Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public
Chap. 93 . Les Athéniens ne virent pas d’abord sans inquiétude cette nouvelle colonie, composée d’hommes de diverses nations ; ils considéraient que sa principale destination était de menacer l’Eubée, parce qu’un court trajet de mer la sépare de Cénée [promontoire] de cette île. Mais l’événement démentit leurs craintes, car cette colonie ne leur fit aucun mal. En voici la raison : les Thessaliens, alors maîtres du pays où se fondait cette colonie, craignant d’avoir de trop puissans voisins, les attaquèrent, et ne cessèrent de combattre ces nouveaux venus, qu’ils n’eussent réduit leur multitude à un petit nombre. Comme la cité était l’ouvrage des Lacédémoniens, bien des gens s’y étaient rendus avec confiance, persuadés qu’on y serait en sûreté ; mais les commandans qu’on y envoya de Lacédémone, par la terreur qu’inspirèrent à la classe du peuple la dureté et quelquefois l’injustice de leur gouvernement, ne contribuèrent pas faiblement eux-mêmes à y tout bouleverser, et ruiner la population. C’était faciliter aux peuples voisins les moyens d’obtenir la supériorité.
Chap. 94 . Le même été, et dans le même temps que les Athéniens étaient occupés devant Mélos, les autres Athéniens qui, avec trente vaisseaux, infestaient les côtes du Péloponnèse, tuèrent d’abord en embuscade quelques soldats de la garnison d’Ellomène en Leucadie, et attaquèrent ensuite la Leucadie avec des forces imposantes. Tous les Acarnanes en masse, excepté les Éniades, les suivaient, ainsi que des troupes de Zacynthe et de Céphallénie, et quinze vaisseaux de Corcyre. Les Leucadiens, contenus par la supériorité du nombre, ne firent aucun mouvement, quoiqu’on ravageât tout-à-la-fois et leur territoire en dehors de l’isthme, et la partie qui est en dedans et renferme Leucade et l’hiéron d’Apollon. Les Acarnanes priaient Démosthène, général des Athéniens, d’investir la ville d’un mur fortifié, espérant la forcer sans peine, et se voir délivrés d’une place qu’ils avaient toujours eue pour ennemie. Mais, dans le même temps, les Messéniens persuadèrent à Démosthène que ce serait une entreprise digne de lui, avec une armée telle que la sienne, d’attaquer les Étoliens, ennemis de Naupacte ; que s’il les subjuguait, il soumettrait aisément aux Athéniens cette partie du continent ; qu’à la vérité, les Étoliens étaient une peuplade considérable et belliqueuse, mais qu’ils vivaient dans des bourgades non murées et fort éloignées les unes des autres : armés à la légère, on les vaincrait aisément avant qu’ils fussent parvenus à se rassembler. On lui conseillait d’attaquer d’abord les Apodotes, ensuite les Ophioniens ; après ceux-ci, les Eurytanes, formant la plus grande partie des Étoliens, qui ne vivent, dit-on, que de chair crue, et dont le dialecte est difficile à déterminer ; on lui représentait que, ceux-là une fois réduits, le reste se soumettrait.
Chap. 95 . L’affection que ce général portait aux Messéniens le séduisit. Surtout il crut que, sans avoir besoin des forces d’Athènes, il pourrait, avec le secours des alliés de l’Étolie et du continent, traverser la Béotie par le pays des Locriens-Ozoles, et, tirant vers Cytinie la Dorique, qui a le Parnasse à droite, entrer chez les Phocéens ; que ceux-ci, à raison de leurs anciennes liaisons avec Athènes, ne refuseraient probablement pas de se joindre à lui, ou qu’au besoin on pourrait les y forcer. La Béotie confine à la Phocide. Il partit donc de Leucadie avec toute son armée, et suivit la côte pour gagner Sollium. N’ayant pu réussir à faire goûter ce projet aux Acarnanes, qui ne lui pardonnaient pas son refus d’investir Leucade, il alla, avec le reste de l’armée, Céphalléniens, Messéniens, Zacynthiens, et trois cents Athéniens servant sur sa flotte, porter la guerre aux Étoliens. Les quinze vaisseaux de Corcyre s’étaient retirés. Il partit alors d’Énéon, ville de la Locride : ces Locriens-Ozoles, alliés d’Athènes, devaient se joindre avec toutes leurs forces aux Athéniens vers l’intérieur des terres. On pouvait s’attendre à tirer un grand secours de leur alliance, parce que, voisins des Étoliens, ils ont les mêmes armes, et connaissent leur pays et leur manière de combattre.
Chap. 96 . Il passa la nuit, avec son armée, dans l’hiéron de Jupiter néméen. Là, dit-on, le poète Hésiode fut tué par les gens du pays : un oracle lui avait prédit qu’il mourrait dans la Némée. On partit pour l’Étolie au lever de l’aurore. Le premier jour, on prit Potidanie ; le second, Crocylium, et le troisième, Tichium. Démosthène s’y arrêta, et envoya le butin à Eupolium en Locride. Car, après avoir réduit le reste, il avait dessein, si les Ophioniens ne se rendaient pas, de retourner à Naupacte, et de revenir les combattre. Mais son projet, à peine formé, était déjà connu des Étoliens ; et quand son armée entra dans le pays, on les vit de toutes parts et en grand nombre s’avancer à sa rencontre, secondés même des Bomiens et des Calliens, dont le territoire, situé à l’extrémité de l’Ophionie, va descendant vers le golfe Maliaque.
Chap. 97 . Les Messéniens continuaient de donner à Démosthène les mêmes conseils qu’auparavant ; ils lui représentaient que la réduction des Étoliens serait facile, et l’engageaient à se jeter au plus tôt sur les bourgades, à prendre toutes celles qui se trouveraient sous sa main, sans attendre que l’ennemi vint à sa rencontre avec toutes ses forces réunies. Il les crut ; et, se fiant à la fortune, il n’attendit pas même les Locriens, qui devaient le joindre, et dont les secours lui eussent été fort utiles, puisqu’on avait surtout besoin de gens de traits armés à la légère. Il s’avança jusqu’à Égitium, qu’il emporta d’emblée. Les habitans avaient pris la fuite et s’étaient retirés sur des collines qui dominent la ville : car elle est assise sur les flancs de terrains élevés, à quatre-vingts stades, au plus, de la mer. Mais les Étoliens, qui venaient d’arriver au secours d’Égitium, fondirent de toutes parts du haut des collines sur les Athéniens et leurs alliés, les accablant de traits, reculant quand ils s’avançaient, les pressant quand ils cédaient. Le combat se passa ainsi en brusques attaques et en retraites précipitées ; et dans les unes comme dans les autres les Athéniens avaient le désavantage.
Chap. 98 . Cependant tant que les archers eurent des flèches et purent s’en servir, ils résistèrent ; car les Étoliens, légèrement armés, étaient contenus par les traits qu’on lançait. Mais, le commandant des archers ayant été tué, les Athéniens se dispersèrent : accablés d’une lutte continue, épuisés de fatigue, harcelés par les Étoliens, qui ne cessaient de les presser et de tirer sur eux, ils furent culbutés et prirent la fuite. Ils avaient perdu leur guide, Chromon de Messène, qui fut tué. Égarés, ils donnaient dans des ravins impraticables, ou dans des sentiers inconnus ; et ils étaient massacrés. Les Étoliens continuaient de tirer. Légers et légèrement vêtus, ils en atteignaient beaucoup à la course. Le plus grand nombre, se trompant de chemin, s’engagea dans une forêt non frayée : les ennemis apportèrent du feu et l’incendièrent. Les Athéniens tentèrent tous les moyens de fuir : partout la mort les atteignait sous mille formes différentes. Ceux qui se sauvèrent eurent beaucoup de peine à gagner Énéon de Locride, d’où ils étaient partis. Bien des alliés périrent, et les Athéniens eux-mêmes perdirent environ cent vingt hoplites . Tel fut le nombre des victimes ; ce fut l’élite de ses meilleurs guerriers que la république eut à regretter dans cette affaire ; l’un des deux généraux, Proclès, y périt aussi. Les vaincus traitèrent avec les Étoliens pour enlever les morts, retournèrent à Naupacte, et regagnèrent ensuite Athènes sur leurs vaisseaux. Démosthène resta à Naupacte et dans ses environs : après ce qui était arrivé, il craignait les Athéniens.
Chap. 99 . Vers le même temps, les Athéniens qui étaient en Sicile cinglèrent vers la Locride, firent une descente, vainquirent les Locriens, malgré leur résistance, et prirent Péripolium place bâtie sur le fleuve Halex.
Chap. 100 . Le même été, les Étoliens, qui avaient député à Corinthe et à Lacédémone Tolophus d’Ophionée, Boriade d’Euryte et Tisandre d’Apodotie, obtinrent une armée contre Naupacte, où l’on avait appelé les Athéniens. Vers la fin de l’été, les Lacédémoniens leur envoyèrent trois mille hoplites de leurs alliés, dont cinq cents d’Héraclée, ville de la Trachinie qu’on avait fondée depuis peu. Euryloque, Spartiate, commandant de ces troupes, était accompagné de Macharius et de Ménédée, aussi Spartiates.
Chap. 101 . L’armée étant rassemblée chez les Delphiens, Euryloque envoya un héraut aux Locriens-Ozoles. Il fallait passer par leur pays pour aller à Naupacte, et d’ailleurs il désirait les détacher des Athéniens. Parmi les Locriens, ceux d’Amphisse le servirent avec beaucoup de zèle, par suite de la crainte que leur inspiraient les Phocéens, qu’ils détestaient. Ils furent les premiers à donner des otages, engagèrent les autres à suivre cet exemple, et réussirent, parce qu’on redoutait l’approche de l’armée. Ils gagnèrent les Myonéens, leurs voisins (c’est de leur côté que l’accès de la Locride est le plus difficile), ensuite les Ipnéens, les Messapiens, les Tritéens, les Challéens, les Tolophoniens, les Hessiens, les Éanthéens, qui tous prirent les armes. Les Olpéens fournirent des otages, mais ne suivirent pas l’armée ; les Hyéens n’en donnèrent qu’après qu’on leur eut pris une bourgade nommée Polis.
Chap. 102 . Tout était prêt. Euryloque déposa les otages à Cytinium la Dorique, et conduisit son armée vers Naupacte, à travers le pays des Locriens. En route, il prit Énéon, qui leur appartenait, et Eupolium, deux places qui avaient refusé de se déclarer pour lui. Arriva dans la Naupactie, et ayant déjà les Étoliens avec lui, il saccagea le pays, prit le faubourg, qui n’est pas muré ; de là, passa à Molycrium, colonie de Corinthe, mais sujette des Athéniens, et la prit. Démosthène, qui restait toujours à Naupacte depuis sa malheureuse expédition d’Étolie, avait pressenti l’arrivée de cette armée, et, craignant pour la place, avait imploré l’assistance des Acarnanes, qu’il eut bien de la peine à persuader, à cause de sa retraite de Leucadie. Ils avaient envoyé par mer mille hoplites , et ils étaient déjà dans la place pour la soutenir. Sans ce renfort, comme on avait une grande étendue de fortifications et peu de monde pour les défendre, on pouvait difficilement résister. Euryloque et les siens, voyant qu’une armée était entrée dans la place et qu’on ne devait plus espérer de la forcer, au lieu de se rapprocher du Péloponnèse, gagnèrent l’Éolide, qu’on nomme aujourd’hui Calydon, Pleuron et d’autres endroits de cette contrée, ainsi que Proschium d’Étolie. Les Ampraciotes les vinrent trouver et leur persuadèrent d’attaquer avec eux Argos d’Amphilochie, l’Amphilochie entière, et même l’Acarnanie. Si l’on s’en rendait maître, tout le continent, disaient-ils, entrerait dans l’alliance de Lacédémone. Euryloque les crut, renvoya les Étoliens, et s’arrêta dans le pays avec son armée, jusqu’à ce qu’il fût temps de se joindre aux Ampraciotes partis pour former le siége d’Argos. L’été finissait.
Chap. 103 . L’hiver suivant, les Athéniens qui étaient en Sicile, leurs alliés hellènes, et tous ceux d’entre les Sicules qu’opprimait le gouvernement de Syracuses, et qui avaient abandonné l’alliance de cette ville pour embrasser celle d’Athènes, firent, de concert, l’attaque de Nessa, place de Sicile dont les Syracusains occupaient l’acropole. Ne pouvant s’en rendre maîtres, ils se retirèrent ; mais, dans cette retraite, les Syracusains, sortant des remparts, attaquèrent ceux des alliés d’Athènes qui fermaient la marche, et, tombant sur eux brusquement, mirent en fuite une partie de l’armée et tuèrent beaucoup de monde.
Après cet événement, Lachès et les Athéniens firent plusieurs descentes dans la Locride, en naviguant sur le fleuve Cécine, et défirent dans un combat environ trois cents Locriens, accourus contre eux avec Proxène, fils de Capaton. Après les avoir désarmés, ils quittèrent la côte.
Chap. 104 . Le même hiver, les Athéniens, pour obéir à un oracle, purifièrent Délos. Auparavant, le tyran Pisistrate l’avait déjà purifiée, mais seulement dans la partie de l’île qu’on peut apercevoir de l’hiéron. À l’époque dont je parle, on la purifia tout entière, de la manière suivante : on enleva tous les cercueils qui s’y trouvaient, et il fut ordonné qu’à l’avenir il ne mourrait ni ne naîtrait personne dans l’île, mais qu’on transporterait à Rhénie les mourans et les femmes proches de leur terme. Rhénie est à si peu de distance de Délos, que Polycrate, tyran de Samos, qui eut pendant quelque temps une puissante marine, et qui dominait sur les autres îles, s’étant emparé de Rhénie, la consacra à Apollon, et l’attacha à Délos par une chaîne.
Ce fut après cette purification que les Athéniens célébrèrent, pour la première fois, les jeux déliens, qui se renouvellent tous les cinq ans. Il y avait à Délos, dans l’antiquité, un grand concours d’Ioniens et d’habitans des îles voisines ; ils y venaient religieusement avec leurs femmes et leurs enfans, comme à présent les Ioniens vont aux fêtes d’Artémis l’Éphésienne ; des jeux de musique et de gymnastique y étaient célébrés, et les villes y envoyaient des chœurs. C’est ce que nous apprend surtout Homère, en s’exprimant ainsi dans son hymne à Apollon : « Mais, ô Phébus, tu chéris surtout Délos, où se rassemblent, avec leurs enfans et leurs vertueuses épouses, les Ioniens vêtus de robes traînantes. Ils te sont agréables, lorsqu’au milieu des jeux de musique, de danse et de pugilat, ils invoquent ton nom et disputent le prix. »
Qu’il y eût dans ces fêtes des combats et qu’on y disputât des prix, c’est ce que témoigne un autre passage du même hymne. Le poète y célèbre les chœurs exécutés par les femmes de Délos, et termine leur éloge par ce morceau, dans lequel il fait mention de lui-même : « Soyez-nous propices, Apollon et Diane ; et vous, vierges de Délos, livrez-vous à la joie ; et quand un étranger, après de longues courses, abordera dans votre île et vous demandera : Quel est, de tous les chantres qui fréquentent ces lieux, celui que vous trouvez le plus digne de plaire, et dont les chants vous charment le plus ? répondez toutes unanimement, avec bienveillance : C’est un aveugle qui demeure dans l’île escarpée de Chio. »
Voilà ce que dit Homère, et ce qui prouve qu’il y eut autrefois un grand concours et des fêtes à Délos. Dans la suite, les insulaires et les Athéniens y envoyèrent des chœurs avec des offrandes sacrées ; mais il est probable que le malheur des temps fit cesser les jeux, jusqu’à l’époque dont nous parlons, où les Athéniens les rétablirent et instituèrent des courses de chevaux, spectacle dont on ne jouissait pas auparavant.
Chap. 105 . Le même hiver, les Ampraciotes, suivant la promesse qu’ils avaient faite à Euryloque en retenant son armée, marchèrent, au nombre de trois mille hoplites , contre Argos d’Amphilochie. Ils entrèrent dans l’Argie et prirent Olpes, place forte, située sur une hauteur au bord de la mer, lieu que les Acarnanes avaient fortifié et dont ils avaient fait le siége commun de leurs tribunaux. Elle est à peu près à vingt-cinq stades d’Argos, ville maritime. Les Acarnanes se partagèrent : les uns portèrent du secours à Argos ; les autres allèrent dans un endroit de l’Amphilochie qu’on appelle Crenœ , pour observer Euryloque et les Péloponnésiens, et les empêcher de se joindre aux Ampraciotes ; et ils y campèrent. Ils envoyèrent aussi offrir le commandement à Démosthène, qui avait conduit les Athéniens en Étolie, et mandèrent vingt vaisseaux d’Athènes, qui se trouvaient sur les côtes du Péloponnèse, et que commandaient Aristote, fils de Timocrate, et Hiérophon, fils d’Antimneste.
De leur côté, les Ampraciotes, d’Olpes, où ils étaient, députèrent à Ampracie pour y solliciter une levée en masse. Ils craignaient qu’il ne fût impossible à Euryloque de traverser le pays des Acarnanes, et qu’eux-mêmes ne se trouvassent ou réduits à combattre seuls, ou exposés à de grands dangers s’ils voulaient faire retraite.
Chap. 106 . Mais Euryloque et ses Péloponnésiens, informés de l’arrivée des Ampraciotes à Olpes, partirent en diligence de Proschium pour défendre leurs alliés, passèrent l’Achéloüs, et poursuivirent leur marche à travers l’Acarnanie, qu’ils trouvèrent déserte, parce que les habitans étaient allés au secours d’Argos. Ils avaient à droite la ville de Stratos et la forteresse ; à gauche, le reste de l’Acarnanie. Après avoir franchi le territoire des Stratiens, ils trouvèrent Phytie ; ils longèrent ensuite les frontières de Médéon ; puis, ayant passé par Limnée, ils entrèrent dans l’Agraïde, qui n’est plus de l’Acarnanie, mais qui leur était alliée. Les Acarnanes gagnèrent le Thyamis, mont inculte, le franchirent, et dès la nuit descendirent dans l’Argie. Ils marchèrent entre la ville d’Argos et l’armée d’observation des Acarnanes, qui était à Crenœ , ne furent pas aperçus, et se joignirent aux Ampraciotes qui étaient devant Olpes.
Chap. 107 . La jonction opérée, ils s’arrêtèrent au point du jour et campèrent le long d’une place d’Olpes nommée Métropolis. Peu après pénétrèrent dans le golfe d’Ampracie, et les vingt vaisseaux qui venaient des côtes du Péloponnèse au secours des Argiens, et Démosthène avec deux cents hoplites messéniens et six cents archers d’Athènes. Les vaisseaux abordèrent près de la colline d’Olpes, et furent tirés sur le rivage. Les Acarnanes et un petit nombre d’Amphiloques, la plupart retenus de force par les Ampraciotes, s’étaient déjà réunis à Argos, et se préparaient au combat. Démosthène, élu général de toute cette fédération, et partageant le commandement avec les généraux des alliés, les conduisit près d’Olpes et y établit son camp. Un ravin profond séparait les deux armées.
On se tint cinq jours en repos ; le sixième, on se mit des deux côtés en ordre de bataille. L’armée péloponnésienne, plus considérable, occupait plus de terrain. Démosthène, craignant d’être enveloppé, mit en embuscade, dans un chemin creux masqué par des buissons, des hoplites et des psiles, dont les deux troupes montaient à quatre cents. Au fort de l’action, ils se lèveraient et prendraient à dos les ennemis du côté où ceux-ci auraient l’avantage.
Après avoir fait de part et d’autre toutes les dispositions, on en vint aux mains. Démosthène était à l’aile droite avec les Messéniens et une faible partie des Athéniens. Les Acarnanes, suivant que chacun d’eux avait été placé, formaient l’autre aile, avec quelques archers amphiloques. Les Péloponnésiens et les Ampraciotes étaient mêlés ensemble, excepté les Mantinéens. Ceux-ci, placés surtout à la gauche, en occupaient la plus grande partie, sans pourtant s’étendre jusqu’à l’extrémité de cette aile. Euryloque, à la gauche, avec ses troupes, se trouvait opposé aux Messéniens et à Démosthène.
Chap. 108 . Déjà la bataille était commencée, déjà l’aile où combattaient les Péloponnésiens avait l’avantage et enveloppait la droite de l’ennemi, quand les Acamanes qui avaient été placés en embuscade fondent sur eux par derrière et les attaquent si vivement que ceux-ci ne peuvent soutenir leur premier choc ; frappés de terreur, ils entraînent dans leur fuite la plus grande partie des troupes, qui n’avaient pu voir sans effroi l’aile commandée par Euryloque, et qui composait la plus grande force de l’armée, mise en déroute. Les Messéniens, qui, sous la conduite de Démosthène, étaient opposés à cette aile, eurent surtout l’honneur de la victoire.
Cependant, les Ampraciotes et ceux de l’aile droite, vainqueurs de leur côté, poursuivaient les ennemis vers Argos. Ce sont les hommes les plus belliqueux du pays. Mais quand, à leur retour, ils virent la défaite du principal corps de leur armée, vivement pressés eux-mêmes par les autres Acarnanes, ils s’enfuirent non sans peine jusqu’à Olpes ; un grand nombre périt en se jetant précipitamment et sans ordre dans cette place. Les Mantinéens tirent retraite en meilleur ordre que le reste de l’armée. L’action finit sur le soir.
Chap. 109 . Le lendemain, Ménédée, qui remplaçait dans le commandement Euryloque et Macarius, tués tous deux dans l’action, se voyant assiégé par terre et par mer, ne savait, après une telle défaite, comment soutenir un siége, ni comment s’ouvrir une retraite. Il fit donc porter des paroles d’accommodement à Démosthène et aux généraux des Acarnanes, pour obtenir la permission de se retirer et celle d’enlever les morts : ils lui accordèrent cette dernière demande, dressèrent eux-mêmes un trophée, et recueillirent les corps des hommes qu’ils avaient perdus, et qui montaient à environ trois cents. Mais ils refusèrent d’accorder ouvertement à tous les ennemis la liberté de faire retraite ; seulement, Démosthène et les généraux des Acarnanes permirent secrètement aux Mantinéens, à Ménédée, aux autres chefs des Péloponnésiens, et à tous les hommes les plus considérables de cette nation, de se retirer promptement. Ils avaient en vue d’affaiblir les Ampraciotes et la foule des mercenaires étrangers, mais surtout de rendre suspects aux Hellènes de cette contrée les Lacédémoniens et autres Péloponnésiens, comme gens qui les trahissaient, en mettant leur propre intérêt au-dessus de toute autre considération. Ceux-ci enlevèrent leurs morts, les ensevelirent comme ils purent avec précipitation ; et ceux qui avaient obtenu la permission de faire secrètement retraite, se disposèrent à en profiter.
Chap. 110 . On vint annoncer à Démosthène et aux Acarnanes que les Ampraciotes de la ville, sur le premier message par lequel on leur avait demandé du secours, venaient en masse, par le pays des Amphiloques, se joindre dans Olpes à leurs concitoyens, sans rien savoir de ce qui s’était passé. Il envoya aussitôt une partie de son armée se mettre en embuscade sur leur route et occuper les postes les plus forts ; lui-même se tint prêt à marcher contre eux avec le reste.
Chap. 111 . Cependant les Mantinéens, et tous ceux avec qui l’on avait traité, sortirent du camp par petites troupes, affectant de ramasser des herbes et des broussailles ; mais une fois éloignés d’Olpes, ils se retirèrent précipitamment. Les Ampraciotes, et tout ce qu’il y avait de troupes rassemblées, ne s’aperçurent pas plus tôt de leur départ, qu’ils se mirent eux-mêmes en mouvement, impatiens de les atteindre. D’un autre côté, les Acarnanes, croyant d’abord que tous se retiraient sans accord, se mirent à la poursuite des Péloponnésiens, plusieurs même, se croyant trahis, tirèrent sur quelques-uns de leurs chefs qui les retenaient, leur représentant que cette retraite était la suite d’un traité. Enfin cependant on laissa passer ceux de Mantinée et les Péloponnésiens ; mais on égorgeait les Ampraciotes. Il s’élevait de grandes contestations pour savoir qui était d’Ampracie ou du Péloponnèse. On tua plus de deux cents hommes ; le reste se réfugia dans l’Agraïde, pays limitrophe. Ils furent bien reçus par Salynthius, roi des Agréens, qui leur était favorable.
Chap. 112 . Les Ampraciotes de la ville arrivèrent à Idomène. On appelle ainsi deux collines assez élevées. La plus considérable fut occupée par des soldats que Demosthène envoya de nuit, et qui s’en emparèrent sans être aperçus. Les Ampraciotes, montés les premiers sur l’autre, y campèrent. Pour Démosthène, il se mit en marche après le repas et dès la chute du jour : lui-même conduisait la moitié de l’armée pour engager l’action ; l’autre prit sa route par les montagnes d’Amphilochie. Au point du jour, il tomba sur les Ampraciotes encore au lit. Ignorant ce qui s’était passé, ils crurent amies les troupes qui s’avançaient. Démosthène avait adroitement placé aux premiers rangs les Messéniens, et leur avait ordonné d’adresser la parole aux ennemis, pour faire entendre leur langue, qui est la dorique, et pour inspirer de la confiance aux gardes avancées. D’ailleurs il faisait encore nuit, et l’on ne pouvait se reconnaître. Il n’eut donc qu’à tomber sur leur armée pour la mettre en fuite : il en tua une grande partie ; le reste se sauva sur les montagnes. Mais les chemins étaient interceptés. Les Amphiloques, psiles, connaissaient le pays, qui était le leur, et avaient affaire à de malheureux hoplites qui n’en avaient nulle connaissance. Les fuyards, ne sachant où se réfugier, tombaient dans les ravins, donnaient dans des embuscades où on les égorgeait. Cherchant tous les moyens de fuir, plusieurs allèrent jusqu’à la mer, qui n’était pas fort éloignée. Ils voient la flotte athénienne qui, par un singulier concours de circonstances, rase en ce moment la côte : ils la gagnent à la nage, aimant mieux, dans la terreur qu’ils éprouvent, mourir de la main des Athéniens qui sont sur ces vaisseaux, que de celle des barbares et de leurs plus cruels ennemis, les Amphiloques. Tels furent les maux qui accablèrent les Ampraciotes : de tant de monde qu’ils étaient, peu rentrèrent dans leur ville. Les Acarnanes dépouillèrent les morts, dressèrent des trophées et retournèrent à Argos.
Chap. 113 . Le lendemain, ils virent arriver un héraut de la part de ceux des Ampraciotes qui, d’Olpes, avaient fui chez les Agréens. Il venait réclamer les corps des hommes perdus après le premier combat, lorsque, sans être compris dans le traité, ils avaient suivi les Mantinéens et ceux qui avaient obtenu un accord. Le héraut, à l’aspect des armes des Ampraciotes de la ville, fut étonné d’en voir une si grande quantité. Ne sachant rien de la dernière affaire, il les prenait pour celles de ses compagnons d’armes de la première attaque. Quelqu’un lui demanda la cause de sa surprise, et combien ils avaient perdu de monde. Celui qui faisait cette question croyait, de son côté, que le héraut venait de la part des guerriers défaits à Idomène. « À peu près deux cents hommes, répondit le héraut. — Mais, reprit celui qui l’interrogeait, voilà les armes non de deux cents hommes, mais de plus de mille. — Ce ne sont donc pas, dit le héraut, celles des gens qui combattaient avec nous ? — Ce sont elles, lui répondit-on, si du moins vous combattîtes hier à Idomène. — Nous n’eûmes hier affaire avec personne ; mais seulement avant-hier dans notre retraite. — Et nous, c’est hier que nous avons engagé une action avec ces hommes ; ils venaient d’Ampracie au secours des leurs. »
À ces mots, le héraut comprit que le secours venu de la ville avait été défait ; il jeta un profond soupir, et, frappé des maux de sa patrie, il se retira aussitôt sans remplir sa mission et sans réclamer les morts. C’est, dans le cours de cette guerre, la plus grande perte qu’ait éprouvée une ville hellénique en aussi peu de jours. Je n’ai pas écrit le nombre des morts ; ce qu’on en rapporte est incroyable, eu égard à l’étendue de la ville. Mais je sais que si les Acarnanes et les Amphiloques eussent voulu croire les Athéniens et Démosthène, ils pouvaient d’emblée se rendre maîtres d’Ampracie ; sans doute ils craignirent que les Athéniens, s’en mettant en possession, ne devinssent pour eux des voisins trop difficiles.
Chap. 114 . Les troupes d’Athènes eurent le tiers des dépouilles ; les villes alliées se partagèrent le reste : le butin des Athéniens fut perdu sur mer. Démosthène, plus heureux, ramena sur ses vaisseaux la part que lui avait faite l’armée ; trois cents armures complètes qu’on voit déposées dans les hiérons de l’Attique : c’était en même temps assurer son retour, devenu dangereux depuis son échec en Étolie.
Les Athéniens qu’avaient amenés les vingt vaisseaux, retournèrent à Naupacte. Après leur départ et celui de Démosthène, les Acarnanes et les Amphiloques permirent, sur la foi publique, aux Péloponnésiens réfugiés auprès de Salynthius, de se retirer des Éniades : ils conclurent même, dans la suite, avec les Ampraciotes, un traité d’alliance et d’amitié pour cent ans, à condition que les Ampraciotes ne s’uniraient pas aux Acarnanes contre les Péloponnésiens, ni les Acarnanes aux Ampraciotes contre les Athéniens, mais qu’ils se donneraient des secours pour défendre leurs pays respectifs ; que les Ampraciotes rendraient aux Amphiloques leurs places, et toute l’étendue de pays qu’ils avaient occupée sur leurs frontières, et qu’ils ne porteraient pas de secours à Anactorium, place ennemie des Acarnanes. Ce traité mit fin à la guerre. Les Corinthiens envoyèrent une garnison de trois cents hoplites à Ampracie, et Xénoclidas, fils d’Euthyclès, pour y commander. Ils eurent sur la route beaucoup de peine à traverser le continent. Telle fut la conclusion des affaires d’Ampracie.
Chap. 115 . Les Athéniens qui étaient en Sicile, firent, le même hiver, une descente sur les côtes d’Himérée, de concert avec les Sicéliotes, qui, du haut de leurs montagnes, s’étant jetés sur les limites de ce territoire, passèrent dans les îles d’Éole. En retournant à Rhégium, ils rencontrèrent Pythodore, fils d’Isoloque, qui venait remplacer Lachès dans le commandement de la flotte athénienne. Les alliés de Sicile étaient allés à Athènes, et avaient obtenu un plus grand secours de vaisseaux. Leur pays étant sous le joug de Syracuses, et un petit nombre de bâtimens leur interdisant la mer, ils se préparaient à rassembler une flotte pour venger une insulte qu’ils ne pouvaient plus dissimuler. Les Athéniens équipèrent quarante vaisseaux, jugeant que c’était le moyen de mettre plus tôt fin à cette guerre, et voulant en même temps s’entretenir dans l’exercice de la marine. Ils expédièrent d’abord Pythodore seul, avec quelques bâtimens : Sophocle, fils de Sostratide, et Eurymédon, fils de Théoclès, devaient le suivre avec une flotte plus considérable. Pythodore, à la tête des vaisseaux qu’avait eus Lachès, s’embarqua à la fin de l’hiver, et fit voile vers une forteresse que Lachès avait prise : il fut battu, et s’en retourna.
Chap. 116 . Dans le même printemps, un torrent de feu coula de l’Etna, comme cela était déjà arrivé. Il ravagea en partie le territoire des Catanéens, dont la ville est située au pied de l’Etna, qui est sans contredit la plus haute montagne de la Sicile. On dit que cette éruption eut lieu la cinquantième année après la première, et qu’en tout il y a eu trois éruptions depuis que des Hellènes habitent la Sicile.
Tels furent les événemens de cet hiver ; il termina la sixième année de la guerre que Thucydide a écrite.
LIVRE QUATRIÈME.
Chapitre premier . Au commencement de l’été qui suivit cet hiver, au temps où l’épi se montre, dix vaisseaux de Syracuses et autant de la Locride mirent à la voile et s’emparèrent de Messène en Sicile, appelés par les Messéniens eux-mêmes, qui se détachèrent d’Athènes. Les Syracusains surtout avaient préparé cette défection, parce qu’ils regardaient cette place comme la clef de la Sicile, et qu’ils craignaient que les Athéniens ne s’en fissent quelque jour un point de départ pour les attaquer avec des forces supérieures. Les Locriens s’étaient réunis à ceux de Syracuses en haine des Rhégiens, qu’ils voulaient combattre à-la-fois et par terre et par mer.
Ils s’étaient jetés en masse sur les campagnes des Rhégiens, pour les empêcher de secourir les Messéniens, et en même temps afin de répondre aux instances des bannis de Rhégium qui se trouvaient parmi eux : car Rhégium, depuis long-temps déchirée par des factions, était, pour le présent, hors d’état de résister aux Locriens ; ce qui rendait ceux-ci plus entreprenans.
Après avoir fait quelque butin, l’armée de terre des Locriens se retira : leurs vaisseaux gardaient Messène ; et d’autres qu’ils équipaient, devaient se porter en hâte sur le même point, et de là continuer la guerre.
Chap. 2 . Vers la même époque du printemps, avant que l’épi fût en maturité, les Péloponnésiens et leurs alliés, sous la conduite d’Agis, fils d’Archidamus, roi de Lacédémone, se jetèrent sur l’Attique, y établirent leur camp, et ravagèrent la campagne. De leur côté, les Athéniens envoyèrent en Sicile les quarante vaisseaux qu’ils venaient d’équiper, et les deux chefs qui leur restaient, Eurymédon et Sophocle ; car le troisième général, Pythodore, avait précédé ses collègues. On recommanda à ceux-ci de profiter de leur passage le long des côtes pour veiller aux intérêts de ceux des Corcyréens qui, restés dans la ville, étaient pillés par les exilés postés sur la montagne. Soixante vaisseaux des Péloponnésiens suivirent également la côte pour se rendre à Corcyre et protéger ceux de la montagne. Comme la ville était pressée par la famine, ces Péloponnésiens espéraient se mettre sans peine à la tête des affaires. Démosthène, qui, depuis son retour de l’Acarnanie, n’était plus que simple particulier, avait obtenu des Athéniens le commandement des mêmes vaisseaux [qu’il avait ramenés d’Ampracie] : on l’avait autorisé à tenter, s’il le voulait, quelque entreprise contre le Péloponnèse.
Chap. 3 . Eurymédon et Sophocle naviguaient à la hauteur de la Laconie lorsqu’ils apprirent l’arrivée de la flotte péloponnésienne à Corcyre. Ils redoublèrent aussitôt de vitesse. Mais Démosthène voulait qu’ils risquassent d’abord une descente à Pylos, et qu’ils ne poursuivissent leur route qu’après avoir achevé sur ce point les opérations nécessaires. On contrariait son projet : une tempête survenue fort à propos porta les vaisseaux à Pylos. Démosthène aussitôt propose de fortifier la place, et représente à ses collègues que tel avait été l’unique but de son départ avec eux ; que le lieu abondait en bois et en pierres ; qu’il était déjà fortifié par la nature, et entièrement abandonné, ainsi qu’une grande étendue des terres circonvoisines. Pylos, en effet, éloignée de Sparte d’environ quatre cents stades, est située dans le canton qu’on appelait autrefois Messénie ; et les Lacédémoniens appellent ce lieu Coryphasium . Les deux généraux répondirent que la côte du Péloponnèse lui présenterait bien d’autres promontoires déserts, s’il voulait épuiser le trésor de l’état à les occuper. Démosthène répliquait que celui-là lui paraissait d’une tout autre importance que les autres, à cause du port attenant ; que de tout temps les Messéniens avaient été dévoués à sa personne ; que, parlant la langue des Lacédémoniens, ils pourraient, partant de Pylos, les incommoder par des courses continuelles, et fourniraient en même temps une garnison sûre pour la garde de ce poste important.
Chap. 4 . Ne pouvant persuader ni les généraux, ni les soldats, ni les taxiarques, auxquels aussi il avait communiqué son projet, il se tint dans un repos forcé. La mer continuant cependant à n’être pas navigable, l’inaction faisait fermenter les esprits : tout-à-coup la fureur de fortifier la place s’empare de l’armée ; elle se met à l’ouvrage. On manquait d’outils pour tailler les pierres ; le soldat apporte, emploie celles qui lui paraissent s’adapter le mieux ensemble. Le mortier nécessaire, faute d’auges, il le charge sur son dos, en se courbant de manière que rien ne s’écoule ; et pour le contenir encore mieux, il l’embrasse avec ses mains jointes par derrière. En un mot, avant que les Lacédémoniens arrivent au secours, chacun, de son côté, s’empresse de terminer les fortifications des endroits les plus faibles ; car la plus grande partie, fortifiée par la nature, n’avait pas besoin de murailles.
Chap. 5 . On célébrait une fête à Sparte, lorsqu’arriva cette nouvelle ; elle fit peu de sensation. Les Lacédémoniens se flattent qu’il leur suffira de se mettre en marche ; que l’ennemi n’attendra pas, ou sera aisément forcé. Leur armée d’ailleurs, qui était encore dans l’Attique, fut encore une cause de retard. Cependant les Athéniens ont achevé en six jours les fortifications, et du côté qui regarde le continent, et sur tous les points qui en avaient besoin : ils laissent Démosthène avec cinq vaisseaux pour garder la place, et, avec le reste plus nombreux de leur flotte, ils se hâtent de cingler vers Corcyre, pour se rendre ensuite en Sicile.
Chap. 6 . Les Péloponnésiens qui étaient dans l’Attique, à la première nouvelle de la prise de Pylos, regagnent précipitamment leur pays. Les Lacédémoniens, et Agis, leur roi, considéraient l’affaire de Pylos comme leur étant personnelle. D’ailleurs, l’irruption ayant été prématurée et le blé étant encore vert, ils manquaient de vivres pour la plupart ; et le froid, survenu avec plus de force que ne le comportait la saison, tourmentait beaucoup leur armée. Ainsi toutes sortes de raisons les obligèrent de hâter leur retraite et d’abréger la durée de cette incursion : en effet, ils ne restèrent que quinze jours dans l’Attique.
Chap. 7 . Vers le même temps, Simonidès, général athénien, prit l’Éione de l’Épithrace, colonie de Mendé, ennemie d’Athènes ; elle lui était livrée par trahison. Il avait, pour ce coup de main, rassemblé quelques Athéniens des garnisons et beaucoup d’alliés du pays. Mais, les Chalcidiens et les Bottiéens étant venus promptement au secours, il fut chassé et perdit une partie de son monde.
Chap. 8 . Aussitôt après leur retour de l’Attique, les Spartiates avec leurs périèces se portèrent en hâte au secours de Pylos. D’autres Lacédémoniens, récemment revenus d’une autre expédition, les rejoignirent plus tard. Mais l’ordre fut envoyé dans tout le Péloponnèse de se rendre le plus promptement possible à Pylos. On fit aussi passer des avis aux soixante vaisseaux qui étaient à Corcyre : ils furent transportés sur des machines par-delà l’isthme des Leucadiens. Échappés à la vigilance de la flotte athénienne qui stationnait devant Zacynthe, ils arrivent à Pylos, où déjà s’était rendue l’armée de terre. Pendant que les Péloponnésiens étaient encore en mer, Démosthène dépêche en secret deux de ses bâtimens à Eurymédon et aux Athéniens qui étaient avec lui sur la flotte devant Zacynthe, pour les informer du danger que court la place et de la nécessité d’un prompt secours. Sur cet avis, on s’empresse de mettre à la voile. Déjà les Lacédémoniens se disposaient à attaquer les retranchemens et par mer et par terre, espérant emporter facilement des constructions bâties à la hâte et défendues par une poignée d’hommes. Ils s’attendaient à voir arriver de Zacynthe la flotte athénienne ; aussi avaient-ils projeté, dans le cas où ils ne seraient pas maîtres de la place avant l’arrivée de ce secours, d’obstruer les entrées du port, pour empêcher les Athéniens d’y pénétrer : car l’île appelée Sphactérie , qui borde le port, et se rapproche beaucoup du continent, rend ce port sûr et en étrécit les deux entrées, dont l’une, du côté de Pylos et des nouvelles fortifications des Athéniens, laisse passage à deux bâtimens de front, et l’autre, vers la côte opposée, à huit ou neuf ; l’île est entièrement déserte, pleine de bois, et sans route tracée ; elle a de circuit environ quinze stades.
Les Lacédémoniens se proposaient donc de boucher les avenues du port avec plusieurs rangs de vaisseaux accolés et la proue tournée du côté de l’entrée. Mais, comme ils appréhendaient que l’ennemi ne se fit, pour les incommoder, une place d’armes de Sphactérie même, ils y transportèrent des hoplites , et en établirent aussi sur le continent. Par l’effet de ces dispositions, vraisemblablement, sans combat naval, sans péril, ils réduiraient une place qui manquait de vivres et n’avait pu faire que fort à la hâte ses provisions de guerre ; tandis que les Athéniens auraient contre eux, et l’île garnie de troupes, et le continent, où ils ne pourraient effectuer de descente : car, la côte même de Pylos, en dehors de l’entrée du port et du côté de la plaine, étant de difficile abord, ils ne trouveraient pas de point d’où ils pussent se porter à la défense des leurs. Le plan arrêté, ils jettent aussitôt dans l’île une garnison composée d’ hoplites pris au sort dans toutes les divisions de l’armée : d’autres ensuite y passèrent pour relever ceux-ci, et furent à leur tour remplacés. Enfin, ceux qui y passèrent les derniers, et qu’on fut obligé d’y laisser, étaient au nombre de quatre cent vingt, sans compter les Hilotes attachés à leur service : Épitadas, fils de Molobrus, les commandait.
Chap. 9 . Démosthène, voyant les dispositions que faisaient les Lacédémoniens pour l’assaillir par terre et par mer, se préparait, de son côté, à les bien recevoir ; après avoir mis à sec et traîné près de la fortification les trois vaisseaux qui lui restaient, il les environna de pieux. Les matelots reçurent de lui de mauvais boucliers faits d’osier pour la plupart ; car, dans ce lieu désert, il était impossible de se procurer des armes : encore fut-il redevable de celles-là à un corsaire messénien, vaisseau à trente rames et très léger, qui se rencontra dans ces parages. Parmi ces Messéniens se trouvèrent une quarantaine d’ hoplites qu’il incorpora dans sa troupe. Il posta donc la plus grande partie de ses soldats, armés pesamment ou à la légère, sur les points les mieux fortifiés et les plus sûrs, faisant face au continent, avec ordre de répondre aux attaques de l’infanterie ennemie, si elle tentait de les forcer. Pour lui, à la tête de soixante hoplites et de quelques archers, l’élite de son armée, il sortit des retranchemens et marcha vers la mer, s’attendant bien que les Lacédémoniens hasarderaient la descente, surtout de ce côté : car, bien que ce point fût de difficile accès et hérissé de roches tournées vers la mer, comme c’était la partie la plus faible de la forteresse, il pensait que l’ennemi porterait vers ces roches tout l’effort de l’attaque. Les Athéniens avaient jugé inutile de fortifier soigneusement ce point, pensant que leurs adversaires ne leur seraient jamais supérieurs sur mer ; mais ils ne doutaient pas que, la descente une fois opérée, la place ne fût bientôt prise : en conséquence, leur chef s’avance de ce côté sur le rivage, y range ses hoplites , pour empêcher, s’il est possible, le débarquement de l’ennemi, et anime leur valeur en ces termes :
Chap. 10 . « Compagnons, qui partagez avec moi le péril présent, qu’aucun de vous, dans une circonstance aussi impérieuse, ne cherche à faire preuve d’habileté, en calculant tous les dangers qui nous environnent. Fermons bien plutôt les yeux sur ces dangers ; animés d’un généreux espoir, unissons-nous tous pour repousser l’ennemi. Quand les circonstances commandent, lorsqu’on est, comme nous, forcé d’agir, on ne raisonne pas sur les dangers de sa position, on court les affronter. Je vois, au reste, plus d’une chance favorable, pourvu que nous soutenions l’attaque avec fermeté, et que nous n’allions pas, intimidés par le nombre, trahir lâchement nos avantages. En effet, si nous voulons tenir ferme, ce lieu, par les obstacles naturels qu’il présente aux assaillans, secondera puissamment notre résistance ; si nous cédons, au contraire, quoique d’un abord difficile, il cessera dès-lors d’être inaccessible à un ennemi dont personne ne repoussera plus les efforts. Et quand même, après avoir plié, [revenus sur nos pas] nous ferions des prodiges de valeur, n’aurons-nous pas affaire à des ennemis d’autant plus terribles, qu’ils verront la retraite presque impossible ? Tant qu’ils seront sur les vaisseaux, vous les repousserez facilement. Mais je les suppose même descendus : ne vous effrayez point ; malgré leur multitude, vous combattrez encore à forces égales. Quel que soit leur nombre, grâce aux difficultés du débarquement, vous n’aurez à-la-fois qu’une poignée d’hommes en tête. Leur armée, à la vérité supérieure en forces, n’est pas sur terre comme la nôtre ; elle est sur des vaisseaux, et les troupes en mer ont besoin pour le débarquement d’un concours de circonstances favorables : de sorte qu’à mon avis l’infériorité du nombre se trouve bien compensée pour nous par les embarras de leurs manœuvres. Vous êtes Athéniens ; votre expérience dans la marine vous a appris ce qu’est une descente ; vous savez que, pour n’être pas forcés, il vous suffira de soutenir le premier choc, de ne pas reculer devant le fracas des vagues et l’impétuosité des vaisseaux se précipitant sur la rive. Je vous conjure donc de tenir ferme sur les bords de ce roc, de repousser l’ennemi, et de sauver ainsi vous et la place. »
Chap. 11 . Cette harangue de Démosthène redouble la confiance des Athéniens : ils descendent et se rangent au bord de la mer. Cependant les Lacédémoniens s’ébranlent ; ils attaquent en même temps et par terre avec leurs troupes du continent, et par mer avec quarante-trois vaisseaux sous la conduite de Thrasymélidas, fils de Cratésiclès, Spartiate, qui tente la descente précisément à l’endroit prévu par Démosthène. Des deux côtés les Athéniens font la plus belle défense. Les Lacédémoniens avaient partagé leurs bâtimens en petites divisions, parce qu’il était impossible qu’un grand nombre entrât à-la-fois ; et tandis qu’ils tenaient en station le gros de leur flotte, le reste abordait partiellement. Ils déployaient une courageuse activité, ils s’animaient les uns les autres à enfoncer l’ennemi, à emporter les retranchemens.
Celui qui se faisait le plus remarquer par son ardeur, était le triérarque Brasidas. S’apercevant que ses collègues et les pilotes hésitaient à effectuer la descente dans les endroits même où elle était possible, qu’ils s’y portaient mollement dans la crainte de briser : « Quoi ! s’écrie-t-il, pour épargner du bois, nous laisserions subsister des fortifications élevées par nos ennemis sur notre propre territoire ! Mettons nos vaisseaux en pièces ; mais forçons le passage. Et vous, alliés, en reconnaissance de nos bienfaits, n’hésitez pas à faire aujourd’hui aux Lacédémoniens le sacrifice de vos vaisseaux. Quoi qu’il en puisse coûter, échouez, abordez, emparez-vous et des hommes et de la place. »
Chap. 12 . À cette vive exhortation il joint l’exemple. Il force son pilote de faire aborder son propre bâtiment, et vole à l’échelle : déjà même il descendait. Les Athéniens le repoussent : percé de traits, couvert de blessures, il perd connaissance, et roule dans l’intervalle qui sépare les rameurs de la proue ; son bouclier tombe dans la mer, est poussé par les flots sur le rivage, et recueilli par les Athéniens : ils en firent depuis le principal ornement du trophée qu’ils élevèrent après l’action. Les autres signalaient aussi leur intrépidité ; mais le courage des Athéniens, qui, fermes à leur poste, ne cédaient pas le moindre espace de terrain, et aussi l’escarpement de la côte, les empêchaient d’aborder. On voyait donc, comme par un jeu bizarre de la fortune, les Athéniens sur terre, et sur la terre des Lacédémoniens, se défendre contre les Lacédémoniens qui les assaillaient par mer, et les Lacédémoniens, montant des vaisseaux, tenter sur leur propre terre, devenue pour eux une terre ennemie, une descente contre les Athéniens : ceux-ci se montrant, si l’on en croit l’opinion commune d’alors, les meilleurs soldats de terre, des soldats faits pour le continent ; ceux-là, d’habiles marins, nés pour la mer.
Chap. 13 . Après s’être battu ce jour-là et une partie du suivant, on se reposa. Le surlendemain, les Lacédémoniens envoyèrent des vaisseaux à Asiné chercher du bois pour construire des machines. Ils espéraient, en faisant une nouvelle tentative, forcer le mur du côté du port : il était élevé ; mais on pouvait facilement débarquer auprès.
Cependant arrivèrent de Zacinthe les cinquante vaisseaux des Athéniens ; car leur flotte avait été renforcée de quelques bâtimens d’observation qui étaient à Naupacte, et de quatre de Chio. Voyant l’île et le continent garnis de troupes, et le port couvert de vaisseaux qui ne sortaient pas, ils ne savaient trop où aborder ; toutefois ils descendirent à Prôte, île déserte, peu distante de Sphactérie, et y passèrent la nuit. Dès le lendemain ils remettent à la voile, prêts à combattre, si l’ennemi, gagnant la haute mer, voulait accepter la bataille ; sinon, décidés à entrer dans le port. Les Lacédémoniens n’avaient garde de sortir ; ils n’avaient pas même songé à exécuter leur première résolution, de boucher les deux entrées du port : mais, tranquilles sur le continent, et embarquant leurs troupes, ils se disposaient à recevoir le combat dans l’intérieur même du port, qui était assez vaste, dans le cas où les Athéniens y pénétreraient.
Chap. 14 . Leur intention fut devinée par les Athéniens. Bientôt ils ont franchi la double entrée : ils se précipitent sur les ennemis, tombent sur ceux de leurs vaisseaux qui, déjà éloignés de la terre, la proue en avant, s’avançaient à leur rencontre, les mettent en fuite, les poursuivent en les serrant de près, en maltraitent une grande partie, en prennent cinq dont un avec tout l’équipage, et viennent fondre sur le reste, qui s’était réfugié vers le rivage. Les vaisseaux, qu’on armait encore d’hommes, sont abîmés avant d’être envoyés en mer ; quelques-uns même furent mis à la remorque et ramenés vides, les équipages ayant pris la fuite. Les troupes d’embarquement se dispersent ; les vainqueurs remorquent plusieurs des bâtimens vides, et les attirent à eux.
Ce spectacle déchire l’âme des Lacédémoniens : ils sentent que les leurs vont être enfermés dans l’île. Cette idée les ranime : tout armés, ils s’élancent du côté de la mer, se cramponnant à leurs vaisseaux, qu’ils tirent à eux de tout leur effort. Chacun se persuade que là où il ne se trouvera pas en personne, son absence fera tout échouer. La mêlée devint terrible ; le tumulte était à son comble. Les deux armées, aux prises autour de ces vaisseaux, semblaient avoir fait un échange de leur manière de combattre : car les Lacédémoniens, que transportait une ivresse de courage, livraient, pour ainsi dire, de dessus terre, une bataille navale ; et les Athéniens, victorieux, bien résolus à pousser leur avantage le plus loin possible, livraient sur mer un combat de terre. Enfin, après des prodiges inouïs de part et d’autre, excédés de fatigue et couverts de blessures, les combattans se séparent. Les Lacédémoniens ramènent tous leurs vaisseaux vides, excepté ceux qu’on leur avait pris au commencement de l’action. Chacun retourna dans son camp. Les Athéniens élevèrent un trophée, laissant la liberté d’enlever les morts, et s’emparèrent de tous les débris des bâtimens ; puis, sans perdre de temps, ils firent le tour de l’île, et posèrent des corps-de-garde pour veiller sur les troupes renfermées. Les Péloponnésiens qui étaient sur le continent, et qui, de toutes parts, venaient d’accourir au secours des leurs, restèrent campés auprès de Pylos.
Chap. 15 . La nouvelle de cet événement parvenue à Sparte, il fut arrêté, attendu la circonstance désastreuse, que les magistrats se rendraient à l’armée, afin d’examiner par eux-mêmes l’état des choses, et de prendre le parti qu’ils croiraient convenable. Ceux-ci, trop convaincus de l’impossibilité de secourir les assiégés de Sphactérie, et ne voulant pas les laisser exposés aux horreurs de la famine, au massacre ou la captivité, décidèrent qu’il fallait proposer aux généraux athéniens une trève particulière relativement à Pylos ; que, si elle était acceptée, on enverrait à Athènes des ambassadeurs pour négocier l’affaire, et obtenir le plus tôt possible la liberté de leurs concitoyens.
Chap. 16 . La suspension d’armes fut accordée, et l’on convint des articles suivans :
« Les Lacédémoniens livreront aux Athéniens et amèneront à Pylos les vaisseaux sur lesquels ils ont combattu, et tous les bâtimens longs qu’ils ont dans la Laconie.
» Ils n’attaqueront les fortifications de cette place ni par mer, ni par terre.
» Les Athéniens permettront aux Lacédémoniens qui sont sur le continent, d’envoyer aux soldats renfermés dans l’île une quantité déterminée de froment tout broyé, deux chénices attiques de farine, deux cotyles de vin et un morceau de viande par tête ; la moitié pour chaque serviteur.
» L’envoi de ces provisions sera soumis à la visite des Athéniens ; aucun navire n’en introduira secrètement.
» Les Athéniens auront la garde de l’île comme auparavant ; seulement ils ne pourront y faire de descente.
» Ils n’attaqueront l’armée des Péloponnésiens, ni par mer, ni par terre.
» Si l’une ou l’autre des parties contractantes porte la plus légère atteinte à quelqu’une de ces conventions, le traité demeure nul et de nul effet.
» La trève aura lieu jusqu’à ce que les députés lacédémoniens soient revenus d’Athènes.
» Ils y seront conduits et en seront ramenés par un navire athénien.
» À leur retour, la trève sera expirée de droit, et les Athéniens rendront les vaisseaux dans le même état qu’ils les auront reçus. »
En conséquence de ce traité, les vaisseaux, au nombre d’environ soixante, furent livrés, et les députes s’embarquèrent. Arrivés à Athènes, ils tinrent ce discours :
Chap. 17 . « Athéniens, Lacédémone nous a députés pour entrer avec vous en négociation au sujet de nos guerriers enfermés dans l’île, et vous proposer un parti à-la-fois utile à vous-mêmes et le plus honorable pour nous dans cette conjoncture. En vous adressant un discours moins concis, nous n’irons pas contre notre usage. Il est reçu chez nous, lorsque peu de mots suffisent, de ne pas en employer beaucoup ; de s’exprimer plus longuement, lorsque la circonstance exige que, développant une matière importante, nous arrivions à notre but par la parole. Ne prenez point ce discours en mauvaise part : il s’adresse, non à des auditeurs qu’on prétendrait endoctriner, mais à des hommes à qui l’on rappelle ce qu’ils savent, et qu’on met à portée de délibérer sagement.
» Il ne tient qu’à vous d’assurer votre prospérité présente, en conservant vos conquêtes, et de plus, en ajoutant à ce que vous avez acquis d’honneur et de gloire. Ne ressemblez pas à ces hommes qu’étourdit un bonheur inaccoutumé. Le bien inattendu dont ils jouissent dans le moment enflamme leur cupidité : mais ceux qui, soit en bien, soit en mal, ont éprouvé toutes les vicissitudes du sort, doivent naturellement se défier le plus des faveurs de la fortune. Or tel est le sentiment dont une longue expérience a sans doute pénétré votre république, et la nôtre surtout.
Chap. 18 . » Instruisez-vous par le spectacle de nos désastres. Nous qui tenons un si beau rang parmi les Hellènes, nous paraissons devant vous, et demandons en supplians ce que naguère nous croyions être les maîtres d’accorder. Certes, nous ne sommes pas réduits à cette extrémité, pour avoir manqué de puissance, et nous être montrés insolens lorsqu’elle s’accroissait : mais le sentiment de notre force habituelle nous a trompés ; erreur à laquelle sont également sujets tous les hommes. Il n’est donc pas raisonnable qu’éblouis de la puissance actuelle de votre république, et des succès qui viennent de l’augmenter encore, vous vous flattiez d’avoir sans retour fixé la fortune au milieu de vous.
» On doit mettre au rang des sages ceux qui savent mettre en sûreté des avantages auparavant incertains. De tels hommes se présenteront aux dangers avec plus de circonspection, ; ils considéreront que la guerre prend, non la tournure qu’on veut lui donner, mais celle des événemens qui entraînent. Des hommes ainsi disposés feront peu de chutes, parce que, loin de se laisser exalter par une aveugle confiance dans le succès, ils saisiront ardemment l’instant de la prospérité pour terminer les querelles. Athéniens, l’occasion s’en présente à vous en ce jour plus belle que jamais. Prenez garde : si vous fermez l’oreille à nos sollicitations, et que vous veniez, ce qui est possible, à éprouver un revers, on croira que vous avez dû vos avantages au seul bienfait de la fortune ; tandis qu’aujourd’hui, sans courir de risques, il dépend de vous de laisser à la postérité la plus haute opinion de votre prudence et de votre force.
Chap. 19 . » Les Lacédémoniens vous invitent à finir la guerre par un traité solennel. Ils vous offrent paix, alliance, amitié, confraternité mutuelle entre les deux républiques ; et, en retour, ils réclament leurs concitoyens enfermés dans l’île. Ils pensent, en effet, qu’il est à-la-fois de votre intérêt et du nôtre de ne pas nous exposer les uns et les autres à une inévitable alternative, au hasard des combats, qui pourrait, ou les arracher de vos mains, en leur présentant quelque ressource inattendue, ou les soumettre à de plus rigoureuses conditions, s’ils sont forcés de se rendre. Selon nous, les grandes inimitiés s’éteignent, non pas lorsqu’après avoir repoussé son ennemi, obtenu sur lui une supériorité décidée, on l’enchaîne par des sermens forcés et par un traité conclu à des conditions inégales, mais lorsque, maître d’employer des voies de rigueur qu’autorise le droit des armes, on se réconcilie à des conditions modérées, générosité qui assure au vainqueur un triomphe nouveau et inespéré. En effet, l’adversaire, qui dès lors doit, non plus vengeance pour oppression, mais reconnaissance pour bienfait, est plus disposé par un sentiment d’honneur à tenir fidèlement les conventions stipulées. La réconciliation qui suit les grandes haines est plus sûre que celle qui succède à des inimitiés vulgaires. On est porté naturellement à céder à quiconque se relâche volontairement de ses droits ; mais contre d’orgueilleuses prétentions, il n’est pas de danger que l’on n’affronte ; alors, on ne consulte plus ses forces.
Chap. 20 . » Nous avons la plus belle occasion de nous réconcilier, avant qu’une injure irréparable, élevant entre les deux peuples une nouvelle barrière, ne nous force, nous, d’ajouter à l’inimitié nationale des haines personnelles et que rien ne pourrait plus éteindre ; vous, de renoncer à tous les avantages que nous vous offrons aujourd’hui. Tandis que le succès des combats est encore incertain, terminons nos querelles. La gloire et notre amitié, voilà ce qui y gagne Athènes ; et Sparte, au lieu d’une catastrophe humiliante, n’aura du moins essuyé qu’un échec ordinaire. Pour nous-mêmes, préférons la paix à la guerre, et rendons aux autres Hellènes le calme après tant d’orages. C’est vous qu’ils proclameront auteurs d’un si grand bienfait. Ils souffrent les maux de la guerre, sans savoir qui de vous ou de nous l’a provoquée. Mais que ce fléau vienne à cesser, comme c’est surtout de vous que dépend cet événement heureux, c’est sur vous aussi que portera la reconnaissance. Songez-y bien : il est en votre pouvoir de devenir amis des Lacédémoniens ; amitié d’autant plus inviolable, que vous l’aurez acceptée à leur sollicitation, par générosité, et non par contrainte. Et quels biens ne doivent pas résulter de notre union ! Lorsqu’une fois nos deux républiques auront rendu un même décret, avec quel respect le reste de l’Hellade, beaucoup plus faible, ne recevra-t-il pas les lois que nous aurons dictées de concert ! »
Chap. 21 . Telles furent les importantes considérations présentées par les Lacédémoniens. Persuadés qu’avant cet événement les Athéniens eux-mêmes désiraient la trève, et que l’éloignement seul de Lacédémone pour cette trève y mettait obstacle, ils pensaient que, se voyant offrir la paix, ils la saisiraient avec ardeur et rendraient les prisonniers. Mais les vainqueurs, qui tenaient ceux-ci bloqués dans l’île, se croyaient toujours les maîtres de faire la paix dès qu’ils le voudraient ; et d’ailleurs ils portaient plus loin leurs vues ambitieuses. Le principal instigateur était Cléon, fils de Cléénète, qui avait alors tout crédit sur l’esprit de la multitude, dont il était l’idole et l’oracle. D’après ses conseils, le peuple répondit qu’avant tout il fallait que les prisonniers livrassent leurs armes et leurs personnes et fussent transportés à Athènes ; que là on rendrait aux Lacédémoniens les hommes qu’ils réclamaient, après qu’eux-mêmes auraient rendu Nisée, Péges, Trézène et l’Achaïe ; qu’ensuite on conclurait une trève aussi longue qu’il conviendrait aux deux républiques. Or, les places dont la restitution était exigée, Sparte ne les tenait pas à titre de conquête ; les Athéniens les avaient cédées par accommodement antérieur, à la suite de grands revers, à des époques où ils avaient eux-mêmes le plus grand besoin de trève.
Chap. 22 . À cette réponse les ambassadeurs n’opposèrent aucune réclamation ; mais ils demandèrent qu’il fût élu des commissaires chargés de discuter et débattre les divers articles du traité qui serait dressé, après mûre délibération, sur les bases arrêtées de part et d’autre. Cléon s’éleva fortement contre cette proposition. « J’étais déjà bien convaincu, disait-il, que ces gens n’ont dans l’âme ni sincérité, ni justice ; mais ils viennent de se mettre entièrement à découvert, en refusant de traiter avec le peuple, et en voulant tenir conseil secrètement et avec un petit nombre de négociateurs. Si leurs vues sont saines et droites, qu’ils les exposent à l’assemblée générale. »