La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

Ils se rendirent cette après-midi même à la cour du Cœur-Saignant, pour commencer leur enquête. Les yeux exercés d’un homme d’affaires ne pouvaient tarder à découvrir certaines petites excentricités dans la façon dont M. Doyce tenait ses comptes, mais elles impliquaient toutes quelque manière ingénieuse de simplifier ou d’abréger un calcul difficile. On voyait aussi qu’il y avait un arriéré de besogne et que Doyce avait en effet besoin de quelqu’un pour l’aider à donner plus de développement à ses affaires ; mais le résultat de chacune de ses entreprises depuis un grand nombre d’années était clairement indiqué et facile à établir. On n’avait rien fait en prévision du présent examen ; tous les comptes se montraient dans leur simplicité, en habit de travail, et dans un ordre brut, qui dénotait une probité de premier jet. L’écriture des nombreux calculs et des nombreuses entrées (c’était celle de Doyce) aurait pu être plus belle, et peut-être aurait-on pu désirer un peu plus de précision dans la forme ; mais tout était aussi clair que possible et allait droit au but. Arthur pensa que bien des travaux beaucoup mieux élaborés pour faire de l’effet (tels par exemple que les registres du ministère des Circonlocutions) étaient bien moins utiles, attendu qu’on s’appliquait avant tout à les rendre inintelligibles.

Au bout de trois ou quatre jours d’un examen assidu, Clennam possédait tous les renseignements essentiels. M. Meagles se trouvait toujours à portée, prêt à éclairer les endroits obscurs au moyen de la brillante petite lampe de sûreté qui faisait pendant à ses balances et à sa pelle. Ils convinrent entre eux de la somme qu’il serait juste d’offrir pour obtenir une part égale dans les affaires, puis M. Meagles décacheta un papier où Daniel Doyce avait fixé le chiffre auquel il l’évaluait lui-même ; ce chiffre était plutôt un peu moins élevé que celui de M. Meagles. De façon que lorsque Daniel revint, il trouva l’affaire pour ainsi dire conclue.

« Et je puis maintenant vous avouer, monsieur Clennam, dit-il avec une cordiale poignée de main, que j’aurais pu chercher un associé bien loin et bien longtemps sans en trouver un qui me convînt mieux.

— Et je puis en dire autant, répondit Clennam.

— Et je puis vous dire à tous les deux, ajouta M. Meagles, que les deux font la paire. Vous, Clennam, imposez-lui pour frein votre bon sens, et vous, Daniel, occupez-vous de la fonderie avec votre…

— Défaut de bon sens ? suggéra Daniel avec son calme sourire.

— Appelez-le comme cela, si vous voulez… mais enfin, de cette façon, chacun de vous sera la main droite de l’autre. Et sur ce, voici ma main droite que je vous tends à tous les deux en ma qualité d’homme pratique. »

L’association fut consommée en moins d’un mois. Elle ne laissait à Arthur comme fortune personnelle qu’une somme d’environ deux ou trois cents livres sterling ; mais elle lui ouvrait une carrière active et pleine d’avenir. Les trois amis dînèrent ensemble pour fêter cet heureux événement ; les ouvriers de la fabrique, avec leurs femmes et leurs enfants, eurent congé et furent du dîner ; la cour du Cœur-Saignant elle-même eut à dîner ce jour là et fut rassasiée de viande. Deux mois s’étaient à peine écoulés que déjà la cour du Cœur-Saignant était redevenue si familière avec les repas insuffisants, qu’on y avait oublié ce festin exceptionnel comme une tradition des temps jadis ; il n’y avait déjà plus rien de nouveau dans l’association que l’inscription peinte sur les montants de la porte, DOYCE ET CLENNAM ; enfin il semblait à Clennam lui-même qu’il y avait des années qu’il avait un intérêt dans la maison.

Le petit bureau réservé pour son propre usage était un vitrage situé au bout d’un long atelier peu élevé, rempli de bancs, d’étaux, d’outils, de courroies et de roues, que la machine à vapeur faisait mouvoir et tourner d’un air si furieux, qu’on eût dit qu’atteintes de la monomanie du suicide elles se donnaient pour mission de réduire toutes les affaires de la maison en poussière et de mettre la fabrique elle-même en capilotade. De grandes trappes pratiquées dans le plancher et dans le plafond pour faire communiquer l’atelier d’en haut avec celui d’en bas formaient, dans cette perspective, une sorte de puits lumineux qui rappelait à Arthur un vieux livre d’images de son enfance, où des rayons semblables étaient témoins du meurtre d’Abel. Les bruits de la fabrique étaient suffisamment éloignés et séparés du bureau de Clennam pour n’y arriver que comme un bourdonnement incessant mêlé de cliquetis et de coups périodiques. Les visages et les vêtements des travailleurs étaient noircis par la limaille de fer ou d’acier qui dansait sur chaque banc et sortait de chaque crevasse entre les planches. On arrivait dans l’atelier par un escalier en bois qui communiquait avec la cour extérieure, et servait de hangar à la grande meule sur laquelle on repassait les outils. Aux yeux de Clennam, toute la fabrique avait un air à la fois fantastique et pratique qui fut pour lui un changement agréable ; et, chaque fois qu’il levait les yeux de la première tâche qu’il s’était imposée (celle de mettre en ordre une masse de documents commerciaux), il regardait cet ensemble d’activité avec un sentiment de plaisir tout nouveau pour lui.

Un jour qu’il levait ainsi les yeux, il fut tout étonné de voir un chapeau de femme gravir péniblement les marches de l’escalier de bois ou, pour mieux dire, de l’échelle en question. Cette apparition inattendue fut suivie d’un autre chapeau féminin. Il reconnut alors que la première de ces deux coiffures se trouvait sur la tête de la tante de M. Finching et l’autre sur la tête de Flora, qui semblait avoir eu assez de peine à faire gravir à son héritage un si rude escalier.

Quoiqu’il ne fût pas précisément ravi à la vue de ces visiteurs, Clennam s’empressa d’ouvrir la porte de son bureau et de dégager les deux femmes des embarras de l’atelier : sauvetage d’autant plus nécessaire que la tante de M. Finching avait déjà trébuché sur je ne sais quel obstacle et menaçait l’invention de la vapeur avec un cabas rocailleux qu’elle tenait à la main.

« Bonté divine ! Arthur… je devrais dire M. Clennam, c’est bien plus convenable… quelle ascension pour monter jusqu’ici ! et comment parviendrons-nous jamais à redescendre sans un de ces appareils à l’usage des pompiers dans les incendies ? Et la tante de M. Finching qui a glissé entre les marches et s’est meurtrie partout ! Et dire que vous voilà dans les machines et la fonderie sans jamais avoir daigné nous en prévenir ! »

Ainsi parla Flora tout essoufflée, pendant que la tante de M. Finching frottait ses estimables chevilles avec le bout de son parapluie en lançant dans le vide des regards vindicatifs.

« C’est bien mal de votre part de n’être jamais venu nous revoir depuis votre visite de retour, bien que nous ne pussions pas naturellement nous attendre à ce que notre maison eût encore quelque attrait pour vous et qu’il soit bien évident que vous passez votre temps plus agréablement ailleurs… À propos est-elle brune ou blonde ? a-t-elle des yeux bleus ou noirs ? je ne serais pas fâchée de le savoir. Dans tous les cas, je suis bien sûre d’avance qu’elle doit former avec moi un contraste frappant sous tous les rapports, car je ne suis bonne qu’à faire une déception ; je le sais parfaitement bien, et vous avez sans doute mille fois raison de lui être dévoué de cœur… mais qu’est-ce que je dis ? Arthur, n’y faites pas attention : je ne sais pas moi-même ce que je veux dire, ma parole d’honneur ! »

Clennam avança des chaises pour les deux dames : Flora se laissa tomber sur la sienne, en décochant contre Arthur une de ses œillades d’autrefois.

« Et penser que vous voilà devenu Doyce et Clennam ! continua l’intarissable Flora ; qui donc peut être ce Doyce ? un homme charmant sans doute ? peut-être marié ? ou peut-être a-t-il une fille ? franchement n’en a-t-il pas une ? Alors l’association se comprend, on devine tout ; au reste je ne vous demande pas de confidence : je sais bien que je n’ai plus aucun droit de vous adresser ces questions, il y a si longtemps que la chaîne d’or, jadis forgée pour nous, est rompue ! et cela devait être. »

Flora posa tendrement la main sur celle d’Arthur et tira de son vieux carquois encore une des œillades de sa jeunesse.

« Cher Arthur… ce que c’est que la force de l’habitude ! M. Clennam serait, de toutes manières, plus délicat et mieux adapté aux circonstances actuelles… je dois vous prier d’excuser la liberté que j’ai prise de venir vous déranger, mais j’ai pensé qu’un passé à jamais flétri pour ne plus refleurir m’autorisait à me présenter ici avec la tante de M. Finching pour vous offrir mes félicitations et mes vœux. Cela vaut beaucoup mieux que la Chine, assurément : c’est beaucoup plus près, sans compter que cela vous met dans une position beaucoup plus élevée !

— Je suis très heureux de vous voir, dit Clennam, et je vous remercie bien sincèrement, Flora, de votre bon souvenir.

— Je ne puis toujours pas vous en dire autant, répondit Flora, car j’aurais pu être morte et enterrée vingt bonnes fois, à de longs intervalles, avant que vous eussiez réellement songé à moi ou à rien de pareil ; eh bien, malgré ça, je viens vous présenter une dernière remarque, vous donner une dernière explication.

— Ma chère madame Finching…, fit d’un ton de remontrance Arthur effrayé.

— Oh ! pas ce nom désagréable, dites Flora !

— Flora, est-ce bien la peine de rentrer dans de nouvelles explications ? Je vous assure que c’est tout à fait inutile. Celles que vous m’avez données m’ont satisfait, entièrement satisfait. »

La tante de M. Finching causa alors une diversion en faisant cette terrible et inexorable observation :

« Il y a des bornes milliaires tout le long de la route de Douvres ! »

La tante de M. Finching mit tant de haine pour le genre humain en général dans la vivacité avec laquelle elle lança ce projectile, que Clennam ne savait pas trop comment s’en défendre, d’autant plus qu’il avait tout d’abord été fort troublé par la visite dont l’honorait cette vénérable dame, qui ne cachait pas l’exécration que lui inspirait son hôte. Il ne put s’empêcher de la regarder d’un air déconcerté, tandis qu’elle respirait l’amertume et le mépris, regardant devant elle à une distance de plusieurs milles. Cependant Flora accueillit la réminiscence géographique de la tante de M. Finching, comme si cette dame eût fait une observation pleine de charme et d’à-propos, remarquant d’un ton approbateur que la tante de M. Finching était une femme très énergique. Encouragée par cet éloge ou poussée par sa vive indignation, cette illustre dame ajouta alors : « Qu’il vienne s’y frotter, s’il l’ose ! » Et, par un mouvement saccadé de son ridicule rocailleux (cet ornement était d’une certaine ampleur et d’une apparence fossile), elle indiqua que Clennam était l’infortuné personnage auquel s’adressait ce défi.

« Je vous disais donc, reprit Flora, que je désire vous présenter une dernière remarque, vous donner une dernière explication. La tante de M. Finching et moi nous ne serions pas venues vous déranger durant vos heures de bureau, M. Finching ayant lui-même été dans les affaires ; car, bien qu’il fût dans le commerce des vins, les affaires n’en sont pas moins des affaires, quelque nom qu’on leur donne, et les habitudes des hommes affairés sont toujours les mêmes, témoin M. Finching, dont les pantoufles se trouvaient toujours sur le paillasson à six heures moins dix de l’après-midi, et les bottes auprès du feu à huit heures moins dix du matin, à la minute, par tous les temps, jour ou non. Nous ne vous aurions donc pas dérangé sans un motif dont l’intention me fait espérer qu’il ne peut manquer d’être bien accueilli, Arthur… M. Clennam serait beaucoup plus convenable, il est même probable que je devrais dire Doyce et Clennam.

— Ne vous excusez pas, je vous en prie, supplia Clennam, vous êtes toujours la bienvenue.

— C’est très poli à vous de me dire cela, Arthur… je ne peux pas me rappeler M. Clennam avant que l’autre nom me soit échappé ; ce que c’est que la force de l’habitude, quand elle remonte à des jours à jamais envolés ; cela est si vrai que, bien souvent, au milieu de la nuit silencieuse, avant que le sommeil ait enveloppé les gens, la mémoire fidèle réveille dans leur esprit la joie des jours passés … oui, c’est très poli de votre part, mais plus poli que sincère, je le crains, car d’aller vous mettre dans les machines et la fonderie sans seulement envoyer une ligne ou une carte à papa… je ne parle pas de moi, quoiqu’il y ait eu un temps où… mais ce temps-là n’est plus, et la triste réalité a… miséricorde ! voilà que je recommence, ne faites pas attention… mais enfin cela a bien l’air d’un oubli de votre part, vous l’avouerez. »

Les virgules mêmes de Flora paraissaient avoir pris la fuite à cette occasion, pour l’éviter plus vite ; car son style oratoire était encore plus décousu et plus rapide que lors de la précédente entrevue.

« Et pourtant, continua-t-elle avec volubilité, on ne devait pas s’attendre à autre chose, et pourquoi s’attendrait-on à autre chose, pourquoi en serait-il autrement ? Je sais bien que pour moi je suis loin de vous blâmer, loin de blâmer qui que ce soit, lorsque votre maman et mon papa nous ont tant tourmentés et ont brisé la corde… je veux dire le lien doré ; mais vous savez aussi bien que moi ce que je veux dire, et si vous ne le savez pas, vous ne perdez pas grand’chose, et j’oserais même ajouter que cela vous est bien égal… lorsqu’ils ont brisé le lien doré qui nous unissait et nous ont jetés dans des accès de fièvres convulsives, sur le canapé, presque étouffés… du moins en ce qui me concerne, tout fut changé, et lorsque j’ai accepté la main de M. F… je sais bien que je l’ai fait les yeux ouverts, mais il était si tourmenté et si triste, qu’il a fait dans son égarement des allusions à la Tamise et à une huile de quelque chose qu’il irait prendre chez le pharmacien : j’ai donc fait pour le mieux…

— Ma bonne Flora, nous sommes déjà convenus de cela. Vous avez très bien fait.

— Il est parfaitement clair que vous en êtes convaincu, répliqua Flora, car vous prenez la chose si froidement, que si je n’avais pas su que vous étiez allé en Chine, j’aurais cru que vous reveniez plutôt des régions polaires ; cher monsieur Clennam, vous avez raison après tout, je ne puis vous blâmer, mais, pour en revenir à Doyce et Clennam, comme les propriétés de papa se trouvent par ici, nous avons tout appris par Pancks, car sans lui nous n’en aurions jamais su un mot, j’en suis persuadée.

— Non, non, ne dites pas cela.

— Ce serait une faiblesse de ne pas le dire, Arthur… Doyce et Clennam (j’aime mieux ça : cela coule plus facilement et froisse moins mes sentiments que M. Clennam tout court) : lorsque je le sais et que vous le savez aussi sans pouvoir le nier.

— Mais je le nie, Flora ; je n’aurais pas tardé à vous faire une visite amicale.

— Ah ! dit Flora hochant la tête, comptons là-dessus ! Et puis encore une œillade. Cependant, lorsque Pancks nous l’a annoncé, je me suis décidée à venir vous voir avec la tante de M. F… parce que quand papa… c’était bien avant cela… a prononcé son nom et m’a dit que vous vous intéressiez à elle, je lui ai dit tout de suite : Bonté divine ! et pourquoi ne pas la faire venir chez nous lorsqu’il y a de l’ouvrage à faire au lieu de le donner au dehors ?

— Elle ? observa Clennam, qui n’y comprenait plus rien du tout, entendez-vous par là la tante de monsi…

— Oh ! par exemple ! Arthur… Doyce et Clennam s’accorde décidément mieux avec mes vieux souvenirs que Clennam tout court… qui donc a jamais songé à donner de l’ouvrage à la tante de M. Finching et à la prendre en journée ?

— La prendre en journée ! Il s’agit donc de la petite Dorrit ?

— Certainement, répondit Flora, et de tous les noms étranges que j’ai jamais entendus, celui-là est bien le plus étrange : il me rappelle la campagne, une chaumière retirée, un tourniquet sur la route, le nom d’un poney favori ou d’un jeune chien ou d’un oiseau ou de quelque chose de chez le grainetier, qu’on met dans une plate-bande ou dans un pot et qui sort de terre tout panaché.

— Alors, Flora, dit Arthur prenant tout à coup un intérêt très vif à la conversation, M. Casby a donc été assez bon pour vous parler de la petite Dorrit ? Qu’est-ce qu’il vous en a dit ?

— Oh ! vous savez comme est papa, répondit Flora, et combien il est agaçant quand il se tient en toute majesté au coin du feu, à tourner les pouces l’un autour de l’autre, au point de vous donner le vertige, si on le regarde trop longtemps, il m’a dit en causant de vous… je ne sais pas qui a commencé à parler de vous, Arthur (Doyce et Clennam), mais je suis sûre que ce n’est pas moi, ou du moins je l’espère, et vraiment il faut que vous m’excusiez de ne pas vous en avouer davantage…

— Sans doute, dit Arthur, de tout mon cœur.

— Vous êtes bien prompt à m’excuser, dit Flora avec une petite moue, supprimant tout à coup un air de timidité modeste : ce que je puis toujours vous avouer, c’est que papa m’a dit que vous lui aviez parlé de la petite avec beaucoup d’intérêt et que je lui ai répondu ce que je viens de vous dire, et voilà tout.

— Voilà tout ? répéta Arthur un peu désappointé.

— Excepté que lorsque Pancks nous a raconté que vous vous étiez embarqué dans la ferraille et nous l’a bien certifié, car nous ne voulions pas le croire, j’ai dit à la tante de M. Finching que nous viendrions vous demander s’il serait agréable à tout le monde que la petite fût employée chez nous quand on aura besoin d’elle, car je sais qu’elle va souvent chez votre maman et je sais aussi que votre maman est très irritable, Arthur (Doyce et Clennam), sans cela je n’aurais jamais épousé M. Finching, et peut-être à cette heure je serais… Mais voilà que je recommence encore à dire des folies…

— C’est très obligeant de votre part, Flora, d’avoir pensé à me rendre ce petit service. »

La pauvre Flora répondit avec une sincérité toute naturelle, qui lui allait mieux que ses plus jeunes œillades, qu’elle était heureuse de voir qu’elle lui eût fait plaisir. Elle le dit avec tant de cœur, que Clennam aurait donné beaucoup pour retrouver la Flora d’autrefois, si elle pouvait se résoudre à dépouiller son masque de sirène.

« Je crois, Flora, dit-il, que l’occupation que vous pourrez donner à la petite Dorrit et la bienveillance que vous pourrez lui témoigner…

— Oui, et vous pouvez compter que je lui en témoignerai, interrompit vivement Flora.

— J’en suis sûr… lui seront très utiles et très nécessaires ; je ne me crois pas le droit de vous dire ce que je sais sur son compte, car on me l’a confié dans des circonstances qui m’obligent à garder le silence. Mais je prends à ce frêle petit être un intérêt, et j’ai pour elle un respect que je ne saurais exprimer. Sa vie a été une vie d’épreuves, de dévouement, de bonté simple et tranquille, plus que vous ne sauriez vous l’imaginer. Je ne puis songer à elle, encore moins parler d’elle sans me sentir ému. Que ce sentiment vous fasse deviner ce que je voudrais pouvoir vous dire et recommande cette jeune fille à votre amitié avec mes remerciements. »

Il tendit tout franchement encore la main à la pauvre Flora ; mais cette fois encore la pauvre Flora ne sut pas l’accepter tout franchement comme elle était offerte ; elle trouva sans doute que cette main donnée à cœur ouvert était trop peu de chose, et voulut, comme autrefois, l’assaisonner d’un peu d’intrigue et de mystère. À son grand ravissement et à la grande consternation de Clennam, elle la couvrit d’un coin de son châle avant de la prendre ; puis, levant les yeux vers l’entrée du bureau et apercevant deux personnes qui s’approchaient, elle cria, enchantée de cet incident romanesque : « Papa ! chut, Arthur, au nom du ciel ! » et regagna son siège d’un pas chancelant, imitant à merveille la démarche d’une vestale en flagrant délit, qui va se trouver mal.

Cependant le Patriarche voguait d’un air paterne, à la suite de Pancks, vers le bureau de Clennam ; Pancks lui ouvrit la porte, le remorqua jusqu’au milieu de la chambre, puis se mit à l’ancre dans un coin.

« J’ai appris de Flora, dit le Patriarche avec son sourire bénévole, qu’elle comptait vous faire une visite, et, comme je sortais, j’ai songé à venir aussi, à venir aussi. »

L’air de sagesse patriarcale qu’il donna à cette déclaration (qui n’avait rien de bien profond en elle-même), au moyen de ses yeux bleus, de sa tête brillante et de ses longs cheveux blancs, était bien fait pour produire une vive impression. Elle paraissait digne de figurer parmi les plus nobles sentiments énoncés par les meilleurs d’entre les hommes. De même, lorsqu’il dit à Clennam, en acceptant le fauteuil qu’on lui offrait : « Et vous voilà de nouveau dans les affaires, monsieur Clennam ? Je vous souhaite bien du succès, monsieur, bien du succès ! » On aurait dit qu’il venait de faire des prodiges de bienveillance.

« Mme Finching vient de me dire, monsieur, dit Arthur, après avoir présenté ses devoirs (la veuve de M. Finching protesta par un geste contre l’emploi de ce nom respectable), qu’elle compte employer de temps en temps la jeune couturière que vous avez recommandée à ma mère, et je viens de l’en remercier. »

Le Patriarche tournant vers Pancks sa tête hébétée, le remorqueur serra le carnet qu’il était en train de consulter, pour venir au secours du navire embourbé.

« Vous ne l’avez pas recommandée, vous savez, dit Pancks ; vous ne le pouvez pas, vous ne la connaissez ni d’Ève ni d’Adam ; on vous a dit le nom de cette couturière et vous l’avez fait circuler ; voilà tout ce que vous avez fait.

— Eh bien ! remarqua Clennam, comme elle est digne de toutes les recommandations, cela revient au même.

— Vous êtes heureux qu’elle se conduise bien, dit Pancks, continuant à parler au Patriarche, mais on n’aurait rien à vous reprocher si elle se conduisait mal. Vous n’aviez pas à vous faire honneur de sa bonne conduite, mais on n’aurait pas eu à vous blâmer si elle en avait tenu une mauvaise. Vous n’avez pas répondu d’elle ; vous ne la connaissiez pas du tout.

— De sorte que la famille de cette jeune fille vous est tout à fait inconnue ? dit Clennam, lançant cette question au hasard.

— Sa famille ? répliqua l’interprète Pancks. Comment connaîtriez-vous sa famille ? Vous n’en avez jamais entendu parler. Vous ne pouvez pas connaître des gens dont vous n’avez jamais entendu parler ? c’est évident ! »

Pendant tout ce dialogue, le Patriarche assis souriait d’un air serein, faisant un signe de tête affirmatif ou négatif, mais toujours bénévole, selon que Pancks disait oui ou non.

« Quant à donner des renseignements sur les gens, continua le remorqueur, vous savez ce qu’en vaut l’aune et vous vous dites : C’est une farce que les renseignements ! Voyez vos locataires de la cour du Cœur-Saignant ; ils sont tous prêts à donner de bons renseignements les uns sur les autres, si vous vouliez les écouter. Mais à quoi bon ? Il n’y a pas plus d’avantage à se voir flouer par deux personnes que par une ; c’est bien assez d’une. Un individu insolvable vous présente pour caution un autre individu insolvable. C’est absolument comme si un invalide avec deux jambes de bois venait vous présenter un autre invalide avec deux jambes de bois pour vous garantir que les jambes de son camarade sont des jambes naturelles. Ni l’un ni l’autre n’en devient plus ingambe pour cela. Et quatre jambes de bois sont plus embarrassantes que deux, quand vous en auriez trop d’une seule. »

Le remorqueur s’arrêta en pouffant, comme s’il laissait échapper un peu de vapeur.

Le silence momentané qui s’ensuivit fut interrompu par la tante de M. Finching, qui s’était tenue toute roide sur sa chaise, dans un état voisin de la catalepsie, depuis sa dernière remarque. À la suite d’un violent tressaillement, bien fait pour produire un effet très vif sur les nerfs d’un étranger, elle éjacula avec une animosité incroyable la déclaration suivante :

« Vous ne sauriez fabriquer une tête à cervelle avec une boule de cuivre creux. Vous n’auriez pas pu le faire lorsque votre oncle Georges était vivant ; comment voudriez-vous le faire maintenant qu’il est mort ? »

M. Pancks répondit immédiatement avec son calme habituel :

« En vérité, madame ? Vous m’étonnez ! »

Mais, nonobstant ce trait de présence d’esprit, le discours de la tante de M. Finching eut pour résultat d’attrister la société : d’abord parce qu’il était évident que c’était à la tête inoffensive de Clennam que cette dame s’en prenait, et ensuite parce que personne ne pouvait deviner quel était cet oncle Georges dont il s’agissait, ni quel était le revenant qu’elle évoquait sous ce nom mystérieux.

Flora remarqua donc, d’un ton qui annonçait qu’elle était fière de son héritage, que la tante de M. Finching semblait très animée aujourd’hui et qu’ils feraient bien de partir ; mais la tante de M. Finching était si mal montée qu’elle prit cette proposition en fort mauvaise part, à la grande surprise de Flora, et déclara qu’elle ne partirait pas, ajoutant à cela diverses expressions injurieuses :

« S’il (ce pronom démonstratif désignait trop clairement Arthur) veut se débarrasser de moi, qu’il me flanque par la croisée ! Je voudrais bien l’y voir ! Qu’il y vienne ! »

Dans cette position critique, M. Pancks, toujours à la hauteur des circonstances quand il s’agissait de surmonter les difficultés qui pouvaient survenir dans les eaux du Patriarche, mit son chapeau, ouvrit tout doucement la porte du bureau, et sortit pour y rentrer sans bruit un moment après, imprégné d’une fraîcheur artificielle qui pouvait faire croire qu’il venait de passer plusieurs semaines à la campagne.

« Eh ! mais, madame, quelle agréable surprise ! s’écria Pancks. Est-ce bien vous que je retrouve ici ? Comment vous portez-vous, madame ? Vous êtes belle comme un astre aujourd’hui ! Je suis ravi de vous voir. Veuillez me donner le bras, madame, nous allons faire une petite promenade ensemble, si vous voulez me permettre de vous servir de cavalier. »

Et sur ce, Pancks reconduisait la tante de M. Finching jusqu’au bas de l’escalier avec beaucoup de galanterie et de succès. Le patriarcal M. Casby se leva alors, ayant l’air d’avoir fait tout cela lui-même, et suivit avec une expression de bonté ineffable, laissant derrière lui sa fille, qui, au moment de s’éloigner à son tour, avait encore saisi cette occasion pour glisser à l’oreille de son ex-soupirant, d’une voix mystérieuse, qu’ils avaient bu jusqu’à la lie la coupe de la vie, et pour insinuer vaguement que c’était feu M. Finching qui se trouvait au fond de cette coupe amère.

Resté seul, Arthur Clennam sentit se réveiller en lui ses premières inquiétudes relativement à sa mère et à la petite Dorrit, et repassa dans son esprit ses anciens doutes et ses anciens soupçons. Tandis qu’il y rêvait nonchalamment, tout en s’occupant de ses comptes, une ombre qui se projeta sur ses papiers lui fit lever la tête pour en chercher la cause. La cause était M. Pancks. Le chapeau rejeté sur les oreilles comme si ses cheveux roidis se fussent redressés ainsi que des ressorts pour repousser leur coiffure, avec des points d’interrogation dans ses petits yeux de jais, les doigts de la main droite dans sa bouche afin de se mordre les ongles, et les doigts de la main gauche tenus en réserve dans une des poches pour une autre occasion, M. Pancks projetait son ombre sur les registres et les papiers à travers les vitres du bureau.

M. Pancks demanda avec un petit geste de sa tête noire, s’il pouvait rentrer. Clennam répondit par un signe de tête affirmatif. M. Pancks arriva en soufflant, fit voile vers le pupitre de Clennam, y amarra ses coudes et commença la conversation par un reniflement et un ronflement.

« La tante de M. Finching est plus calme, j’espère ? demanda Clennam.

— Oui, oui, monsieur.

— J’ai le malheur d’avoir excité dans l’esprit de cette dame une animosité extrême. Savez-vous pourquoi ?

— Le sait-elle elle-même ?

— Je présume que non.

— Je le présume aussi. »

Pancks prit son carnet, l’ouvrit, le referma, le laissa tomber dans son chapeau posé à côté de lui sur le bureau et contempla le fond du chapeau : tout cela d’un air très réfléchi.

« M. Clennam, dit-il enfin, j’ai besoin de renseignements.

— Au sujet de la fonderie ?

— Non, répondit Pancks.

— Alors sur quoi, M. Pancks ? Est-ce bien à moi que vous voulez demander ces renseignements ?

— Oui, monsieur, oui, c’est bien à vous que je veux les demander, dit Pancks, si toutefois je puis vous décider à me les donner, A, B, C, D, DA, DE, DI, DO. Ordre alphabétique, Dorrit. Voilà le nom, monsieur. »

M. Pancks se livra de nouveau à ce reniflement spécial qui n’appartenait qu’à lui, et continua à se repaître des ongles de sa main droite, Arthur le regarda d’un air scrutateur et Pancks lui répondit par un regard pareil.

« Je ne vous comprends pas, M. Pancks.

— C’est à propos de ce nom que je voudrais des renseignements.

— Et quels renseignements demandez-vous ?

— Tous ceux que vous pouvez et voudrez me donner. »

Le remorqueur ne laissa pas échapper ce sommaire assez complet de ce qu’il tenait à savoir sans quelques ronflements pénibles.

« Voilà, par exemple, une singulière visite, M. Pancks. Il me semble assez extraordinaire que vous veniez vous adresser à moi pour cela.

— Il est possible que ce soit extraordinaire, répliqua Pancks. Mais cela n’empêche pas que ce peut être une affaire. Bref, c’est une affaire. Je suis un homme d’affaires. Qu’ai-je à faire dans ce monde si ce n’est de m’occuper d’affaires ? Rien. »

Clennam examina la physionomie de son interlocuteur, se demandant encore une fois si ce personnage sec et dur parlait sérieusement. La figure qu’il avait sous les yeux était aussi sale et aussi mal rasée que jamais, aussi inquiète et aussi éveillée que jamais, et Arthur n’y découvrit rien qui trahît la raillerie secrète qu’il avait cru entendre percer dans la voix de Pancks.

« D’abord, continua Pancks, pour qu’il n’y ait point de méprise sur cette affaire, je vous dirai que mon propriétaire n’y est pour rien.

— Est-ce M. Casby que vous désignez ainsi ? »

Pancks fit un signe de tête affirmatif et reprit :

« Mon propriétaire n’y est pour rien. Je n’empêche pas les suppositions, vous pouvez supposez, si vous le voulez, que chez mon propriétaire j’ai entendu prononcer un nom… le nom d’une jeune personne à laquelle M. Clennam désire rendre service. Supposez que ce nom ait été donné à mon propriétaire par Plornish. Supposez que je sois allé chez Plornish. Supposez que j’aie demandé des renseignements à Plornish en lui disant qu’il s’agit d’une affaire. Supposez que Plornish, bien qu’il doive un arriéré de six semaines de loyer à mon propriétaire, me refuse ces renseignements. Supposez que Mme Plornish refuse également. Supposez que tous les deux me renvoient à M. Clennam. Supposez que tout cela soit arrivé.

— Eh bien ?

— Eh bien, répondit Pancks, supposez que je vienne trouver M. Clennam. Supposez que je sois devant lui. »

Là-dessus, avec ses cheveux redressés sur toute la surface de sa tête comme des dents de fourche, et sa respiration rapide et bruyante, Pancks l’Affairé recula d’un pas, et en style de littérature maritime, vira de bord vent arrière, pour mieux mettre en relief toute la sale surface de sa coque, puis redonna de l’avant et dirigea ses yeux perçants alternativement du fond du chapeau où se trouvait le carnet, au visage de M. Clennam.

« Monsieur Pancks, sans vouloir pénétrer le fond du mystère, je serai aussi franc que possible. Permettez-moi de vous adresser deux questions. Premièrement….

— Bon ! interrompit Pancks, élevant son sale index à l’ongle rongé. Je devine ! Quel est votre motif hein ?

— Justement.

— Mon motif est bon, ne concerne en rien mon propriétaire, il ne peut pas s’expliquer pour le moment ; il paraîtrait ridicule en ce moment, mais il est bon, et implique le désir de rendre service à la jeune personne du nom de Dorrit, répondit Pancks, l’index toujours levé en signe d’avertissement. Vous ferez aussi bien d’admettre tout de suite que le motif est bon.

— En second et dernier lieu, que voulez-vous savoir ? »

M. Pancks, qui avait repêché son carnet dans son chapeau avant que Clennam lui eût adressé cette question, le mit dans sa poche de côté, boutonna soigneusement son habit, regardant son interlocuteur bien en face tout le temps, et répondit avec un ronflement et un reniflement :

« Je veux tous les renseignements supplémentaires qu’il est possible d’obtenir.

Clennam ne put réprimer un sourire, tandis que le petit remorqueur haletant, si utile au lourd navire patriarcal, attendait et cherchait une occasion pour tomber sur son ennemi et lui dérober tous les renseignements dont il avait besoin, avant que celui-ci songeât à résister à cette attaque imprévue : il remarqua en même temps dans l’empressement de Pancks une certaine nuance qui éveilla dans son esprit une foule d’hypothèses étonnées. Après avoir réfléchi un peu, il résolut de donner au remorqueur du Patriarche les principaux renseignements qu’il se croyait le droit de lui communiquer, sachant fort bien que M. Pancks, s’il ne les obtenait pas de lui, s’arrangerait pour se les procurer ailleurs.

Après avoir prié M. Pancks de ne pas oublier premièrement la déclaration volontaire par laquelle il avait débuté que son propriétaire n’était pour rien là dedans ; secondement que sa curiosité était dirigée par de bonnes intentions (double déclaration que ce petit charbonnier de Pancks s’empressa de confirmer chaleureusement), Clennam lui dit franchement qu’il ne savait rien de la généalogie des Dorrit ni des endroits qu’ils avaient pu habiter autrefois et que tout ce qu’il pouvait lui apprendre, c’est que la famille ne se composait plus que de cinq membres, c’est-à-dire deux frères, dont l’un était célibataire et l’autre veuf avec trois enfants. Il indiqua aussi correctement qu’il put à M. Pancks l’âge de chaque membre de cette famille ; et enfin il lui expliqua la position du père de la Maréchaussée ainsi que l’époque de son incarcération et les circonstances qui l’avaient causée. M. Pancks, ronflant et reniflant d’une façon de plus en plus terrible à mesure qu’il s’intéressait davantage à ces détails, écouta ce récit avec beaucoup d’attention, prêtant une oreille ravie aux endroits les plus navrants. Il sembla surtout charmé d’apprendre que William Dorrit avait subi un si long emprisonnement.

« Maintenant, M. Pancks, dit Arthur, je n’ai plus qu’un mot à vous dire, j’ai des raisons sérieuses pour parler le moins possible de la famille Dorrit, surtout chez ma mère ( M. Pancks fit un signe de tête), et pour désirer savoir tout ce que je puis sur le compte de cette famille. Ainsi un homme d’affaires aussi habile que vous… Hein ?… »

Interruption, M. Pancks s’étant livré à un effort nasal plus formidable que de coutume.

« Ce n’est rien, dit le remorqueur.

— Un homme d’affaires de votre force sait ce que c’est qu’un marché loyal. Je veux en conclure un avec vous. Vous me donnerez tous les renseignements que vous pourrez obtenir sur la famille Dorrit comme je vous ai donné tous ceux que je pouvais vous fournir. Peut-être n’aurez-vous pas une opinion très flatteuse de moi comme homme d’affaires, en voyant que j’ai négligé de vous imposer mes conditions d’avance, continua Clennam ; mais j’aime mieux en faire un point d’honneur. À parler franchement, monsieur Pancks, j’ai vu déployer tant d’habileté dans les affaires que cela m’en a dégoûté. »

M. Pancks se mit à rire.

« C’est un marché conclu, monsieur, dit-il, vous verrez que je n’y manquerai pas. »

Le remorqueur demeura alors quelques minutes à regarder Clennam et à se mordre les dix ongles l’un après l’autre. Il était clair qu’il cherchait à graver dans sa mémoire les détails qu’Arthur lui avait fournis et qu’il les repassait dans son esprit, pendant que la présence de Clennam lui permettait de réparer un oubli, s’il en avait pu faire.

« C’est bon ! dit-il enfin ; et maintenant je vais vous dire bonjour, car c’est aujourd’hui que je touche mes loyers dans la cour du Cœur-Saignant… Ah mais, à propos… et l’étranger boiteux avec son bâton ?

— Ah, ah ! vous allez quelquefois aussi aux informations, malgré tout, à ce que je vois ? dit Clennam.

— Mais oui. Et nous acceptons parfois un répondant quand il est solvable, répondit Pancks. Prenez tout ce que vous pouvez et gardez tout ce que vous n’êtes pas obligé de rendre : voilà ce qu’on appelle les affaires. L’étranger boiteux avec son bâton désire louer une mansarde dans notre cour. A-t-il de quoi la payer ?

— Moi, j’ai de quoi payer dit Clennam et je réponds pour lui.

— Cela suffit. Ce qu’il me faut dans la cour du Cœur-Saignant, reprit Pancks faisant une note dans son carnet, c’est une garantie. J’exige une garantie, voyez-vous. Payez ou montrez-moi votre garantie ! Voilà mon mot d’ordre là-bas. L’étranger boiteux avec son bâton m’a déclaré que c’était vous qui l’aviez envoyé ; mais il aurait tout aussi bien pu se dire envoyé par le grand Mogol. Il sort de l’hôpital, je crois ?

— Oui. Il y était entré par suite d’un accident.

— Faites entrer un homme à l’hôpital, et il en sortira un mendiant, dit Pancks qui fit de nouveau son bruit nasal, j’en ai vu déjà trop d’exemples.

— Et moi aussi, » répliqua froidement Clennam.

Le remorqueur, se trouvant prêt à partir, se mit en pleine vapeur à l’instant même, sans autre signal et sans plus de cérémonie, il descendit en ronflant l’escalier de bois, et naviguait déjà dans la cour du Cœur-Saignant qu’on le croyait encore dans le bureau.

Pendant le reste de la journée, la cour du Cœur-Saignant fut en proie à la plus vive consternation. Tandis que le sombre Pancks la sillonnait dans tous les sens, reprochant aux habitants de ne pas être en mesure de solder leurs loyers, demandant des garanties, proférant des menaces de congés et de saisies, poursuivant les retardataires, répandant partout la terreur, des groupes de gens, poussés par une fatale curiosité, épiaient en cachette les logements où on l’avait vu entrer, cherchant à saisir quelques lambeaux des discours qu’il tenait aux locataires ; puis, lorsque le bruit se répandait qu’il descendait l’escalier, les curieux ne se dispersaient pas toujours assez vite pour qu’il ne tombât pas parmi eux à l’improviste, leur réclamant l’arriéré et les atterrant de sa colère. Durant le reste de la journée, les Vous moquez-vous du monde ! et les Qu’est-ce que cela signifie ! de M. Pancks retentirent d’une extrémité de la cour à l’autre. Il s’agissait bien d’excuses, de plaintes, de réparations ! Tout ce qu’il voulait, c’était de l’argent comptant et pas autre chose. Transpirant, ronflant, s’élançant dans les directions les plus excentriques, de plus en plus échauffé, de plus en plus dégoûtant, il troublait, il agitait le flot de la population du Cœur-Saignant, qui n’avait pas encore repris son calme et son assiette deux heures après qu’on l’avait vu disparaître à l’horizon et franchir les dernières marches de la cour.

Il ne manqua pas ce soir-là de rassemblements de Cœurs-Saignants aux lieux de réunion les plus populaires de la cour, où les locataires tombèrent tous d’accord que M. Pancks agissait bien durement à leur égard et qu’il était fort à regretter, bien sûr, qu’un gentleman comme M. Casby pût employer un homme d’affaires aussi cruel ; il fallait donc qu’il ne le connût pas pour ce qu’il était, car (disaient les Cœurs-Saignants), si un gentleman avec ces cheveux-là et ces yeux-là venait toucher ses loyers en personne, madame, nous n’aurions pas tous ces ennuis et ces tracasseries ; les choses se passeraient bien autrement, allez !

À la même heure et à la même minute, le Patriarche, qui, dans le courant de la matinée, avant l’ouragan, avait traversé la cour comme une ombre bénévole, avec l’intention bien arrêtée d’entretenir la confiance qu’inspiraient les bosses luisantes de son crâne et sa chevelure soyeuse ; à la même heure, à la même minute, ce grand imposteur de navire première classe pataugeait lourdement avec ces cent canons dans le petit bassin à côté du remorqueur épuisé, auquel il disait en tournant ses pouces :

« Une mauvaise journée, Pancks, une très mauvaise journée, il me semble, monsieur, et je me dois à moi-même d’appuyer fortement sur cette observation, que vous auriez pu faire une meilleure besogne et rapporter beaucoup plus d’argent, beaucoup plus d’argent ! »

CHAPITRE XXIV. La bonne aventure.

Le même soir la petite Dorrit reçut la visite de M. Plornish qui avait deux mots à lui dire en particulier, comme il le lui fit entendre adroitement au moyen d’une suite d’accès de toux si peu naturels, que, pour ne pas s’en apercevoir, il fallait que le Doyen, quand il s’agissait du travail de couture de sa fille, offrit une preuve vivante de l’axiome qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre . Grâce à cette connivence, Plornish obtint sans difficulté une audience sur le palier de l’étage paternel.

« Il est venu une dame chez nous aujourd’hui, mamzelle Dorrit, dit-il d’un ton de mauvaise humeur, avec une vieille mégère comme je n’en ai jamais vu ! Pristi, fallait voir comme elle vous travaille le casaquin !… »

Le doux Plornish fut quelque temps avant de pouvoir écarter le souvenir de la tante de M. Finching.

« C’est que, dit-il pour s’excuser, parole d’honneur, il n’est pas possible de rencontrer une vieille plus vinaigrée ! »

Enfin il fit un grand effort et réussit à repousser l’image qui l’obsédait :

« Mais, reprit-il, Dieu merci ! il ne s’agit pas d’elle. L’autre dame, c’est la fille de M. Casby, et si M. Casby n’est pas à son aise, ce n’est toujours pas la faute de Pancks, car celui-là ne se ménage pas, savez-vous ! Il va, il va joliment, je vous en réponds ! »

M. Plornish, selon sa coutume, n’était pas très clair, mais ce n’était pas l’énergie qui lui faisait défaut.

« Et elle est venue chez nous, continua-t-il, pour dire que si Mlle Dorrit voulait passer à cette adresse, chez M. Casby (c’est justement là que Pancks a son bureau, sur le derrière, où il va, ah mais, là, d’une façon incroyable), elle serait bien aise de lui donner de l’ouvrage. C’est, à ce qu’il paraît, une vieille et chère amie de M. Clennam, elle me l’a bien répété dix fois, et elle espère bien être utile à une amie de son ami (ce sont ses propres paroles). Comme elle venait savoir si mamzelle Dorrit pouvait venir demain matin, j’ai dit que je vous verrais, mamzelle, pour vous le demander, et que je passerais ce soir chez elle pour lui dire si vous pouviez venir demain, ou si vous étiez prise.

— Je puis y aller : merci, répondit la petite Dorrit, c’est très obligeant de votre part ; mais, d’ailleurs, vous êtes toujours plein d’obligeance. »

M. Plornish, désavouant modestement tout droit à cet éloge, rouvrit la porte pour laisser passer la petite Dorrit, et la suivit en voulant se donner si gauchement l’air de n’avoir pas quitté la chambre, que le Doyen, sans être bien soupçonneux, aurait aisément pu deviner de quoi il s’agissait. Cependant, M. William Dorrit, dans sa distraction complaisante, ne remarqua rien. Plornish, après une brève conversation où il sut mêler la déférence de l’ancien détenu à l’indépendance de l’humble ami qui jouissait de sa liberté présente, sans oublier toutefois qu’il n’était qu’un pauvre maçon, prit congé de la société, faisant le tour de la prison avant de la quitter, et assistant à une partie de boules, avec l’arrière-pensée d’un vieil habitué qui a ses raisons personnelles pour croire qu’il pourrait bien être destiné à y revenir un jour ou l’autre.

Le lendemain la petite Dorrit, confiant à Maggy la mission importante de surveiller le ménage paternel, se dirigea de fort bonne heure vers la tente du Patriarche. Elle prit le pont suspendu, malgré les deux sous qu’il fallait déposer au tourniquet, et marcha plus lentement durant cette partie du trajet. À huit heures moins cinq minutes, arrivée à la porte patriarcale, elle posait la main sur le marteau en se dressant sur la pointe du pied pour l’atteindre.

Elle remit la carte de M. Finching à la bonne qui vint lui ouvrir, et la bonne lui annonça que Miss Flora (Flora avait, à son retour sous le toit paternel, repris son nom de demoiselle) n’avait pas encore quitté sa chambre à coucher, mais qu’elle priait Mlle Dorrit de vouloir bien entrer dans le salon. Elle entra donc dans le salon, où elle trouva la table très confortablement servie pour deux, avec un plateau supplémentaire chargé d’un couvert pour le déjeuner d’une tierce personne. La bonne, après avoir disparu un instant, revint dire que miss Flora priait la petite Dorrit de s’asseoir auprès du feu, d’ôter son chapeau et de se mettre à son aise. Mais la petite Dorrit étant très timide et peu habituée à se mettre à son aise lorsqu’elle allait en journée, ne sut trop comment s’y prendre pour obéir à cette dernière recommandation. Elle resta donc assise près de la porte, son chapeau sur la tête, et elle y était encore lorsque Flora entra en grande hâte une demi-heure plus tard.

Flora fut si désolée de l’avoir fait attendre ! Et bonté divine ! pourquoi la petite Dorrit restait-elle là au froid, quand on s’attendait à la trouver lisant le journal au coin du feu ? Cette bonne était bien négligente ; elle avait donc oublié de lui dire de faire comme chez elle ? Comment ! elle était demeurée tout ce temps-là le chapeau sur la tête ! Permettez donc à Flora de l’ôter.

Et Flora, ôtant le chapeau de la jeune fille, de la meilleure grâce du monde, fut si frappée des traits qu’il cachait, qu’elle s’écria : « Quelle bonne petite figure vous avez, ma chère ! » et pressa cette figure entre ses mains comme la plus douce des femmes.

Ces mots et le geste qui les accompagnait ne furent que l’affaire d’un moment. La petite Dorrit avait eu à peine le temps de penser combien cette dame était bonne, que Flora s’élançait déjà vers la table, pour parler affaire et se plonger jusqu’au cou dans sa loquacité habituelle.

« Je suis vraiment bien désolée de me trouver en retard, surtout ce matin, car je comptais être prête à vous recevoir au moment où vous viendriez, pour vous dire qu’une personne, à laquelle Arthur Clennam porte un vif intérêt, ne pouvait manquer de m’intéresser également et que vous êtes mille fois la bienvenue et que je suis enchantée… mais on n’a pas songé à me réveiller ; je ronfle peut-être encore : si vous n’aimez pas le poulet froid ou le jambon chaud, et ce n’est pas impossible, il y a bien des gens qui n’aiment pas le jambon, sans compter les Juifs dont les scrupules de conscience méritent tout notre respect, quoique je regrette qu’ils n’aient pas les mêmes scrupules lorsqu’il s’agit de nous vendre du faux pour du vrai, pour nous voler notre argent, je serai très-désolée, dit Flora. »

La petite Dorrit la remercia et ajouta d’un air timide qu’elle déjeunait ordinairement avec du thé, du pain et du beurre.

« Du tout, du tout, ma chère enfant, je ne veux pas entendre parler de cela, reprit Flora, tournant le robinet de la bouilloire avec tant de précipitation que l’eau bouillante lui éclaboussa les yeux, lorsqu’elle se pencha pour regarder dans la théière. Vous venez ici pour être traitée en amie, vous savez, si vous voulez bien me permettre de prendre cette liberté, et je rougirais vraiment d’en agir autrement, et d’ailleurs Arthur Clennam m’a parlé de vous dans des termes…. Vous êtes fatiguée, ma chère ?

— Non, madame.

— Vous voilà toute pâle ; vous aurez fait une trop longue course avant d’avoir déjeuné, car sans doute vous demeurez très-loin et vous auriez dû venir en voiture, poursuivit Flora ; et, bon Dieu ! que pourrais-je vous donner pour vous faire du bien ?

— Mais je n’ai rien, madame. Je vous remercie mille et mille fois, je suis très-bien.

— Alors prenez votre thé tout de suite, je vous en prie, continua Flora, et cette aile de poulet et ce morceau de jambon. Ne faites pas attention à moi et ne m’attendez pas, car c’est toujours moi qui porte ce plateau à la tante de M. Finching qui déjeune dans son lit ; c’est une charmante vieille dame, très-intelligente ; le portrait de M. Finching est là derrière la porte, très-ressemblant, quoiqu’on lui ait fait le front trop large ; par exemple, pour ce qui est des colonnes et du pavé de marbre et des balustrades et des montagnes, je ne l’ai jamais vu avec cet entourage assez invraisemblable, car il était négociant en vins ; un excellent homme du reste, mais pas grand amateur de paysage. »

La petite Dorrit jeta un coup d’œil sur le portrait, ne comprenant que très-imparfaitement les allusions que Flora faisait à cette œuvre d’art.

« M. Finching m’était si dévoué qu’il n’était heureux que près de moi, reprit Flora, quoiqu’il me soit impossible de dire combien de temps cela aurait duré si le fil de ses jours n’avait pas été tranché sitôt : car nous faisions encore balai neuf, un digne homme, pas poétique du tout ; c’était la prose après le roman. »

La petite Dorrit jeta encore un coup d’œil sur le portrait. L’artiste avait donné à M. Finching une tête qui, au point de vue intellectuel, eût été assez lourde pour faire ployer les épaules de Shakespeare.

« Cependant le roman, poursuivit Flora arrangeant à la hâte les rôties de la tante de M. Finching, ainsi que je l’ai franchement avoué à M. Finching lorsqu’il a demandé ma main ; car vous serez étonnée d’apprendre qu’il me l’a demandée sept fois, la première dans un fiacre, la seconde dans un bateau, la troisième dans une église, la quatrième sur un âne à Tunbridge-Wells, et les autres fois à genoux… le roman avait cessé d’exister pour moi depuis le départ d’Arthur, nos parents nous avaient séparés : nous en étions pétrifiés et la cruelle réalité avait usurpé le trône de la jeune poésie. M. Finching me dit alors… cela lui fait honneur… qu’il le savait et qu’il préférait même que ce fût comme cela ; le sort en fut donc jeté… je donnai ma parole ; et voilà la vie, ma chère, et on a beau dire, nous ployons, mais nous ne rompons pas : faites un bon déjeuner, je vous en prie, tandis que je vais passer chez la tante de M. Finching. »

Elle disparut, laissant la petite Dorrit deviner comme elle le pourrait le sens de ce torrent de paroles ; mais elle ne tarda pas à revenir et commença à déjeuner elle-même, en parlant tout le temps.

« Vous voyez, ma chère, dit-elle, mesurant une cuillerée ou deux d’un liquide brun qui sentait l’eau-de-vie, et le versant dans son thé, je suis obligée de me soigner et de suivre l’ordonnance de mon médecin, quoique le goût soit loin de m’en plaire ; mais je suis si faible depuis que j’ai perdu la santé dans ma jeunesse, à force de pleurer dans l’autre chambre quand on m’a séparée d’Arthur… Y a-t-il longtemps que vous le connaissez ? »

Dès que la petite Dorrit eut compris qu’on lui adressait une question (et cela exigea quelque temps, car elle avait beaucoup de peine à suivre la rapide éloquence de sa nouvelle protectrice), elle répondit qu’elle connaissait M. Clennam depuis le jour où il était revenu à Londres.

« En effet, vous ne pouvez certainement pas l’avoir connu avant, à moins d’avoir été en Chine, ou de vous être trouvée en correspondance avec lui ; mais ni l’un ni l’autre n’est probable, reprit Flora, car les voyageurs reviennent tous avec un teint plus ou moins acajou, et le vôtre est très-blanc. Quant à une correspondance, à quel propos vous seriez-vous écrit, comme de juste, à moins que ce ne fût pour lui demander de vous envoyer du thé ? Ainsi donc, c’est bien chez sa mère que vous l’avez d’abord connu… femme très-sensée et très-ferme, mais extrêmement dure… elle était faite pour être la maman de l’homme au masque de fer.

— Mme Clennam a été très-bonne pour moi, remarqua la petite Dorrit.

— En vérité ? Je suis ravie de l’apprendre, car je tiens naturellement à avoir une meilleure opinion de la mère d’Arthur, bien que je ne puisse pas savoir ni deviner ce qu’elle pense de moi. Lorsque je me mets à bavarder comme une pie, elle est là à me regarder avec de grands yeux, comme la statue de la Destinée, assise dans une voiture à roulettes… Je suis fâchée de ce que je viens de dire… car enfin ce n’est pas sa faute si elle est paralytique.

— Où trouverai-je mon ouvrage, madame ? demanda la petite Dorrit, jetant autour d’elle un regard timide.

— Petite fée laborieuse que vous êtes, répondit Flora, ingurgitant une autre tasse de thé avec quelques cuillerées du stimulant prescrit par son médecin, cela ne presse pas le moins du monde, et il vaut mieux que nous commencions par ne rien nous cacher de ce qui regarde notre ami commun… (le mot d’ami est bien froid pour moi ; mais non, je ne voulais pas dire cela ; l’expression est très-convenable, au contraire…) au lieu de nous en tenir aux simples formalités d’usage et de rester impassibles (non pas vous, mais moi), comme ce petit garçon de Sparte, qui se laissait manger le cœur par un renard. Pardonnez-moi de rappeler ce souvenir classique, mais c’est que de tous les ennuyeux petits garçons qui viennent se fourrer partout, celui-là est bien le plus assommant. »

La petite Dorrit, devenue très-pâle, se rassit pour entendre la confidence de Mme Finching.

« Ne ferais-je pas aussi bien de travailler tout en écoutant ? demanda-t-elle ; ça ne m’empêcherait pas d’entendre, et j’aimerais mieux cela, si vous voulez bien le permettre. »

Il était si facile de voir qu’elle ne se sentait pas à l’aise sans son ouvrage, que Flora, après avoir répondu : « Bien ! ma chère, comme vous voudrez, » alla chercher un panier rempli de mouchoirs blancs. La petite Dorrit le posa à côté d’elle d’un air de contentement, tira son nécessaire de poche, enfila son aiguille et se mit à ourler.

« Quels doigts agiles ! dit Flora. Mais êtes-vous bien sûre de ne pas être malade ?

— Oh oui ! bien sûre. »

Flora posa les pieds sur le garde-cendres, dans une attitude commode pour faire une bonne et longue confidence. Elle partit au galop, hochant la tête, soupirant de la façon la plus démonstrative, haussant et abaissant ses sourcils, et regardant parfois, mais à de rares intervalles, le tranquille visage de la petite couturière penchée sur son ouvrage.

« Je dois commencer par vous dire, ma chère, mais il est très probable que vous le savez déjà, d’abord parce que j’y ai déjà fait de vagues allusions, et ensuite parce que je sens que cela est écrit sur mon front en lettres de feu ; qu’avant d’être présentée à M. Finching, j’étais la fiancée d’Arthur Clennam… Je le nomme monsieur Clennam en public, par respect pour les convenances ; mais ici nous pouvons l’appeler Arthur… Nous étions tout l’un pour l’autre ; c’était le printemps de nos deux existences, c’était la joie, le bonheur et une foule d’autres choses de ce genre… Lorsqu’on nous sépara, nous en fûmes pétrifiés, et c’est là-dessus qu’Arthur partit pour la Chine, tandis que moi je devenais la fiancée de marbre de feu M. F… »

Flora prononçait ce flot de paroles d’une voix de basse, et semblait y prendre un plaisir extrême.

« Je n’essayerai pas, continua-t-elle, de vous peindre les émotions de cette matinée où je sentis tout mon être se transformer en marbre et où la tante de M. Finching nous suivit dans un remise qui devait être en bien mauvais état, sans quoi il n’aurait pas versé en route, et l’on n’aurait pas été obligé de rapporter la tante sur un fauteuil, comme les effigies de Guy Fawkes le jour de l’anniversaire du cinq novembre ; qu’il vous suffise de savoir que la vaine cérémonie du déjeuner eut lieu dans la salle à manger d’en bas : que même papa, ayant mangé trop de saumon mariné, en fut malade pendant plusieurs semaines et que M. Finching et moi nous partîmes pour un voyage d’agrément à Calais où les garçons d’hôtel se battirent sur la jetée pour s’emparer de nous et finirent par nous séparer, mais non pour toujours : cette dernière catastrophe ne devait arriver que plus tard. »

La fiancée de marbre, fort satisfaite d’elle-même et s’arrêtant à peine pour respirer, continua son récit avec cette incohérence à laquelle la nature humaine est parfois sujette.

« Jetons un voile sur cette partie de mon existence qui a passé comme un rêve. M. F… se montra très-gai, il eut bon appétit, la cuisine française lui plut assez, il trouva leur bordeaux un peu faible, mais fort potable ; enfin tout se passa bien, et nous revînmes loger dans le voisinage immédiat du n o 30, Little Gosling Street, près de l’Entrepôt, où nous nous installâmes. Nous n’avions pas encore la certitude que c’était la femme de chambre qui volait les plumes du lit d’à côté, quand voilà un accès de goutte remontée qui emporte M. F… dans un monde meilleur. »

Sa veuve lança une œillade au portrait, secoua la tête et s’essuya les yeux.

« Je vénère la mémoire de M. Finching comme celle d’un homme estimable et d’un mari qui était pour moi aux petits soins ; il suffisait que je prononçasse devant lui le mot asperge et on en voyait arriver une botte ; si je faisais la moindre allusion à quelque boisson délicate et réconfortante, il en apparaissait aussitôt un ou plusieurs litres… ce n’était pas le bonheur, mais c’était le bien-être… Je retournai sous le toit paternel et je vécus retirée, sinon heureuse, pendant quelques années jusqu’au jour où papa, qui n’en fait jamais d’autres, vint, avec son air bénévole, me dire qu’Arthur Clennam m’attendait en bas… Je descendis et je le vis… Ne me demandez pas ce que j’éprouvai en le revoyant… sachez seulement que je le retrouvai garçon et toujours le même ! »

Le sombre mystère dont Flora s’enveloppa à ce moment de son récit aurait pu arrêter d’autres doigts que les doigts agiles qui cousaient auprès d’elle. Mais ceux de la jeune couturière ne s’arrêtèrent pas et sa petite tête, toujours à son affaire, resta penchée sur son ouvrage.

« Ne me demandez pas, poursuivit Flora, si je l’aime encore ou si je suis encore aimée ou comment tout cela doit finir et à quelle époque ; des regards scrutateurs nous observent, lui et moi ; il se peut que nous soyons destinés à languir chacun de notre côté et à ne jamais être unis… Pas un mot, pas un signe, pas un coup d’œil ne doit nous trahir ; il nous faut demeurer aussi muets que la tombe ; ne vous étonnez donc pas si vous me voyez traiter Arthur avec une froideur apparente, et si Arthur, de son côté, imite mon exemple. Des raisons fatales nous obligent à dissimuler ; il suffit que nous nous comprenions. Silence ! »

Flora dit tout cela avec autant de véhémence étourdie que si elle en eut été réellement convaincue. Et vraiment elle y croyait tout à fait dès qu’elle s’était monté la tête pour prendre son rôle de sirène.

« Silence ! répéta Flora. Maintenant vous savez tout, il n’y a plus de secret entre nous, silence ! Je veux donc, pour l’amour d’Arthur, être toujours une amie pour vous, ma chère enfant, et vous pouvez compter sur moi. »

Les doigts agiles mirent leur ouvrage de côté et la petite couturière se leva pour baiser la main de Flora.

« Vous avez bien froid, dit celle-ci avec ce fond de bonté qui lui était naturel et qui lui allait beaucoup mieux que le reste ; ne travaillez plus d’aujourd’hui… je suis sûre que vous êtes indisposée… vous n’êtes pas d’une forte santé.

— Ce n’est rien, je suis seulement un peu émue de toute votre bonté, et de la bonté qu’a eue M. Clennam de me recommander à une dame qu’il aime depuis si longtemps.

— Quand à cela, ma chère, répondit Flora toujours disposée à redevenir sincère, pour peu qu’elle se donnât le temps de réfléchir, laissons son amour de côté pour le quart d’heure ; car, après tout, je n’en jurerais pas ; mais peu importe, reposez-vous un peu sur le canapé !

— J’ai toujours été assez forte pour faire ce que j’ai entrepris de faire et je vais être bientôt remise, répliqua la petite Dorrit avec un faible sourire. C’est la reconnaissance qui m’accable, voilà tout. Si je m’asseyais à la croisée un instant, cela se passerait. »

Flora ouvrit une croisée, fit asseoir la jeune fille dans un fauteuil tout auprès, puis se retira discrètement vers la cheminée. Il faisait du vent, et la brise, qui vint rafraîchir le visage de la petite Dorrit, ne tarda pas à lui rendre son animation. Au bout de quelques minutes, elle retourna à son panier de mouchoirs de poche et ses doigts redevinrent aussi habiles que jamais.

Tout en continuant tranquillement son ouvrage, elle demanda à Flora si M. Clennam lui avait dit où elle demeurait ? Lorsque Flora lui eut répondu que non, la petite Dorrit dit qu’elle comprenait la délicatesse qui avait empêché Arthur d’en parler, mais qu’elle était convaincue qu’il l’approuverait d’avoir confié son secret à Flora et que, par conséquent, c’est ce qu’elle allait faire si mademoiselle voulait bien le permettre. Ayant reçu une réponse encourageante, elle fit un abrégé de sa biographie où elle parla fort peu d’elle-même, mais où elle ne tarit pas en éloges sur son père. Flora écouta ce récit avec une tendresse toute naturelle, en harmonie avec la candeur de la jeune fille qu’elle entendait et sans aucune incohérence cette fois.

Traduction par IA · Original