Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
M. Blandois déclara qu’il était le très-humble et obéissant serviteur de M. Flintwinch. Il pria M. Flintwinch d’agréer l’assurance de sa considération la plus parfaite.
« Mon mari étant mort, dit Mme Clennam, et mon fils ayant préféré une autre carrière, notre vieille maison n’a plus aujourd’hui d’autre représentant que M. Flintwinch.
— Et vous, qu’êtes-vous donc alors ? demanda l’associé d’un ton bourru. Vous avez assez de tête pour remplacer deux hommes.
— Mon sexe, continua la dame qui se contenta, pour toute réponse, de tourner les yeux du côté de Jérémie, ne me permettait pas de prendre une part responsable dans les affaires ; par conséquent, M. Flintwinch combine mes intérêts avec les siens et dirige tout. Notre maison n’a plus la même importance qu’autrefois ; mais néanmoins quelques-uns de nos vieux amis (et entre autres les signataires de cette lettre) sont assez bons pour ne pas nous oublier, et nous sommes aussi à même que jamais de leur rendre les services qu’ils veulent bien nous demander. Mais je parle là de choses qui ne vous intéressent nullement. Vous êtes Anglais, monsieur ?
— Ma foi, non, madame ; je ne suis pas né en Angleterre, et je n’y ai pas non plus été élevé. Au fond, je n’appartiens à aucun pays, répondit M. Blandois allongeant la jambe et se frappant la cuisse sans façon ; je descends d’une demi-douzaine de nations.
— Vous avez beaucoup couru le monde ?
— Beaucoup. Par le ciel, madame, je suis allé un peu partout.
— Vous n’avez sans doute rien qui vous retienne chez vous. Vous n’êtes pas marié !
— Madame, répliqua M. Blandois avec un sinistre froncement de sourcils, j’adore votre sexe, mais je ne suis pas marié… je ne l’ai jamais été. »
Mme Jérémie, debout près de la table, non loin du visiteur, était en train de verser le thé. Ayant par hasard tourné la tête du côté de M. Blandois, tandis qu’il faisait cette réponse, elle se figura, grâce à son perpétuel état de somnambulisme, qu’il y avait dans le regard de ce personnage je ne sais quoi de fascinateur qui l’obligeait à tenir les yeux fixés sur lui. Cette impression fut même si vive qu’elle se tint immobile, la théière à la main, à dévisager M. Blandois ; impolitesse qui non-seulement lui causa à elle-même une certaine inquiétude (en prévision de la punition que ne manquerait pas de lui infliger Jérémie), mais une gêne considérable au visiteur, et par suite à Mme Clennam et à M. Flintwinch. Cet état de somnambulisme dura quelques minutes, pendant lesquelles ils restèrent à se regarder confusément les uns les autres, sans savoir pourquoi.
« Eh bien ! dit enfin la maîtresse de Mme Jérémie qui fut la première à interrompre le silence. Qu’est-ce que vous avez à regarder ainsi monsieur ?
— Je n’en sais rien, répondit Mme Flintwinch, la main libre étendue vers le visiteur. Ce n’est pas moi ! c’est lui !
— Que veut dire cette bonne femme ? s’écria M. Blandois, qui pâlit, rougit et se leva lentement d’un air de fureur qui formait un étrange contraste avec ses paroles modérées. Il n’y a pas moyen de comprendre la conduite étrange de cette bonne dame.
— Il n’y a pas moyen de la comprendre ! répliqua M. Flintwinch, qui s’avança en pirouettant doucement vers sa femme. Elle ne sait pas elle-même ce qu’elle veut dire. C’est une idiote ; elle divague. On lui fera avaler une dose… oh ! mais une dose… Hors d’ici, ma vieille, ajouta-t-il à l’oreille de la dame. Hors d’ici ; profite du moment… avant que je t’aie réduite en marmelade. »
Mme Jérémie, comprenant le danger que courait son identité, lâcha la théière dont son mari venait de s’emparer, se cacha la tête sous son tablier, et disparut. Peu à peu le visiteur se remit à sourire et se rassit.
« Vous voudrez bien l’excuser, monsieur Blandois, dit M. Flintwinch, versant lui-même le thé ; elle perd la tête et retombe en enfance… Voilà où elle en est… Voulez-vous vous sucrer, monsieur ?
— Merci ; je ne prends pas de thé… Pardonnez mon indiscrétion, mais voilà une montre assez curieuse. »
La table où on avait servi le thé avait été rapprochée du canapé, de façon à laisser un espace vide entre ce meuble et le petit guéridon de Mme Clennam. Le galant M. Blandois s’était levé pour donner du thé à cette dame qui avait déjà son assiette de rôties devant elle, et ce fut en posant la tasse à portée de la malade que la montre qui restait toujours posée sur ce guéridon attira son attention.
Mme Clennam leva tout à coup les yeux sur lui.
« Voulez-vous me permettre ? Merci. Une très-belle montre, déjà ancienne, dit-il en la prenant dans sa main. Un peu lourde à porter, mais c’est solide et franc. J’ai un penchant pour tout ce qui est franc. Tel que je suis, j’ai toujours le mérite d’être franc comme l’or !…. Une montre d’homme à double boîte, à la vieille mode. Puis-je l’ouvrir ? Merci. Tiens ? Un rond de soie brodé de perles ! J’ai vu beaucoup de ces doublures de montre chez de vieux Hollandais et en Belgique. Drôle d’usage !
— C’est surtout un usage ancien.
— Très-ancien. Mais cette doublure-ci n’est pas aussi vieille que la montre ?
— Je ne crois pas.
— C’est étonnant comme nos pères s’amusaient à compliquer et à entrelacer les chiffres de ce genre ! remarqua M. Blandois, levant les yeux pour regarder Mme Clennam avec ce sourire qui lui était propre. Est-ce bien N. O. P. qu’il y a là ? On pourrait y voir tout ce qu’on veut.
— Ce sont bien là les lettres qui se trouvent brodées sur ce rond. »
M. Flintwinch qui, pendant ce dialogue, était resté immobile et attentif, la main levée et la bouche ouverte, tout prêt à boire son thé, commença alors à ingurgiter le contenu de sa tasse : remplissant sa bouche toute pleine avant d’avaler le liquide d’un seul trait, et réfléchissant toujours avant de l’emplir de nouveau.
« N. O. P. était sans doute quelque ravissante créature, reprit Blandois, en remettant la montre dans sa boîte. Sur la foi de ce chiffre, j’adore la mémoire de N. O. P. Malheureusement pour mon repos, je ne suis que trop porté à adorer. Peut-être est-ce un vice, peut-être est-ce une vertu ; dans tous les cas, il est dans mon caractère d’adorer la beauté et le mérite de votre sexe, madame. »
M. Flintwinch venait de se verser une autre tasse de thé qu’il ingurgitait de la même façon qu’auparavant, les yeux toujours fixés sur la malade.
« Cette fois, monsieur, vous n’avez rien à redouter pour votre repos, répondit Mme Clennam. Ces lettres à ce que je crois, ne forment pas les initiales d’un nom.
— Celles d’une devise, alors, remarqua M. Blandois, en passant.
— D’une phrase. Cela veut dire, si je ne me trompe : N’oubliez pas !
— Et naturellement, continua M. Blandois, replaçant la montre sur la table et retournant à sa place, vous n’oubliez pas. »
Jérémie, finissant son thé, non-seulement avala une gorgée plus abondante que celles qu’il avait ingurgitées jusqu’alors, mais resta la tête rejetée en arrière et sans retirer la tasse de ses lèvres, tandis qu’il continuait à fixer les yeux sur Mme Clennam. Celle-ci, avec la rigidité de traits et la puissance de concentration dans laquelle elle paraissait recueillir toute sa fermeté ou toute son agitation, et qui étaient chez elle ce que les gestes sont chez les autres, répondit d’un ton ferme et délibéré :
« Non, monsieur, je n’oublie pas. Ce n’est pas le moyen d’oublier, que de mener une vie aussi monotone que la mienne l’a été depuis bien des années. Ce n’est pas le moyen d’oublier, que de mener une vie de punition volontaire. On ne se sent guère disposé à oublier lorsqu’on sait que l’on a… comme tous les enfants d’Adam… des péchés à expier et sa paix à faire avec le Seigneur. Aussi n’ai-je pas cette faiblesse, non, je n’oublie pas ni ne désire oublier. »
M. Flintwinch qui, depuis une minute, secouait le résidu de son thé en imprimant un mouvement circulaire à sa tasse, avala ce reste d’un trait et posa la tasse sur le plateau, comme un homme qui en a assez ; cela fait, il regarda M. Blandois comme pour lui demander : « Eh bien ! qu’est-ce que vous dites de ça ? »
« J’avais exprimé toutes ces idées, madame, répondit M. Blandois : avec son salut le plus insinuant, sa main blanche sur son cœur, dans le mot naturellement , que je suis fier d’avoir eu le bonheur et l’intelligence (franchement, ce n’est pas l’intelligence qui manque à Blandois) de rencontrer.
— Pardonnez-moi, monsieur, répondit Mme Clennam, si je doute qu’il soit bien probable qu’un homme du monde, aimant le changement et le plaisir, habitué à courtiser et à se voir courtiser…
— Oh madame ! vous me flattez !
— … Si je doute qu’il soit probable qu’une personne de votre caractère puisse deviner ce qui regarde le mien dans les circonstances où je me trouve. Sans vouloir vous exposer toute une doctrine (elle jeta un coup d’œil vers la rangée de livres secs et ternes qui se trouvaient auprès d’elle)… car vous êtes maître de faire ce que vous voulez, et les conséquences en retomberont sur votre propre tête… je dirai ceci : Je ne prends pour guides que des pilotes infaillibles, avec lesquels je ne saurais faire naufrage… avec lesquels il est impossible que je fasse naufrage… et pour pouvoir oublier l’avis contenu dans ces trois lettres, il faudrait que je ne fusse pas aussi rudement châtiée que je le suis. »
C’était un étrange spectacle que de voir l’empressement qu’elle mettait à saisir une occasion de discuter contre un adversaire invisible, peut-être contre elle-même, toujours occupée de se faire illusion dans cette lutte secrète.
« Si j’oubliais les fautes commises dans une vie de santé et de liberté, je pourrais me plaindre de l’existence à laquelle je me vois condamnée. Mais je ne m’en plains pas ; je ne m’en suis jamais plainte. Si j’oubliais que cette scène du monde, le Seigneur a eu l’intention expresse d’en faire une scène de ténèbres, de désolation et de sombres épreuves pour les créatures qu’il a tirées de la poussière, j’aurais pu conserver quelque tendresse pour les vanités terrestres. Mais il n’en est rien. Si j’ignorais que nous sommes… tous sans exception… l’objet d’une colère trop méritée, qui doit être satisfaite, et contre laquelle nos simples mérites ne peuvent rien, peut-être aurais-je pu gémir sur la différence qui existe entre une paralytique condamnée à l’immobilité et les gens qui sont libres d’aller et de venir. Mais je regarde comme une grâce et une faveur spéciales d’avoir été choisie pour la réparation qui m’est imposée, pour apprendre ce dont je ne saurais plus douter désormais, et pour travailler à mon salut comme je suis sûre d’y travailler dans ma solitude. Sans cela, mes épreuves n’auraient porté aucun fruit. Voilà pourquoi je ne veux ni ne puis rien oublier. Voilà pourquoi je me suis résignée, convaincue que mon sort est préférable à celui de bien des millions de créatures que la grâce n’a point touchées. »
Tout en disant cela, elle avait posé la main sur la montre, et l’avait remise à la place précise qu’elle y occupait toujours. Puis, sans retirer sa main, elle demeura quelques instants immobile à regarder la montre avec une expression de défi.
M. Blandois, qui avait écouté avec beaucoup d’attention le discours de Mme Clennam, continua à fixer les yeux sur elle en caressant sa moustache des deux mains et d’un air rêveur. M. Flintwinch, qui semblait avoir des crispations, intervint à son tour.
« Là, là, là ! dit-il. C’est entendu, madame Clennam ; vous venez de parler comme une femme pieuse et raisonnable. Mais je soupçonne fort que M. Blandois n’est pas trop porté à la piété.
— Au contraire, monsieur ! protesta ce gentilhomme en faisant craquer ses doigts. Pardonnez-moi ! La piété est dans mon caractère. Je suis sensible, ardent, consciencieux et plein d’imagination. Or, un homme sensible, ardent, consciencieux et plein d’imagination, monsieur Flintwinch, est nécessairement pieux… ou bien il ne vaudrait pas grand’chose. »
Tandis que le visiteur se levait pour prendre congé de Mme Clennam et s’avançait vers elle d’un air cavalier (car cet homme, ainsi que tous ceux que la nature a marqués du même sceau, tombait toujours dans l’exagération, bien qu’il n’outrât parfois les choses que de l’épaisseur d’un cheveu), Jérémie soupçonna vaguement que M. Blandois pouvait bien ne pas valoir grand’chose.
« Monsieur, dit alors Mme Clennam, je me suis laissée aller à vous parler de mes infirmités, et vous aurez sans doute vu là une preuve de l’égoïsme d’une vieille malade, bien que ce soit seulement votre réflexion qui m’a poussée par occasion sur ce terrain. Puisque vous avez été assez bon pour songer à me faire une visite, soyez assez bon aussi pour m’excuser de vous avoir tant parlé de moi… Pas de compliments, je vous prie (il était clair que M. Blandois allait lui en adresser un)… M. Flintwinch sera heureux de vous rendre tous les services qui sont en son pouvoir, et je souhaite que votre séjour dans cette ville soit agréable. »
M. Blandois la remercia et, avec sa galanterie habituelle, lui envoya plusieurs baisers du bout des doigts.
« Ah ! voilà une chambre antique, remarqua-t-il avec une légèreté affectée en se retournant lorsqu’il fut arrivé près de la porte. Votre conversation, madame, m’a si vivement intéressé que je n’y avais pas fait attention tout d’abord. Mais vraiment cette chambre a un cachet bien franc et bien marqué du bon vieux temps.
— C’est que la maison elle-même est tout à fait antique, répondit Mme Clennam avec son sourire glacé. Malgré son peu de prétention, c’est une franche antiquité.
— Ma foi ! s’écria le visiteur, si M. Flintwinch était assez bon pour me faire voir les autres pièces en sortant, il m’obligerait infiniment. J’ai un faible pour les vieilles maisons. J’ai un grand nombre de faibles, hélas ! mais celui-là surtout. J’adore et j’étudie le pittoresque dans toutes ses branches ; on m’a dit que j’étais pittoresque moi-même. Il n’y a aucun mérite à être pittoresque…. J’espère que j’ai d’autres qualités qui valent mieux. Mais il n’est pas impossible non plus que je sois pittoresque. C’est de la sympathie !
— Je vous préviens, monsieur Blandois, que vous trouverez l’objet de votre sympathie très-sombre et très-nu, dit Flintwinch, s’armant d’un chandelier. Cela ne vaut pas la peine d’être vu. »
Mais M. Blandois, donnant à Jérémie une tape amicale dans le dos, se contenta de rire ; puis, après s’être retourné pour adresser un dernier baiser à la malade, il s’éloigna avec son guide.
« Vous ne tenez pas à monter en haut ? demanda M. Flintwinch, s’arrêtant sur le palier.
— Au contraire, monsieur Flintwinch ; si ce n’est pas abuser de votre complaisance, j’en serai ravi ! »
M. Flintwinch, reprenant sa marche oblique, monta l’escalier, suivi de près par M. Blandois. Ils entrèrent dans la grande chambre à coucher mansardée qu’Arthur avait occupée le soir de son arrivée.
« Là, monsieur Blandois ! s’écria Jérémie en la faisant voir. Je souhaite que vous vous trouviez payé de vos peines d’être monté si haut pour voir ça. Mais, pour ma part, je suis d’un autre avis. »
Blandois ayant déclaré qu’il était enchanté, ils traversèrent les autres mansardes, divers couloirs, et descendirent. Avant de se retrouver sur l’escalier, M. Flintwinch avait découvert que le visiteur ne regardait nullement les chambres, mais qu’après avoir jeté autour de lui un coup d’œil rapide, il se remettait à examiner son guide. Intrigué par cette découverte, il se retourna au milieu de l’escalier pour faire une autre expérience. Ses yeux rencontrèrent immédiatement ceux de M. Blandois ; ils se regardèrent fixement l’un l’autre ; le visiteur, avec ce méchant mouvement de son nez et de sa moustache, se mit à rire, ainsi qu’il l’avait fait à chaque fois d’un petit rire diaboliquement silencieux.
Comme M. Flintwinch était beaucoup moins grand que le visiteur, il y avait pour lui un désavantage physique à se voir aussi désagréablement dévisagé d’en haut ; et comme, en outre, il descendait le premier et se trouvait presque toujours à une ou deux marches au-dessous de l’autre, ce désavantage était encore plus grand en ce moment. Il attendit, pour regarder de nouveau M. Blandois, que cette inégalité supplémentaire n’existât plus, c’est-à-dire qu’ils fussent entrés dans la chambre de feu M. Clennam. Mais alors il se dédommagea en se tournant à l’improviste sur son hôte, qu’il retrouva toujours occupé à l’examiner.
« Cette vieille maison est vraiment charmante, dit M. Blandois en souriant. Si mystérieuse ! Vous n’entendez jamais des bruits surnaturels ici ?
— Des bruits ? Non.
— Il n’y vient jamais de démon ?
— Il n’en vient jamais ; du moins, répondit M. Flintwinch en faisant un pas oblique vers son interlocuteur, il n’en vient pas qui se présentent sous ce nom et en cette qualité.
— Ha, ha !… C’est un portrait, je crois ?
(Il continuait à regarder M. Flintwinch, comme si M. Flintwinch eût été le portrait en question.)
— En effet.
— Oserais-je vous demander le nom de l’original ?
— C’est feu M. Clennam. Le mari de mon associée.
— Et ci-devant propriétaire, sans doute, de cette remarquable montre que j’ai admirée là-haut ? » ajouta le visiteur.
M. Flintwinch, qui avait jeté un coup d’œil sur le portrait, se retourna et reconnut encore qu’il était l’objet de l’examen attentif de M. Blandois, dont le nez s’abaissait et dont la moustache se relevait toujours.
« Oui, monsieur Blandois, répliqua-t-il d’un ton aigre, cette montre lui a appartenu et elle a appartenu à son oncle avant lui, et à je ne sais plus qui encore auparavant ; voilà tout ce que je puis vous dire de sa généalogie.
— C’est un esprit d’une trempe vigoureuse, monsieur Flintwinch, que celui de notre malade.
— Oui, monsieur, répondit Jérémie, se tortillant encore en spirale, ainsi qu’il n’avait pas cessé de le faire depuis le commencement de ce dialogue, pour se tourner vers le visiteur brusquement, comme une vis qui manque son coup, car l’autre restait impassible, et M. Flintwinch lui-même était toujours contraint de faire un pas en arrière ; oui, monsieur ; c’est une femme remarquable. Elle a beaucoup de courage, beaucoup de vigueur morale.
— Ils ont dû mener une existence bien heureuse, remarqua Blandois.
— Qui ça ? » demanda M. Flintwinch, obliquant encore.
M. Blandois indiqua avec l’index de sa main droite la chambre de la malade, en désignant en même temps le portrait avec celui de la main gauche ; puis écartant les jambes, il resta là à rire à la face de M. Flintwinch, avec ce nez qui s’abaissait et cette moustache qui remontait.
« Leur existence a été aussi heureuse que celle de la plupart des ménages, je suppose, répliqua M. Flintwinch. Je ne saurais vous renseigner là-dessus. Je n’en sais rien. Chaque famille a ses secrets.
— Des secrets ! s’écria Blandois avec vivacité. Répétez-moi un peu ces paroles, mon fils !
— Je dis, répliqua M. Flintwinch en se reculant, car M. Blandois avait paru se gonfler si subitement que sa poitrine avait presque frôlé te visage du sieur Jérémie ; je dis que chaque famille a ses secrets.
— Oui, parbleu, il y en a ! s’écria l’autre, lui donnant une claque sur chaque épaule et le faisant rouler en avant et en arrière. Ah, ah ! vous avez raison ! Des secrets ! Je crois bien qu’il y en a ! Sacrebleu ! Il y a des familles qui ont de satanés secrets, monsieur Flintwinch. »
Puis, après avoir frappé plusieurs fois Jérémie sur les deux épaules, comme pour le féliciter en ami de quelque bonne plaisanterie, il leva les bras, rejeta la tête en arrière et se mit à rire aux éclats. Ce fut en vain que Jérémie tenta d’interrompre cet accès d’hilarité. M. Blandois n’en rit pas moins tout son soûl.
« Mais veuillez me prêter un instant la chandelle, dit-il lorsqu’il eut fini de rire, que je regarde un peu le mari de cette dame remarquable… Ah !… (soulevant la lumière à hauteur de bras)… Il y a aussi une expression assez décidée dans ces traits-là, mais dans un autre genre. Le portrait a l’air de dire… quels sont donc les mots ?… oui, c’est cela, il a l’air de dire : « N’oubliez pas ! » N’est-il pas vrai, monsieur Flintwinch ? Par le ciel, monsieur, il me fait cet effet-là. »
En rendant la lumière à Jérémie, il le regarda de nouveau ; puis, l’accompagnant d’un pas indolent vers le vestibule, il déclara que cette vieille maison était ravissante, qu’il avait eu grand plaisir à la visiter en détail, et qu’il n’aurait pas voulu manquer ce plaisir-là pour un billet de quatre cents livres.
Au milieu de toutes les familiarités que se permettait M. Blandois, dont les manières étaient devenues beaucoup plus grossières et plus insolentes, le visage du sieur Jérémie, dont le parchemin n’était pas susceptible de changements prononcés, conserva toute son impassibilité. On sait qu’il avait toujours l’air d’un pendu, dont une main amie venait de couper la corde, et, en ce moment, on semblait l’avoir décroché une seconde trop tard : mais, sauf cette légère variante, il n’avait rien perdu de son sang-froid extérieur.
Leur inspection terminée, nos deux personnages se tenaient dans la petite salle qui donnait sur le vestibule, et M. Jérémie, examinant à son tour M. Blandois, lui dit avec calme :
« Je suis charmé, monsieur, que vous soyez satisfait du résultat de notre visite. J’avoue que je ne m’y attendais pas. Cette petite promenade paraît vous avoir mis en gaieté.
— Elle m’a ravi ! répliqua Blandois. Elle m’a rafraîchi, moralement parlant… parole d’honneur ! Avez-vous jamais des pressentiments, monsieur Flintwinch ?
— Je ne sais pas trop ce que vous entendez par ce mot, monsieur.
— Pour poser plus clairement la question, je vous demanderai, mon cher M. Flintwinch, si vous éprouvez parfois une vague prévision d’un plaisir à venir ?
— J’avoue que, pour le quart d’heure, je ne ressens aucune sensation de ce genre, répondit l’associé de Mme Clennam avec une gravité imperturbable ; mais si je sens que cela me vient, je m’empresserai de vous en prévenir.
— Eh bien ! moi, j’éprouve ce soir une sorte de pressentiment qui me dit que nous ferons plus ample connaissance. Et vous, mon bonhomme, sentez-vous que cela vous vienne ?
— Non, répliqua M. Flintwinch après un silence de quelques minutes, pendant lequel il avait paru se consulter afin de répondre avec toute la véracité possible. Non, pas du tout.
— J’ai le pressentiment que nous deviendrons amis intimes. Vous n’avez aucun pressentiment de ce genre, mon fils ?
— Pas encore, » répliqua M. Flintwinch.
M. Blandois prenant encore son hôte par les épaules le secoua un peu avec le même enjouement que les fois précédentes, passa le bras de M. Flintwinch sous le sien et l’invita à venir boire une bouteille de vin avec lui comme un cher vieux finaud qu’il était.
Jérémie accepta sans hésiter cette invitation, et ils s’en furent à la taverne de Blandois par une pluie battante qui, depuis la tombée de la nuit, fouettait les vitres, les toits et le pavé. Il y avait longtemps déjà que le tonnerre avait cessé de gronder et que les éclairs ne brillaient plus ; mais la pluie tombait à torrents. Ils s’installèrent dans la chambre de M. Blandois, et, après avoir commandé une bouteille de vin de Porto, ce voyageur hospitalier, écrasant sous le poids de sa délicate personne tous les jolis coussins qu’il put rassembler, s’assit sur le rebord de la croisée, tandis que M. Flintwinch s’établissait en face de lui, de l’autre côté de la table. M. Blandois proposa de faire venir les plus grands verres qu’on pourrait trouver dans la taverne, proposition à laquelle M. Flintwinch donna son approbation. Les verres ayant été remplis jusqu’aux bords, M. Blandois, sous l’excitation d’une gaieté bachique, trinqua avec M. Flintwinch et vida une rasade en l’honneur de l’intimité dont il avait le pressentiment. M. Flintwinch fit honneur à ce toast avec un flegme silencieux, et continua à boire tout le vin qu’on lui versait sans prononcer un mot. Chaque fois que M. Blandois trinquait avec son invité (politesse qu’il renouvelait dès qu’il avait rempli les verres), M. Flintwinch l’imitait d’un air stupide ; il l’eût imité encore plus volontiers, s’il se fût agi de vider le verre de son hôte aussi bien que le sien ; car, sauf la faculté de déguster le liquide absorbé, Jérémie était un vrai tonneau.
Bref, M. Blandois finit par découvrir que verser du vin de Porto dans le corps taciturne de son ami Flintwinch, ce n’était pas le moyen de le faire parler, attendu que ce liquide semblait au contraire le rendre muet. Jérémie, d’ailleurs, était capable de boire pendant le reste de la nuit, et, au besoin, de continuer jusqu’au lendemain soir, tandis que Blandois, de son côté, ne tarda pas à s’apercevoir qu’il se livrait à des fanfaronnades trop féroces. Il leva donc la séance lorsque la troisième bouteille du capiteux Porto se trouva vide.
« Vous comptez sans doute tirer sur nous demain ? demanda M. Flintwinch en prenant congé de lui et avec son visage d’homme d’affaires.
— Mon chou, répondit l’autre, les deux mains sur les épaules de M. Flintwinch, soyez tranquille, je tirerai sur vous. Adieu, mon Flintwinch (donnant à Jérémie une accolade méridionale, c’est-à-dire l’embrassant bruyamment sur chaque joue) ; je vous en donne ma parole de gentilhomme ! Oui, mille tonnerres ! vous me reverrez ! »
Mais le lendemain, Blandois ne se présenta pas, bien que la lettre d’avis annoncée eût été reçue par la maison Clennam et Cie. Flintwinch étant allé le soir demander des nouvelles du voyageur fut très-surpris d’apprendre qu’il avait soldé son compte le matin même et qu’il était reparti pour Calais. Néanmoins, Jérémie, à force de se caresser la mâchoire, sortit de ses réflexions pour laisser voir sur sa figure la conviction intime que M. Blandois, cette fois-là, tiendrait sa parole et qu’on ne manquerait pas de le revoir.
CHAPITRE XXXI. Un homme jaloux de sa dignité.
Il n’est guère de jour où le passant ne rencontre, dans les rues encombrées de notre métropole, un de ces vieillards ridés, maigres et jaunes, qu’on pourrait croire tombés des nues, si les nues ne se respectaient pas trop pour exporter de tels produits, qui se traînent à pas lents et d’un air effaré, comme troublés et effrayés par le bruit et le remue-ménage de la rue. Ce vieillard-là, quand on en rencontre un, est toujours un petit vieillard. Il a pu, jadis, être un grand vieillard, mais il s’est rétréci et transformé en petit vieillard ; si, par hasard, il était déjà d’avance petit, il est devenu plus petit encore. Son habit est d’une couleur et d’une coupe qui n’ont jamais été de mode à aucune époque, dans aucun pays. Il est clair que ce vêtement n’a pas été fait pour lui ni pour aucun autre mortel. Quelque entrepreneur, qui aura soumissionné cette fourniture, aura pris mesure sur le corps de la Destinée pour cinq mille habits conformes au modèle, et la Destinée aura prêté celui-là au vieillard en question. Cet uniforme est orné de grands boutons d’un métal terni, qui ne ressemblent en rien aux boutons de tout le monde. Notre vieillard porte un chapeau râpé, amolli sur les bords par les coups de pouce, mais trop endurci du reste pour jamais s’adapter à la forme de la pauvre tête qu’il a l’air de coiffer ; sa chemise de grosse toile et sa cravate d’étoffe non moins grossière n’ont pas plus d’individualité que l’habit ou le chapeau ; elles ont également l’air de ne pas lui appartenir… et de n’appartenir à personne. Et néanmoins ce vieillard porte cette toilette avec un air aussi gêné que s’il n’était pas accoutumé à pareille fête et qu’il se fût seulement bichonné de la sorte pour aller dans le monde : il faut donc croire qu’il passe la plupart de ses journées en robe de chambre et en bonnet de coton. Tel que le rat des champs, après une année de famine, va visiter le rat de ville et trotte timidement vers le logis de son hôte en traversant une cité de chats, tel ce vieillard s’en va par les rues.
Parfois, dans l’après-midi de quelque jour de fête, on le rencontre marchant d’un pas un peu plus infirme que de coutume, les yeux animés d’une lueur humide et marécageuse. C’est que le petit vieillard est ivre. Il faut très-peu de chose pour le mettre dans cet état ; une pinte de bière fera trébucher ses jambes peu solides. Quelque nouvelle connaissance (la plupart du temps une connaissance de rencontre) a voulu réchauffer la faiblesse du vieillard en le régalant d’un verre d’ale, et il s’ensuivra qu’on ne reverra point passer le vieillard de longtemps. Car ce petit vieillard rentre au dépôt de mendicité, et, même lorsqu’il se conduit bien, on ne le laisse sortir que fort rarement (à mon avis, on pourrait lui ouvrir les portes plus souvent, vu le peu d’années qu’il lui reste à se promener sous le soleil) ; et lorsqu’il se conduit mal, les régisseurs de la maison des pauvres l’enferment plus étroitement que jamais, dans un bosquet de cinquante-neuf vieillards non moins décrépits, qui s’empestent réciproquement d’une foule d’odeurs nauséabondes. Tel était le père de Mme Plornish, petit vieillard dont le gazouillement n’était pas plus fort que celui d’un oiseau râpé, qui avait été jadis dans ce qu’il appelait la reliure musicale , qui avait eu de grands malheurs et n’avait jamais réussi à faire son chemin, retombant toujours dans l’impasse de la pauvreté, et avait fini par se retirer, de son propre gré, dans le Workhouse , institué par acte du parlement pour remplir l’office du bon Samaritain du district (mais sans allouer les deux deniers mentionnés dans l’Évangile à chaque personne secourue, ce qui eût été une grave atteinte aux règles de l’économie politique), lors du règlement de cette saisie qui avait conduit M. Plornish à la prison de la Maréchaussée. Avant que les affaires de son gendre eussent pris une si mauvaise tournure, le vieux Naudy (on l’appelait toujours ainsi dans sa retraite légale : car pour les locataires de la cour du Cœur Saignant, c’était toujours le vieux monsieur Naudy) avait occupé une place au foyer et à la table des Plornish. Il comptait reconquérir sa position sous le toit domestique, dès que la fortune sourirait au maçon : mais il était bien décidé, tant qu’elle conserverait un visage revêche, à habiter le bosquet des petits vieillards, en communauté d’odeurs avec eux.
Mais Naudy avait beau être plus pauvre que Job, il avait beau porter la livrée du paupérisme et habiter le Workhouse , cela ne diminuait en rien l’admiration qu’il inspirait à Mme Plornish. Cette dame était aussi fière des talents paternels que si ces talents eussent fait de lui un lord chancelier. Elle avait une foi aussi vive dans la distinction et la convenance des manières paternelles que si elle eût eu affaire à un premier chambellan. Le pauvre vieux bonhomme savait quelques petites chansons insipides, depuis longtemps oubliées, à propos de blessures infligées par le fils de Vénus à Chloé, à Phyllis et au berger Corydon ; et Mme Plornish était convaincue qu’on n’entendait à l’Opéra aucune musique qui égalât les minces petits filets de voix qui s’échappaient en tremblotant des lèvres qui redisaient ces antiques refrains, comme aurait pu le faire une petite serinette usée et détraquée, mise en mouvement par un enfant à la mamelle.
À chaque jour de sortie (jour heureux, où l’on échappait à la perspective monotone de quarante-neuf vieillards tondus), c’était à la fois le bonheur et la désolation de Mme Plornish, lorsque M. Naudy avait bien mangé et avait bu son demi-verre de porter , de dire : « Chantez-nous quelque chose, Père. » Alors Père leur chantait les beautés de Chloé ; et, s’il était un peu en train, il leur donnait ensuite les charmes de Phyllis (depuis qu’il avait pris sa retraite, il n’avait pas encore eu le courage d’aborder Corydon), et Mme Plornish déclarait, en s’essuyant les yeux dans le coin de son tablier, qu’il n’y avait pas au monde un chanteur capable de rivaliser avec Père.
Si M. Naudy, au lieu d’arriver du Workhouse , fût venu tout droit de la Cour ; ou même si c’eût été quelque noble Réfrigérateur revenu triomphalement d’une cour étrangère, afin d’être présenté à la reine et de se voir promu à l’occasion de sa dernière bévue diplomatique, Mme Plornish n’aurait pas éprouvé plus d’orgueil qu’elle n’en éprouvait à promener son père dans la cour du Cœur Saignant.
« Voilà mon père disait-elle en le présentant à un voisin. Père ne tardera pas à revenir demeurer avec nous pour tout de bon. Comme Père a bonne mine, n’est-ce pas ? Père chante mieux que jamais, je vous assure ; si vous l’aviez entendu tout à l’heure, vous ne l’oublieriez jamais. »
Quant à Plornish, en épousant la fille de M. Naudy, il avait épousé les croyances de cette dame ; et la seule chose dont il s’étonnât, c’est qu’un chanteur si habile n’eût pas fait fortune. Après y avoir mûrement réfléchi, il pensa que cela provenait de ce qu’on n’avait pas commencé assez tôt à cultiver le génie philharmonique de M. Naudy.
« Car (ainsi raisonnait Plornish), pourquoi perdre votre temps à relier de la musique, lorsque vous en aviez tant en vous-même ? Voilà le grand tort, à mon avis. »
Le vieux Naudy avait un protecteur : un seul. Il avait un protecteur ; un protecteur d’une affabilité superbe, dont il semblait honteux lui-même ; mais il disait pour son excuse que c’était plus fort que lui, qu’il ne pouvait pas s’empêcher d’être plus familier avec ce brave homme qu’on ne devait s’y attendre (à raison de leurs positions respectives), en le voyant si simple et si pauvre : mais, c’est égal, tout en conservant son quant à lui, il était d’une bonté extraordinaire pour son protégé. Le vieux Naudy était allé plusieurs fois à la prison de la Maréchaussée durant la courte captivité de son gendre ; et il avait été assez heureux pour acquérir les bonnes grâces du doyen de cette institution nationale, et le temps n’avait fait que le mettre plus en faveur auprès de lui.
D’habitude, M. Dorrit recevait ce vieillard comme on reçoit un vassal engagé à foi et hommage. Il organisait des petites régalades et des thés pour son protégé, comme si celui-ci venait lui présenter les hommages des habitants primitifs de quelqu’un de ses fiefs éloignés. Il y avait des moments où le doyen semblait presque disposé à jurer que Naudy était un vieux et fidèle serviteur qui avait bien mérité de la famille Dorrit. Lorsque par hasard il parlait du père de Mme Plornish, M. Dorrit disait : « mon vieux protégé. » Il était enchanté de le voir, afin de se livrer à des commentaires sur sa décrépitude dès qu’il avait tourné le dos. Il s’étonnait que le pauvre bonhomme n’eût pas encore le chef trop branlant.
« Il est dans le Workhouse , monsieur, disait-il en pareille occasion : il n’a pas de chez lui, pas de visiteurs, pas de position sociale, pas de dignité personnelle, pas de spécialité… Situation déplorable ! »
C’était l’anniversaire de la naissance du vieux Naudy et on lui avait permis de sortir. Il s’était bien gardé de dire aux autorités compétentes que c’était sa fête ; car on aurait pu le tenir enfermé pour lui apprendre que les vieux prolétaires de son genre auraient mieux fait de ne pas naître du tout. Il traversa les rues comme à l’ordinaire pour se rendre à la cour du Cœur Saignant où il dîna avec sa fille et son gendre, pour lesquels il chanta Phyllis. On allait lui demander Chloé, lorsque la petite Dorrit entra en passant pour savoir comment allaient les Plornish.
« Miss Dorrit, dit Mme Plornish, voici Père ! A-t-il bonne mine, hein ? Jamais il n’a été plus en voix ! »
La petite Dorrit tendit la main au vieillard et lui dit en souriant qu’on ne l’avait pas vu depuis longtemps.
« Non, ils sont un peu durs avec mon pauvre père, dit Mme Plornish dont le visage s’allongea, et on ne lui laisse pas prendre l’air aussi souvent qu’il faudrait. Mais il ne tardera pas à revenir demeurer avec nous pour de bon. N’est-ce pas, Père ?
— Oui, ma chère. J’y compte bien. Cela viendra, s’il plaît à Dieu. »
Ici M. Plornish prononça un discours qu’il prononçait invariablement, sans y changer un seul mot, lorsqu’il s’en présentait une occasion favorable. Voici la formule de ce discours :
« Jean-Édouard Naudy, monsieur, tant qu’il y aura sous ce toit une once de n’importe quoi à mettre sous la dent, et tant qu’il y aura une goutte de n’importe quoi à boire, vous pouvez en prendre votre part. Tant qu’il y aura sous ce toit une poignée de n’importe quoi à brûler et une bouchée de n’importe quoi pour se coucher, vous pouvez en prendre votre part. Si par hasard il n’y avait plus rien sous ce toit, vous n’y seriez pas moins bienvenu que s’il s’y trouvait quelque chose. Et voilà mon sentiment ; ainsi donc n’allez pas vous y tromper, et par conséquent je vous prie en grâce de sortir de là… pourquoi alors ne le faites-vous pas ? »
À ce discours lucide, que M. Plornish récitait toujours comme il l’avait composé, c’est-à-dire, avec beaucoup de peine, le père de Mme Plornish répondait de sa voix de pipeau fêlé :
« Merci mille fois, Thomas, je connais très-bien vos sentiments et je vous en remercie. Mais non, Thomas, non. Pas avant que je ne puisse revenir sans vous ôter un morceau de la bouche, à vous ou à vos enfants… et c’est ce que je ferais si je revenais maintenant, vous avez beau dire. Puisse ce temps-là arriver bientôt et il n’arrivera jamais trop tôt à mon gré ! mais je ne reviendrai pas avant ; non, Thomas, pas avant. »
Mme Plornish, qui avait détourné la tête en tenant le coin de son tablier, se retourna pour prendre part à la conversation. Elle annonça à Mlle Dorrit que Père avait l’intention de passer l’eau pour présenter ses respects au Doyen, à moins que Mlle Dorrit n’y vît quelque inconvénient.
La petite Dorrit répondit :
« Je rentre moi-même, et si votre père veut bien venir avec moi je serais très-heureuse d’avoir soin de lui… très-heureuse, reprit-elle, car elle cherchait toujours à ménager l’amour-propre des malheureux, très-heureuse de l’avoir pour compagnon de route.
— Là, Père ! s’écria Mme Plornish. Vous allez vous figurer que vous êtes redevenu un jeune homme bien fringant pour servir comme ça de cavalier à Mlle Dorrit ! Laissez-moi faire un nœud galant à votre cravate ; car vous êtes un vert-galant vous-même, Père ! »
Après cette plaisanterie filiale, Mme Plornish rajusta un peu la toilette de son père, puis elle embrassa le vieillard de tout son cœur et se tint à la porte (pressant dans ses bras le plus chétif de ses deux enfants, tandis que le plus fort se roulait sur les marches) à regarder le vieux Naudy s’éloigner d’un pas chancelant au bras de la petite Dorrit.
Ils ne marchaient pas vite, on le devine. La petite Dorrit mena son compagnon par le pont suspendu où elle l’engagea à se reposer un instant, et tous deux se mirent à regarder la rivière en parlant des vaisseaux qu’on y voyait. Le vieillard confia à la jeune fille ce qu’il ferait si jamais un navire chargé de pièces d’or arrivait à son adresse. Il avait la ferme intention, dit-il, de louer pour les Plornish et pour lui-même un bel appartement donnant sur un café-jardin, où ils demeureraient jusqu’à la fin de leurs jours et se feraient servir par le garçon limonadier ; rien que d’y penser, c’était une vraie fête pour M. Naudy.
Ils ne se trouvaient plus qu’à cinq minutes de la prison lorsqu’au détour d’une rue, ils se rencontrèrent face à face avec Fanny, coiffée de son chapeau neuf et voguant vers le même port.
« Bonté du ciel, Amy ! s’écria la danseuse, faisant un bond en arrière, ce n’est pas possible !
— Quoi donc, ma chère Fanny ?
— Par exemple ! je suis prête à croire bien des choses qu’on pourrait me dire sur ton compte, poursuivit l’autre avec une vive indignation ; mais jamais, non jamais ! je ne t’aurais crue capable d’une pareille bassesse !
— Fanny ! s’écria la petite Dorrit, blessée et surprise.
— Oh ! tu as beau dire : Fanny ! petit être sans dignité que tu es !… L’idée de te montrer ainsi dans les rues, en plein jour, avec un indigent du Workhouse ! »
Elle lança ce dernier mot comme une balle qui s’échappe du canon d’un fusil à vent.
« Ô Fanny !
— Je te dis encore que tu m’agaces avec tes ô Fanny !… Je n’ai jamais rien vu de pareil… L’obstination que tu mets à vouloir nous déshonorer à tout propos est vraiment infâme. Fi ! petite vilaine !
— Est-ce donc déshonorer quelqu’un, répondit doucement la petite Dorrit, que de prendre soin de ce pauvre vieillard ?
— Oui, mademoiselle, répondit sa sœur, et vous devriez le savoir. Et vous le savez très-bien. Et c’est tout bonnement parce que vous le savez que vous agissez ainsi. Le plus grand bonheur de votre vie, c’est de rappeler à votre famille qu’elle a eu des malheurs. Et votre plus grand plaisir c’est de fréquenter des gens de rien. Mais si vous ignorez ce que c’est que les convenances, moi, je ne l’ignore pas. Vous me permettrez donc de traverser de l’autre côté, et vous me laisserez poursuivre mon chemin sans avoir l’air de me connaître. »
Là-dessus, elle courut d’un bond sur le trottoir opposé. Le vieux bonhomme qui déshonorait ainsi la famille Dorrit s’était tenu à quelques pas de là (car la jeune couturière, dans son premier mouvement de surprise, lui avait lâché le bras), saluant Fanny avec déférence, bousculé par des piétons impatients, qui juraient après lui parce qu’il leur barrait le chemin. Il rejoignit alors sa compagne, la tête un peu étourdie, et lui demanda :
« J’espère qu’il n’est rien arrivé à votre honoré père, mademoiselle ? J’espère que toute votre honorée famille se porte bien ?
— Non, non, il n’est rien arrivé, répondit la petite Dorrit. Tout le monde se porte bien. Merci ! Donnez-moi donc le bras, monsieur Naudy. Nous n’avons plus bien loin à aller maintenant. »
Elle se remit à causer avec le vieillard, comme elle avait fait tout le long du chemin. Ils arrivèrent bientôt dans la loge, où M. Chivery était de garde, et ils entrèrent dans la prison. Or, le hasard voulut que le Père des détenus s’avançât en flânant vers la loge au moment où Amy en sortait, donnant le bras au vieux Naudy. Ce spectacle parut causer au Doyen une très-vive agitation et un profond chagrin ; sans faire la moindre attention à son protégé (qui, après avoir salué, se tenait le chapeau à la main, ainsi qu’il le faisait toujours en cette auguste présence), il lui tourna le dos, se dirigea à la hâte vers l’entrée du corps de logis où se trouvait sa chambre, et remonta chez lui.
La petite Dorrit, après avoir promis de revenir dans un instant, laissa là le pauvre vieillard que, dans une heure malencontreuse, elle avait pris sous sa protection, et s’empressa de rejoindre son père. Sur l’escalier, elle rencontra Fanny qui la suivait avec des airs de dignité offensée. Tous les trois entrèrent dans la chambre presque en même temps.
Le Doyen se laissa tomber dans son fauteuil, se cacha le visage dans ses mains et poussa un gémissement.
« Naturellement ! s’écria Fanny, il ne pouvait pas en être autrement… Voilà pauvre papa affligé !… Maintenant, j’espère que vous me croirez, mademoiselle, lorsque je vous dirai quelque chose ?
— Qu’avez-vous donc, père ? demanda la petite Dorrit, se penchant sur lui. Vous ai-je fait de la peine ? Ce n’est pas moi qui vous cause ce chagrin, j’espère ?
— Vous espérez ! Il est bien temps de dire cela !… Oh ! petite… (Fanny s’arrêta pour chercher une épithète assez expressive) … petit être vulgaire !… Oh ! oui, tu es bien une véritable enfant de prison ! »
Le Doyen mit un terme à ces reproches irrités en étendant la main, gémit de nouveau, leva enfin la tête qu’il secoua tristement en regardant la plus jeune de ses filles.
« Amy, je sais que tu es innocente de toute mauvaise intention ; mais tu m’as blessé au cœur, ma fille.
— Innocente de toute mauvaise intention ! interrompit l’implacable Fanny. Allons donc ! Elle est plébéienne de cœur, voilà ce qu’elle est. Son intention est de dégrader la famille !
— Père ! s’écria la petite Dorrit, pâle et tremblante, je suis bien fâchée. Pardonnez-moi, je vous en prie. Dites-moi ce que j’ai fait de mal, afin que je me corrige.
— Ce que tu as fait, petit être prévaricateur ? répliqua Fanny. Mais tu le sais fort bien, je te l’ai déjà dit, ne te charge donc pas encore la conscience en faisant semblant de l’ignorer !
— Silence !… Amy, reprit le père, passant à plusieurs reprises son mouchoir sur son visage, puis le serrant convulsivement dans la main qu’il venait de laisser retomber sur ses genoux ; j’ai fait ce que j’ai pu pour vous maintenir dans une sphère distinguée, j’ai fait ce que j’ai pu pour vous conserver un rang ici. Peut-être ai-je réussi, peut-être n’ai-je point réussi. Peut-être avez-vous remarqué mes efforts, peut-être ces efforts vous ont-ils échappé. Je ne prétends pas décider cette dernière question. J’avais tout perdu fors l’honneur. C’est là le dernier coup qui m’avait été épargné… jusqu’à ce jour. »
À ces mots, sa main crispée se desserra, et il porta de nouveau son mouchoir à ses yeux. La petite Dorrit, agenouillée auprès de son père dans une attitude suppliante, le contemplait d’un air plein de remords. Le Doyen, au sortir de son accès de douleur, serra de nouveau son mouchoir.
« Oui, jusqu’à ce jour, j’avais par bonheur échappé aux humiliations. Au milieu de toutes mes épreuves, j’ai trouvé en moi-même assez de fierté, et chez ceux qui m’entourent assez de respect (si je puis me servir de cette expression) pour échapper à toute humiliation. Mais aujourd’hui, en ce moment, je me sens profondément humilié.
— Naturellement ! On ne pouvait pas s’attendre à autre chose ! s’écria l’irascible Fanny. S’en aller trotter et galoper au bras d’un indigent de Workhouse ! (nouvelle balle lancée par le fusil à vent.)
— Mais, cher père… s’écria la petite Dorrit, je ne cherche pas à me justifier de vous avoir causé tant de peine… non, je vous assure… (elle joignait ses mains suppliantes dans une angoisse inexprimable), tout ce que je vous demande c’est de vous consoler et d’oublier ma faute. Mais si je n’avais pas su que vous étiez toujours si bon pour ce vieillard, et que vous étiez toujours content de le voir, je ne serais pas venue ici avec lui, père, croyez-le bien. La faute que j’ai eu le malheur de commettre, je l’ai commise sans vouloir. Je ne voudrais pas amener une larme dans vos yeux, cher père, pour rien au monde. »
Le cœur de la petite Dorrit était prêt à se briser.
Fanny, avec un sanglot moitié irrité moitié repentant, se mit à pleurer de son côté, et s’écria (ainsi qu’elle ne manquait jamais de le faire lorsque ses colères commençaient à se dissiper, et qu’elle était très-fâchée contre elle-même et un peu fâchée contre les autres), qu’elle voudrait être morte.
Le Doyen avait serré sa plus jeune fille contre son cœur, et la caressait en lui lissant les cheveux.
« Là, là ! n’en parlons plus, Amy ; n’en parlons plus, mon enfant. Je l’oublierai dès que cela me sera possible. Je… (avec une gaieté affectée) je… tâcherai de l’oublier bientôt. Il est parfaitement exact, ma chère, que je suis toujours heureux de voir mon vieux protégé… mais en cette qualité seulement, vous comprenez, et que je tends à ce… hem !… roseau brisé (j’espère qu’il n’y a aucune inconvenance à le désigner ainsi), une main aussi… hem… aussi protectrice et aussi bienveillante que ma position me permet de le faire. Tout cela est très-exact, ma chère enfant. Mais, en même temps, je sais ne pas dépasser les bornes que m’impose… hem !… le sentiment de ma propre dignité… de la dignité qui me convient. Il y a certaines choses (il s’arrêta pour sangloter) qui ne sauraient se concilier avec ce sentiment et qui le blessent… qui le blessent profondément. Ce n’est pas d’avoir vu ma chère Amy prévenante et… hem !… affable envers mon vieux protégé… ce n’est pas là ce qui me froisse. C’est… car je veux me montrer explicite en terminant ce pénible entretien… d’avoir vu ma fille, ma propre fille, entrant dans la cour de cette communauté, au sortir de la rue… et souriant ! souriant !… au bras d’un… Ô mon Dieu !… au bras d’une livrée de misère. »
L’infortuné Doyen fit cet allusion à l’habit antédiluvien d’une voix si émue qu’on eut peine à l’entendre, en brandissant la main qui étreignait le mouchoir. Peut-être eût-il trouvé d’autres paroles pour exprimer sa douleur sans un coup, déjà deux fois répété, qu’on venait de frapper à la porte et auquel Fanny (qui déclarait toujours qu’elle voudrait être morte et qui ajoutait même qu’elle ne serait pas fâchée d’être enterrée), répondit :
« Entrez !
— Ah John ! s’écria le Doyen, qui s’était calmé tout à coup. Qu’est-ce qu’il y a, John ?
— Une lettre pour vous, monsieur, qu’on vient d’apporter il y a un instant avec une commission ; et comme je me trouvais dans la loge, monsieur, j’ai voulu vous la monter moi-même. »
L’attention de l’orateur était fort distraite par le pitoyable spectacle de la petite Dorrit agenouillée aux pieds de son père, et détournant la tête.
« Ah ! très-bien, John. Je vous remercie.
— La lettre est de M. Clennam, monsieur… c’est la réponse… et il vous fait dire, monsieur, qu’il vous envoie ses compliments et qu’il aura le plaisir de venir vous voir cette après-midi, et qu’il espère vous trouver, ainsi que (l’orateur semble plus distrait que jamais)… Mlle Amy !
— Oh ! très-bien (tandis que le père entr’ouvrait la lettre qui renfermait un billet de banque, il rougit un peu et lissa de nouveau les cheveux d’Amy)… Merci, John, je sais ce que c’est. Bien obligé de votre complaisance. On n’attend pas la réponse ?
— Non, monsieur.
— Merci, John. Comment se porte votre mère, jeune John ?
— Merci, monsieur ; pas aussi bien qu’on pourrait le désirer… et même nous allons tous assez mal, excepté père… mais, en somme, ma mère se porte assez bien.
— Rappelez-nous à leur souvenir, voulez-vous ? À leur bon souvenir, s’il vous plaît, jeune John.
— Merci, monsieur ; je n’y manquerai pas. »
Et M. Chivery fils alla son chemin, ayant improvisé sur place une épitaphe complétement inédite dont voici la teneur :
Ci-gisent les restes mortels de John chivery,
qui ayant vu un jour l’idole de son âme en proie à la douleur
et aux larmes,
et se sentant incapable de soutenir ce spectacle navrant
a aussitôt regagné la demeure de ses parents inconsolables
où il a mis fin à sa triste existence.
« Là, là, Amy ! reprit le Doyen lorsque John eut refermé la porte. Qu’il ne soit plus question de cela (depuis quelques minutes son accablement s’était dissipé comme par enchantement ; il était même devenu très-gai). Et où donc est mon vieux protégé pendant tout ce temps-là ? Il ne faut pas le laisser seul une minute de plus, ou il commencera à se figurer qu’il n’est pas le bienvenu. Veux-tu me l’amener, mon enfant, ou je vais aller le chercher moi-même.
— Si cela vous est égal, père, je crois qu’il vaut mieux que ce soit vous, répondit la petite Dorrit, cherchant à étouffer ses sanglots.
— Certainement, j’irai moi-même, ma chère. J’oubliais ; tes yeux sont un peu rouges. Là… remets-toi, Amy. Ne t’inquiète plus de moi. Je n’y pense déjà plus, mon amour, plus du tout. Remonte chez toi, Amy ; va effacer les traces de tes larmes, et prends un air aimable pour recevoir M. Clennam.
— J’aimerais mieux rester dans ma chambre, père, répliqua la petite Dorrit, qui eut plus de peine encore à se calmer. J’aimerais beaucoup mieux ne pas voir M. Clennam.
— Oh ! fi donc, fi donc, ma chère ! c’est de l’enfantillage. M. Clennam est un homme très comme il faut… très comme il faut, un peu réservé parfois, mais extrêmement comme il faut, je dois le reconnaître. Pour rien au monde je ne voudrais que tu ne fusses pas ici pour le recevoir, ma chère… cette après-midi surtout. Ainsi donc, va te rafraîchir le visage, Amy ; va ma bonne fille. »
La petite Dorrit, en fille soumise, se leva pour obéir à cet ordre. Elle s’arrêta avant de s’éloigner, pour donner à sa sœur un baiser de réconciliation. Sur ce, la danseuse, qui, l’esprit bourrelé de remords, avait renoncé pour le moment au souhait nécrologique dans lequel elle avait coutume de chercher des consolations, conçut et exécuta la brillante idée de souhaiter que le vieux Naudy fût plutôt mort à sa place, au lieu de venir comme un dégoûtant, ennuyeux et méchant bonhomme, créer des querelles entre deux sœurs.
Le Doyen, qui fredonnait un air et portait sa calotte de velours un peu de côté, tant il était de bonne humeur, descendit dans la cour, où il trouva le vieux Naudy debout auprès de la grille, son chapeau à la main, dans l’attitude qu’il avait conservée depuis le départ de la petite Dorrit.
« Allons, Naudy ! dit le Père des détenus avec une suavité extrême. Pourquoi restez-vous là, Naudy ; vous savez le chemin. Pourquoi ne montez-vous pas ? (Le Doyen poussa la condescendance jusqu’à tendre la main à son protégé en ajoutant :) Comment allez-vous, Naudy ? Nous nous portons assez bien, n’est-ce pas ? »
Le vieux gazouilleur répondit :
« Merci, honoré monsieur ; je n’en vais que mieux depuis que j’ai le plaisir de voir Votre Honneur. »
Tandis qu’ils remontaient vers le logis de M. Dorrit, le Doyen présenta le vieillard à un détenu de date récente :
« Une vieille connaissance à moi, monsieur ; un vieux protégé… Couvrez-vous, mon bon Naudy ; mettez votre chapeau, » ajouta-t-il ensuite avec beaucoup d’affabilité.
Son patronage ne s’arrêta pas là ; car il chargea Maggy de faire les apprêts du thé et d’acheter des gâteaux, du beurre frais, des œufs, du jambon froid et des crevettes, lui remettant à cet effet un billet de banque de dix livres sterling, avec force recommandations d’avoir grand soin de compter la monnaie. Ces préparatifs étaient presque terminés, et la petite Dorrit était redescendue avec son ouvrage, lorsque Clennam se présenta. Le Doyen fit à son hôte un accueil des plus gracieux et l’invita à partager leur repas.
« Amy, ma chérie, tu connais M. Clennam mieux que je n’ai le bonheur de le connaître moi-même : je n’ai donc pas besoin de te le présenter. Fanny, ma chère, monsieur n’est pas non plus un étranger pour toi… (Fanny fit un salut hautain ; car, en pareille occasion, elle paraissait croire à une vaste conspiration qui avait pour but d’insulter tous les Dorrit en général en feignant de ne pas les comprendre et en ne leur témoignant pas le respect auquel ils avaient droit, et elle regardait Arthur comme un des complices de cette ligue). Vous voyez ici, monsieur Clennam, un vieux protégé à moi, le vieux Naudy, un vieux serviteur très-fidèle (il parlait toujours de Naudy comme d’une antiquaille, bien qu’il fût son aîné de deux ou trois années). Voyons un peu. Vous connaissez Plornish, je crois ? Il me semble que ma fille Amy m’a dit que vous connaissiez ces pauvres Plornish ?
— Oui, je les connais, répondit Arthur Clennam.
— Eh bien, monsieur, voilà le père de Mme Plornish.
— Vraiment ? Je suis très-content de le rencontrer.
— Vous seriez encore plus content, monsieur Clennam, si vous connaissiez toutes ses bonnes qualités.
— J’espère que je ne tarderai pas à les connaître, maintenant que je connais celui qui les possède, dit Arthur, qui plaignait ce vieillard courbé et soumis.
— Il a congé aujourd’hui, et il est venu faire une visite à de vieux amis qui sont toujours heureux de le voir, remarqua le Père des détenus, ajoutant tout bas : Il est au workhouse , le pauvre bonhomme. C’est son jour de sortie. »
Pendant cet entretien, Maggie, aidée par sa tranquille petite mère, avait mis le couvert, et le repas se trouva prêt. Comme il faisait chaud et que l’on étouffait dans la prison, la fenêtre était toute grande ouverte.
« Si Maggy veut bien étendre ce journal sur le rebord de la croisée, ma chère, dit le Doyen d’un air bénévole en s’adressant à mi-voix à la petite Dorrit, mon vieux protégé pourra y prendre son thé pendant que nous allons prendre le nôtre. »
De sorte qu’avant de régaler royalement le père de Mme Plornish, M. William Dorrit crut devoir établir entre le vieillard et l’honorable société un gouffre d’un pied de large, bonne mesure. Clennam n’avait jamais rien vu qui ressemblât au magnanime patronage du Doyen ; il se perdait dans la contemplation des nombreuses merveilles de ce curieux spectacle.
La plus frappante de toutes fut le plaisir que semblait éprouver l’autre à faire remarquer la décrépitude et les infirmités de son protégé. On eût dit un aimable cornac dans une ménagerie, se livrant à un rapide commentaire sur la décadence de l’animal qu’il était chargé de montrer.
« Encore un peu de jambon, Naudy ? Non ? Comment vous n’êtes pas encore prêt ! Quel temps vous mettez à manger quelques bouchées ! (Ses dernières dents s’en vont ! pauvre bonhomme. » ajouta-t-il pour l’édification des autres convives.)
Une autre fois il lui demanda :
« Voulez-vous des crevettes, Naudy ? »
Et comme Naudy ne répondit pas tout de suite.
« Il entend très-mal, observa-t-il. Il sera bientôt tout à fait sourd. »
Plus tard encore, il lui dit :
« Vous promenez-vous beaucoup, Naudy, entre ces grands murs, dans la cour de votre endroit ?
— Non, monsieur, non ; cela ne me tente pas beaucoup.
— Non ? Cela ne m’étonne pas du tout ; c’est très-naturel. »
Puis en confidence à ses voisins :
« Ses jambes ne sont plus bien solides. »
Puis il demanda à son protégé (avec un ton obligeant qui annonçait qu’il croyait devoir lui demander quelque chose, quand ce ne serait que pour empêcher le vieillard de s’endormir), quel âge avait le plus jeune des petits Plornish.
« Mon petit-fils Jean-Édouard ? dit le vieux protégé, posant lentement son couteau et sa fourchette afin de réfléchir. Vous voulez savoir son âge ?… Voyons un peu… »
Le Doyen porta la main à son front en disant :
« Il perd la mémoire. »
« Quel âge a Jean-Édouard, monsieur ? Ma foi, j’oublie. Je ne pourrais pas vous dire, maintenant, s’il a deux ans et deux mois ou deux ans et cinq mois ; c’est l’un ou l’autre.
— Ne vous cassez pas la tête à chercher plus longtemps, » répondit le Doyen avec une extrême indulgence. (Ses facultés s’en vont, c’est clair… Ce vieillard se rouille à mener la vie qu’il mène !)
Plus les infirmités qu’il croyait découvrir dans son protégé étaient nombreuses, plus il paraissait s’intéresser à lui ; et lorsqu’il quitta son fauteuil, après le thé, pour lui dire adieu, il se tint aussi droit et se donna un air aussi robuste que possible.
« Naudy, ceci ne s’appelle pas un shilling , vous savez, dit-il en lui en mettant un dans la main, cela s’appelle du tabac.
— Honoré monsieur, je vous remercie ; cela me servira à acheter du tabac et pas à autre chose. Mes remerciements et mes respects à Mlle Amy et à Mlle Fanny. Je vous souhaite le bonsoir, monsieur Clennam.
— Eh ! dites-donc, mon vieux Naudy, n’allez pas nous oublier, ajouta le Doyen. Il faut revenir nous voir lorsque vous aurez une après-midi à vous. Il ne faut plus sortir sans venir nous voir, ou nous serions jaloux. Bonsoir, Naudy. Prenez bien garde en descendant l’escalier, Naudy, car les marches en sont un peu usées et inégales. »
Le Père des détenus se tint sur le palier, regardant descendre le vieillard ; puis, lorsqu’il fut rentré dans sa chambre, il remarqua avec une certaine satisfaction solennelle :
« C’est un triste spectacle que celui-là, monsieur Clennam, bien qu’on ait la consolation de savoir que mon vieux protégé ne se doute pas de sa décrépitude. Ce pauvre bonhomme n’est plus qu’une lugubre ruine. Plus d’élasticité ! ses ressorts sont tous brisés, fracassés, pulvérisés, monsieur ! »
Comme Clennam avait ses raisons pour rester, il répondit quelque chose au hasard, et se mit à regarder par la croisée à côté du Père des détenus, tandis que Maggy et sa petite mère lavaient les tasses et débarrassaient la table. Arthur remarqua que son compagnon se tenait à la fenêtre comme aurait pu le faire un monarque affable et accessible ; il avait presque l’air de bénir ceux de ses sujets qui levaient par hasard la tête pour le saluer.
Lorsque la petite Dorrit eut posé son ouvrage sur la table, et que Maggy eut posé le sien sur le lit, Fanny attacha les brides de son chapeau comme préliminaire de départ. Arthur, ayant toujours les mêmes motifs pour ne pas s’éloigner, ne bougea pas. À ce moment la porte s’ouvrit sans que personne eût frappé, et M. Tip parut. Il embrassa Amy qui venait de se lever pour s’élancer à sa rencontre, fit un signe de tête à son père, un autre signe de tête à Fanny, et s’assit après avoir regardé le visiteur d’un air sombre, comme s’il ne le connaissait pas.
« Mon cher Tip, demanda la petite Dorrit avec sa douceur habituelle, bien qu’elle fût honteuse de la conduite de son frère, est-ce que tu ne vois pas… ?
— Si, si, je vois parfaitement bien, ma chère. Si tu fais allusion à un certain visiteur qui se trouve actuellement dans cette chambre… si c’est là ce que tu veux dire, interrompit Tip hochant la tête d’une façon très-significative du côté de Clennam, je vois !