Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public
Chap. 50 . Les autres Mityléniens que Pachès avait envoyés comme principaux instigateurs de la révolte, furent mis à mort suivant l’avis de Cléon : ils étaient un peu plus de mille. On abattit les murailles de Mitylène, on saisit les vaisseaux, et, dans la suite, au lieu d’imposer un tribut aux habitans de Lesbos, on divisa leurs terres en trois mille lots. Celles de Méthymne furent exceptées. Trois cents de ces lots furent réservés et consacrés aux dieux ; le sort régla le partage des autres entre des citoyens d’Athènes qu’on envoya en prendre possession. Les Lesbiens les prirent à ferme et les cultivèrent, en payant chaque année deux mines par lot. Les Athéniens prirent aussi dans le continent les villes que les Mityléniens y possédaient, et les soumirent.
Tels furent les événemens de Lesbos.
Chap. 51 . Le même été, après la réduction de cette île, les Athéniens, sous le commandement de Nicias, fils de Nicératus, attaquèrent Minoa, île située en avant de Mégares. Les Mégariens y avaient construit une tour, et ce lieu leur servait de fort. Nicias voulait y établir, pour les Athéniens, un poste qui serait moins éloigné que Boudore et Salamine, empêcher les Péloponnésiens de s’en faire un point secret de départ pour courir la mer, et d’expédier, comme ils l’avaient déjà fait, des trirèmes et des bâtimens montés par des pirates : il voulait enfin empêcher toute espèce d’importation à Mégares. D’abord il battit, du côté de la mer, avec des machines, et emporta deux tours avancées du port de Nisée ; il rendit libre le passage entre l’île et ce port ; et, par des fortifications, ferma les abords du côté de la terre ferme, par où l’on pouvait porter du secours à cette île, au moyen d’un pont jeté sur un marécage : car Minoa est très peu distante du continent. Ces opérations terminées en peu de jours, il fortifia aussi l’île, y laissa garnison, et s’en retourna avec son armée.
Chap. 52 . Vers le même temps, les Platéens, manquant de vivres, et ne pouvant plus soutenir le siége, entrèrent en composition avec les Péloponnésiens. Ceux-ci avaient livré un assaut que les assiégés n’avaient pas eu la force de repousser. Mais le général lacédémonien, quoique instruit de leur faiblesse, ne voulait pas prendre la place de vive force. Il en avait même reçu la défense expresse, afin que, si, la paix venant un jour à se conclure, on stipulait dans le traité que de part et d’autre on se rendrait les villes conquises, Sparte ne fût pas dans le cas de restituer Platée, qui se serait volontairement rendue. Il envoya donc un héraut leur demander s’ils consentaient à se remettre d’eux-mêmes entre les mains des Lacédémoniens, et à les prendre pour juges, avec promesse qu’alors on punirait les coupables seuls, mais qu’on n’en condamnerait aucun que dans les formes juridiques. Réduits aux dernières extrémités, ces malheureux ouvrirent leurs portes, et pendant quelques jours on leur fournit des vivres, jusqu’à l’arrivée des cinq juges députés de Lacédémone. Ils comparaissent. Sans proposer aucun chef d’accusation, on se bornait à leur adresser cette unique question : « Dans le cours de la guerre, avez-vous rendu des services aux Lacédémoniens et à leurs alliés ? » Ils prièrent qu’on leur permît de s’étendre sur leur justification, et chargèrent de leur cause Astymaque, fils d’Asopolaüs, et Lacon, fils d’Emneste, qui jouissait à Sparte du droit public d’hospitalité. L’un d’eux, s’avançant, prononça ce discours :
Chap. 53 . « Lorsque, pleins de confiance en vous, Lacédémoniens, nous vous avons livré notre ville, loin de nous attendre à la forme du jugement que vous nous faites subir, nous espérions qu’elle serait plus tutélaire ; et si nous vous avons, à l’exclusion de tous autres, acceptés pour juges, c’est que nous étions persuadés que nous n’avions pas de plus sûr moyen d’obtenir un arrêt conforme à l’équité. Mais nous craignons bien aujourd’hui de nous voir déçus dans l’une et l’autre opinion. N’avons-nous pas lieu en effet de redouter et les plus grands dangers pour nos personnes, et beaucoup de partialité de votre part ? Ce qui semble ne justifier que trop nos soupçons, c’est qu’on n’a pas commencé par produire des accusations que nous eussions à détruire ; nous avons au contraire été réduits à demander comme une grâce qu’il nous fût permis de parler. Une courte interpellation nous est adressée : si notre réponse est vraie, nous sommes perdus ; si elle est fausse, on peut aisément nous convaincre de mensonge. Pressés donc de toute part, nous sommes obligés de prendre la voie la plus sûre, et de hasarder au moins quelques mots pour nous justifier : car, dans notre situation actuelle, si nous gardions le silence, on pourrait nous reprocher d’avoir négligé un moyen de salut. À ces difficultés de notre position se joint encore la difficulté de persuader. Si nous étions inconnus les uns aux autres, nous croirions servir notre cause en alléguant en notre faveur des faits ignorés de vous, mais nous parlons devant des juges parfaitement instruits, et nous craignons, non que vous ayez reconnu d’avance que nos services ne sont pas proportionnés aux vôtres, et que vous ne fondiez là-dessus notre condamnation, mais que, nous sacrifiant à autrui, vous ne nous soumettiez à un jugement déjà prononcé.
Chap. 54 . » Nous n’en proposerons pas moins nos légitimes moyens de défense, soit relativement à nos démêlés avec les Thébains, soit par rapport à vous et aux autres Hellènes ; et nous tenterons de vous fléchir en vous rappelant le souvenir de nos services. À cette courte interrogation, Avez-vous, dans la guerre présente, rendu des services aux Lacédémoniens et aux alliés ? voici notre réponse : Si vous nous interrogez comme ennemis, nous n’avons pas été injustes en ne vous faisant pas de bien. Si c’est comme amis, nous répondons : C’est vous plutôt qui êtes coupables, vous qui nous avez apporté la guerre. Pour nous, et pendant la paix, et dans la guerre contre les Mèdes, nous nous sommes montres irréprochables. Pendant la paix, parce que nous ne l’avons pas violée les premiers ; dans la guerre contre les Mèdes, seuls entre les Béotiens, nous vous avons aidés à les repousser pour affranchir l’Hellade. Quoique habitans du continent, nous avons combattu sur mer à l’Artémisium ; nous étions avec vous et Pausanias à la bataille qui s’est livrée sur notre territoire. Quels périls ont alors courus les Hellènes, que nous n’ayons partagés au-delà même de nos forces ! Vous-mêmes, ô Lacédémoniens, vous-mêmes en particulier, rappelez-vous l’effroi de Sparte, lorsqu’après le tremblement de terre, les Hilotes révoltés se jetèrent dans Ithome : le tiers de nos citoyens ne vola-t-il pas à votre secours ? Serait-il juste d’oublier ces services.
Chap. 55 . » Tels nous nous montrâmes dans les plus anciennes et les plus importantes circonstances. Nous sommes depuis devenus vos ennemis ; mais la faute n’en est-elle pas à vous seuls ? Insultés par les Thébains, nous sollicitâmes votre alliance, et notre demande fut repoussée. Vous étiez, disiez-vous, trop loin de nous, et vous-mêmes nous conseillâtes de nous adresser aux Athéniens, dont nous étions plus proches. Quoi qu’il en soit, vous n’avez ni n’auriez éprouvé de notre part aucune offense dans cette guerre. Si, dans la suite, nous n’avons pas voulu, sur votre ordre, abandonner les Athéniens, nous n’avons point en cela blessé la justice. Les Athéniens, en effet, nous secouraient contre Thèbes lorsque vous hésitiez à nous défendre. Il ne nous convenait plus de les trahir, eux qui nous avaient comblés de bienfaits, eux qu’avec d’instantes prières nous avions attirés comme alliés dans notre ville, eux qui dans la leur nous accordaient le droit de bourgeoisie. Leur obéir fidèlement était notre devoir. Sur le fond même des choses commandées et par vous et par eux à vos alliés respectifs, il faut accuser, non ceux qui se montraient dociles à des ordres injustes, mais les chefs qui conduisaient à d’injustes exploits.
Chap. 56 . » Quant aux Thébains, déjà nous avions reçu d’eux, mille insultes cruelles. Par quel forfait y ont-ils mis le comble ? Vous le savez ; c’est par celui qui nous a réduits à ce déplorable état. Au sein de la paix et dans la solennité d’une hiéroménie, ils se sont emparés de notre ville par surprise. Nous avons puni cet attentat, n’en avions-nous pas le droit, conformément à cette loi universellement reconnue, qui permet de repousser un agresseur ? Il serait donc contraire à l’équité de nous sacrifier aujourd’hui à leur ressentiment. Car si vous ne réglez votre justice que sur les services actuels que vous tirez d’eux et sur leur haine contre nous, vous montrerez que vous êtes des juges incapables de discerner la vérité et esclaves de leur intérêt. Au reste, si, dans cette guerre, leur société vous offre de grands avantages, la nôtre et celle des autres Hellènes, vous furent-elles inutiles lorsque vous étiez menacés des plus grands dangers ? Ils vous servent, aujourd’hui que votre nom seul a déjà frappé de terreur ceux que vous attaquez ; mais quand le barbare asservissait l’Hellade tout entière, ces mêmes Thébains que vous voyez l’aidaient à forger des chaînes. Il est bien juste qu’à nos torts actuels, s’ils existent, vous opposiez le zèle qu’alors nous fîmes éclater : la faute vous en paraîtra plus légère et le mérite plus grand, surtout si vous considérez combien ce mérite fut rare alors, et combien peu d’Hellènes firent de leur courage une barrière à la puissance de Xerxès. À cette époque, on comblait des plus grands éloges ceux qui, contre l’invasion, ne cherchaient pas leur sûreté personnelle dans des négociations secrètes et utiles, mais qui aimaient mieux montrer une noble audace au milieu des dangers. Nous, que l’on compta dans ces rangs glorieux et qui méritâmes des distinctions, nous craignons aujourd’hui qu’on ne nous perde pour avoir suivi les mêmes principes, et nous être attachés aux Athéniens par esprit de justice, plutôt qu’à vous par intérêt. Cependant, sur les mêmes objets, il conviendrait de porter les mêmes jugemens ; et, quant à leurs véritables intérêts, les gouvernemens devraient penser que ces intérêts tiennent si étroitement à ceux de leurs alliés, que, quand ils pourront donner à ceux-ci de solides témoignages de reconnaissance, ils auront travaillé pour eux-mêmes.
Chap. 57 . » Songez qu’aujourd’hui la plupart des Hellènes vous regardent comme des modèles de probité. Si vous prononcez contre nous une sentence inique, prenez garde (car vous ne couvrirez pas votre décision des ombres du mystère, vous juges estimés d’accusés irréprochables), prenez garde que ces mêmes Hellènes ne voient avec indignation, et le supplice de braves guerriers injustement condamnés par des guerriers plus braves encore, et nos dépouilles, les dépouilles des bienfaiteurs de l’Hellade, consacrées par vous dans ses hiérons communs. Quoi ! Platée pillée par des Lacédémoniens ! ô honte ! Vos pères, pour éterniser le souvenir des bienfaits de Platée, auraient inscrit le nom de cette ville sur le trépied déposé dans l’hiéron des Delphiens, et vous, pour complaire à des Thébains, vous la feriez disparaître avec tous ses citoyens du sol de l’Hellade ! Tel est donc l’excès de nos maux ! Si la victoire se fut déclarée en faveur des Mèdes, nous étions perdu (pour avoir été vos alliés), et aujourd’hui c’est au milieu de vous, de vous, naguère nos meilleurs amis, qu’on nous sacrifie à des Thébains ! Considérez les deux cruelles extrémités de notre position. Tout-à-l’heure, si nous refusions de livrer notre ville, il fallait mourir de faim ; nous l’avons ouverte, et un arrêt de mort nous attend. Nous sommes repoussés de tout côté, seuls, sans secours ; nous Platéens, si zelés pour cette cause de toute l’Hellade, que nous soutînmes par des efforts au-dessus de nos forces. Et aucun de nos anciens alliés ne se lève pour notre défense ! Et vous, Lacédémoniens, vous notre unique refuge, nous sommes réduits à craindre de ne pas trouver auprès de vous une protection assurée !
Chap. 58 . » Cependant nous vous conjurons, et par les dieux, témoins de nos premiers traités, et en mémoire du courage que nous déployâmes alors pour le salut des Hellènes, de vous laisser fléchir, et d’abjurer des sentimens que vous auraient suggérés les Thébains.
» En échange de vos bienfaits, demandez-leur, comme un présent, de ne point exiger la mort de ceux qu’il ne vous convient pas de condamner. À un gage honteux de reconnaissance, substituez un gage plus digne de vous, et ne donnez pas à d’autres le plaisir d’une vengeance dont vous ne vous réserveriez que l’infamie. Un instant suffit pour détruire nos corps ; mais la tache de ce meurtre, l’effacerez-vous en un moment ? Ce ne sont pas des ennemis qu’en nos personnes vous puniriez avec justice, mais des amis entraînés à la guerre par nécessité. Songez que si vous nous tenez en votre puissance, c’est parce que nous nous sommes rendus volontairement, en tendant vers vous des mains suppliantes, sous la sauve-garde d’une loi sacrée, laquelle défend de donner la mort à de tels prisonniers ; et surtout n’oubliez pas que, dans tous les temps, nous fûmes vos bienfaiteurs. Jetez les yeux sur les sépulcres de vos pères, qui, tombés sous le fer des Mèdes, sont ensevelis dans nos campagnes, et à qui, chaque année, nous apportons des vêtemens et autres offrandes réglées par les lois ; les prémices de toutes nos productions leur étaient consacrées ; amis, compagnons, nous offrions à des amis, à d’anciens compagnons d’armes, les fruits d’une terre amie. Quel contraste entre votre conduite et la nôtre, si vous prononcez un jugement inique ! Ici même Pausanias les a inhumés, persuadé, nous le répétons, qu’il confiait ce dépôt à des amis et à une terre amie. Mais vous, si vous nous massacrez, si vous faites du territoire de Platée un champ thébain, n’est-ce pas abandonner vos pères, vos parens, dans un pays hostile, à la merci même de leurs meurtriers, et désormais les priver des honneurs qu’ils reçoivent aujourd’hui ? Je dis plus : cette même terre, qui vit triompher la liberté hellénique, vous la réduisiez donc en esclavage ! Les hiérons où les sauveurs de l’Hellade implorèrent les dieux en allant à la victoire, seraient par vous rendus déserts ; et par vous seraient abolis les sacrifices solennels de la patrie, institués par les fondateurs de ces hiérons !
Chap. 59 . » Non, Lacédémoniens, au nom de votre gloire, ne vous portez pas à de pareils excès ; ne manquez pas en même temps à ce que vous devez, et aux institutions publiques des Hellènes, et à vos ancêtres ; ne nous sacrifiez pas, nous, vos bienfaiteurs, pour une querelle étrangère, et sans avoir été provoqués par la plus légère injure. Ce qui est digne de vous, c’est de nous épargner, de vous laisser toucher, d’ouvrir vos âmes à la pitié. Considérez, non pas seulement l’atrocité de notre supplice en lui-même, mais quelles victimes vous immolerez en nos personnes ; et songez combien est mobile la balance de la fortune, combien il est incertain sur qui elle fera, même injustement, tomber ses coups. Pour nous, comme l’exigent et notre situation et nos besoins, nous élevons nos tristes voix vers les dieux adorés sur les mêmes autels et protecteurs communs de tous les Hellènes, nous les conjurons de vous rendre favorables à nos prières ; nous attestons les sermens de vos pères, afin que vous-mêmes n’en perdiez pas le souvenir. Prosternés et supplians devant les tombeaux de vos ancêtres, nous conjurons ces illustres morts de ne pas souffrir qu’on nous livre à leurs plus cruels ennemis, nous leurs amis les plus chers ; nous leur rappelons ce beau jour, où, combattant à leurs côtés, de brillans exploits nous signalèrent, nous qui, dans ce jour même, craignons de subir le sort le plus cruel. Enfin (car il est nécessaire de mettre un terme à notre discours, quoique ce soit le moment le plus critique pour des infortunés qui, comme nous, en cessant de parler cesseront peut-être de vivre), enfin nous vous dirons : Ce n’est pas aux Thébains que nous avons rendu notre ville : cette mort sans gloire dont nous menaçait la famine, nous eût paru mille fois préférable. C’est à vous, à votre foi, que nous nous sommes livrés. Il est de toute justice, si vous demeurez inflexibles, que du moins vous nous replaciez dans la même situation, et que vous nous laissiez le choix du danger que nous voudrons courir. Mais, sur toutes choses, nous demandons que les Platéens, que les plus ardens défenseurs des Hellènes, ne soient pas arrachés de vos mains, entre lesquelles ils réclament en supplians la foi des traités, et livrés à leurs plus cruels ennemis, aux Thébains. Soyez nos sauveurs, et ne nous perdez pas quand vous sauvez le reste de l’Hellade. »
Chap. 60 . Telle fut la harangue des Platéens. Les Thébains, craignant que leurs paroles n’eussent touché les Lacédémoniens, déclarèrent que ces vils adversaires ayant, contre leur avis, obtenu la permission de répondre à une simple interpellation par un long discours, eux, à leur tour, prétendaient jouir du même privilége. On y consentit ; ils parlèrent ainsi :
Chap. 61 . « Nous n’aurions pas demandé la parole si les Platéens se fussent renfermés dans une réponse précise à votre question ; s’ils ne nous eussent pas accusés, et si se perdant en digressions, ils n’eussent consacré un long discours à répondre à des reproches qu’on ne leur faisait pas, à louer des actions que personne ne blâmait. Il faut donc et que nous répondions à leurs accusations, et que nous réduisions à leur juste valeur ces louanges qu’ils se prodiguent, afin que l’opinion qu’ils vous auraient inspirée, de nous en mal et d’eux en bien, ne leur donne aucun avantage, et que vous ne prononciez qu’après avoir entendu les deux parties.
» Nous allons d’abord remonter à la première origine de nos démêlés. Platée est la dernière des villes béotiennes que nous ayons fondées : nous l’avions prise, après en avoir chassé des aventuriers de diverses nations. Au mépris des conventions les plus solennelles, les habitans de cette nouvelle cite refusèrent de nous reconnaître pour chefs ; seuls entre les Béotiens, ils transgressèrent nos antiques lois ; et quand nous prétendîmes les contraindre à les respecter, ils se livrèrent aux Athéniens, à l’aide desquels ils nous ont fait autant de mal qu’ils en ont souffert de notre part.
Chap. 62 . » À les entendre, lors de l’invasion des barbares, seuls entre les Béotiens ils n’ont pas favorisé les Mèdes ; c’est sur ce point qu’ils triomphent et nous insultent. Mais nous prétendons, nous, que s’ils n’embrassèrent pas le parti des Mèdes, c’est que les Athéniens n’en donnèrent pas l’exemple : aussi, d’après le même système, lorsque, dans la suite, les Athéniens marchèrent contre les Hellènes, seuls entre les Béotiens ils se déclarèrent pour les habitans de l’Attique. Au reste, considérez quelle était la situation respective de nos affaires, lorsque chacun de nous se détermina. Le gouvernement de notre cité n’était alors ni une oligarchie régulièrement constituée, ni la démocratie ; mais, ce qui est l’état le plus contraire à une sage législation et à la raison, et le plus voisin de la tyrannie, nous étions soumis à la domination de quelques ambitieux. Ces oppresseurs, se flattant d’affermir leur pouvoir si le Mède était vainqueur, lui ouvrirent les portes malgré le peuple, qu’enchaînait la crainte. Puisque la république ne jouissait pas alors de son indépendance, il serait injuste de lui reprocher une faute commise en l’absence des lois.
» Mais, après la retraite des Mèdes et le rétablissement de l’ordre légal, quand, à leur tour, les Athéniens tentèrent une invasion, et qu’ils essayèrent de soumettre et notre pays et le reste de l’Hellade ; quand, à la faveur des divisions, ils en avaient envahi déjà une grande partie, alors, victorieux à Coronée, n’avons-nous pas délivré la Béotie ? Et maintenant, manquons-nous de zèle pour vous seconder, et rendre aux autres la liberté, nous qui fournissons plus de cavalerie et de tout ce qui est nécessaire a cette noble entreprise, qu’aucun des alliés ? Voilà notre réponse au reproche d’avoir été partisans des Mèdes.
Chap. 63 . » Que vous-mêmes, Platéens, vous ayez fait beaucoup de mal aux Hellènes, et qu’il n’y ait pas de supplice que vous ne méritiez, c’est ce que nous allons essayer de prouver. C’est, dites-vous, pour repousser nos attaques que vous êtes devenus alliés et citoyens d’Athènes. Il fallait donc exciter les Athéniens contre nous seuls, sans marcher avec eux contre d’autres peuples de l’Hellade ; et s’ils vous entraînaient malgré vous dans quelques entreprises, il ne tenait qu’à vous de réclamer cette alliance que vous aviez contractée avec Lacédémone contre les Mèdes, et que vous faites tant valoir. Elle suffisait, sans doute, pour vous mettre à l’abri de nos attaques, et, ce qui est bien important, pour vous mettre au-dessus de toute crainte dans vos délibérations. Mais, nous le répétons, c’est de votre propre mouvement, et sans nulle contrainte, que vous avez préféré l’alliance des Athéniens. Et vous dites qu’il eût été honteux de trahir des bienfaiteurs ! Certes, il était bien plus honteux et bien plus injuste de trahir tous les Hellènes, à qui vous liaient vos sermens, que les seuls Athéniens. Ceux-ci asservissaient l’Hellade ; les autres combattaient pour l’affranchir. Vous leur avez témoigné une reconnaissance qui n’était ni proportionnée aux bienfaits reçus, ni exempte de blâme : car à vous entendre, vous ne les appeliez que pour vous soustraire à l’oppression, et vous deveniez complices de leur tyrannie. Est-il donc plus honteux de ne pas égaler la reconnaissance aux services reçus, que d’acquitter des dettes avouées, il est vrai, par la justice, mais que l’on paie à l’injustice ?
Chap. 64 . » Certes vous avez montré assez clairement que si autrefois, seuls, vous ne suivîtes pas le parti des Mèdes, ce fut parce que les Athéniens ne l’embrassaient pas, et non par bienveillance pour l’Hellade. N’ayant voulu qu’imiter les uns et faire le contraire de ce que faisaient les autres, vous prétendez aujourd’hui tirer avantage d’une bravoure de servitude. Mais cela n’est pas juste. Vous avez embrassé par choix le parti des Athéniens ; défendez-vous par leur secours, et n’alléguez pas les sermens qui vous lièrent jadis avec Lacédémone, ne vous en faites pas un bouclier contre le danger présent. Vous les avez violés ces sermens, et, par suite de cette infraction, vous avez contribué à l’asservissement des Éginètes et de plusieurs autres alliés, que vous deviez défendre. Et ce n’était point contre votre gré, puisque, régis par ces mêmes lois qui vous régissent encore, vous n’étiez pas contraints comme nous l’avons été. La dernière sommation qu’avant le siége on vous fit de rester en paix et d’observer la neutralité, vous l’avez rejetée. Qui donc plus que vous mérite la haine de tous les Hellènes, vous qui avez fait servir votre valeur à leur perte ? Ce qu’il y a de louable dans votre conduite, ne vous appartient pas ; vous venez de le démontrer ; ce qui est propre à votre nature, ce que vous avez constamment voulu, les faits l’ont révélé ; car vous n’avez suivi les Athéniens que parce qu’ils marchaient dans la route de l’iniquité. Nous en avons dit assez pour mettre au grand jour ce que furent et notre adhésion forcée au parti des Mèdes, et votre dévouement bien volontaire à la cause d’Athènes.
Chap. 65 . » Quant au dernier reproche que vous nous adressez, celui de vous avoir attaqués au sein de la paix et dans la solennité d’une hiéroménie, nous ne croyons pas, en cela même, avoir été plus coupables que vous. Si, de notre propre mouvement, nous sommes venus en ennemis attaquer votre ville et dévaster vos champs, notre conduite est digne de blâme : mais si les Platéens les plus distingués par la fortune et la naissance, voulant vous détacher d’une alliance étrangère et vous réunir sous les antiques lois communes à tous les Béotiens, nous ont appelés librement, que peut-on nous reprocher ! Des instigateurs ne sont-ils pas plus coupables que ceux qui les suivent ? Mais, à notre avis, il n’y eut de crime, ni de leur part, ni de la nôtre. Citoyens ainsi que vous, et ayant plus à risquer, ils nous ont ouvert les portes, ils nous ont reçus dans la ville à titre d’amis et non comme ennemis ; voulant que parmi vous les méchans ne pussent se porter à de plus grands excès, et que les bons obtinssent le sort qu’ils méritaient. Sages modérateurs des esprits, ils ne privaient la ville d’aucun citoyen ; ils la réconciliaient à ceux qui lui étaient unis par le lien d’une origine commune ; et, sans vous rendre ennemis de personne, ils vous assuraient l’amitié de tous.
Chap. 66 . » La preuve que nous n’agissions pas en ennemis, c’est que, sans maltraiter qui que ce fût, nous avons invité à se joindre à nous tous ceux qui voudraient se gouverner suivant les antiques institutions de toute la Béotie. Vous y adhérez, en apparence, de bonne grâce, vous entrez en accord, vous restez d’abord tranquilles : mais bientôt, vous apercevant de notre petit nombre, loin d’imiter notre modération, en vous abstenant de voies de fait, en recourant à la persuasion pour nous engager à évacuer la ville, supposé toutefois que nous eussions fait une démarche un peu trop irrégulière en entrant sans l’aveu de la multitude, vous fondez sur nous, au mépris de tout accord ; vous tuez ceux des nôtres qui s’offrent à vos coups. Et ce n’est pas de quoi nous nous plaignons davantage ; on peut dire que ceux-là ont péri suivant les lois de la guerre : mais ceux qui vous tendaient leurs mains suppliantes, qui étaient tombés vivans en votre pouvoir, à qui vous aviez promis de laisser la vie, les avoir lâchement égorgés, n’est-ce donc pas un exécrable forfait ? Après avoir commis trois crimes à-la-fois, infraction des traités, massacre de sang-froid, serment violé (car vous aviez juré d’épargner nos citoyens, si nous respections vos campagnes), c’est nous que vous accusez d’avoir enfreint les lois, et vous prétendez ne devoir pas être punis ! Non, si du moins les Lacédémoniens jugent avec équité, il n’en sera pas ainsi ; vous subirez le juste châtiment dû à vos forfaits.
Chap. 67 . » Nous sommes entrés dans ces détails, Lacédémoniens, et pour vous, et pour nous-mêmes ; pour vous, afin que vous sachiez que vous punirez justement ; pour nous, afin de vous démontrer que ce sera plus justement encore que vous nous vengerez. Ne vous laissez pas fléchir au souvenir de leurs anciennes vertus, si toutefois ils en eurent jamais de réelles. Ce souvenir parlerait en faveur de malheureux opprimés ; mais à des hommes souillés de forfaits, il doit attirer une double punition puisqu’ils ont trahi de nobles penchans. Qu’il leur soit inutile de gémir, de se lamenter, d’invoquer à grands cris les tombes de vos aïeux, de déplorer leur délaissement. Entendez aussi les gémissemens de cette jeunesse infortunée, qui, égorgée de leurs mains, a subi un traitement bien plus affreux ; elle dont les pères, ou sont morts à Coronée, en s’efforçant de faire entrer la Béotie dans votre alliance, ou se voient livrés, dans leur vieillesse, à un déplorable abandon ? Du fond de leurs maisons, vides de postérité, ils vous supplient, bien plus justement, de les venger de ces hommes coupables ? Qui souffre injustement inspire la pitié ; mais on voit avec joie des criminels, tels que ceux-ci, souffrir tous les maux qu’ils ont mérités. Eux-mêmes se sont attiré l’abandon où ils se voient réduits, puisqu’ils ont repoussé leurs alliés naturels, et que, n’écoutant d’autre sentiment que la haine, ils ont violé les lois à notre égard, sans avoir reçu de nous la plus légère offense. Jamais ils ne subiront un châtiment proportionné à leurs attentats. Leur supplice sera légal, puisqu’ils ne vous ont pas tendu les mains en supplians comme ils le disent, mais qu’ils se sont rendus par accord, et se sont soumis à un jugement.
» Vengez donc, ô Lacédémoniens, cette loi reçue chez tous les Hellènes, et qu’ils ont foulée aux pieds. Qu’après tant de maux injustement soufferts, votre reconnaissance nous accorde aujourd’hui le prix de notre dévouement. Ne nous repoussez pas, séduits par leurs discours. Apprenez aux Hellènes, par un grand exemple, que ce ne sont point les discours que vous jugez, mais les actions. Sont-elles bonnes, le plus simple récit doit suffire ; criminelles, des discours étudiés les couvriraient en vain d’un voile officieux. Si, en votre qualité de chefs des Hellènes, vous établissez contre tous les accusés des formes de jugement expéditives, on cherchera moins de beaux discours pour pallier des crimes. »
Chap. 68 . Ainsi parlèrent les Thébains. Les juges de Lacédémone crurent devoir se bornera à demander aux Platéens s’ils avaient reçu d’eux quelques services durant la guerre. Dans les temps antérieurs, conformément aux conventions de Pausanias, après l’expulsion des Mèdes, on les avait invités à rester en repos ; ensuite, avant de les investir, on leur avait proposé, suivant le même traité, de rester neutres, et ils n’avaient point accepté. Les juges, feignant de croire que, vu la justice des propositions faites, et cependant rejetées, toute trève était rompue, et ne voulant plus voir en eux que des ennemis déclarée, les firent venir l’un après l’autre, et leur adressant cette question : Dans le cours de la guerre, avez-vous rendu des services aux Lacédémoniens et aux alliés ? Ils ne pouvaient répondre Oui ; on les emmenait, on leur donnait la mort ; personne ne fut excepté. Il n’y eut pas moins de deux cents Platéens égorgés ; vingt-cinq Athéniens qui avaient soutenu le siége avec eux, subirent le même sort. Les femmes furent réduites en servitude.
Quant à la ville, les Thébains laissèrent la faculté de l’habiter pendant un an à des Mégariens que les troubles venaient d’éloigner de leur patrie, et à ceux des Platéens qui restaient et qui avaient été de leur faction. Mais ensuite ils la rasèrent jusque dans ses fondement, bâtirent sur le sol même de l’hiéron de Junon un portique [lieu de repos pour les voyageurs] qui avait deux cents pieds en tous sens, auquel tenaient des logemens hauts et bas, et firent entrer dans cette construction les toits et les portes de l’ancienne. Les autres matériaux qui se trouvèrent dans la citadelle, servirent à des lits soigneusement faits, qui furent consacrés à Junon, en l’honneur de qui l’on érigea un temple de pierre de cent pieds. Quant à leurs terres, Thèbes les confisqua, les afferma pour dix ans, et en perçut le revenu. La cause probable, ou plutôt la seule et unique cause de tant de rigueur de la part des Lacédémoniens envers ceux de Platée, fut l’espérance de grands services que leur rendraient les Thébains dans la guerre où l’on se trouvait engagé. Ainsi périt Platée, quatre-vingt-treize ans après être devenue l’alliée d’Athènes.
Chap. 69 . Cependant les quarante vaisseaux du Péloponnèse partis pour secourir Lesbos, mis en fuite, poursuivis par les Athéniens, et battus de la tempête à la hauteur de la Crète, regagnèrent en désordre les côtes de leur pays. Ils rencontrèrent à Cyllène treize vaisseaux de Leucade et d’Ampracie, et Brasidas, fils de Tellis, arrivé pour aider Alcidas de ses conseils : car les Lacédémoniens, ayant manqué leur projet de secourir Lesbos, jugèrent à propos d’équiper une flotte plus nombreuse, et, pendant que les Athéniens n’avaient que douze vaisseaux à Naupacte, d’aller à Corcyre, en proie alors aux séditions. Ils avaient à cœur de les prévenir avant qu’il leur vînt du secours d’Athènes. Brasidas et Alcidas s’occupaient de cette expédition.
Chap. 70 . Les troubles de Corcyre avaient commencé au retour des citoyens faits prisonniers au combat naval d’Épidamne. Les Corinthiens prétendaient les avoir relâchés sur une caution de huit cents talens, que leurs proxènes avaient donnée pour eux : mais la vérité est que ces prisonniers s’étaient laissé engager à leur livrer Corcyre. Ils intriguaient en effet auprès des citoyens, qu’ils visitaient successivement, les pressant de se soulever contre Athènes. Mais, un vaisseau d’Athènes et un de Corinthe ayant amené des députés, il se tint des conférences, et les Corcyréens décrétèrent qu’ils persisteraient, suivant le traité, dans l’alliance d’Athènes, sans rompre pourtant avec les Péloponnésiens, leurs anciens amis. Un certain Pithias, qui, de son propre mouvement, remplissait auprès des Athéniens les fonctions de proxène, était à la tête de la faction du peuple. Les gens de la faction contraire l’appelèrent en justice, l’accusant de vouloir asservir son pays aux Athéniens. Il fut absous, et à son tour il fit mettre en jugement cinq des plus riches citoyens, qu’il accusait d’avoir arraché des palissades du temenos [enceinte sacrée] de Jupiter et d’Alcinus. L’amende, pour chaque pieu, était d’un stater. Condamnés, ils se réfugièrent dans les hiérons en qualité de supplians. Comme la somme était forte, ils demandaient, pour l’acquitter, qu’elle fut partagée en plusieurs paiemens déterminés. Pithias, qui se trouvait membre du sénat, obtint qu’on agirait contre eux suivant la rigueur de la loi. Ces hommes, se trouvant sous le poids d’une condamnation, et apprenant que Pithias voulait profiter du temps où il était encore sénateur pour engager le peuple dans une alliance offensive et défensive avec Athènes, quittèrent leur asile, et, s’armant de poignards, ils se jetèrent impétueusement au milieu du sénat, et tuèrent Pithias et d’autres sénateurs ou particuliers, au nombre de soixante. Quelques partisans de Pithias, mais en petit nombre, se réfugièrent sur la trirème athénienne, qui n’était pas encore partie.
Chap. 71 . Après cette exécution, ceux qui l’avaient dirigée convoquèrent les Corcyréens, et se vantèrent d’avoir pris le seul parti qui pût les garantir du joug d’Athènes, ajoutant que ce qui restait à faire, c’était de ne recevoir, ni d’Athènes ni de Corinthe, plus d’un vaisseau à-la-fois ; et s’il s’en présentait davantage, de les traiter en ennemis. Ce qu’ils dirent, ils forcèrent le peuple à le ratifier, et envoyèrent même aussitôt à Athènes des députés pour y exposer ce qu’ils venaient de faire, et les causes qui, selon eux, avaient rendu cette mesure indispensable, et en même temps pour engager ceux de leurs concitoyens qui s’étaient réfugiés dans cette ville, à ne rien faire imprudemment, dans la crainte de quelque malheur.
Chap. 72 . Arrivés à Athènes, les députés furent traités en factieux, et tous ceux qu’ils avaient gagnés se virent relégués à Égine. Cependant, une trirème de Corinthe étant abordée de Corcyre avec des députés de Lacédémone, ceux qui se trouvaient à la tête des affaires attaquèrent la faction démocratique, et livrèrent un combat d’où ils sortirent vainqueurs ; mais, la nuit survenue, ceux du parti populaire se réfugient dans l’acropole et sur les hauteurs de la ville, s’y forment en corps d’armée et se fortifient. Ils se rendirent aussi maîtres du port Hyllaïque. Ceux de la faction opposée s’emparèrent et de l’ agora , où la plupart avaient leurs maisons, et d’un port voisin de cette agora et qui regarde le continent.
Chap. 73 . Le lendemain, il y eut de légères escarmouches. Les deux factions envoyèrent dans la campagne appeler à elles les esclaves, sous promesse de la liberté. La plupart se joignirent au parti démocratique. L’autre parti reçut du continent huit cents auxiliaires.
Chap. 74 . Après un jour d’intervalle, un second combat fut livré. Le parti populaire, qui avait l’avantage de la position et du nombre, remporta la victoire. Les femmes le secondèrent vaillamment, lançant des tuiles du haut des maisons, et soutenant le fracas des armes avec un courage au-dessus de leur sexe. Sur le soir, ceux du parti le moins nombreux ayant été repoussés, et craignant que la multitude ne se jetât tumultuairement sur le neôrium [havre], qu’elle ne s’en rendit maîtresse, et qu’eux-mêmes ne fussent massacrés, mit le feu aux bâtimens qui formaient l’enceinte de l’ agora et aux maisons contiguës, sans épargner, plus que les autres, celles qui leur appartenaient. Leur dessein était de fermer tout accès à la multitude. Des richesses considérables appartenant au commerce furent brûlées ; et s’il se fût élevé un vent qui eût poussé la flamme du côté de la ville, elle risquait d’être détruite tout entière. Bientôt le combat finit ; les deux factions passèrent la nuit sur leurs gardes, mais tranquilles. Comme c’était le parti démocratique qui venait de remporter, le vaisseau de Corinthe partit secrètement, et la plupart des troupes se transportèrent sur le continent, sans qu’on s’aperçût de leur retraite.
Chap. 75 . Le lendemain, Nicostrate, fils de Diitréphès, général athénien, vint de Naupacte apporter du secours avec douze vaisseaux et cinq cents hoplites de Messène. Il entra en composition avec les habitans et leur conseilla de se réconcilier, de mettre seulement en jugement dix des plus coupables qui prirent la fuite, de permettre aux autres de rester, et de faire entre eux et avec les Athéniens un traité par lequel ils s’engageraient à avoir mêmes amis et mêmes ennemis. Il devait partir, cette négociation terminée : mais les chefs de la faction populaire obtinrent qu’il leur laisserait cinq de ses vaisseaux pour que le parti contraire fût moins en état de remuer, et ils s’engagèrent à équiper un même nombre de bâtimens qui le suivraient. Il consentit à cette proposition, et la faction qui avait le dessus choisit ses ennemis pour monter les vaisseaux. Ceux-ci, craignant d’être envoyés à Athènes, se réfugièrent dans l’hiéron des Dioscures. Nicostrate voulut les faire relever et essaya, mais en vain, de les rassurer. La multitude, prenant de là prétexte de s’armer, comme si ces infortunés eussent eu quelque mauvais dessein, parce que la défiance les empêchait de monter sur les vaisseaux, alla dans leurs maisons enlever les armes ; et elle en aurait même tué quelques-uns qui lui tombèrent sous la main, si Nicostrate ne s’y fût opposé. Les autres, voyant ce qui se passait, allèrent, au nombre de quatre cents, s’asseoir en supplians dans l’ herœum [hiéron de Junon]. Mais la multitude, craignant qu’ils n’excitassent un mouvement, sut leur persuader de quitter cet asile, les transporta dans l’île que regarde cet hiéron, et leur fit passer des vivres.
Chap. 76 . Les troubles en étaient à ce point, lorsque, trois ou quatre jours après le transport de ces citoyens dans l’île, les vaisseaux du Péloponnèse, partis de Cyllène, où ils étaient restés depuis l’expédition d’Ionie, arrivèrent au nombre de cinquante-trois, commandés, comme auparavant, par Alcidas, qui avait avec lui Brasidas à titre de conseil. Ils relâchèrent aux Sybotes, situées sur le continent, et, au lever de l’aurore, ils cinglèrent vers Corcyre.
Chap. 77 . Les Corcyréens, effrayés à-la-fois de leur situation intérieure et de l’arrivée de cette flotte, appareillèrent tumultuairement soixante navires, qu’ils envoyaient contre l’ennemi à mesure qu’ils étaient prêts. Ils agissaient ainsi contre l’avis des Athéniens, qui leur conseillaient de les laisser sortir eux-mêmes les premiers, et de venir ensuite les soutenir à-la-fois avec toutes leurs forces. Les vaisseaux de Corcyre se présentant séparément au combat, il y en eut deux qui, dès le commencement de l’action, passèrent du côté de l’ennemi. Sur les autres, les gens de guerre qui les montaient se battaient entre eux, et l’on ne savait nulle part ce qu’on faisait. Les Péloponnésiens, s’apercevant du tumulte, se contentèrent d’opposer une vingtaine de vaisseaux à ceux de Corcyre, et, avec le reste de leur flotte, ils se présentèrent contre les douze vaisseaux d’Athènes, dont la Salaminienne et le Paralus faisaient partie.
Chap. 78 . Les Corcyréens, s’avançant en mauvais ordre et par divisions peu nombreuses, avaient de leur côté beaucoup à souffrir dans leurs lignes. Pour les Athéniens, comme ils appréhendaient d’être accablés par le nombre et de se voir enveloppés, ils n’attaquèrent pas en masse et ne donnèrent pas sur le centre des vaisseaux qui étaient rangés contre eux en ordre de bataille ; mais ils attaquèrent en file, et submergèrent un bâtiment. S’étant ensuite formés en cercle, ils voguèrent autour des ennemis, qu’ils essayèrent de mettre en désordre. Cette manœuvre fut aperçue de ceux qui avaient en tête les vaisseaux de Corcyre, et, craignant qu’il n’arrivât la même chose qu’à Naupacte, ils vinrent au secours des leurs. La flotte alors réunie vogua tout entière sur les Athéniens. Ceux-ci cédèrent faiblement, et ramèrent de la poupe. Ils manœuvraient de la sorte pour laisser les Corcyréens commencer la retraite, tandis qu’eux-mêmes, reculant avec beaucoup de lenteur, soutenaient l’effort des ennemis. Ainsi se passa ce combat naval, qui finit au coucher du soleil.
Chap. 79 . Les Corcyréens craignaient que les ennemis ne profitassent de leur victoire pour venir attaquer la ville, ou qu’ils n’enlevassent de l’île les citoyens qu’on y avait déposés, ou qu’enfin ils ne fissent quelqu’autre tentative. Ils ramenèrent de l’île à l’ herœum les quatre cents supplians, et se tinrent sur leurs gardes. Mais l’ennemi, malgré l’avantage qu’il avait remporté, n’osa pas attaquer la ville : avec treize vaisseaux de Corcyre qu’il avait enlevés, il gagna le continent d’où il était parti. Le lendemain, il n’osa pas davantage se porter à Corcyre, quoiqu’on y fût dans le trouble et dans la consternation, et que Brasidas conseillât, dit-on, cette entreprise à Alcidas, qui n’avait pas le même crédit que ce général. Ils firent une descente au promontoire Leucimne, et ravagèrent la campagne.
Chap. 80 . Cependant le parti démocratique de Corcyre, redoutant l’arrivée de la flotte, traita avec les supplians et les autres du même parti, pour parvenir à sauver la ville. On en détermina même quelques-uns à monter sur les vaisseaux : car, malgré la situation critique où l’on se trouvait, on en équipa trente, s’attendant à voir arriver les ennemis. Mais les Péloponnésiens, après avoir dévasté les champs jusqu’à midi, se retirèrent. Aux approches de la nuit, des feux les avaient avertis que soixante vaisseaux athéniens, partis de Leucade, venaient les attaquer. En effet, Athènes, informée que Corcyre était livrée à la sédition, et que les vaisseaux d’Alcidas devaient s’y rendre, avait envoyé cette flotte sous le commandement d’Eurymédon, fils de Théoclès.
Chap. 81 . Les Péloponnésiens se hâtèrent, la nuit venue, de retourner chez eux, en rasant la côte. Dans la crainte d’être aperçus s’ils tournaient l’isthme des Leucadiens, ils transportèrent leurs vaisseaux par-dessus cet isthme, et effectuèrent leur retraite. Sur la nouvelle que la flotte d’Athènes approchait et que celle des ennemis était retirée, les Corcyréens introduisirent dans la ville les Messéniens, jusque-là restés en dehors, et envoyèrent le long des côtes, dans le port Hyllaïque , les vaisseaux qu’ils avaient équipés, tuant, dans cette expédition, tous ceux des ennemis qui leur tombaient entre les mains, jetant hors des vaisseaux et submergeant ceux qu’ils avaient engagés à y monter. Ils entrèrent dans l’ herœuum , persuadèrent à une cinquantaine des réfugiés de se soumettre à un jugement, et les condamnèrent tous à mort. Les malheureux qui avaient refusé de quitter cet asile, et qui formaient le plus grand nombre, n’ignorant pas ce qui se passait, se tuaient les uns les autres dans l’hiéron : plusieurs se pendaient à des arbres ; chacun se donnait la mort par le moyen qui s’offrait à lui.
Pendant sept jours qu’Eurymédon passa à Corcyre avec sa flotte de soixante vaisseaux, les Corcyréens tuèrent tous ceux qu’ils jugeaient ennemis, leur reprochant d’avoir voulu renverser le gouvernement populaire. Plusieurs périssaient victimes d’inimitiés particulières ; des créanciers étaient sacrifiés par leurs débiteurs. La mort se présentait sous toutes les formes. Toutes les horreurs qui d’ordinaire accompagnent de telles circonstances furent commises et même surpassées ; le père assassinait son fils ; on arrachait sa victime aux asiles sacrés, on la frappait dans les hiérons même ; quelques-uns périrent murés dans l’hiéron de Bacchus : tant fut horrible cette sédition ! Elle le parut encore davantage, en ce qu’elle était la première dont Corcyre eût été le théâtre.
Chap. 82 . Bientôt l’Hellade fut presque tout entière ébranlée. Elle se trouva divisée en deux factions. Celle du parti populaire invoquait Athènes ; celle du petit nombre, Lacédémone. On n’aurait eu pendant la paix ni prétexte ni facilité de réclamer des secours : mais, dans la guerre, les hommes avides de nouveautés se procuraient aisément des alliés, autant pour nuire à la faction contraire, que pour accroître leur puissance. Les séditions amenèrent à leur suite dans les villes beaucoup de maux qui les accompagnent d’ordinaire, et qui les accompagneront aussi long-temps que la nature humaine sera la même, mais toutefois avec des caractères plus ou moins graves, plus ou moins variés, suivant la diversité des conjonctures. En effet, pendant la paix, et au sein de la prospérité, les états et les particuliers sont animés d’un meilleur esprit, parce qu’ils ne tombent pas en d’impérieuses nécessités ; mais la guerre, qui détruit l’aisance journalière, maître violent dans ses leçons, plie aux circonstances les mœurs du plus grand nombre.
Les séditions agitaient donc les villes, et celles que l’esprit de discorde gagnait un peu plus tard, instruites au crime par le récit des crimes antérieurs, portaient loin l’excès des nouveautés à imaginer, soit dans la combinaison des attaques, soit dans l’atrocité des vengeances. La signification ordinaire des mots qui servent à caractériser les actions, fut changée conformément au nouveau code de justice. L’audace inconsidérée fut traitée de zèle intrépide pour ses amis, la lenteur qui prévoit, de crainte décorée d’un beau nom ; la modération fut appelée pusillanimité ; une prudence soutenue, la vertu des hommes qui ne sont bons à rien. La folle précipitation fut regardée comme le propre des hommes courageux. Délibérer avec sagesse afin de ne rien hasarder imprudemment, c’était un prétexte honnête pour ne pas s’engager. L’homme emporté était un homme sûr ; celui qui le contredisait, un homme suspect. Ourdir les trahisons et réussir, annonçait de l’habileté ; les prévenir, c’était prouver bien plus d’esprit. Prendre d’avance ses mesures pour n’avoir besoin ni de recourir à la ruse ni de la déjouer, c’était se montrer ami déloyal et timide ennemi. Prévenir un adversaire disposé à nuire, solliciter au mal celui qui n’y songeait pas, méritait également des éloges. On préférait les amitiés de parti à celles de parenté, comme plus prêtes à tout oser sans jamais prétexter aucune excuse. En effet, ces associations ne se faisaient pas dans l’intérêt des lois établies ; l’ambition seule les formait contre les lois. Ceux qui entraient dans les ligues, fondaient leur confiance non pas sur le nom des dieux attestés par serment, mais sur la complicité des crimes. La faction contraire faisait-elle de sages propositions, on les adoptait, non par générosité, mais pour voir si les actions répondraient aux paroles. On préférait le plaisir de se venger à la satisfaction de n’avoir pas reçu d’offense. Les sermens de réconciliation étaient respectés pour le moment, parce qu’on se trouvait dans une crise violente, et qu’on n’avait pas d’autre ressource. Mais, à la première occasion, on gagnait les devans : on frappait son ennemi sans défense, et l’on trouvait, précisément à cause de la bonne foi violée, sa vengeance bien plus douce que si l’on eût attaqué à découvert (un ennemi à qui l’on n’eût prêté aucun serment). Outre l’avantage de s’être vengé sans péril, on avait fait preuve d’habileté en triomphant par surprise : car, pour l’ordinaire, on accorde plus facilement à la perfidie le nom d’habileté, qu’à la simplicité celui de probité. Aussi voit-on souvent les hommes rougir de la bonne foi et faire gloire de la perfidie.
La source de tous ces maux était dans ce désir de commander qu’inspirent l’ambition et la cupidité, principes d’où naît l’ardeur de tous les hommes que la rivalité met aux prises. Ceux, en effet, qui dans chaque ville tenaient le premier rang, décorant de noms honorables une domination usurpée, et se proclamant défenseurs, les uns de l’égalité politique, bienfait du gouvernement populaire, les autres d’une aristocratie modérée, faisaient tous de l’état qu’ils affectionnaient, à les entendre, le prix de leurs déplorables luttes. Mettant tout en œuvre pour se supplanter les uns les autres, leur audace ne reculait devant aucun excès, leur cruauté allait toujours croissant. Marchant de rigueurs en rigueurs, n’envisageant ni la justice, ni l’intérêt public, leur vengeance ne s’arrêtait qu’au gré de la passion. Recourant, pour le maintien de leur puissance, tantôt à des jugemens dont l’iniquité se couvrait de formes légales, tantôt à la force ouverte, ils se montraient toujours prêts à assouvir la fureur du moment, en sorte qu’ils abjuraient les uns et les autres tout sentiment religieux, et que les plus estimés étaient ceux à qui il arrivait d’obtenir un éclatant succès en parant leurs actions de noms honnêtes. Les plus modérés périssaient victimes des factions, ou parce qu’ils refusaient de combattre avec elles, ou parce qu’on les voyait d’un œil jaloux se mettre à l’abri des désastres publics.
Chap. 83 . L’Hellade fut donc infestée de tous les genres de malheurs et de crimes. La confiance, ce sentiment si naturel aux âmes nobles, ne fut plus qu’un ridicule et disparut. Nourrir dans son cœur une défiance qui armait les citoyens les uns contre les autres, était presque un mal universel. Rien ne pouvait rapprocher les esprits ; ni l’entraînement de l’éloquence, ni les sermens qu’on ne craignait plus de violer. Tous, trop habiles pour ne pas sentir l’impossibilité de compter sur quelque chose de stable, songeaient plus à se mettre à l’abri du péril le plus imminent qu’à se commander le sentiment de la confiance. Ceux qui avaient le moins d’avantages du côté de l’esprit, étaient ceux qui réussissaient le mieux. En effet, par cela même qu’ils redoutaient leur propre insuffisance, et l’adresse d’ennemis ou plus puissans par leur éloquence, ou plus astucieux et plus prompts à tendre des piéges, se portaient brusquement à des coups de mains : les autres, au contraire, méprisant même les trames qu’ils pressentaient, et jugeant qu’il est inutile d’agir lorsqu’on a l’habileté de prévoir, se trouvaient surpris sans défense et succombaient plus facilement.
Chap. 84 . Corcyre offrit donc la première le spectacle de tous les excès. On vit tout ce que peuvent entreprendre, pour se venger, des malheureux long-temps gouvernés avec une insolence tyrannique, au lieu d’être traités avec modération ; tout ce qui peut être commis d’infractions à la loi par des infortunés qui veulent se délivrer de l’indigence, et qui, égarés par leur passion, ne songent qu’à s’emparer des richesses d’autrui, au mépris de la justice ; enfin tout ce que peuvent exercer d’atrocités et de fureurs des hommes qui, armés moins par la cupidité que pour le maintien de l’égalité politique, marchent d’excès en excès, ne prenant conseil que de l’ignorance et d’une fougue insensée.
Au milieu de cette confusion de tous les principes, l’homme, qui se plaît à commettre l’injustice, même sous l’empire des lois qui la condamnent, ayant secoué ce joug, se montra à découvert tel qu’il est, sans force contre sa passion, fort contre la justice qu’il anéantit, ennemi de toute supériorité. Sous le règne des lois, privé d’une funeste puissance, il n’eût jamais préféré, ni la vengeance à tout ce qu’il y a de sacré, ni le gain à l’équité. L’insensé ! pour triompher de ses ennemis, il prétend détruire ces mêmes lois, qui, à des époques de semblables crises, aux jours du malheur, veilleraient pour le salut de tous et offriraient encore quelque lueur d’espérance : il ne laisse rien subsister de ce qui deviendrait la sauve-garde de quiconque réclamerait l’appui de quelqu’une de ces lois.
Chap. 85 . Les Corcyréens de la ville se livrèrent les premiers à leurs ressentimens les uns contre les autres. Eurymédon et les Athéniens se retirèrent avec la flotte qui les avait amenés. Dans la suite, les Corcyréens fugitifs, dont cinq cents environ avaient échappé aux massacres, s’emparèrent des forts élevés sur le continent, se rendirent maîtres du territoire opposé à leur île ; de là ils partaient pour aller piller les habitans de l’île, qu’ils incommodaient au point qu’une grande disette se fit sentir dans Corcyre. Ils envoyèrent des députés à Lacédémone et à Corinthe pour solliciter leur rappel ; et, comme on ne faisait rien pour eux, ils se procurèrent des vaisseaux et des troupes auxiliaires, et passèrent dans l’île au nombre de six cents au plus. Ils mirent le feu à leurs vaisseaux pour ne se réserver d’autre ressource que la conquête du pays, et s’établissant sur le mont Istône, ils le fortifièrent, inquiétèrent de là les habitans de la ville et devinrent maîtres de la campagne.
Chap. 86 . À la fin du même été, les Athéniens expédièrent vingt vaisseaux en Sicile, sous les ordres de Lachès, fils de Mélanope, et de Charéade, fils d’Euphylète. Les Syracusains et les Léontins se faisaient la guerre. Les premiers comptaient pour alliées, excepté Camarina, toutes les villes doriennes, qui, dès le commencement des hostilités, s’étaient liées avec les Lacédémoniens, sans combattre cependant avec eux. Les Léontins avaient Camarina et les villes d’origine chalcidienne. En Italie, les Locriens favorisaient Syracuses, et ceux de Rhégium, les Léontins, à titre de consanguinité. Les alliés des Léontins députèrent à Athènes, en vertu de leur ancienne liaison et en qualité d’Ioniens, et engagèrent cette république à leur envoyer des vaisseaux, car les Syracusains les resserraient étroitement par terre et par mer. Les Athéniens y consentirent sous prétexte d’amitié ; mais, dans la vérité, ils voulaient empêcher qu’on exportât du blé de la Sicile dans le Péloponnèse, et essayer de se rendre maîtres de cette île. Ils abordèrent donc à Rhégium en Italie, et firent la guerre conjointement avec leurs alliés. L’été alors finissait.
Chap. 87 . Au commencement de l’hiver, la peste attaqua une seconde fois les Athéniens : sans avoir jamais entièrement cessé, elle avait laissé quelque trève. Elle ne dura pas cette seconde fois moins d’une année ; la première fois elle avait duré deux ans. Il n’y eut rien qui accablât davantage les Athéniens, rien qui portât un aussi grand coup à leur puissance. Dans les armées ils ne perdirent pas moins de quatre mille trois cents hoplites et de trois cents cavaliers ; sans compter tant d’autres victimes. Il y eut en même temps plusieurs tremblemens de terre à Athènes, en Eubée, chez les Béotiens, et surtout à Orchomène de Béotie.
Chap. 88 . Les Athéniens en Sicile et les troupes de Rhégium attaquèrent cet hiver, avec trente vaisseaux, les îles qui portent le nom d’Éole, et que la disette d’eau ne permet pas d’attaquer en été. Elles appartiennent aux Liparéens venus de Cnide ; celle qu’ils habitent a peu d’étendue, et se nomme Lipara. C’est de là qu’ils vont cultiver les autres, Didyme, Strongyle et Hiéra. Les gens du pays croient que dans la dernière Vulcain tient ses forges, parce qu’on lui voit jeter beaucoup de feu la nuit, et de la fumée pendant le jour. Ces îles, situées à la vue des campagnes des Sicules et des Messéniens, étaient dans l’alliance des Syracusains. Les Athéniens, après en avoir ravagé le territoire sans pouvoir forcer les habitans à se rendre, retournèrent à Rhégium. L’hiver finissait, et avec lui la cinquième année de la guerre que Thucydide a écrite.
Chap. 89 . Au retour de l’été, les Péloponnésiens et leurs alliés, commandés par Agis, fils d’Archidamus, roi des Lacédémoniens, étaient venus jusqu’à l’isthme pour se jeter sur l’Attique. Des tremblemens de terre réitérés les forcèrent de retourner sur leurs pas ; il n’y eut point d’invasion. À cette même époque, des tremblemens de terre eurent lieu aussi dans l’Eubée, à Orobies. La mer, s’élançant de son ancien rivage, se répandant à grands flots, envahit une partie considérable de la ville, en submergea un quartier, en abandonna un autre : en sorte que maintenant une portion de ce territoire est devenue mer. Dans ce cataclysme périrent tous ceux qui ne purent gagner à temps les hauteurs. Atalante, attenant à la Locride, eut à souffrir d’un semblable cataclysme : la mer entraîna une partie du fort qu’y avaient construit les Athéniens ; sur deux vaisseaux tirés à sec, il y en eut un de brisé. Les eaux gagnèrent aussi Péparèthe, mais n’inondèrent pas la ville : seulement le tremblement de terre renversa une partie de la muraille, le prytanée, et d’autres édifices, mais en petit nombre. La cause, je crois, de ces sortes d’accidens, c’est que, dans les endroits où les secousses sont les plus fortes, elles chassent avec impétuosité les eaux de la mer, les repoussent subitement et donnent une nouvelle force à l’inondation : mais je ne pense pas que sans tremblement de terre il puisse rien arriver de semblable.
Chap. 90 . Durant ce même été, il s’éleva des guerres non seulement entre les diverses peuplades qui existaient dans la Sicile, et qui se battaient, celles-ci pour une cause, celles-là pour une autre ; mais particulièrement entre les Sicéliotes, qui s’entredéchiraient : les Athéniens prirent parti pour leurs alliés. Je vais rapporter ce que firent de plus important ou ces alliés secondés par les Athéniens, ou leurs ennemis contre les troupes d’Athènes. Charéade, général des Athéniens, ayant été tué par les Syracusains dans un combat, Lachès, commandant de toute la flotte, se porta avec les alliés contre Myles, place dépendante de Messène. Deux corps de Messéniens qui s’y trouvaient en garnison, dressèrent une embûche aux troupes débarquées : mais les Athéniens mirent en fuite les gens de l’embuscade, en tuèrent un grand nombre, attaquèrent les remparts et obligèrent les défenseurs à rendre, par capitulation, l’acropole, et à se joindre à eux contre Messène. À l’arrivée des Athéniens et des alliés, les Messéniens eux-mêmes, contraints de se rendre, donnèrent des otages et toutes les sûretés qu’on voulut exiger.
Chap. 91 . Le même été, les Athéniens envoyèrent trente vaisseaux sur les côtes du Péloponnèse, sous le commandement de Démosthène, fils d’Alcisthène, et de Proclès, fils de Théodore, et soixante pour Mélos, avec deux mille hoplites aux ordres de Nicias, fils de Nicératus. Ils se proposaient de soumettre les Méliens, insulaires, qui ne voulaient ni obéir, ni accepter leur alliance. Les Méliens ayant supporté sans se rendre la dévastation de leur pays, les Athéniens quittèrent Mélos, et allèrent à Orope, qui fait partie du continent opposé. Ils y abordèrent vers la nuit : les hoplites descendirent et se portèrent de pied à Tanagra en Béotie, où, d’après un signal donné, tout le peuple d’Athènes en masse vint les rejoindre, commandé par Hipponicus, fils de Callias, et par Eurymédon, fils de Théoclès. Ils saccagèrent le pays pendant le jour, et passèrent la nuit dans le camp. Les Tanagriens furent battus le lendemain dans une sortie qu’ils firent avec quelques Thébains venus à leur secours. Les vainqueurs les désarmèrent, dressèrent un trophée et retournèrent les uns à Athènes, les autres sur leurs vaisseaux. Nicias côtoya le rivage avec ses soixante bâtimens, saccagea la partie maritime de la Locride, puis rentra dans Athènes.
Chap. 92 . Vers le même temps, les Lacédémoniens fondèrent la colonie d’Héraclée dans la Trachinie. Tel fut le motif de cet établissement : les Maliens se divisent en Paraliens, Hiéréens et Trachiniens. Cette dernière peuplade, fréquemment attaquée par les peuples de l’Éta, auxquels elle confine, était près de se mettre sous la protection des Athéniens ; mais, dans la crainte de ne pas trouver en eux des alliés sûrs, elle envoya à Lacédémone, et choisit pour son député Tisamène. À cette députation se joignirent, pour le même objet, des Doriens, dont les Lacédémoniens sont colonie : ils avaient également à souffrir des hostilités des Étéens. Les Lacédémoniens, sur ce que dirent les députés, conçurent le dessein d’envoyer une colonie pour défendre à-la-fois et les Trachiniens et les Doriens. Ce serait d’ailleurs une place avantageusement située pour attaquer les Athéniens ; on y pourrait équiper contre l’Eubée une flotte qui aurait peu de chemin à faire pour s’y rendre ; enfin elle offrirait un passage commode pour aller dans l’Épithrace. Impatiens de fonder cet établissement, ils commencèrent par consulter Apollon chez les Delphiens, et, sur l’ordre du Dieu, ils envoyèrent des colons, tant de la Laconie elle-même que des pays voisins, et permirent de les suivre à ceux des autres Hellènes qui le voudraient, excepté aux Ioniens, aux Achéens et à quelques autres peuplades. Trois Lacédémoniens furent chargés de présider à cette fondation, Léon, Alcidas et Damagon. Ils relevèrent et fortifièrent de nouveau cette ville, qui s’appelle maintenant Héraclée. Elle est éloignée de quarante stades au plus des Thermopyles, et de vingt stades de la mer. Ils préparèrent des havres, les établirent aux Thermopyles, et les commencèrent à partir des gorges mêmes, pour qu’ils fussent d’une plus facile défense.