Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
« J’espère que la femme de votre cher ami M. Gowan trouvera le bonheur dans le contraste qui distingue sa naissance de celle de cette jeune fille et de la mienne, au sein de la haute et brillante fortune qui l’attend. »
CHAPITRE XXVIII. La disparition de Personne.
Non content de la démarche qu’il avait faite pour ramener sa protégée, M. Meagles écrivit une lettre de remontrance, pleine d’indulgence et de bonté, à Tattycoram et à Mlle Wade. La jeune fille reçut encore de son ex-maîtresse une lettre capable de la toucher si elle avait encore pu l’être. Ces trois lettres étant restées sans réponse (elles furent toutes trois renvoyées à M. Meagles quelques semaines plus tard, comme ayant été refusées à domicile), l’ancien banquier engagea Mme Meagles à tenter une entrevue personnelle. Cette dame excellente n’ayant pas même obtenu une audience et la porte lui ayant été interdite avec opiniâtreté, M. Meagles supplia Arthur de tenter de son côté une nouvelle démarche. Ce dernier y consentit, mais sa complaisance n’eut d’autre résultat que de leur apprendre que la maison était confiée à la garde de la vieille femme aux yeux ternes ; que Mlle Wade était partie, que tous les meubles dépareillés avaient été enlevés ; que la vieille femme était prête à accepter autant de pièces de monnaie qu’on voudrait lui en donner et à remercier de tout son cœur le généreux donataire, mais qu’elle n’avait aucun autre renseignement à offrir en échange, que de les renvoyer à un état de lieux dressé par le commis de l’agent préposé à la location et affiché dans le vestibule.
Ne voulant pas, malgré cet échec, abandonner à son sort l’ingrate Tattycoram ni la laisser sans espoir, dans le cas où elle parviendrait à maîtriser sa mauvaise tête, M. Meagles fit insérer pendant six jours de suite dans plusieurs journaux une annonce discrètement rédigée où il était dit que, si certaine jeune personne qui avait récemment quitté sa demeure sans se donner le temps de réfléchir, se décidait jamais à revenir à Twickenham, elle y serait reçue comme par le passé sans avoir à craindre aucun reproche. Cette démarche publique n’eut d’autres conséquences que de consterner M. Meagles en lui donnant la preuve que chaque jour voyait des centaines de jeunes personnes quitter leur domicile sans se donner le temps de réfléchir ; car une foule de jeunes personnes dans ce cas, se trompant à l’annonce, vinrent se présenter à la ville de Twickenham ; et là, ne se trouvant pas reçues avec assez d’enthousiasme, elles finissaient d’habitude par demander des dommages-intérêts compensatoires, outre les frais de route pour l’aller et le retour. L’annonce attira encore une multitude d’autres clients inattendus. L’innombrable essaim de ces rédacteurs d’épîtres faméliques, qui semblent guetter sans trêve ni repos le moindre hameçon auquel ils puissent accrocher une lettre, écrivirent à M. Meagles qu’ayant lu l’annonce en question, ils s’adressaient en toute confiance à lui pour solliciter un léger don (la somme demandée variait de dix shillings à cinquante livres sterling) : non qu’ils eussent le moindre renseignement à lui donner sur la jeune personne en question, mais parce qu’ils savaient que ces dons charitables ne pouvaient manquer de porter avec eux leur récompense en contribuant à calmer les inquiétudes de l’auteur de l’annonce. Divers inventeurs profitèrent également de cette occasion pour correspondre avec M. Meagles, et pour le prévenir, par exemple, qu’un ami ayant attiré leur attention sur l’annonce insérée dans tel journal, à telle date, ils prenaient la liberté d’avertir M. Meagles que dès qu’ils entendraient parler de la jeune personne qu’on avait égarée, ils s’empresseraient de lui en faire part, mais qu’en attendant M. Meagles pouvait rendre un immense service à l’humanité en général en fournissant aux signataires les moyens de perfectionner une pompe d’un nouveau genre.
M. Meagles et sa famille, découragés par toutes ces vaines tentatives, avaient déjà commencé, bien à contre-cœur, à renoncer à l’idée de voir revenir Tattycoram, lorsque les représentants de la nouvelle et active Société connue sous la raison sociale Doyce et Clennam , partirent un samedi soir pour faire à leurs amis de Twickenham une visite qui devait durer jusqu’au lundi. Le plus âgé des deux associés prit la voiture ; et le plus jeune prit sa canne.
Un paisible coucher de soleil éclairait le paysage au moment où, bientôt arrivé au terme de son excursion, Clennam traversait les prairies situées au bord de la rivière. Il éprouvait cette sensation de paix intérieure que le repos de la campagne manque rarement d’éveiller chez les habitants des villes. Tout ce qu’il voyait était riant et tranquille. Le riche feuillage des arbres, l’herbe épaisse émaillée de fleurs agrestes, les petites îles vertes de la rivière, les lits des roseaux, les nénufars flottant à la surface de l’eau, le son des voix lointaines qui lui arrivait comme une musique apportée sur les rides de l’onde et la brise du soir, le frémissement d’un poisson sautant hors de l’eau à de rares intervalles, ou la chute d’un aviron, le gazouillement de quelque oiseau oublieux de l’heure, l’aboiement d’un chien, le beuglement d’une vache ; tous ces bruits mêmes respiraient le repos et contribuaient à augmenter la quiétude dont Arthur se sentait pénétrer dans cette atmosphère avec de douces et fraîches senteurs qui embaumaient le soir. Les longues traînées de feu et d’or qui traversaient l’horizon et le splendide sillage que le soleil couchant laissait derrière lui, tout cela était d’un calme divin. Au sommet empourpré des arbres lointains et le long de la verte colline plus rapprochée sur laquelle les ombres de la nuit s’abaissaient lentement régnait un silence pareil. Entre le paysage lui-même et son image répétée dans le fleuve il n’y avait aucune différence : ils étaient aussi tranquilles, aussi purs l’un que l’autre, et le solennel mystère de vie et de mort qui y étendait son empire, était empreint d’une telle harmonie de grandeur et de miséricorde que l’espérance allait verser son baume au cœur de l’homme spectateur de cette scène enchanteresse.
Clennam s’était arrêté (ce n’était pas la première fois, bien au contraire) pour jeter les yeux autour de lui et laisser ce tableau paisible descendre dans son âme, à mesure que les ombres descendaient aussi sous ses yeux dans la profondeur de l’onde. Il venait de se remettre en marche, lorsqu’il aperçut devant lui, dans le sentier qu’il suivait, une personne qu’il avait déjà peut-être associée dans sa pensée aux impressions de cette belle soirée.
Minnie se trouvait là toute seule. Elle tenait des roses à la main et semblait s’être arrêtée en le voyant, comme pour l’attendre. Son visage tourné vers Clennam montrait qu’elle avait suivi une direction opposée. Ses manières avaient quelque chose d’agité qu’Arthur n’avait jamais remarqué chez elle, et lorsqu’il se fut rapproché d’elle, il lui vint tout à coup à l’esprit qu’elle était venue au-devant de lui avec l’intention de lui parler.
Elle lui tendit la main en lui disant :
« Cela vous étonne de me trouver ici toute seule ? Mais la soirée est si belle, que je me suis promenée plus loin que je n’en avais d’abord l’intention. D’ailleurs je pensais bien que je vous rencontrerais, et cela m’a donné du courage. Vous prenez toujours ce chemin, je crois ? »
Tandis qu’il répondait qu’il préférait ce chemin-là à tous les autres, il sentit la main de Chérie trembler sur son bras et vit que les roses se mettaient à trembler aussi.
« Voulez-vous me laisser vous en donner une, monsieur Clennam ? Je les ai cueillies en sortant du jardin. Et même je les ai presque cueillies à votre intention, me doutant que j’allais vous rencontrer. M. Doyce est arrivé il y a plus d’une heure déjà, et nous a dit que vous veniez à pied. »
La main d’Arthur trembla aussi en acceptant une rose ou deux, et il la remercia. Ils se trouvaient en ce moment auprès d’une avenue d’arbres. Y dirigèrent-ils leurs pas, entraînés par un mouvement de Clennam ou de Minnie ? Peu importe. Clennam n’aurait pas pu le dire lui-même.
« Cette allée a quelque chose de grave, dit-il ; mais c’est une gravité qui charme à cette heure de la journée. En traversant cette ombre profonde et en débouchant dans l’arcade de lumière que nous voyons à l’autre extrémité, je crois que nous prenons le plus beau chemin pour arriver au bac et à la maison. »
Dans son simple chapeau de campagne et sa robe légère, le visage encadré par les boucles naturelles de sa belle chevelure brune, tandis qu’elle levait ses grands yeux vers le visage de son cavalier avec un regard où l’amitié et la confiance qu’il lui inspirait se mêlaient à une sorte de douce et timide pitié, elle paraissait si jolie qu’il était heureux (ou malheureux, il ne savait pas au juste), pour le repos d’Arthur, qu’il eût formé cette vigoureuse résolution à laquelle il avait si souvent songé.
Elle interrompit le silence qui durait depuis quelques minutes en demandant à Clennam s’il savait que son père avait songé à faire une nouvelle absence. Arthur répondit qu’il en avait entendu parler. Après un second intervalle de silence, elle l’interrompit de nouveau en ajoutant, avec un peu d’hésitation, que père avait abandonné l’idée de ce voyage.
Clennam pensa tout de suite : « Le mariage doit avoir lieu.
— Monsieur Clennam, continua Chérie avec une hésitation plus timide encore, et parlant si bas qu’il fut obligé de baisser la tête pour l’entendre, je voudrais bien vous donner ma confiance, si vous étiez assez bon pour ne pas la refuser. Voilà déjà longtemps que je le désire, parce que… je sentais que vous deveniez pour nous un ami si dévoué…
— Comment ne serais-je pas fier de l’obtenir tôt ou tard ! Accordez-la moi, sans crainte. Vous pouvez vous fier à moi.
— Je n’ai jamais pu craindre de me fier à vous, répondit-elle, le regardant en face avec des yeux qui respiraient la franchise. Je crois que je vous aurais parlé il y a longtemps ; mais je ne savais comment m’y prendre. Car, même en ce moment, je ne sais pas encore trop de quelle façon je dois débuter.
— M. Gowan doit être bien heureux, dit Arthur. Dieu bénisse sa femme et lui ! »
Elle pleura en essayant de le remercier. Il la rassura, prit la main qui reposait sur son bras avec les roses qui tremblaient toujours, et dégagea les roses qui y restaient encore, pour la porter à ses lèvres. Il lui sembla alors qu’il renonçait sérieusement pour la première fois à la lueur d’espérance qui vacillait encore dans le cœur de Personne ; et, à partir de ce moment, il se considéra comme mort à toute autre espérance de ce genre ; un homme de son âge devait rompre sans retour avec les rêves de la jeunesse.
Il mit les roses sur son cœur, et ils s’avancèrent pendant quelques minutes lentement et silencieusement à l’ombre de l’épais feuillage. Puis Clennam demanda d’un ton de joyeuse bonté si elle n’avait pas autre chose à dire à un ami, son aîné de beaucoup, l’ami de son père. N’avait-elle pas quelque commission à lui confier, quelque service à lui demander ? Ce serait pour lui une satisfaction éternelle de pouvoir contribuer le moins du monde à son bonheur.
Elle allait répondre, lorsqu’elle fut tellement touchée de je ne sais quelle tristesse ou de quelle secrète sympathie … que pouvait-ce donc être ?… qu’elle fondit de nouveau en larmes en disant :
« Ô monsieur Clennam ! bon, généreux monsieur Clennam, dites-moi que vous ne m’en voulez pas.
— Moi, vous en vouloir ! vous en vouloir, ma chère enfant ! Non ! »
Après avoir joint les mains sans abandonner le bras d’Arthur et avec un regard confiant, elle prononça quelques paroles entrecoupées pour lui dire qu’elle le remerciait du fond du cœur (ce qui était parfaitement vrai, si le cœur est en effet la source de la sincérité), puis elle se calma peu à peu, recevant de temps à autre un mot d’encouragement de son cavalier ; c’est ainsi qu’ils continuèrent à s’avancer lentement et presque silencieusement sous l’arcade de verdure qui à chaque instant devenait plus sombre.
« Et maintenant, Minnie Gowan, dit enfin Clennam avec un sourire, n’avez-vous aucun service à me demander ?
— Oh si, j’ai bien des choses à vous demander.
— À la bonne heure ! J’y comptais… Mon espoir n’est pas déçu.
— Vous savez combien l’on m’aime à la maison. Peut-être aurez-vous de la peine à croire, cher monsieur Clennam (elle s’exprimait avec beaucoup d’agitation), en me voyant les quitter de mon propre gré et de mon propre mouvement, que je les aime aussi de tout mon cœur !
— J’en suis bien convaincu. Comment pouvez-vous croire que j’en doute ?
— Non, non. Mais il semble étrange même à mes propres yeux, que, les aimant comme je les aime, et me sachant aimée comme je le suis, je puisse me décider à les abandonner. Il me semble qu’il y a là quelque chose de si oublieux, de si ingrat !
— Ma chère enfant, dit Clennam, c’est le progrès naturel, le changement inévitable qu’amènent les années. Toutes les jeunes filles quittent ainsi leurs parents.
— Oui, je le sais ; mais toutes ne les quittent pas en laissant derrière elles un vide comme celui que je vais laisser derrière moi. Non qu’il soit difficile de trouver une foule de filles meilleures, plus aimables et plus accomplies que moi ; non que je mérite d’être beaucoup regrettée, mais ils m’aiment tant, ils m’ont tant gâtée ! »
Le cœur aimant de Chérie déborda, et elle sanglota en parlant des conséquences de son départ.
« Je sais combien père va être attristé tout d’abord, car je sais que tout d’abord je ne pourrai plus être pour lui ce que j’ai été depuis tant d’années. Et c’est surtout alors, monsieur Clennam, que je vous prie et vous supplie de penser à lui et de venir parfois lui tenir compagnie, lorsque vous aurez un moment à perdre ; et de lui dire que vous savez que, lorsque je l’ai quitté, je l’aimais mieux que je ne l’avais jamais aimé de ma vie. Car il n’y a personne… il me l’a dit lui-même ce matin en me parlant de vous… il n’y a personne qu’il estime plus que vous, et en qui il se repose avec plus de confiance. »
Un pressentiment de ce qui s’était passé entre le père et la fille tomba dans le cœur de Clennam comme une pierre tombe dans un puits, et fit monter les larmes à ses yeux. Il répondit gaiement (mais moins gaiement qu’il ne le croyait) qu’il ferait tout ce qu’elle désirait, qu’il le lui promettait fidèlement.
« Si je ne parle pas de ma mère, dit Chérie, trop émue et trop belle dans son innocente émotion pour que Clennam ne craignît pas de la regarder (il aima mieux compter les arbres qui se trouvaient encore entre eux et l’horizon pluvieux : le nombre en décroissait lentement), c’est parce qu’elle me comprendra mieux dans cette occasion, et sentira ma perte autrement en se rattachant à un autre espoir. Mais vous savez combien c’est une mère aimante et dévouée, et vous penserez aussi à elle n’est ce pas ? »
Minnie pouvait se fier à lui, dit Clennam ; elle pouvait compter qu’il ferait ce qu’elle lui demandait.
« Et, cher monsieur Clennam, continua Chérie, vous savez que mon père et quelqu’un que je n’ai pas besoin de nommer, ne s’apprécient pas tout à fait et ne se comprennent pas encore tout à fait, comme ils ne tarderont pas à le faire. Ce sera le devoir, et l’orgueil et le plaisir de ma nouvelle existence, de les amener à se mieux comprendre, à se rendre heureux mutuellement et à devenir fiers l’un de l’autre, et à s’aimer l’un l’autre, eux qui m’aiment tous deux si tendrement. Mais, en attendant, ô mon cher monsieur Clennam, vous qui êtes un homme généreux et fidèle, lorsque je serai partie (nous allons très-loin), efforcez-vous de réconcilier père avec celui qui m’emmène, et employez la grande influence que vous avez sur lui à dissiper ses préjugés, en lui faisant voir mon mari sous son vrai jour. Voulez-vous faire cela pour moi, vous qui êtes un noble cœur et un véritable ami ? »
Pauvre Chérie ! quelle illusion, quelle chimère ! Quand donc a-t-on vu s’opérer de pareils changements dans les relations naturelles des hommes ? Qui donc a jamais réussi à concilier des antipathies si invétérées ? Bien des filles avant toi ont fait le même rêve, ô Minnie ! Mais qu’ont-elles recueilli ? des mécomptes et des peines.
Ainsi pensa Clennam, mais il ne le dit pas : il était trop tard. Il s’engagea à faire tout ce qu’elle demandait, et elle demeura bien convaincue qu’il ne manquerait pas à sa promesse.
Ils allaient dépasser le dernier arbre de la sombre avenue. Elle s’arrêta et dégagea son bras. Les yeux fixés sur ceux de son compagnon, et de la main qui venait de s’appuyer sur la manche de Clennam, touchant toute tremblante une des roses qu’il avait serrées contre son cœur, comme pour donner plus de force à ce qu’elle disait, elle ajouta :
« Cher monsieur Clennam, dans mon bonheur… car je suis heureuse, bien que vous m’ayez vue pleurer… je ne puis souffrir qu’il y ait un nuage entre vous et moi. Si vous avez quelque chose à me pardonner (non pas un tort volontaire, mais quelque peine que j’aurais pu vous causer sans attention et malgré moi), que votre noble cœur me le pardonne ce soir ! »
Il se pencha vers l’innocent visage qui s’avançait sans crainte vers le sien. Il l’embrassa et répondit que Dieu savait qu’il n’avait rien à lui pardonner. Tandis qu’il se penchait de nouveau vers ce visage ingénu, elle murmura : « Adieu ! » et il répéta ce mot. Il prenait congé de toutes ses vieilles espérances… de toutes les vieilles incertitudes de Personne . L’instant d’après, ils sortirent de l’avenue, se donnant le bras, comme lorsqu’ils y étaient entrés, et les arbres parurent se refermer derrière eux dans l’obscurité, comme pour tirer le rideau sur le passé.
Les voix de M. et Mme Meagles et de Doyce se firent entendre près de la grille du jardin. Le nom de Chérie, prononcé par eux, ayant frappé l’oreille de Clennam, il cria :
« Elle est ici, avec moi. »
On s’étonnait et on riait un peu tandis qu’ils avançaient ; mais dès qu’ils se trouvèrent tous réunis, le silence se rétablit et Minnie rentra dans la maison.
M. Meagles, Doyce et Clennam, sans échanger une parole, firent plusieurs tours sur le bord de la rivière, à la clarté de la lune qui se levait ; puis Doyce resta en arrière et rentra dans la maison. Restés seuls, M. Meagles et Clennam continuèrent à se promener quelques instants en silence ; enfin le premier entama la conversation.
« Arthur, commença-t-il (l’appelant pour la première fois par son nom de baptême), vous rappelez-vous que je vous ai dit, un jour que nous nous promenions par une chaude matinée en regardant le port de Marseille, que la petite sœur de Chérie, bien qu’elle fût morte, nous semblait, à mère et à moi, avoir grandi en même temps que sa sœur et avoir subi les mêmes transformations qu’elle ?
— Je ne l’ai pas oublié.
— Vous rappelez-vous aussi que je vous ai dit que, dans notre pensée, nous n’avions jamais pu séparer ces sœurs jumelles, et que nous nous figurions que tout ce qui arrivait à l’une arrivait à l’autre ?
— Oui, je m’en souviens très-bien.
— Arthur, continua M. Meagles très-abattu, je vais encore plus loin ce soir. Il me semble ce soir, mon cher ami, que vous avez tendrement aimé la fille qui nous manque et que vous l’avez perdue lorsqu’elle avait atteint l’âge de Chérie.
— Merci, merci ! murmura Clennam, et il serra la main de son compagnon.
— Voulez-vous rentrer ? demanda M. Meagles au bout de quelque temps.
— Tout à l’heure. »
M. Meagles s’éloigna, et Arthur resta seul. Lorsqu’il se fut promené pendant une demi-heure environ au bord de la rivière, à la paisible clarté de la lune, il porta la main à sa poitrine et prit tendrement la poignée de roses que Chérie lui avait donnée. Peut-être les pressa-t-il contre son cœur, peut-être les porta-t-il à ses lèvres, mais bien certainement il se pencha sur le bord de l’eau, et les lança doucement dans le courant du fleuve. La rivière emporta au loin ces fleurs qui, à la clarté douteuse de la lune, semblaient pâles et fantastiques.
Les lumières brillaient dans le salon lorsqu’il y entra, et les visages qu’elles éclairaient, sans en excepter le sien, reflétèrent bientôt une tranquille gaieté. On parla d’une foule de choses (jamais son associé n’avait trouvé un si grand fonds de facile causerie pour faire passer agréablement le temps), jusqu’au moment de se coucher, de s’endormir. S’endormir, tandis que les fleurs, qui semblaient pâles et fantastiques à la clarté douteuse de la lune, se laissaient emporter par le courant ! c’est ainsi que de grands espoirs, jadis renfermés au fond de notre poitrine et caressés près de notre cœur, nous quittent pour aller se perdre dans le vaste océan de l’éternité.
CHAPITRE XXIX. Mme Jérémie continue à rêver.
Pendant que ces événements se passaient, la maison de Mme Clennam n’avait rien perdu de son aspect lugubre, et la malade continuait à y mener la même existence uniforme. Le matin, l’après-midi, le soir, s’y succédaient avec la même monotonie : c’était le retour maussade du mouvement d’une machine sans cesse remontée, la chaîne d’une horloge qui s’enroule et se déroule toujours.
Le fauteuil à roulettes avait sans doute ses associations de souvenirs et de rêveries, aussi bien que tout autre endroit où a stationné un être humain. Des images de rues depuis longtemps démolies et de maisons rebâties, des portraits de gens tels qu’ils étaient autrefois, et où l’on oubliait de faire la part des années écoulées depuis qu’on les avait vus ; combien de souvenirs de ce genre devaient renaître durant la longue routine des journées lugubres de la malade ! Se figurer que l’horloge de toute existence active s’est arrêtée à l’heure où soi-même l’on s’est trouvé séparé du monde ; que l’humanité entière est condamnée à l’immobilité, lorsqu’on se trouve soi-même dans l’impossibilité de faire un pas ; ne pouvoir mesurer les changements qui se font au delà de son propre horizon en prenant pour point de comparaison un type plus riche que celui de sa propre existence uniforme et rétrécie : c’est la faiblesse de bien des valétudinaires, la maladie morale de presque tous les prisonniers et les reclus.
À quelles scènes, à quels acteurs, cette femme, qui ne sortait ni hiver ni été de cette sombre chambre, songeait-elle plus souvent ? Nul ne le savait. Peut-être bien que l’oblique Jérémie, à force d’exercer sur elle, chaque jour, une pression puissante, eût réussi à lui extorquer cette confidence, si elle avait offert moins de résistance ; mais elle était trop forte pour lui. Quant à Mme Jérémie, elle avait déjà bien assez d’occupation, ma foi, à contempler, avec une niaise surprise, son époux et sa maîtresse infirme, à trotter du haut en bas de la maison, la tête cachée sous son tablier à prêter sans cesse l’oreille à des bruits qu’elle entendait quelquefois, sans vouloir sortir de son état de rêve et de somnambulisme, pour pénétrer le secret de la pensée de Mme Clennam.
On faisait assez d’affaires, à ce que Mme Jérémie pouvait croire, car son mari ne manquait pas de besogne dans son petit cabinet, et il recevait plus de monde qu’il n’en était venu là depuis bien des années. Mais il n’y avait rien d’étonnant à cela, la maison étant restée presque déserte depuis longtemps. Cependant M. Flintwinch recommençait à écrire des lettres, à voir assez de monde et à tenir des comptes. En outre, il visitait d’autres maisons de commerce, et les entrepôts, et les docks, et la douane, et le café Garraway, et le café de Jérusalem, et la Bourse, de sorte qu’il sortait et rentrait constamment. Il se mit aussi, les soirs où Mme Clennam n’exprimait pas le désir de jouir de la compagnie de son aimable associé, à fréquenter une taverne du voisinage pour consulter la liste des arrivages de navires, ou le bulletin de la Bourse dans le journal du soir, et même pour échanger quelques petites politesses avec les capitaines des navires marchands qui fréquentaient cet endroit. À toute heure du jour, Mme Clennam et lui tenaient un conseil d’affaires ; et il sembla à Mme Jérémie, qui était toujours à fureter partout, écoutant et guettant, que les deux finauds faisaient beaucoup d’argent.
L’hébétement dans lequel l’épouse de M. Flintwinch était tombée avait fini par percer dans tous ses regards et tous ses gestes, au point que les deux finauds ne faisaient plus guère attention à cette dame, la regardant comme une personne qui n’avait jamais été bien intelligente, mais qui, maintenant, était en train de devenir idiote. Soit parce qu’il s’aperçut que la tournure de sa femme n’avait rien de commercial, soit parce qu’il craignit que le choix qu’il avait fait d’une pareille épouse n’inspirât pas une grande confiance à ses clients, M. Flintwinch ordonna à sa dame de garder le silence sur leurs relations conjugales et de ne l’appeler plus Jérémie que dans l’intimité de la vie domestique. L’oubli fréquent de cette recommandation contribua à donner à Mme Flintwinch un air encore plus effaré ; car M. Flintwinch ayant l’habitude de se venger de ces nombreuses désobéissances en s’élançant sur elle à l’improviste, lorsqu’il la voyait sur l’escalier, et de la secouer d’une rude façon, elle était dans des transes continuelles, s’attendant à chaque instant à voir l’ennemi lui livrer un nouvel assaut.
La petite Dorrit venait de terminer une longue journée de travail dans la chambre de Mme Clennam, et elle ramassait les bouts de fils et de chiffons avant de s’en retourner chez elle. M. Pancks, que Mme Jérémie venait d’annoncer, demandait à Mme Clennam des nouvelles de sa santé en ajoutant que, se trouvant par hasard dans le quartier, il était venu savoir, de la part de son propriétaire, comment elle se portait. Mme Clennam, les sourcils froncés, le regardait en face.
« M. Casby sait fort bien, dit-elle, que je ne suis plus en état de changer. Le seul changement que j’attende désormais, c’est le grand changement… le dernier de tous.
— En vérité, madame ? répondit Pancks, dont l’œil distrait se dirigeait vers la petite couturière à genoux, qui ramassait les bouts de fils et les chiffons éparpillés sur le tapis. Vous avez pourtant très-bonne mine, madame.
— Je souffre sans me plaindre ce que je dois souffrir, répliqua Mme Clennam. Vous, de votre côté, faites ce que vous avez à faire.
— Merci, madame ; j’y fais tous mes efforts.
— Vous venez souvent dans ce quartier, n’est-ce pas ? demanda Mme Clennam.
— Mais, oui, madame ; depuis quelque temps, j’y viens assez souvent, je passe presque tous les jours par ici, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre.
— Priez M. Casby et sa fille de ne pas s’occuper de moi par procureur. S’ils veulent me voir, ils savent que je suis toujours ici pour les recevoir. Il est inutile qu’ils se donnent la peine d’envoyer personne. Il est inutile que vous-même vous preniez la peine de venir.
— Ce n’est pas une peine, madame, pas du tout, répliqua l’imperturbable Pancks… Je suis vraiment ravi de vous trouver si bonne mine, madame !
— Merci. Bonsoir. »
Ce congé, grâce au bras levé et au doigt étendu qui lui montraient la porte, était si bref et si explicite que Pancks ne vit pas moyen de prolonger sa visite. Il remua ses cheveux de l’air le plus dégagé du monde, jeta un nouveau coup d’œil à la petite Dorrit, et se dirigea à toute vapeur vers la porte en disant :
« Bonsoir, madame. Ne vous dérangez pas pour me reconduire, madame Jérémie ; je connais le chemin. »
Mme Clennam, le menton appuyé sur sa main, le suivit d’un regard sombre, attentif et méfiant, tandis que l’épouse du sieur Jérémie contemplait sa maîtresse d’un air ébahi, comme si elle eût été sous l’influence d’un charme. Puis les yeux de la paralytique se détournèrent lentement de la porte par laquelle Pancks avait disparu pour se porter avec une expression soucieuse sur la mignonne personne de la petite Dorrit, qui venait de se lever. Le menton appuyé plus pesamment encore sur sa main, la malade continua à fixer sur la jeune couturière un regard sombre et menaçant jusqu’à ce qu’elle eût attiré son attention. La petite Dorrit baissa les yeux. Mme Clennam ne cessa pas de la regarder.
« Petite Dorrit, vous connaissez cet homme ? demanda-t-elle, lorsqu’elle rompit enfin le silence.
— À peine, madame ; je le rencontre assez souvent sur mon chemin, et il m’a quelquefois adressé la parole, voilà tout ce que je sais sur lui.
— Que vous a-t-il dit ?
— Je n’ai pas très-bien compris ce qu’il m’a dit, il est si bizarre. Mais il ne m’a rien dit de malhonnête ni de désagréable.
— Pourquoi vient-il vous voir ici ?
— Je n’en sais rien, madame, répondit la petite Dorrit avec une entière franchise.
— Mais vous savez que c’est pour vous voir qu’il y vient ?
— Je l’ai bien pensé ; mais je ne vois pas du tout pourquoi il viendrait ici ou ailleurs pour me voir. »
Mme Clennam, les yeux fixés sur le parquet, demeura aussi absorbée dans sa rêverie qu’elle l’avait été dans la contemplation de la jeune fille, dont maintenant elle semblait oublier la présence. Il s’écoula quelques minutes avant qu’elle en sortît pour reprendre l’air de tranquillité endurcie qui lui était habituel.
Cependant la petite Dorrit avait attendu pour partir parce qu’elle avait craint de déranger Mme Clennam. Elle s’aventura alors à quitter la place où elle s’était tenue immobile depuis qu’elle s’était levée, et pour passer doucement de l’autre côté du fauteuil à roulettes. Là, elle se pencha pour dire : « Bonsoir, madame. »
La mère d’Arthur avança la main et la posa sur le bras de la jeune fille. La petite Dorrit, troublée par ce geste inattendu, se tint immobile, tremblant un peu. Peut-être se rappelait-elle certain passage de l’histoire de la princesse et de la petite femme mignonne.
« Dites-moi, petite Dorrit, avez-vous beaucoup d’amis ? demanda Mme Clennam.
— Non, madame, j’en ai fort peu. Après vous, je n’ai pas d’autres amis que Mlle Flora et un autre.
— Vous voulez parler de cet homme ? dit Mme Clennam, désignant encore la porte avec son doigt étendu.
— Oh non ! madame.
— Un de ses amis à lui, alors ?
— Non, madame. (La petite Dorrit secoua la tête d’un air très-sérieux.) Oh non ! Ce n’est personne qui lui ressemble ou qui ait rien de commun avec lui.
— Allons ! répondit Mme Clennam, presque souriante, cela ne me regarde pas. Je vous adresse cette question, parce que je m’intéresse à vous ; et aussi parce que je crois que j’ai été votre amie avant que vous en eussiez une autre au monde. N’est-il pas vrai ?
— Oui, madame ; oui vraiment. Je suis venue chez vous bien des jours où, sans vous et sans l’ouvrage que vous me donniez, nous aurions manqué de tout.
— Nous ? répéta Mme Clennam, regardant la montre qui avait appartenu à son mari et qui était toujours posée sur sa table. Combien donc êtes-vous ?
— Il ne reste plus que père et moi maintenant. Je veux dire, qu’il n’y a plus que père et moi à entretenir régulièrement avec ce que je gagne.
— Est-ce que vous avez eu à endurer beaucoup de privations, vous et votre père, et les autres membres de votre famille, quels qu’ils soient ? demanda Mme Clennam, parlant avec beaucoup de précision tout en tournant et retournant sa montre d’un air rêveur.
— Quelquefois nous avons eu beaucoup de peine à vivre, répondit la petite Dorrit, de sa voix douce et patiente ; mais, pour ce qui est de cela, il ne manque sans doute pas de gens qui sont encore plus à plaindre que nous.
— Voilà qui est bien dit ! répliqua vivement Mme Clennam. Vous avez bien raison. Vous êtes une bonne fille, pleine de bon sens et bien reconnaissante aussi, ou je me trompe fort.
— Il n’y a rien là que de très-naturel. Je n’ai aucun mérite à être reconnaissante, » répondit la petite Dorrit.
Mme Clennam (avec une douceur dont Mme Jérémie la somnambule n’aurait jamais, même dans ses rêves les plus fantastiques, cru sa maîtresse capable) attira à elle le visage de la jeune couturière et lui donna un baiser sur le front.
« Allons, petite Dorrit, partez vite, dit-elle, ou bien vous serez en retard, ma pauvre enfant ! »
Dans tous les rêves que Mme Jérémie entassait les uns sur les autres depuis qu’elle avait adopté ce métier mystérieux, elle n’avait jamais rien rêvé d’aussi étrange que cela. Il ne lui manquait plus que de voir l’autre finaud embrasser à son tour la jeune fille, et les deux finauds se précipiter ensuite dans les bras l’un de l’autre pour fondre en larmes en faveur de l’humanité tout entière. Rien que d’y penser elle en avait la migraine, et elle en était encore toute bouleversée, en reconduisant au pied de l’escalier la couturière aux pieds légers, afin de fermer à double tour la porte d’entrée derrière elle.
Après l’avoir ouverte d’abord pour laisser sortir la petite Dorrit, elle s’aperçut que M. Pancks, au lieu de poursuivre son chemin, comme il devait le faire naturellement dans toute autre localité moins sujette à inspirer aux gens une conduite excentrique, se promenait de long en large dans la cour, devant la maison. Dès qu’il vit sortir la petite Dorrit, il passa vivement devant elle et, le doigt posé sur son nez, lui dit avant de s’éloigner :
« Pancks le bohémien, disant la bonne aventure.
— Bonté divine ! s’écria Mme Jérémie qui l’avait parfaitement entendu. Voilà-t-il pas un bohémien par-dessus le marché, et un diseur de bonne aventure qui s’en mêle ! Qu’est-ce que nous allons devenir ? » Le cerveau troublé par les vains efforts qu’elle faisait pour débrouiller cette énigme, Mme Jérémie resta debout sur le seuil, par une soirée de pluie et de tonnerre. Les nuages se livraient à des courses effrénées, le vent grondait par rafales, refermant avec bruit quelques volets voisins qu’il avait réussi à ouvrir, faisant tournoyer les girouettes et les capuchons rouillés des cheminées et soufflant avec rage dans le petit cimetière d’à côté comme s’il voulait emporter de leurs tombes les citoyens défunts du quartier. Le tonnerre, murmurant de sourdes menaces de tous les coins du ciel à la fois, paraissait demander vengeance de cette tentative sacrilège et murmurer : « Laissez-les dormir ! laissez-les dormir en paix ! »
Mme Jérémie, qui craignait le tonnerre, mais qui ne craignait guère moins cette demeure hantée par une obscurité prématurée et surnaturelle, était encore à se demander si elle rentrerait ou non, lorsqu’une soudaine rafale vint décider la question en refermant violemment la porte derrière elle dans la rue.
« Que faire maintenant ? que faire ? s’écria Mme Jérémie, en se tordant les mains dans ce dernier rêve, le plus troublé de tous ceux qu’elle avait faits. La voilà renfermée toute seule, quand elle n’est pas plus capable que les morts eux-mêmes de descendre pour ouvrir la porte ! »
Dans sa perplexité, Mme Jérémie, le tablier relevé en guise de capuchon pour se préserver de la pluie, se mit à courir à diverses reprises le long du trottoir désert. Pourquoi se baissa-t-elle pour regarder par le trou de la serrure, comme si son œil pouvait l’ouvrir ? Je ne saurais le dire. Néanmoins c’est là ce que font la plupart des gens en pareille circonstance, et c’est là ce que fit Mme Jérémie.
Elle se redressa tout à coup avec un cri étouffé, sentant quelque chose se poser sur son épaule. Ce quelque chose était une main : une main d’homme.
Cet homme portait un costume de voyage, une casquette garnie de fourrure avec un large et lourd manteau. Il avait l’air d’un étranger. Sa chevelure et ses moustaches épaisses étaient d’un noir de jais, excepté aux extrémités où elles prenaient une teinte rougeâtre. Son nez était grand et recourbé. Il se mit à rire en voyant l’épouvante de Mme Jérémie et en entendant le cri qu’elle venait de pousser ; et lorsqu’il rit, sa moustache se releva sous son nez et son nez s’abaissa sur sa moustache.
« Qu’avez-vous donc ? demanda-t-il en très-bon anglais. Qu’est-ce qui vous fait peur ?
— Vous, répondit Mme Jérémie d’une voix haletante.
— Moi, madame ?
— Oui, vous, et l’orage et… et tout, répondit-elle. Et tenez, voilà le vent qui a refermé ma porte, et je ne puis pas rentrer.
— Bah ! dit l’inconnu, qui prit la chose très-tranquillement. En vérité ? Connaissez-vous ici quelqu’un du nom de Clennam ?
— Parbleu ! si je la connais ! Je crois bien ! s’écria Mme Jérémie qui, à cette question, se tordit les mains avec un nouveau désespoir.
— Où cela ?
— Où ? répéta Mme Jérémie, regardant encore une fois par le trou de la serrure. Où voulez-vous qu’elle demeure si ce n’est dans cette maison ? Et elle y est toute seule, dans sa chambre, et elle est paralysée des jambes et ne peut pas seulement bouger pour me tirer d’embarras. Et l’autre finaud qui est sorti… Dieu me pardonne ! s’écria Mme Jérémie, à qui ces réflexions accumulées faisaient exécuter une danse effrénée, je crois que j’en deviendrai folle ! »
L’étranger, depuis que la question le regardait personnellement, paraissait s’y intéresser davantage ; il recula de quelques pas et ses yeux s’arrêtèrent bientôt sur l’étroite fenêtre de la petite salle qui se trouvait près de la porte d’entrée.
« Et peut-on vous demander où se tient la dame qui a perdu l’usage de ses jambes ? demanda-t-il avec ce sourire particulier qui exerçait une sorte de fascination sur l’impressionnable Mme Jérémie.
— Là-haut ! répondit-elle. À ces deux croisées.
— Bon. Je suis d’une taille raisonnable, mais je ne pourrais jamais avoir l’honneur de me présenter dans cette chambre-là sans l’aide d’une échelle. Or, madame, à franchement parler… la franchise est une de mes vertus… voulez-vous que je vous ouvre la porte ?
— Oui, et que le Seigneur vous bénisse, bonne âme que vous êtes ! Ouvrez-la tout de suite, je vous en prie ! s’écria Mme Jérémie. En ce moment, elle a peut-être mis le feu à sa robe. On ne sait pas ce qui peut lui arriver pendant que je suis là, la tête perdue !
— Un instant, ma bonne dame ! (Il réprima l’impatience de la bonne dame par un geste de sa main lisse et blanche.) L’heure des affaires est passée, je crois, pour aujourd’hui ?
— Oui, oui, oui, s’écria Mme Jérémie ; depuis longtemps !
— Dans ce cas, laissez-moi vous faire une proposition loyale. La loyauté est une de mes vertus. Je descends du bateau à vapeur, ainsi que vous pouvez le voir. (Il montra à Mme Jérémie que son manteau était trempé et ses bottes saturées d’eau ; cette dame avait déjà remarqué qu’il avait les cheveux en désordre, le teint jaune comme s’il venait de faire une rude traversée, et qu’il avait si froid qu’il avait peine à empêcher ses dents de claquer.) Je descends du paquebot, madame, et j’ai été retenu par le temps… maudit temps ! Par conséquent, madame, une affaire urgente (très-urgente, puisqu’il s’agit de toucher de l’argent), que j’aurais terminée aux heures habituelles, me reste encore à régler. Or si vous voulez bien me promettre d’aller chercher dans le voisinage quelqu’un qui ait qualité pour me régler cette affaire, je m’engage, de mon côté, à vous ouvrir la porte. Si cet arrangement ne vous convenait pas, je… » et répétant son méchant sourire, il fit un mouvement rétrograde qui annonçait très-clairement qu’il était prêt à se retirer.
Mme Jérémie, enchantée de pouvoir s’en tirer à si bon marché, s’empressa d’accepter. L’inconnu la pria sans plus de façons d’avoir l’obligeance de lui tenir son manteau, s’éloigna de quelques pas, prit son élan, bondit vers la croisée, s’accrocha des deux mains à l’allège, et l’instant d’après soulevait le châssis inférieur de la fenêtre à guillotine. Son regard avait quelque chose de si sinistre, tandis qu’il sautait dans la chambre et se retournait pour saluer Mme Jérémie, qu’elle songea (cette pensée la fit frissonner) que, s’il s’avisait de monter tout droit au premier étage pour assassiner son impotente maîtresse, elle ne pourrait rien faire pour l’en empêcher.
Par bonheur, l’inconnu n’avait aucune intention de ce genre, car il ne tarda pas à se montrer à la porte d’entrée.
« Maintenant, chère madame, dit-il en reprenant et en remettant son manteau, si vous voulez bien me… D’où diable vient ce bruit-là ? »
Un bruit étrange, en effet, très-rapproché, à en juger par l’ébranlement qu’il donnait à l’atmosphère, et pourtant étouffé comme s’il eût été très éloigné. Un tremblement, un sourd roulement, puis la chute de quelque matière sèche et légère.
« D’où diable vient ce bruit ?
— Je ne sais pas ce que ce peut être, mais je l’ai entendu mille et mille fois, » répondit Mme Jérémie qui avait saisi l’inconnu par le bras.
L’inconnu ne devait pas être un homme courageux, pensa-t-elle au milieu de l’épouvante et des tressaillements de ce nouveau rêve, car ses lèvres tremblantes avaient pâli. Après avoir écouté un instant, il haussa les épaules.
« Bah ! ce n’est rien… Maintenant, chère madame, vous m’avez, je crois, parlé tout à l’heure d’un personnage habile pour mon affaire. Voulez-vous être assez bonne pour me mettre face à face avec ce génie ? »
Il avait la main sur la porte, comme s’il se tenait tout prêt à la lui refermer au nez si elle faisait mine de refuser l’exécution du marché.
« Vous ne direz rien de la porte que j’ai laissée se refermer sur moi ? dit Mme Jérémie.
— Pas un mot.
— Et vous ne bougerez pas d’ici (si elle appelle, ne répondez pas), le temps que je vais courir au coin de la rue.
— Madame, je ne bougerai pas plus qu’une pierre. »
Mme Jérémie avait une peur si effroyable qu’il ne se dépêchât de monter furtivement l’escalier dès qu’elle aurait le dos tourné, qu’après avoir perdu la maison de vue, elle revint sur ses pas pour voir s’il était toujours là. Comme l’inconnu se tenait toujours sur le seuil (plutôt en dehors qu’en dedans de la maison, car on eût dit qu’il n’aimait pas l’obscurité et ne se souciait guère d’en sonder les mystères), elle courut jusqu’à la rue voisine, expédia un message à M. Jérémie Flintwinch, qui sortit immédiatement de la taverne. Étant revenus au galop (la femme formant l’avant-garde, le mari la suivant de près, animé sans doute par l’espoir de la secouer d’importance avant qu’elle pût se réfugier dans la maison), les deux époux virent l’inconnu toujours debout à son poste, et entendirent la voix dure de Mme Clennam qui demandait d’en haut :
« Qui donc est là ? Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi ne répond-on pas ? Qui donc est là, en bas ? »
CHAPITRE XXX. La parole d’honneur d’un gentilhomme.
Lorsque les époux Flintwinch s’arrêtèrent tout essoufflés devant la porte de la vieille maison ( Mme Jérémie devançant son mari d’une seconde à peine), l’inconnu tressaillit et fit un pas en arrière.
« Mort de ma vie ! s’écria-t-il ; comment diable vous trouvez-vous ici, vous ? »
M. Flintwinch, à qui cette question s’adressait, rendit à l’inconnu la monnaie de son étonnement. Il le contempla avec une muette surprise, et, regardant par-dessus l’épaule comme lorsqu’on s’attend à voir quelqu’un qu’on ne savait pas là, il fixa de nouveau les yeux sur l’inconnu, ne sachant trop ce que celui-ci voulait dire. Il ne tarda pas à se tourner vers sa femme pour lui demander une explication de cette énigme ; mais, n’en recevant aucune, il sauta sur elle et la secoua avec tant d’énergie qu’il fit sauter son bonnet, marmottant entre ses dents, d’un ton de lugubre raillerie :
« Ma bonne femme, on vous en fera avaler une dose ! vous en avez grand besoin. C’est encore un de vos tours ! Vous avez encore rêvé, ma bonne femme ! De quoi s’agit-il ? Qui est-ce qui est là ? Qu’est-ce que cela signifie ? Parlez, ou je vous étrangle. Je ne vous laisse pas d’autre alternative. »
Si Mme Jérémie avait alors le pouvoir de choisir, apparemment qu’elle préférait se laisser étrangler, car elle ne répondit pas une seule syllabe, mais son chef dépouillé, branlant en avant et en arrière, selon les secousses que lui communiquait le sieur Flintwinch, elle se résignait à subir sa punition. L’inconnu, au contraire, ramassant avec beaucoup de galanterie le bonnet de la dame, intervint dans l’affaire.
« Permettez-moi, dit-il, en passant la main sur l’épaule de Jérémie, qui s’arrêta et abandonna sa victime. Pardon ! excuse ! Je n’ai pas besoin de vous demander si c’est votre femme ; cela se voit assez à la manière folâtre dont vous plaisantez ensemble. Ha, ha ! j’aime à voir entretenir cette aimable gaieté… dans un ménage… Écoutez ! Oserais-je vous rappeler qu’il y a quelqu’un là-haut qui s’impatiente dans l’obscurité, et exprime assez énergiquement le désir curieux de savoir ce qui se passe ici ? »
Cette allusion à la voix de Mme Clennam engagea M. Jérémie à entrer dans le vestibule et à crier du bas de l’escalier :
« Soyez tranquille, je suis là. Affery va vous monter votre lumière. »
Puis il ajouta, en s’adressant à son épouse qui remettait son bonnet :
« Allons, dépêchez-vous de monter ! » Et en dernier lieu il se tourna vers l’étranger pour lui dire : « Maintenant, monsieur, qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?
— Je crains, répondit l’inconnu qu’il ne faille commencer par vous prier de vous donner la peine d’allumer une chandelle.
— C’est juste, grommela Jérémie ; c’est ce que j’allais faire. Veuillez rester où vous êtes pendant que je vais en chercher une. »
Le visiteur se tenait sur le seuil, mais il rentra dans l’obscurité de la maison dès que M. Flintwinch lui eut tourné le dos, et le suivit des yeux jusqu’à la petite chambre où il s’en fut chercher à tâtons un briquet phosphorique. Ce briquet, lorsque Jérémie eut mis la main dessus, était peut-être humide ou hors de service ; les allumettes qu’il y trempa s’enflammèrent suffisamment pour éclairer d’une lueur blafarde son visage penché et pour arroser ses mains de pâles gouttelettes de feu, mais pas assez pour allumer la chandelle. L’inconnu profita de la lueur qui éclairait par moments les traits de son hôte pour le contempler avec attention et surprise. Jérémie, lorsqu’il eut enfin réussi à allumer la chandelle, devina l’examen dont il avait été l’objet, et dont les dernières traces s’effaçaient lentement des traits sombres et vigilants de l’inconnu, pour faire place à ce douteux sourire qui y errait toujours.
« Soyez assez bon, dit Jérémie, fermant la porte d’entrée et passant à son tour une inspection assez minutieuse de la physionomie souriante du visiteur, pour entrer dans mon bureau… Quand je vous dis qu’il n’y a rien, que vous pouvez être tranquille ! (Cette réponse, faite d’un ton irrité, s’adressait à Mme Clennam, qui appelait toujours d’en haut, bien que Mme Jérémie fût là, cherchant à la calmer.) Vous ne m’entendez donc pas ? Je vous dis qu’il n’y a rien !… Diantre soit de cette femme ! Elle n’a donc pas plus de raison qu’un enfant !
— Elle a peur ? remarqua l’étranger.
— Peur ? répéta Jérémie, se retournant pour faire cette réponse, tout en éclairant son hôte et en lui montrant le chemin. Sur cent hommes, il y en a quatre-vingt-dix qui n’ont pas autant de courage qu’elle… C’est moi qui vous le dis, monsieur.
— Quoique paralytique ?
— Depuis bien des années. Mme Clennam, la seule personne du nom qui soit maintenant intéressée dans les affaires de la maison. Mon associée. »
S’excusant de son mieux, tandis qu’ils traversaient le vestibule, sur ce qu’on n’avait pas l’habitude de recevoir du monde aussi tard, la maison étant fermée à pareille heure, M. Jérémie Flintwinch conduisit l’inconnu vers son bureau, qui pouvait passer pour celui d’un homme assez occupé d’affaires. Là, après avoir posé la lumière sur un pupitre, il dit à l’inconnu, en se tordant le cou de sa façon la plus disgracieuse :
« Vos ordres, monsieur ?
— Je me nomme Blandois.
— Blandois ? Je ne connais pas ce nom.
— J’ai cru que vous aviez déjà pu recevoir une lettre d’avis de vos correspondants de Paris.
— Nous n’avons reçu de cette ville aucune lettre d’avis concernant une personne du nom de Blandois.
— Non ?
— Non. »
Jérémie se tenait dans son attitude favorite. M. Blandois, toujours souriant, entr’ouvrit son manteau pour mettre la main dans une poche de côté, puis s’arrêta un instant pour répondre, tandis que ses yeux brillants paraissaient éclater de rire et, par parenthèse, Jérémie trouva que ces yeux étaient trop rapprochés.
« C’est étonnant comme vous ressemblez à un de mes amis ! Cependant la ressemblance est moins frappante que je ne le croyais tantôt, lorsque, dans le demi-jour de la rue, je vous ai pris pour lui… erreur que je dois vous prier d’excuser. Permettez-moi donc de le faire ; la promptitude à reconnaître mes torts fait, j’aime à le croire, partie de la franchise de mon caractère…. Mais c’est égal, vous lui ressemblez étonnamment.
— Vraiment ? dit M. Flintwinch d’un ton de mauvaise humeur : en attendant, je n’ai reçu de Paris aucune lettre d’avis concernant une personne du nom de Blandois.
— Ah bah ! répondit l’étranger.
— C’est comme cela, » murmura M. Flintwinch.
M. Blandois, sans se laisser déconcerter par l’omission commise par les correspondants de la maison Clennam et Cie, prit son portefeuille dans sa poche de côté, et y chercha une lettre qu’il présenta à M. Flintwinch.
« Cette écriture vous est sans doute familière. Il se peut que cette communication soit suffisamment explicite en elle-même et n’ait pas besoin d’être précédée d’une lettre d’avis. Vous êtes plus à même que moi de décider cette question. J’ai le malheur de ne pas être dans les affaires ; je suis ce que le monde appelle (arbitrairement) un gentilhomme. »
M. Flintwinch prit la lettre et lut, à la date de Paris :
Nous avons à vous présenter, de la part d’un correspondant très-estimé de notre maison, M. Blandois, de Paris, etc., etc.
Toutes les facilités que vous pourrez lui procurer et toute l’obligeance que vous pourrez lui montrer, etc., etc.
Nous avons aussi à vous prévenir que vous pouvez ouvrir à M. Blandois un crédit de quinze cents francs ;
Soit quinze cents francs etc., etc.
« Très-bien, monsieur, dit M. Flintwinch. Prenez un siège. Tout ce que nous pourrons faire pour vous obliger… notre maison est peu remuante, un peu arriérée, mais solide, monsieur… nous serons heureux de le faire. Je vois, d’après la date de cette lettre, que l’avis n’a pas encore eu le temps de nous parvenir. Peut-être êtes-vous arrivé par la malle qui nous apporte la lettre d’avis.
— Oui, monsieur, je viens d’arriver par cette malle, répondit M. Blandois passant sa main blanche sur son nez recourbé, ma tête et mon estomac me le prouvent assez, car ces deux parties de mon individu ont été torturées par ce détestable, cet abominable temps d’orage. Vous me voyez dans le costume que j’avais en descendant du paquebot, il y a une demi-heure à peine. Je comptais pouvoir me présenter ici quelques heures plus tôt et alors je n’aurais pas eu à vous demander pardon… veuillez accepter mes excuses… de m’être présenté à une heure aussi tardive et d’avoir effrayé… pardon encore une fois, j’oubliais qu’elle ne s’effraye pas… d’avoir dérangé l’estimable malade qui veille là-haut dans sa chambre. »
L’impudence et un certain air d’autorité font toujours tant d’effet que Jérémie Flintwinch lui-même commença à trouver à ce monsieur des façons très-distinguées. Il n’en devint pas moins revêche cependant ; il se contenta de se gratter le menton en demandant :
« Que puis-je faire pour M. Blandois, maintenant que l’heure des affaires est passée ?
— Ma foi, répondit ce gentilhomme haussant les épaules cachées par un lourd manteau, il faut que je change de toilette, que je mange, que je boive et que je trouve à me loger. Ayez l’obligeance de m’indiquer (je suis tout à fait étranger dans cette ville, et je ne regarde pas à la dépense) où je puis être hébergé jusqu’à demain. Plus l’hôtel sera voisin, mieux cela vaudra. À deux pas si c’est possible.
— Je ne connais, dans les environs, aucun hôtel qui convienne à un gentleman de vos habitudes… commençait M. Flintwinch, quand M. Blandois l’interrompant :
— Que diable me parlez-vous de mes habitudes, mon cher monsieur ? dit-il en faisant craquer ses doigts. Un citoyen cosmopolite n’a pas d’habitudes. Je ne nierai pas que je suis un gentilhomme à ma petite façon ; mais, par le ciel ! je ne nourris pas de préjugés incommodes. Une chambre bien propre, un dîner bien chaud, une bouteille de vin que je puisse boire sans risquer de m’empoisonner, voilà tout ce qu’il me faut pour ce soir. Mais il me le faut sans que je sois obligé de faire un pas de trop pour me le procurer.
— Dans ce cas, dit M. Flintwinch avec plus de décision que d’habitude, tandis que son regard rencontrait pour un instant les yeux brillants de M. Blandois qui avaient quelque chose d’inquiet ; il y a ici près une taverne que je puis vous recommander ; mais cette taverne n’a rien de distingué…
— Distingué ! Je me moque bien de ça ! s’écria M. Blandois avec un geste plein de condescendance. Faites-moi l’honneur de me conduire à cet hôtel et de m’y présenter (si ce n’est pas trop vous importuner) ; je vous en serai infiniment obligé. »
Sur ce, M. Flintwinch alla chercher son chapeau et éclaira encore une fois le visiteur à travers le vestibule. Tandis qu’il posait le chandelier sur une tablette, où les sombres et antiques panneaux de l’antichambre faisaient l’office d’éteignoir, il eut l’idée de monter dire à la malade qu’il serait de retour dans cinq minutes.
« Faites-moi le plaisir, dit alors le visiteur, de remettre en même temps ma carte à Mme Clennam, et soyez assez bon pour ajouter que je serais heureux de me présenter chez elle, pour lui offrir mes compliments personnels et mes excuses du dérangement que j’ai causé dans cette tranquille demeure, si elle veut bien endurer pendant quelques minutes la présence d’un étranger, dès que cet étranger mouillé aura eu le temps de changer d’habits et de se restaurer. »
Jérémie se dépêcha autant qu’il put et dit en revenant ;
« Elle sera heureuse de vous recevoir, monsieur ; mais, sachant que la chambre d’une malade n’est pas bien attrayante, elle m’a chargé de vous dire qu’elle vous dispenserait de tenir votre promesse, dans le cas où vous y renonceriez.
— Y renoncer ! répliqua le galant Blandois, ce serait manquer aux égards dus à une dame ; manquer aux égards dus à une dame, ce serait se montrer peu chevaleresque envers le sexe, et le dévouement au sexe est dans mon caractère. »
Après s’être exprimé en ces termes, il jeta par-dessus son épaule le bout de son manteau qui avait traîné dans le ruisseau et accompagna M. Flintwinch jusqu’à la taverne, prenant en route un commissionnaire qui l’attendait dans la rue avec son portemanteau.
La taverne était tenue sur un pied fort modeste et l’affabilité dont M. Blandois fit preuve avait au contraire tant de grandeur qu’elle eut peine à tenir dans le cabinet situé derrière le comptoir, où il fut reçu par l’hôtesse et ses deux filles ; elle se trouva même gênée dans l’étroite salle boisée de lambris, avec un jeu de galets à l’extrémité, qu’on lui proposa en premier lieu ; elle inonda (c’est bien le mot) le petit salon de famille qu’on finit par lui céder. Là, en toilette de rechange et en linge parfumé, les cheveux pommadés et lissés, une grosse bague à chaque petit doigt et une massive chaîne d’or fort en vue, M. Blandois attendant son dîner, étendu sur son siège, les genoux relevés sur la banquette de la croisée, était tout le portrait, à part la richesse actuelle du cadre, le portrait étonnant et sinistre de ressemblance d’un certain M. Rigaud qui, jadis, avait attendu son déjeuner dans une ignoble prison de Marseille, accroupi sur le rebord de la croisée et se cramponnant aux barreaux.
La gloutonnerie de M. Blandois à dîner était elle-même tout le portrait de la gloutonnerie dont M. Rigaud avait fait preuve à ce déjeuner. Son air de convoitise en rassemblant devant lui tous les comestibles pour dévorer les uns des yeux, tandis qu’il dévorait les autres à belles dents, était aussi dans les habitudes du sieur Rigaud. Son profond dédain pour autrui, manifesté dans sa manière de bousculer les petits meubles de femme qui l’entouraient, de flanquer sous ses bottes les coussins favoris de la dame de la maison, pour tenir ses pieds plus à l’aise, et d’écraser sous sa lourde personne et sous sa grosse tête noire des étoffes délicates, dénotaient au fond le même égoïsme brutal. Les mains blanches et agiles qui expédiaient si rapidement chaque plat avaient la même prestesse suspecte que celles que nous avons vues s’accrocher aux barreaux de la prison. Enfin, lorsque ayant mangé tout son soûl, il se reposa en suçant l’un après l’autre ses doigts effilés qu’il essuyait ensuite sur sa serviette, il ne manquait plus que les feuilles de vignes en guise de serviettes pour compléter la ressemblance.
Sur les traits de cet homme, dont la moustache remontait et dont le nez s’abaissait dans un sourire des plus sinistres, et dont les yeux à fleur de tête semblaient faire pendant à ses cheveux teints, comme si le pouvoir naturel de réfléchir la lumière leur eût été enlevé par quelque procédé du même genre, la nature, toujours vraie et qui ne fait rien d’inutile, avait écrit lisiblement : « Prenez garde ! » Ce n’était donc pas sa faute si on s’y laissait prendre. Elle ne pouvait pas mieux faire. Qu’est-ce que vous aviez à lui reprocher ? À vous la faute.
M. Blandois ayant terminé son repas et nettoyé ses doigts, tira un cigare de sa poche et, reprenant sa place sur la saillie de la fenêtre, le fuma à loisir, apostrophant de temps à autre la fumée qui s’échappait en minces filets de ses minces lèvres.
« Blandois, la société t’a malmené ; mais tu vas prendre ta revanche, mon garçon. Ah, ah ! sacrebleu, tu as bien commencé, Blandois ! Au besoin, tu ferais un excellent professeur d’anglais ou de français. Quel trésor tu serais dans l’intimité des familles ! tu as le coup d’œil rapide, tu as de l’entrain, de l’aisance, des manières engageantes, un physique agréable… en un mot, tu es un gentilhomme ! Et tu vivras en gentilhomme, mon enfant, et tu mourras en gentilhomme. Tu ne saurais manquer de gagner la partie, quelque mauvais que soit ton jeu. Tout le monde reconnaîtra ton mérite, Blandois. Cette société qui t’a si cruellement outragé, tu la verras ployer sous le poids de tes fiers dédains. Tu es naturellement orgueilleux, mon Blandois, et tu as le droit de l’être ! »
Ce fut au bruit de ces murmures flatteurs que Blandois, le gentilhomme, acheva de fumer son cigare et de vider sa bouteille. Ce double devoir rempli, il se secoua, se mit sur son séant ; puis se leva et s’en retourna vers le domicile de Clennam et Cie, après avoir prononcé, en guise de morale, le monologue qui suit :
« Tiens-toi bien ! Blandois, mon ami, attention à toi ! ne perds pas la boule. »
Il fut reçu à la porte d’entrée par Mme Jérémie, qui, d’après les ordres de son seigneur et maître, avait allumé deux chandelles dans le vestibule et une troisième sur l’escalier, et qui conduisit le visiteur dans la chambre de Mme Clennam. Le thé y était déjà servi, et on y avait fait les préparatifs qui précédaient d’ordinaire la venue d’un étranger attendu. Ces préparatifs se bornaient à fort peu de chose, même dans les grandes occasions, car on se contentait de sortir le service de porcelaine et de recouvrir le lit d’une simple et triste draperie. Quant au reste, le canapé, semblable à une bière avec le billot sous forme de coussin, la dame, en costume de veuve, qui semblait toute prête à marcher à l’échafaud, le feu recouvert d’une croûte de cendres mouillées, le petit tas de cendres sèches dans la grille, la bouilloire avec son odeur de vernis brûlé, tout cela restait tel qu’il était depuis quinze ans.
M. Flintwinch présenta le gentleman recommandé aux soins obligeants de Clennam et Cie. Mme Clennam, qui avait la lettre devant elle, inclina la tête et invita M. Blandois à s’asseoir. L’hôtesse et l’invité s’examinèrent l’un l’autre avec une grande attention : curiosité fort naturelle.
« Je vous remercie, monsieur, d’avoir pensé à une pauvre invalide comme moi. Il arrive bien rarement qu’aucun de ceux qui viennent ici pour affaires ait un souvenir à donner à une personne aussi retirée du monde que je le suis. Il serait ridicule de s’en plaindre : « Loin des yeux, loin du cœur. Les absents ont toujours tort. » Tout en sachant beaucoup de gré à ceux qui font exception en ma faveur, je suis loin de me plaindre de la règle. »
M. Blandois, avec son air le plus distingué, exprima la crainte d’avoir dérangé Mme Clennam en se présentant à une heure aussi indue. Il avait déjà présenté ses excuses empressées à M…
« Pardon, continua-t-il ; mais je n’ai pas l’honneur de connaître le nom de…
— M. Jérémie Flintwinch, attaché à la maison depuis bien des années. »