La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

À l’heure du dîner, Flora passa le bras de sa protégée dans le sien, la conduisit en bas et la présenta au Patriarche et à M. Pancks, qui attendaient déjà dans la salle à manger, tout prêts à commencer. (Pour le moment, la tante de M. Finching se trouvait indisposée et prenait ses repas dans sa chambre.) Ces deux personnages reçurent la petite Dorrit chacun à leur manière : le Patriarche parut lui rendre un immense service en lui disant qu’il était heureux de la voir… heureux de la voir ; M. Pancks la salua de son reniflement le plus amical.

En tout état de choses la petite Dorrit ne pouvait manquer d’être très-timide au milieu d’étrangers (surtout lorsque Flora l’obligeait à prendre un verre de vin et à manger ce qu’il y avait de meilleur) ; mais son embarras fut considérablement augmenté par les façons d’agir de M. Pancks. La conduite de ce gentleman lui donna d’abord à penser que c’était un peintre de portraits, tant il la regardait attentivement, tout en consultant fréquemment le carnet posé à côté de lui. Comme elle remarqua cependant qu’il n’y dessinait rien et qu’il parlait exclusivement d’affaires, elle commença à soupçonner qu’il représentait quelque créancier de son père dont la dette se trouvait inscrite dans son portefeuille. Envisagés à ce point de vue, les reniflements de M. Pancks trahissaient sa colère et son impatience, et ses ronflements plus bruyants étaient une sommation de payement.

Mais ici encore M. Pancks lui-même se chargea de la détromper par sa conduite anormale et extraordinaire. Il y avait une demi-heure qu’elle s’était levée de table et qu’elle travaillait toute seule. Flora était allée se reposer un instant dans la chambre voisine, d’où se dégagea immédiatement certaine odeur alcoolique qui se répandit par toute la maison : le Patriarche, sa bouche philanthropique toute grande ouverte, la tête couverte d’un foulard jaune, dormait d’un profond sommeil dans la salle à manger : ce fut ce moment de calme que Pancks choisit pour se présenter doucement devant la petite Dorrit qu’il salua poliment.

« Vous trouvez le temps un peu long, mademoiselle Dorrit ? demanda-t-il à voix basse.

— Mais non, monsieur, je vous remercie.

— Vous êtes bien occupée, à ce que je vois, continua-t-il, en se glissant dans la chambre et en avançant d’un pouce à la fois. Qu’est-ce que vous avez donc là, mademoiselle Dorrit ?

— Des mouchoirs.

— Comment, ce sont des mouchoirs ! Je ne m’en serais jamais douté, dit Pancks sans les regarder le moins du monde, et fixant au contraire les yeux sur le visage de la petite Dorrit, Vous vous demandez peut-être qui je suis. Voulez-vous le savoir ? Je suis un diseur de bonne aventure. »

La petite Dorrit commença à croire qu’il était fou.

« J’appartiens corps et âme à mon propriétaire, continua Pancks ; celui dont vous avez vu servir en bas le dîner. Mais je fais quelquefois d’autres petites affaires pour mon propre compte… en secret, tout à fait en secret, mademoiselle Dorrit. »

La petite Dorrit le regarda d’un air soupçonneux où perçait un peu de frayeur.

« Je ne serais pas fâché de voir la paume de votre main, ajouta Pancks. Je voudrais y jeter un coup d’œil. Cependant, que je ne vous dérange pas ! »

Il la dérangeait d’autant plus qu’elle n’avait nullement besoin de lui ; néanmoins elle posa son ouvrage sur ses genoux et tendit sa main gauche sans retirer son dé.

« De longues années de travail, hein ? dit Pancks doucement, touchant la main avec son index un peu rude. Mais pourquoi sommes-nous faits, si ce n’est pour travailler ? Pour rien. Tiens, tiens ! (regardant les lignes de la main) qu’est-ce que c’est que ces barres-là ! C’est une prison ! Et qui est-ce que je vois là en robe de chambre grise et en calotte de velours noir ? C’est un père ! Et qui est cet autre avec une clarinette sous le bras ? C’est un oncle ! Et qui donc est celle-là en souliers de satin blanc ! C’est une sœur ! Et qui vois-je là flânant de côté et d’autre d’un air indolent ? C’est un frère ! Et qui aperçois-je là se mettant en quatre pour tout ce monde ? Eh mais, c’est vous-même, mademoiselle Dorrit. »

Les yeux étonnés que la jeune fille venait de lever rencontrèrent ceux de son interlocuteur. Elle trouva que Pancks, malgré son regard perçant, avait l’air moins sombre et plus doux qu’il ne lui avait semblé à table. Mais elle n’eut pas le temps de confirmer ou de rectifier cette impression nouvelle, car il s’était déjà remis à étudier la main dont il faisait l’examen.

« Eh, ma foi, murmura Pancks, indiquant avec son gros doigt une ligne prophétique, je veux être pendu si ce n’est pas moi qui suis là dans le coin ! Qu’est-ce que je viens faire là ? Qu’y a-t-il donc derrière moi ? »

Il promena lentement son doigt jusqu’au poignet, puis autour du poignet et fit semblant de chercher sur le revers de la main ce qu’il pouvait y avoir derrière lui.

« Est-ce quelque chose de mauvais ? demanda la petite Dorrit en souriant.

— Du tout, du tout ! fit Pancks. Qu’est-ce que vous pensez que ça peut valoir ?

— C’est moi qui devrais vous le demander. Je ne suis pas une diseuse de bonne aventure.

— C’est juste. Qu’est-ce que cela vaut ? Qui vivra verra, mademoiselle Dorrit. »

Lâchant la main petit à petit, il passa tous ses doigts à travers les fourchons de sa chevelure qui se redressèrent et prirent leur aspect le plus menaçant, puis il répéta lentement :

« Rappelez-vous ce que je vous dis, mademoiselle Dorrit : Qui vivra verra. »

Elle ne put s’empêcher de montrer combien elle était étonnée de le voir si bien informé de ce qui la concernait.

« Ah ! justement ! s’écria Pancks, désignant la jeune fille avec le doigt. Pas de cela, mademoiselle Dorrit… jamais ! »

Plus surprise qu’auparavant et un peu plus étonnée, elle le regarda comme pour lui demander l’explication de ses dernières paroles.

« Pas de ça, répéta Pancks, prenant du plus grand sérieux des airs d’étonnement, passablement grotesques, malgré lui. Ne faites jamais comme ça en me voyant, n’importe où, n’importe comment. Ni vu ni connu : ne me parlez pas. N’ayez pas l’air de me connaître. Est-ce convenu, mademoiselle Dorrit ?

— Je sais à peine que répondre, répliqua la petite Dorrit, surprise au dernier point. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Parce que je suis un diseur de bonne aventure, Pancks le bohémien. Je ne vous ai pas encore appris, mademoiselle Dorrit, ce que je vois derrière moi sur cette petite main. Je vous ai dit : Qui vivra verra. Est-ce convenu mademoiselle Dorrit ?

— Convenu que je… ne…

— Que vous n’aurez pas l’air de me connaître en dehors de cette maison, à moins que je ne commence : et que vous ne remarquerez pas mes allées et venues. C’est bien facile. Vous ne perdrez pas grand’chose à ne pas faire attention à moi, car je ne suis pas beau, je ne sais pas me rendre agréable en société, je ne suis que le factotum de mon propriétaire. Vous vous contenterez de penser en vous-même : « Ah ! voilà Pancks le bohémien, qui va dire la bonne aventure… il me dira la fin de la mienne un jour… » Qui vivra verra. Est-ce convenu, mademoiselle Dorrit ?

— Oui, balbutia la petite Dorrit, qu’il avait fort troublée. Je le veux bien, tant que vous ne ferez pas de mal.

— Bon ! » M. Pancks dirigea un coup d’œil vers le mur de la chambre voisine, et se pencha vers l’oreille de la jeune fille pour lui dire : « C’est une excellente femme, et qui ne manque pas de qualités, mais irréfléchie et bavarde. »

Sur ce, Pancks se frotta les mains, comme si le résultat de cet entretien lui eût causé une vive satisfaction, se dirigea vers la porte en soufflant comme une locomotive, et s’éloigna en adressant à la couturière des signes de tête pleins d’urbanité.

Si la petite Dorrit avait été extrêmement intriguée de voir la conduite de son nouvel ami et de se trouver engagée dans un pareil traité, les circonstances qui suivirent ne furent guère de nature à diminuer sa perplexité. Non-seulement M. Pancks, lorsqu’elle venait chez M. Casby, ne manquait pas de lui adresser des regards et des reniflements significatifs (c’était peu de chose que cela après ce qu’il avait déjà fait), mais il commença à planer, pour ainsi dire, sur sa vie quotidienne. Elle le rencontrait constamment dans la rue. Lorsqu’elle se rendait chez Mme Clennam il trouvait toujours un prétexte pour y aller aussi : il ne la perdait point de vue. Une semaine s’était à peine écoulée, qu’à son grand étonnement elle l’aperçut un soir dans la loge, causant avec le guichetier de service, et déjà sur un certain pied d’intimité. Sa surprise fut plus grande encore le jour suivant de le trouver tout aussi à l’aise à l’intérieur de la prison, d’apprendre qu’il avait fait partie des visiteurs qui s’étaient présentés le dimanche précédent à la réception du Doyen, de le voir se promenant bras dessus bras dessous avec un détenu, de savoir par une des mille voix de la renommée que Pancks s’était distingué un soir au club qui se réunissait au café de la Prison, en adressant un speech aux membres de cette association, en chantant un refrain bachique et en régalant la compagnie d’une vingtaine de litres de bière… accompagnés d’un boisseau de crevettes ; ceci était un peu exagéré. L’effet que produisirent sur Plornish quelques-uns de ces phénomènes dont il était devenu témoin oculaire, lors de ses fidèles visites, ne fit guère moins impression sur la petite Dorrit que ces phénomènes eux-mêmes. Plornish était devenu muet et immobile de surprise. Il ne savait qu’ouvrir de grands yeux, et tout au plus murmurer à voix basse que personne, dans la cour du Cœur-Saignant, ne voudrait croire que ce fût là Pancks ; mais il n’en disait pas davantage, et ne faisait pas un autre geste même à l’adresse de la petite Dorrit. M. Pancks mit le comble à la surprise que causait sa mystérieuse conduite en faisant la connaissance de Tip, au moyen de quelque ruse inconnue, et en arrivant un dimanche matin, dans la cour de la prison, au bras de ce jeune homme. Jamais il ne paraissait faire attention à la petite Dorrit, si ce n’est que deux ou trois fois en passant près d’elle, sans qu’il se trouvât là personne pour l’entendre, il lui avait murmuré avec un regard amical et un ronflement encourageant : « Pancks le bohémien, disant la bonne aventure ! »

La petite Dorrit travaillait et se donnait du mal comme d’habitude, s’étonnant de ce qu’elle voyait, mais gardant sa surprise pour elle seule, comme dès ses plus jeunes années elle avait gardé pour elle seule des sentiments plus douloureux. Un changement s’était opéré et continuait à s’opérer dans son âme patiente. Chaque jour elle devenait plus réservée. Sortir de la prison et y rentrer sans être remarquée de personne, se voir oubliée partout ailleurs, c’était ce qu’elle désirait le plus au monde.

Elle était heureuse toutes les fois qu’elle pouvait, sans négliger ses devoirs, se retirer dans sa propre chambre, qui formait un étrange contraste avec la mignonne jeunesse et le caractère de celle qui l’habitait. Il y avait des après-midi où elle n’allait pas en journée, où deux ou trois visiteurs venaient faire une partie de cartes avec le Doyen, qui pouvait alors se passer d’elle ; sa présence eût même été plutôt une gêne pour les joueurs. Alors elle traversait rapidement la cour, grimpait au haut de cet escalier interminable qui conduisait à sa chambre, et s’asseyait à la croisée. Ces pointes de fer qui couronnaient le mur d’enceinte subissaient bien des transformations imaginaires ; le grillage solide prenait souvent des formes plus légères : bien des rayons dorés venaient en cacher la rouille, tandis que la petite Dorrit rêvait à sa fenêtre. Il y avait bien aussi de nouveaux zigzags qui venaient en troubler le dessin dans ses rêves, et souvent elle ne l’entrevoyait qu’à travers ses larmes ; mais, plus riante ou plus triste, c’était la seule chose qu’elle aimait à voir dans sa solitude ; elle ne regardait le monde qu’à travers ces grilles inexorables.

Sa chambre était une mansarde, une véritable mansarde de prison. Elle ne pouvait pas être mieux tenue, mais elle était fort laide par elle-même, et n’avait guère d’autres mérites que la propreté et le bon air ; car tout ornement que la petite Dorrit était à même d’acheter allait embellir la chambre du Doyen. Néanmoins ce fut à ce pauvre logis qu’elle s’attacha de plus en plus, et elle n’avait pas de plus grand plaisir que d’y rêver seule.

Elle s’y plaisait tant qu’un certain après-midi, durant les mystères de Pancks le bohémien, en entendant, de la fenêtre où elle était assise, le pas familier de Maggy sur l’escalier, elle fut fort troublée par la crainte qu’on ne l’envoyât chercher d’en bas. À mesure que le pas de Maggy montait et se rapprochait, la petite Dorrit trembla et pâlit, et c’est à peine si elle put parler lorsque Maggy parut enfin.

« S’il vous plaît, petite mère, dit Maggy toute haletante, il faut descendre lui dire bonjour. Il est en bas.

— Qui ça, Maggy ?

— Mais, M. Clennam apparemment. Il est dans la chambre de votre père, et il m’a dit : « Maggy, voulez-vous être assez bonne pour monter là-haut dire que ce n’est que moi ? »

— Je ne me porte pas très-bien, Maggy, je ferai mieux de rester ici. Je vais me reposer un peu. Vois ! Je me repose parce que j’ai mal à la tête. Porte-lui mes remercîments et dis-lui comment tu m’as trouvée, qu’autrement je serais descendue.

— Oui, mais ce n’est pas trop poli non plus, petite mère, dit Maggy ouvrant de grands yeux, de détourner la tête comme ça ! »

Maggy était très-sensible aux affronts personnels et très-ingénieuse à en imaginer.

« Voilà-t-il pas maintenant que vous vous cachez la figure avec les mains par-dessus le marché ! poursuivit-elle. Si vous ne pouvez pas souffrir qu’une pauvre petite comme moi vous regarde, vous feriez mieux de le dire tout de suite, au lieu de vous enfermer comme ça derrière vos doigts pour navrer l’âme et fondre le cœur d’une pauvre enfant de dix ans !

— C’est parce que j’ai mal à la tête, Maggy,

— Eh bien, si vous pleurez pour vous faire du bien à la tête, petite mère, laissez-moi pleurer aussi. Il n’est pas juste que vous pleuriez à vous toute seule, répondit Maggy d’un ton de reproche ; on partage ses larmes comme autre chose quand on est pas gourmande. »

Et, sans attendre la permission demandée, Maggy se mit à en prendre sa part en pleurant comme un veau.

Elle eut beaucoup de peine à se décider à descendre pour présenter les excuses de la petite Dorrit ; mais la promesse d’une histoire (elle avait toujours aimé les contes à la folie), si elle s’appliquait à exécuter sa commission soigneusement et ne remontait qu’au bout d’une heure, jointe à l’idée qu’elle allait retrouver sa bonne humeur au bas de l’escalier, où elle l’avait oubliée, finit par l’emporter. Elle partit donc, répétant son message tout le long du chemin afin de se le rappeler, et revint à l’heure indiquée.

« Il est joliment fâché, je vous en réponds, dit-elle alors, et il voulait envoyer chercher un médecin. Et il doit revenir demain, et je crois qu’il ne dormira pas bien ce soir à cause de votre mal de tête, petite mère. Eh mais ! Est-ce que vous n’avez pas pleuré ?

— Un peu, Maggy.

— Oh ! Un peu !

— Mais c’est fini maintenant, fini pour tout de bon. Maggy, mon mal de tête est presque passé et je me sens rafraîchie et beaucoup mieux. Je suis très-contente de n’être pas descendue. »

La grosse enfant, les yeux écarquillés, l’embrassa tendrement ; puis lui ayant lissé les cheveux et bassiné le front et les yeux avec de l’eau fraîche (dans ces occasions ses mains maladroites devenaient presque habiles), elle la serra de nouveau dans ses bras, parut enchantée de lui voir meilleure mine et l’installa dans sa chaise auprès de la croisée. Enfin, avec des efforts apoplectiques parfaitement inutiles, elle amena tout contre la chaise la malle qui lui servait de siège lorsqu’il s’agissait d’écouter un conte, s’assit dessus, prit ses deux genoux dans ses bras et dit d’un ton qui annonçait un appétit vorace pour les histoires et avec des yeux plus arrondis que jamais :

« Allons, petite mère, donnez-m’en une bonne.

— Sur quel sujet, Maggy ?

— Oh ! mettez-y une princesse, répliqua Maggy, une vraie princesse, vous savez, riche, belle et bonne… enfin une princesse comme on n’en a jamais vu ! »

La petite Dorrit réfléchit un instant ; puis, le visage animé par un sourire un peu triste et rougi par un reflet du soleil couchant, elle commença ainsi :

« Il y avait une fois un roi, qui possédait tout ce qu’il pouvait désirer et même beaucoup plus. Il avait de l’or et de l’argent, des diamants et des rubis, des richesses de toute espèce. Il avait des palais et des…

— Des hôpitaux, intercala Maggy, berçant toujours ses genoux. Donnez-lui des hôpitaux, petite mère, parce qu’on y est si bien. Des hôpitaux avec du poulet à foison.

— Oui, il en avait aussi, Maggy ; il avait de tout en abondance.

— Des pommes de terre frites en abondance, par exemple ? demanda Maggy.

— Abondance de tout.

— Bravo ! s’écria Maggy avec un ricanement de satisfaction. Quel fameux roi !

— Le roi avait une jeune fille qui était la plus belle et la plus sage princesse qu’on ait jamais vue. Lorsqu’elle était enfant, elle comprenait ses leçons d’avance ; ses maîtres n’avaient pas la peine de lui rien apprendre ; et quand elle fut grande, elle devint la merveille du monde. Or, près du palais où demeurait cette princesse, il y avait une cabane habitée par une pauvre petite femme pas plus haute que ça, qui vivait toute seule…

— Une vieille femme, interrompit Maggy, en faisant claquer sa langue en signe de satisfaction.

— Non, pas une vieille femme ; au contraire, elle était toute jeune.

— Et elle n’avait pas peur de demeurer toute seule ? Ça m’étonne. Continuez, s’il vous plaît, petite mère.

— La princesse passait presque tous les jours devant la cabane, et chaque fois qu’elle y passait dans sa belle voiture, elle voyait la pauvre petite femme mignonne qui filait à la porte, et la princesse regardait la petite femme mignonne, et la petite femme mignonne regardait la princesse. Or, un jour elle dit à son cocher de s’arrêter à quelques pas de la cabane. Elle descendit, et s’avança pour jeter un coup d’œil dans la cabane, et la petite femme s’y trouvait en train de filer comme toujours ; la princesse la regarda et elle regarda la princesse.

— Comme pour dire : « Voyons donc un peu qui fera baisser les yeux à l’autre ! » dit Maggy. Continuez, s’il vous plaît, petite mère.

— Cette princesse était une si merveilleuse princesse, qu’elle devinait tous les secrets, et elle dit à la petite femme mignonne : « Pourquoi renfermez-vous ainsi l’image que vous savez ? » Alors l’autre vit tout de suite que la princesse avait découvert pourquoi elle vivait toute seule, filant du matin au soir ; et elle se jeta aux genoux de la princesse et la supplia de ne pas la trahir. Alors la princesse lui répondit : Non, je ne vous trahirai pas ; « mais laissez-moi voir ce que vous cachez à tout le monde. » Alors la petite femme mignonne tira les volets, ferma la porte de sa cabane, et, tremblant des pieds à la tête (car elle avait grand’peur que quelque passant ne découvrît aussi son secret), elle ouvrit un endroit très-secret et montra à la princesse une ombre …

— Tiens, tiens ! fit Maggy.

— C’était l’ombre de quelqu’un qui avait passé par là longtemps auparavant, de quelqu’un qui s’en était allé bien loin, bien loin, pour ne plus jamais revenir. Elle était très-agréable à voir ; et quand la petite femme mignonne la montra à la princesse, elle en était aussi fière que si c’était un riche, riche trésor. Lorsque la princesse l’eut regardée un instant, elle dit à la petite femme mignonne : « Et vous veillez comme ça du matin jusqu’au soir sur votre belle ombre ? » Et la petite femme mignonne baissa les yeux et répondit tout bas : « Oui, oui. » Alors la princesse dit : « Rappelez-moi un peu pourquoi vous y tenez tant. » Et alors l’autre lui répliqua : « Parce que jamais personne d’aussi bon ni d’aussi doux n’a passé par là depuis que j’habite cette cabane où je suis née ; voilà comme cela a commencé. » Elle ajouta qu’elle ne faisait tort à personne en gardant l’ombre ; que le quelqu’un à qui elle appartenait était allé rejoindre la dame qui l’attendait…

— Quelqu’un ! C’était un homme, alors ? interrompit Maggy.

La petite Dorrit répondit timidement qu’elle le supposait, et continua son histoire.

« … Était allé rejoindre la dame qui l’attendait, et que cette image n’avait été dérobée à personne. La princesse dit alors : « Ah ! très-bien ; mais quand vous viendrez à mourir, ma petite femme mignonne, on découvrira que c’est vous qui la gardiez ! » La petite femme mignonne répondit : « Pas du tout. Quand mon temps sera venu, l’image glissera doucement avec moi au fond de ma tombe, et on n’en saura jamais rien.

— Pauvre petite femme mignonne !… dit Maggy. Continuez, s’il vous plaît.

— La princesse fut très-surprise d’entendre cela, ainsi que tu peux le supposer, Maggy…

— Il y avait bien de quoi, remarqua Maggy.

— Elle résolut donc de guetter la petite femme mignonne, pour savoir comment tout cela finirait. Tous les jours elle passait dans son beau carrosse devant la porte de la cabane, et elle voyait toujours la petite femme mignonne filant toute seule à la porte, et la princesse regardait la petite femme mignonne, et celle-ci regardait la princesse. Enfin, un beau matin, le rouet ne tournait plus, et la petite femme avait disparu. Lorsque la princesse demanda pourquoi le rouet s’était arrêté et ce qu’était devenue celle qui le faisait tourner, on lui dit que le rouet s’était arrêté parce qu’il n’y avait plus personne pour le faire tourner, attendu que la petite femme mignonne venait de mourir.

— On aurait dû la porter à l’hôpital, interrompit Maggy : elle serait revenue de là.

— La princesse, après avoir pleuré un peu, si peu que ce n’est guère la peine d’en parler, s’essuya les yeux, descendit de voiture à l’endroit où elle était descendue la première fois, et alla vers la cabane pour voir un peu dans l’intérieur. Il n’y avait plus personne pour la regarder ni personne à regarder ; elle entra donc tout de suite pour chercher l’image que la petite femme mignonne gardait comme un trésor précieux. Mais elle eut beau chercher partout, elle n’en découvrit aucune trace ; et alors elle vit bien que la petite femme mignonne lui avait dit la vérité, et que l’image, pour ne plus faire de peine à personne, s’était glissée tout doucement au fond de la tombe où elle dormait à côté de la petite femme mignonne. Et c’est la fin de mon histoire, Maggy. »

Le soleil couchant incommodait tellement la petite Dorrit lorsqu’elle fut arrivée à la fin de son histoire, qu’elle se voila le visage avec la main.

« Était-elle devenue bien vieille ? demanda Maggy.

— La petite femme mignonne ?

— Oui.

— Je ne sais pas, mais cela n’aurait rien changé à l’histoire quand elle ne serait morte qu’à cent ans.

— Vraiment ! s’écria Maggy. Au fait, c’est très-probable. »

Et Maggy écarquilla les yeux et se mit à ruminer. Elle resta si longtemps les yeux tout grands ouverts que la petite Dorrit, afin de lui faire quitter son siège improvisé, se leva et regarda par la croisée. Comme elle jetait un coup d’œil dans la cour, elle vit Pancks qui entrait et lançait en passant un regard oblique du côté de la mansarde.

« Qui est celui-là, petite mère ? demanda Maggy, qui l’avait rejointe à la croisée et s’appuyait sur son épaule. Je le vois entrer et sortir bien souvent.

— On prétend que c’est un diseur de bonne aventure, répliqua la petite Dorrit. Mais je doute qu’il soit même capable de raconter l’histoire présente ou passée de bien des gens.

— Il n’aurait pas pu raconter celle de la princesse ? » demanda Maggy.

La petite Dorrit, abaissant un regard attristé sur la sombre vallée de la prison, secoua la tête.

« Ni celle de la petite femme mignonne ?

— Non, Maggy, répondit la petite Dorrit, dont le soleil couchant rougissait plus que jamais le visage. Mais éloignons-nous de la fenêtre. »

CHAPITRE XXV. Conspirateurs et autres.

Le domicile privé de M. Pancks se trouvait dans le faubourg de Pentonville, où il occupait au premier une chambre que lui sous-louait un homme de loi d’un très-petit calibre, qui n’était pas bien cossu, et qui avait fait poser, derrière la porte d’entrée, une seconde porte à ressort qui s’ouvrait et se refermait comme une trappe. Sur la petite vitre, au-dessus de la première porte, on lisait ces mots : RUGG, Agent d’affaires, teneur de livres, recouvrements .

Cette inscription, dont la sévère simplicité avait un certain air de majesté, illuminait un petit bout de jardin qui séparait la maison du trottoir, et où quelques arbustes des plus poudreux penchaient tristement leur feuillage desséché, étouffant dans les flots de poussière. Un professeur d’écriture, qui habitait le rez-de-chaussée, avait orné la grille dudit jardin de cadres contenant des modèles choisis de ce que savaient faire ses élèves avant d’avoir pris une demi-douzaine de leçons, pendant que toute la jeune famille du maître remuait la table, opposés aux chefs-d’œuvre calligraphiques exécutés par ces mêmes élèves après une série de six leçons, et cela, pendant que la jeune famille se tenait tranquille. Le logis de M. Pancks se bornait à une chambre à coucher très-bien ventilée, ledit Pancks ayant en outre stipulé avec le dit Rugg, principal locataire, qu’il aurait chaque dimanche, en vertu d’un tarif réglé à l’amiable et à la condition de prévenir ledit Rugg un jour à l’avance, le droit de partager ou de ne point partager le déjeuner, le dîner, le thé et le souper dudit Rugg et de Mlle Rugg, sa fille, et d’assister, selon sa convenance, à l’un ou à plusieurs, ou à la totalité de ses repas.

Mlle Rugg était une demoiselle possédant un petit pécule dont l’origine lui avait valu une assez grande célébrité dans le voisinage, attendu que, si elle possédait cette fortune, c’est que son cœur avait été cruellement froissé et déchiré par un boulanger entre deux âges des environs, qu’elle avait, par l’entremise de M. Rugg, attaqué devant les tribunaux en rupture de promesse de mariage.

Le boulanger, à qui l’avocat de Mlle Rugg avait à cette occasion adressé les épithètes les plus flétrissantes (aux honoraires de cinq cents francs, chaque épithète revenait à environ un franc cinquante) et qui s’était vu condamner à des dommages et intérêts proportionnés à l’éloquence de cet orateur, continuait bien encore d’être persécuté de temps à autre par la jeunesse de Pentonville. Mais Mlle Rugg entourée de la protection imposante de la loi, et forte de ses dommages et intérêts placés dans les fonds publics, jouissait de la considération générale.

C’est dans la société de M. Rugg, avec son visage rond devenu tout blanc à force d’avoir eu à rougir et sa chevelure jaune, hérissée comme un plumeau usé, et dans la société de Mlle Rugg avec son visage couvert de taches de nankin grosses comme des boutons de chemise et dont la chevelure blond-filasse était plus sale qu’abondante, que M. Pancks dînait ordinairement tous les dimanches depuis plusieurs années, pendant lesquelles il avait également partagé avec eux, une ou deux fois par semaine, divers festins nocturnes de pain, de fromage de Hollande et de porter. M. Pancks était un des rares célibataires à qui Mlle Rugg n’inspirait aucune terreur. Il avait deux arguments pour se rassurer : « D’abord, se disait-il, ça ne prendrait pas une seconde fois et ensuite je n’en vaux pas la peine. » Protégé par cette double cuirasse, M. Pancks adressait en toute sécurité des reniflements familiers à Mlle Rugg.

Jusqu’à présent M. Pancks s’était fort peu occupé d’affaires dans son logis de Pentonville où il ne faisait guère que dormir ; mais maintenant qu’il jouait le rôle d’un diseur de bonne aventure, il restait souvent enfermé jusqu’à minuit dans le petit bureau officiel de M. Rugg, complotant avec son propriétaire ; et même, après cette heure indue, il brûlait encore de la chandelle dans sa propre chambre. Bien que ses occupations comme factotum du patriarche fussent tout aussi lourdes que par le passé et ne pussent se comparer à un lit de roses qu’en raison de leurs nombreuses épines, il était clair que quelque nouvel emploi exigeait de sa part des soins continuels. Lorsqu’il se débarrassait du patriarche jusqu’au lendemain, ce n’était que pour s’amarrer à quelque navire anonyme qu’il remorquait vers un port inconnu.

Après avoir lié connaissance avec M. Chivery le père, peut-être avait-ce été chose facile pour Pancks de faire connaissance avec l’aimable Mme Chivery et l’inconsolable John ; mais que ce fût facile ou non, il n’avait pas tardé à y réussir. Une semaine ou deux après sa première apparition dans la cour de la prison, il était aussi à son aise dans le petit débit de tabac que s’il était chez lui. Il s’était surtout efforcé de captiver les bonnes grâces du jeune John. Il finit même par persuader à l’amoureux berger d’abandonner ses humides bosquets pour se charger de diverses missions mystérieuses.

Le jeune John commença à faire, à des intervalles irréguliers, des absences qui duraient parfois jusqu’à quatre jours consécutifs. La prudente Mme Chivery, que la métamorphose de son fils étonnait beaucoup, aurait pu protester contre ces absences de John qui faisaient tort au commerce du montagnard écossais, mais elle avait deux raisons concluantes de ne point s’en plaindre.

1 o John sortait de son abrutissement et s’intéressait à l’affaire pour laquelle s’effectuaient ces voyages ; ce que Mme Chivery regardait comme une bonne chose pour la santé de son fils. 2 o M. Pancks avait consenti à allouer à Mme Chivery la somme légale de neuf francs trente-cinq centimes pour chaque absence de son fils. Cette dernière proposition avait été faite par Pancks lui-même, dans ces termes laconiques :

« Si votre fils a la faiblesse, madame, de ne pas accepter cette somme, je ne vois pas pourquoi vous ne l’accepteriez pour lui. Ainsi donc, entre nous, comme une affaire est toujours une affaire, voici l’argent. »

Quant à M. Chivery, ce n’est jamais de lui qu’on aurait appris ce qu’il pensait de tout cela, ni ce qu’il en savait. J’ai déjà dit que c’était un homme de peu de mots, et j’ajouterai ici que, grâce à sa profession, il avait contracté l’habitude de tout renfermer sous clef. Il se renfermait lui-même avec tout autant de soin qu’il renfermait les détenus de la Maréchaussée. Il tenait ses lèvres fermées comme il tenait fermée la porte de la prison. Il ne les ouvrait jamais sans motif. Quand il devenait nécessaire de laisser sortir quelque chose, il entr’ouvrait la porte, la laissait ouverte aussi peu de temps que possible et se dépêchait de la refermer. De même que pour s’épargner la peine d’ouvrir la porte de la prison, il faisait attendre un visiteur qui voulait sortir lorsqu’il en voyait approcher un autre, de façon à les mettre tous les deux dehors d’un seul tour de clef ; de même il faisait souvent attendre une remarque, présente à son esprit, s’il pressentait qu’il allait en arriver une autre, afin de les expédier toutes les deux à la fois. Quant à chercher dans l’expression de sa physionomie une clef qui pût servir à deviner sa pensée, la clef de la prison eût fourni un indice tout aussi lisible du caractère individuel et de l’histoire de chacun des détenus qu’elle renfermait.

Que M. Pancks fût tenté d’inviter quelqu’un à dîner à Pentonville, c’était là un fait sans précédent dans son calendrier. Mais néanmoins il invita le jeune John à dîner et l’exposa même à se laisser fasciner par les charmes dangereux (à cause des dommages-intérêts) de Mlle Rugg. Le banquet eut lieu un dimanche et Mlle Rugg apprêta de ses propres mains un gigot farci d’huîtres qu’elle envoya cuire au four chez le boulanger… non pas chez le boulanger réfractaire, mais chez le propriétaire d’un établissement qui faisait concurrence à l’infidèle. On fit aussi provision d’oranges, de pommes et de noix. M. Pancks rapporta le samedi soir une bouteille de rhum destinée à réjouir le cœur de son hôte.

Mais les préparatifs pour la réception du visiteur ne se bornèrent pas à des apprêts matériels. On le reçut avec des marques de condoléance et de sympathie familière. Lorsque le jeune John fit son apparition à une heure et demie, sans la canne à bec d’ivoire, sans le gilet à bouquets d’or, comme un soleil que les nuages désastreux ont dépouillé de ses rayons, M. Pancks le présenta à M. Rugg en lui disant que c’était ce jeune homme dont il lui avait si souvent parlé et qui aimait Mlle Dorrit.

« Je suis heureux, dit M. Rugg, en l’attaquant au défaut de la cuirasse, d’avoir le précieux avantage de faire votre connaissance, monsieur. Vos sentiments vous font honneur. Vous êtes jeune ; puissiez-vous ne pas survivre à vos sentiments ! Pour ma part, monsieur, si je devais survivre à mes sentiments, continua M. Rugg, qui n’était pas avare de paroles et qui avait la réputation d’un beau parleur, si je devais survivre à mes sentiments, j’ajouterais à mon testament un legs de quinze cents francs en faveur de quiconque me délivrerait de la vie. »

Mlle Rugg poussa un soupir.

« Je vous présente ma fille, monsieur, poursuivit M. Rugg. Anastasie, tu dois comprendre les émotions qui agitent l’âme de ce jeune homme. Ma fille aussi a passé par là : elle peut donc sympathiser avec vous. »

Le jeune John, presque accablé par une si touchante réception, remercia l’orateur.

« Ce que je vous envie, monsieur, continua M. Rugg… ; souffrez que je vous débarrasse de votre chapeau ; nous manquons de patères, mais je vais le poser dans un coin où personne ne marchera dessus… ; ce que je vous envie, monsieur, c’est le bonheur de posséder de pareils sentiments. J’appartiens à une profession où ce bonheur nous est parfois interdit. »

Le jeune John répondit, après l’avoir remercié, qu’il voulait seulement faire ce qu’il croyait bien et prouver combien il était dévoué à Mlle Dorrit. Il désirait être désintéressé et il espérait bien l’être. Il voulait faire tout ce qui dépendait de lui pour servir Mlle Dorrit, sans songer le moins du monde à lui-même, et il avait du plaisir à le faire. Il ne pouvait pas grand’chose, mais enfin il était décidé à faire tout ce qu’il pouvait.

« Monsieur, recommença M. Rugg, lui donnant une poignée de main, cela console, rien que de vous voir ; je voudrais pouvoir vous faire citer comme témoin devant un tribunal quelconque, afin d’humaniser un peu les gens de robe ; j’espère que vous n’avez pas laissé votre appétit chez vous et que vous êtes disposé à bien jouer du couteau et de la fourchette ?

— Merci, monsieur, répliqua le jeune John. Je ne mange pas beaucoup depuis quelque temps. »

M. Rugg le prit à part.

« Absolument comme ma fille, monsieur, dit l’avocat, à l’époque où, pour venger ses sentiments outragés et son sexe, elle se porta plaignante dans l’affaire Rugg et Bawkins. Je ne crois trop m’avancer, monsieur Chivery, en disant que je pourrais, si cela en valait la peine, prouver par témoins que la quantité de nourriture solide dont ma fille se contentait alors ne dépassait pas dix onces par semaine.

— Je crois que je vais un peu plus loin que cela, répondit John en hésitant, et comme s’il eût éprouvé une certaine honte à faire cet aveu.

— Mais vous n’avez jamais eu affaire, vous, à un démon caché sous la forme d’une créature humaine, remarqua M. Rugg avec un sourire et un geste significatifs ; remarquez-le bien, monsieur Chivery, un démon sous la forme d’une créature humaine !

— Non, certainement, monsieur, répliqua John, qui ajouta avec beaucoup de simplicité : j’en serais bien fâché.

— Ce sentiment, dit M. Rugg, est bien celui que je devais attendre des principes que je vous connais ; ma fille en serait vivement émue, monsieur, si elle vous entendait. Mais la voici qui apporte le gigot, je suis bien aise qu’elle ne vous ait pas entendu. Monsieur Pancks, pour aujourd’hui, veuillez vous asseoir en face de moi. Ma chère, mets-toi en face de M. Chivery… Pour ce que nous (et Mlle Dorrit) allons recevoir, grâces soient rendues au Seigneur ! »

Sans l’air de grave plaisanterie avec lequel M. Rugg avait prononcé ce bénédicité, on aurait pu croire que Mlle Dorrit devait assister à ce repas. Pancks accueillit cette saillie avec son ronflement habituel, comme il mangea avec sa maladresse ordinaire ; Mlle Rugg, peut-être pour se rattraper, ne ménagea pas le gigot, qui diminua rapidement et dont il ne resta bientôt plus que l’os. Le pudding ne tarda pas non plus à disparaître, et une notable quantité de fromage et de radis fut engloutie de la même façon ; puis vint le dessert.

Alors aussi, et avant qu’on entamât la bouteille de rhum, apparut le carnet de M. Pancks ; alors on procéda aux affaires d’une façon rapide, mais assez bizarre, qui avait tant soit peu l’air d’une conspiration. M. Pancks parcourut son carnet qui commençait à être plein, faisant de petits extraits qu’il écrivait sur des bouts de papier séparés sans quitter la table du festin, M. Rugg le regardant tout le temps avec beaucoup d’attention, et John laissant errer le plus faible de ses yeux dans le brouillard de la rêverie. Lorsque M. Pancks, qui jouait le rôle de chef des conspirateurs, eut complété ses extraits, il les collationna, les corrigea, serra son carnet, tenant ses notes dans sa main comme un joueur tient ses cartes.

« Pour commencer, nous avons un cimetière dans le Bedfordshire, dit Pancks. Qui est-ce qui en veut ?

— Je le prends, monsieur, si personne ne dit mot, » répliqua M. Rugg.

Pancks donna la carte à M. Rugg, puis consulta de nouveau son jeu.

« Maintenant, voici un renseignement à prendre à York, continua Pancks. Qui est-ce qui en veut ?

— York ne me va pas, dit M. Rugg.

— Dans ce cas, peut-être serez-vous assez bon pour vous en charger, John Chivery ? » poursuivit Pancks.

John ayant consenti, Pancks lui donna la carte et consulta encore une fois son jeu. « Et puis nous avons une église à Londres — autant vaut la garder pour moi — et une Bible de famille : je la prends aussi ; cela fait deux pour moi. Deux pour moi, répéta Pancks, ronflant sur ses cartes. Voici un registre à Durham pour vous John, et un vieux marin de Dunstable pour vous, monsieur Rugg. Deux pour moi, n’est-ce pas ? Oui, deux pour moi. Voici encore une pierre tombale, ce qui fait trois pour moi. Et un enfant mort-né, ce qui fait quatre pour moi. Et maintenant, toutes mes cartes sont distribuées pour le moment. »

Lorsqu’il eut disposé de ses cartes, fort tranquillement et sans élever la voix, M. Pancks mit la main dans sa poche de côté et y prit un sac de toile, dont il tira d’une main économe deux petites sommes destinées aux frais de voyage.

« L’argent va vite, dit-il d’un ton inquiet, en poussant une de ces sommes vers M. Rugg et l’autre vers John.

— Tout ce que je puis vous dire, remarqua John, c’est que je regrette vivement de ne pas être assez riche pour payer moi-même mes frais de route et que vous ne jugiez pas à propos de me laisser le temps d’aller et de revenir à pied. Car rien ne me donnerait plus de satisfaction. »

Le désintéressement de ce jeune homme parut si ridicule aux yeux de Mlle Rugg qu’elle fut obligée de se retirer précipitamment et d’aller s’asseoir sur l’escalier jusqu’à ce qu’elle en eût ri à cœur joie. Cependant M. Pancks, après avoir contemplé John avec une nuance de compassion, tortilla lentement et d’un air rêveur le bout de son sac, comme s’il lui tordait le col. La demoiselle, étant rentrée au moment où il le remettait dans sa poche, mêla du grog au rhum pour toute la société, sans s’oublier elle-même, et donna à chacun son verre ; lorsque tout le monde fut servi, M. Rugg se leva et étendit silencieusement son bras armé d’un verre au-dessus de la table, invitant ainsi les autres à faire comme lui et à se livrer simultanément à un trinquement conspiratoire . La cérémonie fut imposante jusqu’à un certain point : elle l’eût même été jusqu’au bout, si Mlle Rugg, en portant son verre à ses lèvres et en jetant les yeux sur John, n’avait pas été prise d’un fou rire, rien que de penser au désintéressement comique de ce jeune niais ; sur quoi elle ne put s’empêcher d’éclabousser le voisinage, en soufflant comme un cachalot dans son verre de grog ; elle en fut elle-même toute confuse et se retira sur le coup.

Tel fut le mémorable dîner donné par Pancks dans son domicile de Pentonville ; telle était son existence active et mystérieuse. Les seuls moments de distraction où il parût oublier ses soucis et se récréer en allant quelque part ou en disant quelque chose sans avoir un but précis, étaient ceux où il semblait s’intéresser à l’étranger boiteux qui était venu s’installer dans la cour du Cœur-Saignant.

L’étranger, nommé Jean-Baptiste Cavaletto, on l’appelait Baptiste dans la cour, était un petit homme si gazouillant, si facile à vivre, si heureux, que l’attrait qu’il avait pour Pancks provenait sans doute de la force du contraste. Solitaire, faible, ne connaissant que fort peu des mots les plus nécessaires de la seule langue dans laquelle il pût s’entretenir avec les gens qui l’entouraient, il se laissait aller au courant de sa fortune avec une gaieté inconnue jusqu’alors dans ces parages. Il avait à peine de quoi boire et manger, il n’avait de vêtements que ceux qu’il portait ou ceux que renfermait le plus petit paquet qu’on ait jamais vu, et cependant on le voyait toujours heureux comme un coq en pâte, lorsqu’il se promenait dans la cour en boitant, appuyé sur sa canne et excitant une sympathie générale par le rire franc et ouvert qui étalait ses dents blanches.

C’était un rude métier pour un étranger, qu’il fût bien portant ou estropié, que de chercher à gagner les bonnes grâces des Cœurs-Saignants. D’abord ils ont une vague conviction que tout étranger cache un couteau quelque part sur lui ; ensuite ils regardent comme un excellent axiome national et constitutionnel celui qui déclare que tout étranger pauvre et estropié doit retourner au plus vite dans son pays. Ils ne songent jamais à demander combien de leurs propres compatriotes leur seraient renvoyés de tous les points du monde, si ce principe était généralement accepté ; ils le regardent comme un principe purement britannique, ne s’appliquant d’ailleurs à aucun autre pays du monde. En troisième lieu, ils ont une vague notion que c’est une sorte de punition que de ne pas être Anglais ; et que s’il arrive une foule de malheurs à l’étranger, c’est parce qu’on y fait certaines choses qui ne se font pas en Angleterre et qu’on n’y fait pas certaines choses qui se font en Angleterre. Il est vrai que les Mollusques et les Des Échasses entretiennent soigneusement cette croyance, proclamant sur tous les tons, officiels ou autres, qu’aucun pays qui refuse de se soumettre à ces deux grandes familles ne saurait espérer la protection divine ; ce qui ne les empêche pas, lorsqu’ils ont fait accroire cela, d’accuser en particulier ce peuple incomparable d’être le plus rempli de préjugés qu’il y ait sous la calotte des cieux.

Telle est donc la position politique des Cœurs-Saignants ; mais ils ont d’autres raisons pour ne pas vouloir d’étrangers dans la cour. Ils prétendent que les étrangers sont toujours très-pauvres ; et bien qu’ils soient eux-mêmes aussi pauvres qu’on puisse le désirer, cela ne diminue en rien la force de l’objection. Ils prétendent que les étrangers sont des lâches qui se laissent sabrer et tuer à coups de baïonnette ; et, bien qu’ils soient assurés que leurs propres crânes ne seraient pas ménagés s’ils témoignaient de la mauvaise humeur contre la police, comme cela se fait au moyen d’un instrument contondant, cela ne compte pas, naturellement. Ils prétendent que les étrangers sont tous immoraux ; et, bien que chez eux ils aient de temps en temps des assises, et par-ci par-là des divorces, cela ne fait rien du tout à l’affaire. Ils prétendent que les étrangers ne savent pas ce que c’est que l’indépendance ; oubliant qu’eux-mêmes ils se laissent conduire aux hustings , comme un troupeau de bétail par lord Décimus Tenace Mollusque, bannière en tête, au son d’un orchestre qui joue l’air national de Rule Britannia . Pour ne pas fatiguer le lecteur, je passe sous silence une foule d’autres dogmes de leur credo politique.

L’étranger boiteux dut lutter de son mieux contre ces obstacles. Heureusement il n’était pas seul contre tous, car Arthur Clennam l’avait recommandé aux Plornish (il habitait au haut de la maison du maçon), mais néanmoins les choses étaient loin d’être en sa faveur. Cependant les Cœurs-Saignants avaient bon cœur, et quand ils virent le petit boiteux traverser gaiement la cour avec un visage qui respirait la bonne humeur, ne faire de mal à personne, ne jamais montrer aucun des couteaux dont ses poches devaient être pleines, ne pas commettre une foule d’immoralités révoltantes, ne manger guère que de la bouillie et jouer le soir avec les enfants de Mme Plornish, on commença à croire que, bien qu’il ne pût jamais se flatter de devenir le compatriote des Cœurs-Saignants, c’était seulement un malheur pour lui dont il serait injuste de le punir. On voulut bien descendre jusqu’à lui, en l’appelant monsieur Baptiste, tout en le traitant comme un enfant, et en riant aux éclats de l’animation de ses gestes et de son anglais enfantin, d’autant plus que Baptiste ne se formalisait pas et riait avec eux. On lui parlait en criant, comme s’il eût été aussi sourd qu’une cruche. Afin de lui enseigner la langue dans toute sa pureté, on composait à son intention des phrases telles que les sauvages en adressaient au capitaine Cook, ou telles que Vendredi en adressait à Robinson Crusoé. Mme Plornish surtout excellait dans cet art difficile, et elle s’y fit une telle réputation par le génie dont elle fit preuve en inventant cette phrase : « Moi espérer jambe à vous bientôt guérir, » qu’on prétendait qu’il ne s’en fallait de rien qu’elle parlât italien. Mme Plornish elle-même y fut prise, et commença à se figurer qu’elle avait en effet des dispositions naturelles pour apprendre cette langue. À mesure que Baptiste se popularisait davantage, une infinité d’ustensiles de ménage furent mis en réquisition, afin de fournir à l’étranger un riche vocabulaire. Dès qu’il paraissait dans la cour, on voyait des dames se précipiter hors de leurs maisons en criant :

« M. Baptiste … théière !

— M. Baptiste … pelle !

— M. Baptiste … tamis !

— M. Baptiste… cafetière ! »

Les professeurs en jupon exhibaient au même instant les objets énoncés, pour donner à leur élève une idée des difficultés écrasantes que présente l’étude de la langue anglo-saxonne.

Le petit Italien en était là de son éducation ; et il habitait la cour depuis trois semaines environ, lorsqu’il fit une impression favorable sur M. Pancks. Le remorqueur étant monté à la mansarde, accompagné de Mme Plornish en qualité d’interprète, avait trouvé son locataire sculptant un morceau de bois à l’aide de quelques outils fort simples et gai comme un pinson, bien qu’il n’eût d’autres meubles qu’un matelas étendu par terre, une table et une chaise.

« Allons, mon vieux, dit M. Pancks ; payons notre loyer ! »

Baptiste avait l’argent tout prêt, enveloppé dans un chiffon de papier, et il le tendit en riant au remorqueur ; puis, avec un geste rapide de sa main droite, montra autant de doigts qu’il y avait de francs et coupa l’air horizontalement pour indiquer cinquante centimes en sus.

« Oh ! dit M. Pancks en contemplant l’Italien d’un air étonné : ah ! c’est comme ça ! Voilà une fameuse pratique. La somme y est. Ma foi ! je ne m’attendais pas à la recevoir. »

Mme Plornish eut alors l’obligeance de s’avancer pour remplir son rôle d’interprète :

« Lui satisfait ! Lui content recevoir argent, expliqua-t-elle à M. Baptiste. »

Le petit Napolitain sourit et fit un signe de tête : son visage rayonnant sembla captiver agréablement l’attention de M. Pancks.

« Comment va sa jambe ? demanda-t-il à Mme Plornish.

— Oh ! beaucoup mieux, monsieur, répondit cette dame. Nous espérons que d’ici à huit jours il n’aura plus besoin de sa canne pour marcher. »

Mme Plornish ne voulut pas laisser échapper une si belle occasion de faire montre de son talent polyglotte : aussi s’empressa-t-elle, avec un orgueil bien excusable, d’expliquer à M. Baptiste les paroles de Pancks en ajoutant :

« Lui espérer jambe à vous bientôt guérir.

— Et avec ça il a l’air si gai, remarqua M. Pancks admirant le petit Italien comme il eût fait d’un automate. Comment gagne-t-il sa vie ?

— Il paraît qu’il a un grand talent pour découper les fleurs que vous lui voyez faire. (Baptiste, examinant le visage de ses visiteurs tandis qu’ils causaient, montra son ouvrage. Mme Plornish interpréta dans son idiome italien, au profit du boiteux, la pensée de M. Pancks :) Lui content. Lui trouver beau.

— Est-ce que ça lui rapporte de quoi vivre ? demanda Pancks.

— Il se contente de fort peu de chose, et d’ailleurs on croit que plus tard il se tirera très-bien d’affaire. M. Clennam lui a fait commander ces fleurs-là, et, en outre, il l’emploie par-ci par-là dans la fabrique ; il invente même de la besogne pour lui, quand il sait que le petit homme en a besoin.

— Et à quoi passe-t-il son temps, quand il ne travaille pas ? demanda M. Pancks.

— Pas à grand’chose pour le quart-d’heure, monsieur ; sans doute parce qu’il a encore un peu de peine à marcher ; mais il va dans la cour et il cause sans trop comprendre ce qu’on lui dit et sans trop se faire comprendre : il joue avec les enfants ; il s’assoit au soleil, il s’assoit n’importe où, comme s’il trouvait partout un fauteuil… et il chante et il rit… ah ! mais il faut l’entendre !

— Il rit ! répéta M. Pancks. Je le crois sans peine. On dirait que chacune de ses dents est toujours en train de rire.

— Mais c’est quand il grimpe au haut des marches de l’autre côté de la cour, dit Mme Plornish, qu’il est drôle à voir, regardant tout autour de lui. Les uns croient qu’il regarde du côté où se trouve son pays, d’autres se figurent qu’il s’attend à voir arriver quelqu’un qu’il ne tient pas à voir, et les autres ne savent que penser. »

M. Baptiste parut deviner vaguement ce que disait Mme Plornish ; ou peut-être avait-il saisi, avec sa rapidité habituelle, le geste presque imperceptible par lequel elle imitait un homme qui regarde à la dérobée. Dans tous les cas, il ferma les yeux et hocha la tête de l’air d’une personne qui a ses raisons pour agir comme il le fait, et il dit en italien que cela ne regardait que lui. Altro !

« Qu’est-ce que cela veut dire, altro ? demanda M. Pancks.

— Hem…. C’est une sorte d’expression qui signifie tout ce qu’on veut, monsieur, répondit Mme Plornish.

— Vraiment ? répliqua Pancks. Dans ce cas, Altro , mon vieux, bonjour. Altro ! »

M. Baptiste avec sa vivacité méridionale répéta le mot plusieurs fois de suite ; M. Pancks avec son flegme britannique le lui renvoya une seule fois. À dater de ce jour Pancks le bohémien s’habitua, en retournant chez lui, fatigué du travail de la journée, à passer par la cour du Cœur-Saignant, à monter tranquillement l’escalier, à entr’ouvrir la porte de M. Baptiste, et, le trouvant chez lui, à lui dire : « Holà, mon vieux, Altro ! » Ce à quoi M. Baptiste répondait avec une foule de signes de tête et de sourires, « Altro, signore, altro, altro, altro ! » Puis à la suite de cette conversation fort laconique, M. Pancks descendait, et continuait son chemin, d’un air satisfait, comme un homme qui vient de se délasser et de se rafraîchir.

CHAPITRE XXVI. Situation d’esprit de… Personne.

Arthur Clennam devait se féliciter d’avoir pris la sage et ferme résolution de ne pas devenir amoureux de Chérie. Autrement, il se serait trouvé dans une situation d’esprit fort embarrassante, obligé de soutenir contre son propre cœur des luttes dont la plus pénible eût peut-être été un combat incessant entre une tendance à ne pas aimer du tout M. Henry Gowan, ou même à le prendre en grippe, et une voix intérieure qui lui disait qu’un pareil sentiment était indigne d’un gentleman. Un cœur généreux n’est pas porté à ressentir ces profondes antipathies et ne les accepte que difficilement, même lorsqu’elles ne naissent d’aucun intérêt personnel ; mais s’il s’aperçoit que la haine commence à s’en mêler et reconnaît, dans les moments de sang-froid, que cette haine a sa source dans un sentiment qui n’est point désintéressé, cette découverte ne peut manquer de lui causer un chagrin profond.

Ainsi donc, sans cette prudente résolution, le souvenir de M. Henry Gowan serait venu assombrir la pensée de Clennam et l’aurait sans cesse occupée, à l’exclusion d’une foule de personnes et de choses qui lui fournissaient des sujets de réflexion plus agréables. Quoi qu’il en soit, Daniel Doyce semblait songer à M. Gowan bien plus que ne le faisait son associé ; c’était presque toujours lui qui commençait à parler du jeune artiste dans les conversations intimes des deux associés. Ces causeries familières étaient devenues très-fréquentes, car ils habitaient le même appartement dans une des vieilles rues tranquilles et peu fashionnables de la Cité, non loin de la Banque et près de London-Wall.

M. Doyce était allé passer la journée à Twickhenham ; Clennam s’était excusé ; M. Doyce venait de rentrer. Il mit la tête à la porte du salon de Clennam pour lui dire bonsoir.

« Entrez, entrez, dit Clennam.

— J’ai vu que vous lisiez, répondit Doyce, et je craignais de vous déranger. »

Sans la notable détermination qu’il avait prise, Clennam n’aurait probablement pas su ce qu’il était en train de lire ; peut-être même aurait-il ignoré qu’il avait, depuis plus d’une heure, les yeux fixés sur un livre, bien que ce livre fût encore ouvert devant lui. Il le referma avec un peu de vivacité.

« Ils vont tous bien ? demanda-t-il .

— Oui, répondit Doyce ; ils vont bien. Ils vont très-bien. »

Daniel avait l’habitude (habitude commune à bien des ouvriers) de porter son mouchoir dans son chapeau. Il ôta son chapeau, en retira son foulard, s’essuya le front et répéta lentement :

« Ils vont tous bien. Mlle Mina surtout m’a paru très-bien portante.

— Y avait-il du monde ?

— Non, pas d’autre étranger que moi.

— Et comment avez-vous passé votre temps, tous les quatre ? poursuivit Arthur plus gaiement.

— Nous étions cinq, vous savez, répliqua son associé. Chose était-là.

— Qui ça, chose ?

— M. Henry Gowan.

— Ah oui… c’est juste ! s’écria Clennam avec une vivacité inaccoutumée. Oui, oui… je l’avais oublié.

— Comme je vous l’ai déjà dit, reprit Daniel Doyce, il est toujours là le dimanche.

— Oui, oui ; je me rappelle maintenant, »

Daniel Doyce continuant à s’essuyer le front, répéta hautement : « Oui. Il était là… Il était là. Et son chien aussi.

— Mlle Meagles semble très-attachée à… au chien, remarqua Clennam.

— Très-attachée, en effet. Plus attachée au chien que je ne le suis à l’autre.

— Vous voulez dire, à monsieur…

— Je veux dire à M. Gowan, tout bonnement, répliqua Daniel Doyce. »

Il y eut dans la conversation un intermède dont Clennam profita pour remonter sa montre.

« Peut-être êtes-vous un peu prompt à juger les gens, dit-il enfin. Nos jugements… je parle en thèse générale…

— Bien entendu.

— Nos jugements sont si sujets à être influencés par une foule de considérations qui, presque à notre insu, sont injustes, que nous devons nous tenir en garde contre trop de précipitation. Par exemple, ce monsieur…

— Gowan, ajouta tranquillement Doyce, à qui semblait dévolue la tâche de prononcer ce nom.

— … Est jeune et joli garçon, plein de gaieté et de vivacité, et il a une grande expérience du monde. Il serait difficile de fonder sur une raison impartiale la répulsion qu’il pourrait inspirer.

— Ce n’est pas difficile pour moi, toujours, Clennam, répliqua son associé. Je vois l’inquiétude qu’il apporte aujourd’hui, et je vois le chagrin qu’il apportera plus tard dans la demeure de mon vieil ami. Je vois que plus il se rapproche de Mlle Mina et que plus il la regarde, plus il creuse des rides profondes au front de mon ami. En un mot, je le vois enveloppant d’un filet la belle et aimante enfant qu’il ne rendra jamais heureuse.

— Nous ne savons pas, dit Clennam, du ton d’un homme qui souffre, nous ne savons pas s’il ne la rendra pas heureuse.

— Nous ne savons pas non plus si la terre durera encore cent ans, mais néanmoins la chose nous paraît assez probable.

— Allons, allons ! reprit Clennam, ayons bon espoir et tâchons au moins de rester justes, si rien ne nous oblige ici de nous montrer généreux. Nous ne dénigrerons pas ce jeune homme parce qu’il a su plaire à la charmante jeune fille dont il ambitionne la main ; nous ne mettrons pas en question le droit naturel qu’a Mlle Mina de donner son cœur à l’homme qu’elle en croit digne.

— C’est possible, mon ami, c’est possible : mais il est tout aussi possible que Mlle Mina soit trop jeune, trop confiante, trop gâtée et ne connaisse pas assez le monde pour être à même de faire un bon choix.

— Ce serait un mal, en tout cas, auquel il ne serait pas en notre pouvoir de remédier. »

Daniel Doyce secoua gravement la tête et répondit : « Je le crains.

— Par conséquent, continua Clennam, il faut nous décider à regarder comme indigne de nous de dire du mal de M. Gowan. Ce serait une méprisable satisfaction que de céder à l’antipathie que nous pourrions éprouver pour lui. Et j’ai résolu, pour ma part, de ne pas en dire de mal.

— Je ne suis pas si sûr de moi, Clennam : aussi je me réserve le droit de ne pas faire son éloge, répliqua l’autre. Mais si je ne suis pas sûr de moi, je suis sûr de vous, mon ami, et j’admire votre droiture et je la respecte. Bonsoir, mon ami et cher associé ! »

En disant cela, il lui donna une poignée de main, comme s’il y eût eu quelque chose de plus sérieux au fond de leur conversation, et il se quittèrent.

Avant cet entretien, les deux associés avaient rendu plusieurs visites à la famille Meagles, et ils avaient remarqué que la moindre allusion à M. Henry Gowan ramenait le nuage qui avait assombri le visage souriant de M. Meagles le matin où Arthur avait par hasard rencontré l’artiste au bord de la rivière. Si Clennam avait laissé pénétrer dans son cœur la passion défendue, cette époque eût peut-être été une rude épreuve pour lui ; mais comme il s’en était bien gardé, il n’en souffrit pas… pas le moins du monde.

De même, s’il eût donné accès dans son cœur à cet hôte exilé, la lutte morale qu’il aurait soutenue en silence pendant ce temps-là aurait eu quelque chose de méritoire. Peut-être aussi y aurait-il eu un certain mérite dans l’effort continuel qu’il aurait fait pour ne pas obtenir des résultats égoïstes par les moyens bas et odieux que son expérience lui avait appris à détester, et pour s’appuyer au contraire sur un principe élevé d’honneur et de générosité. Peut-être n’y aurait-il pas eu moins de mérite non plus dans sa résolution de ne pas même éviter la demeure de M. Meagles, de peur qu’en cherchant, dans son intérêt, à s’épargner une angoisse, il ne causât le plus léger chagrin à la jeune fille, qui serait ainsi devenue la cause d’une absence que M. Meagles pourrait regretter. Peut-être y aurait-il encore eu quelque mérite dans la modeste franchise avec laquelle Arthur se rappelait toujours, par comparaison, l’âge mieux assorti de M. Gowan et ses brillantes qualités d’homme du monde. Peut-être, pour faire tout cela et plus encore avec beaucoup de simplicité et avec une calme et courageuse constance, tandis qu’une angoisse secrète, les chagrins de sa vie passée, le faisaient cruellement souffrir, aurait-il eu besoin d’une certaine force de caractère, qui lui aurait fait honneur. Mais, grâce à la détermination qu’il avait prise, Arthur ne pouvait prétendre à aucun de ces mérites, et une telle situation morale n’était celle de personne… de personne au monde.

M. Gowan se souciait fort peu qu’elle fût celle de personne ou de quelqu’un. Rien ne troublait la sérénité de ses manières, comme si l’idée que Clennam pouvait se permettre de discuter cette importante question était trop incroyable et trop ridicule pour que l’artiste y songeât un seul instant. Il lui témoignait toujours une affabilité et l’accueillait avec une aisance qui aurait suffi (en supposant que l’associé de Daniel Doyce n’eût pas formé sa grande résolution) pour agir désagréablement sur un esprit qui aurait été dans cette situation… la situation de Personne.

« Je regrette beaucoup que vous ne soyez pas venu hier, dit M. Henry Gowan, lors d’une visite qu’il fit à Clennam le lendemain. Nous avons passé là-bas une journée délicieuse.

Traduction par IA · Original