Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public
— C’est ce que j’ai appris, répliqua Arthur.
— De votre associé ? continua Henry Gowan. Quel cher brave homme !
— J’ai la plus grande estime pour lui.
— Par Jupiter, c’est le plus charmant individu que je connaisse ! si candide, si naïf, ayant foi dans un tas de choses si incroyables ! »
C’était là, dans la conversation de M. Gowan, un des points délicats qui chatouillaient désagréablement l’oreille de Clennam. Il l’écarta en répétant simplement qu’il avait la plus grande estime pour M. Doyce.
« Il est ravissant ! Rien de plus charmant que de le voir à son âge, s’en allant, comme un amoureux de clair de lune, sans avoir rien perdu en route ni rien gagné. Cela vous réchauffe le cœur ! Si peu corrompu par le monde, si simple, une si bonne âme ! Ma parole d’honneur, M. Clennam, on se sent atrocement mondain et corrompu à côté d’un être aussi primitif. Permettez-moi d’ajouter que je ne parle que pour moi, M. Clennam ; car vous, vous êtes aussi un peu candide.
— Merci du compliment, répondit Clennam mal à l’aise ; vous le méritez également, je l’espère ?
— Peuh !… À vrai dire, pas trop. Je ne suis pourtant pas un grand imposteur. Achetez-moi un tableau, et je vous assure, entre nous, qu’il ne vaudra pas l’argent que vous m’en aurez donné. Achetez un tableau à un autre peintre — (à un des célèbres professeurs qui me battent à plates coutures, si vous voulez), — et il y a cent à parier que plus cher vous le payerez, plus il vous trompera. C’est ce qu’ils font tous.
— Tous les peintres ?
— Peintres, écrivains, patriotes, tous ceux enfin qui tiennent boutique sur le marché social. Donnez vingt livres sterling à la plupart des gens que je connais, et vous serez trompé pour votre argent : donnez-en deux mille, vous serez trompé jusqu’à concurrence de votre chiffre ; donnez-en vingt mille, vous serez trompé pour vingt mille livres. Mais quel monde charmant cela fait, malgré tout ! s’écria Gowan avec un chaleureux enthousiasme. Quel délicieux, excellent, aimable monde !
— Je croyais, dit Clennam, que le principe dont vous venez de parler était spécialement adopté par…
— Par les Mollusques ? interrompit Gowan en riant.
— Par les hommes d’État qui daignent diriger le ministère des Circonlocutions.
— Ah ! mais ne dites pas de mal des Mollusques, reprit Gowan, rien de nouveau, ce sont de charmantes gens ! Jusqu’à ce petit Clarence, l’idiot de la famille, qui est le plus agréable et le plus ravissant petit imbécile que l’on ait jamais vu ! Par Jupiter, il a d’ailleurs une sorte d’habileté qui vous étonnerait !
— Beaucoup, répondit Clennam, d’un ton sec.
— Et après tout, continua Gowan (qui avait une façon de juger les choses qui les réduisait toutes à la même valeur), bien que je ne puisse nier que le ministère des Circonlocutions doive finir par causer la ruine de notre pays, il faut se rappeler que la catastrophe n’arrivera pas de notre temps… et c’est, au bout du compte, une bonne école pour former de vrais gentlemen.
— Une école très-dangereuse, très-coûteuse et qui ne satisfait guère, je le crains, les gens qui payent fort cher le droit d’y entretenir des élèves, dit Clennam en secouant la tête.
— Ah ! vous êtes un terrible homme ! répondit Gowan d’un ton léger. Je comprends que vous ayez presque fait perdre la tête à ce petit ânon de Clarence, qui est le plus estimable des crétins, et que j’aime de tout mon cœur. Mais c’est assez nous occuper de lui. Je voudrais vous présenter à ma mère, monsieur Clennam. Soyez donc assez bon pour m’en donner l’occasion. »
Si Clennam se fût trouvé dans la situation d’esprit de Personne , cette invitation lui aurait semblé la chose du monde la moins désirable, et il n’aurait pas su comment s’y prendre pour la refuser.
« Ma mère vit de la façon la plus simple dans ce sombre donjon de briques rouges qu’on nomme le château de Hampton-Court, poursuivit Gowan. Si vous voulez choisir votre jour et me dire quand vous me permettrez de vous mener dîner chez elle, vous serez assommé, mais ma mère sera charmée. Voilà la pure vérité. »
Que répondre à cela ? Il y avait dans le caractère réservé de Clennam un grand fonds de simplicité (prenez ce mot dans son sens le plus favorable), parce qu’il n’avait pas cette expérience qui blase un homme. Aussi, dans sa simplicité modeste, il se mit à la disposition de M. Gowan et on fixa le jour. Ce fut un jour bien triste pour l’invité, qui partit néanmoins pour Hampton-Court avec son introducteur.
Les vénérables habitants de ce vénérable édifice paraissaient (à cette époque) y vivre comme auraient pu le faire dans leur camp une bande de bohémiens civilisés. L’établissement des locataires y avait un aspect provisoire, comme s’ils comptaient décamper dès qu’ils obtiendraient ailleurs un logis plus commode ; il était facile de reconnaître à leur air mécontent qu’ils croyaient que l’État aurait dû leur fournir un appartement beaucoup plus agréable. Dès qu’une porte s’ouvrait, on découvrait une foule de cachotteries et de trompe-l’œil élégants : des paravents d’une taille beaucoup trop exiguë s’efforçaient en vain de transformer en salle à manger un corridor voûté, ou de cacher divers coins dans lesquels des valets en bas âge couchaient chaque soir au milieu des couteaux et des fourchettes ; des rideaux qui vous suppliaient de croire qu’ils ne cachaient rien, des impostes vitrées qui vous priaient de ne pas les voir ; une quantité de meubles aux formes mystérieuses et variées qui affectaient, les hypocrites, d’ignorer l’existence des matelas qu’ils étouffaient ; des trappes modestes qui essayaient d’échapper à l’attention publique et qui renfermaient évidemment des provisions de charbon de terre ; des passages qui se donnaient des airs de n’aboutir à rien lorsqu’on devinait, au premier coup d’œil, qu’ils conduisaient à des cuisines microscopiques. Tout cela donnait lieu à une masse de restrictions mentales et d’artifices mystérieux. Des visiteurs, regardant en face leur hôtesse ou leur hôte, feignaient de ne pas sentir la cuisine qui se faisait à trois pas d’eux ; d’autres, assis devant une armoire qu’on avait oublié de fermer, devenaient myopes tout à coup, afin de ne pas voir un régiment de bouteilles ; d’autres encore, appuyés contre une cloison des plus minces derrière laquelle un petit page et une jeune bonne échangeaient de gros mots, faisaient semblant de se croire assis dans un muet bocage. On n’en finirait pas, s’il fallait énumérer tous les petits billets de complaisance de ce genre que les Bohémiens du grand monde endossaient les uns pour les autres, à charge de revanche.
Quelques-uns des Bohémiens montraient un tempérament irritable, parce qu’ils étaient sans cesse agacés et aigris par deux circonstances contrariantes : 1 o la conviction intime que la nation ne les récompensait jamais suffisamment ; 2 o la permission accordée au public de visiter l’édifice où ce même public leur accordait par charité un logement gratuit. Ce dernier grief, en particulier, les exaspérait surtout le dimanche. Ce jour-là ils avaient espéré pendant quelque temps que la terre, vengeant le ciel, s’entr’ouvrirait pour engloutir les visiteurs ; mais, grâce sans doute à quelque négligence fort répréhensible des autorités qui gouvernent l’univers, cette désirable catastrophe se faisait encore attendre.
La porte de Mme Gowan fut ouverte par un domestique qui la servait depuis quelques années et qui, personnellement, avait maille à partir avec le Public, à propos d’une place de facteur qu’il attendait depuis longtemps et qui n’arrivait pas. Il savait fort bien que le Public n’était pas à même de lui donner cette place ; mais il passait sur lui sa mauvaise humeur et cherchait à se consoler en accusant le Public de l’en priver. Sous l’influence de ce grief (peut-être aussi par suite de la modicité de ses gages, dont le payement se faisait souvent attendre), il était devenu peu soigneux au physique et très-grognon au moral ; et, voyant dans Clennam un membre isolé de la masse plébéienne de ses oppresseurs, il le reçut avec ignominie.
Mme Gowan, au contraire, le reçut avec beaucoup de condescendance. Il trouva en elle une vieille dame majestueuse, qui passait autrefois pour une beauté, assez bien conservée encore pour pouvoir se passer de la poudre qui lui blanchissait le bout du nez, et de l’emprunt d’une certaine fraîcheur impossible, étalée sous chacun de ses yeux. Elle garda pourtant une tenue un peu hautaine avec lui ; suivant en cela l’exemple d’une autre vieille dame à sourcils noirs et à nez aquilin, qui devait nécessairement avoir quelque chose de naturel, autrement elle n’aurait pas pu exister (mais, dans tous les cas, ce n’étaient ni ses cheveux, ni ses dents, ni son buste, ni son teint), et d’un vieux gentleman à tête grise, qui avait un aspect très-digne et très-maussade. Ces deux personnages dînaient avec Mme Gowan. Mais comme ils avaient appartenu l’un et l’autre à une ambassade anglaise dans diverses parties du monde, et comme une ambassade anglaise ne saurait trouver un meilleur moyen de se faire bien venir du ministère des Circonlocutions qu’en traitant tout sujet anglais avec un mépris écrasant (autrement elle aurait ressemblé aux ambassades des autres pays), Clennam sentit qu’en somme on faisait tout ce qu’on pouvait faire raisonnablement pour se montrer assez poli avec lui.
Le vieux gentleman à l’air digne n’était autre que lord Lancastre des Échasses, qui avait été entretenu, pendant bon nombre d’années, par le ministère des Circonlocutions, en qualité de représentant de Sa Majesté Britannique à l’étranger. Le noble Réfrigérateur avait glacé dans son temps plusieurs cours européennes, et avait rempli cette mission avec tant de succès, que la seule mention d’un nom anglais suffisait pour donner un rhume aux étrangers qui avaient l’honneur de se rappeler lord Lancastre, à quelque chose comme un quart de siècle d’intervalle.
Il vivait maintenant dans la retraite et il avait daigné en sortir (dans une lourde cravate blanche, assez semblable à de la neige durcie) pour venir refroidir ce repas.
On retrouvait une nuance des habitudes bohémiennes de l’endroit dans les allures nomades du service, dans les étranges évolutions des plats et des assiettes ; mais le noble Réfrigérateur contribuait, bien plus que l’argenterie ou la porcelaine, à rendre ce repas magnifique. Il ombragea le dîner, rafraîchit les vins, refroidit les sauces, et gela les légumes.
Il ne se trouvait en sus qu’une seule personne dans la salle du festin, à savoir un petit Tom Pouce de laquais, adjoint au misanthrope dont le public refusait de faire un facteur. Si on avait pu déboutonner la jaquette et mettre à nu le cœur de cet enfant, on aurait découvert qu’en sa qualité d’humble allié de la famille Mollusque, lui aussi convoitait une place du gouvernement.
Mme Gowan, en proie à une douce mélancolie (bien naturelle chez une dame de la société qui voit son fils réduit à solliciter la faveur de la vile multitude en cultivant les Vilains Arts , au lieu de se prévaloir de sa parenté avec les Mollusques, pour passer un anneau de plus dans le nez de la plèbe porcine), commença la conversation en parlant de la triste situation des affaires. Ce fut alors que Clennam apprit pour la première fois sur quels pauvres pivots tourne ce vaste monde.
« Si John Mollusque, dit Mme Gowan, lorsqu’on eut établi en fait la dégénérescence du siècle, si John Mollusque avait seulement consenti à renoncer à sa malheureuse idée de se concilier la vile populace, le danger aurait été conjuré, et je suis convaincue que le pays aurait été sauvé. »
La dame au nez aquilin approuva ce discours, mais elle ajouta vaguement que si Auguste des Échasses avait, dans un ordre du jour général, donné ordre à la cavalerie de monter à cheval et de charger la canaille, le pays, elle en était convaincue, aurait été sauvé.
Le noble Réfrigérateur approuva à son tour ce discours ; mais il ajouta que si William Mollusque et Tudor des Échasses, lorsqu’ils s’étaient réunis pour former une coalition à jamais mémorable, avaient eu le courage de museler les journaux, et rendu passible des peines les plus sévères tout gazetier qui se permettrait de discuter les actes d’une autorité constituée, soit en Angleterre, soit à l’étranger, le pays, il en était convaincu, aurait été sauvé.
Tout le monde convint que le pays (lisez les Mollusques et les des Échasses) avait besoin d’être sauvé. Personne, cependant, ne songea à se demander pourquoi il avait besoin d’être sauvé. Une seule chose paraissait bien claire : c’est qu’il n’était question que de John Mollusque, Auguste des Échasses, William Mollusque et Tudor des Échasses, Paul, Pierre ou Jacques Mollusques et des Échasses, parce que tout le reste n’était que de la vile populace. Ce fut là ce qui fit sur Clennam, qui n’y était pas habitué, une impression très-désagréable ; il se demanda s’il était bien à lui de rester là sans rien dire, tandis qu’on réduisait un grand peuple à d’aussi tristes proportions. Cependant, lorsqu’il se rappela que dans les discussions parlementaires, soit qu’il y fût question de la vie matérielle ou de l’existence morale du pays, on parlait rarement d’autre chose que de John Mollusque, Auguste des Échasses, William Mollusque et Tudor des Échasses, Pierre, Paul et Jacques Mollusque et des Échasses, il se décida à ne rien dire pour défendre la vile populace, puisque la vile populace était habituée à cela.
M. Henry Gowan parut éprouver un malin plaisir à soulever une discussion entre les trois orateurs et à voir la surprise désagréable que leurs discours causaient à Clennam. Méprisant la classe qui l’avait rejeté tout autant que la classe n’avait pas voulu l’accueillir, les idées anté-diluviennes de ses commensaux ne l’irritaient en aucune façon. L’artiste amateur avait un si aimable caractère qu’il semblait même s’amuser de l’embarras d’Arthur et de son isolement au milieu des nobles convives. Si Clennam se fût trouvé dans cette situation d’esprit (cette lutte secrète de Personne contre son propre cœur), il en aurait soupçonné quelque chose, et banni ce soupçon comme une indignité, même avant de se lever de table.
Au bout de deux heures, le noble Réfrigérateur, qui n’était jamais moins de cent ans en arrière de son siècle, recula d’environ cinq siècles, et débita d’un ton solennel des oracles politiques appropriés à cette époque lointaine. Il finit par glacer une tasse de thé pour son propre usage, et se retira à sa plus basse température.
Alors Mme Gowan, qui autrefois avait été habituée à garder auprès d’elle un fauteuil vide où elle invitait ses esclaves dévoués à venir s’asseoir, chacun à leur tour, durant les courtes audiences qu’elle leur accordait comme une marque spéciale de sa faveur, fit savoir à Clennam, par un geste circulaire de son éventail, qu’il était invité à s’approcher. Il obéit et vint occuper le trépied que lord Lancastre des Échasses venait d’abandonner.
« Monsieur Clennam, commença Mme Gowan, outre le bonheur que j’ai à vous recevoir… (même dans ce taudis incommode… une vraie caserne…) il y a une chose dont je meurs d’envie de vous parler. Il s’agit d’une circonstance à laquelle mon fils, je crois, est redevable du plaisir d’avoir pu cultiver votre connaissance. »
Clennam s’inclina, jugeant que cette vague réponse était la plus convenable qu’il pût faire à un début de conversation qu’il ne comprenait pas encore tout à fait.
« D’abord, continua Mme Gowan, est-elle vraiment jolie ? »
Si Personne , dans la situation d’esprit qu’on lui connaît, eût eu à répondre, il aurait été fort embarrassé, il aurait eu de la peine à sourire et à demander :
« Qui donc ?
— Oh ! vous savez bien ! répliqua la dame. Cette demoiselle dont Henry s’est épris ; ce malheureux caprice de mon fils. Là ! Si vous regardez comme un point d’honneur de m’obliger à prononcer son nom la première… Mlle Mickles… Miggles…
— Mlle Meagles est extrêmement jolie.
« Les hommes se trompent si souvent à cet égard, poursuivit Mme Gowan secouant la tête, que j’avoue franchement que je suis encore loin d’être persuadée. Pourtant c’est déjà quelque chose que de vous entendre confirmer l’opinion d’Henry avec tant de gravité et de conviction. C’est à Rome qu’il a ramassé ces gens-là, je crois ? »
Cette question eût offensé Personne au dernier point. Quant à Clennam, il se contenta de répondre :
« Pardonnez-moi, mais je crains de n’avoir pas bien compris.
— Ramassé ces gens-là, répéta Mme Gowan tapant une petite table avec son éventail fermé (un grand éventail vert qui lui servait d’écran). Les a dénichés, les a découverts, les a déterrés.
— Ces gens-là ? Quelles gens ?
— Ces Miggles.
— Je ne saurais vraiment vous dire, répliqua Clennam, où mon ami, M. Meagles , a présenté M. Henry Gowan à sa fille.
— Je crois bien qu’il les a ramassés à Rome ; mais peu importe l’endroit… il est clair qu’il les a ramassés quelque part. Maintenant, dites-moi un peu (tout à fait en confidence), n’a-t-elle pas des manières par trop plébéiennes ?
— En vérité, madame, répondit Clennam, je suis moi-même si plébéien que je ne me sens pas autorisé à vous éclairer sur ce point.
— Très-joli ! reprit Mme Gowan ouvrant tranquillement son éventail. Charmant ! Je dois donc conclure qu’au fond du cœur vous pensez que ses manières sont à l’unisson de sa beauté ? »
Clennam, après un instant de roideur, s’inclina de nouveau.
« C’est consolant et j’espère que vous ne vous trompez pas. Henry ne m’a-t-il pas dit que vous aviez voyagé avec eux ?
— J’ai eu pendant plusieurs mois pour compagnons de voyage mon ami M. Meagles, sa femme et sa fille. »
(Combien le cœur de Personne aurait souffert à ce souvenir !)
« C’est vraiment consolant, car cela prouve que vous devez les connaître. Voyez-vous, monsieur Clennam, voilà bien longtemps que cela dure et je ne m’aperçois pas que l’engouement de mon fils diminue. C’est donc un immense soulagement pour moi que de pouvoir m’entretenir avec une personne aussi bien informée que vous. C’est un vrai bonheur pour moi, une vraie félicité, je vous assure.
— Pardon, madame, répondit Arthur ; mais M. Henry Gowan ne m’a fait aucune confidence. Je suis loin d’être aussi bien informé que vous voulez bien le croire. Votre méprise rend ma position fort embarrassante. Pas un mot n’a été échangé entre M. Henry Gowan et moi à ce propos. »
Mme Gowan jeta un coup d’œil vers l’autre bout de la chambre, du côté d’un canapé où son fils faisait une partie d’écarté avec la vieille dame artificielle qui regrettait que la cavalerie n’eût pas été mise en réquisition.
« Il ne vous a rien confié ? Non, répliqua Mme Gowan. Pas un mot n’a été échangé entre vous ? Non. Cela ne m’étonne pas. Mais il est des confidences muettes, monsieur Clennam ; et, comme vous êtes intime avec ces Miggles, je ne doute pas que vous ne sachiez à quoi vous en tenir. Peut-être avez-vous appris que j’ai souffert de cruelles angoisses en voyant Henry embrasser une profession qui… enfin !… (haussant les épaules) une profession très-respectable, je n’en doute pas ; il y a même certains artistes qui, comme artistes, sont des personnes tout à fait supérieures ; pourtant, dans notre famille, en fait de peintres, nous n’avons jamais compté que des amateurs, et c’est une faiblesse bien pardonnable de… »
Tandis que Mme Gowan, au lieu d’achever sa phrase, poussait un profond soupir, Clennam, quelque résolu qu’il fût à rester magnanime, ne put s’empêcher de penser qu’il n’y avait pas le moindre danger, pour le moment, de voir un véritable artiste répandre un nouvel éclat sur le nom illustre des Gowan.
« Henry, continua la mère, est volontaire et entêté ; or, comme ces Mickles font naturellement tout au monde pour l’accaparer, il me reste fort peu d’espoir, M. Clennam, de le voir rompre avec eux. Cette petite Miggles n’aura qu’une faible dot, je le crains ; Henry aurait pu trouver beaucoup mieux. En un mot, il n’y a rien pour compenser l’inégalité d’une pareille alliance. Enfin, il n’en fait qu’à sa tête ; et si d’ici à quelque temps je ne vois aucune chance de rupture, il faudra bien me résigner et faire contre fortune bon cœur en acceptant ces gens-là. Je vous suis fort obligée des renseignements que vous m’avez donnés. »
Elle haussa de nouveau les épaules d’un air résigné, et Clennam salua avec la même roideur que la première fois. Puis, le visage animé d’une rougeur inquiète et avec un léger embarras, il répondit, parlant plus bas qu’il ne l’avait fait jusqu’alors :
« Madame Gowan, je sais à peine comment m’acquitter de ce que je regarde comme un devoir. J’ose donc vous prier de vouloir bien m’excuser si j’essaye de le remplir. Il me semble que vous commettez une erreur, une très-grande erreur (si je puis parler ainsi), qui demande à être rectifiée. Vous supposez que M. Meagles et sa famille font tout au monde… Je crois que c’est là ce que vous avez dit ?…
— Tout au monde ? répéta Mme Gowan, regardant son interlocuteur avec une calme obstination.
— Pour accaparer M. Henry Gowan ? »
La dame fit un signe de tête affirmatif.
« Or, cela est si peu vrai, que je sais que l’idée de cette union rend M. Meagles fort malheureux ; je sais qu’il a soulevé tous les obstacles raisonnables qu’il a pu, dans l’espoir d’amener une rupture. »
Mme Gowan ferma son grand éventail vert, donna une petite tape sur le bras d’Arthur, puis une autre petite tape sur ses propres lèvres animées d’un sourire enjoué, et répliqua :
« Justement. C’est ce que je veux dire. »
Arthur chercha dans les traits de Mme Gowan l’explication de ces paroles.
« Parlez-vous sérieusement, monsieur Clennam ? Vous ne comprenez donc pas ? »
Arthur ne comprenait pas, et il l’avoua.
« Voyons, est-ce que je ne connais pas mon fils ? est-ce que je ne sais pas que c’est là le meilleur moyen de le retenir, ajouta Mme Gowan d’un ton de dédain. Et ces Miggles ne le savent-ils pas aussi bien que moi ? Oh ! ce sont de fins matois, monsieur Clennam, et rompus aux affaires, cela se voit ! Si je ne me trompe, ce Miggles a été dans une banque, et la banque a dû prospérer sous sa direction. Très-bien joué, je dois le reconnaître.
— Je vous prie en grâce, madame… interrompit Arthur.
— Oh ! monsieur Clennam, comment donc pouvez-vous être si crédule ? »
Arthur fut si blessé du ton hautain de la dame et de la façon dédaigneuse dont elle se caressait les lèvres avec son éventail, qu’il répondit avec beaucoup de vivacité :
« Croyez-moi, madame, c’est là un soupçon injuste et qui n’a pas le moindre fondement.
— Un soupçon ? répéta Mme Gowan. Non, ce n’est pas un soupçon, c’est une certitude . Très-habilement joué, ma foi, puisque ces gens semblent aussi vous avoir jeté de la poudre aux yeux, monsieur Clennam. »
Elle se mit à rire et continua à se taper les lèvres avec son éventail, en hochant la tête comme pour ajouter :
« Allons donc ! Est-ce que je ne sais pas que ces gens-là se mettraient en quatre pour obtenir l’honneur d’une pareille alliance ? »
Au moment opportun, les cartes furent jetées de côté, et M. Henry Gowan traversa la chambre en disant :
« Mère, si vous pouvez me céder M. Clennam pour cette fois, nous avons assez loin à aller, et il se fait tard. »
M. Clennam, n’ayant pas le choix, se leva, et Mme Gowan lui montra jusqu’à la fin le même regard et les mêmes lèvres dédaigneuses frappées par le même éventail.
« Ma mère vous a accordé une audience d’une longueur terrible, dit Gowan, lorsque la porte se fut refermée sur eux. J’espère bien sincèrement qu’elle ne vous a pas trop assommé ?
— Pas du tout, » répondit Arthur.
Un petit phaéton découvert les attendait pour les ramener à Londres ; ils y montèrent et ne tardèrent pas à rouler vers la capitale. Gowan, qui conduisait, alluma un cigare ; Clennam refusa celui qu’on lui offrait. Il eut beau faire, il tomba dans une rêverie si profonde, que Gowan répéta :
« J’ai grand’peur que ma mère ne vous ait assommé. »
Arthur sortit un instant de sa rêverie pour répondre : « Pas du tout, » puis il retomba bientôt.
Dans la situation d’esprit en question, si importante pour… Personne, celui-ci eût surtout rêvé au compagnon assis auprès de lui. Il aurait songé à la matinée où il l’avait d’abord vu déracinant les pierres avec son talon de botte, et il se serait demandé : « Voudrait-il, par hasard, m’écarter de son chemin de la même façon insouciante et cruelle ? » Il se serait demandé si la présentation de ce jour n’avait pas été arrangée par Henry Gowan, parce qu’il savait ce que dirait la dame à l’éventail. N’avait-il pas voulu ouvrir les yeux d’un rival et le prévenir d’une manière hautaine sans lui adresser personnellement la moindre confidence ? Il se serait demandé si, dans tous les cas, on ne l’avait pas amené là pour s’amuser de ses émotions refoulées et pour le tourmenter. Puis les suppositions de Personne auraient été interrompues de temps à autre par un sentiment de honte ; sa franche nature lui aurait reproché d’entretenir un seul instant de pareils soupçons, en lui représentant qu’il s’écartait ainsi de la route élevée et désintéressée qu’il s’était tracée. Alors le combat intérieur eût été plus rude que jamais, et si par hasard il avait levé les yeux et qu’il eût rencontré le regard de Gowan, il aurait tressailli, comme s’il se sentait des torts envers lui.
Puis, contemplant la sombre route et les objets à moitié cachés dans l’obscurité, il se serait peu à peu laissé aller à une autre rêverie pour se demander : « Où allons-nous, lui et moi, sur le chemin encore plus sombre de la vie ? Quel est le sort qui nous attend, nous et elle , dans un lointain obscur ? Rêvant ainsi à Chérie, il se fût encore adressé de nouveaux reproches, se disant que ce n’était pas se montrer loyal envers elle que de céder à son antipathie, et que de pareilles préventions le rendaient moins digne d’elle qu’il ne l’avait jamais été. « Vous avez des idées noires, c’est clair, dit Gowan. J’ai grand’peur que ma mère ne vous ait atrocement assommé.
« Pas du tout, je vous assure, répondit Clennam. Ce n’est rien… rien du tout… »
CHAPITRE XXVII. Vingt-cinq.
Vers cette époque, l’idée que les renseignements demandés par Pancks au sujet de la famille Dorrit pouvaient bien avoir quelque rapport avec les craintes qu’il avait exprimées lui-même à sa mère au retour de son long exil, causa beaucoup d’inquiétude à Clennam. Quels renseignements M. Pancks avait-il déjà réussi à obtenir sur le compte de cette famille ? Que voulait-il savoir encore ? Pourquoi se creusait-il la tête à propos de cette famille ? Autant de questions qui intriguaient fort souvent Clennam. M. Pancks n’était pas homme à perdre son temps et ses peines à des recherches suggérées par une oiseuse curiosité. Clennam ne pouvait douter qu’il ne se proposât un but bien déterminé. En poursuivant ce but, l’industrieux M. Pancks ne pourrait-il pas dévoiler, à l’improviste, certains motifs secrets qui auraient engagé Mme Clennam à protéger la petite Dorrit ? C’était là un sujet de sérieuses réflexions.
Non qu’Arthur chancelât un seul instant soit dans son désir, soit dans sa détermination de réparer une injustice commise du vivant de son père, si toutefois on venait à en découvrir une et qu’il fût possible de la réparer. L’ombre d’un tort supposé qui pût planer sur lui depuis la mort de son père était si vague et si nuageuse qu’elle pouvait être le résultat d’une réalité bien différente de l’idée qu’il s’en faisait. Mais, si son pressentiment se trouvait justifié, il était prêt à faire l’abandon de tout ce qu’il possédait, dût-il être obligé de recommencer son début dans la vie. Comme les terribles et sombres leçons de son enfance n’avaient jamais pénétré jusqu’à son cœur, le premier article de son code de morale était qu’il fallait commencer, en toute humilité pratique, par regarder à ses pieds sur la terre, pour ne point trébucher dans sa route, attendu que les pieuses paroles n’étaient point des ailes qui pussent nous faire monter aux cieux. Le devoir sur la terre, la restitution sur la terre : commençons par là, car ce sont là les deux premières marches d’un escalier difficile. La porte est étroite et le sentier resserré ; bien plus étroit et plus resserré que la grand’route parée de vaines professions de foi, de pailles entrevues dans l’œil du voisin et du généreux abandon d’autrui au jugement sévère de la Providence : tous oripeaux qui ne coûtent pas cher, ou plutôt qui ne coûtent absolument rien.
Non ; Il n’entrait dans son inquiétude ni terreur ni hésitation égoïste, il craignait seulement que Pancks ne remplît pas son engagement et ne fît quelque découverte sans la lui confier. D’un autre côté, lorsqu’il se rappelait sa conversation avec lui, et le peu de raison qu’il avait de supposer que ce bizarre personnage eût trouvé quelque piste nouvelle, il s’étonnait parfois d’y attacher tant d’importance. Ballotté sur cette mer d’incertitudes comme toutes les barques sont ballottées sur la mer, il errait à l’aventure sans pouvoir trouver de port.
La disparition de la petite Dorrit, qui s’était dérobée à leurs relations d’habitude, ne raccommodait pas les choses. Elle était si souvent sortie et elle restait si souvent dans sa chambre, qu’il commença à s’apercevoir qu’elle lui manquait et que son absence lui laissait un vide. Il lui avait écrit pour lui demander si elle allait mieux, et elle lui avait répondu, dans les termes d’une vive reconnaissance, qu’elle se portait très-bien et qu’il aurait tort de s’inquiéter ; mais il ne l’avait pas revue depuis plusieurs semaines, et, comme il n’était pas accoutumé à cela, le temps lui paraissait bien long.
En rentrant chez lui un soir, après une entrevue avec le doyen, qui lui avait dit que sa fille était en visite (c’était toujours sa réponse lorsqu’elle était à travailler de tout son courage pour gagner le souper de son père), Clennam trouva M. Meagles qui se promenait dans le salon d’un pas très-agité. Dès qu’Arthur ouvrit la porte, M. Meagles s’arrêta, se retourna, et s’écria : « Clennam !… Tattycoram !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Perdue !
— Eh ! Mais, bon Dieu ! que voulez-vous dire ?
— Elle n’a pas voulu compter jusqu’à vingt-cinq, monsieur ; pas moyen de la décider à aller jusque-là ; elle s’est arrêtée à huit, et la voilà partie !
— Partie de chez vous ?
— Pour ne plus revenir, répondit M. Meagles secouant la tête. Vous ne connaissez pas le caractère emporté et indomptable de cette fille ; une douzaine de chevaux attelés après elle ne suffiraient pas pour la ramener maintenant ; et d’ailleurs toutes les chaînes et tous les verrous de l’ancienne Bastille ne suffiraient pas pour la retenir si elle était ici contre son gré.
— Comment la chose est-elle arrivée ? Asseyez-vous donc, je vous en prie, et racontez-moi cela.
— Quant à vous dire comment c’est arrivé, ce n’est pas trop facile ; car, à moins de connaître d’abord le malheureux caractère de cette pauvre fille, qui est un véritable ouragan, vous auriez peine à me comprendre. Mais voici quelques détails. Depuis quelque temps, Chérie et Mère et moi, nous avons eu pas mal de causeries intimes. Je ne vous cacherai pas, Clennam, que ces causeries n’ont pas été d’une nature aussi agréable que nous aurions pu le désirer ; il y était question d’un nouveau voyage. En proposant de nous remettre encore une fois en route, j’avais un but. »
Le cœur de Personne se mit à battre bien fort.
« Un but, continua M. Meagles au bout d’un instant, que je ne vous cacherai pas non plus, Clennam. Notre chère fille a une inclination que je regrette. Peut-être avez-vous deviné pour qui ? Henry Gowan.
— Cette nouvelle n’a rien d’imprévu pour moi.
— Allons ! dit M. Meagles en poussant un profond soupir. Plût à Dieu que vous n’eussiez pas eu à le prévoir. Enfin, cela est. Mère et moi nous avons tout fait pour l’empêcher, Clennam. Les tendres conseils, le temps, l’absence, nous avons tout essayé, sans succès jusqu’à présent. Dans nos récentes causeries il a été question de nous éloigner encore une fois, pour une année au moins, afin qu’il y eût une séparation et une rupture complètes pendant ce laps de temps. Chérie en a été malheureuse, et par conséquent Mère et moi nous avons été malheureux aussi. »
Clennam dit qu’il le croyait sans peine.
« Or, continua M. Meagles d’un ton apologétique, je dois reconnaître, en ma qualité d’homme pratique, et je suis sûr que Mère, en sa qualité de femme pratique, reconnaîtrait avec moi que dans les familles chacun est porté à exagérer ses peines et à transformer en montagnes ses taupinières domestiques, de manière à agacer les simples spectateurs… ceux que cela n’intéresse pas autant, vous savez. Néanmoins le bonheur ou le malheur de Chérie est une question de vie ou de mort pour nous ; et vous nous excuserez, je crois, d’y attacher une importance extrême. Dans tous les cas, Tattycoram n’aurait pas dû s’en fâcher. N’êtes-vous pas de cet avis ?
— Certainement, j’en suis tout à fait, répondit Clennam d’un ton qui annonçait qu’il était loin de trouver M. Meagles trop exigeant.
— Eh bien, pas du tout, monsieur, reprit celui-ci secouant tristement la tête. Elle n’a pas pu y tenir. Les colères et les emportements de cette fille, ses rages et ses boutades sont devenues telles que je lui ai redit vingt fois en passant auprès d’elle (et tout doucement) : « Vingt-cinq, Tattycoram, mon enfant ; comptez jusqu’à vingt-cinq. » Et plût à Dieu qu’elle n’eût fait que ça du matin au soir, la chose ne serait pas arrivée. »
M. Meagles, avec un visage abattu, où la bonté de son cœur était encore plus manifeste que dans ses moments de bonheur et de franche gaieté, se passa la main sur le visage depuis le front jusqu’au menton et secoua de nouveau la tête.
« Je disais à Mère (et c’était parfaitement inutile, car elle l’aurait bien pensé sans moi) : Nous sommes des gens pratiques, ma chère, et nous savons son histoire ; nous voyons dans cette malheureuse fille un reflet de ce qui a dû se passer dans le cœur de sa mère avant que cette infortunée vînt au monde ; nous serons indulgents, Mère, nous ne ferons pas attention à son vilain caractère pour le moment, ma chère, nous profiterons d’une occasion plus favorable pour raisonner avec elle, quand elle sera mieux disposée : de sorte que nous ne disions rien. Mais nous avions beau faire, il paraît que cela devait arriver ; un soir la bombe a éclaté tout à coup.
— Comment et pourquoi ?
— Si vous me demandez pourquoi , répliqua M. Meagles, un peu embarrassé par cette question, car il songeait bien plus à excuser Tattycoram qu’à prendre le parti de la famille, je ne puis que vous répéter ce que je disais à Mère. Si vous me demandez comment , je vais vous le raconter. Nous venions de dire bonsoir à Chérie (très-affectueusement, j’en conviens), et Tattycoram était remontée avec elle… Vous vous rappelez qu’elle était la femme de chambre de Chérie. Peut-être Chérie, nerveuse et agacée, se sera-t-elle montrée un peu plus exigeante que de coutume : encore ne sais-je pas si j’ai le droit de faire cette supposition ; car elle a toujours été prévenante et douce.
— La meilleure maîtresse du monde.
— Merci, Clennam, dit M. Meagles lui donnant une poignée de main ; vous les avez vues ensemble bien des fois… Mais revenons à mon histoire… Bientôt nous entendîmes cette infortunée Tattycoram élever la voix et parler d’un ton courroucé ; au moment où nous allions demander ce qu’il y avait, Chérie revint toute tremblante, disant qu’elle avait peur. Tattycoram la suivit de près, écumant de colère. « Je vous déteste tous les trois, s’écria-t-elle, frappant du pied. Je vous exècre, vous et toute la maison !
— Là-dessus, vous avez…
— Moi ? répondit M. Meagles avec une bonhomie pleine de franchise qui aurait conquis la confiance de Mme Gowan elle-même, j’ai dit : Comptez jusqu’à vingt-cinq, Tattycoram, mon enfant. »
M. Meagles se caressa de nouveau le visage d’un air profondément affligé.
« Elle était tellement habituée à obéir à cette recommandation, Clennam, que même en ce moment (et vous n’avez jamais vu une fille dans une pareille rage), elle s’arrêta court, me regarda en face et compta (à ce que j’ai cru entendre) jusqu’à huit. Mais elle ne put se maîtriser davantage. Elle éclata, la pauvre fille, et envoya au diable le reste des chiffres. Alors ce fut une véritable tempête. « Elle nous détestait, elle était malheureuse avec nous, elle ne pouvait plus vivre ainsi, elle ne le voulait plus, elle était décidée à partir. Elle était plus jeune que sa maîtresse, et se figurait-on qu’elle allait rester pour nous voir toujours traiter mademoiselle comme la seule créature au monde qui fût jeune et digne d’intérêt, la seule qui méritât d’être aimée et choyée ? Non, elle ne resterait pas, elle ne resterait pas, elle ne resterait pas ! Que penserait-on qu’elle eût été, elle, Tattycoram, si elle avait été caressée et soignée depuis son enfance comme sa jeune maîtresse ? N’aurait-elle pas été aussi bonne ? Oui, et cinquante fois meilleure qu’elle, peut-être. Quand nous faisions semblant de tant nous aimer, c’était uniquement pour la froisser ; voilà ce que nous faisions : c’était pour la froisser et lui reprocher sa naissance. Et toute la maison n’en faisait pas d’autres. Chacun parlait devant elle de son père et de sa mère, de ses frères et de ses sœurs ; on aimait à en faire parade quand elle était là. Pas plus tard qu’hier, Mme Tickit, lorsque son bambin de petit-fils était auprès d’elle, s’amusait à écouter l’enfant essayer de bégayer le sobriquet ridicule que nous avions inventé pour elle, et Mme Tickit riait à gorge déployée. Et qui donc n’en riait pas ? Et qui étions-nous donc pour avoir le droit de lui donner un nom de chien ou de chat ? Mais ça lui était bien égal. Elle ne voulait plus de nos bienfaits ; elle nous rejetterait à la figure le nom dont nous l’avions affublée, et elle s’en irait. Elle s’en irait à l’instant même, personne ne pourrait la retenir, et nous n’entendrions plus parler d’elle. »
M. Meagles avait débité cette tirade avec un souvenir si vif de l’original, qu’il était presque aussi animé et aussi rouge que la jeune personne dont il venait de répéter le monologue.
« Eh bien ! reprit-il après s’être essuyé le visage, il était inutile de chercher à raisonner en ce moment avec cet être haletant de colère (Dieu sait ce que doit avoir été l’histoire de sa mère) ; je me contentai donc de lui dire tranquillement que je ne la laisserais pas s’en aller à une pareille heure ; je lui pris la main et je la conduisis à sa chambre ; mais j’eus soin de fermer à clef les portes de la maison. Mais ce matin elle était partie.
— Et vous ne savez ce qu’elle est devenue ?
— Non ; je la cherche depuis ce matin. Il faut qu’elle se soit éloignée de très-bonne heure et en cachette. Je n’ai rien découvert qui pût me mettre sur ses traces dans les environs.
— Attendez ! dit Clennam, après un moment de réflexion. Vous désirez la voir ? Je le présume, du moins.
— Oui, certainement ; je veux lui donner encore une chance ; Mère et Chérie veulent lui donner encore une chance. Allons ! je vois bien que vous-même, Clennam, vous voudriez laisser une chance à cette pauvre fille si passionnée, reprit M. Meagles d’un ton persuasif, comme si ce n’était pas lui qui eût le droit de se croire offensé par la conduite de Tattycoram.
— Ce serait bien étrange et bien dur de ma part de penser autrement, répliqua Clennam, lorsque vous et votre famille, vous vous montrez si prompts à pardonner. J’allais vous demander si vous aviez songé à cette Mlle Wade ?
— Oui, j’ai songé à elle. Mais je n’y ai pensé qu’après avoir parcouru tout notre voisinage, et encore n’y aurais-je peut-être pas pensé si, en rentrant, je n’avais pas trouvé Mère et Chérie qui s’étaient mis dans la tête que Tattycoram est allée chez cette demoiselle. Alors, naturellement, je me suis rappelé ce qu’elle nous avait dit le premier jour où vous avez dîné avec nous.
— Savez-vous où demeure Mlle Wade ?
— À parler franchement, répliqua M. Meagles, c’est parce que j’ai une sorte de vague idée de son adresse, que je vous ai attendu ici. Il existe là-bas à Twickenham une de ces bizarres impressions qui viennent parfois se faufiler d’une façon mystérieuse dans l’esprit des gens sans que personne puisse dire de qui il la tient, mais que tout le monde néanmoins croit tenir de quelqu’un… Eh bien ! Il existe chez nous une vague impression de ce genre d’après laquelle Mlle Wade demeurerait ou aurait demeuré à cette adresse, ou dans les environs. »
M. Meagles tendit à Clennam un papier où on lisait le nom d’une des plus sombres petites rues de la région fashionable, de Grosvenor-Square, près de Park-Lane.
« Mais il n’y a pas de numéro, remarqua Clennam après avoir lu cette vague adresse.
— Pas de numéro, mon cher Clennam ? Je crois bien qu’il n’y a pas de numéro ! Il n’y a rien du tout. Je ne répondrais pas même du nom de la rue. Peut-être est-ce un nom qui flottait dans l’air et qu’on a saisi au passage ; car, ainsi que je viens de vous le dire, personne chez moi ne se rappelle qui il a entendu donner cette adresse… mais il n’y a toujours pas de mal d’aller aux renseignements par là ; et comme j’aimerais mieux avoir quelqu’un avec moi que de m’y rendre seul, et que d’ailleurs vous avez été aussi le compagnon de voyage de cette femme impassible, j’ai pensé… »
Arthur, sans laisser à M. Meagles le temps d’achever sa phrase, reprit son chapeau en disant qu’il était prêt.
C’était par une triste, chaude et étouffante soirée d’été. Ils allèrent en voiture jusqu’au commencement d’Oxford-Street, où ils descendirent pour s’engager dans le labyrinthe formé aux environs de Park-Lane par ces grandes rues d’une sombre dignité et ces petites rues qui voudraient bien paraître aussi dignes, mais qui ne réussissent qu’à être plus sombres. À chaque coin de rue, le crépuscule était encore assombri par de vieilles horreurs de maisons, ornées de portiques et d’accessoires d’un goût exécrable, et par des monstres d’architecture qui avaient vu le jour sous un maître sans cervelle à une époque non moins écervelée, avec la prétention d’exciter l’admiration de tous les siècles futurs, jusqu’au jour où elles crouleraient en ruines. À côté de cela, le crépuscule étendait aussi son ombre sur de petits bâtiments parasites qui semblaient souffrir d’une crampe universelle, à partir de la porte en raccourci, construite sur le modèle gigantesque du portail de Sa Seigneurie sur la place, jusqu’à la fenêtre étriquée du boudoir qui donnait sur les écuries et les tas de fumier des maisons voisines. Des résidences rachitiques dans leur élégance prétentieuse, trop petites pour contenir autre chose commodément qu’une odeur lugubrement nauséabonde, semblaient être le produit adultérin du croisement des habitations de ce quartier aristocratique ; et celles dont les petites fenêtres cintrées et les petits balcons supplémentaires étaient soutenus par de minces colonnes de fer, avaient l’air de nobles scrofuleux appuyés sur leurs béquilles. Çà et là des armoiries contenant toute la science du blason planaient sur la rue, du haut d’une porte cochère, comme un archevêque qui prêche contre la vanité . Les boutiques, peu nombreuses, ne faisaient aucun étalage, car elles se souciaient fort peu de l’opinion publique. Le pâtissier savait quels étaient les noms inscrits sur son livre, et cette connaissance l’empêchait de faire des folies : il se contentait de placer dans sa montre quelques bocaux d’antiques de menthe et quelques vieux pots de gelée de groseille. Une douzaine d’oranges formait à peu près la seule concession que le fruitier croyait devoir faire aux exigences du vulgaire. Un simple panier garni de mousse et ayant autrefois contenu des œufs de pluvier, était tout ce que le marchand de volaille daignait exhiber aux yeux de la plèbe. On aurait dit que tous les habitants de ces rues-là (c’est toujours comme ça à cette heure et durant cette saison) étaient partis pour dîner en ville, et qu’il n’y avait personne en ville pour leur donner à dîner. Sur les marches de chaque porte on voyait flâner des laquais au plumage éclatant et bi-colore, avec leurs têtes neigeuses, derniers représentants, à ce qu’on aurait pu croire, d’une race éteinte d’oiseaux monstrueux. On voyait des maîtres d’hôtel, personnages solitaires d’un aspect monacal, dont chacun paraissait en défiance de tous les autres maîtres d’hôtel. Les équipages étaient revenus du Park ; on commençait à allumer les réverbères ; et de méchants petits grooms portant les vêtements les plus serrés qu’il soit possible de voir et dont les jambes torses faisaient pendant avec leur esprit retors, se promenaient deux à deux d’un air indolent, mâchant des brins de paille et échangeant des secrets frauduleux. Les chiens danois, habitués à sortir avec les voitures comme inséparables de ces brillants équipages, avaient l’air de se faire prier pour sortir autrement et faisaient la grimace pour accompagner les valets dans leurs courses. Çà et là on apercevait une taverne discrète qui ne sollicitait pas ostensiblement le patronage du public dont elle pouvait se passer et où l’on ne recevait pas volontiers un gentleman qui n’aurait pas porté livrée.
Les deux amis en firent par eux-mêmes l’expérience, quand ils y entrèrent pour demander des renseignements. On n’avait jamais entendu parler, ni là, ni ailleurs, d’une demoiselle Wade qui aurait habité la rue que cherchaient MM. Meagles et Clennam. C’était une de ces rues parasites en question ; longue, étroite, régulière, sombre et triste ; un vrai tombeau de briques et de plâtre. Ils s’arrêtèrent devant plusieurs des petits jardinets qui séparent les maisons des trottoirs, et s’adressèrent à des domestiques qui montèrent du sous-sol d’un air ennuyé pour venir leur répondre, le menton appuyé sur le haut de la grille, qu’ils ne connaissaient cette demoiselle ni d’Ève ni d’Adam. Ils longèrent un côté de la rue, puis la redescendirent en longeant l’autre côté ; pendant ce dernier trajet, deux marchands de journaux criant une nouvelle surprenante qui n’était jamais arrivée et n’arriverait jamais, vinrent réveiller par leurs voix enrouées les échos des maisons désertes ; mais cet intermède ne provoqua aucun incident. Enfin Clennam et M. Meagles s’arrêtèrent de nouveau au coin par lequel ils avaient commencé leurs investigations, sans se trouver plus avancés qu’auparavant. Il existait, dans cette rue, une maison assez sale et apparemment inhabitée, car les affiches collées aux carreaux annonçaient qu’elle était à louer. Ces affiches, vu l’aspect lugubre et monotone du quartier, avaient presque l’air d’un ornement. Peut-être parce que cette maison l’avait frappé, peut-être parce que M. Meagles et lui avaient répété plusieurs fois en passant devant cette habitation : « Il est clair qu’elle ne demeure pas là, » Clennam proposa d’aller frapper à la porte avant de renoncer. M. Meagles y consentit, et ils retournèrent sur leurs pas.
Ils frappèrent une fois, et sonnèrent une autre fois sans obtenir de réponse.
« Il n’y a personne, dit M. Meagles, prêtant l’oreille.
— Essayons encore une fois, » dit Clennam.
Il frappa de nouveau. À ce second appel, on entendit quelqu’un monter de la cuisine souterraine, et un pas traînard se diriger vers la porte.
L’étroit passage était si obscur, qu’ils ne purent voir la personne qui venait d’ouvrir la porte ; mais c’était sans doute une vieille femme.
« Pardon de vous avoir dérangée, dit Clennam. Pourriez-vous, par hasard, nous dire où demeure Mlle Wade ?
— C’est ici, répondit inopinément la voix de la vieille femme cachée dans l’obscurité.
— Est-elle chez elle ? »
N’obtenant pas de réponse, M. Meagles répéta :
— Voudriez-vous bien nous dire si Mlle Wade y est ?
— Je suppose que oui, répliqua la voix d’un ton brusque après un instant de silence ; si vous voulez monter, je vais demander. »
La porte se referma derrière eux et ils se trouvèrent emprisonnés dans cette sombre maison à l’atmosphère étouffante. Un frôlement leur annonça que leur guide s’éloignait, et ils entendirent sa voix qui leur disait, du haut des marches :
« Montez, s’il vous plaît, le chemin est libre. »
Ils montèrent donc à tâtons l’escalier, guidés par une faible lueur. Cette lumière était celle des réverbères de la rue, brillant à travers les vitres d’une croisée sans rideaux. La vieille ferma la porte et les laissa dans une chambre étouffée.
« Voilà qui est drôle, Clennam ! dit M. Meagles à voix basse.
— Assez drôle, en effet, répliqua Clennam sur le même ton ; mais nous avons réussi ; c’est là le principal. Voici venir une lumière ! »
Cette fois la lumière était une lampe, et celle qui la portait une vieille femme très-sale, très-ridée et très-desséchée.
« Elle est chez elle, dit la vieille (c’était la voix qui leur avait parlé en bas), elle va venir. »
Après avoir posé la lampe sur la table, la vieille épousseta ses mains avec son tablier (qui n’était guère propre à les nettoyer), regarda les visiteurs avec des yeux ternes, et sortit à reculons.
La dame qu’ils venaient voir, si en effet c’était elle qui habitait cette maison, semblait s’être installée là comme elle aurait pu s’établir dans un caravansérail oriental. Un petit tapis carré, étendu au centre du parquet, quelques meubles qui évidemment n’avaient pas été faits pour la chambre, avec une foule de malles et d’objets de voyage, composaient tout l’établissement de Mlle Wade. Du temps de quelque locataire moins nomade, il y avait eu dans ce petit étouffoir de salon une console dorée et un miroir, mais la dorure était maintenant aussi terne que les fleurs de l’an passé, et le miroir couvert d’un tel nuage, qu’on eût dit qu’il avait le pouvoir magique de conserver le mirage de tous les brouillards et de tous les mauvais temps qu’il avait reflétés. Les visiteurs n’eurent qu’une minute ou deux pour regarder autour d’eux, car bientôt la porte s’ouvrit, et Mlle Wade apparut.
Elle n’avait pas changé le moins du monde depuis leur dernière rencontre : elle était tout aussi belle, tout aussi dédaigneuse, tout aussi contenue. Leur présence ne parut lui causer aucune surprise, aucune émotion. Elle les engagea à prendre un siège, et, refusant elle-même de s’asseoir, entra immédiatement en matière.
« Si je ne me trompe, commença-t-elle, je devine ce qui me vaut l’avantage de votre visite : nous pouvons y arriver sans préambule.
— Ce qui m’amène, madame, dit M. Meagles, c’est Tattycoram.
— C’est ce que je pensais.
— Mademoiselle Wade, continua M. Meagles, seriez-vous assez bonne pour me dire si vous savez ce qu’elle est devenue ?
— Certainement ; je sais qu’elle est ici, avec moi.
— Alors, madame, vous me permettrez de vous faire savoir à mon tour que je serais heureux de la voir revenir, que ma femme ne le serait pas moins, et que ma fille souhaite aussi son retour. Voilà un grand nombre d’années qu’elle est restée chez nous, nous n’oublions pas les droits qu’elle a à notre intérêt, et je vous assure que nous serons tout disposés à l’indulgence.
— De l’indulgence ? répéta Mlle Wade, toujours avec le même calme ; à quel propos ?
— Je crois, mademoiselle Wade, dit alors Arthur, voyant que M. Meagles était un peu embarrassé, je crois que mon ami veut parler des colères auxquelles cette pauvre fille se laisse aller sous l’influence d’une jalousie injuste qui lui fait quelquefois oublier de meilleurs sentiments. »
La dame se mit à sourire en tournant les yeux vers Arthur.
« Vraiment ? » fut la seule réponse qu’elle lui adressa.
Elle se tint auprès de la table d’un air si calme et si tranquille, que M. Meagles resta à la regarder comme saisi d’une sorte de fascination, sans pouvoir même lancer un coup d’œil à Clennam pour l’engager à continuer. Après avoir attendu quelques minutes sans trop savoir que dire, Arthur ajouta :
« Peut-être, Mlle Wade, serait-il bien que M. Meagles pût la voir ?
— Rien de plus facile, répliqua Mlle Wade. Venez ici, Henriette. »
Elle avait ouvert une porte tout en faisant cette réponse et elle revint tenant la transfuge par la main. C’était un curieux spectacle de les voir debout l’une à côté de l’autre, Tattycoram plissait le corsage de sa robe avec la main qu’elle avait libre, d’un air moitié indécis, moitié en colère ; Mlle Wade, le visage toujours calme, la contemplant avec attention et laissant aisément deviner, sous ce sang-froid extérieur (comme un voile laisse deviner la forme qu’il recouvre), l’emportement indomptable de sa propre nature.
« Voyez, dit-elle du même ton qu’auparavant. Voilà votre patron, votre maître. Il consent à vous reprendre, ma chère, pourvu que vous sachiez apprécier cette faveur et que vous consentiez à l’accompagner. Vous pouvez recommencer à servir de relief à tous les mérites de sa jolie fille ; vous pouvez devenir l’esclave de ses charmants caprices, le joujou de la maison, une preuve vivante de la bonté de cette aimable famille. Vous pouvez reprendre votre drôle de nom, qui sert à vous faire montrer du doigt comme un être à part, et ce n’est que trop juste ; car il ne faut pas oublier votre naissance, ma chère, votre naissance ! Vous pouvez reprendre votre place auprès de la fille de monsieur, Henriette, et redevenir un témoignage irrécusable de la supériorité et de la gracieuse condescendance de Mlle Minnie. Vous pouvez recouvrer tous ces avantages et bien d’autres de ce genre que vous ne sauriez avoir oublié, au lieu de les perdre en restant auprès de moi pour recouvrer tout cela ; vous n’avez qu’un mot à dire à ces messieurs, c’est que vous êtes désolée et repentante et que vous demandez à retourner avec eux pour mériter votre pardon. Qu’en dites-vous, Henriette ? Voulez-vous les accompagner ? »
La jeune fille, à ces paroles, avait senti renaître sa colère ; elle répondit, les joues animées d’une soudaine rougeur et en froissant dans sa main fermée la robe que, jusqu’alors, elle n’avait fait que plisser : « J’aimerais mieux mourir ! »
Mlle Wade, toujours debout à côté de Tattycoram dont elle n’avait pas lâché la main, tourna tranquillement la tête et dit avec un sourire : « Messieurs, que vous reste-t-il à faire, après cela ? » La consternation indicible qu’avait ressentie le pauvre M. Meagles en entendant calomnier ainsi ses intentions et sa conduite, l’avait empêché jusqu’à ce moment de répondre un mot ; mais il retrouva enfin l’usage de la parole pour dire :
« Tattycoram… car je continue à vous appeler par ce nom, ma bonne fille, parce que j’ai la conscience de n’avoir jamais eu de mauvaises intentions, lorsque je vous l’ai donné, et la conviction que vous le savez…
— Non, je ne le sais pas ! s’écria Tattycoram, levant de nouveau les yeux et se déchirant presque la poitrine avec sa main agitée.
— Pas maintenant, c’est possible, continua M. Meagles, tant que les yeux de cette dame seront fixés sur vous (Tattycoram regarda un instant les yeux en question), tant qu’elle exercera sur vous cette fatale influence que nous lui voyons exercer ; pas maintenant, c’est possible, mais plus tard. Tattycoram, je ne demanderai pas à cette dame si elle croit ce qu’elle a dit, même dans la colère et la rancune inexplicables dont mon ami et moi nous ne pouvons douter qu’elle soit animée pour parler comme elle vient de le faire, malgré l’art inconcevable avec lequel elle sait dissimuler si bien. Je ne vous demanderai pas si, avec les souvenirs que vous avez dû conserver de ma maison et de ceux qui l’habitent, vous croyez vous-même ce que cette dame vient de dire. Je vous dirai seulement que vous n’aurez aucune promesse à faire ni à moi ni aux miens, aucun pardon à solliciter, et que je ne vous demande rien au monde, Tattycoram, que de compter jusqu’à vingt-cinq. »
Tattycoram le regarda un instant, puis répondit en fronçant les sourcils :
« Je ne veux pas. Mademoiselle Wade, emmenez-moi ! s’il vous plaît. »
Il n’y avait plus chez elle apparence de lutte pour vaincre sa rage intérieure, à moins que ce ne fût entre la colère et l’obstination. Son teint animé, son pouls rapide, sa respiration haletante, semblait se révolter et se soulever afin de repousser à l’envi l’occasion qui se présentait de revenir sur ses pas.
« Je ne veux pas. Non, non, non ! répéta-t-elle d’une voix presque étouffée par la colère. Je me ferai plutôt couper en morceaux : je me couperais plutôt moi-même en morceaux ! »
Mlle Wade, qui venait de lâcher la main de Tattycoram, posa la sienne sur le col de la jeune fille d’un air protecteur, et dit en regardant ses visiteurs avec le même sourire que la première fois et avec la même intonation :
« Messieurs, que vous reste-t-il à faire après cela ?
— Ô Tattycoram, Tattycoram ! s’écria M. Meagles, l’adjurant en même temps par un geste de sa main suppliante. Écoutez la voix de cette dame ; regardez le visage de cette dame, songez à ce qu’il y a dans le cœur de cette dame et pensez à l’avenir qui vous attend. Mon enfant, quoi que vous en pensiez, l’influence que cette dame exerce sur vous (et qui, à nos yeux, est quelque chose de surprenant, j’oserais même dire de terrible) se fonde sur ce qu’elle est encore plus intraitable que vous dans ses haines et que son caractère est encore plus violent que le vôtre. Qu’allez-vous devenir ensemble ? Qu’est-ce qui va résulter de tout cela ?
— Je suis seule ici, messieurs, remarqua Mlle Wade, sans changer de ton ni de manières. Vous pouvez dire impunément ce que vous voudrez.
— La politesse doit céder devant l’intérêt que je porte à cette enfant égarée, madame, répliqua M. Meagles, lorsque je la vois dans une position si critique ; malgré cela, j’espère ne pas y manquer, même en songeant à tout le mal que vous lui faites sous nos yeux. Pardonnez-moi si je vous rappelle devant elle… mais je suis bien forcé de le faire… que vous avez toujours été, pour nous tous un mystère, et que nous n’avions rien de commun avec vous, lorsqu’elle a malheureusement attiré votre attention pour la première fois. Je ne sais pas qui vous êtes, mais vous ne cachez pas… vous ne pouvez pas cacher le sombre esprit qui vous anime. Si, par hasard, vous étiez une de ces femmes qui, pour un motif ou pour un autre, trouvent un cruel plaisir à rendre une de leurs semblables aussi malheureuse qu’elles-mêmes (je suis assez vieux pour avoir entendu parler de ces femmes-là) je ne puis que lui dire : « Défiez-vous d’elle ; » comme à vous : « Défiez-vous de vous-même. »
— Messieurs ! dit Mlle Wade avec le même sang-froid, lorsque vous aurez achevé… » Monsieur Clennam, peut-être engagerez vous votre ami…
— Pas avant que j’aie tenté un dernier effort, interrompit bravement M. Meagles ; Tattycoram, ma pauvre chère fille, comptez jusqu’à vingt-cinq.
— Ne repoussez pas l’espoir, la certitude que vous offre votre bon protecteur, dit Clennam d’une voix émue. Retournez vers vos amis que vous n’avez pas oubliés. Songez-y encore une fois !
— Non, non, non ! Je ne veux pas ! répondit la jeune fille, la poitrine gonflée et la main sur sa gorge ; mademoiselle Wade emmenez-moi !
— Tattycoram, dit M. Meagles encore une fois, la seule chose au monde que je vous demande, ma fille ! c’est de compter jusqu’à vingt-cinq ! »
Et il y avait un air de triomphe facile à lire dans le visage qu’elle tourna pour prendre congé de ses visiteurs.
Elle leva les mains et se boucha les oreilles avec un geste si violent que ses cheveux noirs et brillants se déroulèrent ; puis elle tourna résolument la tête du côté du mur. Mlle Wade, qui l’avait observée pendant ce dernier appel avec son étrange et sérieux sourire, la main sur la poitrine, ainsi qu’elle l’avait observée une fois déjà à Marseille, Mlle Wade passa son bras autour de la taille de Tattycoram comme pour s’emparer d’elle à tout jamais.
« Comme c’est la dernière fois que j’aurai l’honneur de vous recevoir, dit-elle, et que vous semblez désirer savoir qui je suis et quelle est l’origine de mon influence sur Henriette, sachez que cette influence tient à ce que nous avons une cause commune à défendre. Ce que ce pauvre jouet brisé peut être quant à la naissance, je le suis comme elle. Elle n’a pas de nom, je n’en ai pas non plus. Nous avons les mêmes griefs. Je n’ai plus rien à vous dire. »
Ces paroles s’adressaient à M. Meagles qui sortit tristement du salon. Tandis que Clennam suivait son ami, Mlle Wade lui dit, avec le même sang-froid extérieur et la même voix impassible, mais avec un sourire qu’on ne voit que sur les visages cruels : un sourire presque imperceptible, qui relève les narines, touchant à peine les lèvres et qui ne s’efface pas graduellement mais disparaît tout à coup lorsqu’on n’en a plus que faire :