Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public
Les Lacédémoniens virent bien qu’il leur était impossible de s’expliquer devant la multitude. D’une part, ils craignaient que, si la détresse actuelle arrachait leur consentement aux conditions imposées, les alliés, malgré toute la peine qu’ils se seraient donnée, pour bien dire, ne leur fissent un crime d’avoir échoué ; de l’autre, le peuple leur paraissait trop mal disposé pour qu’ils pussent se flatter de le ramener aux propositions modérées qu’ils avaient faites. Ils partirent donc d’Athènes sans avoir rien conclu.
Chap. 23 . À leur arrivée dans le camp, la trève, par le seul fait de ce retour, se trouvait rompue. Les Lacédémoniens, d’après les conventions, redemandèrent leurs vaisseaux. Les Athéniens les refusèrent : ils alléguaient différens griefs, une course dans laquelle, contre une des clauses formelles, on avait insulté la muraille, et d’autres infractions peu importantes ; ils se fondaient sur ce qu’il était expressément stipulé que la plus légère atteinte à la trève emporterait rupture totale. Les Lacédémoniens niaient les faits, et criaient à l’injustice. Enfin ils se retirèrent, et se préparèrent à recommencer la guerre, qui, des deux côtés, devint plus acharnée que jamais. Pendant le jour, les Athéniens, avec deux bâtimens qui se croisaient, faisaient sans cesse le tour de l’île, et, la nuit, tous se tenaient en station, excepté du côté de la pleine mer, lorsque le vent s’élevait. Ils venaient de recevoir d’Athènes un renfort de vingt vaisseaux, en sorte que la flotte entière était composée de soixante-dix voiles. Les Péloponnésiens, campés sur le continent, livraient à la place des attaques assez fréquentes, et épiaient toutes les occasions de sauver leurs guerriers.
Chap. 24 . Cependant, en Sicile, les Syracusains et leurs alliés, en outre des vaisseaux stationnés à Messène, y amenèrent une autre flotte qu’ils venaient d’équiper, et de là mirent en mer. Animés surtout par les Locriens, qui haïssaient ceux de Rhégium, ils avaient fait eux-mêmes, avec toutes leurs forces, une incursion sur les terres de l’ennemi, et ils voulaient tenter un combat naval, voyant que les Athéniens n’avaient que peu de vaisseaux sur ces mers ; informés d’ailleurs que l’île de Sphactérie était assiégée par un plus grand nombre de vaisseaux qui voudraient ensuite se réunir à ceux-ci. En gagnant une victoire navale, ils espéraient emporter aisément Rhégium, qu’ils attaqueraient par terre et par mer ; ils se trouveraient alors dans une position respectable. En effet, le promontoire de Rhégium en Italie et celui de Messène en Sicile, étant fort voisins l’un de l’autre, les Athéniens ne pourraient plus en approcher, ni se trouver maîtres du détroit. Ce détroit est la portion de mer entre Rhégium et Messène, au point où la Sicile se rapproche le plus du continent. C’est ce lieu appelé Charybde , qu’Ulysse traversa, dit-on. Comme le passage est très étroit, et que la masse d’eau qui l’occupe est la réfusion des deux grandes mers tyrrhénienne et de Sicile, et que cette eau se précipite, en bouillonnant, sur un même point, il est avec raison réputé dangereux.
Chap. 25 . Ce fut dans cet espace étroit que les Syracusains et leurs alliés, forts d’un peu plus de trente vaisseaux, rencontrèrent, le soir, seize vaisseaux athéniens et huit de Rhégium, et se virent contraints de combattre pour protéger un bâtiment de charge qui traversait le détroit ; ils furent vaincus par les Athéniens, perdirent un vaisseau, et se retirèrent comme ils purent, chacun vers ses fortifications respectives, à Messène et à Rhégium. Le combat terminé, la nuit survint.
Les Locriens quittèrent ensuite le pays de Rhégium. La flotte des Syracusains et des alliés se dirigea vers la Péloride, partie du territoire de Messène, et y jeta l’ancre : l’armée de terre les accompagnait. Les Athéniens et ceux de Rhégium, étant survenus, aperçurent les vaisseaux vides et voulurent s’en emparer : mais eux-mêmes en perdirent un des leurs, brisé par une main de fer qu’y jetèrent les ennemis ; les hommes se sauvèrent à la nage. Les Syracusains étant remontés sur leurs vaisseaux et se faisant remorquer pour gagner Messène, les Athéniens revinrent à la charge ; mais ils perdirent encore un vaisseau, s’étant mis à charger les premiers leurs ennemis, qui prenaient le large : en sorte que les Syracusains, sans avoir éprouvé de désavantage dans le combat qui se livra sur la côte, entrèrent au port de Messène. Les Athéniens, après cela, se portèrent à Camarine, sur l’avis qu’Archias et sa faction voulaient livrer cette place aux Syracusains.
En même temps les Messéniens, avec toutes leurs forces, allèrent attaquer par terre et par mer Naxos, colonie des Chalcidiens, qui leur est limitrophe. Le premier jour, ils forcèrent les habitans à se tenir renfermés dans la place et ravagèrent le pays ; le lendemain, ils suivirent, sur leurs vaisseaux, le cours du fleuve Acésine, et ravagèrent la campagne, pendant que leurs troupes de terre attaquaient la place. Mais les Sicules, qui dominent les hauteurs, descendirent en grand nombre pour repousser les Messéniens. En les voyant s’avancer, les Naxiens reprirent courage et s’animèrent les uns les autres, persuadés que c’étaient les Léontins et les autres Hellènes alliés qui venaient les soutenir. Dans une sortie précipitée, ils se jetèrent sur les Messéniens et en tuèrent plus de mille. Le reste eut beaucoup de peine à retourner à Messène ; les barbares, tombant sur eux dans les chemins, en tuèrent la plus grande partie.
Les vaisseaux qui avaient pris position à Messène, se séparèrent et regagnèrent leurs ports. Aussitôt les Léontins et leurs alliés, de concert avec les Athéniens, profitèrent de la consternation de Messène pour l’attaquer. La flotte athénienne battait le port, et les troupes de terre la ville : les Messéniens firent une sortie avec quelques Locriens que commandait Démotèle, et qui, après leur échec, étaient restés en garnison dans la place. Ils surprennent les ennemis, mettent en fuite la plus grande partie des Léontins, et tuent beaucoup de monde. Les Athéniens, voyant le désastre de leurs malheureux alliés, prirent terre, coururent à leur secours, tombèrent sur les Messéniens en désordre, les poursuivirent jusqu’à la ville, et retournèrent à Rhégium, après avoir dressé un trophée. Depuis, les Hellènes de Sicile continuèrent par terre leurs hostilités les uns contre les autres, sans que les Athéniens y prissent part.
Chap. 26 . Ceux-ci continuaient à Pylos de tenir les Lacédémoniens assiégés dans l’île de Sphactérie, et les troupes du Péloponnèse restaient campées sur le continent. La garde de l’île était pénible pour les Athéniens, parce qu’ils manquaient de vivres et d’eau. Ils n’avaient qu’une seule pièce d’eau peu considérable dans l’acropole de Pylos. La plupart faisaient, sur le bord de la mer, des fouilles dans le gravier ; et l’on peut juger quelle eau ils buvaient. D’ailleurs, le lieu où ils avaient assis leur camp étant très resserré, ils se voyaient eux-mêmes fort à l’étroit. Il n’y avait pas de rade capable de contenir la flotte, en sorte qu’une partie de l’équipage se retirait à terre pour prendre de la nourriture, tandis que le reste se tenait à l’ancre en pleine mer. Ce qui les décourageait surtout, c’était la longueur du siége. Ils avaient espéré que peu de jours leur suffiraient pour réduire des hommes renfermés dans une île déserte, et n’ayant pour boisson que de l’eau saumâtre. Leur espoir fut trompé, et voici par quelle cause. Les Lacédémoniens avaient invité toutes les personnes de bonne volonté à introduire dans Sphactérie de la farine, du vin, du fromage, et toute autre espèce de provisions utiles à des assiégés. Chaque cargaison était taxée à un prix très élevé, et chaque Hilote qui se chargeait du transport, devait encore avoir la liberté pour récompense. À travers mille dangers, des provisions étaient importées spécialement par les Hilotes. Partant de tous les points du Péloponnèse où ils pouvaient se trouver, à la chute du jour, ils se hâtaient d’aborder aux rivages qui regardent la pleine mer : surtout ils épiaient le moment où le vent les pousserait sur la côte ; car, lorsqu’il venait à s’élever de la haute mer, ils échappaient plus facilement à la vigilance des vaisseaux ennemis, qui alors ne pouvaient stationner autour de cette partie de l’île. Pour eux, sans ménager leurs frégates, dont la valeur était garantie, ils les précipitaient sur la rive, certains d’être reçus par les hoplites , qui montaient la garde aux endroits abordables ; mais les bâtimens qui osaient s’exposer par un temps calme, étaient pris. Du côté même du port, des plongeurs nageaient entre deux eaux jusqu’à l’île, traînant avec une corde des outres remplies de pavot assaisonné de miel et de graine de lin broyée. Dans les commencemens, ils passaient sans être aperçus ; mais ensuite ils furent surveillés de près. En un mot, de part et d’autre, on mettait tout en œuvre, les uns pour faire entrer des vivres, les autres pour que leur vigilance ne fût pas en défaut.
Chap. 27 . Cependant on apprend à Athènes que l’armée a beaucoup à souffrir, et que l’ennemi trouve les moyens d’approvisionner l’île. On ne savait plus quel parti prendre. Tout se tournait en sujet de crainte et d’inquiétude. L’hiver allait accroître la difficulté de tenir la mer. Comment alors, en ce lieu désert, se procurer les choses nécessaires à la vie ? Comment les transporter en doublant le Péloponnèse, puisque même en été cet envoi était presque impraticable sur une côte d’un difficile abord ? Où les vaisseaux se tiendront-ils ? en rade ? Une surveillance continue deviendra impossible : les prisonniers alors ne seront plus tenus en échec, ou bien ils choisiront un temps orageux pour s’échapper sur les vaisseaux mêmes qui leur apporteront des vivres. Ce qui les effrayait le plus, était l’idée que les Lacédémoniens, se sentant un peu plus en forces, n’enverraient plus d’ambassadeurs pour la paix, et l’on se repentait de ne pas l’avoir acceptée. Cléon s’aperçut qu’il commençait à être vu de mauvais œil pour s’y être opposé. Il dit donc hardiment que le rapport de ces semeurs de nouvelles n’était qu’un tissu de faussetés. « Eh bien ! répondirent les courriers, si l’on ne veut pas nous en croire, qu’on envoie sur les lieux examiner l’état des choses. » On nomma Cléon lui-même, et on lui donna Théogène pour collègue. Ce choix plaçait le premier dans une position critique. Il lui faudrait donc, ou confirmer par son propre témoignage ces mêmes rapports qu’il avait déclarés infidèles, ou se voir lui-même convaincu d’imposture s’il s’obstinait à les démentir. Mais, comme à travers les regrets du peuple il crut entrevoir que les esprits penchaient encore plus pour la guerre, il prit le parti d’engager les Athéniens à renoncer à cette enquête, et à ne pas laisser se perdre en de vains délais l’occasion d’agir. « Si les nouvelles de l’armée, disait-il, vous paraissent véritables, équipez une flotte, et marchez contre cette poignée d’hommes. » Puis, pour désigner à mots couverts et rabaisser Nicias, fils de Nicératus, alors commandant et son ennemi personnel, il ajoutait : « Si les chefs étaient gens de cœur, il serait très facile, avec un nouveau renfort, de s’emparer de tous ceux qui sont dans l’île. Je vous en aurais bientôt rendu raison, moi, si j’avais le commandement. »
Chap. 28 . Comme le peuple faisait entendre un murmure d’improbation, et disait : « Si la chose lui paraît si facile, pourquoi n’est-il pas déjà en mer ? » Nicias, qui avait vivement ressenti le reproche indirect de lâcheté, s’écria : « Eh bien ! Cléon, prenez tel renfort que vous voudrez, et allez attaquer ; nous vous le permettons, mes collègues et moi, autant que cela dépend de nous. » Cléon, croyant d’abord que cette offre n’était qu’un jeu, dit qu’il était tout prêt : mais, quand il vit que Nicias avait réellement le désir d’abdiquer, il changea de langage, et remontra que ce n’était pas lui, mais Nicias, qui était général. La frayeur le saisit : jamais il n’eût imaginé que Nicias osât ainsi abdiquer le généralat. Mais celui-ci le somma pour la seconde fois, se démit du commandement [à Pylos], et en prit les Athéniens à témoin.
Le peuple est toujours peuple. Plus Cléon cherchait à décliner la mission, plus il revenait sur ses pas, et plus les Athéniens pressaient Nicias de lui remettre le commandement, et criaient à Cléon de s’embarquer. Enfin, ne sachant plus comment retirer sa parole, Cléon accepta la mission, et s’avança au milieu de l’assemblée. « Je ne crains pas les Lacédémoniens, dit-il : je vais m’embarquer. Aucun citoyen d’Athènes ne me suivra. J’emmène seulement ceux de Lemnos et d’Imbros qui sont ici, les troupes armées à la légère que la ville d’Énos a envoyées à notre secours, et quatre cents archers venus d’ailleurs. Avec ce renfort, je vous réponds de l’armée de Pylos : dans vingt jours je vous amène les Lacédémoniens vivans, ou bien je les aurai tous exterminés sur la place. » La multitude riait de tant de vanité et d’un langage si plein de jactance ; les hommes sages se réjouissaient de l’heureuse alternative qui se présentait : en effet, ou ils seraient pour jamais délivrés de Cléon, bonheur qu’ils espéraient, ou, si l’événement trompait leur attente, les Lacédémoniens tomberaient au pouvoir d’Athènes.
Chap. 29 . Cléon prit dans l’assemblée même tous les arrangemens nécessaires ; et, après qu’un décret solennel l’eut investi du commandement, il s’adjoignit pour collègue Démosthène, l’un des chefs de l’expédition de Pylos, et partit en toute diligence. Ce qui l’avait porté à ce choix, c’est qu’il avait appris que Démosthène projetait une descente dans l’île, parce que les Lacédémoniens, réduits à la dernière détresse, resserrés dans un étroit espace, et assiégés plutôt qu’assiégeans, brûlaient d’en venir à une affaire décisive. L’incendie de Sphactérie encourageait encore Démosthène. Avant ces événemens il n’était pas sans inquiétude sur le succès de l’entreprise. L’île, toujours inhabitée jusqu’alors, n’était qu’une forêt sans route tracée ; ce qu’il jugeait très favorable aux ennemis. Ceux-ci, de leurs retraites inaperçues, venant fondre sur une armée nombreuse à la vérité, mais dans le désordre d’une descente, auraient pu l’incommoder beaucoup, et leurs fautes et leurs dispositions, protégées par l’épaisseur du bois, n’auraient pas été visibles pour lui (comme elles le seraient désormais), tandis que la moindre négligence de ses soldats ne pouvait leur échapper : de toutes parts il leur eût été possible de tomber sur lui à l’improviste, parce que toujours ils eussent été maîtres de choisir l’instant et le lieu de l’attaque. Si, bravant tous les obstacles, il eût entrepris de les forcer dans leurs bois épais, des ennemis, inférieurs en nombre, mais connaissant bien les localités, auraient eu sans doute l’avantage sur des troupes plus fortes, mais étrangères au sol. Enfin, malgré le nombre, son armée aurait pu être détruite, avant même qu’il en eût connaissance, ne pouvant voir de quel côté il faudrait se porter mutuellement des secours.
Chap. 30 . Son échec en Étolie, qu’un bois avait, en partie, occasionné, ne contribuait pas peu à lui suggérer ces réflexions [il en était tout occupé lorsque l’incendie éclata]. Comme l’île avait fort peu de largeur, les soldats étaient obligés d’aller avec des gardes avancées préparer leur repas tout à l’extrémité. Un d’entre eux mit involontairement le feu à quelques broussailles. Le vent s’étant élevé, la flamme gagna, et la plus grande partie de la forêt se trouva embrasée avant qu’on s’en fût aperçu. Démosthène avait soupçonné jusque là que les assiégés, auxquels on faisait passer des vivres, n’étaient qu’en petit nombre ; mais le terrain ainsi dépouillé le mit à portée de reconnaître que les Lacédémoniens étaient en plus grand nombre. Il avait profité de cette découverte pour exhorter les Athéniens à redoubler d’activité, en leur montrant, d’une part, qu’ils avaient à combattre un ennemi dont les forces n’étaient pas à mépriser, et, de l’autre, que la descente était devenue bien plus facile. Déjà les alliés voisins avaient reçu ordre de lui envoyer des renforts ; toutes ses autres dispositions faites, il se préparait à l’attaque. Cependant Cléon, qui s’était fait précéder d’un courrier pour annoncer son arrivée avec les troupes qu’il avait demandées, aborde à Pylos. Les deux chefs tiennent conseil, et commencent par envoyer un héraut a l’armée ennemie qui était sur le continent. Il avait ordre de demander aux généraux s’ils voulaient prévenir les dangers qu’allaient courir les soldats de Sphactérie, de les sommer de déposer les armes et de se rendre aux Athéniens, armes et personnes, sous condition que, jusqu’à l’accommodement général, ils seraient traités avec douceur dans leur captivité.
Chap. 31 . La proposition fut rejetée. Pendant un jour les Athéniens se tinrent tranquilles ; mais le lendemain, ils embarquèrent tous leurs hoplites sur quelques bâtimens, et mirent à la voile. Un peu avant l’aurore, ils débarquèrent des deux côtés de l’île, et du côté de la haute mer, et du côté du port, au nombre de huit cents. Ils fondirent d’abord sur les gardes avancées : car voici quelle était la disposition des troupes lacédémoniennes. À ce premier poste étaient environ trente hoplites ; le gros de l’armée, où se tenait le général Épitadas, posté près de l’endroit où était l’eau douce, occupait le milieu et la partie la plus plate de l’île ; une poignée de soldats veillait à l’autre extrémité qui regarde Pylos. Cet endroit, du côté de la mer, était très escarpé, et imprenable du côté de la terre ; on y voyait encore un petit château très ancien, construit de pierres choisies, mais non taillées. Les assiégés comptaient bien s’en faire une ressource en cas que, pressés par des forces supérieures, ils fussent obligés de se retirer. Telle était la disposition de l’armée lacédémonienne.
Chap. 32 . Les Athéniens massacrèrent les soldats de la première garde, qu’ils surprirent dans leurs gîtes, saisissant encore leurs armes. Ceux-ci ne s’étaient point aperçus de la descente, persuadés que le bruit qu’ils entendaient n’était autre que celui des vaisseaux qui, selon la coutume, stationnaient la nuit autour de l’île. Avec le jour, on vit aborder plus de soixante-dix autres bâtimens. C’était le reste de l’armée athénienne. Tous, à la réserve des Thalamites, s’avancèrent en bon ordre, suivis de huit cents archers, d’un nombre à peu près égal de peltastes, des Messéniens auxiliaires, en un mot de toutes les troupes qui étaient à Pylos, excepté celles qu’on avait laissées pour défendre la place. Démosthène les rangea par pelotons de deux cents hommes, plus ou moins, et leur fit occuper les éminences : disposition qui plaçait les Lacédémoniens dans une situation désespérée. Environnés de toutes parts, à quelle division faire face, et comment n’être pas sans cesse accablés par le nombre ! S’ils attaquaient le corps qu’ils avaient en tête, celui qu’ils avaient en queue ferait pleuvoir sur eux une grêle de traits ; s’ils marchaient contre les troupes qui étaient sur leurs flancs, ils se trouveraient également enfermés entre les deux ailes. De plus, quelque côté qu’ils choisissent, les troupes légères de Démosthène, toujours derrière eux, les accableraient de flèches, de javelots, de pierres, de tout ce que lance au loin la fronde : combattants sans relâche et toujours de loin, elles accableraient, sans crainte d’être poursuivies ; car elles triomphaient encore en fuyant, et lorsqu’on fuyait devant elles, elles poursuivaient avec acharnement. Tel était le plan que Démosthène avait arrêté d’avance pour l’attaque de l’île, et qu’il exécuta dans l’action.
Chap. 33 . Épitadas et sa troupe, qui formait la partie la plus considérable de la garnison, voyant la première garde massacrée, et l’ennemi qui arrivait droit à eux, se rangèrent en bataille : voulant engager l’action, ils marchaient droit aux hoplites de l’ennemi, qu’ils avaient en face, en même temps qu’ils avaient ses psiles sur les flancs et en queue. Mais ils ne purent se mesurer avec les hoplites ni mettre à profit leur supériorité reconnue dans les combats de pied ferme. En effet, pressés des deux côtés par les traits des psiles, ils suspendaient leur marche, et s’arrêtaient [gardant leur ordre de bataille, sans courir sur ces ennemis qui les harcelaient]. Chaque fois que ceux-ci venaient les attaquer de plus près, ils étaient à l’instant repoussés ; puis, après s’être éloignés par une fuite rapide, ils se retournaient et venaient assaillir de nouveau. Légèrement armés, il leur était facile de fuir, sans crainte d’être atteints, à cause de la difficulté des lieux et de l’âpreté d’un sol inhabité jusqu’alors, où les Lacédémoniens, avec leur pesante armure, eussent tenté vainement de les poursuivre.
Chap. 34 . Quelque temps se passa ainsi de part et d’autre en escarmouches. Les Lacédémoniens n’avaient plus la force de se porter avec la même vigueur sur tous les points. Les psiles athéniens s’aperçoivent de l’épuisement de l’ennemi. Cette vue leur inspirant plus d’audace, se regardant eux-mêmes comme très nombreux, accoutumés d’ailleurs à ne plus voir dans leurs adversaires des hommes redoutables, ils se rappellent qu’ils n’ont pas autant souffert qu’ils s’y attendaient au moment de la descente, où tout leur courage était subjugué par l’idée qu’ils marchaient contre des Lacédémoniens. Ils en viennent enfin jusqu’à mépriser leur ennemi, poussent un cri, et soudain se précipitent sur lui tous ensemble, et l’accablent de pierres, de flèches, de traits, de toute arme que chacun trouve sous sa main. Ces cris, cette attaque impétueuse, étonnent des guerriers peu accoutumés à ce genre de combat. Les cendres de la forêt nouvellement incendiée, s’élevant dans l’air, qu’obscurcissait encore une grêle de flèches et de traits, leur permettaient à peine de voir ce qui était devant eux. Leur situation devint terrible alors : leurs cuirasses n’étaient pas assez fortes pour amortir le coup des lances qui les atteignaient, et dont plusieurs se brisaient, laissant le fer enfoncé dans les armures. Ils se trouvaient dans l’impossibilité d’agir : aveuglés par la poussière, assourdis par les clameurs ennemies qui les empêchaient d’entendre les ordres du général ; de toutes parts environnés de périls, il ne leur restait ni moyen de défense, ni espoir de salut.
Chap. 35 . Enfin, couverts pour la plupart de blessures, parce qu’ils étaient toujours demeurés fermes au même poste, ils serrent les rangs et se mettent en marche vers l’autre extrémité de l’île, peu éloignée, et où était la forteresse ainsi que leur troisième garde. Alors les psiles athéniens, dont ce mouvement de retraite a redoublé l’audace, poussent un nouveau cri d’attaque et pressent plus vivement encore. Tous les traîneurs qui tombent entre leurs mains sont massacrés. Le plus grand nombre cependant échappe et parvient jusqu’à la forteresse, se joint à la garnison, et court à tous les endroits les plus faibles. Les Athéniens les suivent : ne pouvant, à cause de la forte situation du lieu, ni les envelopper, ni les enfoncer, ils les attaquent de front, et s’épuisent en efforts pour les déloger de ce poste. L’assaut dura long-temps, et les deux partis, malgré la fatigue du combat, malgré le tourment de la soif et l’ardeur d’un soleil brûlant, s’acharnèrent, la plus grande partie du jour, les uns à chasser l’ennemi de son éminence, les autres à s’y maintenir. La résistance des Lacédémoniens était cependant moins pénible qu’auparavant, parce que leurs flancs étaient libres et hors de toute insulte.
Chap. 36 . Comme rien ne se décidait, le chef des Messéniens vient trouver Cléon et Démosthène. « Vous prenez en vain beaucoup de peine, leur dit-il ; donnez-moi des archers et des psiles. J’espère trouver un chemin pour tourner l’ennemi, le prendre par derrière et forcer le passage. » Ayant obtenu ce qu’il avait demandé, il part d’un endroit couvert, pour n’être pas aperçu ; et longeant la chaîne escarpée des rochers qui bordaient l’île, et où les Lacédémoniens, se fiant sur la force naturelle du lieu, ne faisaient point la garde, il poursuit sa marche difficile et périlleuse, qu’il parvient à leur dérober. Tout-à-coup il se montre sur la hauteur, au dos des assiégés, que cette apparition subite frappe de surprise et d’effroi. Les Athéniens, au contraire, qui, se voient enfin au comble de leurs vœux, sentent renaître leurs forces. Dès ce moment, les Lacédémoniens, en butte aux traits des deux côtés à-la-fois, se virent, si l’on peut comparer les petites circonstances aux grandes, dans la même position où s’étaient trouvés leurs ancêtres aux Thermopyles. Là, ces derniers périrent sous les coups des Perses, qui, par un étroit sentier, étaient parvenus à les cerner ; ici, une poignée d’hommes combattait accablée de traits et enfermée entre deux armées supérieures en nombre. Enfin, le corps épuisé de faiblesse et d’inanition, ils commençaient à céder, et déjà les Athéniens étaient maîtres de toutes les avenues.
Chap. 37 . Cléon et Démosthène, voyant que plus l’ennemi reculerait, plus il perdrait de monde, arrêtèrent l’impétuosité de leurs soldats, et suspendirent le combat. Ils voulaient emmener les Lacédémoniens vivans ; dans le cas où, après une nouvelle sommation, vaincus par la considération de leur danger présent, ils seraient découragés au point de mettre bas les armes. On leur fit donc proposer par un héraut de livrer leurs armes et de se rendre eux-mêmes à discrétion.
Chap. 38 . La plupart répondirent à cette proposition en jetant à terre leurs boucliers et en agitant les mains en signe d’acquiescement. Une trève fut conclue. Cléon et Démosthène s’abouchèrent avec Styphon, fils de Pharax, alors à la tête des Lacédémoniens. Des deux généraux ses prédécesseurs, le premier, Épitadas, avait été tué ; l’hippagrète qui lui avait succédé gisait, quoique respirant encore, sur le champ de bataille, et Styphon était celui que la loi appelait en troisième ordre au commandement, en cas de mort des deux premiers généraux. Celui-ci, de concert avec les autres chefs qui l’accompagnaient, déclara qu’ils avaient résolu d’envoyer un héraut aux Lacédémoniens du continent, pour les consulter sur ce qu’ils avaient à faire. Comme ces derniers n’envoyaient aucun des leurs, les Athéniens allèrent eux-mêmes appeler les hérauts qui étaient sur la terre ferme, et après deux ou trois messages, la dernière réponse fut que les soldats de Sphactérie eussent à pourvoir à leur salut sans compromettre leur honneur. Ceux-ci donc, après avoir tenu conseil entre eux, livrèrent à l’ennemi leurs armes et leurs personnes. Ce jour-là, et la nuit suivante, on les tint sous bonne garde. Le lendemain, les Athéniens, après avoir élevé un trophée, firent tous les préparatifs pour le transport des prisonniers, qu’ils confièrent à la vigilance des triérarques, et permirent aux Lacédémoniens d’enlever les morts. Quatre cent vingt hoplites avaient passé dans l’île ; on en retira vivans deux cent quatre-vingt-douze, dont environ cent vingt Spartiates ; les autres avaient été tués. Les Athéniens perdirent peu de monde, parce que leurs troupes légères avaient seules combattu.
Chap. 39 . La durée du siége, depuis la bataille navale jusqu’à celle qui se donna dans l’île, fut en tout de soixante-douze jours. Pendant les vingt jours que dura l’absence des députés envoyés à Athènes pour traiter de la paix, on fournit des vivres aux assiégés ; le reste du temps, ils ne furent nourris que de ce qui leur était secrètement apporté par des vaisseaux. À leur départ, on trouva du blé et d’autres provisions de bouche : car le général Épitadas distribuait les rations avec plus de parcimonie qu’il ne le devait, eu égard aux provisions faites. Les Athéniens et les Péloponnésiens, retirant leurs troupes de Pylos, s’en retournèrent chacun chez eux, et Cléon, quoiqu’il eût fait la promesse d’un fou, tint parole : car, au terme fixé de vingt jours, les prisonniers étaient à Athènes.
Chap. 40 . De tous les événemens de cette guerre, aucun ne trompa davantage l’attente des Hellènes. On savait que ni la faim ni aucune autre extrémité ne faisait rendre les armes aux Lacédémoniens ; que, combattant jusqu’au dernier soupir, ils mouraient les tenant encore à la main. On ne pouvait s’imaginer que les soldats qui avaient livré leurs armes, ressemblassent à ceux de leurs camarades restés sur le champ de bataille. Quelque temps après, un allié des Athéniens demandait à l’un des prisonniers, pour lui faire insulte, si les guerriers tués à Sphactérie étaient de braves gens. « L’ atractos , répondit celui-ci (et par ce mot il désignait la flèche), l’ atractos serait un bois bien précieux, s’il avait le don de discerner les braves : » donnant à entendre par ce mot que les morts étaient ceux qu’avaient, au hasard, rencontrés les pierres et les traits.
Chap. 41 . À l’arrivée des prisonniers, il fut arrêté qu’ils seraient gardés en prison jusqu’à ce qu’un arrangement eût été conclu ; mais qu’ils en seraient tirés pour recevoir la mort, si auparavant les Péloponnésiens faisaient une incursion dans l’Attique. On avait laissé garnison à Pylos. Les Messéniens de Naupacte avaient envoyé ceux d’entre eux qui leur paraissaient les plus propres à remplir leur objet dans une place qu’ils regardaient comme leur ancienne patrie : car le territoire de Pylos faisait autrefois partie de la Messénie. De là ces Messéniens pillaient et ravageaient la Laconie. La conformité de langage favorisait leurs excursions. Les Lacédémoniens, jusqu’alors peu exercés au métier de pillards et à cette manière de faire la guerre, voyaient d’ailleurs les Hilotes déserter en foule pour passer à Pylos ; et ils craignaient que, dans leur pays même, ceux-ci ne machinassent quelque complot plus dangereux. Ces irruptions leur causaient donc de vives inquiétudes, qu’ils se gardaient bien toutefois de laisser apercevoir aux Athéniens. Seulement ils leur envoyaient des ambassadeurs pour tâcher d’obtenir et la délivrance de leurs prisonniers, et la restitution de Pylos. Mais Athènes avait bien d’autres prétentions. Vainement multipliaient-ils les ambassades ; les députés étaient toujours renvoyés sans avoir pu rien conclure.
Telle fut l’affaire de Pylos.
Chap. 42 . Le même été, aussitôt après ces événemens, les Athéniens portèrent la guerre dans la Corinthie. Ils y envoyèrent, sur quatre-vingts vaisseaux, deux mille de leurs hoplites , et deux cents cavaliers sur des bâtimens construits pour cet usage. Ils avaient avec eux leurs alliés de Milet , d’Andros et de Caryste. Le premier de leurs trois généraux était Nicias, fils de Nicératus. Ils s’embarquèrent au point du jour, et abordèrent entre la Chersonèse et Rheitos, à la côte au-dessus de laquelle s’élève la colline Solygienne.
Là jadis campèrent les Doriens, quand ils firent la guerre aux Corinthiens qui habitaient Corinthe et qui étaient Éoliens. Un bourg nommé Solygie se trouve maintenant sur cette colline, à douze stades du rivage où les vaisseaux prirent terre ; la ville des Corinthiens est à soixante stades de ce même rivage, et l’isthme à vingt stades. Instruit d’avance par ceux d’Argos de l’arrivée prochaine de cette armée, les Corinthiens, excepté ceux qui habitent en dehors de l’isthme [c’est-à-dire, du côté de la Mégaride], s’étaient rendus sur l’isthme. Cinq cents hommes avaient été envoyés en garnison dans l’Ampracie et dans la Leucadie : les autres en très grand nombre, guettaient les Athéniens pour s’opposer à leur descente ; mais ceux-ci trompèrent leur surveillance en abordant de nuit. Cependant les ennemis furent bientôt avertis de leur arrivée par des signaux ; et laissant la moitié de leur monde à Cenchrée, de peur que les Athéniens ne se portassent sur Crommyon, ils se hâtèrent de marcher contre eux.
Chap. 43 . Battus, le second de leurs généraux (il y en avait deux à ce combat) prit avec lui une division, et se rendit à Solygie, pour garder cette bourgade, qui n’avait pas de murs. Lycophron fit l’attaque avec le reste. D’abord les Corinthiens donnèrent sur l’aile droite des Athéniens qui venaient de descendre en face de la Chersonèse, et ils attaquèrent ensuite le reste de l’armée. Le combat fut vif ; partout on se battait corps à corps. L’aile droite des Athéniens et des Carystiens, de laquelle les Carystiens formaient l’extrémité, reçut le choc des Corinthiens, et les repoussa quoiqu’avec peine. Ceux-ci gagnèrent une haie ; et, comme le terrain allait en pente, ils se trouvèrent plus élevés que les ennemis, les accablèrent de pierres, chantèrent le péan, et revinrent à la charge. Les Athéniens soutinrent cette seconde attaque, et l’on se battit d’aussi près que la première fois. Mais un corps de troupes corinthiennes accourut au secours de l’aile gauche, mit en fuite l’aile opposée des Athéniens, et les poursuivit jusque sur leurs vaisseaux. Cependant eux et les Carystiens descendirent encore des vaisseaux. Le reste de l’armée combattait des deux côtés avec une égale opiniâtreté, surtout à la droite des Corinthiens, où Lycophron se défendait contre la gauche des ennemis ; car on soupçonnait qu’ils feraient une tentative contre Solygie.
Chap. 44 . L’action se soutint long-temps ; aucun des deux partis ne cédait. Mais les Athéniens éprouvèrent l’utilité de leur cavalerie ; les Corinthiens, qui n’en avaient pas, furent enfin repoussés, et se retirèrent sur la colline, y campèrent, ne descendirent plus, et se tinrent dans l’inaction. Cette défaite leur avait coûté la plus grande partie de ceux qui avaient combattu à l’aile droite, et le général Lycophron. Le reste de l’armée, se voyant forcé dans sa position, mais n’étant point pressé vivement, fit sa retraite sur les hauteurs et s’y établit. Les Athéniens, contre qui personne ne se présentait plus, dépouillèrent les morts de l’ennemi, recueillirent les leurs, et dressèrent aussitôt un trophée.
Cependant la moitié de l’armée corinthienne, restée campée à Cenchrée pour empêcher les Athéniens de se porter sur Crommyon, n’avait pu apercevoir le combat que lui cachait le mont Onium ; mais, à la vue de la poussière qui s’élevait, elle pressentit l’événement et accourut. Au même moment arrivèrent les vieillards de Corinthe, qui s’étaient mis en marche, devinant ce qui venait de se passer. Les Athéniens, à leur approche, croyant que c’était un secours des villes voisines, se hâtèrent de monter sur leurs vaisseaux, emportant toutefois les dépouilles et leurs morts, excepté deux qu’ils n’avaient pu retrouver. Ils gagnèrent les îlots voisins, et de là firent demander et obtinrent la permission d’enlever les deux corps qu’ils avaient laissés. Les Corinthiens avaient perdu dans ce combat deux cent douze hommes ; les Athéniens un peu moins de cinquante.
Chap. 45 . Ceux-ci quittèrent les îles, et se portèrent le même jour à Crommyon, dans la Corinthie, à cent vingt stades de Corinthe. Ils y prirent terre, ravagèrent les champs, et y restèrent campés pendant la nuit. Le lendemain, ils voguèrent d’abord vers l’Épidaurie, y firent une descente, et passèrent à Méthone, entre Épidaure et Trézène. Ils construisirent un mur sur l’isthme de la péninsule, où est Méthone, coupèrent ainsi toute communication de la péninsule avec le continent, et mirent garnison. De là ils allèrent ravager la Trézénie, l’Halie, l’Épidaurie ; et, après avoir achevé les fortifications, ils se rembarquèrent et retournèrent chez eux.
Chap. 46 . Pendant que ces événemens se passaient, Eurymédon et Sophocle partirent de Pylos pour la Sicile avec la flotte d’Athènes, et abordèrent à Corcyre. Ils se joignirent aux Corcyréens de la ville pour attaquer la faction qui, après les troubles, retirée sur le mont Istone, dominait sur la campagne et la ravageait. Le fort qui servait d’asile à ces bannis fut battu et emporté ; mais les hommes parvinrent à se sauver sur une hauteur. Là ils capitulèrent, et convinrent de livrer leurs troupes auxiliaires, de rendre les armes, et de s’abandonner au jugement du peuple d’Athènes. Ils reçurent la parole des généraux qui les transportèrent dans l’île de Ptychie, où ils devaient être gardés jusqu’à leur transport à Athènes ; mais si l’un d’eux était pris en essayant de s’évader, la convention était annulée pour tous. Les chefs de la faction populaire, craignant que les Athéniens ne laissassent la vie à ces malheureux, leur tendirent un piége. Ils en trompèrent plusieurs, en subornant un petit nombre de leurs amis qu’ils leur firent passer. Ceux-ci étaient chargés de leur dire, comme par bienveillance, qu’ils n’avaient d’autre parti à prendre que celui d’une prompte fuite ; qu’eux-mêmes leur fourniraient un bâtiment ; mais que s’ils restaient, les généraux d’Athènes les allaient livrer au peuple de Corcyre.
Chap. 47 . Ils donnèrent dans le piége. Le vaisseau était prêt ; mais ils furent arrêtés au moment du départ, et dès-lors la convention se trouva rompue. Les généraux athéniens aidèrent à l’infraction du traité d’une manière bien propre à rendre croyable la mauvaise intention que leur prêtaient ceux de Ptychie, et à inspirer plus d’ardeur à ceux qui concertaient des tentatives d’évasion. En effet, ces généraux, qui étaient obligés d’aller en Sicile, affectaient de montrer qu’ils ne voulaient pas que ces prisonniers, transportés par d’autres à Athènes, fissent recueillir à ceux qui les conduiraient tout l’honneur du succès. Les Corcyréens renfermèrent ces infortunés dans un grand édifice, et les faisant sortir par vingtaine à-la-fois, ils les menaient attachés les uns aux autres, entre deux rangs d’ hoplites , qui frappaient et piquaient [de leurs dards] ceux d’entre ces malheureux qu’ils reconnaissaient pour ennemis. Des hommes armés de fouets hâtaient la marche de ceux qui s’avançaient trop lentement.
Chap. 48 . Soixante furent ainsi emmenés et exécutés, sans que ceux qui restaient dans la prison se doutassent de leur sort : ils les croyaient transférés dans quelque autre prison. Mais bientôt ils soupçonnent ce qui se passe, dont quelqu’un d’ailleurs les instruit. Ils implorent les Athéniens ; ils les prient de leur donner eux-mêmes la mort, s’ils veulent qu’ils périssent. Ils refusaient de quitter le lieu où ils étaient enfermés, et menaçaient de mettre tout en œuvre pour empêcher d’entrer. Les Corcyréens ne songeaient pas non plus à forcer les portes : ils montèrent sur les combles, levèrent les toits, et de là faisaient pleuvoir des flèches et dès tuiles : les prisonniers se garantissaient de leur mieux ; et cependant la plupart se donnaient eux-mêmes la mort. Ils s’égorgeaient avec les flèches qui leur étaient lancées ; à l’aide de cordes, ils se pendaient à des lits qui se trouvaient dans la prison, et ceux qui n’avaient pas de cordes, s’en faisaient de leurs manteaux déchirés. Durant la plus grande partie de la nuit qui survint pendant cette scène d’horreur, ils périssaient en s’étranglant par toute sorte de moyens, ou frappés du haut de l’édifice. Le jour venu, les Corcyréens entassèrent les cadavres sur des charrettes, et les portèrent hors de la ville : on réduisit en esclavage toutes les femmes prises dans le fort. Tel fut le traitement que les Corcyréens du parti populaire firent subir à ceux de leurs concitoyens qui s’étaient réfugiés sur la montagne. Ainsi finirent les troubles devenus si affreux, ceux du moins qui se liaient à cette guerre ; quant aux troubles qui ne s’y rattachaient pas [et qui pouvaient durer encore], ils ne méritent pas qu’on en parle. Les Athéniens partirent pour la Sicile, suivant leur première destination, et firent la guerre conjointement avec les alliés de cette contrée.
Chap. 49 . Les troupes d’Athènes qui étaient à Naupacte, entrèrent en campagne avec les Acarnanes à la fin de l’été, et prirent par trahison Anactorium, ville située à l’embouchure du golfe d’Ampracie, et colonie des Corinthiens. Les Acarnanes, ayant chassé de toutes parts les colons corinthiens, occupèrent le territoire ; et l’été finit.
Chap. 50 . Au commencement de l’hiver, Aristide, fils d’Arcippus, l’un des commandans des vaisseaux que les Athéniens avaient envoyés lever les tributs des alliés, prit à Éione, sur le Strymon, un Perse nommé Artapherne , envoyé du roi à Lacédémone. Il fut conduit à Athènes : les Athéniens firent traduire les lettres dont il était porteur, et qui étaient écrites en caractères assyriens. Ils y lurent en substance, entre beaucoup d’autres choses, que le roi ignorait ce que voulaient de lui les Lacédémoniens ; qu’il avait reçu de leur part bien des ambassadeurs, et qu’aucun ne tenait le même langage ; que s’ils voulaient s’expliquer nettement, ils eussent à lui envoyer des députés avec Artapherne. Les Athéniens renvoyèrent celui-ci à Éphèse, sur une trirème, et avec lui des ambassadeurs. Mais, vers ce temps, Artaxerxès, fils de Xerxès, mourut ; les envoyés apprenant à Éphèse la nouvelle de sa mort, revinrent à Athènes.
Chap. 51 . Le même hiver, les habitans de Chio démolirent de récentes fortifications, sur l’ordre des Athéniens, qui les soupçonnaient de projeter une défection, quoiqu’ils eussent juré fidélité et donné toutes les assurances possibles.
L’hiver finissait, ainsi que la septième année de la guerre que Thucydide a écrite.
Chap. 52 . À l’entrée de l’été suivant, il y eut, vers la néoménie, une éclipse de soleil, et au commencement du même mois, un tremblement de terre. Les exilés de Mitylène et du reste de Lesbos, la plupart venus du continent, prirent à leur solde et rassemblèrent des troupes auxiliaires du Péloponnèse, et s’emparèrent d’abord de Rhétium, que les habitans rachetèrent, ainsi que le pillage, moyennant une somme de deux mille statères de Phocée. Ils dirigèrent ensuite leur marche contre Antandros, qui leur fut livrée par trahison. Ils voulaient délivrer toutes les autres villes qu’on nomme Actées, dont les Athéniens s’étaient emparés sur les Mityléniens, mais surtout entrer en possession d’Antandros. Ce lieu étant propre à l’établissement d’un chantier de vaisseaux, parce qu’il fournit du bois et qu’il est voisin du mont Ida : ils comptaient, après l’avoir fortifié, partir ensuite de ce point avec l’appareil nécessaire pour infester Lesbos, qui en est à peu de distance, et s’emparer sur le continent des villes éoliennes. Telles étaient les entreprises qu’ils méditaient.
Chap. 53 . Le même été, les Athéniens, avec soixante vaisseaux, deux mille hoplites , un peu de cavalerie, et des alliés rassemblés de Milet et de divers autres endroits, se dirigèrent sur Cythères, sous la conduite de Nicias, fils de Nicératus, de Nicostrate, fils de Diitréphès , et d’Autoclès, fils de Tolmæus. Cythères, île adjacente à la Laconie, est habitée par des Lacédémoniens pris entre les périèces . Sparte y envoyait un Cythérodice et une garnison d’ hoplites lacédémoniens qui se renouvelait tous les ans, et elle tenait les yeux sans cesse ouverts sur cette île.
En effet, Cythères était pour les Lacédémoniens un port où il leur arrivait d’Égypte et de Lybie des vaisseaux marchands : et d’ailleurs ils étaient moins exposés aux insultes des pirates ; car c’était par les côtes seulement qu’on pouvait attaquer la Laconie, qui s’avance de ses deux flancs vers les mers de Sicile et de Crète.
Chap. 54 . Les Athéniens y prirent terre, et, avec six vaisseaux et deux mille hoplites de Milet, emportèrent une ville nommée Scandie , située sur le bord de la mer. Le reste de l’armée descendit dans la partie de l’île qui regarde Malée, marcha contre la ville maritime des Cythéréens, et trouva tous les habitans en armes. On combattit ; les Cythéréens ne tinrent pas tong-temps, et bientôt, mis en fuite, ils se réfugièrent dans la ville haute. Là, ils capitulèrent avec Nicias et ses collègues, se remettant à la discrétion des Athéniens, sous la seule condition d’avoir la vie sauve. Nicias avait commencé par établir des intelligences avec les habitans : aussi fut-on plus tôt d’accord sur les articles du traité qui concernaient le présent et l’avenir. Les Athéniens exportèrent des Cythéréens, parce qu’ils étaient de Lacédémone et que l’île était trop voisine de la Laconie.
Après cette capitulation, les Athéniens, devenus maîtres de Scandie, place située sur le port, mirent garnison à Cythères, puis firent voile pour Asiné, Hélos, et la plupart des lieux maritimes, faisant des descentes, s’arrêtant en des lieux favorables aux campemens : ils ravagèrent le pays durant sept jours entiers.
Chap. 55 . Les Lacédémoniens, voyant les Athéniens maîtres de Cythères, et s’attendant à de semblables descentes dans leur pays, ne se présentèrent nulle part avec toutes leurs forces contre eux ; ils se contentèrent d’envoyer des gros d’ hoplites garder la campagne, dans les endroits où cette précaution était nécessaire. D’ailleurs ils se tenaient soigneusement sur leurs gardes : après les maux cruels et inattendus qu’ils avaient éprouvés à Sphactérie, après la perte de Pylos et de Cythères, et au milieu d’une guerre qui fondait sur eux à l’improviste et de tous les côtés à-la-fois, ils craignaient des séditions au sein de leur république. Contre leur usage, ils formèrent un corps de quatre cents hommes de cavalerie, et levèrent des archers. Ils se sentaient moins empressés que jamais à faire la guerre, surtout se voyant engagés, sans préparatifs convenables, dans une lutte sur mer, et encore contre des Athéniens, peuple qui croyait, à chaque entreprise qu’il négligeait, laisser échapper un succès. Des revers si nombreux, si rapprochés, si imprévus, les jetaient dans l’abattement : ils redoutaient quelque nouveau désastre semblable à celui de Sphactérie ; ils n’osaient plus, par cette raison, tenter le sort des armes. À la moindre démarche qu’ils hasardaient, ils pensaient qu’ils allaient faire une faute : leurs âmes irrésolues, n’ayant pas l’habitude du malheur, hésitaient à se rendre caution d’elles-mêmes.
Chap. 56 . Les Athéniens cependant dévastaient la côte, sans que les garnisons voisines des lieux où ils opéraient leur descente tentassent contre eux le moindre mouvement, chacune en particulier se croyant inférieure en forces, et la terreur étant d’ailleurs presque universelle. Une seule qui osa se défendre vers Cortyte et Aphrodisia, fondit sur un corps de troupes légères qui se tenait dispersé, et le mit en fuite ; mais, reçue par les hoplites , elle se retira, et perdit quelques hommes, dont les armes restèrent au pouvoir des ennemis. Les Athéniens dressèrent un trophée et retournèrent à Cythères, d’où ils se portèrent, en tournant la côte, à Épidaure-Liméra. Ils ravagèrent une partie de la campagne, et arrivèrent à Thyrée, place dépendante de la contrée qu’on appelle Cynourie , et qui sépare l’Argolide de la Laconie. Les Lacédémoniens, à qui elle appartenait, l’avaient donnée aux Éginètes chassés de leur patrie, voulant par-là reconnaître les services qu’ils avaient reçus d’eux lors du tremblement de terre et de la révolte des Hilotes, et les récompenser de s’être toujours montrés, quoique sujets d’Athènes, zélés partisans de Sparte.
Chap. 57 . À l’approche des Athéniens, les Éginètes abandonnèrent les fortifications qu’ils construisaient alors sur le bord de la mer, et se retirèrent dans la ville haute, qu’ils habitaient, et qui en était éloignée de dix stades environ. Une garnison lacédémonienne du pays, qui les avait aidés à se fortifier, refusa, malgré leurs prières, d’entrer dans leurs murs, voyant du danger à s’y enfermer. Elle se retira sur les hauteurs, et ne fit aucun mouvement, se croyant hors d’état de combattre. Cependant les Athéniens abordent, s’avancent aussitôt avec toutes leurs forces, emportent Thyrée, mettent le feu à la ville, détruisent tout ce qui s’y trouve, puis retournent à Athènes, emmenant les Éginètes qu’on n’avait pas tués dans l’action, et Tantale, fils de Patrocle, général mis à leur tête par les Lacédémoniens, et qu’on avait pris couvert de blessures. Ils emmenèrent aussi un petit nombre d’habitans de Cythères, que, par mesure de sûreté, ils crurent devoir transporter ailleurs. On décida qu’ils seraient déposés dans les îles ; que les autres Cythériens qui resteraient dans le pays, paieraient un tribut de quatre talens, et que tous les Éginètes faits prisonniers seraient mis à mort : effet des haines invétérées qui avaient constamment divisé ces deux villes. Tantale fut enfermé dans la même prison que les autres Lacédémoniens pris à Sphactérie.
Chap. 58 . Le même été, dans la Sicile, il se conclut d’abord une suspension d’armes entre les citoyens de Camarina et ceux de Géla. Les autres Siciliens formèrent ensuite à Géla un congrès, où les députés de toutes les villes se concertèrent pour parvenir à une conciliation générale. Beaucoup d’opinions diverses furent émises. On n’était point d’accord : chaque ville se prétendait lésée et réclamait des dédommagemens. Hermocrate, fils d’Hermon, de Syracuses, qui était l’âme de la négociation, parla en ces termes :
Chap. 59 . « Ce n’est point, ô Siciliens, comme représentant d’une ville faible ou épuisée par la guerre, c’est comme ami de mon pays que je vais exposer l’avis qui me semble être dans l’intérêt de la Sicile tout entière. À quoi bon dérouler longuement, devant des yeux qui ne le connaissent que trop bien, l’affreux tableau des calamités qu’engendre la guerre ! Ce n’est ni l’ignorance qui force à l’entreprendre, ni la crainte qui en détourne la cupidité, si elle espère s’enrichir. Mais les uns croient que les avantages qu’ils se proposent, l’emporteront sur les maux qu’ils peuvent avoir à craindre ; les autres aiment mieux s’exposer à toutes les chances de l’avenir que de souffrir un dommage présent. Cependant, si l’on a droit d’espérer quelque succès d’un discours conciliateur, c’est lorsqu’on peut prouver aux deux partis que leur entreprise n’est pas formée dans un moment favorable à leurs prétentions. Telle est donc, dans la conjoncture actuelle, la considération qu’il importe de présenter. Nous avons pris les armes parce que chacun de nous voulait pourvoir à ses intérêts privés : maintenant efforçons-nous, par des discussions modérées, d’en venir à un accommodement général ; si nos prétentions réciproques, se trouvent inconciliables, nous aurons recours de nouveau à la voie des armes.
Chap. 60 . » Sachons néanmoins que, si nous sommes sages, l’objet de cette assemblée ne doit pas être uniquement de pourvoir à ce qui nous touche personnellement, mais d’examiner s’il est encore possible de sauver la Sicile entière en butte aux insidieuses manœuvres des Athéniens. Ce sont eux, bien plus encore que nos discours, qui doivent apaiser nos discordes : eux qui, étant le peuple le plus redoutable et le plus puissant de l’Hellade, sont venus, avec un petit nombre de vaisseaux, épier nos fautes ; eux dont la politique adroite couvre du beau nom d’alliance cette haine native qu’ils nourrissent contre nous. Armons-nous les uns contre les autres ; appelons dans nos foyers des hommes qui d’eux-mêmes, sans qu’on les appelle, sont toujours prêts à se mêler de querelles étrangères ; consommons notre ruine par les frais d’une guerre civile ; préparons-leur la voie à la domination ; et bientôt, n’en doutez pas, nous voyant épuisés, ils arriveront avec une flotte plus nombreuse, et tâcheront de se soumettre la Sicile tout entière.
Chap. 61 . » Cependant, si nous appelons à nous et des alliés et de nouveaux dangers, la prudence ne dit-elle pas que ce doit être pour ajouter à ce que nous possédons et non pour le perdre ! Persuadez-vous bien que les dissensions sont le plus grand fléau des états de la Sicile surtout, dont le corps entier se trouve menacé, et dont les membres divisés s’entredéchirent. Convaincus de cette vérité, rapprochons-nous : villes et particuliers, unissons nos efforts pour sauver la Sicile entière. Et que personne ne s’imagine qu’Athènes ne hait chez nous que les Doriens, et que les Chalcidiens trouveront leur sûreté dans leurs rapports de consanguinité avec les Ioniens : elle marche contre nous, non parce que les Ioniens sont naturellement ennemis des Doriens, mais uniquement parce qu’elle convoite les biens que réunit la Sicile et que nous possédons en commun. N’en donne-t-elle pas la preuve, aujourd’hui qu’elle est appelée par des peuples d’origine chalcidienne ! En effet, si les Athéniens mettent en avant des principes de justice ; si, en ce moment, ils préfèrent les Chalcidiens à nous, ce n’est pas qu’ils aient jamais reçu d’eux des secours en vertu d’une alliance. Au reste, qu’ils soient dévorés d’ambition, que tous les ressorts de leurs esprits soient uniquement tendus vers l’objet de leur ambition, je ne prétends nullement leur en faire un crime. Je blâme non pas ceux qui veulent dominer, mais ceux que je vois trop disposés à obéir. Il est dans la nature de l’homme d’opprimer qui lui cède, et de se mettre en garde contre qui menace sa liberté. Ils commettraient donc une grande faute, et ceux d’entre nous qui, sachant tout cela, ne prendraient pas de sages précautions, et tel qui serait venu ici n’ayant pas jugé que notre intérêt le plus pressant est de pourvoir, tous ensemble, au péril commun. Or, le moyen le plus prompt de nous y soustraire, c’est de conclure entre nous un accord général. En effet, ce n’est pas de leur pays que viennent ici les Athéniens ; mais du territoire de ceux d’entre nous qui les appellent. Ce n’est donc pas la guerre qui fera cesser la guerre ; c’est la paix qui mettra fin d’elle-même et sans obstacle à nos dissensions : et ces étrangers qui, sous un prétexte honnête, sont venus pour nous opprimer injustement, auront un juste motif pour s’en retourner sans avoir rien fait.
Chap. 62 . » En ce qui regarde les Athéniens, tel est l’inappréciable avantage qui résulte pour eux d’une sage résolution. Quant à vous, Siciliens, pourriez-vous hésiter à rétablir parmi vous la concorde et la paix, la paix, qui, de l’aveu du monde entier, est le plus grand des biens ? Si les uns prospèrent, si les autres ont à se plaindre du sort, ne voyez-vous donc pas que la paix est plus propre que la guerre à faire cesser les maux de l’infortuné, à conserver à l’homme heureux ses avantages ; que la paix brille d’un éclat durable, qu’elle offre des honneurs solides, et beaucoup d’autres biens sur lesquels il serait aussi inutile de s’étendre que sur les inconvéniens de la guerre ? Méditez donc sur ces considérations ; ne dédaignez point mes paroles ; que plutôt elles vous avertissent de songer aux moyens de salut qui vous restent. Si, dans vos entreprises, vous vous reposez sur le bon droit et la force, craignez d’être cruellement trompés dans votre attente. Combien de gens ont, justement, poursuivi leurs injustes agresseurs ! Combien d’autres ont espéré que leur puissance leur servirait de degré pour s’élever plus haut ! Mais aussi, vous le savez, souvent les premiers, loin d’écraser leurs ennemis, sont eux-mêmes devenus victimes ; et les seconds, au lieu de s’enrichir, ont perdu ce qu’ils possédaient. La vengeance qui veut punir une injure reçue, pour être juste, n’est pas pour cela sûre du succès : la puissance paraît autoriser des espérances, mais elle ne les réalise pas toujours. L’avenir est au pouvoir de la fortune : sa balance vacille encore et n’a pas pris son équilibre ; mais, pour les deux partis, son indécision même est le plus grand bien ; car la crainte, qui de part et d’autre est égale, fait qu’on s’attaque avec plus de circonspection.
Chap. 63 . » Nous avons donc aujourd’hui deux motifs de crainte très fondés : l’incertitude d’un avenir sur lequel nous ne pouvons asseoir rien de stable, et la présence actuelle et redoutable des Athéniens. Que la considération de ces obstacles nous fasse abandonner ce qui pourrait manquer à l’accomplissement de nos desseins respectifs ; ne songeons qu’à éloigner de notre pays l’ennemi qui le menace. Notre intérêt nous l’ordonne ; concluons une paix définitive, ou du moins qu’une trève indéfiniment prolongée remette à un autre temps la décision de nos querelles intestines. En un mot, sachez qu’en suivant mon avis, chacun de nous habitera une ville libre, d’où, maîtres absolus, nous serons, par l’effet d’une vertueuse résolution, en état de rendre bienfait pour bienfait, injure pour injure. Mais si vous refusez de me croire, si nous obéissons, il ne sera plus question pour nous de punir un agresseur ; nous serons forcés à devenir, selon l’occasion, les amis de nos mortels ennemis, les ennemis de nos amis.
Chap. 64 . » Je reviens à ce que j’ai dit au commencement de ce discours : représentant de toute la Sicile, et non moins en état d’attaquer moi-même que de repousser les attaques, je vous exhorte instamment à ouvrir les yeux sur vos vrais intérêts, à terminer tous vos différends, à ne pas soutenir contre vos ennemis une guerre déplorable, qui le deviendrait encore plus pour vous-mêmes. On ne me verra point, follement opiniâtre dans mes prétentions, vouloir exercer sur la fortune le même empire que sur ma volonté. Prêt à faire pour ma part toutes les concessions convenables, je pense que, d’eux-mêmes, les autres doivent en faire autant, et ne pas attendre que l’ennemi vienne les y contraindre. Ce n’est pas une honte que dans une même famille l’un cède à l’autre ; que, voisins, habitant le même pays, un pays environné par la mer, portant tous le nom de Siciliens, nous cédions sur quelque point les uns aux autres : Doriens à des Doriens, Chalcidiens à ceux qui ont même origine. Ne serons-nous pas toujours maîtres, s’il le faut, de recommencer la guerre, puis de conclure, dans de nouvelles conférences, de nouveaux traités de paix ? Mais, je le répète, si nous sommes sages, nous réunirons nos efforts pour repousser les étrangers qui s’apprêtent à nous attaquer, puisque, quand chaque membre en particulier est blessé, le corps entier est en péril ; et jamais nous n’appellerons ni des auxiliaires, ni des pacificateurs. En agissant ainsi, nous délivrerons la Sicile de deux fléaux bien funestes, des Athéniens et de la guerre civile ; et, par la suite, nous gouvernerons par nous-mêmes notre pays, désormais indépendant, et moins exposé aux attaques perfides d’autres peuples. »
Chap. 65 . Les Siciliens, touchés de ces raisons, s’accordèrent, en convenant que chacun garderait ce qu’il avait entre les mains ; que Camarina aurait Morgantine, moyennant une somme que la première de ces deux villes paierait aux Syracusains. Les alliés d’Athènes, ayant appelé les commandans de cette nation, leur déclarèrent qu’ils allaient accéder à l’accommodement, et qu’ils les feraient comprendre dans le traité. Ceux-ci donnèrent leur consentement à l’accord qui fut conclu. Mais ceux des Athéniens qui étaient restés dans Athènes, au retour de leurs généraux, condamnèrent à l’exil Pythodore et Sophocle, et imposèrent une amende au troisième général Eurymédon, les accusant d’avoir pu soumettre la Sicile, et de s’être retirés, gagnés par des présens. Favorisé alors par la fortune, ce peuple prétendait que rien ne lui résistât, et croyait devoir également réussir dans les entreprises aisées et dans les plus difficiles, avec de grands comme avec de faibles préparatifs : tant l’avait enorgueilli cette longue suite de succès inespérés, qui lui faisait supposer ses forces égales à son ambition.
Chap. 66 . Dans le même été, les Mégariens de la ville se voyaient harcelés, et par les Athéniens, qui, deux fois chaque année, se jetaient sur leurs pays avec des armées formidables, et par les exilés, qui, chassés dans une émeute par la faction du peuple, s’étaient retirés à Péges, d’où ils venaient ravager la campagne. Ils se disaient entre eux qu’il fallait rappeler les bannis, pour ne pas voir la ville accablée de deux côtés à-la-fois. Les amis des exilés, informés de ces bruits qui couraient, engagèrent plus ouvertement qu’ils ne l’avaient fait jusqu’alors, les citoyens à s’occuper de cette question. Mais les chefs du parti populaire sentirent qu’ils ne seraient pas épargnés par le peuple aigri de ses maux. Dans leur frayeur, ils lièrent des intelligences avec les généraux d’Athènes, Hippocrate, fils d’Ariphron, et Démosthène, fils d’Alcisthène, et offrirent de leur livrer la ville, jugeant ce parti moins dangereux pour eux que le retour des citoyens qu’ils avaient privés de leur patrie. Ils convinrent d’abord que les Athéniens s’empareraient des longues murailles qui s’étendaient l’espace de huit stades, de Mégares à Nisée, port de cette ville. Maîtres de ces murs, ils empêcheraient les Péloponnésiens d’apporter du secours de Nisée, place dont eux seuls composaient la garnison pour se mieux assurer la possession de Mégares. Ils promettaient de faire ensuite tous leurs efforts pour livrer aux Athéniens la ville haute. Cela fait, ils pensaient que les Mégariens seraient facilement amenés à se rendre.