Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public
Chap. 33 . L’hiver suivant, le tyran Évarque l’Acarnane, qui voulait rentrer à Astacus, obtint que les Corinthiens l’y reconduiraient avec quarante vaisseaux et quinze cents hoplites : lui-même soudoya quelques auxiliaires. Les généraux de l’armée étaient Euphamidas, fils d’Aristonyme ; Timoxène, fils de Timocrate ; et Eumaque, fils de Chrysis. Ils s’embarquèrent et rétablirent Évarque. Ils voulaient s’emparer de quelques autres endroits de l’Acarnanie situés sur les côtes ; mais n’ayant pas réussi dans leurs tentatives, ils revinrent à Corinthe, et côtoyant Céphallénie, ils descendirent dans la campagne des Craniens. Ils entrèrent en accord avec les habitans, qui, les ayant trompés, se jetèrent sur eux par surprise, et leur tuèrent une partie de leur monde. Contraints par la force de gagner la pleine mer, ils retournèrent chez eux.
Chap. 34 . Le même hiver, Athènes, suivant les anciennes institutions, célébra aux frais de l’état les funérailles des citoyens qui avaient été les premières victimes de cette guerre. Voici ce qui s’observe dans cette solennité. La surveille, on expose aux regards du public les ossemens des morts, et chacun peut apporter à son gré des offrandes au mort qui l’intéresse. On donne le signal du convoi. Déjà défilent des cercueils de cyprès portés sur des chars : un pour chaque tribu, dans lequel sont renfermés les os de ses morts. On porte en même temps un seul lit vide pour ceux qu’on n’a pu retrouver quand on a relevé les corps. Les citoyens et les étrangers peuvent, à volonté, faire partie du cortége. Les femmes parentes des morts assistent aux funérailles en poussant des gémissemens. Enfin on dépose les cercueils dans le Céramique, l’un des plus beaux faubourgs de la ville. C’est là qu’on inhume ceux que la guerre a moissonnés. Les braves qui périrent à Marathon furent seuls exceptés, car, pour rendre à leur valeur un éclatant hommage, un tombeau leur fut érigé dans les champs mêmes où ils avaient perdu la vie. Quand les morts sont couverts de terre, l’orateur choisi par la république, personnage distingué par ses talens et ses dignités, prononce l’éloge qu’ils ont mérité. Le discours terminé, on se retire. C’est ainsi que se célèbrent les funérailles. Les mêmes cérémonies furent observées pendant tout le cours de la guerre, autant de fois que l’occasion s’en présenta. Ce fut Périclès, fils de Xanthippe, qui fut choisi pour honorer la mémoire des premières victimes des combats. Le moment arrivé, il quitta le monument pour monter sur une tribune qu’on avait élevée de manière que la voix de l’orateur pût être entendue de la plus grande partie de l’auditoire. Il s’énonce en ces termes :
Chap. 35 . « Plusieurs des orateurs que vous venez d’entendre à cette tribune, n’ont pas manqué de préconiser le législateur qui, en consacrant l’ancienne loi sur la sépulture des citoyens moissonnés dans les combats, crut pouvoir y ajouter celle qui ordonne de prononcer leur éloge : sans doute ils pensaient que c’est une belle institution de louer en public les guerriers morts pour la patrie.
» Pour moi, plutôt que de compromettre la gloire d’une foule de guerriers, en la faisant dépendre du plus ou du moins de talent d’un seul orateur, je croirais suffisant de décerner aux citoyens que des vertus réelles ont rendus recommandables, des honneurs réels comme leurs vertus, tels que ceux dont la république environne aujourd’hui ce monument funèbre. Comment en effet garder une juste mesure et réunir tous les suffrages dans un éloge où l’on peut à peine fixer l’opinion sur la fidélité des récits ? Les auditeurs sont-ils instruits des faits, ou disposés à les croire : l’orateur ne remplit jamais leur attente. Ignorent-ils les faits : dès qu’on leur a présenté quelque trait trop au-dessus de leur nature, l’envie leur dit qu’on exagère. Car l’homme supporte l’éloge de la vertu d’autrui, tant qu’il se croit à la hauteur des belles actions qu’il entend raconter ; ce récit l’a-t-il convaincu de son infériorité, envieux, il devient aussitôt incrédule. Mais puisque cette institution est consacrée par l’approbation de nos ancêtres, m’y conformer est un devoir que je vais m’efforcer de remplir, en me rapprochant, autant qu’il sera possible, de ce que pense et veut chacun de vous.
Chap. 36 . » Je commencerai par nos aïeux : c’est un tribut que nous leur devons dans une telle circonstance. De tout temps possesseurs de cette contrée, ils nous l’ont léguée de race en race, libre jusqu’à ce jour, grâces à leurs vertus ; ils ont donc un droit acquis a nos éloges. Mais que ne devons-nous pas surtout aux auteurs de nos jours, qui, reculant les bornes du domaine dont ils avaient hérité, nous ont transmis, non sans de grands efforts, tout ce que nous possédons aujourd’hui ! En leur offrant ce légitime hommage, nous ajouterons cependant que c’est à nous, à ceux d’entre nous qui sont dans la force et la maturité de l’âge, que cet empire doit sa stabilité. C’est nous qui avons rendu cette république aussi redoutable pendant la guerre que florissante pendant la paix.
» Il n’est aucun de vous qui ne connaisse ces combats livrés par nos ancêtres pour la défense de la patrie, et ces guerres moins anciennes où nos pères et nous-mêmes signalâmes notre valeur contre les Hellènes et les Barbares. Sans vous fatiguer de ce récit, je vais vous parler avant tout, et des vertus qui nous ont conduits aux premiers degrés de cette puissance, et de la forme de notre gouvernement, et des mœurs auxquelles nous devons cette grandeur actuelle. Je passerai ensuite à l’éloge de nos guerriers. Ces considérations ne sauraient être étrangères à la cérémonie qui nous rassemble. J’en crois d’ailleurs le développement utile à cette foule de citoyens et d’étrangers réunis en ce lieu pour m’entendre.
Chap. 37 . » La constitution sous laquelle nous vivons, n’est pas faite à l’imitation des lois qui régissent les autres peuples : loin d’être imitateurs, c’est nous qui avons servi de modèles à plusieurs. On a donné à ce gouvernement le nom de démocratique, parce qu’il dirige tous ses ressorts vers l’intérêt du grand nombre. S’élève-t-il quelques différends entre particuliers, les lois ne font aucune acception des personnes. Aspire-t-on aux emplois, selon le genre dans lequel on excelle, l’avantage d’appartenir à un ordre distingué n’y conduit pas plus sûrement que le mérite ; jamais le défaut d’illustration n’en a fermé l’accès au citoyen pauvre, mais en état de servir sa patrie.
» Traitant les affaires publiques avec franchise, on ne nous voit point, dans la vie privée, armés l’un contre l’autre de l’œil du soupçon, épier nos habitudes domestiques ; et le citoyen qui accorde quelque chose à ses plaisirs, n’a point à redouter notre humeur austère. Il ne verra pas sur nos fronts cet air chagrin et improbateur, qui, pour n’être point un châtiment réel, n’en est pas moins pénible. Doux et faciles dans le commerce de la vie, et craignant par-dessus tout de violer les principes d’ordre public, nous obéissons à l’éternelle autorité des magistrats et aux lois dont ils sont les organes, à ces lois surtout qui protégent l’opprimé, même à celles qui, sans être écrites, appellent sur ceux qui les transgressent la vengeance de l’opinion publique.
Chap. 38 . » Nous avons préparé même à l’esprit de nombreux délassemens du travail. Tel est du moins l’effet des spectacles et des sacrifices qui se renouvellent pendant toute l’année, de ces fêtes particulières, de ces décorations pompeuses, dont l’agrément habituel fait oublier les peines de chaque jour.
» La grandeur de notre république appelle dans son sein les richesses de la terre entière, en sorte que nous jouissons autant et sommes aussi riches des productions étrangères que de celles de notre territoire.
Chap. 39 . » Pour ce qui regarde l’étude de l’art militaire, nous l’emportons sur nos voisins en plusieurs points. Notre ville est ouverte à tous les peuples ; aucune loi n’écarte les étrangers des leçons ou des spectacles dont la connaissance, pour n’être pas restée secrète, pourrait un jour profiter à l’ennemi. C’est qu’en effet nous comptons moins sur une politique astucieuse et mystérieuse que sur la générosité de notre caractère.
» Que d’autres, par de pénibles exercices, forçant la nature, donnent à la jeunesse le caractère de la virilité ; nous, avec des institutions plus douces, nous ne sommes pas moins ardens à braver les périls. Qui ne sait que pour fondre sur notre territoire les Lacédémoniens appellent à leur secours leurs alliés et leurs esclaves ? Tandis que vous, heureux Athéniens, seuls et marchant à l’ennemi sans autres forces que les vôtres, vous remportez presque toujours une facile victoire, quoique combattant dans un pays étranger, contre des hommes qui ont à défendre leurs foyers et leurs dieux domestiques.
» Et d’ailleurs aucun de nos ennemis ne s’est mesuré contre nos forces réunies, tant à cause du partage que nécessitent les opérations de notre marine, qu’à raison de l’envoi fréquent d’une partie de nos concitoyens sur divers points du continent. Cependant, après une affaire contre quelques-uns de nos détachemens, vainqueurs, ils se vantent de nous avoir tous défaits ; vaincus, de ne l’avoir été que par la nation tout entière.
» Notre volonté pourrait bien être d’attendre les dangers au sein du loisir, plutôt que de nous y préparer par de pénibles exercices ; chez nous le courage pourrait bien être plutôt une disposition naturelle de nos cœurs, qu’une vertu artificielle commandée par la loi. Mais qu’en résulte-t-il ? Les maux à venir ne nous fatiguent pas d’avance ; et lorsqu’ils se présentent, nous ne les soutenons pas avec moins de constance que si nous y étions formés par l’habitude de souffrir.
Chap. 40 . » En ce point, comme en beaucoup d’autres, notre république a donc droit à l’admiration des hommes.
» Élégans sans recherche, philosophes sans mollesse, dans l’occasion nous déployons, non le faste stérile des vains discours, mais la solide richesse des vertus utiles à la patrie. Nous ne faisons point tomber le déshonneur sur la pauvreté qu’on avoue, mais sur l’indolence qui ne sait pas s’en affranchir. C’est ici qu’on voit, par un accord admirable, et le riche passer de l’économie de sa maison à l’administration de l’état, et le citoyen laborieux montrer autant d’habileté dans la discussion des intérêts publics que dans l’exercice de l’industrie nécessaire à sa subsistance.
» Nous sommes en effet les seuls chez qui le citoyen entièrement étranger aux affaires politiques soit regardé, non pas seulement comme un homme inoccupé, mais comme un être inutile. Aussi n’est-il personne de nous qui, dans les délibérations publiques, ne soit capable ou de concevoir des idées heureuses, ou d’apprécier celles des autres, parce que, selon nous, ce qui nuit au succès, c’est, non la prudence qui discute avant d’entreprendre, mais la précipitation qui s’engage avant d’avoir discuté.
» Un autre avantage qui nous distingue, c’est une grande hardiesse de vues jointe à une égale sagesse dans nos délibérations sur ce que nous devons entreprendre ; tandis que, chez les autres hommes, l’audace est fille de l’ignorance et la réflexion enfante la timidité. Or quel est l’homme véritablement invincible ? N’est-ce donc pas celui qui connaît, par une expérience qui ne trompa jamais, les douceurs de la paix et les calamités de la guerre, et que la jouissance de l’une ne rend jamais moins ardent à voler aux dangers de l’autre ?
» En amitié, quelle différence entre nous et les autres hommes ! L’amitié en général s’acquiert par les bons offices : la nôtre est le prix de nos propres bienfaits, beaucoup plus solide sans doute, parce qu’une fois engagés par nos bienfaits mêmes, nous sommes intéressés à entretenir, par de nouveaux services, le germe de reconnaissance que nous avons déposé dans les cœurs ; au lieu que le sentiment s’émousse dans l’âme de celui qui reçoit, et quand il oblige son bienfaiteur, il sait que ce n’est point un don qu’il offre mais une dette qu’il acquitte.
» Seuls encore nous obligeons nos alliés sans craindre de les agrandir à notre préjudice, et nous cédons, non au calcul de l’intérêt, mais au sentiment de notre indépendance.
Chap. 41 . » Ajoutons un dernier trait à ce tableau, et disons qu’Athènes est l’école de l’Hellade, que chaque citoyen en particulier semble avoir reçu du ciel ces formes aimables, ces heureuses dispositions qui le mettent en état de tout exécuter avec succès, avec facilité, avec grâces.
» Et que personne ne soupçonne cet éloge d’exagération et de flatterie. J’en atteste la puissance même de la république : n’est-elle pas le plus beau témoignage rendu aux vertus qui nous ont acquis cette puissance ?
» Seule entre toutes les républiques existantes, supérieure à sa renommée, Athènes se présente fièrement et défie la censure. L’ennemi qui est venu l’attaquer, n’a point à rougir d’avoir été vaincu par un peuple indigne de la victoire ; quant à nos sujets, oseraient-ils reprocher à la fortune de les soumettre à des hommes qui ne sont pas nés pour l’empire ? Tout enfin, autour de nous, offre des monumens de notre grandeur, qui nous assurent l’admiration et du siècle présent et des âges à venir ; et pour étendre notre gloire, nous n’avons besoin ni d’un nouvel Homère, ni de toutes les fables dont l’agrément entretient une illusion que bientôt détruit la vérité des faits. La terre et la mer, forcées de s’ouvrir à notre audace, sont devenues le double théâtre où nous avons fondé de nombreux et d’impérissables monumens de nos vengeances et de nos bienfaits.
» Nos guerriers ont donc avec raison préféré la mort à l’eclavage, qui les aurait séparés d’une patrie si digne de leur amour ; et ceux qui leur survivent doivent tout sacrifier à la défense d’une cause si belle.
Chap. 42 . » Si je me suis étendu sur les louanges de notre république, c’est ce que je voulais faire concevoir que le combat n’est pas égal entre nous et des hommes qui n’ont aucun de ces avantages à défendre. Il fallait d’ailleurs établir sur d’incontestables preuves l’éloge des héros dont nous honorons la tombe. Que dis-je ? cet éloge est presque entièrement achevé. En effet, tout ce que je dis à la gloire de la république, à qui le devons-nous, sinon à leurs vertus et à celles de leurs semblables ?
» Sur quelque contrée de l’Hellade que vous tourniez vos regards, vous trouverez peu d’hommes au niveau de leur renommée : mais ici l’orateur n’a point à craindre qu’on oppose à son témoignage celui de l’austère vérité. Le glorieux trépas de nos guerriers me semble placer au grand jour la vertu de chacun d’eux. C’est par la mort qu’il faut commencer l’examen ; c’est en elle que la preuve se consomme.
» Si quelqu’un d’entre eux, sous d’autres rapports, mérita un reproche, il est juste que leur éclatante valeur dans les combats pour la patrie étende sur leurs faiblesses un voile protecteur ; car, effaçant le mal par le bien, ils ont rendu leurs actions publiques plus utiles que leur conduite privée n’a pu être nuisible.
» Parmi eux, on n’a vu ni le riche amolli préférer les jouissances à ses devoirs, ni le pauvre tenté de fuir, cédant à cet espoir que conserve le malheureux d’échapper à l’infortune et de s’enrichir un jour. Tous unanimement, regardant le châtiment de leurs adversaires comme le plus digne objet de leur ambition, et considérant en même temps comme les plus nobles de tous les périls ceux qu’ils affrontaient, tous ils se hâtaient, à travers ces périls, de courir à la vengeance et de couronner à-la-fois tous leurs vœux. Abandonnant à l’imagination l’incertitude de l’avenir, mais ne consultant que leur cœur sur la certitude du présent ; persuadés d’ailleurs que le vrai salut du soldat est plutôt dans la mort qu’il trouve au sein de la vengeance, que dans la fuite, qui ne sauve que sa vie, ils ont évité la honte attachée au nom de vaincus : ils se sont en quelque sorte identifiés avec la victoire ; et leur âme, inaccessible à la crainte, est sortie du combat avec toute sa gloire, sans même avoir senti pencher la balance du destin.
Chap. 43 . » C’est ainsi qu’il convenait à de tels hommes de s’offrir en victimes à la patrie. O vous qui leur avez survécu, demandez, vous le pouvez sans doute, demandez aux dieux une victoire que ne suive point le trépas ; mais jamais n’opposez à l’ennemi une valeur moins audacieuse. Faudrait-il donc vous retracer tous les biens qui sont les fruits du courage ? Vous les connaissez comme moi. La grandeur de la patrie qui arme vos bras n’est pas un tableau qu’il suffise de contempler sous le pinceau de l’orateur : c’est une beauté réelle ; il faut que le cœur en soit épris, que l’amour en devienne plus actif à mesure que la connaissance en devient plus parfaite. Que la reconnaissance vous dise tous les jours : ceux qui nous l’ont acquise, sensibles au cri de l’honneur, à la voix de l’opinion, savaient braver les dangers. Quelquefois la fortune trompa leur attente : mais jamais ils ne crurent qu’un revers dût priver la patrie de leur vertu. Aussi lui ont-ils payé le plus noble des tributs ; car, en lui donnant tout leur sang, ils ont obtenu pour eux-mêmes un honneur immortel et le plus glorieux des tombeaux, non pas ce froid sépulcre où nous venons déposer leurs cendres, mais ce monument plus durable auquel leur gloire est confiée, pour être à jamais célébrée toutes les fois que l’occasion s’offrira ou de louer la bravoure ou d’en donner l’exemple. Le monde, oui, le monde entier est la tombe des grands hommes : et ce n’est pas seulement dans leur patrie que des colonnes et des inscriptions publient leur gloire ; sans le secours du burin, leur nom pénètre chez les peuples étrangers, gravé dans les cœurs bien mieux que sur la pierre.
» Animés, Athéniens, par de si grands exemples, et convaincus que le bonheur est dans la liberté et que la liberté est le prix du courage, ne refusez jamais des périls glorieux. Eh ! qui doit avec le plus d’ardeur prodiguer sa vie dans les combats ? Est-ce donc l’infortuné qui n’a point d’avantage à s’en promettre ? N’est-ce pas plutôt celui dont un jour de plus peut changer toute la destinée, celui surtout pour qui le moindre revers aurait les plus funestes résultats ? Ah ! combien l’avilissement qui suivrait un moment de faiblesse est-il plus insupportable à des cœurs généreux, qu’une mort, oserai-je dire, insensible, qui surprend le guerrier à l’instant où il n’est pénétré que de la conscience de ses forces et du sentiment de la félicité publique !
Chap. 44 . » Aussi ne sont-ce pas des pleurs, mais des consolations et une leçon que j’offre maintenant aux pères des guerriers dont nous célébrons la mémoire ; ils savent que leurs fils naquirent soumis aux vicissitudes de la fortune.
» Heureux donc ceux à qui le sort a réservé, ou, comme à vos enfans, la plus belle fin, ou, comme vous, le plus noble sujet de douleur ! Heureux ceux pour qui la main des dieux placa la prospérité aux bornes mêmes de la vie ! Je le sens néanmoins, il sera difficile à vos cœurs de rester pénétrés de cette vérité, lorsque vous verrez vos concitoyens heureux de la possession de ces mêmes objets qui faisaient auparavant toute votre joie ; car la vraie privation n’est point dans l’absence des biens qu’on ne connaît pas, mais dans la perte des jouissances dont on a long-temps savouré la douceur. C’est maintenant au reste qu’il faut rappeler toute votre constance. Ceux à qui l’âge laisse encore l’espoir d’être pères, trouveront dans de nouveaux enfans un adoucissement aux larmes qu’ils répandent aujourd’hui, et la république en retirera le double avantage d’une population plus nombreuse et d’un concours unanime au bien général. Ceux en effet qui, n’ayant point d’enfans à offrir à la patrie, n’ont pas les mêmes risques à courir, peuvent-ils apporter le même esprit de justice, la même égalité d’âme aux délibérations publiques ?
» Quant à ceux que la vieillesse a déjà blanchis, et qui ne voient que des jours sereins sur la route laissée derrière eux, le court espace qui leur reste à parcourir leur paraîtra moins pénible lorsqu’ils y verront empreinte à chaque pas la gloire de leurs fils : amour de la gloire ! seul sentiment qui jamais ne vieillisse ! car, dans cette ruine universelle de l’homme succombant sous le poids des années, ce n’est pas, comme quelques-uns le prétendent, la passion des richesses qui survit ; c’est la passion de l’honneur.
Chap. 45 . » Et vous enfans, vous frères des guerriers que je célèbre, quelle glorieuse carrière je vois s’ouvrir à vos efforts ! On prodigue volontiers les éloges à ceux qui ne sont plus. Un jour, peut-être, vous les surpasserez : mais alors même, vous n’obtiendrez que difficilement d’être placés à quelques degrés au-dessous d’eux, et non pas à leur niveau ; car tout homme sur terre voit un concurrent avec peine : cessez-vous d’alarmer les prétentions rivales, vous êtes sûr de la bienveillance ; mais elle est au prix de la mort, qui seule détruit la rivalité.
» Peut-être faut-il, avant de finir, m’arrêter un instant sur les devoirs des femmes réduites au veuvage.
» Voici ce qu’en peu de mots leur intérêt m’ordonne de leur dire : Femmes, votre gloire est de vous ressembler à vous-mêmes, d’obéir au vœu de la nature, d’être ce qu’elle vous fit ; d’éviter, dans les assemblées des hommes, la publicité des censures, même la publicité des éloges.
Chap. 46 . » J’ai satisfait à la loi ; j’ai développé les idées que les circonstances devaient inspirer à l’orateur. Une partie de la dette publique est déjà réellement acquittée par les honneurs rendus à la tombe des héros que nous pleurons. Le reste sera payé par la reconnaissance à leurs enfans, devenus dès ce moment les vôtres, devenus les enfans de la république, qui les nourrira jusqu’à ce que l’âge leur permette de la défendre : utile récompense pour eux-mêmes, utile objet d’émulation pour ceux qui doivent entrer dans la même lice : en effet, la république qui honore magnifiquement la vertu, doit être aussi la patrie des cœurs vertueux. Allez, et retirez-vous après avoir donné à la nature, à l’amitié, les pleurs qu’elles réclament. »
Chap. 47 . Cette cérémonie funèbre eut lieu l’hiver avec lequel finit la première année de la guerre. Dès le commencement de l’été, les deux tiers des troupes du Péloponnèse et des alliés, comme l’année précédente, fondirent sur l’Attique, y campèrent et ravagèrent le pays, sous la conduite d’Archidamus, fils de Zeuxidamus.
Ces troupes à peine arrivées, la peste se déclara parmi les Athéniens. Déjà plusieurs fois, dit-on, Lemnos et d’autres contrées en avaient ressenti les cruelles atteintes : mais nulle part, de mémoire d’homme, on n’avait été frappé d’une telle contagion, d’une aussi terrible mortalité. Les médecins, d’abord, n’y connaissant rien, ne pouvaient apporter de remède : la mort les frappait les premiers, à raison de leur commerce plus fréquent avec les malades. Toute industrie humaine était superflue ; prières ferventes dans les hiérons, oracles consultés, pratiques de toute espèce, tout devenait inutile : on finit par y renoncer, vaincu par la force du mal.
Chap. 48 . Il commença, dit-on, par cette partie de l’Éthiopie qui domine l’Égype, descendit en Égypte et dans la Libye, gagna le vaste empire du grand roi, et soudain Athènes en fut infectée. Ses premières victimes furent les habitans du Pirée ; ils allaient jusqu’à dire que les Péloponnésiens pouvaient bien avoir empoisonné les puits, car il n’existait point encore de fontaines dans ce quartier. Le mal gagna ensuite la ville haute, et ce fut alors qu’il exerça de plus grands ravages. Que chacun, médecin ou non, raisonne selon ses connaissances sur ce fléau ; qu’il dise à quel principe il doit sa naissance, et quelles sont les causes, ou de la révolution qui se fit dans les corps, ou du renversement de température qui eut lieu dans l’air ; pour moi, je dirai quel fut le mal, et si clairement, que les personnes attentives, qui d’avance en auront vu quelques caractères dans mon récit, ne puissent le méconnaître, si jamais il revenait exercer ses fureurs.
Chap. 49 . On convenait que, cette année surtout, les autres maladies s’étaient peu fait sentir. Celles qui se manifestaient, prenaient aussitôt tous les çaractères de ce mal. Mais, en géneral, elle frappait subitement, au milieu de la meilleure santé et sans qu’aucun symptome l’annonçât. D’abord, on éprouvait de violentes chaleurs de tête ; les yeux devenaient rouges et enflammés, la gorge et la langue sanguinolentes, l’haleine extraordinairement fétide. À ces symptômes succédaient l’éternuement, l’enrouement. En peu de temps, le mal gagnait la poitrine et causait de fortes toux. Quand il s’attachait à l’orifice supérieur de l’estomac, il y excitait des soulèvemens, suivis de toutes les évacuations de bile auxquelles les médecins ont donné des noms, et qui fatiguaient extrêmement les malades. Survenaient alors de fréquens hoquets qui causaient de violentes convulsions, et qui s’apaisaient bientôt chez les uns, beaucoup plus tard chez les autres. La partie extérieure du corps, soumise au tact, n’était ni brûlante ni pale, mais rougeâtre, livide et couverte de petites phlyctènes et de petits ulcères. L’intérieur était dévoré d’un tel feu, que le malade ne pouvait souffrir, ni les manteaux les plus légers, ni les plus fines couvertures : il restait nu, et se jetait avidement dans l’eau froide. Plusieurs de ceux qui n’étaient pas gardés se précipitèrent dans les puits, tourmentés d’une soif inextinguible : il était égal de boire peu ou beaucoup. L’impossibilité de prendre aucun repos, et une cruelle insomnie tourmentaient pendant tout le temps de la maladie.
Tant qu’elle était dans sa force, le corps ne maigrissait pas, et, contre toute attente, résistait aux souffrances. La plupart, conservant encore quelque vigueur, périssaient le neuvième ou le septième jour, consumés par un feu intérieur, ou, s’ils franchissaient ce terme, le mal descendait dans le bas-ventre. Une violente ulcération s’y formait ; survenait une forte diarrhée et l’on mourait de faiblesse. Le mal, qui avait d’abord établi son siége dans la tête, gagnant successivement tout le corps, laissait, sur ceux qui échappaient aux grands accidens, des traces aux extrémités, aux parties naturelles, aux pieds, aux mains ; ceux-ci perdaient quelqu’une de ces parties, ceux-là devenaient aveugles ; d’autres, à leur convalescence, se trouvaient entièrement privés de mémoire, ne reconnaissaient ni eux ni leurs amis.
Chap. 50 . Cette maladie, plus affreuse qu’on ne saurait le dire, porta des coups supérieurs aux forces humaines, et montra éminemment qu’elle différait des maladies ordinaires ; car ni les oiseaux, ni les quadrupèdes qui se nourrissent de cadavres humains, n’approchaient des corps qui restaient en grand nombre sans sépulture ; ou s’ils en goûtaient ils périssaient. On en eut la preuve dans la disparition des oiseaux carnassiers : on n’en voyait ni sur les corps morts ni ailleurs. Les chiens rendaient encore plus sensibles les effets de la contagion, parce qu’ils ne quittaient pas la compagnie de l’homme.
Chap. 51 . Sans s’arrêter à quantité d’irrégularités qui variaient selon la différence des sujets, tels étaient, en général, les symptômes de la maladie.
On n’avait à souffrir, dans ce temps-là, d’aucune des maladies accoutumées, et s’il en survenait, elles se confondaient avec celle qui était épidémique. Les uns mouraient parce qu’on les négligeait ; les autres, malgré tous les soins qu’on leur prodiguait. Et au milieu de tout cela, on ne convenait, à dire vrai, d’aucun remède qui pût sauver ceux qui l’employaient : ce qui réussissait à l’un, nuisait à l’autre. Il ne se trouvait aucun tempérament capable de résister au mal, soit par faiblesse, soit par supériorité de force : tout était moissonné, même ceux qu’on traitait suivant les règles de l’art. Ce qu’il y avait de plus terrible, c’était, d’un côté, le découragement dès malheureux lorsqu’ils se sentaient attaqués, et qui, perdant toute espérance, s’abandonnaient eux-mêmes et ne résistaient point ; et de l’autre, la contagion qui gagnait et tuait ceux qui se soignaient mutuellement, et qui s’infectaient comme les troupeaux malades : ce qui causait une affreuse destruction. Ceux qui, par crainte, ne voulaient point approcher des pestiférés, mouraient délaissés, et bien des maisons s’éteignirent faute de quelqu’un qui donnât des soins ; ceux qui en donnaient, recevaient la mort. Tel fut surtout le sort des hommes qui se piquaient de vertu : rougissant de s’épargner, ils allaient chez leurs amis ; en effet, les serviteurs attachés à la maison, abattus par l’excès des fatigues, finissaient par être insensibles aux plaintes des mourans. Ceux néanmoins qui étaient échappés au mal, montraient le plus de pitié pour les mourans et les malades, parce qu’ils avaient connu les mêmes souffrances et qu’ils jouissaient d’une parfaite sécurité ; car la peste ne frappait pas deux fois de manière à être mortelle. Les autres, témoins de leur bonheur, les mettaient au rang des bienheureux : pour eux, se livrant aux transports de la joie, ils avaient la douce espérance qu’à l’avenir aucune autre maladie ne les atteindrait.
Chap. 52 . Les arrivages des champs à la ville ajoutaient à tant de maux et tourmentaient surtout les nouveaux venus : car comme il n’y avait pas de maisons pour eux, et qu’ils vivaient pressés dans des cahuttes étouffées, durant la plus grande chaleur de la saison, ils périssaient confusément, les mourans entassés sur les morts. Des malheureux près d’expirer, avides de trouver de l’eau, se roulaient dans les rues, assiégeaient les fontaines. Les hiérons, où l’on avait dressé des tentes, étaient comblés des cadavres des pestiférés qui mouraient dans le lieu même : en effet, quand le mal fut parvenu à son plus haut période, personne ne sachant plus que devenir, on perdait tout respect pour les choses divines et humaines. Toutes les cérémonies auparavant usitées pour les funérailles étaient violées. Chacun ensevelissait les morts comme il pouvait. Plusieurs, manquant des choses nécessaires, parce qu’ils venaient d’essuyer perte sur perte, s’emparaient des sépultures d’autrui. Les uns se hâtaient de poser leur mort et de le brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas, prévenant ceux qui l’avaient dressé ; d’autres, pendant qu’on brûlait un mort, jetaient sur lui le corps qu’ils avaient à grand’peine apporté, et se retiraient aussitôt.
Chap. 53 . La peste introduisit dans la ville un grand oubli des lois, même sur les autres objets. Au spectacle des promptes vicissitudes dont on était témoin, de riches subitement atteints de la mort, de pauvres devenus tout-à-coup riches héritiers, on osait s’abandonner ouvertement à des plaisirs qu’auparavant on se procurait dans l’ombre. N’apercevant plus que de courtes jouissances, ne voyant plus rien que d’éphémère et dans sa personne et dans ses biens, on croyait devoir tourner toutes ses pensées vers la volupté. Personne ne se sentait le courage de se fatiguer par des actions honnêtes et vertueuses : avant de parvenir à son but, ne serait-on pas surpris par la mort ? Le plaisir et ce qui y conduisait sûrement, voilà ce qui était utile et honnête. Ni la crainte des dieux ni les lois humaines n’éloignaient du crime. Les dieux ! en voyant périr tout le monde indistinctement, on jugeait indifférent de les honorer ou non : les lois humaines ! nul ne s’attendant à vivre jusqu’à ce qu’on instruisît le procès, on ne craignait pas les peines ordonnées par les lois, mais on voyait suspendu sur sa tête un châtiment plus grave déjà prononcé ; et avant de le subir, on croyait raisonnable de tirer au moins quelque parti de la vie.
Chap. 54 . Voilà les terribles maux qui pesèrent sur les Athéniens. Dans leurs murs, ils voyaient les citoyens moissonnés par la faux de la mort ; au-dehors, leurs campagnes ravagées par le fer ennemi. On se ressouvint alors, comme il arrive en de telles circonstances, de cette prédiction que les vieillards disaient avoir entendu chanter autrefois : Athènes, un jour, aura dans ses champs la guerre des Doriens et la peste avec eux .
Comme, dans la langue hellénique, le mot qui signifie la peste et celui qui signifie la famine diffèrent peu dans la prononciation, on disputait sur le fléau dont on était menacé : mais dans le temps de la contagion, on dut croire que c’était la peste que prédisait l’oracle : car les hommes adaptaient leurs souvenirs aux maux qu’ils souffraient. S’il survient un jour une nouvelle guerre de Doriens, et qu’il arrive une famine, on appliquera la prédiction à la famine.
Ceux qui avaient connaissance d’un oracle rendu aux Lacédémoniens, ne manquaient pas de le rappeler. Le dieu, interrogé pour savoir s’ils entreprendraient la guerre, avait répondu que s’ils combattaient de toutes leurs forces, ils remporteraient la victoire, et il avait prononcé que lui-même viendrait à leur secours. On conjecturait qu’il devait exister un rapport entre l’événement et l’oracle. La maladie se déclara dès que les Péloponnésiens eurent commencé leur invasion, et n’exerça pas de grands ravages dans le Péloponnèse : ce fut Athènes surtout qu’elle dévasta, et ensuite les autres pays les plus peuplés. Voilà ce qui arriva de relatif à la peste.
Chap. 55 . Les Péloponnésiens, après avoir ravagé la plaine s’avancèrent dans la partie de l’Attique qu’on appelle maritime, jusqu’au mont Laurium, où les Athéniens ont des mines d’argent. Ils dévastèrent d’abord le côté qui regarde le Péloponnèse, ensuite la partie qui regarde l’Eubée et l’île d’Andros. Périclès, encore général, persistait dans le même avis qu’au temps de la première invasion, et pensait qu’il ne fallait pas que les Athéniens sortissent.
Chap. 56 . Les Lacédémoniens continuaient d’occuper la plaine : ils n’avaient pas encore gagné le littoral, quand il fit appareiller cent vaisseaux contre le Péloponnèse. Ces dispositions terminées, il mit en mer, embarquant quatre mille hoplites et trois cents cavaliers. Ces derniers montaient des bâtimens propres au transport des chevaux, et que, pour la première fois, on construisit avec de vieux navires. Les troupes de Chio et de Lesbos faisaient partie de cette expédition avec cinquante vaisseaux. Cette flotte, à son départ, laissa les Péloponnésiens sur les côtes de l’Attique. Les Athéniens, arrivés à Épidaure dans le Péloponnèse, saccagèrent une grande étendue de pays. Ils attaquèrent la ville dans l’espérance de la prendre ; mais n’ayant pas réussi, ils quittèrent Épidaure, et ruinèrent la Trézénie, l’Halie et l’Hermionie, toutes contrées maritimes du Péloponnèse ; puis ils remirent en mer, allèrent à Prasies, ville maritime de la Laconie, dévastèrent une partie de la campagne, prirent la place et la détruisirent. Après cette expédition, ils revinrent chez eux, et trouvèrent à leur retour les Péloponnésiens retirés de l’Attique.
Chap. 57 . La peste avait exercé ses fureurs sur l’armée athénienne et dans la ville, pendant tout le temps que les Péloponnésiens avaient occupé le territoire des Athéniens et que ceux ci avaient tenu la mer : ce qui fit dire que les Péloponnésiens, instruits par des déserteurs de la maladie qui régnait dans les murs, et voyant les ennemis occupés de funérailles, s’étaient hâtés d’abandonner le pays : mais la vérité est que, dans cette seconde expédition, ils se tinrent fort long-temps sur le territoire ennemi et le ravagèrent entièrement : en effet, la durée de leur séjour dans l’Attique ne fut guère moindre de quarante jours.
Chap. 58 . Le même été, Agnon, fils de Nicias, et Cléopompe, fils de Clinias, collègues de Périclès, se mirent à la tête de l’armée qu’il avait commandée, et portèrent la guerre contre les Chalcidiens de l’Épithrace et devant Potidée, dont le siége continuait. À leur arrivée, ils appliquèrent à la place les machines de guerre, et ne négligèrent aucun moyen de s’en rendre maîtres. Mais ils ne la prirent pas et ne firent rien d’ailleurs qui répondit à la grandeur de l’expédition : car la peste, s’étant déclarée, frappa dans ce pays les Athéniens avec fureur et ruina leur armée. Les troupes qui étaient arrivées les premières et qui étaient saines, furent infectées par celles qu’Agnon venait d’amener. Phormion, qui avait seize cents hommes, n’était plus dans la Chalcidique. Agnon retourna avec sa flotte à Athènes : la peste, en quarante jours environ, lui avait enlevé mille cinquante hoplites sur quatre mille. L’ancienne armée resta dans le pays, et continua le siége de Potidée.
Chap. 59 . Après la seconde invasion des peuples du Péloponnèse, il s’opéra une grande révolution dans l’esprit des Athéniens, qui voyaient leur pays dévasté, et que désolait le double fléau de la peste et de la guerre. Ils accusaient Périclès, qui leur avait conseillé de rompre la paix, et rejetaient sur lui les malheurs où ils étaient tombés. Empressés de traiter avec Lacédémone, ils envoyèrent des députés qui n’obtinrent aucun succès. Trompés de toutes parts dans leurs desseins, c’était contre Périclès qu’éclataient les mécontentemens. Lorsqu’il les vit aigris par le sentiment de leurs maux, et faisant tout ce qu’il avait prévu, il les convoqua, comme il en avait le droit, étant encore général. Il voulait relever leur courage, apaiser leur colère, les ramener à des sentimens plus doux et plus de confiance. Il parut et parla ainsi :
Chap. 60 . « Je me vois l’objet de votre colère, je m’y attendais, et j’en sens les raisons : aussi vous ai-je convoqués, pour vous rappeler ce qui ne devrait pas être sorti de votre mémoire, et vous reprocher vos injustes ressentimens et votre faiblesse à céder au malheur.
» Pour moi, je pense qu’un état qui sait garder une attitude ferme et imposante procure plus d’avantages aux particuliers, que si, heureux dans la personne de chaque citoyen, il venait lui-même à chanceler, voisin d’une décisive catastrophe. Le vent de la fortune a beau favoriser un particulier, il n’en périt pas moins dans le naufrage de la patrie. Malheureux au contraire dans une patrie heureuse, que de moyens de salut ne trouvera-t-il pas dans la prospérité générale ! Puis donc que l’état peut étayer la ruine des particuliers, et qu’un particulier ne peut seul soutenir la ruine de l’état, comment tous ne s’uniraient-ils pas pour lui prêter un commun appui ? Pourquoi vous laisser abattre, comme vous le faites aujourd’hui, par des malheurs domestiques, abandonner le salut commun, accuser tout ensemble et moi qui vous ai conseillé la guerre, et vous-mêmes qui, par votre propre jugement, avez sanctionné mon avis ?
» Au reste, l’homme sur qui tombe votre colère croit connaître et discuter aussi bien que qui que ce soit les grands intérêts de l’état ; il se croit ami de son pays et plus fort que tout l’or du monde : qualités dont la réunion est nécessaire à tout administrateur. En effet, avoir des connaissances sans le talent de les communiquer, c’est être au niveau de celui qui n’a pas d’idées : avec ce double avantage, mais sans de bonnes intentions, on n’en donnera pas de meilleurs conseils ; qu’on soit bien intentionné, mais accessible à la corruption, tout, par l’effet de ce seul vice, sera mis à prix d’argent. Si donc, sous ces divers rapports, vous m’avez jugé supérieur à d’autres, jusqu’à un certain point ; si, par suite de cette opinion, et sur mes conseils, vous avez décrété la guerre, quels reproches peuvent aujourd’hui m’être adressés ?
Chap. 61 . » Lorsqu’on a le choix, et que d’ailleurs on est heureux, c’est une grande folie sans doute de faire la guerre. Mais si l’on est réduit à cette alternative forcée, de subir sans résistance le joug de ses voisins, ou de conserver son indépendance au prix de quelques dangers, serait-on moins répréhensible de fuir ces périls glorieux, que d’oser les affronter ? Pour moi, Athéniens, je suis toujours le même et je persiste dans mon premier sentiment. Vous, vous changez, parce qu’à l’époque où vous approuviez mes conseils nul malheur ne vous avait encore atteints. Ce sont les maux que vous souffrez qui amènent vos repentirs, et qui, en affaiblissant votre jugement, vous empêchent de goûter des raisons dont naguère la justesse vous frappait. L’aiguillon de la douleur présente se fait sentir a chacun ; le bien à venir est invisible à tous. Un revers imprévu autant que funeste vous atterre et vous rend incapables de soutenir vos premières résolutions : en effet, des maux soudains, imprévus, hors de toute combinaison, enchaînent le courage ; et c’est ce qui vous est arrivé en plusieurs circonstances, et surtout dans la maladie contagieuse qui nous afflige. Cependant, citoyens d’une grande république, élevés dans des sentimens dignes d’elle, vous devez avoir la volonté ferme de supporter les coups les plus terribles de l’adversité, et ne jamais perdre de vue vos hautes destinées. On se croit aussi fondé à mépriser le lâche qui reste au-dessous de sa propre gloire, qu’à haïr l’audacieux qui usurpe une gloire à laquelle il n’eut jamais droit. Oubliez donc vos maux particuliers, pour n’avoir d’autre pensée que celle du salut public.
Chap. 62 . » Quant aux fatigues de la guerre, si vous craignez qu’elles ne se multiplient et ne se prolongent, sans pour cela nous donner enfin la supériorité, qu’il me soit permis de vous renvoyer aux considérations que je vous ai déjà plus d’une fois présentées, et par lesquelles je vous ai démontré votre erreur sur ce point. Ce que je veux encore vous rendre évident, c’est la grandeur que vous assure l’étendue de votre domination : bonheur dont vous jouissez sans jamais en avoir bien senti vous-mêmes tout le prix, et sur lequel je n’ai point insisté jusqu’ici dans mes discours. Aujourd’hui même je me serais abstenu d’entrer dans des détails peut-être trop fastueux, si je ne vous eusse vus plongés dans un abattement indigne de vous.
» Vous croyez ne commander qu’à vos alliés ; et moi je déclare que des deux élémens ouverts à l’ambition de l’homme, la terre et la mer, il en est un sur l’immensité duquel vous régnez, et que votre domination y est assurée, non seulement aux lieux où vous l’avez établie, mais encore partout où il vous plaira de l’étendre ; et il n’est ni peuple, ni roi, qui puisse arrêter vos flottes dans leur course triomphante. Votre puissance ne réside donc pas dans la possession de ces maisons de plaisance et de ce territoire dont cependant vous regardez la perte comme un mal des plus grands. Eh ! que sont auprès de votre grandeur nationale des maisons de campagne et des terres, sinon des jardins de luxe, des ornemens superflus de l’opulence ! Persuadons-nous que la liberté, si nous savons la saisir et la conserver, réparera toutes les pertes ; au lieu que pour ceux qui courbent la tête sous le joug, même les avantages accessoires de la liberté s’évanouissent. Nos pères l’ont acquise et conservée par de pénibles travaux, et de plus ils nous l’ont transmise : gardons-nous de dégénérer sur ces deux points. N’est-il pas plus honteux de se laisser arracher des mains un bien qu’on possède, que d’échouer dans des tentatives faites pour se le procurer ? Marchons tous ensemble, avec un noble sentiment de respect pour nous-mêmes, de mépris pour l’ennemi. Même le lâche peut concevoir de lui une haute idée, illusion que produit une ignorance enhardie par quelques succès. Mais le guerrier intimement convaincu de sa supériorité a seul le droit de mépriser. Or, cette conviction nous l’avons ; et, à fortune égale, le talent fier s’inspire à lui-même une audace qui se fonde non sur des espérances toujours incertaines, mais sur la connaissance de ses avantages réels, connaissance qui déjà est une force de plus.
Chap. 63 . » Cette glorieuse prééminence dont jouit la république et qui vous enorgueillit tous, défendez-la, sans vous refuser aux fatigues, ou cessez de vous l’attribuer. Et ne pensez pas qu’il s’agisse uniquement d’une alternative de servitude ou de liberté : vous avez à craindre à-la-fois, et d’être privés de l’empire, et d’être punis de tous les actes qui vous auront rendus odieux pendant que vous l’aurez possédé. Non, il ne vous est plus possible de l’abdiquer, quoi qu’en disent des hommes qui, par une crainte pusillanime, prennent l’inertie pour de la vertu. Votre domination ressemble à la tyrannie : s’en emparer fut injuste peut-être ; l’abdiquer serait périlleux. Bientôt ces partisans de la tranquillité, s’ils parvenaient à faire partager leurs idées, perdraient un état, quand bien même, autonome et isolé, il ne voudrait de relations avec aucun autre gouvernement. Le repos pour se maintenir veut être combiné avec l’activité. Il n’est bon à rien dans un état qui a la prééminence ; mais il convient à un pays esclave qui veut rendre sa servitude moins dangereuse.
Chap. 64 . » Pour vous, Athéniens, ne vous laissez point séduire par de tels citoyens, et ne m’imputez pas à crime une guerre que vous avez décrétée avec moi, et que vous avez ainsi que moi jugée indispensable. Les ennemis ont fait une irruption : ne deviez-vous pas vous y attendre, n’ayant pas voulu souffrir qu’on vous fît la loi ? La peste est le seul fléau dont il nous ait été impossible de prévoir l’attaque et les ravages, et je n’ignore pas qu’elle est en quelque sorte la principale cause de vos ressentimens : bien injustes sans doute, à moins que vous ne consentiez à m’attribuer, comme à un dieu tutélaire tout le bien qui vous arrivera contre votre attente. Au reste, souffrons avec résignation tout ce qui nous vient de la part des dieux, avec courage les calamités de la guerre que nous font les hommes. Tels étaient avant nous les principes de cette république : que leur maintien ne rencontre pas d’obstacles en vous et par vous. Sachez que le nom d’Athènes est célèbre dans l’univers, parce qu’elle ne céda jamais à l’adversité ; que c’est elle qui a fourni le plus de héros, enduré le plus de travaux guerriers ; qu’elle a possédé jusqu’à ce jour une immense puissance, dont le souvenir ineffaçable passera jusqu’à nos derniers neveux, quand bien même, à partir de ce moment, et suivant le cours ordinaire des choses humaines, qui tendent à dégénérer, elle viendrait à décroître. On dira qu’à la gloire d’être Hellènes, nous joignons celle de voir le plus grand nombre des Hellènes soumis à notre empire ; d’avoir soutenu de redoutables guerres contre les forces, ou divisées, ou réunies, de nos ennemis ; enfin d’être citoyens d’une république aussi riche que bien peuplée. L’homme inactif, je le sais, blâmera nos nobles travaux ; mais celui qui voudra se signaler par de glorieuses actions, nous prendra pour modèles, et s’il échoue, il se vengera par l’envie. Se voir en butte à la haine et traités pour le moment présent d’oppresseurs, tel est le destin de ceux qui ont la noble ambition de commander aux autres : mais pour de grands objets, consentir à provoquer l’envie, ce n’est pas entendre mal ses intérêts. En effet, la haine dure peu : on jette à l’instant même un grand éclat, et il reste pour l’avenir une gloire impérissable. Dès aujourd’hui donc, jugeant d’avance ce qui sera honorable pour l’avenir, ce qui pour le présent n’a rien de honteux, volez avec ardeur à cette double conquête. N’envoyez point de héraut aux Lacédémoniens, et gardez-vous de leur laisser voir que les calamités présentes vous abattent. Les états et les particuliers les plus forts sont ceux qui s’affligent le moins des revers, et qui savent les combattre avec le plus d’énergie. »
Chap. 65 . Périclès, en s’exprimant ainsi, s’efforçait d’apaiser le ressentiment des Athéniens, et de les détourner de la pensée de leurs maux. Ils se rendirent à ses conseils en ce qui concernait les affaires publiques : ils n’envoyèrent plus de députations aux Lacédémoniens, et se portèrent avec plus d’ardeur à continuer la guerre. Mais, en particulier, ils s’affligeaient de leurs souffrances, le pauvre, parce que, possédant peu, il se voyait privé de ce peu ; le riche, parce qu’il perdait dans les campagnes des propriétés remarquables par la magnificence des édifices et par les raretés qui les embellissaient ; et, ce qui était plus dur encore, parce qu’ils avaient la guerre au lieu de la paix. La colère de tous contre Périclès ne fut apaisée que lorsqu’ils l’eurent condamné à une amende. Mais, peu de temps après, par une inconstance familière au peuple, on l’élut général, et tous les intérêts de l’état furent remis entre ses mains. C’est que le sentiment des maux particuliers que chacun avait soufferts commençait à s’émousser, et qu’on le jugeait supérieur à tous, dans les affaires où la république tout entière réclamait ses services. En paix, il avait gouverné sagement, et avait maintenu la sûreté de la patrie, que son administration avait élevée au plus haut degré de puissance ; et la guerre, dès qu’elle fut allumée, servit à démontrer avec quelle sagesse il avait calculé les forces de l’état.
Il ne survécut que deux ans et six mois ; et après sa mort, on sut encore mieux apprécier la justesse de sa prévoyance relativement aux événemens de la guerre. En effet, il avait dit qu’on aurait le dessus, mais à condition qu’on se tiendrait tranquille, tournant toutes ses vues du côté de la marine, renonçant a toute idée de conquête pendant la guerre, et ne compromettant pas le salut de la ville. Mais on fit le contraire à tous égards ; et, dans les choses même étrangères à la guerre, l’ambition et la cupidité de quelques citoyens administrèrent les affaires d’une manière funeste à l’état et aux alliés. Avait-on des succès, des particuliers, bien plus que la ville, en recueillaient la gloire et le profit ; échouait-on, c’était un malheur public relativement à la guerre.
Voici la cause de ce changement. Puissant par sa dignité et par sa sagesse, inaccessible à la corruption, Périclès contenait la multitude sans jamais l’humilier : ce n’était pas elle qui le menait, mais lui qui savait la conduire. N’ayant pas acquis son autorité par des voies illégitimes, il ne cherchait pas à flatter le peuple dans ses discours. Fort de l’ascendant qu’il exerçait sur les esprits, il savait les contredire, en s’opposant de front à leur humeur. Quand il les voyait insolens et audacieux à contretemps, il parlait qui leur inspirait une crainte salutaire, et modérait leur fougue. Tombaient-ils mal à propos dans l’abattement, il les relevait et ranimait leur courage. Le gouvernement populaire subsistait de nom ; mais on était en effet sous la domination du premier citoyen. Ceux qui vinrent après lui, plus égaux entre eux, et aspirant au premier rang, étaient réduits à flatter le peuple et à lui abandonner les affaires. De là, comme il doit arriver dans une grande république qui possède l’empire, résultèrent bien des fautes ; entre autres l’expédition de Sicile, qui fut une faute de politique, moins relativement aux forces de ceux qu’on allait attaquer, que sous un autre point de vue : ceux en effet qui la déterminèrent, occupés, non de ce qui était utile pour les soldats envoyés, mais de leurs inimitiés personnelles et de leurs projets de domination, refroidirent l’ardeur des combattans.
Cependant, quoique les Athéniens eussent échoué dans leur entreprise contre la Sicile ; quoique leur armée et la plus grande partie de leur flotte eussent été détruites, que la discorde et les séditions agitassent leur république, ils ne laissèrent pas de résister pendant trois ans à leurs premiers ennemis et aux Siciliens qui vinrent les renforcer, au plus grand nombre de leurs alliés qui se soulevèrent, à Cyrus enfin, fils du grand roi, qui se joignit à la cause de Lacédémone, et qui fournit de l’argent aux Péloponnésiens pour l’entretien de leur flotte. Ils ne succombèrent qu’aux dissensions intestines, et sous les coups qu’eux-mêmes se portèrent mutuellement : tant s’était montré supérieur dans ses calculs le génie de Périclès, qui avait prévu que dans cette guerre du Péloponnèse la république se soutiendrait même sans effort.
Chap. 66 . Les Lacédémoniens et leurs alliés se portèrent le même été, avec cent vaisseaux, contre Zacynthe, île située en face (et à l’ouest) de l’Élide. Elle a pour habitans des Achéens, colonie du Péloponnèse et alliés d’Athènes. Mille hoplites lacédémoniens s’embarquèrent sur la flotte, dont Cnémus, Spartiate, avait le commandement. Ils firent une descente et ravagèrent la plus grande partie de l’île ; mais, comme elle ne se rendait pas, ils se retirèrent.
Chap. 67 . À la fin du même été, Aristée de Corinthe, les ambassadeurs de Lacédémone, Anériste, Nicolaüs et Stratodème, Timagoras de Tégée, et l’Argien Pollis, qui n’avait point de caractère public, partirent pour l’Asie vers le grand roi : ils devaient l’engager à fournir de l’argent et des troupes auxiliaires. Ils allèrent d’abord en Thrace, chez Sitalcès, fils de Térès. Ils voulaient lui persuader, s’il était possible, de renoncer à l’alliance d’Athènes, et de marcher sur Potidée, que les Athéniens assiégeaient. Ils voulaient en même temps l’amener à ne plus secourir ceux-ci, traverser ses états, ce qui faisait partie de leurs projets, et aller, au-delà de l’Hellespont, à la cour de Pharnace, fils de Pharnabaze, qui devait les faire accompagner jusque dans les états du grand roi. Mais des ambassadeurs athéniens, Léarque, fils de Callimaque, et Aminiade, fils de Philémon, se trouvaient par hasard auprès de Sitalcès. Ils engagèrent Sadocus son fils, devenu Athénien, à leur livrer ces ambassadeurs, dans la crainte, s’ils parvenaient jusqu’au grand roi, qu’ils ne nuisissent à une ville qui était la sienne en partie. Les ambassadeurs traversaient la Thrace pour joindre le bâtiment sur lequel ils devaient passer l’Hellespont. Sadocus, gagné, donna ordre de les saisir avant qu’ils s’embarquassent. Il avait fait partir, avec Léarque et Aminiade, des hommes chargés de les leur livrer. Ils furent conduits à Athènes. Les Athéniens craignaient qu’Aristée, reconnu pour l’auteur de tout ce qui s’était passé à Potidée et en Épithrace, ne leur fit encore plus de mal s’il leur échappait. Ainsi, le même jour que les ambassadeurs leur furent amenés, ils les firent mourir sans les juger, et même sans les entendre, quoiqu’ils demandassent à parler, et ils firent jeter leurs corps dans une fosse. Ils jugèrent cette représaille permise contre les Lacédémohiens, qui mettaient à mort et jetaient dans des précipices les marchands d’Athènes et des alliés qu’ils prenaient en mer près des côtes du Péloponnèse ; car, au commencement de la guerre, les Lacédémoniens traitaient en ennemis et tuaient tous ceux qu’ils arrêtaient sur mer, appartenant, soit à des villes alliés d’Athènes, soit à des villes neutres.
Chap. 68 . Vers le même temps, à la fin de l’été, les Ampraciotes, avec quantité de barbares qu’ils avaient soulevés, firent une expédition contre Argos d’Amphilochie et toute la contrée. Voici la source de leur haine contre les Argiens.
Amphiloque, fils d’Amphiarée, retournant chez lui après le siége de Troie, et mécontent de la constitution de l’Argolie, avait fondé, sur le golfe d’Ampracie, une ville d’Argos [qu’il avait qualifiée d’ amphilochique , ainsi que le territoire qui en dépendait], nom qui rappelait Argos sa patrie. Cette ville, la plus considérable de l’Amphilochie, avait des habitans riches et puissans. Après plusieurs générations, les Amphiloques d’Argos, affaiblis par des guerres, appelèrent à eux et admirent dans leur cité les Ampraciotes, de qui, par suite de ce mélange, ils apprirent la langue hellénique ; car le reste de l’Amphilochie est barbare.
Avec le temps donc, les Ampraciotes chassèrent les Argiens, et se rendirent maîtres de tout le pays. Les Amphiloques, après cet événement, se donnèrent aux Acarnanes, et les deux peuples réunis invoquèrent les secours d’Athènes, qui leur envoya trente vaisseaux commandés par Phormion.
Ce général arrivé, ils prirent Argos de vive force, asservirent les Ampraciotes, et occupèrent la ville en commun. Ce fut par suite de cette révolution que se forma la première alliance entre l’Attique et l’Acarnanie, et que naquit cette haine des Ampraciotes contre les Argiens.
Les Ampraciotes trouvèrent dans cette guerre du Péloponnèse une occasion de se satisfaire et de s’armer contre les Argiens avec les Chaones et autres barbares voisins. Ils marchèrent contre Argos, se rendirent maîtres du pays ; mais, ayant attaqué la ville sans pouvoir la forcer, ils se retirèrent et se séparèrent par nations.
Tels furent les grands événemens de cet été.
Chap. 69 . [L’expédition contre Argos d’Amphilochie terminée, à la fin de l’été,] les Athéniens, au commencement de l’hiver, envoyèrent sur les côtes du Péloponnèse vingt vaisseaux commandés par Phormion, qui, stationné à Naupacte, empêchait qu’on ne pût ni naviguer Corinthe et du golfe de Crisa, ni entrer dans les eaux de cette mer. On expédia en même temps six autres vaisseaux vers les côtes de la Carie et de la Lycie, sous le commandement de Mélésandre. Sa mission avait pour objet d’y lever des tributs et d’empêcher que les pirates péloponnésiens, venant des côtes de la Carie et de la Lycie, ne nuisissent à la navigation des vaisseaux de charge de Phasélis, de la Phénicie, et de toute cette partie du continent.
Mélésandre, ayant mis pied à terre en Lycie avec les Athéniens qui montaient ses vaisseaux, et des alliés du pays, vaincu dans une action, y périt lui-même avec une partie de son armée.
Chap. 70 . Dans le même hiver, ceux de Potidée se virent hors d’état de soutenir un siége que les incursions du Péloponnèse dans l’Attique n’empêchaient pas les Athéniens de continuer. Le pain leur manquait : la faim les avait réduits aux plus cruelles extrémités, même à se manger les uns les autres. Ils résolurent de se rendre, et entrèrent en conférence avec les généraux ennemis, Xénophon, fils d’Euripide, Hésiodore, fils d’Aristoclide, et Phanomaque, fils de Callimaque. Ceux-ci les reçurent à composition, témoins des souffrances de leur propre armée, dans une contrée ou l’hiver est rigoureux : d’ailleurs les frais de ce siége avaient déjà coûté deux mille talens à la république. La capitulation portait que les habitans, leurs enfans, leurs femmes et leurs alliés, sortiraient de la ville, les hommes avec un seul manteau et les femmes avec deux, et chacun n’emportant qu’une somme fixée pour le voyage. Ces malheureux se retirèrent dans la Chalcidique, et partout où chacun put espérer de trouver asile. Les Athéniens firent un crime à leurs généraux d’avoir traité sans leur aveu, car ils croyaient se rendre maîtres de la ville à discrétion. Ils y envoyèrent une colonie tirée de leur sein, et la repeuplèrent. Ainsi finit la seconde année de la guerre que Thucydide a écrite.
Chap. 71 . Au commencement de l’été, les Péloponnésiens et leurs alliés, au lieu de faire irruption dans l’Attique, tournèrent leurs armes contre Platée. Archidamus, fils de Zeuxis, roi de Lacédémone, leur général asséyait son camp près de la ville et se préparait à ravager les campagnes. Les habitans se hâtèrent de lui envoyer des députés qui parlèrent ainsi : « Archidamus, et vous Lacédémoniens, vous commettez une injustice, une action indigne de vous et de vos ancêtres, en faisant une invasion sur nos terres. Pausanias, fils de Cléombrote, après avoir chassé les Mèdes de concert avec les Hellènes qui voulurent partager les périls du combat livré dans nos campagnes, offrit des sacrifices à Jupiter sauveur dans la place publique de Platée ; et là, en présence des alliés solennellement assemblés, rendit aux Platéens leur ville, leur territoire, et leur indépendance. Il prononça que jamais on ne s’armerait contre eux, que dans aucun cas ils ne seraient réduits en servitude : autrement, que tous les alliés présens les secourraient de toutes leurs forces. Voilà ce que nous ont accordé vos pères en récompense de notre courage et du zèle que nous montrâmes au milieu de ces nobles périls. Vous nous traitez bien différemment, vous qui avec nos plus mortels ennemis, les Thébains, venez pour nous asservir. Au nom des dieux qui reçurent nos sermens mutuels et que nous prenons à témoin, au nom des dieux de votre pays et du nôtre, nous vous sommons de ne point ravager le territoire de Platée, de ne pas violer des engagemens sacrés et, conformément au décret de Pausanias, de nous laisser vivre paisiblement sous nos propres lois. »