Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public
Chap. 72 . « Ce que vous dites, répliqua Archidamus, serait juste, si vos actions répondaient vos discours. Pausanias vous a accordé l’indépendance. Jouissez-en ; mais, avec nous, respectez la liberté des autres alliés, qui partagèrent alors vos dangers, qui furent compris dans le même traité, et qui gémissent aujourd’hui sous le joug d’Athènes. C’est pour les rendre libres, eux et d’autres peuples encore, qu’avec des préparatifs immenses nous avons entrepris cette guerre. C’est vous surtout qui en recueillerez les fruits. Soyez donc aussi fidèles aux sermens ; ou du moins, comme déjà nous vous y avons invités, restez neutres, en cultivant en paix vos campagnes ; recevez chez vous les deux partis comme amis, mais sans embrasser la querelle ni des uns ni des autres. Voilà ce qui nous plaît. »
Les députés rapportèrent cette décision, et après en avoir conféré avec leurs concitoyens, ils représentèrent au roi que les Platéens ne pouvaient accepter ses offres que de l’aveu des Athéniens, chez qui se trouvaient leurs femmes et leurs enfans ; qu’après son départ, ils avaient à craindre ou que les Athéniens ne vinssent s’opposer à la résolution prise, ou que les Thébains, en profitant de l’obligation imposée aux Platéens de recevoir également ceux des deux partis, ne tentassent de s’emparer une seconde fois de leur ville. « Hé bien, leur dit Archidamus pour les rassurer, remettez entre nos mains votre ville et vos maisons ; montrez-nous les bornes de votre territoire ; donnez-nous en compte vos arbres, et tous vos autres effets susceptibles de dénombrement. Retirez-vous où vous voudrez tant que durera la guerre, lorsqu’elle sera finie, nous vous les rendrons. Jusque-là nous garderons le tout en dépôt ; nous cultiverons vos terres, et nous vous fournirons une somme suffisante pour vivre. »
Chap. 73 . Rentrés dans la ville, les députés en référèrent à l’assemblée, qui répondit : « Nous voulons d’abord communiquer aux Athéniens ces nouvelles propositions : s’ils les approuvent, nous nous y soumettrons ; mais jusque-là qu’on nous accorde une trève, et qu’on ne ravage pas nos campagnes. » Archidamus y consentit, en fixant la durée de cette trève au nombre de jours nécessaire pour le voyage, et il ne fit aucun dégât. Les députés, arrivés à Athènes, se consultèrent avec les Athéniens, qui les renvoyèrent avec cette réponse : « Platéens, depuis que vous êtes entrés dans notre alliance nous n’avons jamais souffert qu’on vous fît la moindre insulte ; nous ne le souffrirons pas davantage aujourd’hui. Comptez sur le secours de toutes nos forces, et, sans rien innover, restez fidèles à l’alliance jurée par vos pères. »
Chap. 74 . En conséquence les Platéens se déterminèrent à ne point se détacher des Athéniens, mais, s’il le fallait, à laisser ravager leurs terres sous leurs yeux et à souffrir les dernières extrémités. Ils résolurent même de ne plus envoyer de députés, mais de répondre du haut des remparts qu’il leur était impossible d’accepter les propositions des Lacédémoniens. « Je vous prends à témoin, dit aussitôt Archidamus, dieux protecteurs de Platée, et vous héros dont elle fut la patrie, que les habitans de ce pays ont les premiers enfreint les sermens ; que nous ne sommes point venus comme agresseurs sur cette terre, où, après vous avoir invoqués, nos pères ont vaincu les Mèdes, sur une terre que vous leur accordâtes unanimement pour champ de victoire ; que désormais nous ne serons pas coupables des maux que nous allons faire. Nos justes propositions ont toutes été rejetées. Daignez tous, d’un commun accord, faire retomber le châtiment de l’injustice sur ses auteurs, et d’accorder le succès de la vengeance à ceux qui la poursuivent légitimement. »
Chap. 75 . Après cette invocation solennelle, Archidamus disposa son armée aux hostilités. Et d’abord, pour ôter toute issue aux assiégés, il entoura la ville d’arbres qu’il avait fait couper et planter droits en terre. Les Péloponnésiens ensuite résolurent d’élever une terrasse qui se dirigerait vers la place, espérant qu’ils s’en rendraient bientôt maîtres, secondés par un si grand nombre de travailleurs.
Ayant donc coupé des bois et les ayant transportés du Cithéron, on commença par établir des deux côtés des bâtis de charpente enlacés et servant d’appui, afin de contenir les terres de la chaussée. L’encaissement formé, on porta dans l’intérieur des broussailles, des pierres, et tous autres matériaux propres à accélérer et à compléter le travail. Soixante-dix jours et autant de nuits continus furent employés à la construction de cette chaussée. On se partageait en relais, en sorte que les uns apportaient des matériaux, tandis que les autres prenaient du repos ou leur repas. Les xénages de chaque ville de la Laconie inspectaient tour à tour et pressaient le travail.
Les Platéens, voyant s’élever la terrasse, dressèrent un bâtis de charpente sur la partie de la ville contre laquelle se dirigeait cet ouvrage, et remplirent les vides de la construction avec des briques tirées des maisons voisines, qu’ils démolissaient. Le bâtis était combiné de manière à servir de lien à ces briques, et devait empêcher l’écroulement de la construction, que sa grande hauteur eût rendue trop faible. Il était clos sur le devant par une cloison revêtue de cuirs et de peaux, pour mettre à couvert le travail et les travailleurs contre les feux qu’on aurait lancés.
Ce bâtis acquérait une grande hauteur ; mais, la levée qu’on lui opposait ne s’élevant pas avec moins de célérité, les Platéens alors eurent recours à cet expédient : faisant une ouverture au pied de leur mur, où aboutissait la terrasse, ils tiraient la terre à eux.
Chap. 76 . Les Péloponnésiens, s’en étant aperçus, remplirent des paniers de terre délayée, qui, ainsi maintenue, ne pourrait ni s’ébouler ni s’enlever comme de la terre sèche ; puis ils jetèrent ces paniers dans la partie du môle entr’ouverte.
Les assiégés, à qui ce premier essai devenait inutile, y renoncèrent. Mais, à partir de la ville ils creusèrent une galerie souterraine, et, la dirigeant par conjecture vers et sous la chaussée, ils soutirèrent de nouveau de la terre de cette chaussée, et la transportèrent hors de la mine au moyen d’une chaîne établie à cet effet.
Les Péloponnésiens assiégeans furent long-temps à s’apercevoir que plus ils jetaient de fascines, moins ils avançaient, la chaussée, minée par le bas, s’affaissant successivement sur les parties excavées. Les assiégés, craignant que ces moyens de défense ne fussent insuffisans contre un ennemi si supérieur en nombre, imaginèrent cet autre expédient. Ils cessèrent de travailler à la grande construction qu’ils opposaient à la terrasse. Commençant un nouveau travail, à partir des deux extrémités de la partie intérieure du petit mur, ils construisirent, en forme de croissant, un deuxième rempart qui rentrait du côté de la ville [et qui s’appuyait sur les deux côtés du mur intérieur].
La grande construction venant à être emportée, le nouveau retranchement servirait de défense, et les ennemis seraient obligés d’élever encore un môle pour attaquer ce retranchement. Alors, se trouvant dans l’intérieur de la ville, ils auraient un second siége à faire, et ils se trouveraient pris de deux côtés à-la-fois.
Tandis que ceux de Platée s’occupaient du nouveau rempart, les Pélonnésiens approchaient de la ville des machines dont l’une, amenée à la partie avancée de la jetée, ébranla fortement la grande construction et consterna les assiégés.
D’autres machines partaient de divers points de la terrasse. Les Platéens en rompaient les coups, en les engageant dans des nœuds coulans et les tirant à eux [de bas en haut, donc perpendiculairement]. Ou bien encore, suspendant de grosses poutres attachées par leurs extrémités à de longues chaînes de fer qui tenaient à deux antennes, posées sur le mur qu’elles dépassaient, puis à l’aide de ces antennes [faisant office de levier], élevant les poutres transversalement, au moment où la machine était près de frapper une partie du mur, alors on abandonnait les chaînes, la poutre se précipitait avec force et brisait la tête de la machine.
Chap. 77 . Dès-lors les Péloponnésiens, ne tirant plus aucun secours des machines, et voyant un second mur anéantir les espérances qu’ils fondaient sur la construction de leur terrasse, jugèrent impossible, avec leur menaçant appareil, d’enlever la place de vive force. Ils se disposèrent donc à l’enclore d’une ligne de contrevallation. Mais d’abord, comme la ville n’était pas grande, ils voulurent essayer si, secondés par le vent, ils ne pourraient pas l’incendier. Car ils imaginaient tout pour s’en rendre maîtres en épargnant la dépense et les lenteurs d’un siége.
On apporta donc des fascines, qu’on jeta, du haut de la terrasse, dans l’intervalle qui était entre le premier mur et le mur en construction.
Cet espace ayant été bientôt rempli à force de bras, de la hauteur où ils étaient, à l’instant, sans relâche et de tous côtés, comblant du reste de la ville tout l’espace qu’il pouvait embrasser, et lançant une pluie de feu, de soufre et de poix, ils incendièrent les fascines. Tout-à-coup il s’éleva une flamme telle que personne jusqu’alors n’en avait vu de pareille produite par la main des hommes : car je ne prétends point parler de ces incendies qui ont eu lieu sur les montagnes, lorsque les arbres, agités par des vents impétueux et froissés les uns contre les autres, ont pris feu d’eux-mêmes et se sont enflammés.
L’embrasement fut terrible. Les Platéens, qui avaient échappé à tous les autres dangers, se virent au moment d’être consumés par les flammes. En effet on ne pouvait approcher d’une grande partie de la ville ; et c’était fait d’elle, si, comme s’en flattait l’ennemi, le vent eût poussé ces flammes. Mais on dit qu’il tomba du ciel une forte pluie mêlée de tonnerre, qui éteignit la flamme et mit fin au danger.
Chap. 78 . Les Péloponnésiens, ayant échoué dans cette nouvelle tentative, congédièrent une partie de l’armée, et occupèrent l’autre à enceindre Platée d’une ligne de contrevallation. Le travail fut partagé entre les soldats des différentes villes. On avait creusé un double fossé, l’un intérieur [du côté de la ville], l’autre extérieur [du côté de la campagne]. Avec la terre des fossés on fit des briques.
L’ouvrage achevé, vers le temps où arcture se lève avec le soleil, on laissa des soldats pour en défendre la moitié ; l’autre moitié fut mise sous la garde des Béotiens. Les troupes licenciées se retirèrent chacune par république.
Les Platéens, lors de la première attaque, avaient transporté à Athènes les enfans, les femmes, les, vieillards, toutes les bouches inutiles ; quatre cents hommes restaient pour soutenir le siége ; quatre-vingts Athéniens étaient avec eux, et cent dix femmes pour faire le pain. Tous les autres, soit libres, soit esclaves, étaient sortis de la ville. Tels furent les apprêts du siége de Platée.
Chap. 79 . Le même été, et pendant que ce siége avait lieu, Athènes, avec deux cents hoplites de sa nation et deux cents cavaliers, marcha contre les Chalcidiens de l’Épithrace et contre les Bottiéens, comme le blé montait en épis. Xénophon, fils d’Euripide, les commandait, lui troisième. Arrivé près de Spartole la Bottique, ils en ravagèrent les blés. On avait lieu de croire que la place se rendrait par les manœuvres de quelques habitans. Mais ceux de la faction contraire avaient pris les devants et député vers Olynthe ; bientôt arrivèrent à la défense de Spartole des hoplites et autres. Les Athéniens, voyant défiler ces troupes de Spartole, se disposèrent au combat sous les murs mêmes de la ville. Les hoplites chalcidiens, et quelques auxiliaires avec eux, furent battus et se retirèrent dans la place ; mais les cavaliers et psiles chalcidiens, qui avaient avec eux quelques peltastes de la Cruside, battirent les cavaliers et psiles athéniens.
L’action avait à peine cessé, quand survint d’Olynthe un nouveau renfort de peltastes. À leur aspect, les psiles de Spartole, encouragés par cet accroissement de forces, et par le succès obtenu à la première attaque, en firent une seconde avec les cavaliers chalcidiens et le nouveau renfort.
Les Athéniens reculèrent jusqu’aux deux corps de troupes qu’ils avaient laisses près des bagages. Dès qu’ils venaient à la charge, l’ennemi cédait ; quand ils reculaient, il les pressait et les accablait de traits, tandis que la cavalerie chalcidienne se précipitait partout où elle trouvait jour. Elle sema l’épouvante dans leurs rangs, les mit en fuite, et les poursuivit au loin. Les Athéniens se réfugièrent à Potidée, enlevèrent leurs morts par accord, et retournèrent à Athènes avec le reste de leurs troupes, après avoir perdu quatre cent trente hommes et tous leurs généraux. Quant aux Chalcidiens et aux Bottiéens, ils érigèrent un trophée, recueillirent les morts, et se retirèrent par cantons.
Chap. 80 . Le même été, peu après cette expédition des Athéniens contre la Chalcidique, les Ampraciotes et les Chaones, voulant bouleverser toute l’Acarnanie et la détacher d’Athènes, invitèrent les Lacédémoniens à équiper une flotte aux frais des alliés, et à envoyer mille hoplites dans cette contrée. Ils leur représentaient qu’en l’attaquant de concert avec eux, et par terre et par mer, ils empêcheraient les Acarnanes de la côte de se réunir à ceux de l’intérieur, et qu’ainsi tout le pays serait aisément subjugué ; que, maître de l’Acarnanie, on le deviendrait de Zacynthe et de Céphallénie ; qu’alors il ne serait plus si facile aux Athéniens d’infester les côtes du Péloponnèse, et qu’on pourrait espérer de prendre même Naupacte.
Les Lacédémoniens, persuadés, expédient aussitôt, sur un petit nombre de vaisseaux, des hoplites aux ordres de Cnémus, encore navarque, et enjoignent aux alliés d’appareiller leur contingent et de venir le plus promptement possible à Leucade. Les Corinthiens surtout témoignèrent beaucoup de zèle aux Ampraciotes, leurs colons.
La flotte de Corinthe, de Sycione et des contrées voisines, appareillait ; quant à celle des Leucadiens, d’Ampracie et d’Anactorium, déjà arrivée, elle attendait à Leucade.
Cnémus et ses mille hoplites , échappés dans le trajet à Phormion, commandant de vingt vaisseaux athéniens qui étaient en observation à Naupacte, s’occupèrent sans délai de l’expédition de terre [après avoir opéré leur jonction avec les forces de Leucade].
Cnémus avait, en troupes helléniques, des Ampraciotes, des Leucadiens, des Anactoriens et les mille Péloponnésiens qu’il avait amenés ; en troupes auxiliaires tirées de peuplades barbares, mille Chaones, qui ne reconnaissaient pas de rois, et que, par droit de naissance, Photius et Nicanor commandaient annullement, chacun à son tour. Avec les Chaones marchaient les Thesprotes, nation pareillement libre. Les Molosses et les Atitanes étaient conduits par Sabylinthus, tuteur du roi Tharype, encore enfant ; et les Paravéens, par Orède leur roi. Mille Orestes, sujets d’Antiochus, se joignaient, avec l’agrément de leur prince, à Orède et aux Paravéens. Perdiccas, à l’insu d’Athènes, avait envoyé mille Macédoniens, qui arrivèrent trop tard.
Cnémus, avec cette armée, marchait sans attendre la flotte de Corinthe. En traversant le pays des Argiens on ravagea le bourg Limné, qui n’avait pas de murailles ; puis on gagna Stratos, capitale de l’Acarnanie, dans la pensée que si l’on débutait par cette conquête, le reste se soumettrait aisément.
Chap. 81 . Les Acarnanes, à la vue d’une puissante armée qui faisait irruption sur leur territoire, et sur la nouvelle qu’une flotte menaçait leurs côtes, ne songèrent pas à réunir leurs forces, soit des côtes, soit de l’intérieur ; ils s’occupèrent uniquement de leur conservation particulière, et députèrent à Phormion pour solliciter des secours.
Celui-ci répondit qu’une flotte devant partir de Corinthe, il ne pouvait laisser Naupacte sans défense.
Les Péloponnésiens et leurs alliés, formant trois divisions, marchèrent vers Stratos, pour établir leur camp à la vue de la place, et la forcer si elle refusait de se soumettre.
Les Chaones et autres barbares s’avançaient placés au centre ; les Leucadiens, les Anactoriens, et ceux qui étaient venus avec eux, étaient à la droite ; Cnémus, avec les Péloponnésiens et les Ampraciotes, avait la gauche. Ces trois corps étaient à de grandes distances les uns des autres, et quelquefois même hors de la vue l’un de l’autre. Les Hellènes s’avançaient en bon ordre, se tenant sur leurs gardes, jusqu’à ce qu’ils campassent en lieu sûr. Mais les Chaones, pleins de confiance dans leurs propres forces, et voulant soutenir la réputation de bravoure dont ils jouissaient parmi les peuples de ce continent, n’eurent pas la patience d’asseoir un camp ; ils firent une marche précipitée avec les autres barbares, dans l’espérance de prendre la ville d’emblée et d’avoir seuls la gloire de ce fait d’armes.
Les Stratiens, instruits de leur approche, et croyant que s’ils les battaient tandis qu’ils étaient seuls, les Hellènes n’oseraient plus avancer, semèrent d’embuscades les environs de la ville, et quand ils les virent assez près, ils fondirent sur eux et de la ville et des embuscades. Frappés d’effroi, les Chaones perdirent quantité des leurs. Les autres barbares, les voyant fléchir, n’attendirent pas l’ennemi, et prirent le parti de la fuite. Aucune des deux ailes des Hellènes n’avait connaissance du combat, parce que les barbares s’étaient avancés loin d’eux, et qu’on avait cru qu’ils se hâtaient pour s’assurer d’un camp : mais bientôt ils les voient revenir dans le désordre le plus complet ; ils les recueillent, ne forment plus qu’un seul camp, et s’y tiennent en repos. Les Stratiens n’en venaient pas aux mains, parce que les autres Acarnanes ne s’étaient pas encore réunis, et qu’ils ne pouvaient s’ébranler sans hoplites . Ils harcelaient l’ennemi de loin à coups de fronde, et le réduisaient aux abois.
Chap. 82 . La nuit venue, Cnémus, ayant fait retraite en toute diligence sur les bords du fleuve Anapus, qui est à quatre-vingts stades de Stratos, fit transporter les morts par accord, et, sur l’offre amicale des Éniades, se retira sur leurs terres avant que la réunion des Acarnanes se fût effectuée. De là, chacun gagna son pays. Les Stratiens dressèrent un trophée de la victoire remportée sur les barbares.
Chap. 83 . La flotte qu’on attendait de Corinthe, et celle des autres alliés, qui toutes deux, parties du golfe de Crisa, devaient se joindre à Cnémus (jonction bien désirable, afin d’empêcher les Acarnanes des côtes de se réunir à ceux de l’intérieur), n’arrivaient point. Elles avaient été contraintes, lors du combat de Stratos, de soutenir un combat contre Phormion et les vingt vaisseaux d’Athènes qui stationnaient à Naupacte. En effet, ce général, voulant les attaquer dans une mer ouverte, les observait au moment où elles longeaient les terres hors du golfe. Or, les Corinthiens et les alliés naviguaient vers l’Acarnanie, beaucoup moins dans l’attente d’un combat naval, que se préparant à une expédition de terre : ils ne croyaient pas que les Athéniens, avec leurs vingt vaisseaux, voulussent se mesurer contre quarante-sept. Cependant, dès qu’ils aperçurent la flotte ennemie voguant contre la leur, qui longeait la côte ; dès que, se dirigeant de Pâtres d’Achaïe vers le continent opposé, sur le littoral de l’Acarnanie, ils eurent vu déboucher de Chalcis et du fleuve Événus cette même flotte qu’ils avaient aperçue à l’entrée de la nuit entrant mystérieusement en rade, dès lors ils furent contrains d’accepter la bataille au milieu du détroit. Chaque république avait ses stratéges qui se préparaient au combat : ceux des Corinthiens étaient Machaon, Isocrate et Agatharchidas.
Les Péloponnésiens disposèrent leurs navires en un cercle le plus étendu possible, sans laisser aucun jour à la faveur duquel on pût enfoncer la ligne, et tenant les proues en dehors, les poupes en dedans. Ils placèrent au centre leurs petits vaisseaux et cinq des meilleurs voiliers, afin qu’ils n’eussent qu’une faible distance à franchir pour sortir de ce centre et se porter sur les points que l’ennemi attaquerait.
Chap. 84 . Les vaisseaux athéniens, voguant sur une longue file à la suite l’un de l’autre, tournaient circulairement la flotte ennemie et la resserraient dans un étroit espace, toujours la rasant de près et lui présentant la manœuvre de gens qui vont attaquer. Phormion avait défendu qu’on en vint aux mains avant que lui-même eût donné le signal : il espérait que l’ennemi ne garderait pas l’ordre de bataille d’une armée de terre, mais que les vaisseaux seraient poussés les uns contre les autres et que les petits bâtimens ne manqueraient pas de causer du trouble. Il continuait sa course circulaire, dans l’attente d’un vent qui s’élève d’ordinaire au point du jour, et qui, soufflant du golfe, ne permettrait pas aux ennemis de garder un instant le même ordre. Comme ses vaisseaux manœuvraient beaucoup mieux, il se croyait maître de choisir à son gré le moment de l’attaque, et il pensait que ce devait être celui où le vent viendrait à souffler. Il s’éleva. Déjà la flotte ennemie se voyait resserrée, parce que le vent la tourmentait, et qu’elle se trouvait embarrassée par les petits bâtimens. Tout était en désordre ; les vaisseaux heurtaient les vaisseaux ; on se repoussait à coups d’avirons, on criait, on s’évitait, on s’injuriait : ordres, exhortations des céleustes, rien n’était entendu ; les équipages sans expérience ne pouvaient lever les rames contre les efforts de la mer agitée ; les navires n’obéissaient pas aux manœuvres des pilotes.
Le moment était favorable. Phormion donne le signal. Les Athéniens attaquent, et, pour premier exploit, coulent bas l’un des navires montés par les généraux. Partout où ils s’ouvrent un passage, ils brisent les vaisseaux, et réduisent les ennemis à une telle détresse, qu’aucun d’eux ne songe plus à se défendre : tous s’enfuient vers Pâtres et Dyme d’Achaïe. Les Athéniens poursuivent les vaincus, prennent douze vaisseaux, égorgent la plupart de ceux qui les montaient, naviguent vers Molycrium, élèvent un trophée sur le promontoire de Rhium, consacrent une de leurs prises à Neptune, puis retournent à Naupacte. Les Péloponnésiens, avec ce qui leur restait de bâtimens, se hâtèrent de passer de Dyme et de Pâtres à Cyllène, arsenal maritime des Éléens. Là se rendirent aussi de Leucade, après la bataille de Stratos, Cnémus et les vaisseaux leucadiens qui devaient se joindre à la flotte du Péloponnèse.
Chap. 85 . Les Lacédémoniens envoyèrent Timocrate, Brasidas et Lycophron pour servir de conseil à Cnémus dans ses opérations navales. Ils lui ordonnèrent de mieux se préparer à un nouveau combat, et de ne pas souffrir que la mer lui fût interdite par un si petit nombre de vaisseaux. Précisément parce qu’ils s’étaient alors, pour la première fois, éprouvés dans un combat naval, l’issue leur en semblait fort étrange. Ils croyaient devoir l’attribuer moins à leur infériorité dans l’art de la marine qu’à la mollesse de leurs combattans, ne comparant pas à leur inexpérience la longue pratique des Athéniens. Aussi étaient-ils fortement indisposés contre Cnémus, lorsqu’ils envoyèrent près de lui ces commissaires. Ceux-ci, à leur arrivée, ordonnèrent conjointement avec lui aux différentes villes de fournir des vaisseaux, et firent mettre en état de combat ceux dont ils disposaient.
De son côté, Phormion transmet à Athènes la nouvelle de la victoire, et celle des nouveaux préparatifs de l’ennemi. Il demande qu’on lui envoie, sans délai, le plus de bâtimens possible : on devait chaque jour s’attendre à une affaire. On lui expédia vingt vaisseaux, avec ordre à celui qui les conduisait, de passer d’abord en Crète. Un Crétois de Gortyne, nommé Nicias, lié d’hospitalité avec les Athéniens, les engageait à passer à Cydonie, ville ennemie d’Athènes, et qu’il promettait de leur soumettre. Son but était de complaire aux habitans de Polychna, voisins de Cydonie. Il passa en Crète avec les vaisseaux qu’on lui prêtait, et, secondé par les Polychnites, il ravagea le pays des Cydoniates. Tour à tour les vents contraires et le calme lui firent perdre beaucoup de temps.
Chap. 86 . La flotte du Péloponnèse, qui séjournait à Cyllène pendant que les Athéniens étaient retenus en Crète, vogua, disposée à combattre, vers Panorme d’Achaïe, où se trouvait rassemblée leur armée de terre. Phormion, de son côté, passa de Naupacte à Rhium de Molycrie, et se tint à l’ancre en dehors du promontoire, avec les vingt vaisseaux qui avaient déjà combattu ; les gens du pays étaient amis des Athéniens. En face de ce promontoire est un autre Rhium, faisant partie du Péloponnèse ; un trajet de sept stades au plus les sépare l’un de l’autre ; c’est l’embouchure du golfe de Crisa. Les Péloponnésiens, après avoir aperçu l’ennemi, abordèrent à ce Rhium de l’Achaïe, peu distant de Panorme : leur armée de terre y était ; ils mirent à l’ancre avec soixante-dix-sept vaisseaux. On resta de part et d’autre à s’observer pendant six à sept jours, occupé d’exercices et des apprêts de la bataille navale. Les Péloponnésiens ne voulaient pas sortir en-dehors des deux Rhium, et s’exposer au large, dans la crainte d’un malheur semblable à celui qu’ils avaient éprouvé ; les Athéniens craignaient de s’engager dans une mer resserrée, s’imaginant qu’un combat naval livré dans un espace étroit serait favorable aux Lacédémoniens. Enfin, Cnémus, Brasidas, et les autres généraux péloponnésiens, voulurent presser le combat avant qu’il pût venir d’Athènes quelque renfort ; ils convoquèrent d’abord les soldats, et les trouvant presque tous effrayés de leur première défaite, ils tachèrent de les rassurer et leur parlèrent ainsi :
Chap. 87 . « Ceux de vous, Péloponnésiens, à qui l’issue du dernier combat naval inspire des craintes pour celui qui se prépare, fondent leurs craintes sur de mauvais calculs. Vous le savez vous-mêmes, nous avions contre nous, infériorité dans les préparatifs, une flotte équipée moins pour engager une bataille que pour transporter une armée ; mille contre-temps d’ailleurs dont nous ne devons accuser que la fortune ; peut-être aussi notre inexpérience dans un genre de combat que nous hasardions pour la première fois. Ce n’est donc pas à notre lâcheté qu’il faut imputer nos désavantages. Nos âmes, restées invincibles et trouvant en elles-mêmes leur justification, ne doivent pas se laisser abattre par les atteintes imprévues de l’adversité. Il est dans la destinée des hommes d’être le jouet de la fortune : mais leurs âmes doivent rester toujours les mêmes ; toujours ils doivent se montrer intrépides, comme la raison le commande : avec du courage ils ne prétexteront point leur inexpérience pour se donner, en quelques circonstances, le droit d’agir avec lâcheté. Certes, votre inexpérience ne vous rend pas autant inférieurs à vos ennemis que votre intrépidité vous élève au-dessus d’eux. Leur science, qui vous donne tant de crainte, si elle était accompagnée de courage, pourrait, dans le péril, leur rappeler ce qu’ils ont appris ; ils pourraient alors en faire usage : mais sans la valeur, l’art ne peut rien contre les dangers ; car la peur paralyse la mémoire, et la science sans le courage n’est d’aucun secours.
» À la supériorité de leurs connaissances, opposez la supériorité de la valeur ; à la crainte que vous inspirerait votre défaite, la considération qu’alors vous étiez mal préparés. Vous avez en outre pour vous le grand nombre des vaisseaux, et vous combattrez sur mer, soutenus de vos hoplites et près d’un rivage ami. Or, presque toujours, la victoire se déclare en faveur du plus grand nombre et des meilleurs préparatifs. Il n’existe donc pas un seul motif raisonnable qui puisse nous faire appréhender un mauvais succès. Même les fautes que nous avons commises dans le dernier combat, ajoutées à nos avantages actuels, deviendront pour nous, en nous servant de leçons, de nouvelles ressources. Pilotes, matelots, armez-vous d’une noble audace : remplissez chacun le devoir qui vous est propre, demeurant fermes au poste qui vous sera confié. Nous saurons, aussi bien que vos premiers commandans, vous offrir les occasions de vous distinguer, et nous ne fournirons à personne le prétexte de manquer de courage. Si quelqu’un vient à s’oublier, il subira un juste châtiment ; les braves recevront les récompenses dues à la valeur. »
Chap. 88 . Les commandans ranimèrent ainsi le courage des Péloponnésiens. Phormion, ne redoutant pas moins le découragement de ses soldats, et n’ignorant pas qu’ils formaient des rassemblemens et que le nombre des vaisseaux ennemis les épouvantait, crut devoir les encourager, les rassurer, et donner les conseils que semblaient dicter les circonstances. Il avait auparavant l’habitude de leur parler en toute occasion et d’avance ; il avait si bien préparé leurs esprits, qu’il ne pouvait survenir de flotte si formidable qu’ils ne fussent prêts à la combattre. D’ailleurs, depuis long-temps ses soldats avaient conçu d’eux-mêmes une si haute opinion, qu’ils ne croyaient pas que des vaisseaux athéniens pussent reculer devant des vaisseaux du Péloponnèse, quel qu’en fût le nombre. Les voyant cependant consternés à l’aspect des ennemis, il crut devoir les rappeler à leur première valeur. Il les assembla, et leur parla en ces termes :
Chap. 89 . « Soldats, je vous vois effrayés de la multitude de vos adversaires : je vous ai convoqués, jugeant trop indigne de vous de redouter ce qui n’a rien de redoutable. D’abord, c’est pour avoir été déjà vaincus, et parce qu’ils se jugent eux-mêmes inférieurs à vous, qu’ils ont équipé tant de vaisseaux, n’osant se mesurer à forces égales. En second lieu, ce motif qui leur donne surtout la confiance de s’avancer, comme si le courage était leur apanage exclusif, quel est-il ? Leur expérience dans les combats de terre. Comme ils la voient ordinairement couronnée par la fortune, ils s’imaginent qu’elle leur procurera les mêmes succès dans un combat de mer. Mais ce motif, s’il existe pour eux dans les guerres sur le continent, quelle force, dans la conjoncture présente, ne doit-il pas avoir en notre faveur ? Car enfin, du côté du courage, ils n’ont certes aucun avantage sur nous. Reste le point où chacun de nous l’emporte ; et ce point-là même où nous excellons rend notre confiance plus raisonnable. C’est à cause de la haute opinion qu’ils ont conçue de vous, que les Lacédémoniens se sont entourés d’alliés qui, pour la plupart, ne vont s’offrir aux dangers que malgré eux. Sans ce renfort, auraient-ils, après une défaite aussi complète, hasardé un second engagement sur mer ? Ne redoutez donc pas leur audace, c’est bien plutôt à vous à leur inspirer une juste crainte, et parce que vous les avez déjà vaincus, et parce qu’ils ne pensent pas que vous les eussiez ainsi attendus, sans la ferme résolution de vous signaler par des prodiges de valeur. Des ennemis qui, comme eux, viennent attaquer avec des forces supérieures, comptent plus sur le nombre que sur leur courage ; mais ceux qui se présentent d’eux-mêmes au combat, quoique inférieurs en nombre, n’osent faire face que parce qu’ils ont pour eux un grand avantage, une noble assurance et une inébranlable fermeté. Nos ennemis le sentent bien aussi : ce que votre conduite a d’extraordinaire les effraie plus que ne feraient des préparatifs proportionnés aux leurs. Souvent une armée plus faible a triomphé d’une armée plus forte, parce que celle-ci manquait ou d’expérience ou de courage ; or, nous ne pouvons être taxés ni d’ignorance, ni de lâcheté. Quant à la bataille, je ne la livrerai pas dans le golfe, si j’en suis le maître : je n’y entrerai même pas ; car je vois que, contre de nombreux vaisseaux mal habiles à la manœuvre, un espace resserré ne convient pas à une petite flotte, qui a dans ses mouvemens plus d’art et de légèreté. Ne voyant pas les ennemis de loin, on ne pourrait ni fondre sur eux à propos, ni faire retraite en cas de détresse. On ne saurait ni rompre la ligne et la traverser, ni revenir sur ses pas ; évolutions qui paraissent propres aux vaisseaux légers. Il faudrait alors changer le combat naval en un combat de terre : or, en ce cas, c’est le nombre qui décide. Autant donc qu’il me sera possible, je préviendrai tous ces inconvéniens. De votre côté, fermeté inébranlable dans vos postes, précision et promptitude dans l’exécution du commandement, ce qui vous sera d’autant plus facile que les attaques se feront à peu de distance. Dans l’action, bon ordre et silence : deux choses utiles dans les opérations de la guerre, et particulièrement dans un combat naval. Défendez-vous avec une valeur digne de vos premiers exploits. Dans le grand combat que vous allez livrer, il s’agit ou d’ôter aux Péloponnésiens tout espoir de posséder jamais une marine, ou de forcer Athènes à trembler pour l’empire de la mer. Je vous rappelle encore une fois que vous avez déjà vaincu ces mêmes ennemis que vous allez combattre : or des vaincus ne trouvent plus dans leurs âmes la même ardeur à braver les mêmes dangers. »
Chap. 90 . Phormion encourageait ainsi ses soldats. [De Rhium de Molycrie, où il était,] il ne se dirigeait pas vers le golfe de Crisa et ses étroits abords. Les Péloponnésiens voulurent l’y contraindre. Ils mirent donc à la voile au lever de l’aurore ; et, rangés sur quatre de front, ils voguèrent de l’intérieur du golfe où ils étaient, le long de leur propre territoire, ne s’écartant pas de l’entrée du golfe. Ils marchaient par l’aile droite, dans l’ordre où ils se trouvaient lorsqu’ils étaient à l’ancre : ils avaient composé cette aile droite de vingt vaisseaux des plus légers. Dans le cas où Phormion, croyant que les Péloponnésiens voguent contre Naupacte, s’avancerait [en doublant le Rhium] au secours de cette place, ne pouvant se dégager de leur aile pour regagner le large, il n’échapperait pas à l’attaque dirigée contre lui, et serait facilement enveloppé. Ce qu’ils avaient prévu arriva. Le général athénien, voyant les ennemis appareiller, craignit pour Naupacte sans défense, et crut devoir, quoiqu’à regret, embarquer en hâte ses soldats. Il rasait la côte, et l’infanterie des Messéniens arrivait en même temps [de Naupacte] pour le soutenir. Les Péloponnésiens, voyant la flotte athénienne s’avancer sur une seule ligne, et déjà engagée dans le golfe et près de terre [ce qu’ils souhaitaient ardemment], donnèrent soudain le signal, virèrent de bord et se portèrent contre eux avec toute la vitesse possible. Ils espéraient le s’emparer de la flotte entière ; mais déjà onze vaisseaux plus avancés avaient évité le la ligne des ennemis et leur attaque, et avaient gagné la haute mer ; les Péloponnésiens atteignirent les autres, les poussèrent à la côte dans leur fuite, les firent échouer, tuèrent des Athéniens tout ce qui ne put se sauver à la nage, et remorquèrent quelques vaisseaux abandonnés ; ils en avaient pris un avec tous ceux qui le montaient. Mais bientôt les Messéniens viennent au secours, entrent tout armés dans la mer, montent sur quelques-uns des bâtimens qu’entraînaient déjà les ennemis, combattent du haut des ponts et sauvent ces bâtimens.
Chap. 91 . Les Péloponnésiens, vainqueurs de ce côté, puisqu’ils avaient fait échouer des vaisseaux ennemis, se mirent, avec leurs vingt bâtimens légers de l’aile droite, à la poursuite des onze vaisseaux athéniens qui avaient évité l’attaque et gagné la haute mer. Ceux-ci, à l’exception d’un seul, les devancèrent et se réfugièrent dans la rade de Naupacte, rangés en ordre de bataille, la proue tournée contre l’ennemi, à la vue de l’hiéron d’Apollon, et disposés à se défendre, si l’on approchait de terre pour les attaquer. Les Péloponnésiens arrivent. Déjà, comme vainqueurs, ils naviguaient en chantant le péan. Un vaisseau de Leucade, qui seul voguait fort en avant des autres, en joignit un d’Athènes resté seul en arrière. Un vaisseau marchand se trouvait par hasard à l’ancre dans la partie de la rade qui touche à la pleine mer. Le navire athénien l’atteint le premier, le tourne, vient donner contre le vaisseau de Leucade qui le poursuivait, et le submerge.
Les Péloponnésiens, qui ne s’attendaient pas à cet événement, sont effrayés : d’ailleurs poursuivant en désordre et avec cette confiance imprudente qui suit la victoire, plusieurs vaisseaux tenaient les rames basses et s’arrêtaient, voulant attendre le plus grand nombre : parti fort dangereux, l’ennemi n’ayant que peu d’espace à franchir pour venir attaquer. D’autres, faute de connaître la plage, échouaient contre des écueils.
Chap. 92 . Ce spectacle anime les Athéniens : un seul céleuste a dit un mot d’encouragement ; ils poussent un cri et fondent sur l’ennemi. Les Péloponnésiens, troublés de leurs fautes et de leur désordre, résistent peu et tournent vers Panorme, d’où ils avaient levé l’ancre. Les Athéniens les poursuivent, se rendent maîtres des vaisseaux les moins éloignés, au nombre de six, reprennent ceux des leurs qui, précédemment, avaient été mis hors de combat et amarrés au rivage, et donnent partout ou la mort ou des fers. Le Lacédémonien Timocrate était sur le vaisseau de Leucade qui fut submergé près du vaisseau de charge ; pendant que le navire coulait bas, il se tua lui-même : le flot poussa son corps au port de Naupacte.
Les Athéniens, au retour de la poursuite, élevèrent un trophée au lieu d’où ils étaient partis pour la victoire, recueillirent les morts et les débris des vaisseaux jetés sur la côte, et rendirent, par un traité, ceux des ennemis. Les Péloponnésiens élevèrent aussi un trophée, comme vainqueurs, pour avoir mis l’ennemi en fuite et fait échouer quelques-uns de ses vaisseaux, et ils consacrèrent, sur le Rhium d’Achaïe, près de leur trophée, le vaisseau qu’ils avaient pris. Mais, craignant qu’il ne survînt quelques renforts envoyés d’Athènes, ils partirent à l’entrée de la nuit, pour retourner chez eux, en traversant le golfe de Crisa et se dirigeant vers Corinthe. Les Athéniens qui venaient de Crète avec vingt vaisseaux, et qui auraient dû se joindre à Phormion avant le combat, abordèrent à Naupacte peu après la retraite des ennemis.
Alors l’été finissait.
Chap. 93 . Avant le licenciement de la flotte et le retour des Péloponnésiens, soit à Corinthe, soit dans les divers pays qui bordent le golfe de Crisa, Cnémus, Brasidas, et les autres commandans, voulurent, au commencement de l’hiver, et sur l’avis donné par les Mégariens, faire une tentative sur le Pirée, port d’Athènes. Ce port n’était ni gardé, ni fermé : ce qui ne doit pas étonner, vu la grande supériorité des Athéniens sur mer. Chaque matelot eut ordre de prendre sa rame, la courroie servant à l’attacher, et son coussin ; et de passer par terre de Corinthe à la mer qui regarde Athènes : arrivés en diligence à Mégares, ils tireraient de leur chantier de Nisée quarante vaisseaux qui s’y trouvaient, et vogueraient droit au Pirée. Aucune flotte n’en faisait la garde, et l’on était loin de s’attendre à voir les ennemis aborder à l’improviste. Les Athéniens croyaient bien que jamais on n’oserait faire ouvertement cette tentative, même en s’y préparant à loisir ; et que, si on l’osait, ils ne pourraient manquer de la prévoir.
Aussitôt que conçu, le projet s’exécute. Les matelots, arrivés de nuit, mettent à flot les vaisseaux de Nisée, et voguent, non pas vers le Pirée, comme il avait été résolu (un vent contraire, et la crainte aussi, les en empêchèrent), mais vers celui des promontoires de l’île Salamine qui regarde Mégares. Là étaient un fort et une garde de trois vaisseaux, pour empêcher que rien ne pût ni entrer à Mégares, ni en sortir. Ils attaquèrent le fort, tirèrent à eux les trois vaisseaux vides, surprirent le reste de l’île Salamine et la pillèrent.
Chap. 94 . Des feux furent allumés pour annoncer à Athènes l’arrivée de l’ennemi. Jamais, dans cette guerre, on n’avait éprouvé une telle consternation. Dans la ville, on croyait déjà les ennemis au Pirée ; et au Pirée, on croyait que, déjà maîtres de Salamine, ils étaient près d’arriver ; ce qui se fût exécuté sans peine, s’ils eussent agi avec plus de résolution, et si le vent ne les avait pas retenus. Les Athéniens, dès le point du jour, accoururent en masse au Pirée, tirèrent les vaisseaux à flot, les montèrent tumultuairement, cinglèrent sur Salamine, et laissèrent des gens de pied à la garde du Pirée. Les Péloponnésiens, frappés de ces mesures énergiques, accourent à l’île de Salamine, en ravagent une grande partie, prennent les hommes, le butin, les trois vaisseaux de la garnison de Boudore, et retournent en diligence à Nisée. Ils n’étaient pas sans crainte sur leurs propres vaisseaux, depuis long-temps à sec et peut-être faisant eau de toutes parts. Retournés à Mégares, ils firent à pied le chemin de Corinthe. Quant aux Athéniens, ne les ayant pas rencontrés à Salamine, ils revinrent aussi sur leurs pas. Depuis cet événement, ils gardèrent mieux le Pirée, tinrent le port fermé, et prirent les autres précautions nécessaires.
Chap. 95 . Dans le même temps, au commencement de l’hiver, l’Odryse Sitalcès, fils de Térès, roi en Thrace, marcha contre Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine, et contre les Chalcidiens de l’Épithrace. Il s’agissait de deux promesses dont il voulait tenir l’une et faire exécuter l’autre. Perdiccas, à peine la guerre commencée, concevant des craintes, avait pris envers lui de secrets engagemens s’il le réconciliait avec les Athéniens, et s’il ne remettait pas sur le trône Philippe, son frère et son ennemi, et ces engagemens n’avaient pas été remplis. De son côté, Sitalcès était convenu avec les Athéniens, lorsqu’il était entré dans leur alliance, de mettre fin à la guerre des Chalcidiens. Ce fut ce double motif qui lui fit prendre les armes. Il conduisait avec lui Amyntas, fils de Philippe, qu’il voulait placer sur le trône ; Agnon l’accompagnait en qualité de général. Il emmenait aussi des députés d’Athènes qui se trouvaient pour cette affaire auprès de sa personne ; car les Athéniens devaient se joindre à lui contre les Chalcidiens avec une flotte et une nombreuse armée.
Chap. 96 . Sitalcès donc, de chez les Odryses, se met en mouvement, fait une levée d’abord de Thraces-Odryses ses sujets, en-deçà de l’Hémus et du Rhodope jusqu’à la mer [Propontide] qui regarde d’un côté le Pont-Euxin et de l’autre l’Hellespont ; ensuite de Gètes, au nord de l’Hémus, et de tous les autres peuples qui, au midi de l’Ister, habitent principalement les côtes du Pont-Euxin : or ces Gètes et les peuples de cette contrée, voisins des Scythes, dont ils portent le costume et l’armure, sont tous archers à cheval. Il appela ensuite quantité de Thraces montagnards autonomes, armés de coutelas, et connus sous le nom de Diens , habitans pour la plupart du mont Rhodope. Les uns le suivirent par l’appât d’une solde ; les autres, comme volontaires.
Il fit aussi une levée d’Agrianes, de Lééens et d’autres Péoniens soumis à ses lois. C’étaient les derniers peuples de sa domination ; ils confinaient aux Gréens, aux Lééens-Péoniens, et au fleuve Strymon, qui, du mont Scomius, coule à travers le territoire des Gréens et des Lééens. Telles étaient les bornes de son empire du côté des Péoniens, autonomes à partir de là. Du côté des Triballes, pareillement autonomes, les limites de sa domination étaient le pays des Trères et celui des Tilatéens. Ceux-ci habitent le nord du mont Scomius, et s’étendent vers l’occident jusqu’au fleuve Oscius, qui tombe de la même montagne que le Nestus et l’Èbre, montagne déserte, élevée, et qui tient au mont Rhodope.
Chap. 97 . Le royaume des Odryses se dirigeait le long de la mer, depuis Abdères jusqu’à la partie du Pont-Euxin où est l’embouchure de l’Ister. En suivant ces côtes, le plus court trajet, sur un vaisseau marchand, avec le vent toujours en poupe, est de quatre journées et d’autant de nuits de navigation ; tandis que, par terre, le plus court chemin d’Abdères à l’Ister est de onze jours pour l’homme qui marche bien.
Telle est l’étendue littorale de ce royaume : quant à son étendue dans l’intérieur des terres, depuis Byzance jusqu’au pays des Lééens et au fleuve Strymon (car c’est dans cette partie que le royaume s’étend le plus loin de la mer dans l’intérieur des terres), elle est de treize jours pour un homme qui marche bien.
La valeur du tribut payé par tous les pays barbares et par les villes helléniques, tel que le recevait Scuthès, qui, successeur de Sitalcès, l’avait considérablement accru, pouvait être de quatre cents talens d’argent, soit qu’il fût payé en or, soit qu’il le fût en argent.
Les présens en or et en argent ne s’élevaient pas à moins, sans compter les étoffes, ou brodées ou non, et autres objets précieux. On faisait ces présens non seulement au roi, mais encore aux Odryses nobles ou le plus en crédit. En effet, chez les Odryses et autres Thraces, les grands ont établi un usage différent de celui des Perses, l’usage de recevoir plutôt que de donner ; et à leurs yeux, il est plus honteux de refuser que d’essuyer soi-même un refus. À l’aide d’un pouvoir sans bornes, ils ont porté si loin leurs extorsions, que rien, à cette cour, ne se fait qu’avec des présens.
Ce royaume est donc devenu très puissant ; car de tous les états d’Europe entre le golfe d’Ionie et le Pont-Euxin, c’est celui qui est parvenu au plus haut point de grandeur par ses revenus et autrès moyens de prospérité. Pour la force militaire et le nombre des troupes, il le cède de beaucoup à celui des Scythes. Nulle puissance en Europe ne peut être comparée à ces derniers, et même il n’est aucune nation de l’Asie qui, prise séparément, fût capable de résister aux Scythes, s’ils étaient tous réunis : mais sous le rapport de la prudence et de l’habileté qu’exigent les diverses circonstances de la vie, ils n’égalent pas les autres peuples.
Chap. 98 . Sitalcès, roi d’une si puissante contrée, se disposa donc à la guerre. Ses préparatifs terminés, il se mit en marche contre la Macédoine. Il traversa d’abord ses propres états, ensuite Cercine, montagne déserte, qui sépare les Sintes des Péoniens. Il suivait un chemin qu’il avait frayé lui-même en coupant les forêts, lorsqu’il portait la guerre aux Péoniens.
Dans leur route à travers cette montagne, qui commence où finit l’Odrysie, ses troupes avaient à droite les Péoniens, à gauche les Sintes et les Mædes. Après l’avoir franchie, elles arrivèrent à Dobère, ville de Péonie.
Sitalcès, dans cette marche, ne perdit d’hommes que par maladie : il en recueillit même de nouveaux ; car bien des Thraces autonomes, sans être appelés, le suivirent dans l’espoir du butin. Aussi dit-on que son armée ne montait pas à moins de cent cinquante mille hommes, la plupart fantassins. La cavalerie, où l’on comptait plus d’Odryses que de Gètes, était du tiers environ.
On distinguait parmi les troupes de pied, dont ils étaient l’élite, des guerriers armés de coutelas, peuplade autonome descendue du mont Rhodope. Le reste, multitude mélangée, n’avait de redoutable que le nombre.
Chap. 99 . Rassemblées à Dobère, ces troupes se disposèrent à tomber de la haute Macédoine sur la basse, où régnait Perdiccas. On comprend dans la Macédoine les Lyncestes, les Hélimiotes, et d’autres nations de l’intérieur des terres qui leur sont alliées et soumises, et qui cependant ont des rois particuliers. Alexandre, père de Perdiccas, et ses ancêtres, les descendans de Téménus, originaires d’Argos, conquirent les premiers la contrée maritime, qu’on appelle aujourd’hui la Macédoine. Ils commencèrent par vaincre dans un combat et par chasser de la Piérie les Pières, qui dans la suite occupèrent Phagres et d’autres pays au-dessous du mont Pangée, au-delà du Strymon. À présent encore, on appelle golfe Piérique la côte maritime qui est au pied du Pangée. Ces princes repoussèrent aussi de ce qu’on nomme la Bottiée, les Bottiéens, qui confinent maintenant la Chalcidique. Ils conquirent la portion étroite de la Péonie qu’arrose le fleuve Axius, et qui va de l’intérieur des terres jusqu’à Pella et à la mer. Ils ont aussi sous leur puissance, au-delà de l’Axius, jusqu’au Strymon, ce qu’on appelle la Mygdonie, d’où ils ont chassé les Édoniens. Ils ont repoussé du pays nommé Éordie les Éordiens, dont le plus grand nombre a été détruit et dont les faibles restes se sont établis à Physca. Ils ont aussi chassé de l’Almopie les Almopes. Enfin, ces Macédoniens établirent leur puissance sur d’autres nations qui leur sont encore soumises, sur l’Anthémonte, la Crestonie, la Bisaltie, et une grande partie du terrain qui compose la haute Macédoine elle-même. Tous ces différens pays sont compris sous la dénomination commune de Macédoine ; et quand Sitalcès y porta la guerre, Perdiccas, fils d’Alexandre, y régnait.
Chap. 100 . Les Macédoniens, hors d’état de résister à l’armée formidable qui s’avançait contre eux, se retirèrent dans les lieux que l’art ou la nature elle-même avait fortifiés : ces lieux de refuge étaient peu nombreux. C’est Archélaüs, fils de Perdiccas, qui, parvenu à la royauté, éleva dans la suite les fortifications qu’on voit dans ce pays. Il aligna les chemins, établit l’ordre dans les différentes parties du gouvernement, régla ce qui concernait la guerre, monta la cavalerie, arma l’infanterie, et fit plus lui seul, pour rendre son royaume florissant, que n’avaient fait les huit souverains ensemble qui l’avaient précédé.
Quant à l’armée des Thraces-Odryses, partie de Dobère, elle fondit d’abord sur les pays qui avaient composé la domination de Philippe, prit de force Idomène, et par accord, Gortynie, Atalante, et quelques autres places. Elles se rendirent par suite de leur inclination pour Amyntas, fils de Philippe, qui se trouvait dans cette armée. Les Thraces assiégèrent sans succès Europus. Ils s’avancèrent ensuite dans la partie de la Macédoine qui est à la gauche de Pella et de Cyrrhus, et ne pénétrèrent pas plus avant sur le territoire de la Bottiée et de la Piérie ; mais ils ravagèrent la Mygdonie, la Crestonie et l’Anthémonte. Les Macédoniens ne songèrent pas même à leur opposer de l’infanterie ; mais, avec un corps de cavalerie que fournirent leurs alliés de l’intérieur, malgré l’infériorité du nombre, ils attaquaient l’armée thrace quand l’occasion semblait favorable. Vaillante et bien cuirassée, partout ou fondait cette cavalerie, nul n’en soutenait le choc. Mais, de toutes parts enveloppée par de nombreux ennemis, le péril auquel elle s’exposait devint si manifeste, qu’elle cessa d’agir enfin, se croyant incapable de résister à des forces tellement supérieures.
Chap. 101 . Cependant Sitalcès envoya déclarer à Perdiccas les motifs de son expédition. La flotte des Athéniens n’arrivait pas ; ils avaient douté qu’il se mît en marche, et ne lui avaient fait passer qu’une députation et des présens. Il ne mit donc en mouvement qu’une partie de son armée contre les Chalcidiens et les Bottiéens, les poussa dans leurs forts, et ravagea leur pays. Pendant qu’il y campait, les Thessaliens méridionaux, les Magnètes, les autres sujets de la Thessalie, et même les Hellènes, jusqu’aux Thermopyles, craignirent que cette armée ne vînt les attaquer et se tinrent sur leurs gardes. Les mêmes craintes étaient partagées par les Thraces septentrionaux, habitans des plaines situées au-delà du Strymon ; par les Panéens, les Odomantes, les Droens et les Derséens, peuples autonomes. Sitalcès donna lieu au bruit qui courut parmi les Hellènes ennemis d’Athènes, que ceux qui avaient été attirés par cette république elle-même à titre d’alliés, pourraient bien finir par marcher contre eux : il occupait et ravageait à-la-fois la Chalcidique, la Bottique et la Macédoine. Cependant il ne remplit aucune de ses vues. Son armée manquait de vivres et souffrait beaucoup des rigueurs de l’hiver. Il se laissa persuader par Seuthès, son neveu, fils de Sparadocus, qui jouissait près de lui du plus grand pouvoir, de ne pas différer sa retraite. Perdiccas s’était attaché secrètement Seuthès par la promesse de lui donner sa sœur en mariage avec de grandes richesses. Sitalcès, persuadé par son neveu, regagna donc précipitamment ses états, après avoir tenu la campagne trente jours entiers, dont il avait passé dix dans la Chalcidique. Perdiccas remplit sa promesse, et donna dans la suite sa sœur Stratonice à Seuthès. Telle fut l’expédition de Sitalcès.
Chap. 102 . Durant le même hiver, la flotte du Péloponnèse retirée, les Athéniens qui étaient à Naupacte, sous le commandement de Phormion, se dirigèrent, en longeant les côtes, vers Astacus. Ils firent une descente et pénétrèrent dans l’intérieur de l’Acarnanie. Ils avaient quatre cents hoplites athéniens, venus sur la flotte, et autant d’ hoplites de Messène. Avec ces forces, ils chassèrent de Stratos, de Coronte et autres endroits, les hommes dont ils soupçonnaient la fidélité ; ils rétablirent à Coronte Cynès, fils de Théolytus ; puis ils remontèrent sur leurs vaisseaux : car ils ne croyaient pas pouvoir attaquer, en hiver, les Éniades, qui furent de tout temps les seuls Acarnanes ennemis d’Athènes. En effet, le fleuve Achéloüs, qui coule du Pinde à travers le pays des Dolopes, des Agraens, des Amphiloques, et la plaine de l’Acarnanie, arrose les murs de Stratos, et, de l’intérieur des terres, se jette dans la mer, en longeant les Éniades, dont il inonde le territoire qui, couvert de marécages, devient en hiver impraticable aux ennemis. La plupart des îles Échinades gissent en face des Éniades, et sont près de l’embouchure de l’Achéloüs. Ce fleuve considérable forme sans cesse de nouvelles alluvions, et plusieurs de ces îles ont été réunies au continent. On croit qu’il ne faudra pas un long espace de temps pour qu’il en soit de même de toutes ; car le cours du fleuve, abondant et rapide, entraîne avec lui beaucoup de limon, et les îles, très rapprochées, se servent l’une à l’autre comme de liens pour arrêter les alluvions. Semées çà et là sans régularité, et se croisant, elles ne laissent aux eaux aucun passage direct vers la mer : d’ailleurs elles sont petites et désertes. On dit qu’Apollon, par un oracle, marqua les Échinades pour retraite à Alcméon, fils d’Amphiaraüs, lorsque ce prince menait une vie errante après le meurtre de sa mère. Le dieu lui avait donné à entendre qu’il ne serait délivré de ses terreurs, qu’après avoir trouvé pour habitation un lieu que n’eût pas encore vu le soleil et qui ne fût pas encore terre quand il avait tué sa mère, parce que son crime avait souillé toute la terre. Alcméon, long-temps incertain, crut enfin découvrir dans cet atterrissement formé par l’Achéloüs, le lieu de refuge que lui avait désigne l’oracle, et il jugea que depuis si long-temps qu’il errait par suite de son parricide, les alluvions du fleuve avaient eu le temps de préparer une habitation suffisante à sa personne. Il s’établit donc aux Éniades et autres lieux qui en dépendent : il y régna, et laissa le nom d’Acarnan, son fils, à cette contrée.
Chap. 103 . Telle est la tradition que nous avons reçue touchant Alcméon. Quant aux Athéniens et à Phormion, partis de l’Acarnanie, ils retournèrent à Athènes au commencement du printemps. Ils amenèrent les hommes de condition libre pris dans les batailles navales, qui furent ensuite échangés homme pour homme, et transportèrent aussi les vaisseaux dont ils s’étaient rendus maîtres. Cet hiver finit, et avec lui la troisième année de la guerre que Thucydide a écrite.
LIVRE TROISIÈME.
Chapitre premier . L’été qui suivit cet hiver, le blé étant dans toute sa force, les Péloponnésiens et les alliés firent une invasion dans l’Attique, sous le commandement d’Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi de Lacédémone, prirent des campemens, et ravagèrent le pays. La cavalerie athénienne, suivant sa coutume, saisissait toutes les occasions de fondre sur eux : elle arrêtait le gros des coureurs, les empêchait de se porter en avant du corps de l’armée et de ravager le voisinage de la ville. Les ennemis restèrent tant qu’ils eurent des vivres ; ils se retirèrent ensuite, et chacun regagna son pays.
Chap. 2 . Bientôt après cette invasion, l’île de Lesbos, Méthymne exceptée, se détacha des Athéniens. Même avant la guerre, les Lesbiens en avaient conçu le projet, que les Lacédemoniens n’avaient point accueilli. Ils l’exécutèrent plutôt qu’ils ne l’avaient résolu ; car ils voulaient, avant tout, fermer l’entrée de leurs ports, mettre les murailles en état de défense, compléter la flotte, et recevoir ce qui devait leur arriver du Pont-Euxin, des archers, des vivres, tout ce qu’ils avaient demandé. Mais des gens de Ténédos, leurs ennemis, ceux de Méthymne, et même des particuliers de Mitylène, qui, par esprit de faction, avaient contracté des liaisons d’hospitalité à Athènes, y firent savoir qu’on rassemblait par force tous les Lesbiens à Mitylène, et que, d’intelligence avec Lacédémone et avec les Béotiens, de même origine que les Lesbiens, on pressait la défection ; qu’en un mot, si on ne les prévenait, l’île serait perdue par négligence.
Chap. 3 . Les Athéniens, alors désolés à-la-fois par la peste et par une guerre déjà dans toute sa force, quoique naissante, regardaient comme très fâcheux qu’on leur fît un nouvel ennemi de Lesbos, qui avait une marine, et dont la puissance n’avait encore reçu aucune atteinte. D’abord ils repoussèrent cette dénonciation, à laquelle ils ne pouvaient croire. Mais, ayant envoyé des députés sans obtenir qu’on mit fin et au rassemblement et aux préparatifs, ils commencèrent à craindre, et, résolus de prévenir la défection, ils envoyèrent aussitôt quarante bâtimens, prêts a infester les côtes du Péloponnèse. Cléippide, fils de Dinias, était l’un des trois commandans de cette flotte. On avait appris que tous les Mityléniens en corps devaient célébrer, lors de la ville, une fête en l’honneur d’Apollon Maloeus, et qu’en se hâtant, on pouvait espérer de les surprendre. La tentative réussissant, on se trouvait hors de crainte ; dans le cas contraire, on leur prescrirait de livrer la ville, et de raser les murs ; et sur leur refus, on ferait la guerre. La flotte partie, les Athéniens arrêtèrent dix trirèmes de Mitylène, qui, à titre d’auxiliaires, se trouvaient dans les ports, conformément à l’alliance qui unissait les deux nations. On mit les équipages sous bonne garde. Mais un homme parti d’Athènes passe dans l’Eubée, traverse à pied le bourg et cap Géreste, arrive au port, y trouve un vaisseau marchand prêt à faire voile, et, favorisé par le vent, aborde le surlendemain à Mitylène, annonçant la prochaine arrivée de la flotte. Sur cet avis les Mityléniens n’allèrent point à la fête, et gardèrent avec soin les travaux à demi terminés des murs et des ports.
Chap. 4 . Arrivés peu de temps après, les généraux d’Athènes, voyant qu’on était sur ses gardes, intimèrent leurs ordres, et, n’étant pas écoutés, se disposèrent à la guerre. Les Mityléniens, subitement forcés de la soutenir sans préparatifs, sortirent du port les vaisseaux pour livrer bataille, mais sans trop s’éloigner : repoussés et poursuivis par la flotte d’Athènes, ils parlèrent d’accommodement. Ils voulaient négocier le départ de la flotte à des conditions peu rigoureuses. Les généraux ne se montrèrent pas difficiles, parce qu’eux-mêmes craignaient de ne pouvoir tenir contre les forces réunies de Lesbos. Une suspension d’armes accordée, les Mityléniens députèrent à Athènes. Parmi les membres de la députation se trouvait l’un des auteurs de la dénonciation, qui se repentait d’y avoir pris part. Ces envoyés devaient solliciter le rappel de la flotte, et répondraient de la fidélité de Mitylène. Mais comme on se promettait peu de succès de cette députation, une autre partit en même temps sur une trirème pour Lacédémone. Les députés, dans leur passage, trompèrent la vigilance des Athéniens, dont la flotte était à l’ancre à Malée, au nord de la ville : ils arrivèrent à Lacédémone après une pénible navigation, et travaillèrent à obtenir quelques secours.
Chap. 5 . Ceux qu’on avait envoyés à Athènes étant revenus sans avoir rien fait, les Mityléniens, avec le reste de Lesbos, Méthymne exceptée, se préparèrent à la guerre. Ceux de Méthymne servaient comme auxiliaires d’Athènes, ainsi que ceux d’Imbros, de Lemnos, et quelques autres en petit nombre. Les Mityléniens firent une sortie générale sur le camp ennemi. Dans l’action, ils n’eurent pas de désavantage ; mais ils ne passèrent point la nuit dans la campagne ; se défiant d’eux-mêmes, ils rentrèrent dans la place. Depuis cette affaire, ils se tinrent en repos, attendant quelques secours du Péloponnèse, et ne voulant se hasarder qu’avec des forces plus imposantes. Méléas de Lacédémone et Herméondas de Thèbes venaient d’arriver. On les avait dépêchés avant la défection ; mais ils n’avaient pu prévenir l’expédition des Athéniens, et ils étaient montés secrètement sur une trirème après le combat. Ils conseillèrent d’envoyer avec eux à Lacédémone, sur une autre trirème, de nouveaux députés : le conseil fut suivi.