La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

— C’est là tout ce que tu as à dire ?

— Oui, c’est là tout ce que je dis. Et je présume, continua Tip d’un air altier et après un moment de réflexion, que le visiteur comprendra pourquoi je n’ai pas autre chose à dire. Bref, je présume que le visiteur comprendra qu’il ne m’a pas traité avec les égards que l’on doit à un gentleman.

— Je ne comprends pas cela, répondit le visiteur si mal accueilli par M. Tip.

— Non ? Alors, monsieur, je vais tâcher de m’expliquer un peu plus clairement. Vous me permettrez donc de vous dire que, lorsque j’adresse à un individu une requête rédigée en termes convenables, une requête urgente, une requête délicate à l’effet d’obtenir le prêt d’une légère somme, dont il pouvait aisément disposer, aisément , remarquez-le… et que cet individu me répond qu’il me prie de l’excuser, je prétends qu’il n’a pas agi à mon égard comme on doit agir envers un gentleman. »

Le Père des détenus qui, jusqu’alors avait contemplé son fils sans songer à l’interrompre, n’eut pas plutôt entendu cette dernière phrase qu’il intervint, s’écriant d’un ton irrité.

« Comment osez-vous ?…

— Bah ! ne me demandez pas comment j’ose , père, car tout ça c’est de la bêtise. Quant à la ligne de conduite que j’ai jugé à propos de suivre envers l’individu ici présent, vous devriez être fier de me voir soutenir la dignité de la famille.

— Je le crois bien ! s’écria Fanny.

— La dignité de la famille ? répéta le père. En sommes-nous donc venus à ce point que mon propre fils croit m’apprendre… à moi !… ce que c’est que la dignité !

— Allons, père, à quoi bon nous ennuyer les uns les autres et nous chamailler à propos de ça ? Je suis convaincu que l’individu ici présent n’a pas agi à mon égard comme on doit agir envers un gentleman : voilà tout.

— Mais il s’en faut de beaucoup que ce soit tout, monsieur, répliqua le père. Détrompez-vous… Ah ! vous êtes convaincu, vous ? Vous êtes convaincu ?

— Oui, je le suis. À quoi sert de vous échauffer la bile ?

— Monsieur, continua le père, qui s’animait de plus en plus, vous n’avez pas le droit d’être convaincu d’une chose monstrueuse, d’une chose… hem !… immorale, d’une chose… ha !… parricidale !… Non, monsieur Clennam, ne m’interrompez pas, je vous prie… Il y a dans tout ceci un… hem !… principe général qui doit l’emporter sur des considérations de… hem !… d’hospitalité. Je repousse l’assertion que vient de formuler mon fils.

— Ma foi, je ne vois pas ce qu’elle peut vous faire, riposta le fils, regardant par-dessus son épaule.

— Ce qu’elle peut me faire, monsieur ? Le sentiment de… hem !… ma propre dignité me défend de l’admettre. Une pareille assertion… (il prit son mouchoir et s’essuya le visage)… est un outrage et une insulte pour moi. Supposons que j’aie moi-même, à une époque quelconque, ou… hem !… à des époques quelconques, adressé une… hem !… requête convenablement rédigée, une requête urgente, une requête délicate à l’effet d’emprunter une légère somme à certains individus. Supposons que ces individus auraient pu m’avancer ladite somme sans se gêner le moins du monde, et qu’ils eussent refusé de me l’avancer, et que ces individus m’eussent répondu qu’ils me priaient de les excuser. Supposons tout cela. Dois-je permettre, à cause de cela, que mon propre fils vienne me dire qu’on a tenu à mon égard une conduite qu’on ne doit pas tenir envers un gentleman et que j’ai souffert qu’on me traitât ainsi ? »

Sa fille Amy cherchait doucement à le calmer, mais il ne voulait rien écouter du tout. Il répéta qu’il savait ce qu’il se devait à lui-même et qu’il ne souffrirait pas une pareille injure.

Il demanda encore s’il devait permettre à son propre fils de tenir un pareil langage, devant lui, à son propre foyer ? Devait-il donc se laisser infliger une telle humiliation par son propre enfant ?

« Si quelqu’un vous l’inflige, père, c’est vous, c’est vous-même qui vous créez cette chimère, répondit le jeune homme d’un ton de mauvaise humeur. La chose dont je suis convaincu ne vous regarde pas. Rien de ce que j’ai dit ne vous regarde. Pourquoi prendre la balle au bond, quand ce n’est pas à vous qu’on l’adresse ?

— Je réponds que ce que vous avez dit me regarde beaucoup, répliqua le Doyen. Je vous ferai observer, monsieur, avec indignation, que… hem !… la position… hem !… délicate et singulière de votre père devrait suffire pour vous fermer la bouche, monsieur, lorsqu’il s’agit d’établir des principes aussi… hem !… aussi dénaturés ! D’ailleurs, si vous ne tenez pas à vous montrer bon fils, monsieur, si vous faites bon marché de ce devoir-là, au moins j’aime à croire que vous n’avez pas cessé d’être… hem !… chrétien ? Seriez-vous par hasard… hem !… un athée ? Et, permettez-moi de vous le demander, est-ce le fait d’un bon chrétien, de vouloir stigmatiser et dénoncer un individu parce qu’il se sera excusé une fois, lorsque le même individu peut, une autre fois… hem !… avancer la somme qu’on désire lui emprunter ? Est-ce bien le fait d’un chrétien de ne pas… hem !… de ne pas lui laisser l’occasion d’une nouvelle épreuve ! »

Le Doyen avait fini par s’animer d’une ferveur toute religieuse.

« Je vois joliment bien, dit M. Tip qui venait de se lever, que vous n’êtes pas disposé ce soir à entendre raison et que ce que j’ai de mieux à faire, c’est de décamper. Bonsoir, Amy. Ne te tourmente pas de cela. Je suis très-fâché que la chose soit arrivée ici et devant toi… parole d’honneur, j’en suis bien fâché ; mais je ne puis pas non plus oublier le sentiment de ma propre dignité, même pour t’obliger, ma bonne vieille. »

À ces mots, il mit son chapeau et sortit avec Mlle Fanny, qui aurait cru manquer à sa dignité en s’éloignant sans témoigner à Clennam qu’elle faisait partie de l’opposition ; aussi le regarda-t-elle en face d’un air qui indiquait clairement qu’elle reconnaissait en lui un des nombreux conspirateurs ligués contre la famille Dorrit.

Lorsqu’ils furent partis, le Doyen parut assez disposé à retomber dans un accès de tristesse, ce qu’il n’aurait pas manqué de faire sans l’arrivée fort opportune d’un gentleman qui vint conduire le Père des détenus au café. C’était ce même gentleman que Clennam avait vu le soir où il avait lui-même été emprisonné par mégarde, et qui avait émis l’idée ingénieuse de ces fonds secrets que le directeur de la prison était censé détourner à son profit. Il se présenta en qualité de députation pour escorter le Doyen au café, à l’occasion d’une réunion musicale des détenus que M. Dorrit avait consenti à présider.

« Vous voyez, monsieur Clennam, quelles sont les bizarres disparates de ma position… Mais il s’agit d’un devoir public ! Personne, j’en suis sûr, n’est plus disposé que vous à pardonner de pareilles exigences. »

Clennam le pria de se rendre, sans perdre un instant, où l’appelait son devoir.

« Amy, ma chère, si vous pouvez engager M. Clennam à rester plus longtemps, je puis vous confier le soin de faire les honneurs de notre pauvre demeure, et peut-être réussirez-vous à effacer de l’esprit de notre hôte, l’incident… hem !… inattendu et désagréable de tantôt. »

Clennam assura que cet incident ne lui avait laissé aucune impression et que, par conséquent, il n’y avait rien à effacer du tout.

« Mon cher monsieur, dit le Doyen ôtant sa calotte de velours noir et serrant la main de Clennam, de façon à lui faire comprendre que la lettre et le billet inclus lui étaient parvenus, Dieu vous bénisse ! »

Alors seulement le but que Clennam s’était proposé en restant se trouva atteint : il pouvait parler à la petite Dorrit sans témoin. Maggy était bien là, mais ça ne comptait pas.

CHAPITRE XXXII. Encore la bonne aventure.

Maggy travaillait auprès de la croisée, coiffée de cet énorme bonnet blanc dont les nombreuses ruches opaques cachaient son profil (si peu qu’elle en eût), et l’œil unique dont elle pouvait disposer fixé sur son ouvrage. Grâce à son bonnet aux ruches clapotantes, grâce aussi à son œil inutile, elle était complétement séparée de sa petite mère qui était assise à l’autre bout de la salle, en face de la croisée. Le bruit des pas sur le pavé de la cour avait beaucoup diminué depuis que le Doyen était allé occuper le fauteuil de la présidence, la plupart des détenus étant eux-mêmes au rendez-vous philharmonique. Ceux d’entre eux qui n’avaient pas l’âme musicale ou dont les poches étaient vides, flânaient seuls de côté et d’autre, on voyait çà et là le spectacle habituel d’une malheureuse épouse disant adieu à quelque prisonnier, d’un détenu rêveur et encore mal acclimaté qui se tenait à l’écart dans les coins de la cour, comme on voit traîner ailleurs dans les coins des toiles d’araignées rompues et d’autres ordures oubliées par le balai. C’était le moment le plus tranquille que connût la prison, à l’exception toutefois des heures que les détenus consacraient au sommeil. De temps en temps les coups frappés sur la table du café signalaient la fin triomphante d’un morceau d’harmonie, ou annonçaient que les détenus acceptaient avec enthousiasme un toast proposé par leur père. De temps en temps aussi, quelque refrain plus sonore annonçait qu’un baryton vantard voguait dans sa nacelle , ou chassait dans la plaine , ou se promenait sur la montagne ou dans la bruyère ; mais le directeur de la prison savait très-bien à quoi s’en tenir et ne s’inquiétait pas le moins du monde de ces évasions musicales.

Lorsque Clennam s’avança pour prendre un siège auprès de la petite Dorrit, elle trembla tellement qu’elle eut de la peine à tenir son aiguille. Arthur posa doucement la main sur l’ouvrage de la jeune fille, en lui disant :

« Chère petite Dorrit, laissez-moi mettre cela de côté. »

Elle céda l’ouvrage qu’elle tenait à Arthur, qui le posa sur la table. La petite Dorrit se tenait les mains jointes, mais Clennam les sépara et en garda une dans les siennes.

« Je vous vois bien rarement depuis quelque temps, petite Dorrit !

— J’ai été très-occupée, monsieur.

— Oui, mais j’ai appris ce matin, par hasard, que vous aviez fait une visite à ces braves gens qui demeurent tout près de chez moi. Pourquoi n’êtes-vous pas venue me voir par la même occasion ?

— Je… je ne sais pas. Ou plutôt, j’ai craint de vous déranger. Vous avez beaucoup d’occupation maintenant, n’est-il pas vrai ? »

Il vit ce petit corps qui tremblait et ce visage penché, et ces yeux qui se baissaient dès qu’ils rencontraient les siens… il vit tout cela avec presque autant d’inquiétude que de tendresse.

« Mon enfant, vos manières sont bien changées ! »

En ce moment il fut impossible à la petite Dorrit de maîtriser son émotion. Retirant doucement sa main pour la poser sur l’autre, elle se tint ainsi, la tête baissée et tremblant de tous ses membres.

« Ma chère, ma bonne petite Dorrit, » dit Clennam d’un ton compatissant.

Elle fondit en larmes. Maggy tourna tout à coup la tête du côté de la fenêtre et regarda sa petite mère pendant une minute au moins ; mais elle n’intervint pas. Clennam attendit un peu avant de parler de nouveau.

« Cela me fait trop de peine, dit-il alors, de vous voir pleurer ; mais j’espère que ces larmes, qui vous pesaient sur le cœur, sont pour vous un soulagement.

— Oui, monsieur. Pas autre chose… ; pas autre chose.

— Allons, allons, calmez-vous, mon enfant. Je me doutais bien que vous alliez attacher trop d’importance à ce qui vient de se passer ici. Ce n’est rien, rien du tout. Je regrette seulement d’avoir causé cette scène par une visite importune. Que le souvenir s’en efface avec vos larmes. Il n’y a pas de quoi vous en faire verser une seule. Pour moi, je consentirais volontiers à voir cette scène se répéter cinquante fois par jour pour vous épargner un moment d’ennui, ma petite Dorrit. »

Elle tremblait moins maintenant, et elle put répondre d’un ton qui ressemblait davantage à son ton habituel.

« Vous êtes si bon !… Mais quand même il n’y aurait, dans ce qui s’est passé, aucun autre motif de regret ou de honte, une pareille ingratitude…

— Chut ! dit Clennam qui ferma en souriant la bouche de la petite Dorrit. Ce serait vraiment étrange de vous voir oublier quelque chose, vous qui n’oubliez jamais personne et qui n’oubliez jamais rien. Dois-je vous rappeler que je ne suis et que je n’ai jamais été autre chose que l’ami dans lequel vous avez promis d’avoir confiance ? Vous vous souvenez de cette promesse-là, n’est-ce pas ?

— Je tâche de me la rappeler, sans quoi j’y aurais manqué tantôt, lorsque mon frère était-là. Mais vous, vous penserez aussi, n’est-ce pas, à la façon dont ce pauvre garçon a été élevé ici, et vous ne le jugerez pas trop sévèrement, j’en suis sûre ! »

Elle leva les yeux en prononçant ces mots, et regarda le visage de son interlocuteur avec plus d’attention qu’elle ne l’avait fait jusqu’alors, et s’écria avec un rapide changement d’intonation :

« Vous n’avez pas été malade, monsieur Clennam ?

— Non.

— Ni tourmenté ? Ni affligé ? » ajouta-t-elle avec inquiétude. Ce fut au tour d’Arthur de ne savoir que répondre.

« À vrai dire, répliqua-t-il, j’ai eu quelques chagrins. Mais c’est fini. Cela se lit-il donc si clairement dans mes traits ? Je devrais avoir plus de courage que cela et plus d’empire sur moi-même. Je croyais en avoir davantage. Il me faudra prendre des leçons de vous, ma petite Dorrit. Qui pourrait mieux que vous m’enseigner la patience ? »

Il ne songea pas qu’elle voyait les traces d’une souffrance que personne n’aurait su lire dans ses traits. Il ne songea pas qu’il n’y avait pas dans le monde entier d’autres yeux capables de le regarder avec la même pénétration.

« Mais cela m’amène à ce que je voulais vous dire, continua-t-il ; je ne saurais donc me fâcher même contre mon propre visage, s’il s’avise de me trahir. D’ailleurs c’est un privilège et un plaisir que de faire une confidence à ma petite Dorrit. Laissez-moi donc vous avouer, qu’oubliant ma gravité et mon âge, oubliant que le temps d’aimer a perdu pour moi dans ces années de monotonie et de peines dont s’est composée ma longue existence dans un pays lointain… qu’oubliant tout cela, je me suis figuré que j’aimais quelqu’un.

— Quelqu’un que je connais ? demanda la petite Dorrit.

— Non, mon enfant.

— Ce n’est donc pas la dame qui a été si bonne pour moi à cause de vous ?

— Flora ? Non, non. Avez-vous pu penser…

— Je n’ai jamais pu le croire tout à fait, dit la petite Dorrit qui semblait plutôt se parler à elle-même que répondre à Clennam. Cela m’étonnait un peu.

— Mais, poursuivit Arthur (qui sentit se réveiller en lui le sentiment qu’il avait éprouvé dans la sombre avenue de la soirée des roses, le sentiment qu’il se faisait déjà vieux et qu’il en avait fini avec les tendresses de la vie), j’ai fini par reconnaître mon erreur, et cela m’a donné un peu à réfléchir… ou plutôt j’y ai beaucoup réfléchi et je suis devenu plus sage. Grâce à ma sagesse, j’ai pu compter le nombre de mes années et penser à ce que je suis. J’ai regardé en arrière, puis en avant. J’ai vu que mes cheveux ne tarderaient pas à grisonner. J’ai vu que j’avais gravi le montant de la colline, que j’avais dépassé le plateau qui se trouve au sommet et que je redescendais rapidement l’autre côté de la glissoire. »

S’il avait su la poignante douleur que ces paroles infligeaient au cœur patient de la petite Dorrit ! Et cela, quand il n’avait d’autre intention que de la mettre à son aise et de lui rendre service.

« J’ai vu que le jour où de pareilles choses auraient pu être bonnes et gracieuses pour moi, heureuses pour moi ou pour une autre, était passé pour ne plus revenir ! »

Oh ! s’il avait su, s’il avait su ! s’il avait pu voir le poignard qu’il tenait à la main et les cruelles blessures qu’il faisait au cœur fidèle de sa petite Dorrit !

« Tout cela est fini et je n’y veux plus penser. Pourquoi ai-je parlé de ces choses à ma petite Dorrit ? Pourquoi vous ai-je montré, mon enfant, combien il y a d’années entre nous et vous ai-je rappelé que j’ai le double de votre âge ?

— Parce que vous avez confiance en moi, je l’espère. Parce que vous savez que rien ne saurait vous toucher, sans me toucher également ; que rien ne saurait vous rendre heureux ou malheureux sans m’affecter de la même manière, moi qui vous suis si reconnaissante. »

Il entendit trembler sa voix, il vit son visage sincère, il vit ce regard bleu qui ne pouvait mentir, il vit ce sein haletant qui se serait volontiers jeté au-devant de lui pour recevoir une blessure qui lui aurait été destinée, en criant : « je l’aime, » et il ne soupçonna pas un seul instant la vérité. Non. Il ne vit en elle qu’un petit être dévoué, en souliers usés, en robe fanée, habitant une prison ; qu’une enfant faible de corps, mais d’un courage héroïque. La lumière qui éclairait à ses yeux l’histoire domestique de la jeune fille empêchait Clennam de voir autre chose.

« Certainement, ma petite Dorrit, ce sont là quelques-unes de mes raisons, mais j’ai encore un motif. Ma position, mon âge ne me rendent que plus propre à devenir votre ami, votre conseiller… plus digne de votre confiance, veux-je dire. La légère timidité que vous pourriez éprouver vis-à-vis d’un autre, devrait disparaître devant un ami de mon âge. Pourquoi vous êtes-vous tenue à l’écart depuis quelque temps ? Dites-le moi.

— Je suis mieux ici qu’ailleurs. Ma place est ici où je puis être utile. Je suis beaucoup mieux ici que partout ailleurs, répondit la petite Dorrit d’une voix faible.

— C’est ce que vous m’avez dit l’autre jour sur le pont. J’y ai beaucoup songé depuis. N’avez-vous aucun secret que vous pourriez me confier, si vous le vouliez bien ?

— Un secret ? Non, je n’ai pas de secret, » répliqua la petite Dorrit avec un peu de trouble.

Ils avaient parlé à voix basse ; plutôt parce que c’était le ton qui convenait naturellement à leur sujet de conversation que par le désir d’empêcher Maggy d’entendre ce qu’ils disaient. Tout à coup Maggy tourna de nouveau la tête vers la croisée… mais cette fois au lieu de garder le silence, elle cria :

« Dites donc, petite mère !

— Eh bien, Maggy ?

— Si vous n’avez pas de secret à vous à lui dire, racontez-lui le secret de la princesse. Elle en avait un, vous savez.

— La princesse avait un secret ? dit Clennam avec quelque surprise. Et quelle est cette princesse-là, Maggy ?

— Bonté divine, vous ne ménagez guère une pauvre enfant de dix ans ! répondit Maggy. Qui est-ce qui vous dit que la princesse avait un secret ? Pas moi, toujours !

— Je vous demande pardon, Maggy ; je croyais que vous disiez ça.

— Pas du tout. Comment pouvais-je dire ça, puisque c’est elle au contraire qui veut découvrir le secret ? C’est la petite femme mignonne (celle qui est toujours à filer,) qui a un secret. Alors l’autre lui dit : « Pourquoi que vous la cachez là ? » Alors, elle lui répond : « Mais non, je ne cache rien. » Alors l’autre lui dit : « Mais si, mais si, vous cachez quelque chose, » Comme ça, elles s’en vont toutes les deux à l’armoire et on découvre tout. Mais comme elle ne voulait pas aller à l’hôpital, elle est morte. Vous savez bien, petite mère ! Racontez-lui l’histoire ; car c’est un fameux secret, allez ! » s’écria Maggy en se berçant les genoux.

Arthur regarda la petite Dorrit pour lui demander une explication ; il fut frappé de la voir si troublée et si rouge. Elle lui dit que ce n’était qu’un conte de fées qu’elle avait inventé un jour pour amuser Maggy et qui était trop ridicule pour qu’elle ne fût pas honteuse de le répéter à d’autres, quand même elle parviendrait à se le rappeler.

Arthur ne songea donc plus au secret de la princesse, mais il reprit son sujet de conversation, en priant la petite Dorrit de le voir plus souvent et de se souvenir qu’il était impossible qu’on s’intéressât à elle plus qu’il ne le faisait ou de lui vouloir plus de bien qu’il ne lui en voulait. Lorsqu’elle lui eut répondu avec chaleur qu’elle savait cela, qu’elle ne l’oubliait jamais, Arthur aborda un autre sujet, un sujet plus délicat… c’est-à-dire le soupçon qu’il avait formé.

« Petite Dorrit, dit-il, lui prenant la main et lui parlant encore plus bas qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, de sorte que Maggy, malgré la petitesse de la chambre, n’entendait rien, voyons, un dernier mot. Il y a longtemps que je désire vous en parler ; j’ai cherché des occasions pour vous le dire. N’ayez point peur de moi, qui, sous le rapport des années, pourrais être votre père ou votre oncle. Regardez-moi comme un vieillard. Je sais que tout votre dévouement se concentre dans cette chambre et que jamais rien ne vous tentera d’abandonner les devoirs que vous remplissez ici. Si je n’en avais pas été sûr, je vous aurais déjà priée, et j’aurais prié votre père de me permettre de vous établir dans quelque endroit plus convenable. Mais il se peut que vous vous intéressiez… Je ne dis pas aujourd’hui, quoique cela ne soit pas impossible… mais que vous vous intéressiez un jour à quelqu’un en dehors de cette chambre. Il n’y aurait rien là d’incompatible avec vos affections de famille. »

Elle était bien pâle et secoua silencieusement la tête.

« Mais cela peut arriver, chère petite Dorrit.

— Non, non, non. »

Elle secoua encore la tête à chaque lente répétition de ce mot, avec un air de calme désolation dont il se souvint longtemps après. Le temps devait venir où il s’en souviendrait, entre les murs de cette prison, dans cette même chambre.

« Mais si cela arrive jamais, dites-le moi, ma chère enfant. Confiez-moi la vérité, montrez-moi l’objet de votre nouvelle affection et j’essayerai (avec tout le zèle, tout l’honneur, toute l’amitié et tout le respect que j’ai pour vous, bonne petite Dorrit de mon cœur) de vous rendre un service durable.

— Oh ! merci, merci ! Mais non, non, non ! »

Elle prononça ces paroles en le regardant, ses mains usées par le travail croisées devant elle et avec le même ton de résignation qu’auparavant.

« Je ne vous presse pas de me faire aucune confidence en ce moment. Tout ce que je vous demande, c’est la promesse de vous fier à moi sans hésitation.

— Puis-je faire moins, lorsque vous êtes si bon !

— Alors vous vous fierez entièrement à moi ? Vous ne me cacherez aucun malheur secret, aucune inquiétude secrète ?

— J’en sais bien peu que je voudrais vous cacher.

— Et vous ne m’en cachez pas aujourd’hui ? » Elle secoua la tête ; mais elle était bien pâle.

« Lorsque je me coucherai ce soir, et que ma pensée me ramènera à ce triste endroit (et elle m’y ramènera, car j’y reviens toujours, même lorsque je ne vous ai pas vue), je puis donc croire que ma petite Dorrit n’est en proie à aucun chagrin, en dehors de cette chambre et de ceux qui l’occupent d’habitude ? »

La jeune fille sembla saisir avec vivacité le double sens de ces paroles, pour lui répondre avec moins d’embarras ; Clennam se rappela aussi ce fait, longtemps après :

« Oui, monsieur Clennam ; oui, vous le pouvez. »

L’escalier délabré qui s’empressait toujours de crier dès que quelqu’un montait ou descendait, se mit à craquer sous un pas rapide ; puis on entendit bientôt un autre bruit, semblable à celui d’une petite machine à vapeur trop chauffée se dirigeant vers la chambre. À mesure qu’elle s’approchait (et elle s’avançait à grande vitesse) elle semblait se presser davantage : on frappa à la porte. Alors on eût dit que la machine se baissait et lâchait sa vapeur par le trou de la serrure.

Avant que Maggy eût eu le temps d’ouvrir, M. Pancks poussant lui-même la porte, parut sur le seuil, sans chapeau et la tête nue dans un état d’ébouriffement incroyable, regardant Clennam et la petite Dorrit. Il avait à la main un cigare allumé, et apportait avec lui un parfum d’ ale et de tabac.

« Pancks le bohémien, murmura-t-il tout essoufflé, Pancks le bohémien, disant la bonne aventure. »

Il se tint immobile, leur adressant un noir sourire, ronflant plus fort encore que d’habitude, et les dévisageant d’un air étrange. On eût dit qu’au lieu d’être tout simplement le factotum de son vénérable propriétaire, le remorqueur était devenu lui-même le propriétaire de la prison de la Maréchaussée, de tous les détenus et de tous les guichetiers. Dans son contentement il porta son cigare à ses lèvres (on voyait tout de suite que Pancks n’était pas un fumeur) et en tira une telle bouffée, après avoir fermé son œil droit bien hermétiquement afin de se donner plus de force, qu’il se mit à frissonner et parut sur le point de s’étrangler. Mais, même au milieu de ce paroxysme, il essaya de répéter sa phrase d’introduction favorite : « Pa…ancks le bo…o…hémien disant la bonne a…aventure. »

« Je suis en train de passer la soirée avec les autres, continua-t-il, dès qu’il se fut un peu remis. Je viens de chanter. J’ai fait la partie de contralto dans je ne sais quel morceau. La musique, ça n’est pas mon affaire à moi. C’est égal ! Je ferai ma partie dans tout ce qu’on voudra. Pas besoin de savoir la musique, pourvu que vous criiez assez fort. »

Au premier abord, Clennam avait cru que Pancks le bohémien avait trop bu. Mais il ne tarda pas à reconnaître que bien que l’ ale entrât pour quelque chose dans l’émotion du remorqueur, le fond même de cette émotion ne provenait d’aucune brasserie, ni d’aucune distillerie.

« Comment vous portez-vous, mademoiselle Dorrit ? demanda Pancks. J’ai pensé que vous ne m’en voudriez pas si je montais un instant pour m’informer de vos nouvelles. J’ai su par M. Dorrit que M. Clennam était ici. Comment allez-vous, Monsieur ?

— Très-bien, je vous remercie, répondit Clennam ; je suis heureux de vous voir si gai, monsieur Pancks.

— Gai ?… Plus gai qu’un pinson, monsieur !… Je n’ai qu’une minute à vous donner, autrement les autres s’apercevraient de mon absence, et il ne faut pas qu’on s’en aperçoive… N’est-ce pas, mademoiselle Dorrit ? »

Il semblait prendre un plaisir insatiable à l’appeler en témoignage et à la contempler, tout en redressant ses cheveux hérissés sur sa tête, ce qui lui donnait l’air d’un cacatoès en deuil.

« Il n’y a pas une demi-heure que je suis ici. J’ai su que M. Dorrit occupait le fauteuil de la présidence, et je me suis dit : « Il faut que j’aille l’aider. » Dans ce moment-ci, je devrais être à ramasser mes loyers dans la cour du Cœur Saignant… mais bah ! Je les tracasserai tout aussi bien demain… N’est-ce pas, mademoiselle Dorrit ? »

Ses petits yeux noirs paraissaient briller d’une lueur électrique. Ses cheveux de plus en plus ébouriffés semblaient aussi dégager des étincelles. Il était tellement chargé d’électricité qu’on aurait pu faire étinceler et pétiller toute partie de sa peau de chat à laquelle on aurait présenté un corps conducteur.

« On trouve ici une société fort distinguée, reprit Pancks, n’est-ce pas, mademoiselle Dorrit ? »

Elle avait presque peur de lui et ne savait que répondre. Il se mit à rire en faisant un signe de tête à Clennam.

« Ne faites pas attention à lui, mademoiselle Dorrit. Il en est. Nous sommes convenus que vous n’auriez pas l’air de me reconnaître devant le monde ; mais la défense ne regarde pas du tout M. Clennam. Il en est. Pas vrai, monsieur Clennam ?… N’est-ce pas, mademoiselle Dorrit ? »

L’agitation de cet étrange personnage gagnait rapidement Arthur. La petite Dorrit s’en aperçut, non sans surprise, et remarqua qu’ils échangeaient de rapides coups d’œil.

« J’avais commencé à vous dire quelque chose, ajouta Pancks ; mais je ne me rappelle vraiment plus ce que c’était… Oh ! je sais !… On trouve une fameuse société ici. C’est moi qui régale tout le monde…. N’est-ce pas, mademoiselle Dorrit ?

— C’est très-généreux de votre part, répondit-elle, remarquant qu’ils échangeaient encore un regard d’intelligence.

— Pas du tout. Ça n’est pas la peine d’en parler. Le fait est que je vais rentrer dans mes biens. Je puis me permettre d’être généreux. J’ai envie de donner un festin de Balthazar à tous les détenus. On dressera les tables dans la cour. Des montagnes de pain. Des buissons de pipes. Des charrettes de tabac. Du rosbif et du plum-pudding à discrétion. Une bouteille de porter première qualité par tête. Une pinte de vin par-dessus le marché pour ceux qui en voudront… si toutefois les autorités compétentes veulent bien le permettre… N’est-ce pas, mademoiselle Dorrit ? »

Elle était tellement troublée par les façons de Pancks ou plutôt si étonnée de voir qu’à chaque instant Clennam semblait mieux comprendre les paroles du petit remorqueur (car, à chaque nouvelle démonstration du cacatoès humain, elle regardait Arthur pour lui en demander l’explication) qu’elle ne put que remuer les lèvres en réponse, mais sans parvenir à articuler une syllabe.

« À propos ! s’écria Pancks, vous vous rappelez que j’ai promis de vous apprendre ce qu’il y avait derrière votre petite main… Et vous l’apprendrez, ma chérie… N’est-ce pas, mademoiselle Dorrit ? »

Il s’était interrompu tout à coup. Où diantre avait-il pris les innombrables petits fourchons dont les pointes noires surgirent soudain sur sa tête, comme ces myriades de baguettes que lance le bouquet d’un feu d’artifice ? c’est là un mystère à jamais impénétrable.

« Mais on finirait par s’apercevoir de mon absence, répéta-t-il, et je ne voudrais pas qu’on s’en aperçût. Monsieur Clennam, vous et moi, nous avons conclu un marché. Je vous ai dit que je ne manquerais pas à mes engagements. Vous verrez que je sais tenir une promesse, si vous voulez bien sortir un instant avec moi. Mademoiselle Dorrit, je vous souhaite le bonsoir ; mademoiselle Dorrit, Je vous souhaite bien du bonheur. »

Après avoir donné à la jeune fille une double et rapide poignée de main, il descendit l’escalier en ronflant plus fort que jamais. Arthur mit tant de hâte à le suivre qu’il faillit le renverser sur le dernier palier et le faire dégringoler dans la cour.

« Qu’est-ce qu’il y a, au nom du ciel ! demanda Clennam lorsqu’ils se furent tous les deux élancés dehors.

— Attendez un instant… Mon ami M. Rugg… Permettez-moi de vous le présenter. »

Ce fut ainsi qu’il présenta à Clennam un autre personnage sans chapeau, également armé d’un cigare, également entouré d’une atmosphère d’ ale et de tabac, lequel, bien que son agitation fût loin d’approcher de celle de Pancks, eût paru digne de Bedlam sans le voisinage du petit fou furieux de remorqueur qui, par contraste, en faisait un homme grave et sensé.

« Monsieur Clennam, M. Rugg, dit Pancks. Attendez un instant. Venez à la pompe. »

Ils se dirigèrent vers la pompe. M. Pancks mettant immédiatement la tête sous le goulot, pria M. Rugg de pomper vigoureusement. M. Rugg ayant obéi sans hésiter, M. Pancks se releva reniflant et pouffant (non sans raison cette fois) et s’essuya avec son mouchoir.

« Ça m’a fait du bien, ça m’a éclairé les idées, s’écria-t-il tout haletant en s’adressant à Clennam qui le contemplait d’un air étonné. Mais, ma parole d’honneur, quand on sait ce que nous savons et qu’on entend le père de Mlle Dorrit faire les discours que nous venons d’écouter ; quand on sait ce que nous savons et qu’on voit Mlle Dorrit logée dans une pareille chambre et vêtue d’une pareille robe, il y a de quoi…. Donnez-moi votre dos, monsieur Rugg… Un peu plus haut, s’il vous plaît… Là, nous y sommes ! »

À cette heure, dans la cour de cette prison, à l’ombre de la nuit naissante, M. Pancks (qui se serait jamais attendu à pareille chose de sa part ?) bondit comme un écolier par-dessus la tête et les épaules de M. Rugg de Pentonville, agent d’affaires, teneur de livres, etc., et retombant sur ses pieds, il prit Clennam par la boutonnière, le conduisit derrière la pompe et tira de sa poche un paquet de papiers. M. Rugg tira également de sa poche un autre paquet de papiers.

« Attendez ! dit Clennam à voix basse. Vous avez découvert quelque chose ?

— Un peu ! répondit M. Pancks avec une onction que nous renonçons à rendre.

— Cette découverte compromet-elle quelqu’un ?

— Comment cela, monsieur ?

— Par quelque fraude ou quelque injustice ?

— Pas le moins du monde.

— Dieu soit loué ! se dit Clennam, qui ajouta tout haut : Maintenant, parlez.

— Vous saurez, monsieur… dit Pancks déroulant des papiers d’une main fébrile et lançant chaque petite phrase comme une locomotive à haute pression lâche de petites bouffées de vapeur… Où est la généalogie ? Où est le document numéro quatre, monsieur Rugg ?… Oh ! très-bien… Nous pouvons marcher. Vous saurez qu’aujourd’hui nous sommes virtuellement en règle. Nous ne le serons légalement que dans un jour ou deux. Mettons, au plus, une semaine. Nous y avons travaillé nuit et jour depuis je ne sais plus combien de temps… Monsieur, vous savez combien il y a de temps que nous y travaillons ?… N’importe. Ne dites rien. Vous ne feriez que m’embrouiller. Vous communiquerez la nouvelle à Mlle Dorrit, monsieur Clennam ; mais pas avant que nous vous y ayons autorisé… Où est le total approximatif, monsieur Rugg ? Bon. Lisez, monsieur ! Voilà ce que vous aurez à communiquer tout doucement à Mlle Dorrit… Voilà la somme qui revient à votre père de la Maréchaussée. »

CHAPITRE XXXIII. Sujet de plainte de Mme Merdle.

Mme Gowan, au lieu de résister plus longtemps aux décrets d’un destin inexorable, se résigna à faire contre fortune bon cœur en acceptant ces Miggles . Elle appela donc à son secours toute la philosophie dont (lors de son entrevue avec Arthur) elle avait prévu qu’elle aurait besoin, et consentit généreusement à ne pas s’opposer au mariage de son fils. Il est probable que, pour arriver et s’arrêter à cette heureuse résolution, elle avait dû se laisser influencer, en dehors de son amour maternel, par trois considérations politiques.

La première, c’est que son fils n’avait jamais témoigné la plus légère intention de lui demander son consentement ou la moindre inquiétude de ne pouvoir s’en passer . La seconde, c’est que Henry, dès qu’il aurait épousé la fille unique et bien-aimée d’un homme fort à son aise, cesserait naturellement de prélever des impôts indirects sur la pension qu’une patrie reconnaissante avait accordée à Mme Gowan par l’entremise d’un Mollusque. La troisième, c’est qu’il était entendu que les dettes d’Henry seraient payées au pied de l’autel par le beau-père. À ces trois raisons dictées par la prudence, si l’on ajoute le fait que Mme Gowan s’empressa de donner son consentement dès qu’elle apprit que M. Meagles avait accordé le sien, et que le refus de M. Meagles avait toujours été le seul obstacle à ce mariage, il devient plus que probable que la veuve du commissaire de Pas Grand’Chose ne manqua pas de faire en elle-même tous ces sages raisonnements.

Néanmoins, parmi ses parents et ses connaissances, elle sut maintenir sa dignité individuelle et la dignité du sang des Mollusques, en répétant sans cesse et partout que c’était une affaire bien malheureuse ; qu’elle en était peinée au delà de toute expression ; que son fils était sous l’empire d’une véritable fascination ; que, pendant longtemps, elle avait fait son possible pour empêcher cette union disproportionnée, mais une mère ne peut pas toujours résister, etc. Elle avait déjà pris Arthur Clennam à témoin, en sa qualité d’ami de la famille Meagles, pour accréditer cette fable. Dès la première entrevue qu’elle accorda à M. Meagles, elle se donna des airs de céder avec tristesse, mais avec grâce, à une passion irrésistible. Elle feignit, avec infiniment de politesse et de distinction, de croire que c’était elle, et non pas lui, qui faisait un sacrifice. Elle exécuta le même tour de passe-passe à l’égard de Mme Meagles, tout comme un habile escamoteur aurait pu insinuer une carte dans la poche de cette innocente dame ; et, lorsque sa future belle-fille lui fut présentée par Henry, elle lui dit en l’embrassant :

« Ma chère, qu’avez-vous donc fait à Henry pour l’ensorceler ainsi ? »

Par la même occasion, elle permit à quelques larmes de faire dégringoler en petites pilules, le long du nez, la poudre cosmétique qui composait son teint… façon délicate, mais touchante, de prouver combien elle souffrait intérieurement, malgré le calme apparent avec lequel elle semblait subir cette cruelle épreuve.

Parmi les amies de Mme Gowan (qui se piquait à la fois d’être de la Société et de maintenir cette Puissance des relations aussi intimes qu’agréables), Mme Merdle se trouvait au premier rang. Il est vrai que les bohémiens de Hampton-Court relevaient le nez d’un air de mépris lorsqu’ils daignaient prononcer le nom de ce parvenu de Merdle ; mais ils l’abaissaient aussitôt pour tomber à plat-ventre au pied des millions du grand homme. Du reste, dans cette balance compensatoire de leurs nez, ils ne faisaient que suivre l’exemple des hauts fonctionnaires de la Trésorerie, de l’honneur du barreau, de la fleur de l’épiscopat, et ainsi de suite.

L’inconsolable Mme Gowan se disposa donc à faire une visite à Mme Merdle, afin de recevoir les compliments de condoléance de cette dame, à l’occasion de l’affreux mariage auquel il avait bien fallu consentir. À cet effet, elle se rendit en ville dans un de ces petits véhicules à un cheval, auxquels le public irrévérencieux donnait alors le nom de boîte à pilules . Cet équipage n’appartenait pas précisément à Mme Gowan, mais à un loueur de second ordre qui la conduisait lui-même et qui s’arrangeait au jour ou à l’heure avec les vieilles dames du château de Hampton-Court ; néanmoins, parmi les nombreuses fictions en usage dans ce camp de bohémiens distingués, l’étiquette voulait que ledit équipage fût toujours regardé comme la propriété personnelle de la personne qui l’occupait pour le moment, et que le loueur n’eût pas l’air de connaître d’autre bourgeoise que la pratique du jour, absolument comme les Mollusques, qui n’entendent pas moins bien leur commerce que tous les loueurs de fiacres de l’univers, font semblant d’ignorer tout autre tripotage que celui qui se trouve inscrit à l’ordre du jour.

Mme Merdle était chez elle, se dorlotant dans son nid d’or et d’écarlate, ayant auprès d’elle le perroquet qui, la tête penchée, contemplait sa maîtresse du haut d’un perchoir voisin, comme s’il la prenait aussi pour une magnifique perruche d’une plus grande espèce. Tous deux consentirent à recevoir Mme Gowan, qui se présenta avec son éventail favori, dont le vert tendre adoucissait un peu la fraîcheur maculée de son teint.

« Ma chère belle, dit Mme Gowan, après avoir causé de choses indifférentes, donnant avec son éventail une petite tape enjouée sur le dos de la main de son amie, vous êtes mon unique consolation. Cette affaire de Henry, dont je vous ai parlé, va se faire. Qu’est-ce que vous en pensez ? Je meurs d’envie de le savoir ; vous représentez et résumez si bien la société ! »

Mme Merdle passa en revue la blanche poitrine que la société avait l’habitude de passer en revue, et, s’étant assurée que la devanture de M. Merdle et des bijoutiers de Londres se trouvait en bon ordre, répondit :

« Lorsqu’un homme se marie, ma chère, la société exige qu’il fasse un mariage qui augmente sa fortune, un mariage d’argent, un mariage qui lui permette d’avoir un grand train de maison. Autrement, la société ne voit pas qu’il ait le droit de se marier du tout… Taisez-vous, Jacquot ! »

Car le perroquet, planant sur les deux dames du haut de sa cage, semblant présider à leur conversation, comme aurait pu le faire un juge sur son tribunal (il ressemblait assez à un magistrat), venait de clore par un cri perçant cet exposé de la situation.

« Il est des cas, reprit Mme Merdle, imprimant une courbe gracieuse du petit doigt de sa main favorite pour rendre ses remarques plus précises au moyen de ce geste délicat ; il se présente des cas où un homme n’est ni jeune ni élégant, mais possède déjà une grande fortune et un grand train de maison. Nous ne parlons pas de ceux-là. Dans ces cas-là… »

Mme Merdle haussa ses épaules de neige et porta la main à l’étalage de bijouterie, réprimant un petit accès de toux, comme pour ajouter : « Un homme cherche quelque chose dans mon genre. » Alors le perroquet poussa encore un cri, et Mme Merdle le regarda à travers son lorgnon, en disant : « Taisez-vous donc ! »

« Mais lorsqu’il s’agit d’un jeune homme, poursuivit cette dame… et vous savez ce que je veux dire par jeune homme, ma très-chère ; j’entends quelqu’un qui a encore ses parents et dont la position n’est pas faite… il est tenu de faire un mariage qui le place dans une meilleure situation vis-à-vis de la société ; car s’il était assez sot pour agir autrement, la société ne saurait le lui pardonner… Ce que je vous dis là semble affreusement mondain, ajouta Mme Merdle retombant nonchalamment sur les coussins de son nid et lorgnant son interlocutrice, n’est-ce pas ?

— Mais c’est vrai, remarqua Mme Gowan d’un ton de haute moralité.

— Ma chère, c’est incontestable, répondit Mme Merdle, car la société s’est prononcée là-dessus, et il n’y a plus à y revenir. Si nous avions des mœurs plus primitives ; si nous habitions sous des feuilles de palmier ; si, au lieu d’être obligées de nous occuper de nos comptes de banque, nous pouvions garder des vaches, des brebis et autres bêtes (ce qui serait délicieux ; ma chère, vous ne sauriez croire combien j’ai des goûts champêtres !) ; très-bien. Mais nous ne vivons pas sous des feuilles de palmier et nous ne gardons ni vaches, ni brebis, ni autres bêtes. Je m’épuise quelquefois à tâcher de faire comprendre cette différence à Edmond Sparkler. »

Mme Gowan, regardant par-dessus son éventail vert lorsqu’on prononça le nom de ce jeune homme, répliqua en ces termes :

« Vous connaissez, ma très-chère, la situation déplorable du pays… ces malheureuses concessions de John Mollusque !… et par conséquent, vous savez ce qui fait que je suis aussi pauvre que…

— Qu’un rat d’église ? suggéra Mme Merdle en souriant.

— Je pensais à un autre pauvre non moins proverbial, et qui appartient également à l’Église… Job, répondit Mme Gowan ; mais le vôtre me va tout aussi bien. Je chercherais en vain à cacher qu’il y a une très-grande différence entre la position de votre fils et celle de Henry… Mon fils a beaucoup de talent…

— Et Edmond Sparkler n’en a pas du tout, ajouta Mme Gowan avec une suavité extrême.

— … Et son talent, joint à de nombreux mécomptes, continua Mme Gowan, l’a engagé à embrasser une carrière qui… ( Mme Gowan compléta la phrase par un soupir)… Vous savez cela, ma chère. Telle étant la position bien différente de Henry, il s’agit de savoir quel est le plus mauvais mariage auquel je puisse me résigner. »

Mme Merdle était tellement occupée à contempler ses bras (les jolis bras ! comme ils étaient admirablement modelés ! le charmant cadre pour porter des bracelets !), qu’elle oublia de répondre. Le silence qui succéda l’ayant tirée de sa contemplation, elle se croisa les bras, et, avec un calme plein de finesse, regarda son amie en face, et lui dit d’un ton d’interrogation :

« Ou…i ? Et puis ?

— Et puis, ma chère, répliqua Mme Gowan avec un peu moins de suavité qu’auparavant, je ne serais pas fâchée de savoir votre avis. »

Le perroquet, qui s’était tenu sur une patte depuis sa dernière démonstration, poussa un éclat de rire, se balança d’un air goguenard sur ses deux pattes, puis se remit sur une seule et attendit la réponse, la tête aussi de travers qu’il pouvait la tourner.

« Cela paraît mercenaire de demander quelle dot la demoiselle apportera au monsieur, dit Mme Merdle ; mais peut-être la société elle-même est-elle un peu mercenaire, vous le savez, ma chère.

— D’après ce qu’on m’a dit, répliqua Mme Gowan, je me crois autorisée à établir en fait que les dettes de Henry seront payées.

— Beaucoup de dettes ? demanda Mme Merdle à travers son lorgnon.

— Mais, oui… assez.

— Bon. Je devine le chiffre, c’est toujours à peu près la même chose. Très-bien, remarqua Mme Merdle d’un ton d’indifférence.

— Et le père leur fera une pension de trois ou quatre cents livres sterlings par an ; ce qui, en Italie…

— Ah ! ils vont visiter l’Italie.

— Henry veut étudier… cela ne doit pas vous étonner, ma chère…, ces affreux beaux-arts…

— C’est juste. » Mme Merdle s’empressa d’épargner à son amie affligée un si pénible aveu. Elle comprenait. Passons là-dessus.

« Et voilà, reprit Mme Gowan, secouant sa tête inconsolable, voilà tout. Oui, voilà, répéta Mme Gowan, refermant son éventail vert pour le moment, afin de se taper le menton (pas encore un double menton, mais il était en train de le devenir ; pour le moment ce n’était encore qu’un menton et demi), voilà tout. À la mort des parents, je présume qu’il y aura quelque chose de plus ; mais je doute que Henry puisse jamais toucher le capital… car, pour ce qui est de cela, les parents sont capables de vivre cent ans. Ma chère, je vous assure qu’ils en ont l’air bien capable. »

Or, Mme Merdle qui connaissait assez bien son amie la Société, qui savait, rubis sur l’ongle, ce que c’est que les mères de la Société, ce que c’est que les filles de la Société, ce que c’est que le marché matrimonial, les valeurs qui y ont cours, les tripotages et les maquignonnages dont les acheteurs riches sont l’objet, pensa, au fond de sa spacieuse poitrine, que le fils de Mme Gowan n’avait pas fait une mauvaise affaire. Mais comme, d’un autre côté, elle n’ignorait pas ce qu’on attendait d’elle, et qu’elle avait deviné la nature du mensonge social qu’il s’agissait de dorloter, elle le prit dans ses bras, le berça avec tendresse, et en un mot, elle dora de son mieux la pilule.

« Comment, voilà tout, ma chère ? dit-elle avec un soupir sympathique. Allons, allons ! ce n’est pas votre faute. Vous n’avez rien à vous reprocher. Il faut avoir recours à ce courage moral qui vous a valu une réputation si méritée, et faire contre fortune bon cœur.

— La famille de la jeune fille, dit Mme Gowan, a fait des efforts inouïs pour capter mon pauvre garçon.

— Cela va sans dire, ma chère.

— J’ai élevé tous les obstacles possibles, et je me suis tourmentée jour et nuit pour trouver quelque moyen de ramener Henry à de meilleurs sentiments.

— Personne n’en doutera, ma chère.

— Mais en vain. Rien ne m’a réussi. Dites-moi un peu, ma toute belle, suis-je autorisée à consentir, bien malgré moi, à ce que Henry épouse des gens qui ne sont pas de la Société, ou bien n’ai-je pas fait preuve d’une faiblesse inexcusable ? »

En réponse à cet appel, Mme Merdle, en sa qualité de grande prêtresse de la Société, affirma que Mme Gowan méritait les plus grands éloges, que sa conduite lui vaudrait de nombreuses sympathies, qu’elle avait joué le rôle d’une héroïne, et qu’elle était sortie à son honneur de cette épreuve. Mme Gowan, qui voyait on ne peut plus clair à travers sa feinte, qui savait que Mme Merdle voyait aussi clair qu’elle et que la Société ne verrait pas moins clair, madame Gowan termina cette cérémonie comme elle l’avait commencée, c’est-à-dire avec beaucoup de contentement intime et beaucoup de gravité.

La conférence se tenait entre quatre et cinq heures de l’après-midi, tandis que les roues des voitures et les coups de marteau des visiteurs retentissaient dans toute la région de Harley-Street, Cavendish-Square. À ce moment de l’entrevue, M. Merdle revint de ses occupations journalières, qui consistaient à faire respecter de plus en plus le nom anglais dans toutes les parties du globe civilisé, capable d’apprécier les courageux efforts d’un commerce cosmopolite et les combinaisons gigantesques de l’habileté et du capital. Car, bien que personne ne sût au juste de quel genre d’affaires M. Merdle s’occupait, on savait seulement que l’argent semblait avoir le don de se multiplier entre ses mains, c’étaient là les termes dont tout le monde se servait pour le désigner dans les occasions de grande cérémonie, termes qu’une nouvelle variante de la parabole du chameau et du trou de l’aiguille obligeait la société à accepter sans enquête.

Pour un homme qui avait un rôle si brillant à remplir, M. Merdle avait l’air d’un homme comme un autre, ou plutôt on eût dit que, dans le cours de ses vastes transactions commerciales, il avait par hasard troqué sa tête contre celle de quelque esprit inférieur. Il se présenta un moment devant les deux dames, durant une lugubre promenade qu’il faisait à travers son palais, et qui ne paraissait avoir d’autre but que d’échapper à la présence de son maître d’hôtel.

« Pardon, dit-il, s’arrêtant tout confus, je croyais qu’il n’y avait ici que le perroquet. »

Cependant, Mme Merdle ayant dit : « Vous pouvez entrer, » et Mme Gowan, qui venait de se lever, ayant déclaré qu’elle allait prendre congé de sa très-chère amie, M. Merdle entra et se mit à regarder par une croisée éloignée, ses mains croisées sous ses parements, inquiet, se tenant par le poignet, comme s’il eût voulu opérer son arrestation lui-même. Sans changer d’attitude, il tomba dans une rêverie dont il fut tiré par la voix de madame, qui l’appela de l’autre bout du salon, où ils se trouvaient depuis près d’un quart d’heure.

« Hein ! oui ! dit alors M. Merdle en se tournant vers elle. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Ce qu’il y a ? répéta Mme Merdle. Il y a que vous ne paraissez pas avoir entendu un mot de ce que je viens de vous dire. De quoi me suis-je plainte ?

— Vous vous êtes plainte, madame Merdle ? Je ne savais pas que vous fussiez malade.

— C’est de vous, dit Mme Merdle, que je me plaignais.

— Oh ! vous vous plaignez de moi. Quel est mon… qu’ai-je donc… à quel propos avez-vous à vous plaindre de moi, madame Merdle ? »

Grâce à ses façons effrayées, distraites, rêveuses, il lui avait fallu quelque temps pour formuler cette question. Il termina sa phrase en présentant son doigt au perroquet, seulement comme pour essayer de s’assurer s’il était bien le maître de céans, et l’oiseau lui prouva qu’il était d’un avis contraire, en mordant immédiatement ce doigt téméraire.

« Vous disiez, madame Merdle, continua M. Merdle tout en suçant son doigt mordu, que vous aviez à vous plaindre de moi ?

— Oui, et c’est sans doute pour me prouver combien j’ai raison de me plaindre que vous m’obligez à répéter mes paroles. J’aurais tout aussi bien fait de parler à la muraille. J’aurais beaucoup mieux fait de parler à cet oiseau. Il aurait au moins crié, lui.

— Je ne suppose pas que vous teniez à m’entendre crier, madame Merdle ? demanda M. Merdle, prenant un siège.

— En vérité, je ne sais pas trop, riposta Mme Merdle, si vous ne feriez pas mieux de crier que de rester aussi sombre et aussi distrait : on saurait au moins que vous prenez quelque intérêt à ce qui se passe autour de vous.

— On pourrait crier sans être pour cela moins distrait, madame Merdle, dit M. Merdle avec son ton assommant.

— Et on peut être aussi bourru que vous l’êtes en ce moment, sans crier, répondit Mme Merdle. C’est très-vrai. Si vous voulez savoir ce dont je me plains, je vous le dirai en deux mots ; vous ne devriez vraiment pas aller dans la société, si vous ne savez pas vous plier aux exigences de la société. »

M. Merdle, enroulant autour de ses doigts les cheveux qui lui restaient, parut s’enlever par la crinière, tant il mit de précipitation à se lever.

« Mais, au nom de toutes les puissances infernales, s’écria-t-il, dites-moi un peu, madame Merdle, si vous connaissez quelqu’un qui fasse plus que moi pour la société. Voyez-vous cet hôtel, madame ? Voyez-vous ces meubles, madame ? Tournez-vous vers cette glace et regardez-vous, madame ! Savez-vous ce que tout cela coûte ? Savez-vous qui profite de tout cela ? Et puis vous venez encore me dire que je ne devrais pas aller dans la société ! Moi qui répands ainsi sur elle l’or à pleines mains ! Moi qui ai presque l’air de… de m’atteler à une voiture d’arrosage remplie d’or pour aller partout et toujours en saturer la société !

— Ne vous emportez pas, monsieur Merdle, je vous prie.

— M’emporter ? Mais vous me feriez sauter au plafond ! Vous ne savez pas la moitié de ce que je fais pour la société. Vous ne savez pas les sacrifices que je fais pour elle.

— Je sais que vous recevez la meilleure société du pays. Je sais que vous êtes reçu dans la meilleure société de toute l’Angleterre. Je crois que je sais aussi… (et même, pour ne pas faire de feinte ridicule, je sais que je sais) quelle est la personne qui vous aide en cela, monsieur Merdle.

— Madame Merdle, répliqua le millionnaire essuyant son insipide visage rouge et jaune, je sais tout cela aussi bien que vous. Si vous n’étiez pas un des ornements de la société, et, moi-même, si je n’avais pas été un bienfaiteur de la société, vous et moi nous ne serions pas unis. Lorsque je dis bienfaiteur de la société, j’entends par là un homme qui lui donne à boire, à manger ou à admirer une foule de choses coûteuses. Mais me dire que je ne suis pas digne de m’y montrer, après tout ce que j’ai fait pour elle, répéta M. Merdle avec une énergie étrange qui surprit Mme Merdle au point de lui faire lever un peu les sourcils… après tout ce que j’ai fait… tout !… Venir me dire que je n’ai pas le droit de m’y montrer, c’est une jolie récompense, ma foi !

— Je prétends, répondit Mme Merdle avec beaucoup de calme, que vous devriez vous en rendre digne, en vous montrant plus dégagé et moins soucieux. Il y a quelque chose qui sent son plébéien d’une lieue à traîner partout avec vous vos préoccupations d’affaires, comme vous le faites.

— Comment est-ce que je les traîne avec moi, madame Merdle ?

— Comment ? Regardez-vous dans la glace. »

M. Merdle dirigea involontairement les yeux vers le miroir le plus voisin, et demanda, tandis que son sang épais montait lentement à ses tempes, si un homme est responsable de sa digestion.

« Vous avez un médecin, répondit Mme Merdle.

— Je ne vois pas trop à quoi il me sert. »

Mme Merdle changea de tactique.

« D’ailleurs, dit-elle, c’est une mauvaise plaisanterie que de me parler de votre digestion. Il ne s’agit pas de votre digestion, mais de vos manières. »

— Madame Merdle, répliqua le mari, les manières ne sont pas mon affaire : c’est vous que cela regarde. Vous fournissez les manières ; moi, je fournis l’argent.

— Je ne vous demande pas, poursuivit Mme Merdle reposant à l’aise au milieu des coussins, je ne vous demande pas de captiver les gens. Je n’exige pas que vous vous donniez la peine de fasciner les gens. Je vous prie seulement de faire comme tout le monde et de vous soucier de rien… ou au moins d’en avoir l’air.

— Ai-je jamais dit que je me souciais de quelque chose ?

— Si vous l’avez dit ? Non ! On ne vous écouterait seulement pas si vous le disiez. Mais vous le laissez voir.

— Qu’est-ce que je laisse voir ? Qu’est-ce que l’on voit ? demanda M. Merdle avec une vivacité inaccoutumée.

— Je vous l’ai déjà dit. On voit que vous portez avec vous vos soucis et vos projets d’homme d’affaires, au lieu de laisser tout cela dans le quartier de la Bourse ou dans leur domicile naturel. Ne pourriez vous pas au moins feindre de les y laisser ? Cela suffirait : je ne vous en demande pas davantage. Mais non : vous ne pourriez pas avoir l’air plus préoccupé de vos calculs et de vos combinaisons, si vous étiez un simple menuisier.

— Un menuisier ! répéta M. Merdle, réprimant quelque chose comme un gémissement. Je ne serais déjà pas trop fâché, après tout, d’être un menuisier, madame Merdle.

— Et ce dont je me plains, poursuivit la dame sans daigner relever cette observation plébéienne, c’est que ce n’est pas là le ton de la société et que vous devriez chercher à vous corriger, monsieur Merdle. Si vous ne me croyez pas, demandez à Edmond Sparkler… (la porte du salon venait de s’ouvrir et Mme Merdle contemplait à travers son lorgnon la tête de son fils)…. Edmond ; nous avons besoin de vous. »

M. Sparkler, qui s’était contenté de passer la tête par la porte entre-bâillée, mais sans entrer (on eût dit qu’il parcourait la maison en quête d’une demoiselle pas bégueule du tout) s’avança alors et s’approcha de Mme Merdle qui, dans quelques phrases à la portée de son intelligence, lui expliqua le point en litige.

Le jeune gentleman, après avoir palpé avec inquiétude son faux col comme un hypocondre se tâte le pouls, répondit :

— J’ai entendu des individus causer de ça.

— Vous voyez, monsieur Merdle ?… Edmond Sparkler en a entendu parler, dit Mme Merdle avec une langueur triomphante. Ainsi il est probable que tout le monde en a entendu parler ! »

En effet, c’était là une conclusion assez logique, attendu qu’il eût été impossible de trouver dans aucune réunion d’êtres pensants, une personne moins capable qu’Edmond Sparkler de s’apercevoir de ce qui se passait en sa présence.

« Et, sans doute, Edmond Sparkler vous dira aussi, continua Mme Merdle avec un geste de sa main favorite vers M. Merdle, quelles sont les observations qu’il a entendues.

— Impossible, répliqua M. Sparkler se tâtant le pouls comme la première fois, impossible de me rappeler ce qui a donné lieu à ces remarques, car ma mémoire est presque toujours en vacances… Mais, me trouvant, à l’époque en question, avec le frère d’une diantrement jolie fille… très-bien élevée par-dessus le marché et pas du tout bégueule…

— Là ! laissez la sœur de côté, interrompit Mme Merdle d’un ton d’impatience apathique. Qu’est-ce que le frère disait ?

— Le frère n’a pas ouvert la bouche, madame, répliqua M. Sparkler. C’est un individu aussi silencieux que moi… aussi embarrassé pour trouver ce qu’il veut dire.

— Mais enfin, on a dit quelque chose, insista Mme Merdle ; ne vous occupez pas du reste…

— Je ne m’en occupe pas le moins du monde, je vous assure, remarqua M. Sparkler.

— … Mais répétez-nous ce qu’on a dit. »

M. Sparkler tâta encore le pouls de son faux col, se fit subir à lui-même un examen mental très-sévère avant de répondre.

« Des individus faisant allusion à mon Gouverneur… l’expression n’est pas de moi… disent parfois des choses assez flatteuses de mon Gouverneur… qu’il est immensément riche et habile comme tout… un vrai phénomène de banquier, de boursicotier et le reste.. ; mais Ils ajoutent qu’il ne sait pas s’affranchir des affaires de la boutique… qu’elles pèsent toujours sur lui… qu’il les porte sur son dos, comme un marchand d ’habits galons , courbé sous le poids de son commerce.

— Et voilà justement, dit Mme Merdle, qui se leva et laissa flotter sa draperie autour d’elle, voilà justement ce dont je me plains. Edmond, je monte chez moi, donnez-moi le bras. »

M. Merdle, qu’on laissa seul afin qu’il pût songer tout à son aise à se rendre plus digne de la société, regarda successivement par neuf croisées différentes et parut contempler neuf déserts plus sombres les uns que les autres. Lorsqu’il se fut ainsi diverti, il descendit pour examiner de même le dessin des tapis du rez-de chaussée ; puis il remonta examiner avec non moins d’attention celui de tous les tapis du premier étage ; comme s’il eût aperçu là de sombres profondeurs à l’unisson de son âme accablée de tristesse. Tandis qu’il errait ainsi à travers son hôtel, il avait l’air de la dernière personne au monde qui se reconnût le droit de s’y promener. Quand même M me Merdle aurait crié par-dessus les toits qu’elle était chez elle tel soir pendant la saison, M. Merdle annonçait encore plus clairement en ce moment qu’il ne se trouvait jamais chez lui.

Il finit par rencontrer son maître d’hôtel, ce serviteur imposant dont un seul coup d’œil suffisait pour l’achever. Écrasé par l’aspect de ce grand homme, M. Merdle s’enfuit honteusement et se cacha dans son salon de toilette, où il s’enferma jusqu’au moment où il monta dans le superbe équipage de M. Merdle pour aller dîner en ville. À dîner, le millionnaire fut envié et flatté comme une grande puissance ; les hauts fonctionnaires de la Trésorerie, l’honneur du barreau et la fine fleur de l’épiscopat lui firent autant de courbettes qu’il en voulut. À une heure du matin, il rentra seul, et après s’être laissé éteindre à l’instant même dans son propre vestibule, comme une chandelle d’un sou, par son propre maître d’hôtel, il poussa un gros soupir, et s’en fut se coucher.

CHAPITRE XXXIV . Un banc de mollusques.

M. Henri Gowan et le chien fréquentaient très-assidûment la villa Meagles, car le jour du mariage était déjà fixé. On avait décidé qu’il y aurait une convocation de Mollusque en l’honneur de cet événement, afin que cette très-nombreuse et très puissante famille répandît sur cette union autant de lustre qu’une chose aussi insignifiante était capable d’en recevoir.

Rassembler toute la famille Mollusque eût été une tâche impossible, pour deux raisons. D’abord parce qu’il n’y avait pas de maison assez vaste pour contenir tous les membres et alliés de cette race illustre. Ensuite, parce que s’il existait n’importe où sous le soleil ou sous la lune un pied carré de terre appartenant à Sa Majesté britannique, où il y eût le plus petit poste à remplir, il poussait en même temps un Mollusque pour s’incruster dans ce poste. À peine un navigateur intrépide avait-il eu le temps de planter son drapeau sur un point quelconque du globe et d’en prendre possession au nom de l’Angleterre, que le ministère des Circonlocutions y envoyait un Mollusque armé d’une boîte à dépêches. De sorte que les Mollusques sont dispersés sur toute la surface de l’univers, expédiant des boîtes de rapports de tous les points de la boussole.

Traduction par IA · Original