Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public
Il gagna l’intérieur des terres avec un des Perses de la côte, et fit tenir à Artaxerxès, fils de Xerxès, qui venait de monter sur le trône, la lettre suivante : « C’est moi, Thémistocle, qui me rends près de toi ; moi qui, plus qu’aucun Hellène, ai fait du mal à ta maison, tant que j’ai été forcé de me défendre contre l’invasion de ton père ; mais je lui ai fait encore plus de bien, lorsque je cessai de craindre pour moi, et que lui-même, dans sa retraite, avait de grands dangers à courir. » (Il lui rappelait l’avis qu’il lui avait donné du départ projeté de Salamine, puis de l’obstacle qu’il avait mis à la rupture des ponts, projet controuvé, dont il avait, dans le temps, transmis le faux avis à Xerxès.) « J’entre dans ton empire, ayant de grands services à te rendre et persécuté par les Hellènes pour l’amitié que je te porte. Je veux attendre un an pour te rendre compte moi-même des motifs qui m’amènent dans tes états. »
Chap. 138. Le roi admira, dit-on, la résolution de Thémistocle, et le pria de faire ce qu’il se proposait. Celui-ci, pendant le temps qu’il passa sans prendre audience, apprit ce qu’il put de la langue perse et des usages du pays ; et, l’année expirée, s’étant fait présenter au roi, il fut élevé à la cour de ce prince à des honneurs que jamais n’avait obtenus aucun Hellène. Il les dut aux services qu’il prétendait avoir rendus précédemment ; à la promesse confidentielle faite au prince de lui soumettre l’Hellade, et surtout à cette supériorité d’esprit dont il venait encore, en dernier lieu, de donner une preuve si manifeste. En effet, Thémistocle avait montré, d’une manière certes bien frappante, jusqu’où peut aller le génie de l’homme. À ce titre, en quelque sorte, il a plus qu’un autre des droits à notre admiration. Grâces à une sagacité naturelle, sans avoir préparé son esprit, sans avoir redressé son jugement par aucune étude antérieure ou subséquente, un instant de réflexion lui suffisait pour décider sûrement du présent. Quant aux événemens à venir les plus éloignés, il en embrassait toute la série par l’excellence de ses conjectures. Tout ce qui était de son ressort, il le développait avec netteté ; pour les objets dont la pratique lui manquait, il n’était jamais incapable d’en juger sainement. Quelque obscure que parût une affaire, il en discernait avec succès le côté favorable ou contraire ; et pour tout dire en un mot, par les seules forces de la nature et avec peu d’efforts, il excellait à saisir à l’instant même l’à-propos des circonstances. Il mourut de maladie ; quelques-uns disent qu’il s’empoisonna lui-même volontairement, dans l’idée qu’il lui était impossible de tenir les promesses qu’il avait faites au roi.
Quoi qu’il en soit, son tombeau est dans la place publique de Magnésie d’Asie. Le roi lui avait donné pour le pain la Magnésie, qui rapportait cinquante talens par an ; pour le vin, Lampsaque, qui passait pour le meilleur vignoble de ce temps-là ; Myonte pour la bonne chère. Ses parens prétendent que ses os furent apportés dans sa patrie suivant ses dernières volontés, et qu’il fut inhumé dans l’Attique, à l’insu des Athéniens ; car il n’était pas permis de l’enterrer, parce qu’on l’avait banni pour crime de trahison. Ainsi finirent Pausanias de Lacédémone et Thémistocle d’Athènes, les deux hommes de leur temps qui jetèrent le plus grand éclat.
Chap. 139. Voilà quels furent, à la première députation, les ordres que donnèrent et reçurent à leur tour les Lacédémoniens pour des expiations de sacriléges. Ils revinrent une seconde fois, et demandèrent la levée du siége de Potidée et l’indépendance d’Égine. Le point sur lequel ils insistaient fortement, sur lequel ils s’expliquèrent le plus nettement, fut le décret porté contre Mégares, seul obstacle à la paix, disaient-ils. Mais les Athéniens ne rapportèrent point le décret, et n’écoutèrent aucune des autres propositions. Ils accusaient ceux de Mégares de cultiver un champ sacré qui n’était point marqué par des limites, et de donner retraite à des esclaves fugitifs. Enfin arrive une dernière députation de Lacédémone. Ramphius, Mélésippe et Agésander ne dirent rien de ce qu’on avait dit tant de fois ; ils se bornèrent à répéter que les Lacédémoniens voulaient la paix. « Elle subsistera, disaient-ils, si vous laissez les Hellènes autonomes. » Les Athéniens convoquèrent une assemblée et délibérèrent entre eux. Il fut résolu qu’après une mûre délibération, on prononcerait sur tous les points à-la-fois. Beaucoup de citoyens parlèrent ; les deux opinions eurent des partisans : les uns disaient qu’il fallait faire la guerre ; les autres, que le décret sur Mégares ne devait pas mettre obstacle à la paix, et qu’on n’avait qu’à l’abolir. Enfin parut Périclès, fils de Xanthippe, l’homme qui avait alors le plus d’autorité dans la république, et le plus de talent pour la parole et pour l’exécution. Voici les représentations qu’il leur adressa :
Chap. 140. « Athéniens, je persiste dans mon premier sentiment : nous ne devons pas céder aux Péloponnésiens. J’y persiste, quoique je n’ignore pas que les opinions varient selon les événemens, et que l’homme qui exécute se montre moins ferme que lorsqu’il délibère. Je vois qu’aujourd’hui encore j’ai à peu près les mêmes conseils à donner que précédemment ; et je prétends que ceux qui les adopteront, doivent seconder les résolutions communes (dussions-nous, ce qui est très possible, éprouver quelque échec), ou même, en cas de succès, ne point se glorifier de leur sagacité dans la délibération ; car, pour l’ordinaire, la marche des événemens est aussi impénétrable que la pensée de l’homme. Aussi avons-nous coutume, dès qu’il nous arrive un accident imprévu, d’accuser la fortune.
» Quant aux Lacédémoniens, il est clair que depuis long-temps ils cherchent à nous attaquer ; mais à présent nous en avons une preuve trop frappante. En effet, quoiqu’il soit dit dans le traité que nous terminerons à l’amiable nos démêlés réciproques, sans pourtant nous dessaisir de ce que nous aurions entre les mains, ils n’ont dénoncé leurs griefs à aucun tribunal. Nous leur offrons de les discuter, ils refusent ; ils aiment mieux vider la querelle par les armes que par des raisons, et sont ici, non pour adresser des plaintes, mais pour donner des ordres.
» Abandonnez, disent-ils, le siége de Potidée, laissez Égine autonome ; cassez le décret porté contre Mégares. Ce n’est pas tout, laissez les Hellènes autonomes, ajoutent les derniers ambassadeurs. Au reste, Athéniens, ne pensez pas faire la guerre pour bien peu de chose, en refusant la révocation du décret, révocation de laquelle surtout, selon eux, dépend le maintien de la paix, et ne nourrissez pas dans vos cœurs une pensée qui vous porterait à vous accuser un jour d’avoir voté la guerre pour un léger sujet ; car ce léger sujet est comme la pierre de touche qu’ils emploient pour juger de votre caractère et de votre fermeté. Cédez-leur, et sur le-champ vous recevrez des ordres sur un point plus important, comme devant encore vous relâcher par crainte. Repoussez-les au contraire par une réponse ferme, alors vous leur montrerez clairement qu’il faut traiter avec vous d’égal à égal.
Chap. 141. » Partez donc de ce point pour vous résoudre, ou à céder avant qu’ils vous maltraitent, ou, si nous faisons la guerre, ce qui, je crois, est le plus sage, à la soutenir en hommes qui ne céderont aucune condition ni douce, ni rigoureuse, et qui ne garderont pas en tremblant ce qu’ils possèdent. En effet, c’est toujours un signe d’esclavage, qu’un ordre plus ou moins rigoureux intimé par des égaux avant un jugement en forme.
» Quant à la guerre et aux avantages actuels des deux partis, nous ne sommes pas plus faibles : les détails pourront vous en convaincre.
» Les Péloponnésiens travaillent par eux-mêmes à la culture de leurs terres : chez eux les particuliers et le trésor public sont également sans argent. En second lieu ils n’ont aucune expérience des guerres longues et maritimes, parce que, vu leur pauvreté, ils ne font la guerre qu’entre eux et sans y mettre de suite. De tels hommes ne peuvent ni faire sortir une flotte en l’équipant complète, ni entretenir une armée de terre par des renforts successifs, parce qu’il faudrait tout-à-la-fois qu’ils fussent éloignés de leurs travaux (source de leurs revenus), et forcés de prendre sur des revenus (qui n’existeraient plus, puisqu’ils sont laboureurs), et que d’ailleurs nos vaisseaux les tiendraient enfermés chez eux.
» Les contributions libres de citoyens aisés soutiennent mieux la guerre que des contributions forcées, et de pauvres cultivateurs sont plus disposés à payer de leurs personnes que de leur argent. Les personnes, ils espèrent les tirer du danger ; quant à leur argent, ils craignent qu’il ne soit dissipé avant d’arriver au but, surtout si, contre leur attente, la guerre traîne en longueur, comme il est vraisemblable. S’il s’agissait de livrer une seule bataille, les Péloponnésiens et leurs alliés résisteraient peut-être aux efforts combinés de toute l’Hellade ; mais dans une guerre suivie, ils ne tiendront point contre un ennemi qui ne fait pas la guerre à leur manière. N’ayant point de conseil unique, ils ne peuvent décider d’une manière tranchante les affaires du moment. D’ailleurs, réunis par un droit égal aux suffrages, mais divisés par la différence de nations, ils ne pressent, chacun, que leur affaire personnelle : de là, point d’opération complète et qui ait de l’ensemble. Ceux-ci veulent qu’on porte des secours de tel côté, ceux-là les réclament pour leur pays. Après avoir mis beaucoup de temps à se rassembler, ils jettent un coup-d’œil rapide sur les affaires générales, et emploient la plus grande partie du temps à intriguer pour des intérêts particuliers ; et chacun, loin d’imaginer que sa négligence puisse lui nuire, se persuade au contraire que quelqu’un, qu’un autre s’occupera de ce qui lui est personnel, en sorte que par suite de l’opinion individuelle, qui se trouve la même chez tous, la masse commune périt sans qu’ils s’en aperçoivent.
Chap. 142. » Le plus grand obstacle naîtra pour eux du défaut d’argent. Le temps qu’ils mettent à fournir des contributions, occasionne des lenteurs habituelles dans les préparatifs ; mais en guerre, les occasions ne souffrent pas de délais. D’ailleurs ces fortifications qu’ils menacent d’élever, cette flotte qu’ils arment, tout cela n’est pas formidable. Ces fortifications, il serait bien difficile, même à une ville égale à la nôtre, d’en construire en temps de paix : que sera-ce donc en pays ennemi, quand nous leur en opposerons d’aussi redoutables ? S’ils réussissent, leurs coureurs et nos transfuges dévasteront une partie de notre territoire : mais nous enfermeront-ils de murs ? nous empêcheront-ils d’aller par mer jusque chez eux, et d’user de représailles avec ces flottes qui nous donnent une évidente supériorité ? Notre habileté dans la marine a fait de nous de meilleurs soldats de terre, que leur expérience dans les guerres du continent ne les a rendus bons marins ; et cette dernière science, ils l’ajouteront difficilement à la première. Si nous-mêmes, depuis la guerre médique, nous nous y adonnons sans exceller encore, comment donc de pauvres laboureurs, sans connaissance de la marine, et que même on ne laissera pas s’exercer, parce que toujours des flottes considérables les tiendront en arrêt, pourront-ils se signaler par de grands exploits ? Peut-être se hasarderaient-ils contre quelques flottilles, enhardissant leur impéritie par la multitude de leurs vaisseaux ; mais emprisonnés par une flotte entière, ils se tiendront en repos : le défaut d’exercice entretiendra et accroîtra encore leur ignorance, et l’ignorance leur timidité. La marine est un art comme un autre : il ne faut pas qu’on s’y applique en passant et par occasion : elle veut être l’objet d’une étude exclusive.
Chap. 143. » Si, avec les trésors de l’Olympie et des Delphiens, ils tentaient de nous débaucher nos matelots étrangers, en leur proposant une plus haute solde, et qu’il nous fût impossible de leur tenir tête en nous embarquant nous et nos métèques, nous serions bien malheureux. Mais nous et nos métèques nous saurons leur résister ; et de plus, ce qui donne une grande force, nous trouverons dans nos citoyens des pilotes, et tous les gens de l’équipage, et meilleurs et plus nombreux que n’en pourrait fournir tout le reste de l’Hellade ensemble. Croyez vous, d’ailleurs, qu’aucun étranger se décide, avide de périls, à se bannir lui-même de sa patrie, à s’associer avec de moindres espérances à leurs combats, par l’appât d’une plus forte solde à recevoir pendant quelques jours ? Telle est à peu près, du moins suivant moi, la situation du Péloponnèse. La nôtre, exempte des mêmes vices, a de grands avantages, auxquels les leurs ne sont pas comparables. S’ils entrent dans notre pays avec une armée de terre, notre flotte ira les chercher dans le leur. Et ce n’est pas une même chose qu’une partie du Péloponnèse soit ravagée, ou l’Attique tout entière : ils n’auront pas en dédommagement d’autres pays qu’ils puissent occuper sans combattre ; et nous, combien n’en avons-nous pas, et dans les îles, et sur le continent ! C’est en effet un immense avantage que l’empire de la mer. Je vous en fais juges : si nous étions insulaires, qui serait plus que nous à l’abri de toute attaque ? Aujourd’hui donc, nous rapprochant le plus possible de cet état par la pensée, ne songeons plus ni à notre territoire, ni à nos maisons de campagne. La mer et notre ville, voilà ce que nous devons conserver. Mais n’allons pas, imprudemment irrités du ravage de notre territoire, livrer bataille aux Péloponnésiens, beaucoup plus nombreux que nous. En effet, de deux choses l’une : ou nous les combattrons, et alors ils reviendront en aussi grand nombre, et nous livreront un second combat ; ou nous aurons quelque désavantage que suivra la perte de nos alliés, qui font toute notre force ; car ils ne se tiendront pas en repos s’ils ne nous savent pas en état de faire marcher contre eux des armées. Encore une fois, ne gémissez pas sur le ravage de votre territoire, sur la ruine de vos maisons de campagne. Réservons nos regrets pour la perte des hommes : car ce ne sont pas les terres qui fournissent des hommes, mais les hommes qui procurent des terres ; et si j’espérais en être cru, je vous inviterais à sortir de la ville, à dévaster vos champs, à montrer aux Lacédémoniens que, pour de tels objets, vous ne leur obéirez point.
Chap. 144. » J’ai encore bien d’autres raisons d’espérer que vous aurez l’avantage, pourvu que vous ne cherchiez pas à étendre votre domination pendant que vous ferez la guerre, et qu’à des périls forcés vous n’en ajoutiez pas de volontaires. Je crains bien plus nos fautes domestiques que les projets des ennemis. Mais je vous ferai part de toutes mes vues, à mesure que les événemens se développeront. Bornez-vous aujourd’hui à renvoyer les députés avec cette réponse : Nous ouvrirons aux Mégariens nos marchés et nos ports, quand les Lacédémoniens, en vertu de leur loi de xénélasie, ne fermeront plus leur ville ni à nous, ni a nos alliés ; car les traités laissent sur ces deux points une entière liberté. Nous rendrons aux villes leur autonomie, si elles en jouissaient quand nous avons juré la paix, pourvu qu’ils rendent à leurs villes le droit de se diriger par leurs propres lois, en adoptant non les formes les plus analogues à la politique lacédémonienne, mais celles qui leur plaisent. Au reste, nous sommes prêts à faire juger nos différends conformément aux traités. Nous ne commencerons pas la guerre ; mais nous repousserons les agresseurs.
» Voilà la réponse la plus juste et la plus digne de la majesté de notre république. Il faut que l’on sache que la guerre est indispensable ; que si nous l’acceptons de plein gré, nos ennemis combattront avec moins d’énergie, et que du sein des plus grands dangers, naissent les plus grands honneurs pour les états et pour les particuliers. Voyez nos pères, qui ont soutenu tous les efforts des Mèdes : loin d’avoir en commençant les mêmes ressources que nous, ils ont abandonné même ce qu’ils possédaient ; et, grâces à une sagesse supérieure à leur fortune, avec plus d’audace que de forces, ils ont chassé le Barbare et élevé l’empire à ce haut point de grandeur. Ne dégénérons point de leur vertu ; employons tous les moyens pour repousser l’ennemi, et tâchons de ne pas laisser à nos neveux un empire déchu de sa gloire. »
Chap. 145. Ainsi parla Périclès. Les Athéniens regardèrent ses conseils comme les meilleurs, et ils en formèrent la base de leur décret dans la réponse aux Lacédémoniens. Ils s’en rapportèrent sur tous les points à son opinion. Ils déclarèrent, en général, qu’ils ne feraient rien par obéissance, et qu’ils étaient prêts, conformément au traité, à faire statuer juridiquement sur les plaintes qu’on portait contre eux, en égaux qui transigent avec des égaux. Les députés se retirèrent : il ne revint pas d’autre députation.
Chap. 146. Telles furent, avant de prendre les armes, les contestations et les différends qui s’élevèrent entre les deux partis ; ils commencèrent dès l’affaire d’Épidamne et de Corcyre. Cependant, au milieu de ces querelles, on ne laissait pas de commercer ensemble et d’aller dans le pays les uns des autres sans le ministère des hérauts, mais non pas sans défiance ; car ce qui se passait troublait les conventions et devenait le prétexte de la guerre.
LIVRE DEUXIÈME.
Chapitre premier . À partir de cette époque fixe commence la guerre des Athéniens, des Péloponnésiens et de leurs alliés respectifs, cette guerre durant laquelle ils ne communiquèrent entre eux que par le ministère d’un héraut, et où les hostilités, une fois décidées, ne furent plus interrompues. Les événemens sont écrits de suite et sans interruption, tels qu’ils sont arrivés, par été et par hiver.
Chap. 2 . La trève de trente ans conclue après la prise de l’Eubée avait été respectée quatorze ans. Mais la quinzième année de cette trève, la quarante-huitième du sacerdoce de Chrysis à Argos, Ænésius étant éphore à Sparte, et Pythodore ayant encore deux mois à remplir les fonctions d’archonte d’Athènes, le huitième mois après la bataille de Potidée, au commencement du printemps, des Thébains, au nombre d’un peu plus de trois cents, commandés par les béotarques Pythangélus, fils de Phyllidès, et Diemporus, fils d’Onétoride, entrèrent à Platée, ville de Béotie, alliée d’Athènes, et surprirent ses habitans dans le premier sommeil. Des Platéens, Nauclide et ses complices, les avaient appelés et leur avaient ouvert les portes, voulant, pour s’emparer eux-mêmes du pouvoir, tuer ceux de leurs concitoyens qui leur étaient opposés, et soumettre la ville aux Thébains. Ils avaient formé ce complot avec Eurymaque, fils de Léontiade, qui avait à Thèbes le plus grand crédit. Les Thébains, prévoyant qu’on aurait la guerre, désiraient, pendant qu’on était encore en paix, et que les hostilités n’étaient pas encore ouvertement commencées, s’emparer d’avance de Platée, ville leur ancienne ennemie. Comme on n’avait pas mis de gardes avancées, ils s’introduisirent furtivement, et, contre le vœu de ceux qui les avaient appelés, ils campèrent dans l’agora, au lieu d’agir à l’instant même et de se porter promptement dans les maisons désignées. Leur dessein était d’employer d’insinuantes proclamations pour amener les habitans à traiter à l’amiable. Le héraut invita donc ceux qui voudraient entrer dans l’alliance des Béotiens, suivant les institutions du pays, à prendre les armes et à se joindre à eux. On espérait, d’après de telles manœuvres, que la ville se rendrait sans difficulté.
Chap. 3 . Ceux de Platée, trop assurés de la présence des Thébains et de la prise subite de la ville, épouvantés et croyant les ennemis déjà dans les murs et bien plus nombreux qu’ils n’étaient réellement (car on ne distinguait rien dans une profonde nuit), consentirent à traiter, accueillirent la proposition, et restèrent en repos, personne n’éprouvant aucun mauvais traitement. Mais, au milieu de ces équivoques négociations, ils comprirent que les Thébains avaient peu de monde, et pensèrent qu’en les attaquant ils triompheraient sans peine : en effet, le peuple de Platée ne voulait pas se détacher d’Athènes. Ils résolurent donc d’en venir aux mains, et se réunirent, après avoir percé les murs mitoyens des maisons, peur éviter de se montrer dans les rues ; puis, avec des charrettes dételées, ils barricadèrent les chemins, et firent, chacun de son côté, toutes les dispositions que réclamaient les circonstances.
Lorsqu’ils se furent préparés autant que possible, saisissant le moment où, le soleil étant près de poindre, il est cependant encore nuit, ils sortirent de leurs maisons, de peur d’avoir à se mesurer à forces égales contre des ennemis plus hardis de jour, mais qui, la nuit, plus effrayés, seraient plus étrangers aux localités que les habitans. Ils firent donc sur-le-champ irruption et en vinrent promptement aux mains.
Chap. 4 . Les Thébains se voyant tout-à-fait trompés, se resserrent en un bataillon, font volte-face et résistent à toutes les attaques. Deux ou trois fois ils font reculer les Platéens ; mais bientôt ceux-ci se précipitent sur eux à grand bruit. Les femmes et les domestiques, au milieu des cris et des hurlemens, lançant, du haut des maisons, des tuiles et des pierres ; une pluie abondante ajoutant d’ailleurs à l’horreur des ténèbres, la terreur les saisit. Ils tournent le dos, ils fuient à travers la ville, dans la fange, dans l’obscurité (car on était au déclin de la lune), ignorant, pour la plupart, les passages qui pouvaient les sauver, et poursuivis par des ennemis qui les connaissaient et interceptaient toute retraite, en sorte que beaucoup périssaient. Un Platéen ayant fermé, à l’aide d’un fer de lance introduit, au lieu de verrou, dans la gâche, la porte par où ils étaient entrés, et qui était la seule ouverte, il ne leur restait plus d’issue, même de ce côté. Poursuivis dans la ville, quelques-uns allaient gravissant le mur et se précipitant en dehors ; ils périssaient la plupart. D’autres gagnèrent une porte abandonnée, trouvèrent une femme qui leur prêta une hache, brisèrent la barre, mais n’échappèrent qu’en petit nombre ; car on s’en aperçut bientôt. D’autres se dispersèrent et furent égorgés. Le plus grand nombre, ceux qui s’étaient resserrés en un bataillon, donnèrent dans un grand bâtiment qui tenait au mur. Par hasard la porte en était ouverte ; ils la prirent pour une des portes de la ville qui avaient issue dans la campagne. Les Platéens, les voyant pris, délibérèrent s’ils ne les brûleraient pas tous à l’instant même, en mettant le feu à l’édifice, ou s’ils prendraient contre eux un autre parti. Enfin ces malheureux, et tout ce qui restait encore de Thébains errans dans la ville, se rendirent à discrétion eux et leurs armes. Tel fut le sort de ceux des Thébains qui étaient dans Platée.
Chap. 5 . Le reste des Thébains, qui devait, avant la fin de la nuit, se présenter en corps d’armée pour soutenir au besoin ceux qui étaient entrés, arrivait en diligence, d’après la nouvelle de ce qui s’était passé. Platée est à soixante-dix stades de Thèbes. Un orage survenu la nuit retarda leur marche ; car le fleuve Asope, se gonflant, était devenu difficile à traverser. Ils marchèrent par la pluie, ne passèrent le fleuve qu’avec peine, et arrivèrent trop tard : leurs hommes étaient ou tués ou pris. Furieux de ce désastre, ils dressèrent des embuscades à ceux des Platéens qui se trouvaient hors de la ville. En effet, la catastrophe inopinée étant arrivée en temps de paix, il y avait dans la campagne et des hommes et des marchandises de prix. Ils voulaient que ceux qu’ils pourraient prendre leur répondissent de ceux des leurs qui étaient restés dans la ville ; si toutefois il en restait à qui l’on eût laissé la vie. Tel était leur dessein. Ils délibéraient encore, quand les Ptatéens, se doutant du parti que prendraient les ennemis, et craignant pour ce qu’ils avaient de citoyens au dehors, firent partir un héraut, et le chargèrent de dire aux Thébains que c’était une impiété d’avoir essayé de prendre leur ville en pleine paix ; qu’ils se gardassent de faire aucun mal aux gens du dehors, s’ils ne voulaient qu’on donnât la mort aux prisonniers ; mais qu’on les leur rendrait s’ils quittaient le territoire.
Voilà ce que racontent ceux de Thèbes, et ils prétendent même que les Platéens jurèrent cette convention. Mais ceux-ci assurent qu’ils avaient promis de rendre les prisonniers, non sur-le-champ, mais d’après une conférence, dans le cas où l’on s’entendrait ; et ils nient qu’il y ait eu un serment prêté. Ce qui est certain, c’est que les Thébains sortirent du territoire de Platée sans y faire aucun mal, et que les Platéens n’eurent pas plutôt transporté à la hâte dans la ville tout ce qui se trouvait dans la campagne, qu’ils massacrèrent les prisonniers. Il y en avait cent quatre-vingts. De ce nombre était Eurymaque, à qui les traîtres s’étaient adressés.
Chap. 6 . Après cette exécution, ils députèrent à Athènes, permirent aux Thébains d’enlever leurs morts, et firent dans la ville les dispositions qu’ils crurent nécessaires.
Dès qu’on eut annoncé à Athènes ce qu’avaient souffert les Platéens, on arrêta tout ce qui se trouvait de Béotiens dans l’Attique, et l’on envoya un héraut dire à ceux de Platée de ne prendre aucun parti sur les Thébains qu’ils avaient en leur pouvoir, qu’Athènes n’eût elle-même statué sur leur sort ; car on n’y avait pas annoncé qu’ils n’étaient plus. Le premier message était parti aussitôt après l’arrivée des Thébains : le second, au moment où ils venaient d’être vaincus et arrêtés, et l’on ne savait encore à Athènes rien de ce qui avait suivi. C’était dans cette ignorance du fait qu’on avait dépêché le héraut. À son arrivée, il trouva les prisonniers égorgés. Les Athéniens vinrent ensuite en corps d’armée à Platée, y portèrent des subsistances, laissèrent une garnison, et emmenèrent les hommes inutiles avec les femmes et les enfans.
Chap. 7 . Cet événement de Platée devenait une éclatante rupture de la trève ; les Athéniens se préparèrent à la guerre. Les Lacédémoniens et leurs alliés firent de même. Chacun des deux partis se disposa à députer chez le grand roi et en d’autres pays barbares d’où il pouvait espérer des secours de surcroît, et s’efforça d’attirer à son alliance des peuples hors de sa domination. Indépendamment des vaisseaux que les Lacédemoniens avaient dans le Péloponnèse, il fut ordonné dans l’Italie et dans la Sicile, aux villes du même parti, d’en fournir en proportion de leur étendue, jusqu’au nombre de cinq cents ; de préparer une somme d’argent déterminée ; de se tenir d’ailleurs en repos, et de ne recevoir à-la-fois dans leurs ports qu’un seul vaisseau d’Athènes, jusqu’à ce que tous les apprêts fussent terminés. Quant aux Athéniens ils s’assuraient de la fidélité de leurs anciens alliés, et députaient dans les pays plus voisins, le Péloponnèse, Corcyre, Céphallénie, les Acarnanes, Zacynthe. S’ils pouvaient se fier à leur amitié, ils se rendraient plus sûrement maîtres des côtes du Péloponnèse.
Chap. 8 . Les deux partis ne prenaient point de faibles mesures ; c’était de toutes leurs forces qu’ils se préparaient à la guerre. Cela devait être ; car c’est toujours en commençant qu’on a le plus d’ardeur. Une jeunesse nombreuse dans le Péloponnèse, une jeunesse nombreuse à Athènes, faute d’expérience, s’engageait sans répugnance à la guerre. Au spectacle de cette fédération des villes principales, les esprits s’exaltaient dans le reste de l’Hellade. Dans les villes qui allaient combattre, et ailleurs, on débitait quantité d’oracles en prose : les devins y chantaient quantité de prédictions en vers. Délos, peu auparavant, avait été ébranlée par un tremblement de terre ; elle qui, de mémoire d’Hellènes, n’en avait pas éprouvé d’autre. On disait, et l’on crut, que c’était un présage de ce qui devait se passer. On faisait une curieuse recherche de tous les événemens de ce genre qui avaient pu arriver. La faveur des Hellènes inclinait fortement vers les Lacédémoniens, surtout parce que ces derniers avaient annoncé qu’ils voulaient délivrer l’Hellade. C’était, entre les particuliers et les villes, à qui les seconderait, soit en paroles, soit en actions. Chacun croyait que les affaires souffriraient s’il ne s’en mêlait pas : tant l’indignation contre les Athéniens était générale, les uns voulant secouer leur joug, les autres craignant d’y être soumis. Telles étaient les dispositions et l’effervescence des esprits.
Chap. 9 . Voici les alliés qu’eurent les deux partis en commençant la guerre. Lacédémone avait pour elle, en dedans de l’isthme, tous les peuples du Péloponnèse, excepté les Argiens et les Achéens, qui se trouvaient liés avec l’une ou l’autre nation. Les Pelléniens furent d’abord les seuls de l’Achaïe qui portèrent les armes pour Lacédémone ; tous les autres se déclarèrent ensuite. Hors du Péloponnèse, elle avait les Mégariens, les Locriens, les Béotiens, les Phocéens, les Ampraciotes, les Leucadiens, les Anactoriens. Parmi ces peuples, les Corinthiens, les Mégariens, les Sicyoniens, les habitans de Pellène, d’Élée, d’Ampracie et de Leucade, fournirent des vaisseaux : les Béotiens, les Phocéens, les Locriens donnèrent de la cavalerie ; les autres villes, de l’infanterie. Tels étaient les alliés de Lacédémone.
Ceux d’Athènes étaient les peuples de Chio, de Lesbos, de Platée ; les Messéniens de Naupacte, la plus grande partie des Acarnanes, les Corcyréens, les Zacynthiens ; sans compter les villes tributaires, la Carie maritime, les Doriens voisins de la Carie, l’Hellespont, les villes épithraces, toutes les îles qui tenaient au Péloponnèse et celles qui sont à l’orient de la Crète ; toutes les Cyclades, excepté Mélos et Thères. Ceux de Chio, de Lesbos, de Corcyre, fournissaient des navires ; les autres, de l’infanterie et de l’argent. Telles étaient les alliances, et tel l’appareil guerrier des deux partis.
Chap. 10 . Les Lacédémoniens, après ce qui s’était passé à Platée, ordonnèrent aussitôt aux villes alliées, tant de l’intérieur du Péloponnèse que du dehors, de préparer leurs forces et de se munir de tout ce qui était nécessaire pour une expédition hors de l’isthme, puisqu’on allait fondre sur l’Attique. À mesure qu’au terme marqué tout se trouvait prêt, les deux tiers des troupes se rendaient dans l’isthme ; et quand l’armée entière fut rassemblée, Archidamus, roi de Lacédémone, qui commandait cette expédition, appela les généraux des villes, les hommes revêtus des premières dignités, toutes tes personnes de quelque considération, et parla ainsi :
Chap. 11 . « Péloponnésiens, et vous alliés, nos pères aussi ont fait bien des expéditions, tant dans le Péloponnèse qu’au dehors, et les plus âgés d’entre nous ne sont pas sans expérience de la guerre : jamais cependant nous ne sommes sortis avec un tel appareil. Mais aussi c’est contre une république très puissante que nous marchons aujourd’hui, nombreux nous-mêmes, et pleins d’ardeur. Nous devons donc ne nous montrer ni moins grands que nos pères, ni inférieurs à notre renommée. En effet, l’Hellade tout entière, tenue en suspens par ces mouvemens militaires, fixe ses regards sur nous, et, dans sa haine pour Athènes, forme des vœux pour le succès des projets que nous méditons.
» Ainsi, quoique marchant avec de nombreuses armées, et persuadés que l’ennemi n’osera en venir aux mains, nous ne devons pas, pour cela, marcher avec moins de prudence et de précaution. Tout général, tout soldat de chaque république doit se croire toujours au moment de tomber dans le danger ; car les événemens de la guerre sont incertains : les attaques, pour la plupart, se font à l’improviste, et la fougue du moment les décide. Souvent le plus faible et le plus craintif a combattu avec avantage une armée supérieure, qui, par dédain, ne se tenait pas sur ses gardes.
» En pays ennemi, on doit avancer avec une noble assurance, mais s’être préparé avec crainte ; car c’est le moyen de se porter contre l’ennemi avec plus d’ardeur et de l’attaquer avec moins de péril. Or, nous ne marchons pas contre une république incapable de se défendre ; elle est abondamment pourvue de tout. Il faut donc croire, quoiqu’ils ne fassent aucun mouvement, parce que nous ne sommes pas encore sur leur territoire, qu’ils en viendront aux mains dès qu’ils nous verront ravager leurs campagnes et détruire leurs propriétés ; car, chez tous les hommes, la colère entre par les yeux, surtout lorsqu’ils se voient tout-à-coup exposés à un désastre inattendu.
» Moins on raisonne, plus on se montre fougueux et violent. Or, c’est ce que doivent, plus que personne, éprouver les Athéniens ; eux qui prétendent commander aux autres ; eux, plus accoutumés à porter le ravage chez leurs voisins qu’à le voir porter chez eux. Puisque vous allez combattre une telle république, et qu’il en doit résulter pour nos ancêtres et pour nous-mêmes, d’après les événemens, une alternative de réputation très importante en bien ou en mal, marchez où l’on vous conduira, mettant au-dessus de tout le bon ordre et une sage vigilance, et exécutant avec célérité les ordres de vos chefs. Il n’est pas de spectacle plus beau, ni qui promette plus de sûreté, que celui d’un grand corps mis en mouvement par une seule et même volonté. »
Chap. 12 . Après avoir présenté ces importantes considérations, Archidamus congédia l’assemblée, et fit d’abord partir pour Athènes un Spartiate, Mélésippe, fils de Diacrite. Il voulait éprouver si les Athéniens se relâcheraient de leurs prétentions, en voyant déjà les ennemis en marche ; mais ce député ne put être admis dans l’assemblée, ni même dans la ville. On avait résolu de s’en tenir à l’avis de Périclès, et de ne plus recevoir ni hérauts ni députés, dès que les Lacédémoniens se seraient mis en campagne. Ils le renvoyèrent donc sans l’entendre, et lui prescrivirent d’être hors des frontières le même jour, ajoutant que ceux qui l’avaient expédié n’avaient qu’à retourner chez eux, d’où alors ils seraient maîtres d’envoyer des députations à Athènes. On fit accompagner Mélésippe, pour qu’il n’eût de communication avec personne. Arrivé sur la frontière, et près de quitter ses conducteurs, il dit en partant ce peu de mots : « Ce jour sera pour les Hellènes le commencement de grands malheurs. »
Au retour de ce député, Archidamus, convaincu que les Athéniens étaient déterminés à ne rien céder, part, et fait avancer ses troupes vers l’Attique. Les Béotiens, après avoir donné aux Péloponnésiens une partie de leurs gens de pied et toute leur cavalerie, entrèrent, avec ce qui leur restait, sur le territoire de Platée, et le ravagèrent.
Chap. 13 . Quant aux Péloponnésiens, ils étaient toujours rassemblés dans l’isthme ; ils étaient en marche, et n’avaient pas encore pénétré dans l’Attique, quand Périclès, fils de Xanthippe, le premier des dix généraux choisis par les Athéniens, bien convaincu qu’une invasion les menaçait, soupçonna qu’Archidamus, qui lui était uni par les liens de l’hospitalité, pourrait bien, de lui-même et pour lui complaire, épargner ses terres et les préserver du ravage ; ou bien encore, les Lacédémoniens lui ordonneraient de le ménager pour le rendre suspect à ses concitoyens, comme ils avaient demandé aux Athéniens l’expiation du sacrilége pour le rendre odieux. Périclès prit donc le parti de déclarer à l’assemblée qu’il avait pour hôte Archidamus, et qu’il ne devait résulter de cette liaison aucun inconvénient pour l’état ; que si les ennemis ne ravageaient pas ses terres et ses maisons de campagne comme celles des autres, il les abandonnerait au public, ce qui devrait écarter tout soupçon. D’ailleurs il renouvela, dans la conjoncture, les conseils qu’il avait déjà donnés, de se bien tenir prêt à la guerre, de retirer tout ce qu’on avait à la campagne, d’entrer dans la ville pour la garder, au lieu d’en sortir pour combattre ; de mettre en bon état la flotte, qui faisait la force de l’état, et de tenir en respect les alliés, observant que c’était d’eux qu’Athènes tirait les richesses et les revenus source et aliment de sa puissance, et qu’en général la prudence et de bonnes finances donnaient la supériorité dans la guerre. Il engagea les citoyens à prendre courage, en leur faisant le détail de leurs ressources. Ils recevaient pour l’ordinaire six cents talens par an du tribut des alliés, sans compter les autres revenus, et ils possédaient encore dans l’acropole six mille talens d’argent monnoyé ; car il y en avait eu jusqu’à neuf mille sept cents, somme sur laquelle on avait pris trois mille sept cents talens pour les propylées de l’acropole et autres constructions, et pour l’expédition de Potidée. Il ne comptait pas l’or et l’argent non monnoyé, produit des offrandes, soit particulières, soit publiques, ni tous les instrumens des pompes sacrées et des jeux, ni les dépouilles des Mèdes, et d’autres richesses de même nature qu’on ne pouvait estimer moins de cinq cents talens. Il ajouta les trésors assez considérables des autres hiérons, dont on pourrait se servir ; et si toutes ces ressources ne suffisaient pas, on pourrait faire usage de l’or dont était ornée la statue de la déesse elle-même ; il prouva que la statue pesait quarante talens d’or pur, et qu’on pouvait enlever la draperie tout entière, en remarquant toutefois que si, pour le salut public, on se servait de ces trésors, il faudrait les remplacer en totalité.
Il les encourageait en leur donnant ces détails sur leurs richesses. Il fit voir aussi qu’on avait treize mille hoplites , sans compter ce qui était dans les garnisons ou employé à la défense des remparts, et qui se montait à seize mille hommes ; car tel était le nombre de ceux qui épiaient l’ennemi pour le charger, lorsqu’il viendrait à fondre sur l’Attique. C’étaient des vieillards, des jeunes gens qui n’avaient pas encore atteint l’âge de la milice ; et tout ce qu’il y avait de métèques hoplites . Le mur de Phalère avait trente-cinq stades jusqu’à l’enceinte de la ville, et la partie de cette enceinte qu’il fallait garder, était de quarante-trois stades. On laissait sans gardes l’espace compris entre le long mur et le mur de Phalère. Les longues murailles vers le Pirée étaient de quarante stades, et l’on faisait la garde à la face extérieure. Le circuit du Pirée, en y comprenant Munychie, était en tout de soixante stades, dont on ne gardait que la moitié. Il montra qu’on avait douze cents hommes de cavalerie, en y comprenant les archers à cheval, seize cents archers, et trois cents trirèmes en état de tenir la mer.
Tel était l’appareil des Athéniens, sans qu’il y ait rien à réduire dans aucune partie, au moment où les Péloponnésiens allaient faire leur première invasion dans l’Attique, et qu’eux-mêmes se préparaient à la guerre. Périclès, suivant sa coutume, ajouta tout ce qui pouvait leur prouver qu’ils auraient la supériorité.
Chap. 14 . Ils écoutèrent et le crurent. Ils transportèrent à la ville leurs femmes, leurs enfans, et tous les effets précieux de leurs maisons, qu’ils démolirent et dont ils enlevèrent jusqu’à la charpente. Ils envoyèrent dans l’Eubée et dans les îles adjacentes les troupeaux et les bêtes de somme. Accoutumés, comme ils l’étaient la plupart, à vivre dans les champs, ce déplacement leur était bien dur.
Chap. 15 . Dès la plus haute antiquité, les Athéniens surtout avaient cet usage. Sous Cécrops et les premiers rois, l’Attique, jusqu’à Thésée, fut toujours habitée par bourgades qui avaient leurs prytanées et leurs archontes. Lorsqu’il leur arrivait de vivre exempts de crainte, ils ne s’assemblaient pas pour délibérer avec le roi. Chaque bourgade avait son régime politique, et son conseil, et même quelques-unes de ces bourgades lui faisaient la guerre : ainsi les Éleusiniens et Eumolpe la firent à Érechtée. Mais sous le règne de Thésée, entre divers actes d’administration utiles à l’Attique, ce prince, qui joignait la sagesse à la puissance, abolit les conseils et les premières magistratures des bourgades, rassembla tous les citoyens dans ce qui est à présent la ville, institua un seul conseil et un seul prytanée, et les contraignit, tout en continuant d’administrer leurs propriétés comme auparavant, à n’avoir que cette seule et même ville, où tous les citoyens furent dès-lors portés sur un rôle commun, et que Thésée transmit à ses successeurs agrandie et florissante.
Depuis cette époque jusqu’à nos jours, les Athéniens célèbrent en l’honneur de la déesse une fête publique qu’ils appellent Xynœcia . Dans les temps antérieurs, la ville était ce qui fait aujourd’hui l’acropole, et certainement aussi les bâtimens qu’elle domine du côte du sud. Il en existe une preuve : car, sans parler des hiérons de plusieurs divinités qui sont dans l’acropole, c’est surtout vers cette partie méridionale de la ville, et en dehors de l’acropole de Jupiter Olympien, qu’on a fondé l’hiéron, celui d’Apollon Pythien, celui de la Terre, et celui de Bacchus aux Marais, ce dieu en l’honneur de qui se célèbrent les anciennes Bacchanales, le dixième jour du mois anthestérion, usage que conservent encore maintenant les peuples de l’Ionie, qui descendent des Athéniens. On voit aussi d’autres hiérons anciens dans ce même quartier, et de plus cette fontaine que, depuis les travaux ordonnés par les tyrans, on appelle les neufs Canaux , mais que jadis, la source étant à découvert, on nommait Callirhoé . Voisine de l’acropole, on l’employait aux usages sacrés, et maintenant il reste encore de l’antiquité la coutume de s’en servir avant les cérémonies des mariages, et à d’autres cérémonies religieuses. C’est parce que les habitations étaient autrefois renfermées dans l’acropole, que les Athéniens ont conservé jusqu’à nos jours l’habitude de l’appeler la ville .
Chap. 16 . Ainsi donc autrefois les Athéniens vécurent long-temps à la campagne dans l’indépendance, et depuis leur réunion en une seule et même ville, ils avaient conservé leurs vieilles habitudes. La plupart des anciens et de ceux qui leur succédèrent jusqu’à la guerre présente, naquirent presque tous et vécurent dans leurs champs avec toute leur famille. Ils ne changeaient pas volontiers de demeure, surtout après la guerre médique, étant peu éloignés de l’époque où ils avaient recouvré ce qu’ils avaient de précieux. Quelle peine, quel chagrin pour eux d’abandonner ainsi leurs campagnes et ces hiérons qui, d’après leur antique manière d’exister civilement, étaient devenus les hiérons de la patrie ! obligé de suivre un nouveau genre de vie, chacun d’eux croyait s’exiler de sa propre cité.
Chap. 17 . [Sur les représentations de Périclès] ils vinrent donc à la ville. Quelques-uns en petit nombre se logeaient dans des maisons qui leur appartenaient, ou chez des parens ou amis. Mais la plupart s’établirent en des lieux déserts, dans les hiérons, dans tous les monumens des héros, excepté dans l’acropole, l’Éleusinium, et autres lieux constamment fermés. Ils s’emparèrent même de ce qu’on appelle le Pélasgicon , près de l’acropole. Il avait été défendu avec imprécations de l’occuper ; cette défense était contenue dans ces derniers mots d’un oracle de Pytho : « «Il vaut mieux que le Pélasgicon reste vide. » Et cependant une crise inattendue y avait poussé une foule immense. L’oracle se trouva expliqué par l’événement dans un sens contraire à celui qu’on y avait attaché jusque-là. En effet, les maux qui affligèrent la république ne furent pas une suite de l’habitation sacrilége du Pélasgicon, mais la nécessité d’habiter ce monument fut une suite de la guerre : l’oracle, sans rien préciser, s’était borné à prédire que le Pélasgicon serait habité pour le malheur des Athéniens. Bien des gens, après s’être pratiqué des logemens dans les tours des murailles et partout où ils trouvèrent asile (car la ville ne pouvait contenir tous ceux qui venaient s’y réfugier), finirent par se partager les longs murs, et par s’y fixer, ainsi que dans une grande partie du Pirée. En même temps on travaillait aux préparatifs de la guerre, on rassemblait des alliés, on appareillait cent vaisseaux contre le Péloponnèse.
Chap. 18 . Les Péloponnésiens, de leur côté, s’avançaient. Ils arrivèrent d’abord à la vue d’Énoé, dème de l’Attique, d’où ils devaient faire leurs incursions. Quand ils eurent assis leur camp, ils se disposèrent à former le siége avec des machines de guerre et tous les autres moyens possibles. Énoé, se trouvant limitrophe à l’Attique et à la Béotie, venait d’être entourée de murs : c’était une citadelle pour les Athéniens toutes les fois qu’on en venait aux mains. Les Lacédémoniens préparaient leurs attaques et perdaient leur temps au siége de la place ; ce qui contribua pour beaucoup aux plaintes qui s’élevèrent contre Archidamus. Il avait, disait-on, laissé voir de la faiblesse, au moment où l’on s’était assemblé pour délibérer sur la guerre, et quelque penchant pour les Athéniens, en ne conseillant pas avec chaleur de l’entreprendre. Depuis le rassemblement des troupes, son séjour dans l’isthme et sa lenteur dans le reste de la marche avaient excité contre lui des rumeurs. Il devenait encore plus suspect en s’arrêtant sur le territoire d’Énoé : car c’était dans ce temps-là même que les Athéniens se retiraient dans la ville ; et si les Péloponnésiens avaient accéléré leur marche, et que le général n’eût mis aucune lenteur dans ses opérations, ils auraient probablement enlevé tout ce qui se trouvait dans les champs.
Les troupes d’Archidamus s’indignaient de le voir rester tranquille dans son camp. Il n’en persistait pas moins à temporiser, espérant, dit-on, que les Athéniens se montreraient plus faciles tant que leur territoire ne serait pas entamé, mais ne croyant pas qu’ils se tinssent dans l’inaction s’ils y voyaient une fois porter le ravage.
Chap. 19 . Après avoir essayé contre Énoé tous les moyens d’attaque sans pouvoir la prendre, et sans recevoir aucune proposition de la part des Athéniens, les Péloponnésiens quittèrent enfin la place, quatre-vingts jours au plus après le désastre des Thébains à Platée, et se jetèrent sur l’Attique, dans la partie de l’été où les blés sont montés en épis. Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi de Lacédémone, continuait de les commander. Ils s’arrêtèrent d’abord à Éleusis et dans les campagnes de Thria, les ravagèrent, eurent l’avantage sur un corps de cavalerie vers l’endroit qu’on appelle les Ruisseaux , s’avancèrent ensuite à travers la Cécropie, ayant à leur droite le mont Égaléon, et arrivèrent à Acharnes, le plus considérable des dèmes de l’Attique. Ils s’y arrêtèrent, y assirent leur camp, et restèrent long-temps à dévaster le pays.
Chap. 20 . Voici, dit-on, sur quel motif Archidamus se tenait en ordre de bataille sur le territoire d’Acharnes, comme pour livrer bataille sans descendre dans la plaine pendant cette prémière invasion. Il espérait que les Athéniens, qui avaient une nombreuse et florissante jeunesse, et dont jamais l’appareil guerrier n’avait été si imposant, sortiraient de leurs murailles, et ne verraient pas avec indifférence ravager leur territoire. Comme ils n’étaient venus à sa rencontre, ni à Éleusis, ni dans les plaines de Thria, il essaya s’il ne pourrait pas les attirer en campant sur le territoire d’Acharnes. D’ailleurs, l’endroit lui semblait propre à établir un camp, et probablement les Acharniens, qui formaient une partie considérable de la république, puisque seuls ils fournissaient trois mille hoplites , ne laisseraient pas désoler leurs propriétés : leur fougue entraînerait tous les autres au combat. Il jugeait encore que, si les Athéniens ne sortaient pas pour s’opposer à cette invasion, on saccagerait dans la suite le territoire avec moins de crainte, et qu’on pourrait même s’avancer jusqu’à la ville : en effet, les Acharniens, dépouillés de leurs biens, ne s’exposeraient pas avec le même zèle au danger pour défendre celui des autres, ce qui amènerait la division. D’après ces considérations, il investit Acharnes.
Chap. 21 . Tant que l’armée se tenait à Éleusis et dans les champs de Thria, les Athéniens avaient quelque espérance qu’elle ne s’avancerait pas au-delà : ils se souvenaient que quatorze ans avant cette guerre, Plistoanax, fils de Pausanias, roi de Lacédémone, à la tête d’une armée de Péloponnésiens, avait fait aussi une invasion dans l’Attique, à Éleusis et à Thria, et était retourné sur ses pas, sans aller plus loin ; ce qui l’avait fait bannir de Sparte, soupçonné d’avoir à prix d’argent exécuté cette retraite. Mais quand ils virent l’ennemi à Acharnes, à soixante stades de la ville, alors perdant patience, et, comme cela était naturel, jugeant affreux de voir leurs campagnes ravagées sous leurs yeux, spectacle nouveau pour les jeunes gens, et même pour les vieillards, excepté dans la guerre des Mèdes, ils voulaient tous, et principalement la jeunesse, marcher contre l’ennemi et ne pas rester tranquilles spectateurs d’un outrage. Il se formait des réunions tumultueuses : on se disputait vivement : les uns voulaient qu’on sortît ; d’autres, en petit nombre, s’y opposaient. Les devins chantaient des oracles de toute espèce, et chacun les écoutait suivant la passion qui l’agitait. Les Acharniens surtout, qui ne se croyaient pas une partie méprisable de la république, et dont on ravageait les terres, pressaient la sortie. Il n’était sorte d’agitation que n’éprouvât la république, et Périclès se trouvait en butte à tous les ressentimens. On avait oublié ses précédens conseils, on lui faisait un crime d’être général et de ne pas mener les troupes au combat ; on le regardait comme la cause de tout ce qu’on souffrait.
Chap. 22 . Périclès les voyant aigris de leur position et incapables d’une sage résolution, et croyant cependant avoir raison de s’opposer à leur sortie, ne convoqua pas d’assemblée, et ne permit pas de rassemblemens, dans la crainte que le peuple ne fît quelque faute en délibérant avec plus de passion que de jugement. Il tint les yeux ouverts sur la ville, et, autant qu’il le put, il y maintint le repos. Mais chaque jour il faisait sortir de la cavalerie, pour incommoder les coureurs qui, s’écartant du gros de l’armée, tombaient sur les champs voisins d’Athènes. Il y eut à Phrygies un petit choc de cavalerie athénienne et thessalienne contre la cavalerie béotienne. Les Athéniens et les Thessaliens se soutinrent sans désavantage jusqu’à l’arrivée des Béotiens, qui les obligèrent de se retirer avec peu de perte ; ce qui ne les empêcha pas, le jour même, d’enlever leurs morts sans accord. Le lendemain, les Péloponnésiens dressèrent un trophée.
Les Thessaliens donnaient du secours à Athènes en conséquence de l’alliance qui existait entre les deux peuples. Il vint des Thessaliens de Larisse, de Pharsale, de Paralus, de Cranon, de Pirasus, de Gyrtone et de Phères. Ils étaient commandés par Polymède et Aristonoüs, tous deux de Larisse, mais de deux factions différentes, et par Ménon de Pharsale. Il y avait encore d’autres commandans pour les troupes de chaque ville.
Chap. 23 . Les Péloponnésiens voyant leurs ennemis obstinés à ne pas en venir aux mains, s’éloignèrent d’Acharnes, et ravagèrent quelques autres démes entre les monts Parnès et Brilesse. Ils étaient sur le territoire de l’Attique, quand les Athéniens envoyèrent sur les côtes du Péloponnèse cent vaisseaux qu’ils avaient appareillés, et que montèrent mille hoplites de leur nation et quatre cents archers. Carcinus, fits de Xénotime, Protéas, fils d’Épiclès, et Socrate, fils d’Antigone, les commandaient. Ce fut avec ces forces qu’ils mirent en mer et remplirent leur mission. Les Péloponnésiens restèrent dans l’Attique tant qu’ils eurent des vivres, puis se retirèrent par le territoire des Bœotiens, au lieu de reprendre la route par où ils étaient venus. En longeant les murs d’Orope, ils dévastèrent le pays qu’on appelle la Piraïque , et qui appartient aux Oropiens, sujets d’Athènes. Arrivés ensuite dans le Péloponnèse, ils se séparèrent par républiques et rentrèrent dans leurs foyers.
Chap. 24 . Après leur départ, les Athéniens établirent des gardes sur terre et sur mer, disposition qui devait durer tout le temps de la guerre. Il fut décrété que sur les sommes déposées dans l’acropole, il serait levé mille talens qu’on mettrait à part sans pouvoir les dépenser, et que le reste serait consacré aux frais de la guerre. La peine de mort fut prononcée contre celui qui oserait proposer de toucher à cette somme, à moins que ce ne fût pour repousser l’ennemi, s’il venait attaquer Athènes par mer. On ordonna aussi qu’on ferait tous les ans un triage des meilleures galères, jusqu’à la concurrence de cent, auxquelles on nommerait des commandans ; et l’on ne pourrait disposer de cette flotte, ni de la somme, que dans le même temps, et pour repousser, au besoin, le même danger.
Chap. 25 . Les Athéniens qui étaient partis pour tourner le Péloponnèse avec les cent vaisseaux, et avec un renfort de cinquante vaisseaux corcyréens et d’alliés de ces contrées, infestèrent divers lieux en tournant les côtes ; et descendus près de Méthone, ville de la Laconie, ils en attaquaient les murs, faibles et dépourvus de défenseurs. Mais alors se trouvait sur le territoire Brasidas, fils de Thellis, Spartiate, préposé à la garde du pays. À la vue du danger, il accourt avec cent hoplites à la défense de ce qui était dans la place, traverse le camp des Athéniens, répandus le long des murs et occupés à l’attaque, entre dans Méthone et la sauve, n’ayant perdu que quelques braves dans cette irruption. Aussi, pour prix de son heureuse audace, entre tous ceux qui prirent part à cette guerre, ce fut lui qui le premier reçut les éloges de Sparte.
Les Athéniens, remettant en mer, s’arrêtèrent près de Phie en Élide, en ravagèrent le territoire pendant deux jours, et vainquirent trois cents hommes d’élite de la basse Élide, secondés de leurs périèces (tous accourus à la défense de ceux de Phie). Mais un vent impétueux s’éleva : tourmentés sur une plage sans port, la plupart des Athéniens se rembarquèrent et doublèrent l’Ichtys, promontoire qui domine le port de Phie, tandis que les Messéniens, leurs alliés de Naupacte, et quelques autres qui n’avaient pu se rembarquer avec eux, s’étant avancés sur le continent, reprirent Phie. Bientôt la flotte, après avoir tourné le cap, les recueillit, et mit en pleine mer, abandonnant Phie, qu’une troupe d’Éléens, devenue plus nombreuse, venait de secourir. Les Athéniens continuèrent de côtoyer , en dévastant d’autres places.
Chap. 26 . Vers la même époque, on envoya d’Athènes trente vaisseaux sur les côtes de la Locride : en même temps ils surveilleraient l’Eubée. Le commandant était Cléopompe, fils de Clinias : il fit des descentes, dévasta des campagnes voisines de la mer, prit Thronium ; partout il exigea des otages, et il vainquit à Alopé les Locriens qui venaient le combattre.
Chap. 27 . Dans le même été, les Athéniens chassèrent d’Égine tous les habitans, jusqu’aux femmes et aux enfans : ils les accusaient d’être une des principales causes de la guerre. Ils sentaient qu’ils seraient plus sûrs de cette place qui touche au Péloponnèse, en y envoyant eux-mêmes une colonie tirée de leur sein : ce qu’ils exécutèrent peu de temps après. Les Lacédémoniens donnèrent aux Éginètes, chassés de leur patrie, Thyrée et les campagnes qui en dépendent. Ils étaient portés à cette générosité par leur haine pour les Athéniens, et parce que les Éginètes leur avaient rendu service dans le temps du tremblement de terre et du soulèvement des Hilotes. La Thyréatide confine à l’Argie et à la Laconie, et aboutit à la mer. Une partie des Éginètes s’y établit : les autres se dispersèrent dans le reste de l’Hellade.
Chap. 28 . Encore dans le même été, à la nouvelle lune, le seul temps où, suivant le cours de la lune astronomique, il semble que puisse arriver ce phénomène, le soleil s’éclipsa vers midi, puis reparut dans son plein, après avoir eu la forme d’un croissant, quelques étoiles ayant brillé dans l’intervalle.
Chap. 29 . Dans le même été, les Athéniens traitèrent comme ami, et mandèrent un homme qu’auparavant ils croyaient leur ennemi, Nymphodore, fils de Pythès, Abdéritain, dont la sœur avait épousé Sitalcès, roi en Thrace, et qui jouissait auprès de son beau-frère d’un grand crédit. Ils voulaient se faire un allié de Sitalcès. Térès, son père, avait donné aux Odryses un royaume plus respectable que les autres principautés de la Thrace ; car une grande partie des Thraces est libre et autonome. Ce Térès n’appartenait en rien à Téreus, qui eut pour épouse Procné, fille de Pandion d’Athènes : ils n’étaient pas de la même Thrace.
Téreus habitait la Daulie, portion de ce pays qu’on appelle aujourd’hui Phocide , et qu’alors occupaient des Thraces, où les femmes commirent sur Ithys cet attentat si fameux ; et bien des poètes, en parlant du rossignol, le nomment l’oiseau de la Daulie . Probablement ce fut en considération des avantages que cette alliance devait procurer aux deux peuples, que Pandion établit sa fille dans un canton séparé du sien par un petit intervalle, plutôt que d’aller chercher un gendre dans l’Odrysie, séparée de l’Attique par une route de plusieurs jours.
Quant à Térès, qui n’a pas même avec Téreus la conformité de nom, il avait été le premier roi puissant de l’Odrysie. Les Athéniens recherchaient l’alliance de Sitalcès son fils, voulant qu’il les aidât à ramener à eux et Perdiccas, et la portion de l’Épithrace sur laquelle ils avaient des prétentions. Nymphodore vint à Athènes, consomma l’alliance de Sitalcès, et fit accorder à Sadocus, fils de ce prince, le titre de citoyen. Il promit de mettre fin à la guerre de l’Épithrace et d’engager son gendre à envoyer aux Athéniens une armée composée de cavalerie et de peltastes. Il réconcilia aussi Perdiccas avec les Athéniens, en les engageant à lui rendre Therme. Aussitôt Perdiccas porta les armes dans la Chalcidique, de concert avec les Athéniens et Phormion. Ce fut ainsi que Sitalcès, fils de Térès, roi en Thrace, et Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine, devinrent alliés d’Athènes.
Chap. 30 . Les Athéniens qui avaient monté les cent vaisseaux, et qui tournaient encore le Péloponnèse, prirent Solium, ville des Corinthiens ; ils ne permirent qu’aux Paliriens seuls entre les Acarnanes, de l’habiter et d’en cultiver les campagnes. Ils prirent de vive force Astacus, dont Évarque était le tyran, le chassèrent et engagèrent le pays dans leur alliance. Ils passèrent dans l’île de Céphallénie, dont ils se rendirent maîtres sans combat. Céphallénie, située en face de l’Acarnanie et de Leucade, renferme quatre cités : celle des Palliens, des Craniens, des Saméens, et des Pronéens. Les vaisseaux d’Athènes s’en retournèrent peu de temps après.
Chap. 31 . Vers la fin de ce même été, les Athéniens en masse, tant citoyens que métèques, se jetèrent sur la Mégaride. Périclès, fils de Xanthippe, les commandait. Les Athéniens qu’on avait envoyés avec les cent vaisseaux infester les côtes du Péloponnèse, ayant appris en revenant chez eux, car déjà ils se trouvaient à Égine, que ceux de la ville étaient à Mégares, firent voile de leur côté et opérèrent avec eux une jonction qui leur procura le plus fort armement qui eût été mis sur pied tout à-la-fois ; car la république était alors dans toute sa vigueur, et la peste n’avait pas encore exercé ses ravages. Les Athéniens seuls ne formaient pas moins de dix mille hoplites , en outre de trois mille qui étaient à Potidée, et trois mille métèques au moins qui partageaient cette expédition, sans compter un corps nombreux de troupes légères. Ils s’en retournèrent après avoir ravagé la plus grande partie du pays. Ils firent encore chaque année, pendant la durée de la guerre, plusieurs incursions dans la Mégaride, tantôt avec de la cavalerie seulement, tantôt en corps d’armée, jusqu’à ce qu’ils eussent pris Nisée.
Chap. 32 . Les Athéniens, à la fin de l’été, fortifièrent Atalante, île auparavant déserte, voisine des Locriens d’Oponte, pour empêcher les pirates de sortir de cette côte d’Oponte et du reste de la Locride, et d’incommoder l’Eubée. Voilà ce qui arriva cet été, après que les Péloponnésiens se furent retirés de l’Attique.