main tranquille et tendre, elle écarta du front de la dormeuse une boucle de cheveux égarés, puis elle toucha la main étendue en dehors des couvertures.

« J’aime à la regarder, se dit-elle encore tout bas. J’aime à voir ce qui a ému mon pauvre ami. »

Elle n’avait pas retiré sa main, lorsque la dormeuse ouvrit les yeux et tressaillit.

« N’ayez pas peur, madame. Je ne suis qu’une des voyageuses d’en bas. J’étais venue vous demander si vous alliez mieux, et si je puis faire quelque chose pour vous.

— Je crois que vous avez déjà eu la bonté d’envoyer vos domestiques à mon secours ?

— Ce n’est pas moi, c’est ma sœur. Allez-vous mieux ?

— Beaucoup mieux. Cette contusion est fort peu de choses ; on m’a bien soignée, et je n’en souffre presque plus. Elle m’a donné seulement un étourdissement qui m’a fait perdre connaissance subitement. Elle m’avait bien causé déjà quelque douleur, mais cette fois-là elle m’a accablée du coup.

— Voulez-vous que je reste ici jusqu’à ce qu’il vienne quelqu’un ?

— Vous me ferez grand plaisir, car c’est bien isolé ici ; mais je crains que vous ne souffriez trop du froid.

— Le froid ne m’a jamais effrayée. Je suis plus forte que je ne le parais. »

Elle se dépêcha d’approcher du lit l’une des deux chaises grossières qui meublaient la cellule et s’assit. L’autre, de son côté, s’empressa de tirer à elle la moitié d’un manteau de voyage et d’en couvrir sa compagne, de façon que son bras, en le retenant autour d’elle, reposait sur l’épaule de la visiteuse.

« Vous avez tellement l’air d’une bonne petite garde-malade, dit la dame en souriant à la jeune fille, qu’il me semble qu’on vous a envoyée chez moi pour me soigner.

— J’en suis bien aise.

— C’est moi plutôt ! J’étais justement en train d’en rêver avant de me réveiller tout à l’heure. Je veux parler du chez moi de mon enfance, de ma jeunesse… avant que je fusse mariée.

— Et avant que vous l’eussiez laissée si loin derrière vous.

— Je m’en étais déjà éloignée une fois bien plus que je ne le suis aujourd’hui ; mais alors j’emportais avec moi ce qu’il y avait de meilleur au logis, et je ne m’apercevais pas qu’il me manquât quelque chose. Mais tout à l’heure, avant de m’endormir, je me suis sentie un peu abandonnée, j’ai regretté ce que j’ai laissé dans la maison paternelle, et j’en ai rêvé. »

Elle prononça ces paroles avec une intonation tristement affectueuse et pleine de regrets, qui empêcha la visiteuse de la regarder pour le moment.

« C’est un étrange hasard qui nous rassemble enfin toutes les deux sous ce manteau dont vous m’avez enveloppée, dit-elle après un moment de silence ; car savez-vous, je crois qu’il y a déjà quelque temps que je vous cherche.

— Que vous me cherchez, moi ?

— J’ai idée que j’ai là un petit billet que je devais vous remettre dès que je vous rencontrerais. Le voici. À moins que je ne me trompe beaucoup, il vous est adressé… n’est-ce pas ? »

La dame prit le billet, répondit oui, et le lut. La visiteuse fixa les yeux sur elle tandis qu’elle le lisait. La lettre était très courte. La malade rougit un peu, approcha ses lèvres de la joue de la jeune fille et lui serra la main.

« Il me dit que la chère petite amie à laquelle il me présente sera une consolation pour moi un jour ou l’autre. Et il a bien raison, car vous me consolez dès notre première rencontre.

— Peut-être, dit la visiteuse avec un peu d’hésitation, peut-être ignorez-vous mon histoire ? Peut-être ne vous l’a-t-il jamais racontée ?

— Non.

— C’est juste. Pourquoi donc vous l’aurait-il racontée ?… Aujourd’hui, je n’ai guère le droit de la raconter moi-même, car on m’a priée de la taire. Elle n’a d’ailleurs rien de bien intéressant, mais elle vous expliquerait pourquoi je vous prie de ne pas parler ici de cette lettre. Vous avez vu ma famille je crois ? Quelques-uns d’entre eux… je ne dirais pas cela à tout le monde… sont un peu fiers et ont quelques préjugés.

— Je vais vous rendre la lettre, répondit l’autre, comme cela mon mari ne la verra pas. Autrement, il pourrait la trouver par hasard et en parler. Voulez-vous la remettre dans votre corsage, afin d’être bien sûre qu’elle ne s’égare pas ? »

La visiteuse la serra avec beaucoup de soin. Sa main mignonne tenait encore la lettre, lorsqu’elles entendirent quelqu’un marcher dans la galerie.

« Je lui ai promis, dit la visiteuse en se levant, de lui écrire dès que je vous aurais vue (je ne pouvais manquer de vous rencontrer tôt ou tard), et de lui dire si vous étiez heureuse et bien portante. Ne faut-il pas que je lui dise qu’en effet, vous êtes heureuse et bien portante ?

— Oui, oui, oui ! Dites que vous m’avez trouvée très heureuse et bien portante. Dites aussi que je le remercie bien affectueusement, et que je ne l’oublierai jamais.

— Je vous verrai demain matin, et plus tard, car nous ne saurions manquer de nous rencontrer encore. Bonsoir !

— Bonsoir. Merci, merci. Bonsoir, ma chère ! »

Toutes deux étaient pressées et un peu agitées, tandis qu’elles échangeaient ces adieux et que la visiteuse quittait la cellule. Elle s’attendait à voir approcher le mari de la malade ; mais ce n’était pas lui qui traversait en ce moment la galerie : c’était le touriste qui avait essuyé ses moustaches avec un morceau de pain. Lorsqu’il entendit marcher derrière lui, il se retourna, car il s’éloignait dans l’obscurité.

Sa politesse, qui était extrême, ne lui permit pas de souffrir que la jeune demoiselle fût obligée de s’éclairer elle-même ou de descendre seule. Il lui prit la lampe des mains, la tint de façon à jeter le plus de clarté possible sur les marches de pierre, et l’accompagna jusqu’au réfectoire. Elle descendit, dissimulant avec beaucoup de peine le sentiment de crainte qui lui donnait envie de reculer et de trembler devant son compagnon ; car ce voyageur produisait sur elle une impression singulièrement désagréable. Avant le souper, tandis qu’elle se tenait dans son coin obscur, elle s’était si souvent demandé si cet homme ne s’était pas rencontré déjà dans certaines scènes et dans certains endroits qu’elle connaissait, qu’il avait presque fini par lui inspirer de l’aversion, ou plutôt une véritable terreur.

Il la suivit avec sa politesse souriante, entra avec elle, et reprit la meilleure place au coin de la cheminée. Là, aux clartés vacillantes du feu qui commençait à baisser, il allongeait les jambes afin de les mieux chauffer, buvant le reste du vin chaud jusqu’à la lie, tandis qu’une ombre monstrueuse imitait ses mouvements sur le mur et le plafond.

Les voyageurs fatigués s’étaient dispersés et retirés dans leurs chambres à l’exception du père de la jeune fille qui sommeillait dans sa chaise auprès du feu. Le touriste insinuant avait pris la peine de monter assez haut pour chercher sa gourde d’eau-de-vie dans sa chambre à coucher. Du moins, il leur fit cette confidence, tout en versant le contenu dans le peu de vin qui restait, et en buvant ce mélange avec un nouveau plaisir.

Traduction par IA · Original