Guerre du Péloponnèse

Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public

Chap. 6 . Les Athéniens, fortement encouragés par l’inaction des Mityléniens appelèrent des alliés, qui, ne voyant rien de sûr du côté de Lesbos, se montrèrent bien plus tôt qu’on ne devait s’y attendre. Ils investirent de leur flotte le côté du midi, formèrent deux camps fortifiés de deux côtés de la place, établirent des croisières en face des deux ports, et interdirent aux ennemis l’usage de la mer. Ceux-ci étaient maîtres du reste du pays avec les autres Lesbiens qui venaient d’arriver à leur secours. Les camps athéniens n’avaient à eux que peu d’étendue de terrain. C’était à Malée principalement que stationnait leur flotte et que se tenait leur marché. Ainsi se faisait la guerre de Mitylène.

Chap. 7 . À la même époque de cet été, les Athéniens envoyèrent aussi trente vaisseaux sur les côtes du Péloponnèse. Les Acarnanes avaient demandé pour général un des fils ou des parens de Phormion : Asopius, son fils, fut nommé. Ces vaisseaux ayant longé les côtes de la Laconie en les dévastant, Asopius en renvoya le plus grand nombre, et aborda lui-même à Naupacte avec douze qu’il avait gardés. Il fit prendre les armes à tous les Acarnanes, porta la guerre chez les Éniades, et remonta, avec sa flotte, le fleuve Achéloüs. L’armée de terre ravagea le pays. Mais, les Éniades ne se soumettant pas, il renvoya son infanterie, fit voile vers Leucade, descendit à Nérique et, dans sa retraite, fut tué, lui et une partie de son monde, par les gens du pays que soutenaient des troupes des garnisons. Ce qui restait d’Athéniens finit par se retirer, après avoir obtenu des Leucadiens la permission de recueillir les morts.

Chap. 8 . Cependant les députés de Mitylène envoyés sur le premier vaisseau allèrent à l’Olympie, où les Lacédémoniens leur disaient de se rendre, pour que les divers alliés pussent entrer en délibération après les avoir entendus. C’était l’olympiade où Doriée de Rhodes vainquit pour la seconde fois. Après la célébration de la fête, ils obtinrent audience et parlèrent ainsi :

Chap. 9 . « Lacédémoniens, et vous alliés, nous connaissons l’usage généralement suivi chez les Hellènes. Que, dans le cours d’une guerre, un peuple se détache d’une première alliance pour entrer dans une autre, ses nouveaux alliés l’accueillent avec empressement, comme un utile auxiliaire ; mais tout en l’accueillant, ils le méprisent, parce qu’ils croient voir dans sa conduite un acte de trahison envers d’anciens amis. Ce sentiment n’a rien d’injuste sans doute, lors qu’entre ceux qui renoncent à une alliance et ceux dont ils se séparent il y avait conformité de vues, réciprocité de bienveillance, parité dans les préparatifs et dans les forces respectives ; et si, d’ailleurs, il n’existait entre eux nul motif plausible de rupture. Mais aucun de ces liens n’unissait les Athéniens et nous.

Chap. 10 . » Que personne ne croie donc avoir le droit de nous mépriser, parce que, traités honorablement pendant la paix, nous les abandonnons au milieu des dangers ; car, au moment où votre alliance nous est nécessaire, c’est avant tout sur le juste et l’honnête que se fondera notre discours, bien convaincus qu’il ne peut exister ni solide affection entre des particuliers, ni confédération stable entre des états, si leurs liaisons ne sont fondées sur la connaissance réciproque de leurs vertus, et si d’ailleurs il n’y a pas entre eux conformité de goûts et d’inclinations ; car de la diversité des principes naît la diversité des actions.

» Pour nous, notre alliance avec Athènes a commencé lorsque vous vous retirâtes de la guerre des Mèdes, et qu’eux-mêmes restaient en armes pour détruire les restes de cette guerre. Toutefois nous devenions alliés non des Athéniens pour asservir les Hellènes, mais des Hellènes pour les soustraire à l’esclavage des Mèdes. Tant qu’ils ont commandé en respectant les droits des peuples, nous les avons suivis avec zèle. Mais dès que nous vîmes se refroidir leur haine contre les Mèdes, et tous leurs efforts se diriger contre l’indépendance de leurs alliés, dès-lors nous ne fûmes plus sans craintes. À cause d’une fatale répartition du droit de suffrage entre les différentes villes de Lesbos, nous ne pouvions former un seul corps et résister aux Athéniens. Leurs alliés furent donc asservis, excepté nous et ceux de Chio. Pour nous, autonomes et libres de nom, nous continuâmes de porter les armes avec Athènes, ne voyant plus dans les Athéniens, d’après la leçon du passé, que des chefs indignes de notre confiance. En effet, après avoir vu passer sous leur joug tous ceux qu’avec nous ils avaient compris dans le même traité, pouvait-on douter qu’ils ne nous réservassent un sort pareil, si jamais, comme il n’était que trop à craindre, leur puissance répondait à leur ambition ?

Chap. 11 . » Si nous jouissions tous encore d’une parfaite indépendance, nous serions plus assurés qu’ils ne trameraient rien contre nous : mais ayant soumis le plus grand nombre, pouvaient-ils supporter patiemment cette égalité que nous seuls conservions encore ? pouvaient-ils nous voir sans ombrage, auprès d’une multitude déjà humblement courbée, seuls marchant encore leurs égaux, alors surtout que plus ils se surpassaient eux-mêmes en puissance, plus aussi nous nous trouvions isolés ? Or une crainte réciproque, fondée sur l’égalité des forces, donne seule des garanties pour une alliance : en effet, celui qui voudrait enfreindre le traité, n’ayant pas la supériorité, renonce à l’idée de l’attaque. Si jusqu’à ce jour ils nous ont laissés autonomes, c’est uniquement parce qu’il leur était démontré qu’ils ne réussiraient dans leurs projets de domination qu’en empruntant le langage de la modération, et en allant à leurs fins plutôt par d’adroites intrigues que par la force et la violence. En effet, ils alléguaient, comme un témoignage en leur faveur, que des peuples, leurs égaux en suffrages, n’auraient pas, contre leur propre volonté, pris les armes avec eux, si ceux qu’ils attaquaient n’eussent pas commis des injustices ; et, tout en même temps, ils poussaient les plus forts contre les plus faibles, et, nous réservant leurs derniers coups, ils devaient, après l’asservissement des autres alliés, nous trouver incapables de résistance. S’ils nous avaient attaqués les premiers, lorsque tous avaient encore et leurs propres forces et un point d’appui, ils nous eussent moins facilement subjugués ; ils craignaient d’ailleurs que notre marine réunie tout entière à vous ou à quelque autre puissance ne les mît en danger. Ce qui a contribué encore à notre salut, c’est que nous recherchions la faveur et du peuple et des chefs qui se trouvaient successivement, à la tête des affaires. Néanmoins, jugeant par le sort des autres de celui qui nous attendait, nous ne nous flattions pas de pouvoir subsister encore long-temps, si cette guerre ne se fût élevée.

Chap. 12 . » Eh ! qu’était-ce donc que cette liberté inviolable, ces protestations d’amitié que le cœur démentait ? Nos alliés nous caressaient par crainte en temps de guerre ; durant la paix, nous tenions la même conduite envers eux : en sorte qu’entre nous la crainte servait de base à cette même confiance qui chez les autres a la bienveillance pour fondement. Alliés par crainte plutôt que par amitié, ceux à qui la certitude du succès donnerait le plutôt de l’audace, devaient être aussi les premiers, à rompre les traités. Si, parce que les Athéniens différaient d’en venir contre nous aux derniers excès, on nous trouve coupables de les avoir prévenus par cette rupture, au lieu d’attendre qu’une funeste expérience eût confirmé nos craintes, on porte un faux jugement : car si nous étions assez forts pour opposer embûches à embûches, délais à délais, pourquoi, leurs égaux, nous condamner à languir dans leur dépendance ? Il est toujours en leur pouvoir de nous accabler : comment donc nous refuserait-on le droit de nous défendre en prévenant nos oppresseurs !

Chap. 13 . » Telles sont, ô Lacédémoniens et alliés, les causes de notre défection : claires et prouvant à ceux qui nous entendent que notre conduite est raisonnable, elles étaient bien de nature à nous effrayer, et à nous avertir de songer à notre sûreté. Depuis long-temps ce soin nous occupait, puisque, même encore en paix, nous envoyâmes négocier auprès de vous notre rupture avec Athènes. Le refus de votre alliance nous liait les mains. Mais aujourd’hui, sollicités par les Béotiens, nous nous sommes empressés de répondre à leurs vœux, et nous avons cru devoir effectuer une double défection, d’abord en abandonnant des Hellènes alliés d’Athènes, non seulement pour ne pas concourir avec elle à l’asservissement de ces Hellènes, mais encore pour partager avec vous la gloire de leur affranchissement ; ensuite en nous séparant des Athéniens pour échapper nous-mêmes, en les prévenant, à l’anéantissement dont plus tard ils nous menaçaient.

» Si notre rupture a éclaté trop tôt, et avant que nous eussions complété nos préparatifs, ce doit être pour vous un nouveau motif de nous admettre à votre alliance et de nous secourir promptement ; afin qu’on voie tout-à-la-fois que vous défendez ceux qu’il faut défendre, et que vous punissez vos ennemis. L’occasion s’offre plus belle que jamais. Les Athéniens sont épuisés et par une maladie contagieuse et par des dépenses excessives. Leur flotte est employée en partie contre votre pays, en partie contre nous. On peut donc croire qu’il leur restera peu de vaisseaux à vous opposer, si cet été même, réunissant vos forces de terre et de mer, vous faites une seconde irruption dans l’Attique. Vous les verrez ou hors d’état de se défendre contre nous, ou même forcés de se retirer à-la-fois et du Péloponnèse et de Lesbos.

» Et que personne de vous ne croie s’exposer à des périls domestiques pour défendre une terre étrangère. Tel juge Lesbos éloignée, qui retirera de son alliance des avantages qui le toucheront de très près. Car la guerre ne se fera pas dans l’Attique, comme on pourrait se l’imaginer ; mais dans un pays fécond en ressources pour l’Attique. Or, c’est de ses alliés qu’Athènes tire ses revenus ; revenus qu’elle augmentera, si elle parvient à nous soumettre. Dès-lors, plus d’alliés qui osent se détacher d’elle. Le tribut qu’elle nous imposera accroîtra sa richesse, et nous aurons alors à souffrir plus que ceux qu’elle a d’abord soumis. Mais si vous nous secourez avec zèle, vous ajouterez à vos propres forces celles d’une république qui possède une grande marine, ressource dont vous avez grand besoin ; et vous détruirez plus aisément la puissance d’Athènes en lui enlevant ses alliés ; car chacun d’eux se jettera avec plus de confiance dans vos bras. Vous vous justifierez en même temps du reproche qu’on vous fait de ne point secourir ceux qui abandonnent leur parti pour le vôtre. Devenez leurs libérateurs, et vous verrez se concentrer chez vous les forces de la guerre.

Chap. 14 . » Au nom de l’Hellade, qui a mis en vous toutes ses espérances, par Jupiter Olympien, dans l’hiéron de qui nous paraissons en supplians, devenez alliés des Mityléniens. Armez-vous pour leur défense, et ne nous abandonnez pas, nous qui, en défendant une cause qui nous est personnelle, offrons à tous, en cas de succès, un avantage commun, et qui causons à tous un dommage général, si nous devons succomber pour n’avoir pu vous persuader. Soyez tels enfin que les Hellènes vous supposent, et que nos craintes nous font désirer que vous soyez. »

Chap. 15 . Voilà ce que dirent les Mityléniens. Les Lacédémoniens et les alliés, après les avoir entendus, goûtèrent leurs raisons, et reçurent les Lesbiens dans leur alliance. Résolus d’entrer dans l’Attique, ils engagèrent les alliés qui étaient présens à se rendre dans l’isthme le plus tôt possible, avec les deux tiers de leur forces. Eux-mêmes y arrivèrent les premiers ; et voulant que leur invasion eût lieu à-la-fois par terre et par mer, ils préparèrent dans l’isthme les traîneaux qui devaient servir à transporter les vaisseaux de Corinthe à la mer d’Athènes. Ils firent ces dispositions avec célérité ; mais les autres alliés se rassemblèrent lentement, occupés de leurs moissons, et d’ailleurs fatigués de la guerre.

Chap. 16 . Les Athéniens, sachant que c’était par mépris pour leur faiblesse qu’on se préparait à les attaquer, voulurent montrer qu’on avait mal jugé, et que, sans toucher à leur flotte de Lesbos, ils pouvaient se défendre aisément contre celle qui venait du Péloponnèse. Ils équipèrent cent vaisseaux, qu’ils montèrent eux-mêmes, tant citoyens que métèques, excepté les chevaliers et ceux qui avaient cinq cents médimnes de revenu. Ils côtoyèrent l’isthme, faisant montre de leurs forces, et opérant dans le Péloponnèse des descentes partout où ils voulaient. Les Lacédémoniens, à ce spectacle inattendu, crurent que les Lesbiens leur avaient fait un rapport infidèle, et se trouvèrent dans une situation d’autant plus critique, que leurs alliés ne paraissaient pas et qu’ils apprenaient que les trente vaisseaux d’Athènes, parcourant les côtes du Péloponnèse, ravageaient les terres de leurs périèces. Ils s’en retournèrent chez eux, et appareillèrent une flotte pour l’envoyer à Lesbos ; puis ils ordonnèrent aux villes de contribuer pour quarante vaisseaux, et nommèrent Alcidas commandant de cette expédition. La retraite des Lacédémoniens décida celle des Athéniens.

Chap. 17 . Dans le temps que ces vaisseaux tenaient la mer, les Athéniens en avaient un très grand nombre qui réunissaient à la beauté de l’appareil la rapidité des manœuvres. Mais leur marine n’avait pas été moins nombreuse, ou plutôt elle l’avait encore été davantage, au commencement de la guerre. En effet, cent vaisseaux gardaient l’Attique, l’Eubée et Salamine ; cent autres infestaient les côtes du Péloponnèse, sans compter ceux qui étaient devant Potidée et ailleurs. Aussi, dans un seul été, ils n’eurent pas en mer moins de deux cent cinquante bâtimens. Après les dépenses du siége de Potidée, rien ne causa tant de frais. Les hoplites en garnison devant cette place recevaient par jour deux drachmes chacun, l’une pour lui-même, l’autre pour son valet. Ils avaient été trois mille au commencement du siége, et jamais ils ne furent en moindre nombre tant qu’il dura, sans compter les seize cents que Phormion avait avec lui et qui se retirèrent avant la reddition de la place. Tous les vaisseaux recevaient la même paie. Tels furent et les dépenses qui se firent d’abord et le nombre des vaisseaux qui furent équipés.

Chap. 18 . Les Lacédémoniens étaient dans l’isthme, quand les Mityléniens, soutenus de troupes auxiliaires, firent, du côté de terre, des tentatives contre Méthymne, croyant qu’elle leur serait livrée par trahison. Ils l’attaquèrent ; mais voyant leurs espérances trompées, ils allèrent à Antisse, à Pyra, à Éresse, s’assurèrent de ces places, en renforcèrent les murs, et se retirèrent promptement. Après leur retraite, ceux de Méthymne entrèrent aussi en campagne et attaquèrent Antisse ; mais, défaits par ceux d’Antisse et leurs auxiliaires, ils se retirèrent avec grande perte.

Les Athéniens, instruits de cet événement, et jugeant les troupes qu’ils avaient devant Méthymne trop faibles pour troubler dans leur commerce de terre les habitans, maîtres du pays, envoyèrent, au commencement de l’automne, Pachès, fils d’Épicure, à la tête de mille hoplites de leur nation. Les gens de guerre, faisant eux-mêmes la manœuvre des vaisseaux, arrivèrent, investirent Mitylène d’une simple muraille, et construisirent aussi des forteresses sur quelques points faciles à défendre. Mitylène fut alors puissamment contenue par terre et par mer. L’hiver commençait.

Chap. 19 . Le besoin d’argent pour ce siége obligeant les Athéniens à se mettre eux-mêmes à contribution pour la première fois, ils fournirent deux cents talens. Ils envoyèrent aussi douze vaisseaux, aux ordres de Lysiclès et de quatre autres commandans, pour recueillir les tribut des alliés. Lysiclès, après avoir fait des levées en différens lieux, continuait sa tournée : de Myonte, ville de Carie, il s’avançait par la plaine du Méandre vers le mont Sandius, quand, attaqué par les Cariens et les Anéites, il périt avec une grande partie de l’armée.

Chap. 20 . Le même hiver, les Platéens, toujours assiégés par les Péloponnésiens et les Béotiens, tourmentés par une disette qui allait tous les jours croissant, sans espoir de secours du côté d’Athènes, et ne voyant d’ailleurs aucun moyen de salut, résolurent d’abord, eux et les Athéniens assiégés avec eux, de sortir tous furtivement de la place, et ensuite de franchir de vive force, s’il était possible, les lignes ennemies, guidés dans cette tentative par le devin Théénète, fils de Timidès, et par l’un des généraux, Eupolpidès, fils de Daïmaque.

Mais bientôt moitié d’entre eux abandonnèrent l’entreprise, qu’ils jugeaient trop périlleuse. Deux cent vingt seulement persistèrent avec courage dans le projet d’invasion, qu’ils exécutèrent ainsi.

Ils firent des échelles de la hauteur de la circonvallation, hauteur qu’ils évaluèrent par le nombre des rangs de briques contenus dans la partie du mur qui les regardait et qui n’était pas enduite. Plusieurs en même temps les comptaient : quelques-uns pouvaient se tromper ; le plus grand nombre devait rencontrer juste, comptant plusieurs fois, et d’ailleurs étant peu éloignés de la partie du teichos [circonvallation] où ils voulaient appliquer les échelles, et qu’ils voyaient facilement. Par l’épaisseur des briques et le nombre d’assises, ils jugèrent donc de la hauteur qu’il convenait de donner aux échelles.

Chap. 21 . Or le teichos des Péloponnésiens était tel dans sa construction. Il présentait deux fronts ; l’un du côté de Platée, l’autre du côté de la campagne, pour le cas où, d’Athènes, on viendrait au secours de Platée. Les deux lignes, distantes l’une de l’autre de seize pieds, étaient réunies par des terrasses. Cet intervalle de seize pieds avait été distribué, pour la troupe stationnaire, en logemens contigus, de manière que toute la masse ne présentait extérieurement qu’un seul gros mur crénelé des deux côtés. De dix en dix créneaux, il y avait de grandes tours, d’une largeur égale à l’épaisseur de ce gros mur, dont elles joignaient ainsi les deux faces, de sorte qu’il n’y avait point de passage en dehors des tours, et qu’il fallait les traverser par le milieu [pour aller d’une courtine à l’autre]. La nuit, lorsqu’il venait à faire mauvais temps, les soldats abandonnaient les créneaux des courtines et faisaient la garde de dedans les tours, qui étaient peu distantes les unes des autres, et couvertes au sommet.

Tel était le teichos qui enfermait Platée.

Chap. 22 . Les Platéens donc, ayant fait leurs préparatifs, saisissent l’occasion d’une nuit orageuse et sans lune, et sortent de la ville. Guidés par les chefs mêmes de l’entreprise, ils traversent d’abord le fossé qui les environnait, et arrivent au teichos des ennemis, sans être aperçus des sentinelles, qui, au milieu d’épaisses ténèbres, ne voyaient pas devant elles, et n’entendaient rien, parce que les sifflemens du vent couvraient le bruit de la marche.

Ajoutez à cela que les Platéens s’avançaient éloignés les uns des autres, pour n’être point trahis par le bruit des armes s’entrechoquant ; ils n’en avaient que de légères, et ne portaient de chaussure qu’au pied gauche, afin de pouvoir assurer leurs pas dans la boue.

Ceux qui portaient des échelles approchent donc des créneaux, qu’ils savaient n’être pas gardés, et y appliquent les échelles. Aussitôt montèrent douze psiles , armés chacun d’un poignard et couverts d’une cuirasse. Leur chef, Amméas, était monté le premier. Ces douze hommes se partagent et se dirigent, six vers l’une des deux tours, six vers l’autre. Ils sont bientôt suivis d’autres psiles, armés seulement de javelots : pour leur rendre la marche plus facile, d’autres, derrière eux, portaient leurs boucliers, qu’ils leur remettraient lorsqu’ils joindraient l’ennemi. Un assez grand nombre était déjà monté. Les gardes des tours prennent l’alarme ; car un Platéen, en s’accrochant à un créneau, en avait détaché une brique. Au bruit qu’elle fit en tombant, les gardes jettent leur cri. La troupe de l’intérieur s’élance sur la terrasse du teichos , indécise sur le vrai point d’attaque, que lui dérobent la nuit, le vent et la pluie ; tandis que, de leur côté, les Platéens restés dans la ville sortent, et, pour détourner l’attention, font une fausse attaque du côté opposé à celui qu’avaient escaladé leurs compagnons. Les soldats de cette troupe, surpris, demeurèrent immobiles, incertains de ce qui est arrivé : nul n’ose quitter le poste confié à sa défense.

En même temps que les trois cents hommes, troupe d’élite de leur armée, campés hors de la circonvallation et chargés de donner du secours au besoin, se portent [mais sans entrer encore, car le fossé est pour eux aussi un obstacle] où les appelle le cri d’alarme, des torches agitées [signal d’attaque] sont levées vers Thèbes [voisine de Platée] : de Platée on en fait autant. Les Platéens les avaient préparées pour que les signaux se confondissent, et que les Thébains, soupçonnant tout autre chose que ce qui était en effet, ne vinssent pas avant que les leurs fussent sauvés et bien en sûreté.

Chap. 23 . Cependant les Platéens montés les premiers s’étaient emparés des deux tours après avoir égorgé les sentinelles. Ceux qui les suivaient se tenaient au passage des tours et les gardaient pour empêcher qu’on ne les traversât et qu’on ne marchât contre eux. Du niveau de la plate-forme ils appliquaient des échelles aux tours, sur le sommet desquelles ils faisaient monter des hommes qui écartaient à coups de traits ceux qui avançaient, soit d’en haut [sur la terrasse], soit d’en bas [au pied des murs], tandis que le gros des leurs, non encore monté, appliquant force échelles à-la-fois, et renversant les créneaux, montait, traversait la courtine, et descendait le mur [extérieur].

À mesure qu’ils avaient effectué la descente, ils se formaient sur la berge du fossé [extérieur] ; et de là, à coup de flèches et de dards, ils repoussaient ceux qui, bordant le teichos , voulaient s’opposer au passage du fossé. Les Platéens qui s’étaient postés sur les tours, descendant les derniers, traversaient avec peine la courtine et arrivaient difficilement au fossé ; car là, ils avaient à redouter les trois cents, qui tenaient des flambeaux à la main. Du sein de l’obscurité, les Platéens voyaient mieux. Rangés sur le bord du fossé, ils lançaient des flèches et des dards sur les parties découvertes de l’ennemi, tandis qu’eux-mêmes, dans les ténèbres, étaient moins aisément aperçus des Péloponnésiens, qu’aveuglaient les flambeaux. Ainsi même les Platéens descendus les derniers passèrent le fossé, mais non sans peine, et toujours combattant ; car ils ne trouvèrent pas dans le fossé une glace solide sur laquelle ils pussent marcher ; elle était fondante, comme par un vent plus d’est que de nord. D’ailleurs la neige tombée par un tel vent avait donné une quantité d’eau qu’ils eurent de la peine à surmonter et à traverser. Le mauvais temps et les ténèbres avaient, plus que tout, favorisé leur évasion.

Chap. 24 . À la sortie du fossé, les Platéens, rassemblés, prirent le chemin de Thèbes, ayant à leur droite l’hiéron d’Androcrate. Ils pensaient qu’on ne les soupçonnerait pas d’avoir pris une route qui menait droit aux ennemis. Tout en marchant, ils voyaient les Péloponnésiens, avec des flambeaux, sur le chemin qui, par le mont Cithéron et les têtes de chênes , conduit à Athènes. Les Platéens suivirent la route de Thèbes l’espace d’environ six ou sept stades, puis, rebroussant, ils prirent celle du Cithéron, qui conduit vers la montagne à Érythres et à Hysies ; et, par les montagnes, ils gagnèrent Athènes, au nombre seulement de deux cent douze ; car quelques-uns d’entre eux, n’ayant osé franchir le mur, étaient retournés à Platée, et un de leurs archers avait été pris sur le fossé extérieur.

Les Péloponnésiens, las de poursuivre, revinrent à leur poste. Les assiégés restés dans la ville, ignorant le succès de l’entreprise, et persuadés, d’après le rapport de ceux qui étaient revenus sur leurs pas, que tous leurs camarades avaient péri, envoyèrent, dès le point du jour, un héraut demander une trève pour retirer les morts ; mais, mieux informés, ils se tinrent en repos. Ce fut ainsi que les braves de Platée s’ouvrirent un passage et parvinrent à s’évader.

Chap. 25 . À la fin du même hiver, le Lacédémonien Saléthus fut envoyé à Mitylène sur une trirème. Il gagna Pyrra, et de là, continuant sa route par terre, il passa un ravin par où l’on pouvait franchir la circonvallation, et se jeta dans la ville sans être aperçu des ennemis. Il annonça aux magistrats qu’on ne ferait une invasion dans l’Attique, et qu’ils recevraient les quarante vaisseaux qui devaient leur apporter des secours ; qu’il avait été expédié en avant pour leur en donner avis et pour s’occuper des autrès dispositions. Les Mityléniens, rassurés, furent moins disposés à traiter avec Athènes.

Cet hiver finit, et, avec lui, la quatrième année de la guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.

Chap. 26 . Au commencement de l’été suivant, les Péloponnésiens envoyèrent Alcidas à Mitylène avec les quarante-deux vaisseaux fournis par les villes. Eux-mêmes, avec leurs alliés, se jetèrent sur l’Attique, afin que les Athéniens, inquiétés de deux côtés à-la-fois, fussent moins en état de voguer contre la flotte qui gagnait Mitylène. Cléomène était à la tête de l’expédition en qualité d’oncle paternel de Pausanias, fils de Plistoanax, roi de Lacédémone, encore trop jeune pour commander. De nouveau ils dévastèrent dans l’Attique ce qui avait déjà été ravagé, et toutes les nouvelles reproductions, et tout ce qu’ils avaient épargné dans leurs premières incursions. Aucune, depuis la seconde, n’avait eu des résultats aussi désastreux pour le pays ; car les ennemis, attendant toujours des nouvelles de leur flotte, qu’ils croyaient déjà parvenue à Lesbos, parcouraient le territoire en tout sens, portant partout la désolation. Mais ne recevant point de nouvelles conformes à leur attente, et les vivres commençant à leur manquer, ils firent retraite, et s’en retournèrent par canton.

Chap. 27 . Cependant les Mityléniens, ne voyant pas arriver les vaisseaux du Péloponnèse qui se faisaient attendre, et se trouvant dans la disette, furent réduits à traiter avec Athènes. Voici quelle en fut la cause. Saléthus , qui lui-même ne comptait plus sur l’arrivée des vaisseaux, arma les gens du peuple pour faire une sortie contre les Athéniens. Auparavant ils étaient désarmés ; mais à peine eurent-ils reçu des armes, qu’ils cessèrent d’obéir aux magistrats, se permirent des rassemblemens, et ordonnèrent aux riches de mettre à découvert le blé qu’ils tenaient caché, et de le distribuer entre tous les citoyens ; sinon, ils s’entendraient avec les Athéniens et leur livreraient la ville.

Chap. 28 . Ceux qui étaient à la tête des affaires, hors d’état de s’opposer aux desseins du peuple, et craignant d’être exclus du traité, convinrent en commun, avec Pachès et son armée, que les Athéniens seraient maîtres de prendre sur les Mityléniens toutes les résolutions qu’ils voudraient ; que ceux-ci ouvriraient à l’armée les portes de la ville, qu’ils enverraient à Athènes des députés pour y ménager leurs intérêts, et que, jusqu’à leur retour, Pachès n’ôterait la liberté ni la vie à aucun Mitylénien. Telle fut la convention. Ceux qui avaient négocié auprès de Lacédémone, consternés de l’entrée des ennemis, et ne se fiant pas au traité, allèrent s’asseoir sur les autels. Pachès les fit relever, et les mit en dépôt à Ténédos, où il ne leur serait fait aucun mal, jusqu’à ce que les Athéniens eussent pris une résolution. Il envoya des trirèmes à Antisse, s’en rendit maître, puis établit dans l’armée l’ordre qu’il jugea nécessaire.

Chap. 29 . Cependant les Péloponnésiens montés sur les quarante vaisseaux, et qui devaient faire diligence, avaient perdu beaucoup de temps sur les côtes du Péloponnèse, et fait si lentement le reste de la traversée, qu’Athènes ne connut leurs projets que lorsqu’ils furent à Délos. Ils en étaient partis, et abordaient Icarce et Mycone, quand ils apprirent la reddition de Mitylène. Pour se bien assurer de la vérité, ils gagnèrent Embate de l’Érythrée, où ils se trouvèrent sept jours environ après la reddition. Parfaitement instruits de l’état des choses, ils délibérèrent sur ce qu’exigeaient les circonstances ; Teutiaple, Éléen, parla ainsi :

Chap. 30 . « Alcidas, et vous tous, Péloponnésiens ici présens, qui commandez avec moi l’armée, mon avis est de naviguer vers Mitylène, avant qu’on y ait fait connaître nos ressources : car, probablement, nous y trouverons, comme dans une ville dont on ne fait que de prendre possession, des hommes peu occupés de leur défense, du côté de la mer surtout, où ils ne s’attendent pas à voir paraître un ennemi, et où, dans ce moment, nous déployons l’appareil le plus formidable. Sans doute aussi les troupes sont imprudemment dispersées dans les maisons, comme aux premiers momens de la victoire. Si donc nous nous décidons à tomber sur eux brusquement et de nuit, j’espère qu’avec le secours de ce qui peut nous être resté fidèles, nous prendrons la place. Hasardons cette tentative, bien convaincus qu’à la guerre le grand art est de savoir tout à-la-fois et se mettre en garde contre l’ennemi et surprendre l’endroit faible par où on peut l’attaquer : voilà ce qui donne les succès. »

Chap. 31 . Malgré la sagesse de ces représentations, il ne put amener Alcidas à son avis. Des exilés d’Ionie et les Lesbiens qui étaient sur la flotte lui conseillèrent, puisqu’on craignait de risquer cette expédition, de prendre quelque ville de l’Ionie, ou Cume en Éolie, qui serait un point de départ pour exciter l’Ionie à la défection ; qu’il y avait espoir de réussir, puisque eux, exilés, étaient venus à son armée sans contrarier aucun de leurs concitoyens ; que si dans cette expédition secrète ils enlevaient aux Athéniens une source immense de revenus, si en même temps ils les forçaient à leur opposer une station navale, ils les entraîneraient dans de fortes dépenses ; qu’ils espéraient engager Pissuthnès à joindre ses armes aux leurs. Alcidas ne se rangea pas non plus à cet avis : il brûlait de regagner au plus tôt le Péloponnèse, puisqu’on était arrivé trop tard à Mitylène.

Chap. 32 . Il partit d’Embate, et, ayant relâché à Myonèse, chez les Téiens , il mit à mort la plupart des prisonniers qu’il avait faits dans son trajet : il aborda ensuite à Éphèse, où des députés Samiens de chez les Anéens vinrent lui représenter que ce n’était pas agir en vrai libérateur de l’Hellade, que d’égorger des malheureux qu’on n’avait point pris les armes à la main, qui n’étaient pas ennemis, mais qui se trouvaient par nécessité alliés d’Athènes ; que s’il ne changeait pas de conduite, il se ferait peu d’amis parmi ses ennemis, et réduirait un plus grand nombre d’amis à passer dans les rangs opposés. Il sentit la justice de ces reproches, et mit en liberté tout ce qu’il avait de captifs de Chio et certains personnages d’autres lieux. [Ces prisonniers étaient nombreux] ; car, à la vue des vaisseaux d’Alcidas, les vaisseaux ennemis, au lieu de fuir, étaient venus le joindre, croyant voir une flotte athénienne. On était loin de penser que jamais, tant que les Athéniens auraient l’empire de la mer, des vaisseaux du Péloponnèse approcheraient de l’Ionie.

Chap. 33 . Alcidas quitta précipitamment Éphèse et prit la fuite : en effet, mouillant encore devant Claros, il avait été aperçu de la Salamienne et du Paralus, qui venaient d’Athènes, Dans la crainte d’être poursuivi, il tint la haute mer, résolu de ne prendre terre volontairement que dans le Péloponnèse. Pachès et les Athéniens reçurent ces nouvelles d’abord de l’Érythrée, et bientôt de toutes parts. L’Ionie n’étant pas fortifiée, on craignait que les Péloponnésiens, même sans intention d’abord de s’arrêter, ne se décidassent, en rasant les côtes, à fondre sur les villes et à les saccager. La Salamienne et le Paralus ayant annoncé qu’ils avaient vu eux-mêmes Alcidas à Claros, Pachès se décide aussitôt à le poursuivre : il le poursuit jusqu’à l’île de Latmos ; puis reconnaissant l’impossibilité de l’atteindre, il rebrousse chemin. N’ayant pu le joindre en pleine mer, il se félicitait de n’avoir pas eu ses vaisseaux bloqués [près d’une côte] ; ce qui l’eût contraint à dresser un camp, à procurer à sa flotte un retranchement et un lieu d’abordage.

Chap. 34 . De retour [de sa poursuite jusqu’à Latmos], Pachès [côtoyant l’Asie mineure] relâcha à Notium, place qui appartenait aux Colophoniens, et où s’était retirée une partie des habitans de Colophon, après la prise de la ville haute par Itamène et les barbares qu’une faction avait appelés ; prise qui eut lieu à l’époque de la seconde invasion de l’Attique par les Péloponnésiens. Il s’éleva de nouvelles dissensions parmi les réfugiés colophoniens qui s’étaient établis à Notium. Les uns, ayant sollicité et reçu des secours de Pissuthnès, des Arcadiens et des barbares, les avaient introduits dans la place, et, soutenus des Colophoniens de la ville haute, partisans déclarés des Mèdes, ils avaient, de concert, établi leur autorité dans Notium : ceux de l’autre faction qui se trouvaient exilés, appelèrent Pachès à leur secours. Celui-ci proposa des conférences à Hippias, chef des Arcadiens qui étaient dans la place, avec promesse de l’y remettre sain et sauf, si l’on ne pouvait s’accorder. Hippias vint. Pachès le retint sous bonne garde, mais sans le mettre aux fers, et assaillit inopinément les murailles ; et comme on ne s’attendait pas à ce coup de main, il s’en rendit maître, et donna la mort aux Arcadiens et à tout ce qui se trouvait là de barbares. Il y reconduisit Hippias, ainsi qu’il en était convenu, et des que ce malheureux y fut rentré, on le saisit, et on le tua à coup de flèches. Pachès rendit Notium aux Colophoniens, en excluant ceux du partie des Mèdes : mais dans la suite les Athéniens y envoyèrent une colonie qui se gouverna suivant leurs lois, en réunissant des différentes villes tout ce qui s’y trouvait de Colophoniens.

Chap. 35 . Pachès, arrivé à Mitylène , soumit Pyrrha et Éresse ; prit le Lacédémonien Saléthus, caché dans la ville ; le fit partir pour Athènes avec les Mityléniens qu’il avait déposés à Ténédos, et tous ceux qu’il regardait comme les auteurs de la défection ; renvoya la plus grande partie de l’armée ; resta lui-même avec les troupes qu’il se réservait, et mit dans Mitylène et dans l’île de Lesbos l’ordre qu’il jugea nécessaire.

Chap. 36 . À l’arrivée des Mityléniens et de Saléthus, les Athéniens mirent ce dernier à mort, malgré toutes ses offres ; entre autres, celle d’éloigner de Platée les Lacédémoniens, qui la tenaient encore assiégée. Ils délibérèrent ensuite sur le traitement qu’ils feraient subir aux autres. N’écoutant d’abord que leur ressentiment, ils résolurent de faire périr et ceux qu’ils avaient entre les mains, et tous les Mityléniens en âge d’homme, et de réduire en servitude les enfans et les femmes. Ils leur reprochaient une défection d’autant plus coupable qu’ils n’avaient point été assujettis comme les autres alliés ; ils insistaient, en outre, sur l’audace de la flotte péloponnésienne, qui s’était approchée, non sans danger, des côtes d’Ionie, ce qui prouvait que le soulèvement n’était pas la suite d’une courte délibération. Une trirème transmit la résolution à Pachès, avec l’ordre de l’exécuter sans délai. Mais dès le lendemain les Athéniens se repentirent, en considérant combien il était atroce d’exterminer une population tout entière de peur de laisser impunis les auteurs de la défection.

Les députés mityléniens qui se trouvaient à Athènes, et ceux des Athéniens qui les favorisaient, ne s’aperçurent pas plutôt de la révolution opérée dans les esprits, qu’ils travaillèrent auprès des hommes en place à faire reprendre la délibération. Ceux-ci se laissèrent aisément persuader : ils n’ignoraient pas que le plus grand nombre des citoyens désirait qu’on revînt sur cette affaire. L’assemblée fut aussitôt formée : il s’ouvrit des opinions différentes. Celui qui, la première fois, avait fait passer le décret de mort, Cléon, fils de Cléénète, toujours le plus violent des citoyens, et l’homme qui avait alors le plus d’ascendant sur le peuple, se présenta de nouveau et parla ainsi :

Chap. 37 . « J’ai déjà reconnu bien des fois, et en d’autres circonstances, qu’un état démocratique ne peut pas, hors de ses limites, exercer l’empire. Vos variations dans l’affaire des Mityléniens me confirment dans mon opinion. Vivant entre vous avec franchise et dans une parfaite sécurité, vous conservez le même caractère avec vos alliés, ne songeant pas que les fautes où vous entraînent et une imprudente clémence, et de perfides insinuations, vous compromettent sans inspirer de reconnaissance. Vous ne considérez dons pas que votre domination est un pouvoir usurpé sur des hommes libres ; que, de plus , ils conspirent contre ce pouvoir ; que s’ils plient sous votre autorité, vous le devez, non à des ménagemens qui vous deviennent nuisibles, mais à l’ascendant de votre puissance, plutôt qu’à leur affection. Le plus grand mal, c’est que nos décrets n’aient rien de fixe ; que nous perdions de vue qu’un état se soutient mieux avec des lois vicieuses, mais invariables, qu’avec de bonnes lois qui n’ont pas de stabilité. La médiocrité modeste est préférable au talent qui ne supporte pas de frein. En général des hommes ordinaires gouvernent mieux les états que les hommes supérieurs. Ceux-ci veulent se montrer plus savans que les lois, et faire prévaloir leurs idées sur les avis successivement ouverts, comme s’ils ne pouvaient jamais trouver de plus belles occasions de montrer leur esprit : orgueil qui bien souvent a mis l’état en danger. Mais ceux qui se défient de leur intelligence, croient en savoir moins que les lois, et avoir trop peu de talent pour oser censurer l’orateur qui parle bien. Ils font rarement des fautes, parce qu’ils écoutent un avis avec l’impartialité d’un juge, plutôt qu’avec les préventions d’un rival. Voilà nos modèles. Mais n’allons pas, au milieu d’une vaine lutte, fiers d’une éloquence et d’une subtilité funestes, donner à la multitude des conseils contraires à une résolution que vous avez prise en commun.

Chap. 38 . » Pour moi, je persiste dans mon opinion, et j’admire qu’on propose de remettre en délibération l’affaire des Mityléniens, et de nous faire perdre un temps précieux en délais qui tournent à l’avantage des coupables : car l’offensé qui ne se venge pas sur-le-champ, n’oppose plus à l’offenseur que des armes émoussées, tandis que la vengeance qui suit de près l’outrage, forte alors de son activité, porte des coups assurés. J’admire aussi quiconque osera me contredire d’entreprendre de démontrer que les attentats des Mityléniens tournent à notre avantage, et nos revers, au détriment de nos alliés. Vain de son éloquence, l’orateur, entrant dans la lice, s’efforcera de prouver qu’un décret rendu d’une manière décisive n’est pas un décret ; ou bien, séduit par l’appât du gain, il préparera, avec tout l’art possible, un discours honnête en apparence, et tentera de vous amener à un parti tout différent de vos premières résolutions. Cependant l’état décerne des prix aux vainqueurs de ces luttes, dont il ne prend pour lui-même que le danger. La faute, Athéniens, en est à vous qui voulez ces funestes jeux, à vous qui avez coutume de vous faire spectateurs de discours et auditeurs d’actions ; vous qui jugez de la possibilité des choses à venir d’après ce que vous en disent des parleurs diserts, et qui, sur un fait, vous fiez moins à ce que vos yeux ont vu qu’aux impressions flatteuses que produisent sur vos oreilles des orateurs éloquens dans leurs harmonieuses censures ; vous dont l’esprit, rebelle aux idées universellement reçues, se laisse si facilement séduire par les idées neuves ; vous, partisans aveugles de tout ce qui est extraordinaire, pleins de dédain pour tout ce que l’usage a consacré : voulant tous briller par le talent de la parole, sinon résistant à ceux qui le possèdent, pour ne point paraître céder à une idée suggérée ; ou bien encore, applaudissant à un trait ingénieux avant même qu’il soit lancé ; aussi prompts à deviner l’orateur que lents à prévoir les conséquences de son brillant discours ; cherchant, pour ainsi dire, tout autre chose que ce qui est au milieu du monde où nous vivons, et n’ayant pas même une idée juste de ce qui nous environne ; esclaves en un mot de quiconque charme vos oreilles, et ressemblant plus à des spectateurs assis pour entendre des sophismes, qu’à des citoyens qui délibèrent.

Chap. 39 . » Pour changer, s’il est possible, ces funestes dispositions, je vous dénonce les Mityléniens comme formant à votre égard une classe toute particulière de coupables. Je pardonnerais à des malheureux qui, ne pouvant supporter la pesanteur de votre joug, ou contraints par vos ennemis, se seraient éloignés de vous. Mais que des insulaires, protégés par de fortes murailles, qui n’avaient à craindre d’hostilités que du côté de la mer, qui même de ce côté trouvaient dans une flotte bien appareillée un moyen suffisant de défense ; que des hommes maintenus par nous dans tous leurs priviléges, par nous comblés de distinctions et d’honneurs, aient tenu une semblable conduite, je dirai, non qu’ils se sont séparés de nous, ce qui serait pardonnables à des opprimés ; mais qu’ils nous ont trahis, qu’ils ont cherché à nous perdre en se liguant avec nos plus cruels ennemis. Certes leur crime est plus odieux que si, forts et puissans par eux-mêmes, ils eussent arboré isolément l’étendard de la révolte. Le malheur des autres alliés, que nous avons asservis pour les punir, ne les a point éclairés, et le bonheur de leur situation présente ne les a pas empêchés de se précipiter dans les hasards. Devenus audacieux contre l’avenir, espérant plus qu’ils ne pouvaient et moins qu’ils ne voulaient, ils se sont armés contre nous, et ont préféré la voie de la violence à celle de l’équité. En effet, dès qu’ils ont cru pouvoir l’emporter, ils nous ont attaqués sans avoir reçu d’offense. D’ordinaire les états qui tout-à-coup viennent à jouir d’un bonheur inattendu, se livrent à la présomption et à l’arrogance : le bonheur dont l’homme est redevable à la sagesse est bien mieux assuré que celui qu’il ne doit qu’aux faveurs inespérées de la fortune ; et l’on peut dire qu’il est plus aisé de repousser l’adversité, que de rendre durable la prospérité. Il aurait fallu que, dès long-temps, les Mityléniens n’eussent pas obtenu près de vous plus de considération que les autres ; ils n’en seraient pas venus à ce point d’arrogance : car il est naturel à l’homme de mépriser qui le caresse, et de respecter quiconque lui résiste. Aujourd’hui, du moins, que leur châtiment égale leur crime. N’accusez pas les partisans peu nombreux de l’oligarchie pour absoudre le peuple. Tous nous ont également attaqués, puisqu’ils pourraient, s’ils avaient embrassé notre parti, vivre maintenant en paix dans leurs foyers. Ils sont tous complices, puisque tous ils ont jugé plus sûr de courir mêmes hasards avec les partisans de l’oligarchie.

» Cependant prenez garde : si vous infligez la même peine à ceux de vos alliés qui vous abandonnent, contraints par vos ennemis, et à ceux qui, d’eux-mêmes, se soulèvent contre vous, qui ne saisira pas le plus léger prétexte pour vous trahir, dès que la liberté sera le prix du succès, et qu’on pourra succomber sans rien avoir de fâcheux à craindre, tandis que nous, Athéniens, nous aurons à exposer nos vies et nos fortunes contre chaque ville ! Vainqueurs, nous recouvrerons une ville ruinée, et nous serons privés pour la suite de revenus aliment de notre puissance ; vaincus, nous aurons de nouveaux ennemis, et le temps qu’il faudrait employer à nous défendre contre les nations rivales, nous le consumerons à combattre nos propres alliés.

Chap. 40 . » Il ne faut donc pas laisser aux rebelles l’espoir de se procurer l’impunité par d’éloquens discours, ou de l’acheter à prix d’argent, comme s’ils n’avaient à se reprocher que de ces faiblesses attachées à l’humanité. Ce n’est pas involontairement qu’ils nous ont offensés ; c’est avec réflexion qu’ils ont tramé leurs complots. Or les fautes involontaires sont seules excusables.

» J’ai déjà soutenu, et je soutiens encore, que vous ne devez pas revenir sur votre décret, et commettre ainsi une faute résultat trop commun de la pitié, des séductions de l’éloquence et d’une indulgence excessive, trois écueils où vient se briser toute domination. La compassion ! Vous la devez à des hommes qui y seraient accessibles ainsi que nous, et non à ceux qui, à leur tour, n’auraient de nous aucune pitié, et qui nécessairement seront à jamais nos ennemis. L’éloquence ! Les orateurs qui se plaisent à flatter vos oreilles, trouveront à s’exercer dans des occasions moins sérieuses, sans profiter d’une circonstance où, pour le plaisir d’un moment, l’état souffrirait un grand dommage, tandis qu’eux-mêmes à la gloire de bien dire joindraient l’avantage d’être bien payés. L’indulgence ! Employez-la quand elle servira à ramener des coupables et à regagner leur amitié ; mais vous n’en devez aucune à des hommes dont la haine, toujours vivante, serait toujours inflexible.

» Pour me résumer en peu de mots, je dis que si vous m’en croyez, vous ferez justice des Mityléniens, et ce sera agir selon vos intérêts. En suivant un avis contraire, vous n’obtiendrez pas leur reconnaissance, et ce sera contre vous-mêmes que vous prononcerez. Car si leur défection est légitime, votre domination est injuste. Que si, fût-ce même contre toute justice, vous prétendez les tenir asservis, il faut aussi, contre la justice, mais pour vos intérêts, les punir ; ou bien renoncer à la prééminence, et dès-lors, à l’abri de tout danger, respecter les principes et faire les gens de bien. Décidez-vous donc à les traiter comme ils vous auraient traités vous-mêmes, et ne vous montrez pas, vous qui venez d’échapper à leur perfidie, moins impitoyables que ceux qui conspiraient votre perte. Pensez à ce qu’ils eussent fait, vainqueurs, surtout ayant été les premiers à violer la justice envers nous. Ceux qui outragent sans motif, vont toujours le plus loin possible ; ils poursuivent jusqu’à la mort, et ne font aucune grâce ; parce que leurs yeux soupçonneux et inquiets voient le danger de laisser vivre l’ennemi. En effet, celui qui reçoit une offense qu’il n’avait point provoquée, lorsqu’il a échappé au péril, est plus implacable envers son injuste agresseur, qu’il ne le serait contre un ennemi déclaré et loyal. Ne vous trahissez donc pas vous-mêmes. Vous plaçant en esprit le plus près possible des tourmens qu’ils vous préparaient, rendez-leur aujourd’hui tout le mal qu’ils vous auraient fait, et poursuivez leur châtiment avec autant d’ardeur que vous en eussiez mis à tout sacrifier pour les vaincre. Ne vous laissez pas fléchir par la considération de leur situation présente : ne pensez qu’au danger suspendu, il n’y a qu’un moment, sur vos têtes. Prononcez contre eux le juste supplice dû à leur crime ; que les alliés apprennent, par cet exemple, que toute défection sera punie de mort. Lorsqu’ils le sauront bien, vous serez moins souvent forcés de perdre de vue vos ennemis pour combattre vos propres alliés. »

Chap. 41 . Ainsi parla Créon. Après lui s’avança Diodote, fils d’Eucrate, qui, dès la première assemblée, avait vivement combattu le décret de mort contre les Mityléniens ; il s’exprima à peu près en ces termes :

Chap. 42 . « Je ne blâme pas ceux qui viennent rouvrir la discussion sur les Mityléniens, et je suis loin d’approuver ceux qui trouvent mauvais qu’on revienne plusieurs fois sur des questions d’une si haute importance. Il est deux défauts que je crois très contraires à la sagesse des délibérations, la précipitation et la colère, compagnes ordinaires, l’une des insensés, l’autre des hommes ignorans et irréfléchis. Quiconque soutient que la discussion n’est pas un moyen efficace d’instruction dans les affaires, annonce peu de sens ou un intérêt particulier : peu de sens, s’il croit qu’il est quelque autre moyen de répandre la lumière sur l’avenir et sur des questions obscures ; un intérêt privé, si, voulant persuader quelque chose de honteux, et se sentant dans l’impuissance de parler raisonnablement sur des choses qui ne sont pas raisonnables, il espère effrayer, par d’adroites calomnies, et ses adversaires et les auditeurs. Mais il n’est pas d’hommes plus dangereux que ceux qui accusent d’être salarié tout discours qui les contrarie. S’ils se contentaient d’accuser d’ineptie, on emporterait, en perdant sa cause, la réputation d’homme inhabile, et non celle d’un malhonnête homme : mais lorsqu’on met en avant contre son adversaire le reproche de corruption, si cet adversaire triomphe, il devient suspect ; s’il succombe, il passe à-la-fois pour malhonnête et inepte.

» On nuit à l’état avec un pareil système : car la crainte le prive d’utiles conseillers ; et il aurait fort à gagner, si les gens qui font usage de ces moyens n’étaient pas doués du don de la parole ; on ne l’entraînerait pas alors à tant de fautes. Il est d’un bon citoyen de ne pas intimider ceux qui défendent une opinion contraire à la sienne, et de montrer lui-même, en parlant mieux, mais en laissant aux autres la faculté de parler, que le bon droit est de son côté. Il est de la sagesse d’une république de ne point accorder de nouveaux honneurs à ses plus habiles conseillers ; mais en même temps elle doit ne retrancher rien de ceux dont ils jouissent, et, loin d’infliger des peines à celui dont l’avis est rejeté, éviter de le blesser, même dans sa réputation. Ainsi l’orateur en crédit, dans l’espérance d’obtenir de plus grands honneurs, ne parlera jamais ni contre son sentiment, ni dans l’unique vue de complaire à ses auditeurs ; et celui qui serait moins heureux ne chercherait pas non plus à flatter et se concilier la multitude.

Chap. 43 . » Nous faisons tout le contraire, et nous allons même plus loin : si nous soupçonnons un citoyen de parler par intérêt, vainement il ouvrirait les meilleurs avis ; il nous devient odieux, et nous sacrifions le bien de l’état à un vain soupçon de vénalité. Nous en sommes venus au point que les conseils les plus salutaires, mais que n’appuie aucune intrigue, sont accueillis avec autant de défiance que les plus pernicieux ; en sorte qu’il faut également et que celui qui veut persuader au peuple de funestes mesures, se concilie sa bienveillance en le trompant, et que celui qui donne d’utiles conseils, recoure à l’artifice pour être cru. Notre république, avec toutes ses défiances, est la seule qu’on ne puisse servir franchement et sans la tromper. En effet, celui qui donne ouvertement un bon avis, se voit en retour payé du soupçon d’en retirer pour lui-même un avantage particulier, par quelque voie secrète. Aussi, dans les circonstances les plus graves, il faut, vous connaissant une telle manière de juger, que nous autres orateurs nous portions nos regards bien plus loin que vous, qui ne jetez sur les affaires qu’un coup d’œil rapide, surtout ayant à rendre compte de nos opinions à vous qui n’avez nul compte à rendre de la manière dont vous les accueillez. Si l’auteur d’une proposition et celui qui l’adopte avaient les mêmes risques à courir, vous jugeriez avec plus de réserver ; au lieu que, dans l’état des choses, si, d’après un caprice quelconque, il vous arrive d’embrasser un mauvais parti, vous vous en prenez à l’avis isolé d’un orateur, et non à vos propres avis, qui ont, en grand nombre, concouru à la faute commune.

Chap. 44 . » Quant à moi, je ne suis monté à la tribune, ni pour contredire, ni pour décrier personne au sujet des Mityléniens. Ce n’est pas sur leurs délits que nous avons à délibérer, si nous raisonnons juste ; mais sur le meilleur parti à prendre à leur égard. Si je démontre que les Mityléniens sont très coupables, je n’en conclurai pas qu’il faille leur donner la mort, si nous ne devons retirer aucun fruit de tant de rigueur ; et s’ils pouvaient être dignes de quelque démence, je ne dirais pas qu’il fallût leur pardonner, à moins que ce parti ne dût être avantageux à l’état. Je crois que c’est sur l’avenir que nous avons à délibérer, bien plus que sur le présent. À entendre Cléon, il nous sera utile à l’avenir de présenter la mort comme punition répressive de toute révolte ; pour moi, partant de ce même point sur lequel mon adversaire a fondé son opinion, je prétends en consultant nos intérêts futurs devoir établi la proposition contraire, et je demande que vous ne rejetiez pas d’utiles réflexions, séduits par les grands principes mis en avant par Cléon. Ce qu’il vous a dit, mieux d’accord avec votre ressentiment actuel contre les Mityléniens et avec une justice trop rigoureuse, pourrait vous entraîner : mais ici nous n’avons pas une question de droit à discuter ; nous ne plaidons pas contre les Mityléniens, nous délibérons sur les moyens de nous les rendre utiles à l’avenir.

Chap. 45 . » Dans les républiques, il y a peine de mort contre quantité de délits qui, loin d’égaler celui des Mityléniens sont beaucoup moins graves. Cependant emporté par l’espérance, on s’expose au danger, et personne encore ne l’a osé avec la conviction de ne pas réussir dans son criminel projet. Quelle ville s’est jamais révoltée, se croyant hors d’état de soutenir sa révolte, soit avec ses propres forces, soit avec des forces étrangères ! Il est dans la nature des hommes de commettre des fautes dans leur vie, soit privée, soit publique, et jamais les lois n’opposeront que d’impuissantes barrières. En effet, on a parcouru tous les degrés des peines, que toujours on aggravait pour essayer de se mettre à l’abri des malfaiteurs. Vraisemblablement des peines trop douces furent établies, dans le principe, même contre les plus grands crimes : avec le temps elles cessèrent d’effrayer. Elles furent insensiblement portées jusqu’à la mort, que l’on brava aussi. Il faut donc imaginer un moyen de terreur plus efficace, ou reconnaître que la peine capitale n’est plus qu’un vain épouvantail [auquel on doit renoncer].

» La pauvreté, que le besoin rend audacieuse ; le pouvoir, dont l’enivrement inspire une cupidité et une ambition sans bornes ; les autres situations de la vie, où, jouet de ses passions, l’homme est comprimé par une puissance irrésistible, voilà ce qui nous précipite dans les dangers. Le désir et l’espérance se mêlent à tout. Le désir précède ; à sa suite marche l’espérance. L’un projette, l’autre se flatte du succès, et tous deux nous entraînent à notre perte. L’ardeur avec laquelle on poursuit des biens qu’on ne voit pas, l’emporte sur la crainte qu’inspirent des maux qu’on voit ; et la fortune se joint à tout le reste pour rendre les hommes entreprenans. Quelquefois elle apparaît inopinément à nos côtés, et, avec des ressources trop faibles, engage à se hasarder. Des républiques surtout la suivent avec d’autant plus d’ardeur, qu’il y va pour elles des plus grands intérêts, de la liberté ou de l’empire, et que, d’ailleurs, chaque citoyen, s’identifiant avec la communauté tout entière, conçoit follement la plus haute idée de lui-même. En un mot, un insensé seul se persuadera que la force des lois, ou tout autre frein, peut contenir la nature humaine, fortement emportée vers un objet quelconque.

Chap. 46 . » Il ne faut donc pas, regardant la peine de mort comme une garantie suffisante, prendre une résolution désastreuse, ni montrer aux villes révoltées que désormais toute voie au repentir leur est fermée, et qu’un prompt retour ne saurait expier leur égarement. Considérez que maintenant une ville rebelle, convaincue de sa faiblesse, pourrait entrer en composition, capable encore de payer les frais de la guerre, et d’acquitter à l’avenir le tribut accoutumé ; mais, dans le système qu’on défend, quelle ville désormais ne combinera pas mieux ses préparatifs que Mitylène, et ne soutiendra pas le siége jusqu’à la dernière extrémité, si le même sort est réservé à une prompte soumission et à une résistance opiniâtre ? Dès-lors, quel préjudice pour nous d’épuiser nos trésors devant une ville qui ne capitulera pas, et, si nous la forçons, de ne la prendre que ruinée, et de nous voir privés pour l’avenir des tributs que nous devions en attendre ! Car ce sont ces tributs qui font notre force contre l’ennemi. Loin donc de nous punir nous-mêmes, en jugeant les coupables d’après les principes d’une justice rigoureuse, voyons plutôt comment, après leur avoir imposé des peines modérées, nous pourrons par la suite féconder nos ressources, nous ménager les contributions des villes opulentes, et nous assurer de leur fidélité, non en leur présentant des lois hostiles, mais en éclairant leurs démarches. Nous éloignant aujourd’hui de ces principes, si nous soumettons une ville libre, qui, n’obéissant que par force, a dû naturellement tenter de secouer le joug, nous croyons devoir déployer contre elle la rigueur des supplices. Gardons-nous de châtier sévèrement des hommes libres qui se soulèvent : observons-les, prévenons jusqu’à la pensée même de la défection, et, contraints de les soumettre, ne leur faisons pas un si grand crime de leurs torts envers nous.

Chap. 47 . » Pour vous, considérez quelle faute vous commettriez sous ce point de vue, si vous suiviez le conseil de Cléon. Maintenant, en effet, dans toutes les villes, la classe du peuple, bien intentionnée pour vous, reste étrangère à la rébellion des grands ; ou si on la contraint d’y prendre part, bientôt elle devient leur ennemie : aussi lorsque vous marchez contre une ville rebelle, vous avez pour vous la multitude. Mais si vous exterminez le peuple de Mitylène, qui n’a point trempé dans la conjuration, et qui n’a pas eu plutôt des armes, que, de son propre mouvement, il vous a livré la place, d’abord vous serez injustes en donnant la mort à vos bienfaiteurs ; ensuite vous ferez en faveur des hommes puissans ce qu’ils désirent le plus : car dès qu’ils soulèveront des républiques, ils auront le peuple dans leur parti, parce que vous lui aurez appris d’avance que la même condamnation doit envelopper l’innocent et le coupable. Quand même le peuple serait criminel, il faudrait encore dissimuler, pour ne pas tourner contre vous la seule classe d’hommes qui soit votre alliée naturelle. Je pense que, dans l’intérêt de votre domination, il vaut mieux renoncer volontairement au droit de punir, que de faire périr, même justement, ceux qu’une sage politique vous commande d’épargner. Cet accord entre votre justice et votre intérêt, que Cléon prétend établir, est une véritable chimère.

Chap. 48 . » Reconnaissez donc que je vous donne le meilleur avis. Sans trop accorder à la pitié ou à l’indulgence, que, selon moi-même, vous ne devez point écouter, mais persuadés par mes représentations, jugez de sang-froid ceux des Mityléniens que Pachès vous a envoyés comme étant les coupables, et laissez les autres vivre dans leurs foyers. Voilà le parti le plus utile pour l’avenir, et le plus sûr pour épouvanter dès à présent vos ennemis ; car l’homme prudent est bien plus fort contre ses adversaires, que celui qui, en les attaquant, fait de la force un emploi inconsidéré. »

Chap. 49 . Ainsi parla Diodote. Il fut ouvert des avis entièrement opposés. Les Athéniens se débattaient avec la même chaleur pour les opinions contraires, et les suffrages étaient balancés ; mais enfin l’opinion de Diodote prévalut. Une seconde trirème est à l’instant expédiée : on craignait que, prévenue par l’autre, elle ne trouvât tous les Mityléniens massacrés. La première avait juste l’avance d’un jour et d’une nuit. Les députés de Mitylène approvisionnèrent le vaisseau de farine et de vin, et promirent de grandes récompenses à l’équipage s’il prenait les devans. Les matelots firent une telle diligence, qu’ils mangeaient et manœuvraient en même temps, ne faisant que tremper leur farine dans du vin et de l’huile : pendant que les uns travaillaient, les autres prenaient du sommeil. Par bonheur, ils n’eurent aucun vent contraire. La première trirème, chargée d’une pénible mission, ne hâtait pas son trajet : la seconde fit tant de diligence, qu’elle ne fut prévenue que du temps qu’il fallut à Pachès pour lire le décret. On allait obéir ; la seconde trirème arrive et empêche l’exécution. Ce fut à cet espace d’un moment que tint le sort de Mitylène.

Traduction par IA · Original