La Petite Dorrit

Traduction humaine · Traduction de Paul Lorain; William Little Hughes (†1861; 1887) · Source: Wikisource · Domaine public

Son frère Frédéric, à l’œil terne, à la main tremblante, aux épaules voûtées et à l’esprit trouble, traînait humblement la gigue à côté de son aîné dont il acceptait le patronage comme il acceptait tout incident dans le labyrinthe du monde où il s’était perdu. Il tenait à la main le cornet de tabac habituel où il puisait fréquemment une prise économe. L’ayant humée en hésitant, il jetait de nouveau sur son frère un regard admirateur, remettait ses mains derrière son dos et marchait ainsi auprès de lui jusqu’à ce qu’il éprouvât le besoin de prendre une nouvelle prise ou de s’arrêter pour regarder autour de lui, peut-être en se rappelant tout à coup qu’il avait oublié sa clarinette.

Les visiteurs disparaissaient à mesure que les ombres de la nuit s’abaissaient, mais il y avait encore assez de monde dans la cour, la plupart des prisonniers étant descendus pour reconduire leurs amis jusqu’à la loge. Tandis que les deux frères se promenaient dans la cour, William le captif regardait autour de lui pour recevoir les salutations de ses admirateurs, auxquels il ôtait gracieusement son chapeau, et empêchait Frédéric le libre de se heurter contre les passants ou d’être poussé contre le mur. Les détenus en masse ne formaient pas une corporation bien sentimentale, mais néanmoins tous les prisonniers, chacun à sa façon, montraient bien sur leur visage qu’ils trouvaient les deux frères bons à voir.

« Tu me parais un peu abattu ce soir, Frédéric, dit le Père des détenus ; aurais-tu quelque chose ?

— Quelque chose ? (Il ouvrit un moment les yeux tout grands, puis baissa de nouveau la tête et les paupières.) Non, William, non. Je n’ai rien.

— Si l’on pouvait te persuader de soigner un peu ta mise, Frédéric…

— Oui, oui ! interrompit le vieillard. Mais je ne puis pas. Je ne puis pas. Ne me parle plus de cela. C’est fini. »

Le doyen jeta en passant un coup d’œil à un détenu avec lequel il était en relation amicale, comme qui dirait : « C’est un vieillard bien faible que celui que vous voyez auprès de moi ; mais ce vieillard est mon frère, monsieur, et la voix de la nature est si puissante ! » et il pilota son frère hors de portée du bras de la pompe en le prenant par sa manche râpée. Rien n’eût manqué pour faire de William Dorrit un modèle de guide fraternel, de philosophe et d’ami, s’il avait seulement garé son frère d’une ruine entière, au lieu de la causer lui-même.

« Je crois, William, répondit l’objet de cette affectueuse sollicitude, que je suis fatigué, et je vais aller me coucher.

— Mon cher Frédéric, répliqua l’autre, que je ne te retienne pas ; ne sacrifie pas tes goûts aux miens.

— Les veilles, l’air un peu lourd de ma chambre et les années aussi, je suppose, dit Frédéric, tout ça contribue à m’affaiblir.

— Mon cher Frédéric, répondit le doyen, penses-tu que tu prennes assez de soin de ta santé ? Penses-tu que tes habitudes soient aussi régulières et aussi méthodiques que le sont… les miennes, par exemple ? Pour ne pas ramener sur le tapis cette petite excentricité à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure, je doute que tu prennes assez d’air et assez d’exercice, Frédéric. Voici une promenade qui est toujours à ton service. Pourquoi ne pas en profiter plus souvent que tu ne le fais ?

— Ah ! soupira l’autre. Oui, oui, oui.

— Mais il est parfaitement inutile de dire oui, oui, mon cher Frédéric, persista le doyen avec sa douce sagesse, si tu ne veux pas en profiter. Tu n’as qu’à me voir, Frédéric, tu peux prendre exemple sur moi. La nécessité et le temps m’ont appris ce que je dois faire. À certaines heures précises de la journée, tu me trouveras à la promenade, ou dans ma chambre, ou dans la loge, lisant mon journal, recevant mon monde, mangeant et buvant. Il y a déjà bien des années que j’ai dressé Amy à cette exactitude : je lui ai appris (par exemple) la nécessité que mes repas soient servis à heure fixe. À mesure qu’elle a grandi, elle a compris l’importance de ces arrangements et tu sais quelle bonne fille cela fait ! »

Le frère se contenta de soupirer de nouveau, tandis qu’il rêvait en marchant de son pas traînard : « Ah ! oui, oui, oui.

— Mon cher ami, dit le Père de la Maréchaussée, posant la main sur l’épaule de Frédéric et le raillant avec douceur (avec douceur ; il était si faible le pauvre cher homme !), tu m’as déjà dit cela, et je ne sais pas si tes paroles, Frédéric, ont un sens caché qui m’échappe, mais elles n’ont pas l’air de signifier grand’chose. Je voudrais pouvoir te réveiller un peu, mon bon Frédéric ; tu as besoin d’être réveillé.

— Oui, William, oui. Sans doute, répondit l’autre, levant ses yeux ternes vers le visage de son frère, mais je ne suis pas comme toi. »

Le Père de la Maréchaussée remarqua, en haussant les épaules avec modestie : « Oh ! tu pourrais me ressembler, mon cher Frédéric ; tu pourrais me ressembler si tu voulais ! » et il s’abstint, dans sa magnanimité, de presser davantage son frère déchu.

On se disait bien des adieux dans les coins, ainsi que cela se faisait habituellement le dimanche. Çà et là, dans l’obscurité, quelque pauvre femme, épouse ou mère, pleurait avec un détenu novice. Le temps avait été où le doyen lui-même avait pleuré, dans les ombres de cette cour, auprès de sa pauvre femme qui pleurait aussi. Mais il s’était passé bien des années depuis cette époque, et maintenant le vieillard ressemblait à un passager parti pour un voyage au long cours qui, lorsqu’il ne ressent plus le mal de mer, s’impatiente de cette faiblesse chez les passagers moins aguerris que l’on a embarqués au dernier port. Il s’en fallait de peu qu’il ne leur fît des remontrances et qu’il ne leur mît le marché à la main en leur disant que les gens qui ne pouvaient vivre sans pleurer n’avaient que faire dans sa prison. Ses gestes, sinon ses paroles, témoignaient toujours le mécontentement que lui causaient de pareilles interruptions apportées à l’harmonie générale ; et la chose était si connue que les coupables s’empressaient ordinairement de disparaître sitôt qu’ils voyaient approcher le doyen.

Le dimanche soir en question, William Dorrit reconduisit son frère jusqu’à la grille avec un air plein de charité et de clémence ; il était de bonne humeur et gracieusement disposé à pardonner les larmes. Plusieurs détenus se pavanaient sous la lueur éclatante du gaz de la loge ; les uns disaient adieu aux visiteurs, et d’autres, qui n’avaient pas de visiteurs, regardaient la clef tourner fréquemment dans la serrure et causaient entre eux avec M. Chivery. L’entrée paternelle causa naturellement une certaine sensation ; et M. Chivery portant sa clef à son chapeau espéra (mais d’une façon très laconique) que M. Dorrit allait assez bien.

« Merci, Chivery ; très bien. Et vous-même ? »

M. Chivery répliqua : « Oh, moi, à merveille ! » En général, le guichetier, lorsqu’il était un peu grognon, ne répondait pas autrement, quand on lui demandait des nouvelles de sa santé.

« J’ai reçu la visite du jeune John aujourd’hui, Chivery. Et il avait l’air très pimpant, je vous assure. »

C’est ce que M. Chivery avait ouï dire. M. Chivery, néanmoins, devait avouer qu’il désirait que son jeune homme ne dépensât pas tant d’argent pour sa toilette. À quoi ça le menait-il ? Ça ne lui rapportait que des déboires et les déboires n’étaient déjà pas si rares, c’était une marchandise qu’on pouvait se procurer partout gratis.

« Quels déboires, Chivery ? demanda le doyen avec bienveillance.

— Rien, rien, répondit M. Chivery. N’importe. M. Frédéric s’en va ?

— Oui, Chivery, mon frère va se coucher. Il est fatigué et ne se sent pas très bien… Prends garde, Frédéric, prends garde. Bonsoir, mon cher Frédéric ! »

Donnant une main à son frère et portant l’autre à son chapeau graisseux pour saluer la société rassemblée dans la loge, Frédéric sortit d’un pas traînant par la porte que Chivery venait de lui ouvrir. Le doyen témoigna l’aimable sollicitude d’un être supérieur pour empêcher Frédéric de se faire mal.

« Soyez assez bon pour laisser la porte ouverte un instant, Chivery, que je lui voie seulement descendre le passage et les marches ! Prends garde, Frédéric ! (Il est si infirme !) Fais attention aux marches ! (Il est si distrait !) Regarde bien devant toi avant de traverser la rue, Frédéric ! (En vérité, je n’aime pas le voir errer ainsi en liberté, il risque tant de se faire écraser !) »

Après avoir ainsi parlé et avec une expression de visage qui annonçait tous ses doutes inquiets et toute son anxiété protectrice, il tourna les yeux vers la société réunie dans la loge, comme pour leur dire : N’est-ce pas que mon pauvre frère est bien à plaindre de ne pas être enfermé sous clef comme nous ? opinion qui parut assez du goût des assistants.

Mais William Dorrit ne l’accepta pas sans restriction, au contraire : « Non, dit-il, messieurs, non ; vous interprétez mal ma pensée. Mon frère Frédéric est fort cassé, sans doute, et peut-être serais-je plus tranquille si je le voyais logé derrière ces murs, à l’abri de tout danger. Mais n’oublions pas que, pour y supporter l’existence pendant un long séjour, il faut une certaine combinaison de qualités… je ne dirai pas de grandes qualités, mais de qualités… de qualités morales. Or, mon frère Frédéric possède-t-il cette réunion de qualités requises ? Messieurs, c’est un excellent homme, doux, tendre, estimable et simple comme un enfant ; mais qu’il soit incapable de se tirer d’affaire partout ailleurs, pensez-vous qu’il se tirerait mieux d’affaire chez nous ? Non ; je suis persuadé que non ! Et le ciel préserve Frédéric de jamais venir ici autrement que comme un visiteur bénévole ! Messieurs, quiconque arrive ici, pour y rester longtemps, doit avoir une vigueur de caractère qui lui permette de beaucoup endurer. Mon bien-aimé Frédéric est-il l’homme qu’il faut pour cela ? Non. Vous l’avez vu, il est déjà cassé sans avoir séjourné ici ; le malheur l’a écrasé ; il ne sait pas résister, il n’a pas non plus assez d’élasticité pour habiter longtemps un endroit comme celui-ci, sans perdre la conscience du respect qu’il se doit à lui-même, sans oublier qu’il est gentleman ; Frédéric n’a pas (si je puis me servir de cette expression) assez d’élévation pour voir dans une foule de petits égards pleins de délicatesse et dans … dans les divers témoignages qu’il pourrait recevoir, l’esprit généreux qui anime la communauté des détenus, et pour reconnaître qu’il n’y a là aucun déshonneur ni aucune atteinte à ses droits de gentleman. Messieurs, Dieu vous garde ! »

Ce fut ainsi qu’il mit à profit l’occasion de prononcer cette homélie pour l’édification de la société réunie dans la loge, avant de rentrer dans la cour blafarde et de passer avec sa pauvre dignité râpée devant le détenu en robe de chambre qui n’avait pas d’habit, et devant le détenu en pantoufles de baigneur qui n’avait pas de souliers, et devant le gros fruitier en culottes de velours à côtes qui n’avait pas de soucis, et devant le maigre commis vêtu d’un habit noir sans boutons, pour remonter son pauvre chétif escalier jusqu’à sa pauvre chétive chambre.

Là, la table était mise pour son souper, et sa vieille robe de chambre grise l’attendait sur le dos de son fauteuil, non loin du feu. Sa fille mit son petit livre de prières dans sa poche (elle venait de prier pour les prisonniers et les captifs), et se leva pour lui souhaiter la bienvenue.

« L’oncle Frédéric était donc parti ? demanda-t-elle, en l’aidant à changer d’habit et en lui donnant sa calotte de velours noir. — Oui, l’oncle Frédéric était parti. — Père, avait-il fait une promenade agréable ? — Mais non, pas trop, Amy ; pas trop. — Non ? Est-ce que père ne se porterait pas tout à fait bien ? »

Tandis qu’elle se tenait derrière lui, penchant au-dessus du fauteuil un visage aimant, son père regardait le feu, les yeux baissés. Il semblait éprouver quelque malaise, où il entrait une légère pointe de honte ; et lorsque, peu de temps après, il reprit la parole, ce fut d’une manière décousue et embarrassée.

« Il faut qu’il y ait quelque chose, je… hem !… je ne sais pas quoi… qui aura agacé Chivery. Ce soir il s’est… ah !… montré beaucoup moins obligeant et moins empressé que de coutume. C’est… hem !… bien peu de chose, mais cela suffit pour m’attrister, ma chère. Je ne saurais oublier (tournant et retournant ses mains et les regardant de près) que… lorsque l’on mène… hem !… une existence comme la mienne, on se trouve malheureusement à la merci de ces gens-là, qui, à chaque heure de la journée, peuvent vous causer quelque ennui. »

Le bras de la petite Dorrit était sur l’épaule de son père, mais elle ne regarda pas le vieillard pendant qu’il parlait. Elle baissa la tête et tourna les yeux d’un autre côté.

« Je… hem !… je ne puis pas m’imaginer, Amy, ce qui a pu offenser Chivery. En général il est si… si prévenant et si respectueux. Et ce soir il a été tout à fait… tout à fait laconique avec moi ; et devant des étrangers, encore ! Mais, bonté divine ! si Chivery et ses collègues cessaient de me soutenir et de reconnaître ce qui m’est dû, je courrais risque de mourir de faim ici. »

Tandis qu’il parlait, il ouvrait et fermait les mains comme des soupapes, sentant si bien cette pointe de honte qu’il n’osait trop s’avouer à lui-même le sens de ses propres paroles.

« Je… ah !… je ne puis m’imaginer d’où cela vient. Je ne puis vraiment me figurer ce qui cause ce brusque changement. Il y avait ici dans le temps un guichetier nommé Jackson (je ne crois pas que tu puisses te le rappeler, ma chère, tu étais bien jeune alors), et… hem !… il avait un… frère, et ce… jeune frère faisait la cour à… ou plutôt il n’allait pas jusqu’à lui faire la cour… mais il admirait… il admirait respectueusement… la… pas la fille, la sœur de l’un de nous ; la sœur d’un détenu assez distingué ; je dirai même très distingué. Ce détenu se nommait le capitaine Martin ; et il me consulta pour savoir s’il était nécessaire que sa fille… sœur, veux-je dire…, risquât d’offenser le père du guichetier en se montrant trop… hem !… trop explicite. Le capitaine Martin était un gentleman et un homme d’honneur, et je le priai de me dire d’abord son… son propre avis. Le capitaine (très respecté dans l’armée) me répondit, sans hésiter, qu’il lui semblait que sa… hem !… sœur n’était nullement tenue de comprendre trop clairement le jeune amoureux, et qu’elle pouvait le faire aller… je ne suis pas bien sûr que le capitaine Martin ait employé cette expression, je crois même qu’il a dit le tolérer à cause de son père… je veux dire de son frère. Je ne sais pas trop ce qui m’a amené à te raconter cette histoire ; c’est sans doute parce que je cherchais vainement à me rendre compte des façons d’agir de Chivery ; mais, quant aux rapports entre les deux situations, je ne vois pas… »

La voix du vieillard s’éteignit. La petite Dorrit, comme si elle ne pouvait plus longtemps l’entendre parler ainsi, avait petit à petit levé la main jusqu’aux lèvres de son père pour lui fermer la bouche. Pendant quelques instants, il régna dans la chambre une immobilité et un silence complets ; le père resta ramassé dans sa chaise, et la fille resta le bras autour du cou et la tête appuyée sur l’épaule du doyen.

Le souper du doyen était en train de cuire dans une petite casserole posée sur le feu, et, lorsque la petite Dorrit changea de place, ce fut pour servir le repas qu’elle avait apprêté.

M. Dorrit s’assit à sa place habituelle : la petite Dorrit prit une chaise à côté de lui, et il commença son souper. Jusqu’alors, le père et la fille avaient évité de se regarder. Le père commença petit à petit ; posant avec bruit sur la table son couteau ou sa fourchette, ramassant les objets avec brusquerie, mordant son pain comme s’il lui en voulait, et témoignant encore par d’autres signes qu’il n’était pas dans son assiette ordinaire. Enfin, il repoussa son assiette et parla tout haut, avec la plus grande étrange incohérence :

« Qu’importe que je mange ou que je meure de faim ? qu’importe qu’une existence aussi flétrie que la mienne se termine maintenant ou se prolonge jusqu’à la semaine ou jusqu’à l’année prochaine ? qui est-ce qui tient à moi ? Un pauvre prisonnier qu’on nourrit d’aumônes et de restes ! un pauvre diable qui n’a plus ni honneur ni argent !

— Père, père ! »

Comme il se levait, elle se mit à genoux devant lui et leva vers lui les mains.

« Amy, continua le vieillard d’une voix étouffée, tremblant violemment et la regardant d’un air aussi égaré que s’il fût devenu fou, je te dis que, si tu pouvais me voir comme ta mère m’a vu, tu ne reconnaîtrais pas le malheureux que tu n’as aperçu qu’à travers les barreaux de cette cage. J’étais jeune alors ; j’avais de l’esprit, j’avais bonne mine, j’étais indépendant…, oui, parbleu, je l’étais, mon enfant !… et on me recherchait et on me portait envie. Certainement qu’on me portait envie !

— Cher père ! »

Elle essaya de ramener le bras tremblant qu’il brandissait, mais le vieillard résista et repoussa sa main.

« Si j’avais seulement fait faire mon portrait dans ce temps-là, il faudrait qu’il fût bien mal fait pour que tu n’en fusses pas fière, tu verrais que tu en serais fière. Mais je n’y ai pas pensé. Que ceci serve d’exemple aux autres ! Que chacun, s’écria-t-il regardant autour de lui d’un air hagard, ait soin de conserver au moins ce léger souvenir de l’époque où il était heureux et respecté. Que chacun laisse à ses enfants cette preuve du rang qu’il a occupé. À moins que mes traits, lorsque je serai mort, ne reprennent leurs agréments d’autrefois (on dit que ces choses-là sont arrivées, je n’en sais rien) mes enfants ne m’auront jamais vu.

— Père, père !

— Oh ! méprise-moi, méprise-moi ! Détourne les yeux, ne m’écoute pas. Oh ! ferme-moi la bouche, rougis de moi, pleure de m’avoir pour père… Et toi aussi, Amy ! Fais-le, fais-le ! Ne le fais-je pas moi-même ! Je suis endurci maintenant, je suis tombé trop bas pour me chagriner longtemps, même de cela.

— Cher père, père aimé, que je chéris de tout mon cœur ! »

Elle l’entourait de ses bras et réussit à le faire rasseoir dans son fauteuil, puis elle saisit son bras toujours levé et chercha à le ramener autour de son cou.

— Laisse-le là, père ! Regarde-moi, père ! Embrasse-moi, père ! Pense à moi, père, un seul instant.

Le vieillard continua cependant à parler de la même façon incohérente, bien que sa voix prît peu à peu le ton d’une pleurnicherie piteuse.

« Et pourtant on me respecte ici. J’ai su me relever. Je ne me suis pas tout à fait laissé fouler aux pieds. Tu n’as qu’à descendre et demander quel est le premier personnage de l’endroit, on te dira que c’est ton père. Tu n’as qu’à descendre et demander quel est celui dont on ne se moque jamais et qu’on traite toujours avec une certaine délicatesse, on te nommera ton père. Tu n’as qu’à descendre et demander quel enterrement, ici (je sais bien que c’est ici que je mourrai : je ne peux pas mourir ailleurs), causera plus de bruit et peut-être plus de regret qu’aucun autre qui ait jamais passé le pas de la grille, on te répondra que c’est celui de ton père. Eh bien donc, Amy ! Amy ! ton père est-il si généralement méprisé ? n’y a-t-il rien pour le réhabiliter ? ne conserveras-tu d’autres souvenirs de lui que ceux de sa ruine et de sa décadence ? ne pourras-tu lui garder aucune affection quand il ne sera plus, le pauvre paria, quand il ne sera plus ? »

Il versa sur lui-même des larmes d’ivrogne et, permettant enfin à sa fille de l’embrasser et de le consoler, il laissa sa tête grise reposer contre la joue d’Amy et pleura sa malheureuse destinée. Bientôt, changeant le sujet de ses lamentations et la serrant dans ses bras, tandis qu’elle l’embrassait, il s’écria :

Ô Amy ! pauvre enfant sans mère et délaissée ! Oh ! combien de jours je t’ai vue passer à me soigner et à travailler pour moi ! »

Puis il reparla de lui-même et dit à sa fille, d’un cœur attendri, combien elle l’aurait aimé davantage, si elle l’avait connu dans les jours de sa splendeur éclipsée, et comment il lui aurait donné pour époux un gentleman qui aurait été fier de l’avoir pour beau-père, et comment (cette pensée le fit pleurer de nouveau) elle aurait commencé par se promener à son côté paternel sur un cheval à elle, tandis que l’humble foule (il entendait par là les gens qui lui avaient donné les seize francs qu’il avait dans sa poche) aurait trotté, chapeau bas, devant elle, dans la poussière du chemin.

Ce fut ainsi que, tantôt par ses vanteries, tantôt par son désespoir, qui sentaient l’un ou l’autre le captif souillé par la lèpre de la geôle, et dont l’atmosphère impure de la prison avait corrompu jusqu’à l’âme, il révéla à sa fille affectueuse l’état dégénéré de son cœur. Personne qu’elle ne le vit jamais à plein dans les détails de son humiliation. Les détenus, qui riaient dans leurs chambres en songeant au discours qu’il leur avait adressé dans la loge, ne songeaient guère au sombre tableau qui attristait ce soir-là leur triste musée de la Maréchaussée.

Il existe dans l’histoire ancienne une fille classique, je ne garantis pas le fait, qui a nourri son père captif comme sa mère l’avait nourrie elle-même. La petite Dorrit, bien qu’elle appartînt à une souche moderne peu héroïque et qu’elle ne fût qu’une simple Anglaise, fit beaucoup plus en consolant sur son innocente poitrine le cœur usé du doyen, et en y versant une fontaine d’amour et de fidélité qui ne tarit ni ne s’arrêta jamais pendant de longues années de famine.

Elle le calma, le supplia de lui pardonner si elle lui avait manqué, ou si elle avait semblé lui manquer de respect ; elle lui dit, Dieu sait avec combien de vérité, qu’elle n’aurait pas pu le respecter davantage quand il aurait été le favori de la fortune et reconnu pour tel par le monde entier. Lorsqu’il eut séché ses larmes et cessé de sangloter et de ressentir cette pointe de honte, née d’un mauvais sentiment, quand il eut repris ses façons habituelles, elle réchauffa les restes du souper, et, s’asseyant auprès de lui, fut ravie de le voir manger et boire. Car le vieillard, revêtu de sa vieille robe de chambre grise et de sa calotte de velours noir, avait retrouvé son allure magnanime ; et il était prêt à se comporter envers tout détenu qui aurait pu se présenter pour lui demander conseil comme un autre lord Chesterfield, le modèle des casuistes, ou comme le grand maître des cérémonies morales de la prison.

Afin de le distraire, la petite Dorrit entama une question de toilette ; le doyen daigna dire : « Oui vraiment, ces chemises dont elle lui parlait seraient fort acceptables, car les anciennes étaient usées, et, comme elles avaient été achetées toutes faites, elles ne lui allaient pas. » Se sentant à présent en veine de causerie et de bonne humeur, il attira ensuite l’attention de sa fille sur l’habit accroché derrière la porte, remarquant que le père des détenus donnerait un assez mauvais exemple à ses nombreux enfants, déjà trop enclins à prendre des airs débraillés, s’il paraissait devant eux avec des coudes percés. Il plaisanta aussi sur les talons qui manquaient à ses souliers ; mais il devint grave en parlant de sa cravate et lui permit de lui en acheter une autre dès qu’elle aurait amassé une somme suffisante.

Tandis qu’il fumait paisiblement son cigare, elle arrangea le lit et mit la petite chambre en ordre pour la nuit. Alors le doyen, se sentant fatigué (vu l’heure avancée et les émotions qu’il avait eues), quitta son fauteuil pour bénir sa fille et lui souhaiter le bonsoir. Pendant tout cet entretien, il n’avait pas songé une seule fois à la toilette d’Amy, ni à ses souliers, ni à nulle autre chose dont elle pouvait avoir besoin. Personne au monde, si ce n’est elle-même, ne s’inquiétait moins de ce qui manquait à la petite Dorrit.

Il l’embrassa plusieurs fois en disant : « Dieu te bénisse ! ma chérie. Bonsoir, mon enfant ! »

Mais le cœur aimant de la petite Dorrit avait été si profondément blessé par ce qu’elle venait de voir et d’entendre qu’elle craignait de laisser son père seul, de peur qu’il ne recommençât à se lamenter et à se désespérer.

« Cher père, je ne suis pas fatiguée ; laisse-moi revenir tantôt, lorsque tu seras couché, m’asseoir près de toi. »

Le père lui demanda, d’un ton protecteur, si c’est que la solitude lui pesait.

« Oui, père.

— Alors reviens, reviens tant que tu voudras, ma chérie.

— Je me tiendrai bien tranquille, père.

— Ne songe pas à moi, ma chère, dit-il en lui accordant avec bienveillance une pleine et entière permission. Tu peux revenir, c’est entendu. »

Il paraissait à moitié endormi lorsqu’elle revint, et elle arrangea tout doucement le feu presque éteint, de peur de le réveiller. Mais il l’entendit et demanda qui était là.

« Ce n’est que moi, père.

— Amy, mon enfant, viens ici. J’ai un mot à te dire. »

Il se souleva un peu sur son lit qui n’était pas très élevé, tandis qu’elle s’agenouillait auprès pour rapprocher son visage de celui de son père, dont elle prit la main dans les siennes. Oh ! en ce moment le cœur du père véritable et celui du Père de la Maréchaussée éclatèrent ensemble :

« Mon amour, tu as mené une existence bien dure ici. Pas de compagnes, pas de récréations, beaucoup de soucis, je le crains ?

— Ne pense pas à cela, cher père. Moi, Je n’y songe jamais.

— Tu connais ma position, Amy. Je n’ai pas été à même de faire grand’chose pour toi ; mais tout ce que j’ai pu faire, je l’ai fait.

— Oui, mon cher père, répliqua-t-elle en l’embrassant. Je sais, je sais.

— Me voici dans ma vingt-troisième année de mon séjour ici, » dit-il avec une sorte de hoquet qui était moins un sanglot qu’un témoignage involontaire d’approbation qu’il se rendait à lui-même, l’explosion momentanée d’une noble satisfaction, « C’est tout ce que j’ai pu faire pour mes enfants, mais je l’ai fait. Amy, mon amour, tu es de beaucoup la mieux aimée des trois ; tu as toujours occupé la première place dans ma pensée… tout ce que j’ai pu faire, dans ton intérêt, ma chère enfant, je l’ai fait bien volontiers et sans murmurer. »

La sagesse suprême, qui tient la clef de tous les cœurs et de tous les mystères, peut seule savoir jusqu’à quel point un homme, surtout un homme avili comme l’avait été le doyen, peut s’en imposer à lui-même. Il suffit, pour le moment, de dire qu’il se recoucha, les cils humides, l’air serein et majestueux, après avoir déposé, en guise de dot, sa vie de dégradation aux pieds de la fille dévouée sur laquelle cette existence avait pesé le plus lourdement, et dont l’amour l’avait seul empêché d’être moins avili encore qu’il ne l’était.

Cette enfant ne se permit aucun doute, ni aucune question ; elle était trop contente de le voir, la tête couronnée d’une auréole. « Pauvre cher, bon cher père, le plus aimant, le plus tendre, le meilleur des pères ! » ce furent les seules paroles qu’elle crut devoir lui adresser, tandis qu’elle cherchait à le calmer et à l’endormir.

Elle le veilla pendant le reste de cette nuit, comme si elle se fût rendue coupable envers lui d’un crime que sa tendresse pouvait à peine réparer ; elle s’assit auprès du vieillard endormi, l’embrassant parfois doucement, en retenant son haleine et lui donnant dans un murmure les noms les plus caressants. Parfois aussi, elle se tenait à l’écart, de façon à ne pas intercepter la faible lueur du foyer, et le regardant lorsque la flamme tombait sur son visage assoupi, elle se demandait s’il avait alors quelque chose de cet air qu’il se vantait d’avoir eu dans ses années de prospérité et de bonheur, quelque chose de cet air qu’il s’était imaginé qu’il aurait encore à ce moment terrible dont l’idée avait tant ému sa fille. À la pensée de ce moment suprême, elle s’agenouilla de nouveau auprès du lit et pria : « Oh Seigneur, épargnez ses jours ! Laissez-le vivre pour moi ! Oh ! ayez pitié de mon cher, cher père qui souffre depuis si longtemps, qui est si malheureux et si changé ! »

Ce ne fut que lorsque le matin fut là pour protéger et encourager le captif, qu’elle lui donna un dernier baiser et quitta la petite chambre. Quand elle se fut glissée sans bruit jusqu’au bas de l’escalier, et le long de la cour déserte ; quand elle fut remontée dans sa mansarde élevée, les toits sans fumée et les collines de la campagne éloignée ressortaient, au delà le mur d’enceinte, sur le fond clair du ciel matinal. Elle ouvrit doucement sa croisée et regarda dans la cour de la prison, vers l’ouest, où les pointes de fer qui garnissaient le mur semblaient devenir rouges à leur extrémité et dessiner des raies violettes sur le soleil qui se levait resplendissant. Jamais elle n’avait trouvé ces pointes si aiguës et si cruelles, ces barreaux si lourds, la prison si lugubre et si étroite. Elle songea au soleil se levant sur des rivières rapides, sur de larges océans, sur de riches paysages, sur de grandes forêts où les oiseaux commençaient à se réveiller et les feuilles à frémir ; elle plongea le regard dans le tombeau vivant sur lequel le soleil venait de se lever, ce tombeau où gisait son père depuis vingt-trois ans, et elle s’écria dans l’excès de sa tristesse et de sa compassion : « Non, non, ce n’est que trop vrai : je ne l’ai jamais vu de ma vie ! »

CHAPITRE XX. Le grand monde.

Si le jeune John Chivery eût eu le désir ou le talent d’écrire une satire contre l’orgueil de la naissance, il n’aurait pas eu besoin de chercher des exemples vengeurs ailleurs que dans la famille de sa bien-aimée. Il en aurait trouvé des modèles suffisants dans ce frère chevaleresque et cette sœur dédaigneuse, tous deux habitués à tous les genres de bassesses et pourtant si fiers de leur naissance, si prêts à emprunter, à mendier des plus pauvres gens, à manger le pain de tout le monde, à dépenser l’argent de tout le monde, à boire dans la coupe de tout le monde, quitte à la briser après. Le jeune John aurait pu passer pour un poète satirique du premier ordre s’il avait seulement peint au naturel l’existence sordide de ces personnages qui évoquaient sans cesse le fantôme de leurs prétentions aristocratiques pour jeter de la poudre aux yeux de leurs bienfaiteurs.

Tip avait fait un excellent usage de sa liberté en devenant garçon de billard. Il s’était si peu inquiété de savoir à qui il devait d’avoir été relâché que M. Clennam aurait pu se dispenser d’adresser à Plornish tant de recommandations pour obtenir sa discrétion. Quel que fût son bienfaiteur, le jeune insolvable avait fort volontiers accepté le bienfait, et après avoir chargé Plornish de présenter ses compliments au philanthrope inconnu, il n’y avait plus songé. Son écrou ayant été levé à ces faciles conditions, Tip était donc sorti de prison pour devenir garçon de billard ; il se montrait de temps à autre dans la petite cour du jeu de boule en habit vert à la Newmarket (d’occasion), orné d’un col luisant et de splendides boutons de métal (neufs), et buvait la bière des détenus.

Un point solide et fixe dans le caractère léger de ce gentleman, c’était le respect et l’admiration qu’il avait pour sa sœur Amy. Ce sentiment ne l’avait jamais engagé à épargner à la petite Dorrit un moment d’inquiétude ni à se gêner ou se priver de quoi que ce soit à cause d’elle ; néanmoins, à travers ce lâche égoïsme, contracté dans le séjour de la prison, il l’aimait. Encore un symptôme de la corruption causée par l’atmosphère de la Maréchaussée, c’est que Tip s’apercevait très bien que sa sœur se sacrifiait à son père, mais ne paraissait pas se douter le moins du monde qu’elle eût fait quelque chose pour lui-même !

Notre histoire ne saurait fixer avec exactitude l’époque précise où ce jeune homme bien né et Mlle Fanny commencèrent à évoquer, d’une manière systématique, ce squelette aristocratique de leur noble famille, destiné à faire impression sur le commun des détenus. Ce fut sans doute vers le temps où ils commencèrent à dîner aux dépens de la charité de la communauté. Toujours est-il que plus ils se sentaient pauvres et nécessiteux, plus on était sûr de voir le squelette sortir pompeusement de sa tombe, et que l’un d’eux n’avait pas plus tôt commis quelque action plus méprisable que de coutume, que le squelette ne manquait pas de se montrer plus triomphant que jamais.

La petite Dorrit ne put sortir de bonne heure le lundi matin, car le Doyen se levait tard, et il fallait préparer son déjeuner, et ranger dans sa chambre. Elle n’allait pas en journée, et elle était restée jusqu’au moment où, avec l’aide de Maggy, elle avait tout mis en ordre dans l’appartement du Doyen, et avait vu celui-ci partir pour sa promenade du matin (promenade d’une vingtaine de mètres environ), jusqu’au café où il allait lire le journal. Elle mit alors son chapeau et sortit. Elle aurait désiré être libre beaucoup plus tôt. Quand elle passa dans la loge, la conversation qui s’y tenait s’arrêta tout court, comme d’habitude ; et l’attention d’un détenu, qui était arrivé le samedi soir, fut stimulée par un coup de coude que lui donna un détenu plus ancien : « Regardez bien, c’est elle ! »

Elle voulait voir sa sœur ; mais lorsqu’elle arriva chez M. Cripples, elle apprit que Fanny et son oncle étaient déjà partis. Ayant prévu le cas, et décidé d’avance qu’elle chercherait à les rejoindre, la petite Dorrit se remit en route pour le théâtre, qui se trouvait de ce côté de la rivière, pas bien loin de là.

La petite Dorrit ne connaissait pas plus les dédales d’un théâtre que les galeries souterraines d’une mine d’or, et lorsqu’on lui indiqua une espèce de porte furtive qui avait un air tout débraillé, qui paraissait honteuse d’elle-même et prête à se cacher dans une allée, la jeune fille hésita à s’en approcher, intimidée d’ailleurs par la présence d’une demi-douzaine de gentlemen rasés de près, dont les chapeaux affectaient des poses hasardées, et qui flânaient autour de cette porte avec des airs qui lui rappelaient tout à fait les locataires de la Maréchaussée. Après réflexion, et rassurée par cette ressemblance, elle s’adressa à eux pour savoir où elle trouverait Mlle Dorrit : on s’écarta pour la laisser entrer dans un sombre vestibule (qui avait plutôt l’air d’une grande lanterne sans mèche que d’autre chose), où le bruit d’une musique éloignée et des pas légers de danseurs arrivaient jusqu’à elle. Un homme qui avait tellement besoin de prendre l’air qu’il semblait recouvert d’une couche bleuâtre de moisi, surveillait ce triste salon d’attente, du fond d’un trou percé dans quelque coin, comme une araignée ; il dit à la petite visiteuse qu’il enverrait un message à Mlle Dorrit par la première dame ou le premier gentleman qui viendrait à passer. La première dame qui vint à passer portait un rouleau de musique, dont une moitié se trouvait dans son manchon, l’autre moitié en dehors ; cette dame était tellement chiffonnée des pieds à la tête qu’une personne complaisante n’aurait pu la voir sans éprouver le besoin de mettre un fer au feu pour la repasser. Mais comme c’était une bonne fille : « Venez avec moi, dit-elle, je vous aurai bientôt trouvé Mlle Dorrit ! » et la sœur de Mlle Dorrit alla avec elle, se rapprochant, à chaque pas qu’elle faisait dans l’obscurité, de ce bruit de musique et de danse.

Enfin elles arrivèrent au beau milieu d’un nuage de poussière, où une quantité de gens se heurtaient sans cesse les uns contre les autres, et où il y avait un tel fouillis de poutres aux formes inexplicables, de cloisons de toile, de murs de briques, de cordes et de cylindres, un tel mélange de gaz et de jour naturel que, dans ce chaos, les deux jeunes femmes purent croire qu’elles voyaient un décor de l’univers à l’envers. La petite Dorrit, abandonnée à elle-même et bousculée à chaque instant par quelque passant affairé, commençait à perdre la tête, lorsqu’elle entendit la voix de sa sœur :

« Ah ! bon Dieu ! Amy, qu’est-ce qui t’amène ici ?

— Je voulais te voir, ma chère Fanny, et comme toute ma journée de demain est prise, et que je savais que tu serais occupée ici jusqu’à ce soir, j’ai pensé…

— La drôle de chose de te voir dans les coulisses ! Je ne m’attendais pas à cela, par exemple ! »

Tout en faisant cette réflexion d’un ton de bienvenue fort peu cordial, Fanny conduisit sa sœur vers un endroit du nuage où la poussière était moins épaisse, où l’on voyait une masse de chaises et de tables dorées entassées les unes sur les autres, et où une foule de jeunes filles assises sur tout ce qui pouvait servir de siège, bavardaient à qui mieux mieux. Toutes ces demoiselles avaient besoin d’un coup de fer, et rien n’était plus drôle que la mobilité constante de leurs œillades à droite et à gauche, en jacassant.

Au moment où les deux sœurs arrivaient, un jeune garçon insipide, coiffé d’une casquette écossaise, passa la tête derrière une poutre à gauche, en disant : « Pas tant de bruit, par là, mesdames ! » puis disparut. Immédiatement après, un gentleman assez sémillant, doué d’une abondance de longs cheveux noirs, passa la tête derrière une poutre à droite, en disant : « Pas tant de bruit, mes amours ! » et disparut également.

« Quelle idée de te voir parmi nous autres artistes, Amy ! tu es bien la dernière à qui j’eusse pensé ! dit la sœur. Comment as-tu donc fait pour arriver jusqu’ici ?

— Je ne sais pas. La dame qui t’a dit que j’étais ici a été assez bonne pour me servir de guide.

— Voilà bien ces petites sainte-nitouche qui se faufilent partout ! Ce n’est pas moi qui aurais pu jamais y réussir, Amy, et pourtant je connais le monde bien mieux que toi. »

C’était l’habitude de la famille de poser en fait irrécusable qu’Amy était un petit être paisible et casanier, qui n’avait rien de la grande et sage expérience de ses parents. Cette fiction de la famille Dorrit était une ruse de guerre imaginée par elle pour ne pas se sentir écrasée par les services de la jeune fille, dont on ne voulait pas avoir l’air de faire trop de cas.

« Eh bien ! Et qu’est-ce que tu as qui te tourmente, Amy ? Car il faut qu’il y ait quelque chose qui te tourmente sur mon compte ? » demanda Fanny.

Elle avait l’air de traiter sa sœur, qui avait deux ou trois ans de moins qu’elle, comme une grand’mère acariâtre.

« Ce n’est pas grand’chose ; mais depuis que tu m’as parlé de la dame qui t’a donné ce bracelet… »

Le garçon insipide, passant la tête derrière la poutre de gauche, cria : « Attention, mesdames ! » et disparut. Le gentleman sémillant, à la chevelure noire, passant la tête derrière la poutre de droite, cria : « Attention, mes amours ! » et disparut de même.

Sur ce, toutes les demoiselles se levèrent, et commencèrent à secouer le derrière de leurs jupes.

« Eh bien ! Amy ? dit Fanny, imitant ses camarades, qu’allais-tu me dire ?

— Depuis que tu m’as raconté qu’une dame t’avait donné le bracelet que tu m’as montré, Fanny, je suis un peu inquiète, et je suis très désireuse d’en savoir davantage, si toutefois tu veux bien m’en confier davantage. »

« À vous, mesdames ! » dit le garçon à la casquette écossaise. « À vous, mes amours ! » dit le gentleman aux cheveux noirs. Toutes les demoiselles disparurent en un clin d’œil, et la musique et le bruit des pas dansants se firent entendre de nouveau.

La petite Dorrit s’assit sur une chaise dorée, l’esprit troublé par ces rapides interruptions. Sa sœur et les autres danseuses restèrent longtemps absentes ; et durant leur absence, une voix (qui paraissait être celle du gentleman aux cheveux noirs) accompagnait la musique avec des : « Un, deux, trois, quatre, cinq, six… allez ! Un, deux, trois, quatre, cinq, six… allez ! Attention, mes amours ! Un, deux, trois, quatre, cinq, six… allez ! » Enfin la voix se tut, et toutes les danseuses revinrent, plus ou moins essoufflées, s’enveloppant de leur châle et se préparant à partir.

« Attends un moment, Amy ; laissons-les passer devant nous, » dit Fanny à voix basse.

Elles se trouvèrent bientôt seules, et, dans l’intervalle, il n’arriva aucun incident important, si ce n’est que le garçon à la coiffure écossaise passa la tête derrière sa poutre, en criant : « Tout le monde à onze heures, demain, mesdames ! » et le gentleman aux cheveux noirs passa la sienne derrière sa poutre en disant ; « Tout le monde, demain, à onze heures, mes amours ! » chacun de son ton habituel.

Lorsqu’elles se trouvèrent seules, on débarrassa le plancher, et elles aperçurent devant elles un grand puits vide, dans les profondeurs duquel Fanny plongea les yeux en disant ; « Allons, mon oncle ! » La petite Dorrit, à mesure que ses yeux s’habituaient à l’obscurité, aperçut indistinctement le vieillard assis au fond du puits, tout seul dans un coin, avec son instrument et son étui déchiré sous le bras.

À voir là le vieillard, on pouvait croire qu’il avait d’abord occupé, dans des jours meilleurs, la galerie du haut, éclairée par des croisées qui, du moins, laissaient voir un petit échantillon de ciel, mais que, petit à petit, poussé par ses revers, il avait dégringolé jusqu’au fond de cette citerne. C’était là la place qu’il occupait six fois par semaine depuis bien des années, ne levant jamais les yeux plus haut que son cahier de musique ; aussi, croyait-on généralement qu’il n’avait jamais vu jouer une pièce. Il circulait même des légendes qui pouvaient donner à penser que le vieux musicien ne connaissait pas seulement de vue les héros et les héroïnes populaires de son théâtre. On allait jusqu’à raconter que, pendant cinquante représentations, le comique de la troupe avait fait la gageure d’adresser ses grimaces les plus drôlatiques à la clarinette, sans que celui-ci se doutât le moins du monde de cette plaisanterie. Les machinistes prétendaient qu’il était mort sans le savoir, et les habitués du parterre supposaient qu’il passait toute sa vie (les jours et les nuits, y compris les dimanches) dans l’orchestre. On avait fait quelques rares expériences sur sa personne, en lui offrant une prise de tabac par-dessus la barrière qui séparait les musiciens du public, et il avait toujours répondu à ces politesses comme un homme qui se réveille, quoique toujours avec une civilité où l’on retrouvait le pâle fantôme des façons d’un ci-devant gentleman. À cela près, il ne jouait jamais dans ce qui se passait autour de lui d’autre rôle que celui qui était écrit sur sa partition ; dans la vie privée, où la clarinette n’avait point de rôle à jouer, le vieux Frédéric ne jouait aucun rôle. Les uns disaient qu’il était pauvre, les autres voyaient en lui un riche avare ; à tout cela, il ne répondait rien, et continuait de marcher la tête basse sans jamais changer son allure traînante pour lever de terre son pied sans ressort. Bien qu’il s’attendît depuis quelque temps à être appelé par sa nièce, il ne l’entendit que lorsqu’elle lui eut parlé trois ou quatre fois ; il ne fut pas non plus surpris de trouver là deux nièces au lieu d’une. Il répondit d’une voix tremblante : « J’y vais, j’y vais, » et se traîna par quelque chemin souterrain qui exhalait une odeur caverneuse.

« Comme ça, Amy, dit sa sœur, lorsqu’ils furent sortis tous trois par cette entrée qui paraissait honteuse de ne pas ressembler aux autres, l’oncle ayant instinctivement pris le bras d’Amy comme celui sur lequel on pouvait le plus compter ; comme ça, Amy, te voilà inquiète sur mon compte ? »

Elle était jolie ; elle le savait et elle était un peu fière de sa beauté ; aussi la condescendance avec laquelle elle oubliait en ce moment la supériorité de ses charmes et de son expérience du monde, pour s’adresser à sa sœur presque sur un pied d’égalité, était un grand sacrifice fait aux devoirs de famille.

« Tout ce qui te regarde, Fanny, m’occupe et m’intéresse.

— C’est vrai, c’est vrai ; tu es une bonne petite sœur. Si je suis quelquefois un peu contrariante, je suis sûre que tu te rappelleras ce que c’est que de se trouver dans une position comme la mienne et de savoir combien elle est au-dessous de moi. Cela me serait encore égal, dit la fille aînée du Père de la Maréchaussée, si les autres n’étaient pas si communs. Aucun d’eux n’est tombé de si haut que nous. Ils n’ont pas changé de niveau. Pouah !… qu’ils sont communs ! »

La petite Dorrit jeta sur son interlocutrice un regard indulgent, mais sans l’interrompre. Fanny tira son mouchoir et s’essuya les yeux d’un air mécontent.

« Je ne suis pas née dans le même endroit que toi, Amy, continua-t-elle, et peut-être cela fait-il une différence. Ma chère enfant, lorsque nous serons débarrassés de notre oncle, je te dirai tout. Nous allons le laisser chez le gargotier où il va dîner. »

Ils continuèrent tous trois à s’avancer jusqu’à ce qu’ils furent arrivés dans une sale rue où ils s’arrêtèrent devant la sale montre d’une boutique de rôtisseur, dont les vitres étaient rendues opaques par la vapeur des viandes, des légumes et des puddings chauds. On pouvait, néanmoins, entrevoir un gigot de porc rôti qui versait des larmes imprégnées de sauge et d’oignon dans un réservoir métallique rempli de sauce ; un énorme et onctueux roast-beef au-dessous duquel un Yorkshire-pudding rissolait dans une lèchefrite ; un filet de veau farci qui disparaissait par tranches rapides ; un jambon qui s’en allait si vite qu’il en suait ; une platée de pommes de terre cuites à l’eau, toutes gluantes, une botte ou deux de choux verts bouillis et autres friandises substantielles. À l’intérieur, se trouvaient divers compartiments en bois assez semblables aux stalles d’une écurie, où les pratiques, qui trouvaient plus commode d’emporter leur dîner dans leur estomac que de le tenir à la main jusque chez elles, se lestaient dans leur coin. Fanny ouvrant son ridicule à la vue de ces richesses gastronomiques, tira de ce trésor un shilling qu’elle remit à son oncle. Celui-ci, après avoir regardé quelque temps la pièce de monnaie, devina ce qu’il devait en faire, et marmottant : « Dîner ? ah ! oui, oui, oui, » quitta ses nièces et disparut lentement dans le brouillard culinaire.

« Maintenant, Amy, dit la sœur aînée, viens avec moi, si tu n’es pas trop fatiguée pour marcher jusqu’à Harley-Street, Cavendish-Square. »

La façon dont elle prononça cette adresse aristocratique et releva d’un coup de tête son chapeau neuf (plus coquet que solide) étonna la petite Dorrit, qui répondit pourtant qu’elle était prête à l’accompagner jusqu’à Harley-Street, et elles dirigèrent leurs pas de ce côté. Arrivées dans cet élégant voisinage, Fanny s’arrêta devant la plus belle maison de la rue, et, frappant à la porte, demanda Mme Merdle. Le valet qui ouvrit la porte, quoiqu’il eût les cheveux poudrés, et se trouvât flanqué de deux autres valets poudrés comme lui, loin de refuser la porte, déclara tout de suite que Mme Merdle était chez elle, et pria même Fanny de vouloir bien entrer. Fanny entra, accompagnée de sa sœur ; elles montèrent jusqu’au premier étage, précédées d’une tête poudrée et laissant les deux autres au bas de l’escalier ; là, elles attendirent dans un grand salon semi-circulaire, faisant partie d’une suite de salons, où un perroquet, en train de se promener à l’extérieur d’une cage dorée, s’y accrochait par le bec, ses jambes écailleuses en l’air, prenant une foule de poses bizarres à la renverse. C’est une disposition qui n’est pas particulière aux perroquets : on la trouve également chez d’autres oiseaux sans plumes qui prennent volontiers cette attitude pour grimper le long des fils dorés qui les attirent.

Le salon était beaucoup plus magnifique que tout ce que la petite Dorrit avait imaginé ; il aurait paru magnifique et somptueux aux yeux les plus habitués au luxe. La jeune fille regarda sa sœur d’un air ébahi, et lui aurait adressé une question si Fanny n’avait pas froncé les sourcils en lui indiquant une portière de tapisserie qui cachait l’entrée d’un autre salon. Un moment après, la portière s’agita, et une dame, dont la main chargée de bagues venait de l’écarter, la laissa se refermer derrière elle et entra.

La dame ne sortait pas toute jeune et toute fraîche des mains de la nature, mais elle sortait jeune et fraîche des mains de sa femme de chambre. Elle avait de beaux grands yeux qui ne disaient rien, de beaux grands cheveux noirs qui n’en disaient pas davantage, et de belles épaules non moins insipides. Soit qu’elle se crût enrhumée, soit qu’elle trouvât que cet ornement allait bien à son genre de beauté, elle portait autour de sa tête un riche filet rattaché sous le menton. Et si jamais il a existé un beau menton qui ne dise rien, auquel nulle main d’homme n’a jamais été tentée de faire une politesse, c’était bien ce menton serré et emprisonné par cette bride de dentelle.

« Madame Merdle, dit Fanny, faisant l’office de maîtresse des cérémonies et d’introductrice, ma sœur, madame.

— Je suis charmée de voir votre sœur, mademoiselle Dorrit. Je ne me rappelais pas que vous eussiez une sœur.

— Je ne vous avais pas dit que j’en eusse une.

— Ah ! Ah ! » Mme Merdle courba le petit doigt de sa main gauche, comme qui dirait : « Je vous y prends ! Je savais bien que vous ne m’en aviez rien dit ! »

Tous les gestes de Mme Merdle étaient confiés à sa main gauche, parce que ses deux mains ne faisaient pas la paire, la main gauche était de beaucoup la plus blanche et la plus potelée. Ensuite elle ajouta : « Asseyez-vous, » et s’arrangea voluptueusement dans un nid de coussins pourpre et or, sur une ottomane peu éloignée du perroquet.

« Une artiste aussi ? » demanda Mme Merdle, regardant la petite Dorrit à travers son lorgnon.

— Non, répondit Fanny.

— Non ? répéta Mme Merdle laissant retomber son lorgnon. En effet, elle n’a pas l’air d’une artiste. Charmante, mais pas l’air artiste.

— Ma sœur, madame, dit Fanny, chez laquelle il y avait un singulier mélange de déférence et de hardiesse, m’a prié de lui dire, comme cela doit se faire entre sœurs, comment j’avais eu l’honneur de vous connaître. Et comme je vous avais promis de vous faire encore une visite, j’ai cru que je pouvais prendre la liberté de l’amener avec moi, dans l’espérance que vous voudrez peut-être bien lui dire ce qu’elle tient à savoir. Je désire qu’elle le sache, et peut-être voudrez-vous bien le lui dire.

— Croyez-vous qu’à l’âge de votre sœur… insinua Mme Merdle.

— Elle est beaucoup plus âgée qu’elle ne le paraît, dit Fanny ; presque aussi âgée que moi.

— La Société , reprit Mme Merdle, imprimant une nouvelle courbe à son petit doigt, est si difficile à expliquer aux jeunes personnes (car il y a même bien des gens d’un âge mûr qui ont de la peine à rien y comprendre), que je suis ravie de ce que vous me dites. Je voudrais que la Société fût moins arbitraire, je voudrais qu’elle fût moins exigeante… Taisez-vous, Jacquot. »

Jacquot venait de pousser un cri perçant, comme s’il eût été le représentant de la société et qu’il eût prétendu soutenir qu’elle avait le droit de se montrer exigeante.

« Mais, poursuivit Mme Merdle, il faut la prendre telle qu’elle est. Nous savons qu’elle est superficielle, conventionnelle, mondaine, abominable, pour tout dire, mais, à moins d’être des sauvages des mers du tropique (j’aurais été charmée, pour ma part, de naître dans ces parages ; on dit que la vie y est délicieuse et le climat admirable), nous sommes tenus de compter avec la Société. C’est le sort commun. M. Merdle est un des premiers banquiers de l’Angleterre, sa fortune et son influence sont très grandes, mais il n’en est pas moins obligé à… Taisez-vous, Jacquot. »

Le perroquet, en poussant un autre cri, avait complété la phrase d’une manière si expressive que Mme Merdle se dispensa de la terminer autrement.

« Puisque votre sœur désire que je profite de cette dernière entrevue, reprit la dame en s’adressant à la petite Dorrit, pour vous raconter les circonstances où elle a joué un rôle qui lui fait honneur, je ne saurais que m’empresser d’accéder à son désir. J’ai un fils (j’étais extrêmement jeune lorsque je me suis mariée pour la première fois) de vingt-deux ou vingt-trois ans… »

Fanny serra les lèvres et lança un coup d’œil presque triomphant à sa sœur.

« Un fils de vingt-deux ou vingt-trois ans. Il est un peu étourdi (c’est un défaut que la Société est habituée à tolérer chez les jeunes gens), et très impressionnable. Peut-être a-t-il hérité de moi ce malheureux défaut. Je suis moi-même d’une nature très impressionnable. La plus faible des créatures. Un rien m’attendrit. »

Elle prononça ces paroles (ainsi que toutes les autres paroles qu’elle prononçait) aussi froidement que l’aurait pu faire une femme de neige ; complétement oublieuse de la présence des deux sœurs, sauf à quelques rares intervalles, et ayant l’air d’adresser la parole à cette idée abstraite qui s’appelle la Société, en l’honneur de laquelle elle arrangeait aussi de temps en temps sa toilette ou sa pose.

« Mon fils est donc très impressionnable. Ce ne serait pas un malheur si nous vivions à l’état de nature, je n’en doute pas, mais nous vivons tout autrement. C’est fort regrettable, surtout pour moi qui serais un enfant de la nature si je pouvais seulement suivre mes inclinations ; la Société ne le veut pas, elle nous supprime et nous domine… Taisez-vous. »

Le perroquet, après avoir tordu plusieurs barreaux de sa cage avec son bec recourbé et les avoir léchés ensuite avec sa langue noire, venait de pousser un bruyant éclat de rire.

« Il est tout à fait inutile de rappeler à une personne douée d’autant de bon sens, ayant votre vaste expérience et vos sentiments cultivés, continua Mme Merdle du fond de son nid de pourpre et d’or (et à ce moment, elle leva son lorgnon afin de se rafraîchir la mémoire et de ne pas oublier à qui elle parlait),… que la scène exerce parfois une certaine fascination sur un jeune homme impressionnable. Quand je dis la scène , je ne parle, bien entendu, que des personnes du sexe qui s’y montrent. Or, lorsqu’on vient me dire que mon fils passait pour avoir été fasciné par une danseuse, je savais ce que la Société entendait par là, et je dus conclure qu’il s’agissait d’une danseuse de l’Opéra, car c’est là que les jeunes gens reçus dans la Société ont l’habitude d’aller se faire fasciner. »

Elle daigna jeter un coup d’œil sur les deux jeunes filles, tandis qu’elle passait ses deux mains blanches l’une sur l’autre, avec un grincement désagréable produit par le frottement des bagues qui décoraient ses doigts.

« Votre sœur vous dira que je fus très-surprise et très-peinée en apprenant de quel théâtre il s’agissait. Mais lorsque je sus que votre sœur, en repoussant les avances de mon fils (avec une sévérité inattendue, je dois l’avouer), l’avait amené à lui faire une proposition de mariage, j’éprouvai une angoisse profonde… indicible. »

Elle passa un doigt sur son sourcil gauche pour en rétablir la symétrie.

« En proie à une inquiétude qu’une mère… mère qui connaît le monde… peut seule ressentir, je résolus d’aller moi-même au théâtre et de dévoiler à la danseuse l’agitation de mon âme. Je me présentai à votre sœur. Je trouvai, à ma grande surprise, qu’elle différait, sous beaucoup de rapports, de l’idée que je m’en étais faite ; et, ce qui m’étonna surtout, c’est que, de son côté, elle mit en avant… comment dirai-je ?… une sorte de prétention sociale. »

Mme Merdle sourit en prononçant ces paroles.

« Je vous ai dit, madame, remarqua Fanny, tandis que le rouge lui montait à la figure, que, malgré la position où vous me trouviez, j’étais tellement au-dessus de mes camarades par ma naissance, que je me regardais comme étant d’aussi bonne famille que M. votre fils ; et que j’avais un frère qui, s’il connaissait l’offre de M. votre fils, serait du même avis que moi, et ne regarderait pas une pareille union comme un trop grand honneur pour nous.

— Mademoiselle Dorrit, répliqua Mme Merdle, après l’avoir contemplée d’un air glacial au travers de son lorgnon, c’est justement ce que j’allais dire à votre sœur pour satisfaire à votre prière. Merci d’avoir rappelé les faits avec tant d’exactitude et de m’avoir prévenue. À l’instant… (elle s’adressait maintenant à la petite Dorrit)… car je n’agis que par impulsion, je détachai un bracelet de mon bras et je priai votre sœur de me permettre de l’attacher autour du sien, en témoignage du vif plaisir que j’éprouvais de pouvoir entamer les négociations sur un certain pied d’égalité. »

(Il n’y avait rien de plus vrai, la dame ayant acheté un bijou qui avait plus d’apparence que de valeur, en se rendant au théâtre, avec de vagues intentions de corruption.)

« Et je vous ai dit, madame Merdle, poursuivit Fanny, que nous pouvions avoir eu des malheurs, mais que nous n’étions pas des gens du commun.

— En effet, mademoiselle Dorrit, je crois que ce sont là les propres paroles dont vous vous êtes servie.

— Et je vous ai également dit, madame Merdle, continua Fanny, que, si vous me parliez de la supériorité du rang que votre fils occupe dans la société, vous pourriez bien vous tromper un peu dans vos suppositions relativement à ma naissance ; et que la position de mon père, dans la société même à laquelle il appartient en ce moment (quelle société ? c’est ce qui vous restait à savoir), était une position éminemment plus élevée, dont personne autour de lui ne songeait à contester la supériorité.

— Parfaitement exact, remarqua Mme Merdle. Une mémoire merveilleuse !

— Merci, madame. Peut-être voudrez-vous bien raconter le reste à ma sœur.

— Il y a fort peu de choses à ajouter, dit Mme Merdle, passant en revue cette belle poitrine, assez large pour que son indifférence insipide pût s’y étaler à l’aise, mais c’est encore à l’avantage de votre sœur. J’ai expliqué à votre sœur le véritable état de la situation, je lui laissai entrevoir qu’il était impossible que la société à laquelle nous appartenons mon fils et moi, se mît en rapport avec la société à laquelle elle appartient… tout agréable qu’elle pût être ; je lui ai fait entrevoir les désagréments qu’elle pourrait attirer à cette famille dont elle est si justement fière, mais que nous nous verrions obligés de traiter avec mépris, et dont (socialement parlant), nous serions forcés de nous éloigner avec dégoût. Bref, je fis un appel à l’orgueil bien louable de votre sœur.

— Que ma sœur sache aussi, s’il vous plaît, madame Merdle, dit Fanny d’un air boudeur et en hochant la tête, que j’avais déjà eu l’honneur de prier votre fils de me laisser tranquille.

— Eh bien, mademoiselle Dorrit, dit Mme Merdle, peut-être aurais-je dû commencer par là. Si je n’y ai point pensé, c’est sans doute parce que je songeais uniquement aux premiers temps de votre connaissance où j’ai craint tout d’abord que mon fils n’insistât pour vous faire accepter ses assiduités. J’ai dit aussi à votre sœur… je m’adresse encore à la demoiselle Dorrit qui n’est point artiste… que mon fils n’aurait pas un sou dans le cas où il ferait un pareil mariage, et qu’il ne lui resterait d’autre ressource que de se faire mendiant : je mentionne le fait simplement parce qu’il appartient à l’histoire que l’on me prie de raconter, et non parce que je suppose qu’il ait pu exercer d’autre influence sur l’esprit de votre sœur que cette pression prudente et légitime que nous devons tous subir, vu l’état artificiel de notre système social. Finalement, après quelques paroles irritées et énergiques de la part de votre sœur, nous sommes convenus qu’il n’y avait rien à craindre, et votre sœur a eu l’obligeance de me permettre de la recommander à ma modiste pour offrir quelques légers témoignages de ma considération… »

La petite Dorrit parut très peinée et tourna vers Fanny un visage troublé.

Les deux sœurs se levèrent en même temps, et toutes trois se tinrent debout près de la cage du perroquet, qui déchiquetait pendant ce temps-là un morceau de biscuit qu’il tenait dans la patte et le recrachait à mesure en ayant l’air de se moquer d’elles, et en exécutant une danse pompeuse avec son corps sans remuer les pattes, jusqu’à ce qu’il finît même par se mettre tout à coup la tête et les jambes en l’air et à se traîner tout autour de sa cage dorée, au moyen de son bec impitoyable et de sa langue noire.

« Et aussi, poursuivit Mme Merdle, de me promettre le plaisir d’un dernier entretien avant de nous quitter les meilleurs amis du monde. À cette occasion, ajouta Mme Merdle se levant et mettant quelque chose dans la main de Fanny, Mlle Dorrit me permettra de lui dire adieu et de lui souhaiter beaucoup de bonheur, quoique je ne sois pas d’humeur très expansive.

« Adieu, mademoiselle Dorrit, vous emportez mes meilleurs souhaits, dit Mme Merdle. Si l’âge d’or ou quelque chose d’approchant pouvait renaître, je serais ravie, pour ma part, de cultiver la connaissance d’une foule de personnes charmantes et pétries de talent ; malheureusement c’est un plaisir dont je suis forcée de me priver pour le moment. Une société qui aurait des usages plus primitifs ferait mes délices. Je me rappelle que, quand je récitais encore des leçons, on me faisait apprendre un poème commençant par :

Traduction par IA · Original