La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

« Il y avait une épithète à cet esprit, mais je ne sais plus le reste. S’il était seulement permis à quelques milliers de gens du monde de redevenir des Indiens, je m’inscrirais de suite en tête de la liste ; mais comme par malheur nous autres gens du monde, nous ne pouvons redevenir des Indiens… bonjour ! »

Les deux sœurs redescendirent l’escalier précédées par une tête poudrée et suivies par deux autres têtes également poudrées : Fanny, fière et dédaigneuse, la petite Dorrit humiliée ; et elles se trouvèrent de nouveau sur le pavé plus crotté que poudré de Harley-Street, Cavendish-Square.

« Eh bien ? demanda Fanny, lorsqu’elles eurent fait quelques pas en silence. N’as-tu rien à me dire, Amy ?

— Oh ! je ne sais que te dire ! répondit la petite Dorrit tout attristée. Tu n’aimais pas ce jeune homme, Fanny ?

— L’aimer ? il est presque idiot.

— Je suis si fâchée… je ne veux pas te froisser… mais puisque tu me demandes ce que j’ai à te dire, je suis très fâchée, Fanny, que tu aies souffert que cette dame te donnât quelque chose.

— Petite sotte ! répliqua sa sœur qui la tira par le bras en la secouant rudement. Tu n’as donc pas de sang dans les veines ? Mais c’est toujours comme cela ! Tu ne sais pas te respecter, tu n’as pas de noble orgueil ! De même que tu te laisses suivre par ce méprisable petit nabot de Chivery (avec une intonation des plus dédaigneuses), tu voudrais que ta famille se laissât fouler aux pieds sans se redresser !

— Ne dis pas cela, chère Fanny. Je fais ce que je puis pour elle.

— Tu fais ce que tu peux pour elle ! répéta Fanny, l’obligeant à marcher très vite. Tu voudrais donc laisser une femme comme celle-là, que tu reconnaîtrais pour la plus fausse et la plus insolente des femmes, si tu avais la moindre expérience… tu voudrais lui laisser mettre le pied sur la gorge de ta famille sans lui dire autre chose que : Merci, madame ?

— Non, Fanny, non certainement.

— Alors fais-lui payer son insolence, enfant sans dignité que tu es ! Quelle autre manière as-tu de te venger ? Fais-lui payer son insolence, petite bécasse, et dépense son argent pour le plus grand honneur de ta famille ! »

Elles ne se parlèrent plus et continuèrent leur chemin jusqu’à la maison habitée par Fanny et son oncle. En y arrivant elles trouvèrent le vieillard qui étudiait sa clarinette le plus tristement du monde dans un coin de la chambre. Fanny avait à préparer un repas composite avec des côtelettes, du porter et du thé ; et elle fit semblant de l’apprêter, avec des airs indignés, tandis que c’était sa bonne petite sœur qui faisait réellement toute la besogne. Lorsque enfin Fanny se fut assise pour manger et boire, elle jeta les objets sur la table et se fâcha avec son pain à peu près comme le Doyen avait fait la veille.

« Si tu me méprises, dit-elle, en versant des larmes impétueuses ; parce que je suis une danseuse, pourquoi m’as-tu fait faire le premier pas ? car c’est ton ouvrage. Tu aurais bien voulu me voir mettre à plat ventre devant cette Mme Merdle et lui laisser dire et faire tout ce qu’elle veut, et nous mépriser tous et me le jeter à la face… Parce que je suis une danseuse !

— Oh ! Fanny !

— Et Tip aussi, pauvre garçon ! Elle peut le ravaler autant que ça lui plaît sans que personne lui dise un mot… sans doute parce qu’il a été employé chez des hommes de loi et dans les docks et ailleurs. Et pourtant tout ça, c’est ton ouvrage, Amy. Tu devrais bien au moins me savoir gré d’avoir pris sa défense. »

Pendant cet entretien l’oncle soufflait tristement dans sa clarinette sans sortir de son coin, suspendant parfois l’instrument à un pouce ou deux de sa bouche pour regarder ses deux nièces avec une vague impression que quelqu’un avait dit quelque chose.

« Et ton père, ton pauvre père, Amy ? Parce qu’il n’est pas libre, parce qu’il ne peut pas se montrer et plaider sa propre cause, tu voudrais que je laissasse des gens de cette espèce l’insulter impunément ? Si tu ne te sens pas toi-même, parce que tu vas travailler en journée, tu pourrais au moins ne pas rester insensible à l’honneur de ton père, sachant tout ce qu’il souffre depuis si longtemps. »

L’injustice de ce reproche blessa profondément la pauvre petite Dorrit. Le souvenir de la scène de la veille aiguisait encore la pointe du dard décoché par Fanny. Elle ne répondit pas ; elle tourna seulement sa chaise vers le feu. L’oncle, après une nouvelle pause, souffla une note qui ressemblait à un lugubre gémissement et poursuivit ses études. Fanny se fâcha contre les tasses et le pain tant que dura sa colère, puis elle déclara qu’elle était la plus malheureuse fille du monde et qu’elle voudrait bien être morte. Ensuite ses larmes devinrent repentantes : alors, elle se leva et mit ses bras autour du cou de sa sœur. La petite Dorrit voulut l’empêcher de parler, mais elle dit qu’elle voulait parler, qu’il fallait qu’elle parlât ! Là-dessus elle répéta à plusieurs reprises :

« Je te demande pardon, Amy, » et « pardonne-moi, Amy, » avec presque autant de vivacité que les paroles qu’elle regrettait d’avoir dites.

« Mais vraiment, vraiment, Amy, reprit-elle, lorsqu’elles se furent embrassées et assises à côté l’une de l’autre, j’espère et je crois que tu aurais jugé cette affaire d’une façon toute différente, si tu connaissais un peu mieux la société.

— C’est bien possible, Fanny, répondit la douce petite Dorrit.

— Vois-tu, tandis que tu es restée casanière et résignée à ton sort, Amy, poursuivit la sœur aînée reprenant petit à petit un ton protecteur, moi, j’ai vécu dans le monde et je suis devenue orgueilleuse et hautaine … plus que je n’aurais dû peut-être ? »

La petite Dorrit répondit : « Oui, oh ! oui !

« Et tandis que tu songeais aux soins matériels du ménage, moi, je songeais peut-être à l’honneur de la famille, tu sais. Cela se peut bien, n’est-ce pas, Amy ? »

La petite Dorrit fit un signe de tête affirmatif et montra un visage plus joyeux que ne l’était son cœur.

« Surtout sachant comme nous le savons, continua Fanny, qu’il existe certainement dans la prison à laquelle tu es restée si fidèle une atmosphère spéciale qui la rend bien différente des autres points de vue de la société. Ainsi donc, embrasse-moi encore une fois, ma chère Amy, et convenons ensemble que nous pouvons avoir toutes les deux raison, ce qui ne t’empêche pas d’être une bonne fille, bien tranquille, bien casanière, une excellente femme de ménage.

Pendant ce dialogue, la clarinette avait continué à se lamenter d’une façon très pathétique ; mais elle fut brusquement interrompue par Fanny, qui lui annonça qu’il était temps de partir, en fermant le chiffon de musique qu’il étudiait et en lui retirant la clarinette de la bouche.

La petite Dorrit les quitta devant la porte et se hâta de retourner à la prison de la Maréchaussée. La nuit y venait plus tôt qu’ailleurs, et en rentrant ce soir-là il sembla à la jeune fille qu’elle descendait dans un fossé profond. L’ombre du mur attristait tout ; elle attristait bien plus encore le vieillard en robe de chambre grise et en culotte de velours noir, qui tourna la tête vers la petite Dorrit lorsqu’elle entra dans la salle mal éclairée.

« Pourquoi ne m’attriste-t-elle pas aussi bien que les autres ? pensa la petite Dorrit, la main encore sur le bouton de la porte : Fanny avait peut-être raison après tout. »

CHAPITRE XXI. La maladie de M. Merdle.

Quant à cette pompeuse habitation, l’hôtel Merdle de Harley-Street, Cavendish-Square, nul mur moins aristocratique que ceux des autres habitations pompeuses qui lui faisaient face n’avait le privilège d’y projeter son ombre. Aussi collet-monté que la société la plus difficile, les maisons opposées de Harley-Street gardaient leur décorum les unes envers les autres ; même les habitations et les habitants se ressemblaient tellement sous ce rapport qu’on voyait souvent les gens garder à table dans un dîner l’alignement naturel de leurs hôtels, en vis-à-vis, à l’ombre de leur propre grandeur, regardant leurs voisins de face avec la gravité impassible de leurs résidences respectives.

Tout le monde sait que, dans un dîner, les deux rangées de convives qui se piquent d’habiter telle ou telle rue ressemblent d’une manière frappante à la rue elle-même. Ces vingt maisons uniformes et sans caractère, qu’on aborde au moyen des mêmes marches monotones, toutes protégées par un grillage d’un modèle identique, ayant toutes le même appareil de sauvetage contre l’incendie, également impraticable, la tête garnie des mêmes meubles incommodes, avec de grands airs dont il n’y a rien à rabattre, qui donc ne les a pas retrouvées à table, dans un dîner ? Cette maison délabrée, cette maison prétendue gothique, cette maison revêtue de stuc, cette maison dont on a renouvelé la façade, celle du coin qui ne contient que des chambres anguleuses, cette autre aux stores toujours baissés, cette autre avec ses écussons toujours en l’air, la maison où le visiteur vient, comme le percepteur en tournée, pour toucher un quart… d’idée et s’en retourne sans avoir rien trouvé que les quatre murs ; qui donc ne les a pas retrouvées en chair et en os, à table, dans quelque dîner ? La maison que personne ne veut louer et qu’on laisserait à bon marché, qui donc ne rencontre pas tout ça ? La maison d’apparat qui a été prise à long bail par le gentleman désappointé et qui ne lui convient pas du tout, qui donc ne s’est pas trouvé en vis-à-vis avec cette acquisition diabolique ?

Quant à Harley-Street, Cavendish-Square, ce beau quartier ne se contentait pas de savoir qu’il y avait là un M. et une Mme Merdle. Il y avait bien dans Harley-Street des intrus que cette rue s’obstinait à ne pas voir, mais elle se faisait un honneur de reconnaître et d’honorer pour ses hôtes M. et Mme Merdle. La Société tenait compte de M. et Mme Merdle. La Société leur avait donné patente : « Ce sont des gens à voir, » avait-elle dit.

M. Merdle était immensément riche, d’une hardiesse commerciale prodigieuse : un Midas moins les oreilles, qui transformait en or tout ce qu’il touchait. Il était de toutes les bonnes entreprises, depuis une affaire de banque jusqu’à une bâtisse. Il siégeait dans le Parlement, cela va sans dire. Il avait ses bureaux dans la Cité, bien entendu. Il était président de cette compagnie-ci, administrateur de celle-là, directeur de cette autre. Les hommes les plus influents avaient demandé à des auteurs de projets financiers : « Voyons, quels noms avez-vous ? Avez-vous Merdle ? » D’après une réponse négative, ils avaient ajouté : « Alors, pas d’affaires ; je vous souhaite bien le bonjour ! »

Il y avait déjà une quinzaine d’années que cet heureux grand homme avait fourni un nid de pourpre et d’or à l’abondante poitrine qui avait besoin de tant de place pour étaler à son aise son insensibilité ; ce n’était pas là une poitrine où un mari pût reposer sa tête fatiguée, mais c’était une fameuse poitrine pour y pendre des bijoux. M. Merdle avait besoin de quelque chose comme cela pour y pendre des bijoux ; il trouva cette poitrine-là bonne pour la chose et l’acheta. Storr et Mortimer, les joailliers à la mode, auraient eu à choisir une femme qu’ils se seraient sans doute mariés par le même principe de spéculation.

Comme toutes les autres spéculations de M. Merdle, celle-là tourna bien ; les bijoux produisirent autant d’effet que possible ; la poitrine étant reçue dans la Société et s’y montrant ornée de ses bijoux excita une admiration générale. Fort de l’approbation de la Société, M. Merdle fut satisfait ; c’était le plus désintéressé des hommes, il faisait tout pour la Société : ses gains immenses et ses soucis lui profitaient aussi peu que possible à lui-même.

Ou plutôt, on peut supposer qu’il ne lui manquait rien ; autrement, avec sa fortune illimitée, il se serait certainement procuré ce qu’il voulait ; mais son unique désir était de satisfaire autant que possible la Société (quel que soit le sens de cette vague expression), et de faire honneur à toutes les traites de politesse qu’elle pouvait tirer sur lui. Il ne brillait pas dans le monde ; il n’avait pas grand’chose à dire ; c’était un homme réservé, qui avait une grosse tête, penchée, observatrice, les joues animées de ce teint rouge, qui est plutôt de l’échauffement que de la fraîcheur, un peu d’agitation inquiète au bout des manches de son habit, comme si elles étaient dans sa confidence et qu’elles eussent, à raison de leur voisinage, plus de raison que personne de vouloir cacher ses mains. Le peu qu’il disait le faisait passer pour un homme assez agréable, simple, mais ne plaisantant pas sur l’article de la confiance publique ou privée, et très chatouilleux à l’endroit de la déférence que chacun était tenu d’avoir pour la Société. Dans cette même Société pourtant (si c’est elle qui venait à ses dîners, aux réceptions et aux concerts de Mme Merdle), il ne paraissait guère s’amuser, et la plupart du temps il se tenait contre les murs et derrière les portes ; puis quand il se rendait chez les autres membres de la Société, au lieu d’y être à son aise, il paraissait un peu fatigué et plus disposé à aller se coucher, mais il n’en cultivait pas moins assidûment la Société et la fréquentait sans cesse, dépensant son argent pour elle avec une libéralité extrême.

Le premier mari de Mme Merdle avait été un colonel, sous les auspices duquel la poitrine avait eu occasion d’entrer en lutte avec les neiges de l’Amérique du Nord et, si elle y avait été vaincue sous le rapport de la blancheur, elle l’avait emporté sous celui de la froideur : le fils du colonel était l’unique enfant de Mme Merdle ; c’était une tête stupide montée sur des épaules ramassées : il ressemblait moins à un jeune homme qu’à un gros poupard. Il avait donné si peu de signes de raison que ses camarades faisaient courir le bruit que son cerveau avait été gelé par un froid de trente degrés qui avait régné à Saint-John, New-Brunswick, à l’époque de sa naissance, et que son esprit n’avait jamais connu de dégel depuis ce moment. Une autre plaisanterie le représentait comme étant tombé, aux jours de son enfance, du haut d’une maison sur le pavé de la rue, où des témoins dignes de foi avaient entendu son crâne se fêler. Il est possible que ces deux anecdotes n’aient été inventées qu’après coup, le jeune homme (dont le nom expressif était Sparkler ) ayant la monomanie d’offrir le mariage à toutes sortes de demoiselles peu désirables, et de dire de chaque jeune personne à laquelle il faisait une proposition conjugale que c’était « une fille bigrement jolie… et très bien élevée, dame !… et qui ne faisait pas sa bégueule. »

Un beau-fils, doué d’une intelligence aussi restreinte, eût pu être une gêne pour un autre homme ; mais M. Merdle n’avait pas besoin d’un beau-fils pour lui-même ; s’il en avait pris un, c’était pour faire plaisir à la Société. M. Sparkler ayant été dans un régiment des gardes et étant habitué à se montrer à toutes les courses, dans toutes les promenades et dans tous les bals, par conséquent étant très connu, la Société fut satisfaite du beau-fils que lui donnait M. Merdle. Le banquier se fût trouvé heureux de payer plus cher encore un aussi heureux résultat, quoique ce jeune Sparkler, dont il faisait cadeau à la Société, fût pour lui un objet fort coûteux.

On donna un grand dîner dans l’établissement de Harley-Street, le soir même où la petite Dorrit commença à piquer les chemises neuves destinées au vieillard auprès duquel elle travaillait ; il y avait les grands seigneurs de la Cour et les grands seigneurs de la Bourse, les puissances de la Chambre des communes et celles de la Chambre des lords, les notabilités de la Magistrature et du Barreau, la fleur de l’Épiscopat et du Ministère des Finances, la crème de l’Armée et de la Marine, enfin des échantillons de tous les grands seigneurs et potentats qui nous font marcher dans ce bas monde, quand ils ne nous font pas trébucher.

« On me dit, remarqua une membre de l’Épiscopat à un membre de l’État-Major, que M. Merdle vient encore de faire un coup de bourse énorme ; on parle de cent mille livres sterling. »

L’État-Major avait entendu dire deux cents .

Un haut fonctionnaire de la Trésorerie dit qu’il avait entendu parler de trois cents .

Une notabilité du Barreau, jouant avec son binocle persuasif dit : « Je ne voudrais pas jurer que M. Merdle n’en ait pas gagné quatre ; c’est là un de ces heureux effets du calcul et des combinaisons dont il est difficile de deviner le résultat exact ; un de ces exemples, fort rarement donnés à notre siècle, d’une adresse intelligente jointe à un bonheur constant et à une hardiesse caractéristique. Mais voici mon collègue Bellows qui a plaidé dans cette grande affaire de la banque et qui sera peut-être à même de nous en dire davantage. Que pense notre collègue Bellows de ce nouveau succès de M. Merdle ? »

Notre collègue Bellows était en route pour faire sa révérence à la poitrine et n’eut que le temps de dire en passant qu’il avait entendu affirmer, avec une grande apparence de vérité, que M. Merdle n’avait pas réalisé moins d’un demi-million de livres sterling.

La notabilité maritime dit que M. Merdle était un homme prodigieux ; un haut fonctionnaire de la Trésorerie dit que M. Merdle représentait une nouvelle puissance dans le pays et qu’il pourrait acheter toute la Chambre des communes en bloc ; la fine fleur de l’Épiscopat dit qu’il était heureux de penser que toutes ces richesses tombaient dans la caisse d’un gentleman qui se montrait toujours disposé à défendre les intérêts de la Société.

M. Merdle lui-même n’apparaissait que fort tard, d’habitude, lors de ces réunions, comme il convient à un homme qui est encore retenu dans l’étreinte d’entreprises gigantesques, lorsque les autres hommes ont abandonné jusqu’au lendemain leurs mesquines occupations ; ce soir-là il arriva le dernier. Le haut fonctionnaire de la Trésorerie dit que Merdle se rendait bien esclave de ses affaires ; la fine fleur de l’Épiscopat fut heureuse de penser que toutes ces richesses tombaient dans la caisse d’un gentleman qui les acceptait avec un esprit d’humilité chrétienne !

De la poudre ! toujours de la poudre ! Y en avait-il, bon Dieu, dans les cheveux des valets ! Le dîner en était tout parfumé. Les molécules poudreuses voltigeaient dans les plats, et la Société mangeait des viandes assaisonnées à la même sauce que les laquais de bonne maison. M. Merdle donne le bras à une comtesse qui était cachée quelque part dans les plis d’une robe immense, comme le cœur d’un gros chou se cache dans la masse de ses feuilles touffues. S’il était permis d’employer une comparaison aussi vulgaire en parlant d’une comtesse, nous dirions que cette riche robe de brocart descendit l’escalier comme les petits ramoneurs qui, le premier jour du mois de mai, se promènent dans les rues sous une forêt de branches, où ils sont si bien cachés qu’on ne voit pas quel est là-dessous le petit être qui fait marcher tout ce feuillage.

La Société eut à ce dîner tout ce qu’il lui fallait, et plus encore. Elle eut tout ce qu’il peut y avoir à admirer, tout ce qu’il peut y avoir à manger, tout ce qu’il peut y avoir à boire. Nous aimons donc à croire qu’elle s’en donna à cœur-joie ; mais quant à M. Merdle, son écot personnel de consommation ne valait pas plus d’un shilling. Mme Merdle était resplendissante. Le maître d’hôtel de M. Merdle était, après la dame de la maison, ce qu’il y avait de plus beau à voir ce jour-là. C’était le personnage le plus majestueux de la Société. Il ne faisait rien, mais il regardait faire les autres avec une dignité dont peu d’hommes eussent été capables. Ce fonctionnaire était le dernier cadeau offert par M. Merdle à la Société. M. Merdle n’avait pas besoin de ce maître d’hôtel, il se sentait même gêné en face de cet être pompeux, quand l’autre le regardait ; mais il fallait absolument à la Société inexorable un maître d’hôtel pour Mme Merdle, et M. Merdle lui avait donné satisfaction.

Au moment voulu par les us et coutumes de la Société, c’est-à-dire au dessert, la comtesse invisible ouvrit la marche et transporta sa robe jusqu’au premier étage. Le défilé de la beauté fut fermé par la Poitrine : le haut fonctionnaire de la Trésorerie dit : par Junon , la fleur de l’Épiscopat dit : par Judith .

La notabilité du Barreau entama avec l’État-major une discussion à propos des conseils de guerre. Notre collègue Bellows et l’honneur de la Magistrature y prirent part. D’autres notabilités disparurent deux à deux pour aller rejoindre les dames. M. Merdle demeurait silencieux et regardait la nappe. Quelquefois une notabilité quelconque lui adressait la parole, cherchant à diriger vers lui le courant de la conversation, mais M. Merdle faisait rarement attention à ces aimables efforts ; s’il sortait de ses rêveries arithmétiques, ce n’était que pour passer le vin.

Lorsqu’on se leva, il se trouva tant de notabilités qui avaient quelque chose à dire à M. Merdle individuellement, qu’il fut obligé de tenir des petits levers près du buffet, effaçant le nom de chacune d’elles de sa liste imaginaire d’audiences impromptu, à mesure qu’un solliciteur disparaissait.

Le haut fonctionnaire de la Trésorerie espéra qu’il lui serait permis de féliciter une des célébrités commerciales de l’Angleterre, un de ces négociants princiers qui ont su se faire une réputation cosmopolite (cette phrase originale lui avait déjà servi plusieurs fois à la Chambre, aussi la débitait-il couramment), sur la nouvelle victoire qu’il venait de remporter. Aider aux triomphes d’un homme comme M. Merdle, c’était accroître les succès et les ressources d’une nation ; et le haut fonctionnaire de la Trésorerie donna à entendre à M. Merdle, qu’il ne demandait pas mieux que de s’associer à ses efforts heureux… par pur patriotisme.

« Merci, milord, dit M. Merdle, merci. J’accepte vos félicitations avec orgueil, et suis heureux de votre approbation.

— Mais je n’approuve pas sans réserve, mon cher monsieur Merdle, parce que… le haut fonctionnaire prit en souriant M. Merdle par le bras, le fit tourner vers le buffet, et continua d’un ton badin : parce que jamais vous ne songez à vous joindre à nous pour nous venir en aide ; cela n’en vaut pas la peine, n’est-ce pas ? »

M. Merdle dit que c’était trop d’honneur pour lui que de…

« Non, non, interrompit le haut fonctionnaire de la Trésorerie, ce n’est pas ainsi qu’un homme dont l’esprit pratique et la prévoyance sont bien connus doit envisager la question. On ne saurait s’y attendre. Si jamais nous sommes assez heureux pour que les circonstances nous permettent de proposer à un homme aussi éminent de… de se joindre à nous et de nous prêter l’appui de son influence, de ses connaissances et de son caractère, nous ne saurions lui adresser cette proposition que comme un devoir oui, comme un devoir qu’il est tenu de remplir envers la Société. »

M. Merdle protesta que la Société lui était aussi chère que la prunelle de ses yeux, et qu’il sacrifierait tout plutôt que de la frustrer de ses droits. Le haut fonctionnaire de la Trésorerie s’éloigna, et l’honneur du Barreau prit sa place.

Cette notabilité, avec la petite révérence insinuante qu’il adressait si souvent à MM. les jurés et un mouvement enjoué de son binocle persuasif, espéra qu’on ne lui en voudrait pas s’il confiait à un homme habitué à transformer en source de bienfaits la source ordinaire de tous nos maux, à un homme qui répand un lustre éclatant sur les annales de ce pays commercial ; s’il lui confiait, d’une façon désintéressée, et pour se servir d’une expression un peu pédante de nous autres avocats, en sa qualité d’ amicus curiæ , un fait qui était tout récemment venu à sa connaissance. Il avait eu à examiner les titres d’une propriété très étendue située dans un des comtés de l’ouest… qui se trouvait, en un mot (car M. Merdle savait que nous autres avocats nous aimons à préciser les faits), sur les confins de deux de nos comtés de l’ouest. Or, ce titre était parfaitement en règle, et la propriété pouvait être acquise par quiconque avait de l’argent (révérence à l’usage de MM. les Jurés et binocle persuasif tous deux mis en réquisition), à des conditions extrêmement avantageuses. L’honneur du Barreau n’avait appris ce fait que dans le courant de la journée, et il s’était dit : « J’aurai l’avantage de dîner ce soir avec mon estimable ami M. Merdle, et, en toute confidence, je lui ferai part de l’occasion qui se présente. » Cette acquisition donnerait non-seulement à l’acheteur une très grande et légitime influence politique, mais lui permettrait de disposer d’une demi-douzaine de cures d’un revenu annuel considérable. Or, l’honneur du Barreau savait parfaitement que M. Merdle n’était jamais embarrassé de trouver des moyens d’employer ses capitaux, quelque vastes qu’ils fussent ; mais il prendrait la liberté de lui poser une question qui s’était présentée à lui : un homme qui a si justement conquis une position élevée et une réputation européenne ne devait-il pas… nous ne dirons pas à lui-même, mais à la Société… de s’approprier cette influence et ce patronage, afin de les employer… nous ne dirons pas dans son propre intérêt, ni dans l’intérêt de son parti, mais dans l’intérêt de la Société ?

M. Merdle déclara de nouveau qu’il était tout dévoué à cet objet de sa constante sollicitude, et l’honneur du Barreau remonta au salon avec son binocle persuasif. La fine fleur de l’Épiscopat se glissa alors par hasard du côté du buffet.

Évidemment, comme il jugea à propos de le remarquer d’une façon incidente, les richesses de ce monde ne sauraient guère être mieux distribuées que lorsqu’elles s’accumulent sous la baguette magique d’un homme habile et prudent qui, tout en appréciant les trésors d’ici-bas à leur juste valeur (ici la fleur de l’Épiscopat avait l’air de crier misère), n’ignorent pas l’importance que ces mêmes trésors, bien gouvernés et judicieusement employés, exercent sur le bien-être de la masse de ses semblables.

M. Merdle exprima humblement la conviction que ce n’était pas à lui que faisait allusion la fleur de l’Épiscopat ; puis, avec une grande inconséquence, exprima immédiatement après le plaisir que lui causait l’estime épiscopale.

La fleur de l’Épiscopat, après avoir, avec une prestesse toute mondaine allongé une jambe droite fort bien faite, comme pour dire à M. Merdle : « Ne faites pas attention à mon tablier officiel… simple affaire de forme ! » soumit à son bon ami la question suivante :

Était-il jamais venu à l’esprit de son bon ami que la Société, sans se montrer trop exigeante, pouvait espérer qu’un homme dont les entreprises prospéraient d’une façon si providentielle, et qui, du haut de son piédestal, pouvait donner à cette même Société un exemple si influent, consentirait à répandre un peu de son or pour envoyer une mission ou deux en Afrique ?

M. Merdle ayant promis de prendre la question en considération aussi promptement que possible, la fleur de l’Épiscopat lui en soumit une autre :

Son bon ami s’était-il jamais intéressé aux opérations de notre comité des dignitaires réunis pour l’augmentation des salaires cléricaux ?… Avait-il jamais songé que répandre un peu d’or dans cette direction, ce serait réaliser une belle inspiration ?

M. Merdle fit une réponse assez semblable à la première, et la fleur de l’Épiscopat expliqua pourquoi il faisait cette question.

La Société comptait sur des hommes comme M. Merdle pour ces choses-là. Son bon ami voudrait bien remarquer que ce n’était pas un simple particulier qui comptait sur lui, mais la Société . De même ce n’était pas notre comité qui demandait des dignitaires réunis, mais bien la Société qui se mourait d’envie d’en avoir. Son bon ami pouvait être convaincu que lui, l’évêque, appréciait au dernier point les services que son bon ami s’efforçait, en toutes circonstances, de rendre à la Société ; et il croyait lui-même ne consulter que les intérêts de la Société, et n’exprimer que les sentiments de cette même Société, lorsqu’il souhaitait à M. Merdle un accroissement de prospérité, un accroissement de richesses et un accroissement général de tout ce qu’il pouvait désirer.

La fleur de l’Épiscopat se transporta à son tour au salon, et les autres notabilités imitèrent peu à peu son exemple jusqu’à ce qu’il ne resta plus dans la salle à manger du rez-de-chaussée d’autre convive que M. Merdle. Ce gentleman, après avoir contemplé la nappe assez longtemps pour faire gonfler d’une noble indignation l’âme de son maître d’hôtel, monta lentement après les autres, et perdit toute importance en se mêlant au flot qui gravissait le grand escalier. Mme Merdle était chez elle ; les plus beaux bijoux étaient accrochés d’une façon très visible sur la poitrine ; la Société avait ce qu’elle était venue chercher. M. Merdle but dans un coin pour quatre sous de thé et en eut plus qu’il ne lui en fallait.

Parmi les notabilités de la soirée, se trouvait un célèbre médecin qui connaissait tout le monde et que tout le monde connaissait. En entrant, dans un salon il aperçut M. Merdle qui prenait son thé dans un coin, et lui toucha le bras.

M. Merdle tressaillit.

« Oh ! c’est vous, docteur !

— Cela va-t-il mieux aujourd’hui ?

— Non, répliqua M. Merdle, je ne vais pas mieux.

— C’est dommage que je ne vous aie pas trouvé ce matin. Venez donc me voir demain, ou laissez-moi passer chez vous.

— Eh bien ! je me ferai descendre à votre porte demain en allant à mes bureaux. »

L’honneur du Barreau et la fleur de l’Épiscopat avaient été témoins de ce court dialogue, et tandis que M. Merdle était entraîné par la foule, ils adressèrent leurs remarques au médecin. L’honneur du Barreau dit qu’il y avait une certaine limite aux efforts de l’intelligence que l’homme ne pouvait dépasser impunément, que cette limite variait selon le tissu du cerveau et le tempérament de chaque individu, ainsi qu’il avait eu occasion de le remarquer chez plusieurs de ses savants confrères, mais si on dépassait, de l’épaisseur d’un cheveu, les bornes imposées par la nature, on devenait la victime de l’indigestion et des idées noires. Or, sans vouloir pénétrer en intrus dans le temple sacré et mystérieux de la médecine, il croyait (avec la révérence à l’usage de MM. les jurés et un mouvement théâtral du lorgnon persuasif) que M. Merdle se trouvait dans ce cas. La fleur de l’Épiscopat dit que, dans sa jeunesse, ayant contracté, pendant fort peu de temps, l’habitude d’écrire un sermon tous les samedis (habitude que tous les fils de l’Église feraient bien d’éviter), il avait fréquemment éprouvé un accablement qu’il attribuait à un excès de fatigue intellectuelle ; heureusement qu’un jaune d’œuf battu par la bonne dame chez qui il demeurait alors, avec un verre de vieux xérès, un peu de muscade et du sucre en poudre, ne manquait jamais d’agir comme un charme. Sans vouloir indiquer un remède aussi simple à un si habile professeur du grand art de guérir, il se permettrait de demander à son bon ami le docteur si, la fatigue de M. Merdle étant causée par des calculs compliqués trop prolongés, il ne serait pas possible (humainement parlant) de rendre le ton à ses esprits abattus, au moyen de quelque doux, mais généreux stimulant ?

« Oui, dit le médecin, oui, vous avez tous les deux raison. Mais je vous dirai que je ne vois pas du tout que M. Merdle soit malade. Il est fort comme un rhinocéros, il digère comme une autruche, il absorbe comme une huître. Quant aux nerfs, M. Merdle est d’un tempérament paisible et ne s’émeut pas facilement : aussi invulnérable, à mon avis, que le divin Achille. Vous vous étonnerez sans doute qu’un homme ainsi fait puisse se croire indisposé. Mais toujours est-il que je ne vois pas ce qu’il a. Peut-être a-t-il quelque maladie inconnue et impénétrable. Je n’en sais rien. J’affirme seulement que jusqu’à présent je n’ai point réussi à la découvrir. »

Il n’y avait pas ombre de la maladie de M. Merdle, sur la poitrine qui servait en ce moment de montre d’étalage à une masse de pierres précieuses, et rivalisait avec un grand nombre de bijoux non moins superbes : il n’y avait pas ombre de la maladie de M. Merdle sur le jeune Sparkler, qui allait d’un salon à l’autre comme une âme en peine, cherchant une jeune fille d’une réputation problématique, et qui ne fît pas trop sa bégueule ; il n’y avait pas ombre de la maladie de M. Merdle sur les Mollusques et les des Échasses, dont il y avait là des colonies entières, ni sur aucun des invités. Il n’y en avait même qu’une ombre très faible sur M. Merdle, qui circulait dans la foule, recevant des hommages de chacun.

La maladie de M. Merdle ! La Société et M. Merdle étaient liés par tant d’intérêts communs qu’on avait peine à se figurer que le banquier gardât sa maladie, s’il en avait une, pour lui tout seul. Avait-il réellement cette maladie inconnue et impénétrable, et quelque médecin parvint-il enfin à la découvrir ? Patience ! et attendant, les murs de la Maréchaussée projetaient une ombre véritable, qui exerçait une sombre influence sur la famille Dorrit, à toute heure de la journée.

CHAPITRE XXII. Une énigme.

M. Clennam ne grandissait pas dans l’estime du Père de la Maréchaussée en raison du nombre croissant de ses visites. La lenteur qu’il mettait à comprendre la grande question des Témoignages n’était pas faite pour exciter une vive admiration dans l’esprit du Doyen ; elle était plutôt faite pour offusquer un vieillard si chatouilleux sur l’article de sa dignité, et lui faire croire qu’il manquait quelque chose à ce monsieur pour être un vrai gentleman. Un certain désappointement, causé par la découverte que M. Clennam possédait à peine cette délicatesse dont le Doyen, avec cette confiance qui le distinguait, avait d’abord été disposé à le croire doué, commença à assombrir son esprit paternel. Il alla jusqu’à dire, dans le sein de sa famille, qu’il craignait que M. Clennam ne fût pas un homme d’un instinct élevé. En sa qualité officielle, comme chef et représentant des détenus, il serait toujours heureux, remarquait-il, de recevoir M. Clennam lorsqu’il viendrait lui présenter ses respects ; mais, personnellement il trouvait que M. Clennam et lui ne semblaient guère faits pour s’entendre. À son avis, il lui manquait quelque chose, sans qu’il pût au juste dire quoi. Néanmoins le Doyen ne faillit à aucune des règles de la civilité puérile et honnête ; au contraire, il combla M. Clennam d’attentions. Peut-être nourrissait-il l’espoir que le visiteur, sans avoir l’intelligence assez vive et assez spontanée pour redoubler de lui-même et proprio motu son premier témoignage, pourrait bien avoir ce qu’il faut d’esprit pour répondre d’une façon convenable à une sollicitation écrite.

En sa triple qualité de gentleman libre, qui avait par mégarde passé une mauvaise nuit dans la prison, de gentleman libre qui avait examiné les affaires du Doyen avec l’idée incroyable de le faire sortir, et de gentleman libre s’intéressant au sort de l’enfant de la Maréchaussée, M. Clennam fut bientôt accueilli partout comme un visiteur de marque. Il n’était nullement étonné des attentions que lui prodiguait M. Chivery, lorsque ce fonctionnaire était de garde ; car il ne distinguait guère la politesse de M. Chivery de celle des autres guichetiers, jusqu’à ce qu’un certain soir M. Chivery l’étonna tout à coup et se mit hardiment en relief au détriment de ses collègues.

M. Chivery, par quelque astucieux exercice de sa puissance, avait réussi à débarrasser la loge de tout flâneur, afin que M. Clennam, en sortant de la prison, le trouvât montant une garde solitaire.

« (Confidentiel.) Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Chivery, mais de quel côté allez-vous ?

— Je vais traverser le pont. »

Clennam fut tout étonné de voir M. Chivery devenir, par son attitude, une allégorie vivante du silence, la clef sur les lèvres.

« (Confidentiel.) Je vous demande encore une fois pardon, reprit M. Chivery, mais pourriez-vous passer par Horsemonger-Lane ? Vous serait-il possible de vous rendre à cette adresse ? » remettant à Clennam une petite carte imprimée, pour être distribuée aux pratiques de Chivery et Cie, marchands de tabac, importateurs de vrais cigares de la Havane, de cigares du Bengale, d’excellents cubas, fabricants de tabacs à priser de fantaisie, etc., etc.

« (Toujours confidentiel.) Il ne s’agit pas de tabac, poursuivit M. Chivery. À vrai dire, il s’agit de ma femme. Elle voudrait vous dire un mot, monsieur, au sujet de … oui, continua M. Chivery, répondant par un signe de tête affirmatif au regard inquiet de Clennam… au sujet de la petite Dorrit.

— Je m’arrangerai pour passer immédiatement chez votre femme.

— Merci, monsieur ! Bien obligé ! Cela ne vous éloignera pas de plus de dix minutes de votre chemin. Soyez assez bon pour demander Mme Chivery. »

Ces dernières instructions furent données par le prudent M. Chivery, qui avait déjà laissé sortir Arthur à travers un coulisseau pratiqué dans la porte extérieure, qu’il pouvait ouvrir à volonté pour inspecter les visiteurs qui se présentaient au guichet.

Arthur Clennam, la carte à la main, se dirigea vers l’adresse qu’elle indiquait et ne tarda pas à y arriver. C’était un établissement fort modeste, où une femme à l’air décent était en train de coudre dans le comptoir. Des petits pots de tabacs, des petites boîtes de cigares, un petit assortiment de pipes, une ou deux jarres de tabac à priser et un petit instrument semblable à un chausse-pied pour le servir, formaient le fonds de boutique.

Arthur en se présentant à Mme Chivery lui exposa qu’il faisait cette visite à la demande de M. Chivery. Il s’agissait de quelque chose qui intéressait Mlle Dorrit, à ce qu’il croyait. Mme Chivery s’empressa de mettre son ouvrage de côté, quitta son siège derrière le comptoir et secoua la tête d’un air dolent.

« Vous pouvez le voir tout de suite, dit-elle, si vous voulez vous donner la peine de jeter un coup d’œil dans la cour. »

En prononçant ces paroles mystérieuses, elle précéda le visiteur dans un petit salon situé derrière la boutique, où il y avait une petite croisée qui donnait sur une très petite cour d’un aspect lugubre. Dans cette cour une lessive de draps et de nappes essayaient (mais en vain, faute d’air), de se sécher sur une ou deux cordes ; et au milieu de ces objets flottants, on voyait un petit jeune homme tout attristé, assis sur une chaise comme le dernier marin survivant au naufrage sur le pont d’un navire humide, et incapable de serrer les voiles.

« C’est notre John, » dit Mme Chivery.

Afin de ne pas avoir l’air de ne prendre aucun intérêt à ce spectacle navrant, Clennam demanda ce que John faisait là.

« C’est le seul délassement qu’il se donne, dit Mme Chivery secouant de nouveau la tête. Il refuse de sortir même dans la cour de derrière, quand il n’y a pas de linge à sécher ; mais quand il y a du linge pour le cacher aux yeux des voisins, il va s’asseoir là pendant des heures… oui, des heures entières. Il dit que ça lui fait l’effet d’un bosquet ! »

Mme Chivery secoua encore une fois la tête, porta son tablier à ses yeux en bonne mère et reconduisit son hôte dans les régions commerciales.

« Veuillez vous asseoir, monsieur, dit Mme Chivery. Vous voulez savoir ce qu’a notre John ? C’est Mlle Dorrit, monsieur ! il se brise le cœur pour elle, et je voudrais prendre la liberté de vous demander quel dédommagement il y aura pour nous quand son cœur sera brisé ? »

Mme Chivery qui était une dame de bonne mine, fort respectée dans Horsemonger-Lane pour ses sentiments élevés et le choix de ses expressions, prononça ces paroles avec un calme cruel, puis recommença de suite à secouer la tête et à s’essuyer les yeux.

« Monsieur, poursuivit-elle, vous connaissez la famille, vous vous êtes intéressé à la famille et vous avez de l’influence sur la famille. Si vous pouvez aider à faire le bonheur des deux jeunes gens, laissez-moi, dans l’intérêt de notre John et dans l’intérêt de la demoiselle, vous supplier de venir à leur secours.

— J’ai été tellement habitué, répondit Arthur embarrassé, depuis le peu de temps que je la connais, à regarder la petite… tellement habitué à regarder Mlle Dorrit dans un jour si différent de celui dans lequel vous me la représentez que vous me voyez tout surpris. Connaît-elle votre fils ?

— Élevés ensemble, monsieur, répliqua Mme Chivery. Ils ont joué ensemble tout enfants.

— Sait-elle que votre fils l’aime ?

— Oh ! je crois bien, monsieur ! répondit Mme Chivery avec un geste de triomphe. Elle n’aurait pas pu le rencontrer un dimanche sans savoir cela. La canne seule de notre John le lui aurait appris il y a longtemps ; des jeunes gens comme John ne se payent pas des cannes à bec d’ivoire pour rien. Comment l’ai-je appris moi-même ? n’est-ce pas en voyant tout cela ?

— Peut-être Mlle Dorrit n’a-t-elle pas compris aussi vite que vous, voyez-vous ?

— Alors elle l’a compris autrement, dit Mme Chivery, car on le lui a dit.

— En êtes-vous sûre ?

— Monsieur, reprit Mme Chivery, aussi sûre et certaine que je suis là devant vous, que j’étais ici quand j’ai vu de mes propres yeux sortir mon fils, que j’y étais quand je l’ai vu de mes propres yeux revenir, et que je sais qu’il lui a parlé ! »

Ces détails circonstanciés et ces répétitions prêtèrent une énergie surprenante à l’éloquence de Mme Chivery.

« Puis-je vous demander comment votre fils est dans cet état d’accablement qui vous cause une si grande inquiétude ?

— Cela a commencé, dit Mme Chivery, le même jour où de mes yeux j’ai vu notre John à la maison revenir : depuis lors je ne le reconnais plus ici. Il n’a jamais ressemblé à ce qu’aujourd’hui il est, depuis l’heure où, dans cette maison, il y a sept ans, moi et son père, comme locataires, sommes venus nous établir. »

Ce discours, grâce aux inversions originales de Mme Chivery, avait pris un certain air de document légal. « Oserais-je vous demander ce que vous pensez de tout cela ?

— Osez, répondit Mme Chivery, et je vous le dirai en paroles et en honneur aussi vrai que dans cette boutique je suis. Tout le monde estime notre John et lui veut du bien. Enfant, il a joué avec elle lorsque dans cette cour, enfant aussi, elle jouait. Il ne l’a jamais perdue de vue depuis. Il est sorti le dimanche dans l’après-midi après que dans cette salle où vous êtes il eut dîné, et il l’a rencontrée. Avait-il un rendez-vous ou n’en avait-il pas, je ne prétends pas le savoir. Il a fait sa déclaration. Le frère et la sœur sont fiers et ne veulent pas de notre John. Le père ne pense qu’à lui-même et ne veut partager sa fille avec personne. Vu ces circonstances elle a répondu à notre John : « Non, John, je ne puis pas vous épouser, je ne peux pas me marier, ce n’est pas mon intention de jamais prendre un mari. Adieu, trouvez une femme digne de vous et oubliez-moi ! » Voilà comment elle se condamne à rester toujours l’esclave de gens qui ne sont pas dignes que leur esclave elle soit. Voilà comment notre John est arrivé à n’avoir plus d’autre plaisir que celui de s’enrhumer au milieu du linge, et de montrer dans cette cour, comme dans cette cour je viens de vous le faire voir moi-même, une existence ruinée qui gonfle le cœur de sa mère ! »

La brave femme montrait la petite croisée d’où l’on pouvait voir son fils inconsolable assis dans le muet bocage ; elle secoua de nouveau la tête et s’essuya les yeux, et le supplia, dans l’intérêt commun des deux jeunes gens, d’employer son influence pour changer le cours de ces tristes événements.

Elle paraissait si sûre de la vérité des faits qu’elle avançait, et ces faits d’ailleurs étaient fondés sur des prémisses si correctes en ce qui concernait les relations de la petite Dorrit avec sa famille, que Clennam ne pouvait pas être certain que Mme Chivery se trompât. Il avait fini par prendre à la petite Dorrit un intérêt si particulier, un intérêt qui tenait, il est vrai, au grossier et vulgaire entourage où elle vivait, mais qui la séparait de cet entourage, qu’il fut désappointé, froissé, presque peiné de croire qu’elle pût aimer le jeune John Chivery s’enrhumant dans un bosquet de son invention, ou quelqu’un qui ressemblât à cet amoureux désespéré. D’un autre côté, en y réfléchissant, il se dit qu’amoureuse ou non de ce guichetier futur, elle n’en était pas moins bonne et moins honnête, que ce serait une faiblesse et une faiblesse injuste de faire d’elle une fée domestique à la condition qu’elle se tiendrait isolée des seules gens qu’elle pût connaître. Pourtant, sa jeunesse et sa légèreté mignonne, ses manières timides, le charme de sa voix et de ses yeux, si prompts à exprimer une émotion, les nombreux rapports sous lesquels la petite Dorrit l’avait intéressé par ses qualités personnelles, et l’énorme différence qu’il y avait entre elle et ceux qui l’entouraient ne s’accordaient pas, disons mieux, étaient en parfait désaccord avec l’idée nouvelle de cette mésalliance de sentiments.

Tout pesé, il promit à la digne Mme Chivery, sans attendre davantage, qu’on pouvait compter qu’il ferait toujours son possible pour assurer le bonheur de Mlle Dorrit, et pour favoriser les vœux de la jeune fille, si cela dépendait de lui, une fois qu’il aurait pu s’en assurer. En même temps, il la mit en garde contre les hypothèses et les apparences, lui enjoignit le silence et le mystère les plus profonds, pour ne pas troubler l’âme de Mlle Dorrit : il lui recommanda surtout, en attendant, de gagner la confiance de son fils et de s’éclairer ainsi sur le véritable état de la situation. Mme Chivery répondit que c’était là une précaution inutile, mais qu’elle essayerait. Elle secoua la tête comme si cet entretien ne lui avait pas apporté toute la consolation qu’elle en attendait, mais elle remercia néanmoins M. Clennam de la peine qu’il avait bien voulu prendre. On se sépara bons amis et Arthur s’éloigna.

Comme la foule de gens qui circulait dans la rue bousculait la foule d’idées qui se croisaient dans sa tête, ces deux foules hétérogènes créant chez lui une grande confusion, il évita le pont de Londres et se dirigea vers le pont suspendu, plus tranquille et moins tumultueux. Il y avait à peine fait un pas, lorsqu’il aperçut la petite Dorrit marchant devant lui. Le temps était beau, il y avait une légère brise et sans doute elle venait de sortir pour prendre l’air sur le pont. Il n’y avait pas plus d’une heure qu’Arthur l’avait laissée dans la chambre du Doyen.

C’est un heureux hasard qui favorisait son désir d’observer la physionomie et les manières de la jeune fille sans que personne fût là pour les gêner. Il hâta le pas ; mais avant qu’il l’eût rejointe elle tourna la tête.

« Est-ce que je vous ai fait peur ? demanda-t-il.

— J’ai cru reconnaître le pas, répondit-elle en hésitant.

— Et l’avez-vous reconnu, petite Dorrit ? Vous ne deviez pourtant guère vous attendre à me rencontrer ?

— Je ne m’attendais à rencontrer personne. Mais quand j’ai entendu marcher derrière moi, il m’a semblé que le pas résonnait… comme le vôtre.

— Allez-vous plus loin ?

— Non, monsieur, je suis seulement venue ici pour prendre l’air. »

Ils se promenèrent ensemble, et la jeune fille retrouva ses manières confiantes et le regarda en face, tandis qu’elle disait après avoir jeté un coup d’œil autour d’elle :

« C’est bien étrange. Peut-être aurez-vous de la peine à comprendre cela. Quelquefois il me semble que c’est presque de l’égoïsme de cœur que de venir me promener ici.

— De l’égoïsme ! Comment cela ?

— Voir la rivière et une si vaste étendue de ciel, et tant d’objets, tant de variété et de mouvement ; puis retourner là-bas et le retrouver lui, dans cette étroite enceinte…

— Oui ! mais vous oubliez qu’en rentrant vous rapportez l’influence et le reflet de ces objets pour l’égayer.

— Croyez-vous ? Je l’espère, mais je crains qu’il n’y ait là dedans plus d’imagination que de réalité, monsieur, et que vous ne me croyiez plus de pouvoir que je n’en ai. Si vous étiez en prison comme lui, croyez-vous que je vous rapporterais revenant de ma promenade, le germe de consolation dont vous parlez ?

— Oui, petite Dorrit, j’en suis sûr. »

À voir le tremblement de ses lèvres et l’ombre d’une grande agitation qui traversa ses traits, Arthur jugea que la petite Dorrit songeait à son père ; il resta quelques instants sans parler, afin de laisser la jeune fille reprendre son sang-froid. La petite Dorrit tremblant à son bras s’accordait moins que jamais avec les hypothèses de Mme Chivery, et pourtant il ne lui paraissait pas impossible qu’il y eût en jeu quelque autre amour à l’horizon, bien loin, bien loin, dans un horizon reculé et sans espoir.

Ils se retournèrent et Clennam lui dit : « Voici venir Maggy ! » La petite Dorrit leva les yeux d’un air étonné et les deux promeneurs se trouvèrent en face de Maggy, qui s’arrêta tout court en les apercevant. Elle était arrivée au trot, si préoccupée et si affairée, qu’elle ne les avait reconnus qu’au moment où ils lui avaient barré le chemin. Mais alors elle fut si saisie de les voir, que son panier en ressentit le contre-coup.

« Maggy, tu m’avais promis de rester près de mon père.

— Et j’y serais restée, petite mère, mais c’est lui qui n’a pas voulu. S’il m’envoie faire une commission, il faut bien que j’y aille ; s’il vient me dire : « Maggy, porte la lettre et reviens vite et, si tu rapportes une bonne réponse, tu auras six pence, » il faut bien que je la porte. Bon Dieu, petite mère, que voulez-vous donc que fasse une pauvre petite fille de dix ans ? Et si M. Tip, rentrant juste au moment où je sors, me dit : « Où vas tu, Maggy ? » et que je lui dise : « Je vais à tel ou tel endroit, » et qu’il me dise : « Tiens, si je profitais de la circonstance ! » et qu’il passe au café pour écrire une lettre et me la donne en me disant : « Porte-la au même endroit, et s’il y a une bonne réponse, tu auras dix pence, » ce n’est pas ma faute, mère ! »

Arthur lut dans les yeux baissés de la petite Dorrit qu’elle devinait à qui les lettres étaient adressées.

« Je vais quelque part ; là ! Voilà où je vais, continua Maggy. Je vais quelque part ; ce n’est pas vous, petite mère, que cela regarde… mais c’est vous, vous savez ( s’adressant à Arthur ) : vous ferez bien d’aller aussi quelque part, pour que je vous y donne ce que j’ai à vous remettre.

— Nous ne ferons pas tant de cérémonie, Maggy ; donnez-le-moi dit Clennam à voix basse.

— Alors, venez de l’autre côté, répondit Maggy, parlant très haut, mais d’un air de mystère. Petite mère ne devait rien savoir de tout ça, et elle n’en aurait rien su si vous étiez seulement venu quelque part, au lieu de m’ennuyer et de flâner ici ; ce n’est pas ma faute ; il faut bien que je fasse ce qu’on me dit : c’est leur faute, à eux, pourquoi me l’ont-ils dit ? »

Clennam traversa de l’autre côté et parcourut rapidement les deux lettres. Celle du père disait que, se trouvant fort inopinément et pour la première fois de sa vie, trompé par le retard d’un remboursement qu’il attendait de la Cité et sur lequel il avait compté jusqu’au dernier moment, il prenait la plume : car il était privé par la malheureuse circonstance d’une captivité qui durait déjà depuis vingt-trois ans ( doublement soulignés ), de se présenter en personne, ce qu’autrement il n’aurait pas manqué de faire. Il mettait donc la main à la plume pour prier M. Clennam de lui avancer la somme de trois livres sterling et six shillings, pour laquelle il prenait la liberté de lui remettre d’avance, sous ce pli, son billet. Le fils, dans son épître, écrivait qu’il savait que M. Clennam serait enchanté d’apprendre qu’il avait enfin trouvé un emploi permanent et honorable, avec toutes les chances d’un brillant avenir ; mais que son patron, se trouvant dans l’impossibilité momentanée de payer à son employé un arriéré d’appointements, avait fait un appel à cette généreuse patience dont Tip comptait bien faire preuve envers ses semblables jusqu’à la fin de ses jours ; cet appel, joint à la conduite frauduleuse d’un faux ami et à la cherté des subsistances, menaçait de causer sa ruine prochaine, s’il ne parvenait pas à trouver, avant six heures de cette après-midi, la somme de huit livres sterling. M. Clennam serait charmé d’apprendre que, grâce à l’empressement de plusieurs amis qui avaient dans Tip une confiance sans bornes, il était parvenu à compléter cette somme, à l’exception d’une légère balance d’une livre sterling dix-sept shillings et quatre pence ; l’avance de cet appoint, payable à un mois de vue, aurait pour résultat de sauver Tip d’une ruine complète.

Clennam répondit sur-le-champ à ces lettres avec l’aide de son portefeuille et de son crayon, envoyant au père ce qu’il demandait et s’excusant de ne pouvoir obliger le fils. Il chargea alors Maggy de remettre les réponses et lui donna le shilling dont le mauvais succès de sa commission supplémentaire l’aurait privée sans cela.

Lorsqu’il eut rejoint la petite Dorrit, et qu’ils eurent recommencé à se promener comme auparavant, elle lui dit tout à coup.

« Je crois que je ferais mieux de m’en aller. Je ferais mieux de rentrer chez moi.

— Ne vous chagrinez pas, dit Clennam, j’ai répondu aux lettres. Ce n’était rien. Vous savez ce qu’elles disaient ? Ce n’était rien.

— Mais j’ai peur de le laisser seul, reprit-elle ; j’ai peur de les quitter l’un ou l’autre : je ne suis pas plutôt partie, qu’ils corrompent… sans le vouloir… jusqu’à Maggy.

— C’est une bien innocente commission que celle dont elle s’est chargée, la pauvre femme. Et elle ne vous la cachait que parce qu’elle croyait sans doute vous épargner par là quelque sujet d’inquiétude.

— Oui, je l’espère, je l’espère ; mais je ferais mieux de rentrer chez moi ! Il n’y a pas deux jours que ma sœur me disait que je m’étais tellement habituée à la prison que j’en avais pris le ton et le caractère. Il faut bien que cela soit ; je suis sûre que cela est quand je vois pareilles choses ; c’est là qu’est ma place ; il vaut mieux que j’y reste ; c’est de l’égoïsme de ma part de rester ici lorsque je puis faire le moindre bien là-bas. Adieu, j’aurais bien mieux fait de rester chez moi. »

L’angoisse avec laquelle elle prononça ces paroles, comme si elles s’échappaient violemment de son cœur comprimé, fit presque verser des larmes à Clennam en la regardant et en l’écoutant.

« Ne dites pas chez vous, en parlant de la prison, mon enfant ! Il est toujours pénible de vous entendre lui donner ce nom.

— Mais c’est mon chez moi ! En ai-je un autre ? Pourquoi l’oublierais-je un seul instant ?

— Vous ne l’oubliez jamais, chère petite Dorrit, lorsqu’il s’agit de rendre service.

— Je l’espère, oh ! je l’espère ! Mais il vaut mieux que je ne reste pas ici, j’en serai meilleure, plus soumise, plus heureuse. Ne m’accompagnez pas, je vous prie, laissez-moi aller seule. Adieu, que Dieu vous bénisse ! Merci, merci. »

Il sentit qu’il valait mieux respecter la prière de la petite Dorrit et il ne bougea pas lorsque la frêle et délicate enfant s’éloigna rapidement ; quand elle eut disparu, il se tourna vers la rivière et resta à rêver.

La découverte qu’elle venait de faire de cette correspondance aurait, en tout temps, affligé la petite Dorrit ; mais y aurait-elle, en un autre moment, paru si sensible ?

Non.

Lorsqu’elle avait vu le Doyen mendiant dans son déguisement râpé, et qu’elle avait supplié le visiteur de ne pas lui donner d’argent, elle avait été affligée, mais pas de cette façon-là ; il y avait quelque chose qui l’y avait rendue depuis plus sensible : ne serait-ce pas par hasard qu’elle voyait, en ce moment, quelqu’un dans cet horizon lointain, reculé, sans espérance ? ou bien, n’était-ce qu’un vain soupçon qui était venu à l’esprit de Clennam, en comparant la rivière fangeuse qui passait sous ce pont avec les eaux limpides de la même rivière qui, un peu plus haut, dans son cours, chantait toujours le même air contre la proue du bac : ces eaux dont le courant paisible faisait tant de milles à l’heure, avec des roseaux ici sur leurs rives, plus loin des lis, sans que rien troublât son cours régulier et paisible.

Il rêva à sa pauvre enfant, la petite Dorrit ; il y rêva longtemps, le coude appuyé sur le parapet ; il rêva à elle en rentrant chez lui ; il rêva à elle dans le silence de la nuit ; il rêva à elle quand le jour revint. Et, de son côté, la pauvre enfant, la petite Dorrit rêvait à lui… trop constamment, trop fidèlement !… à l’ombre des murs de la Maréchaussée.

CHAPITRE XXIII. La machine en mouvement.

M. Meagles s’occupa avec tant d’activité de la négociation que Clennam lui avait confiée, qu’il eut mis bientôt l’affaire en train et vint un jour chez Clennam, à neuf heures du matin, lui faire son rapport.

« Doyce est très flatté de votre bonne opinion, commença-t-il par dire, et désire que vous visitiez la fonderie, afin de juger par vous-même et de vous mettre parfaitement au courant. Il m’a remis les clefs de ses registres et de ses papiers… les voici qui résonnent dans ma poche… et la seule recommandation qu’il m’ait faite est celle-ci : « Je désire que M. Clennam sache tout ce que je sais moi-même des affaires de mes ateliers, car autrement il ne pourrait pas traiter avec moi dans des conditions d’égalité parfaite. Si nous ne parvenons pas à nous entendre, je sais qu’il n’abusera pas de ma confiance. Si je n’avais pas commencé par en être sûr, je n’aurais pas écouté sa proposition. Vous reconnaissez bien là notre homme, n’est-ce pas ?

— En effet. Un caractère très honorable.

— Oh oui, certainement. Sans aucun doute. Excentrique, mais très honorable. Très excentrique aussi pourtant ! Croiriez-vous, Clennam, continua M. Meagles, riant de la bizarrerie de Daniel, que j’ai dû passer toute une matinée avec lui, dans cette cour qui a un nom si drôle… comment donc s’appelle-t-elle ?

— La cour du Cœur-Saignant ?

— Toute une matinée dans la cour du Cœur-Saignant avant de pouvoir le décider à entendre parler de cette association,

— Et pourquoi cela ?

— Je n’ai pas plutôt eu prononcé votre nom, qu’il a refusé net.

— Refusé, parce que c’était moi ?

— Je n’ai pas plutôt eu prononcé votre nom, Clennam, qu’il s’est écrié : « C’est impossible ! — Qu’entendez-vous par là ? lui ai-je demandé. — Vous aurez beau dire, Meagles, c’est impossible. — Pourquoi donc ? » répétais-je. Vous ne croiriez pas, Clennam, poursuivit M. Meagles, riant intérieurement, qu’il s’est trouvé que c’était impossible parce que vous et lui, en vous promenant ensemble jusqu’à Twickenham, vous aviez entamé une conversation amicale dans le courant de laquelle Doyce vous avait parlé de son intention de prendre un associé, supposant dans ce moment-là que vous ne pouviez pas prendre cela pour vous, parce qu’il vous croyait déjà pourvu et nanti d’un établissement aussi solide que la cathédrale de Saint-Paul. « Maintenant, monsieur Clennam, me dit Daniel, si je donnais suite à sa proposition, pourrait voir un dessein astucieux et des motifs intéressés dans ce qui n’était qu’une franche et amicale causerie, et je ne peux pas m’exposer à un pareil soupçon : je suis beaucoup trop fier pour vouloir en courir le risque. »

— Ma foi ! je serais tout aussi disposé à soupçonner…

— Parbleu ! interrompit M. Meagles. C’est ce que je lui ai dit. Mais il m’a fallu toute une matinée pour vaincre ses scrupules, et je doute qu’un autre homme que moi (il m’aime depuis si longtemps !) eût réussi seulement à les ébranler ; enfin, c’est bon. Cet obstacle excentrique une fois surmonté, le voilà qui stipule qu’avant de vous en reparler, j’examinerai les livres de comptabilité afin de me former moi-même une opinion. Je me mets donc à examiner les livres et je forme mon opinion. « Est-elle pour ou contre, en somme ? me demande Daniel. — Pour, lui dis-je. — Alors, me dit-il, vous pouvez maintenant, mon digne ami, fournir à M. Clennam les moyens de se former une opinion à son tour. Et pour lui permettre de le faire en toute liberté, sans craindre mon influence, je vais quitter la ville pour huit jours. » Et il est parti, ajouta M. Meagles. Comment trouvez-vous la conclusion ? N’est-ce pas que c’est drôle ?

— Il me laisse en partant, je l’avoue, une idée très élevée de sa candeur et de…

— De sa bizarrerie, interrompit M. Meagles. Je le crois sans peine. »

Ce n’était pas précisément le mot que Clennam avait sur le bout de la langue, mais il ne voulut pas reprendre son excellent ami.

« Et maintenant, ajouta M. Meagles, vous pouvez commencer votre examen dès que cela vous conviendra. Je me suis chargé de vous expliquer tout ce qui pourrait avoir besoin d’explication, mais dans les termes de la plus stricte neutralité, sans rien faire de plus. »

Traduction par IA · Original