Guerre du Péloponnèse

Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public

Chap. 90. Les Lacédémoniens, informés de ce projet, vinrent en députation à Athènes. Eux-mêmes auraient bien voulu que ni cette ville, ni aucune autre, n’eût été fortifiée ; mais surtout ils étaient sollicités par leurs alliés, qui craignaient et la puissante marine des Athéniens, bien différente de ce qu’elle fut autrefois, et l’audace que ce peuple avait montrée dans la guerre contre les Mèdes. Les députés invitèrent les Athéniens à ne pas se fortifier, à détruire plutôt avec eux toutes les fortifications qui se trouvaient hors du Péloponnèse. Ils ne leur faisaient connaître ni leurs vues, ni leurs défiances, et prétextaient que les Barbares, s’ils revenaient, n’auraient plus de lieu fortifié qui pût servir de point de départ, ainsi qu’ils l’avaient fait de Thèbes.

À les entendre, le Péloponnèse suffisait pour offrir à tous les Hellènes une retraite d’où ils s’élanceraient contre les ennemis.

Les Athéniens, sur l’avis de Thémistocle, se hâtèrent de congédier les députés, et répondirent seulement qu’ils allaient, de leur côté, faire partir pour Lacédémone une députation chargée de traiter cette affaire. Thémistocle voulut être expédié lui-même sans délai, demanda qu’on ne fît point partir sur-le-champ ceux qu’on lui choisirait pour collègues, mais qu’on les retînt jusqu’à ce que le mur fût assez élevé pour être en état de défense. Tous ceux qui étaient dans la ville, sans exception, citoyens, femmes, enfans, devaient partager les travaux : édifices publics, maisons particulières, rien de ce qui pouvait fournir des matériaux ne devait être épargné ; il fallait tout démolir. Après avoir donné ces instructions, et ajouté qu’il ferait le reste à Lacédémone, il partit. À son arrivée, au lieu de se rendre auprès des magistrats, il usa de délais et de prétextes ; et quand les gens en place lui demandaient pourquoi il ne se rendait pas à l’assemblée générale, sa réponse était qu’il attendait ses collègues, qu’ils avaient été surpris pour quelques affaires : il comptait les voir bientôt arriver ; il était même étonné qu’ils ne fussent pas encore venus.

Chap. 91. On croyait Thémistocle, parce qu’on avait pour lui de l’affection. Cependant arrivaient d’autres personnages qui affirmaient, comme fait certain, qu’on fortifiait Athènes ; que déjà les murailles acquéraient de la hauteur. On ne pouvait se refuser à les croire : mais Thémistocle, qui en était instruit, conjurait les Lacédémoniens de ne pas se laisser tromper par des discours, et d’envoyer quelques-uns des leurs, hommes probes, qui rendraient un compte fidèle de ce qu’ils auraient vu. On les expédia : mais Thémistocle fit passer à Athènes un avis secret de leur départ, et manda que, sans les arrêter ouvertement, on les retînt jusqu’au retour de ses collègues, Abronychus, fils de Lysiclès, et Aristide, fils de Lysimaque, qui enfin étaient venus le joindre et lui annoncer que le mur était parvenu à une hauteur convenable. Il craignait d’être arrêté avec eux quand on serait instruit de la vérité : mais les Athéniens, conformément à son avis, retenaient les députés de Lacédémone.

Thémistocle parut enfin dans le conseil, et là, déclara sans détour qu’en effet Athènes venait de s’entourer de murs, et qu’elle se trouvait en état de mettre en sûreté ses habitans ; que si Lacédémone et ses alliés avaient quelque dessein d’y envoyer une députation, ce devait être désormais comme à des hommes qui connaissaient aussi bien leurs intérêts particuliers que l’intérêt commun de l’Hellade ; que quand ils avaient cru nécessaire d’abandonner leur ville, et de monter sur leurs vaisseaux, ils avaient bien su prendre ce parti sans le conseil de Lacédémone, que dans toutes les affaires où ils s’étaient consultés avec les Lacédémoniens, on n’avait pas vu qu’ils eussent moins de prudence que personne ; que maintenant donc ils croyaient utile que leur ville fût murée ; que c’était en particulier leur intérêt et celui de tous leurs alliés ; qu’il était impossible que des hommes qui ne seraient pas dans une situation égale, apportassent aux délibérations communes égalité et parité de sentimens ; qu’en un mot, il fallait que tous les Hellènes soutinssent leur fédération sans avoir de murailles, ou qu’on trouvât bon ce que venaient de faire les Athéniens.

Chap. 92. Les Lacédémoniens, à ce discours, ne manifestèrent pas de ressentimens contre les Athéniens. En effet, du moins à les en croire, leur députation avait eu pour objet, non d’intimer une défense, mais de donner un conseil qui intéressait l’Hellade tout entière. D’ailleurs ils témoignèrent alors aux Athéniens beaucoup d’amitié, pour le zèle qu’ils avaient montré dans la guerre des Mèdes. Cependant ils étaient secrètement piqués d’avoir manqué leur but. Les députés se retirèrent de part et d’autre sans qu’il fût question de plaintes.

Chap. 93. Ainsi en peu de temps les Athéniens ceignirent leur ville de murailles. Encore aujourd’hui l’on peut voir que la reconstruction fut exécutée précipitamment : car les fondemens sont, en certains endroits, de toutes sortes de pierres qui n’ont pas été travaillées pour concourir à un ensemble. Des colonnes, des marbres sculptés furent tirés des monumens, et entassés les uns sur les autres. De tous les côtés de la ville, l’enceinte fut tenue plus grande qu’auparavant : on travaillait à tout à-la-fois ; on ne prenait point de repos.

Thémistocle persuada d’achever les constructions du Pirée, commencées précédemment sous son archontat. Il jugeait très favorable la position de ce lieu, qui offrait trois ports creusés par la nature ; et il voyait dans les batailles maritimes des Athéniens contre les Mèdes un acheminement à la prééminence. Il osa dire le premier qu’il fallait se livrer à la mer, et aussitôt il les aida à s’en préparer l’empire. Ce fut d’après son plan qu’on donna au mur du Pirée la largeur qu’on lui voit encore aujourd’hui : en effet, deux chariots qui se rencontraient pouvaient apporter des pierres. Les parois intérieures des murs n’avaient ni mortier de chaux, ni mortier de terre : ces murs étaient formés de grandes pierres étroitement jointes ensemble, taillées carrément, et liées en dehors avec du fer et du plomb. Ils avaient tout au plus la moitié de la hauteur que Thémistocle avait projetée. Il voulait que, par leur largeur et leur élévation, on n’eût pas à craindre les attaques des ennemis ; qu’un petit nombre d’hommes, même des plus faibles, suffit pour les défendre, et que les autres montassent sur les vaisseaux : car c’était à la marine surtout qu’il s’attachait. C’est qu’il voyait, du moins selon moi, que l’armée du grand roi pouvait faire plus aisément des invasions par mer que par terre, et il regardait le Pirée comme plus important que la ville haute. Il conseillait bien souvent aux Athéniens, s’il leur arrivait d’être forcés par terre, de descendre au Pirée, et de se défendre sur leur flotte contre tous ceux qui les attaqueraient. Ce fut ainsi que les Athéniens se fortifièrent, et prirent, aussitôt après la retraite des Mèdes, toutes les précautions que dictait la prudence.

Chap. 94. Quant à Pausanias, fils de Cléombrote, Lacédémone l’avait envoyé, en qualité de général des Hellènes, avec vingt vaisseaux fournis par le Péloponnèse. Les Athéniens s’étaient joints à cette flotte avec trente vaisseaux ; quantité d’alliés avaient suivi leur exemple. Ils s’étaient portés à Cypre, dont ils avaient soumis une grande partie : de là, toujours sous le même commandement, ils s’étaient portés à Byzance, qu’occupaient les Mèdes, et s’en étaient rendus maîtres.

Chap. 95. Pausanias commençait à montrer même de la dureté : il se rendait odieux aux Hellènes en général, et surtout aux Ioniens et à tous ceux qui s’étaient soustraits récemment à la domination du grand roi. Ils allèrent trouver les Athéniens, et les prièrent, en considération de la consanguinité, de se mettre à leur tête, et de ne pas céder à Pausanias, s’il en venait à la violence. Les Athéniens accueillirent cette proposition, promirent de ne les point abandonner, quoique bien résolus à toutes les mesures qui s’accorderaient le mieux avec leurs propres intérêts.

Dans ces conjonctures, les Lacédémoniens rappelèrent Pausanias pour le juger sur les dénonciations portées contre lui. Les Hellènes qui venaient à Lacédémone, se plaignaient beaucoup de ses injustices, et son commandement semblait tenir plutôt du pouvoir tyrannique que du généralat. Il fut rappelé précisément à l’époque où, à raison de la haine qu’il inspirait, les Hellènes, excepté les guerriers du Péloponnèse, se rangeaient sous les ordres des Athéniens. Arrivé à Lacédémone, et convaincu d’abus de pouvoir contre des particuliers, il fut absous des accusations capitales. On lui reprochait surtout d’imiter les manières des Mèdes, accusation qui semblait très fondée. Aussi le commandement ne lui fut-il pas rendu : mais on fit partir Dorcis et quelques autres avec peu de troupes. Les alliés refusant de leur obéir, ils revinrent, et les Lacédémoniens n’envoyèrent plus dans la suite d’autres généraux. Après ce qu’ils avaient vu de Pausanias, ils craignaient qu’ils ne se corrompissent. D’ailleurs ils voulaient se délivrer de la guerre des Mèdes ; ils croyaient les Athéniens capables de la conduire, et alors ils étaient amis.

Chap. 96. Les Athéniens ayant pris ainsi le commandement suivant le désir des alliés, par suite de la haine qu’on portait à Pausanias, décidèrent quelles villes donneraient de l’argent pour faire la guerre aux Barbares, et lesquelles fourniraient des vaisseaux. Le prétexte était de ruiner le pays du grand roi, par représailles de ce qu’on avait souffert. Alors s’établit chez les Athéniens la magistrature des hellénotames, qui recevaient le tribut, fixé d’abord à quatre cent soixante talens. Le trésor fut déposé à Délos, et les assemblées se tinrent dans l’hiéron.

Chap. 97. Commandant à des alliés qui, autonomes dans le principe, délibéraient dans des assemblées communes, ils parvinrent, dans l’intervalle qui s’écoula entre cette guerre et celle des Mèdes, à une bien grande puissance. Ils le durent à un heureux concours de circonstances et d’affaires, et à des combats livrés, soit à des alliés remuans, soit aux Péloponnésiens, qui s’immisçaient dans les querelles. J’ai écrit ces événemens, et me suis permis cette digression, parce qu’elle donne une partie de l’histoire négligée par ceux qui, avant nous, ont traité ou l’histoire hellénique antérieurement à la guerre des Mèdes, ou la guerre médique elle-même. Quant à Hellanicus, qui, dans son Histoire de l’Attique, a en vue les mêmes faits, il les donne trop en abrégé et sans s’assujettir à l’ordre des temps. D’ailleurs cette digression a encore l’avantage de montrer l’origine de la prééminence athénienne.

Chap. 98. D’abord, sous le commandement de Cimon, fils de Miltiade, Athènes prit d’assaut Éione sur le Strymon, place occupée par les Mèdes, et en asservit les habitans. Elle soumit ensuite ceux de Scyros, île de la mer Égée, appartenant aux Dolopes, et y envoya une colonie. Elle fit aussi aux Caristiens une guerre à laquelle le reste de l’Eubée ne prit aucune part, et qui enfin se termina par un accord. Suivit une autre guerre contre les habitans de Naxos, qui s’étaient détachés de la république : ils furent assiégés et subjugués. C’est la première ville alliée qui, au mépris du droit public, ait été réduite à la condition de sujette : d’autres successivement subirent le même sort.

Chap. 99. Les défections des alliés eurent différentes causes. Les principales furent l’impossibilité de fournir des contributions d’argent et de vaisseaux ; et pour quelques-uns, le refus de service militaire : car les Athéniens exigeaient ces tributs à la rigueur, et faisaient des mécontens, contraignant aux fatigues militaires des gens qui n’avaient ni l’habitude, ni la volonté de les supporter. D’ailleurs, ils ne cherchaient plus comme auparavant, à se faire aimer dans l’exercice du commandement. Dans la composition de l’armée, ils ne fournissaient plus leur contingent : il leur était si facile de subjuguer ceux qui se révoltaient ! On pouvait en accuser les alliés eux-mêmes : paresseux à faire la guerre et à s’éloigner de leurs foyers, la plupart, au lieu de fournir des vaisseaux, s’étaient laissé taxer à des sommes proportionnées à l’évaluation de leur contingent. Les sommes qu’ils donnaient contribuaient à l’accroissement de la marine athénienne : leur arrivait-il de tenter une défection, ils se trouvaient sans préparatifs et sans ressources pour la soutenir.

Chap. 100. À la suite de ces événemens se livrèrent, près du fleuve Eurymédon, dans la Pamphylie, un combat de terre et un combat naval entre les Athéniens et leurs alliés et les Mèdes. Les Athéniens vainquirent dans ces deux combats, livrés le même jour, sous le commandement de Cimon, et prirent ou détruisirent la flotte des Phéniciens, forte de deux cents trirèmes.

Quelque temps après, les Thasiens se détachèrent de leur alliance, au sujet des mines et des comptoirs qu’ils avaient dans la partie de la Thrace qui regarde leur île. Les Athéniens se portèrent devant Thasos, les vainquirent, et firent une descente dans l’île.

Vers le même temps, ils envoyèrent sur les bords du Strymon dix mille hommes, tant des leurs que des alliés, fonder une colonie dans le canton qu’on appelait alors les Neuf-Voies et qui se nomme maintenant Amphipolis . Ils s’en emparèrent sur les Édoniens, qui en étaient maîtres ; mais, s’étant enfoncés dans l’intérieur de la Thrace, ils furent défaits à Drabesque, dans l’Édonie, par les Thraces, qui se réunirent tous contre eux, voyant dans l’établissement des Neuf-Voies un fort qui les menaçait.

Chap. 101. Les habitans de Thasos, vaincus dans plusieurs combats, et assiégés, implorèrent les Lacédémoniens, et les engagèrent à se jeter sur l’Attique, pour faire diversion. Les Lacédémoniens le promirent à l’insu des Athéniens ; mais un tremblement de terre les empêcha de tenir parole. Les Hilotes, ainsi que des Thuriates et des Éthéens, périèces (sujets) de Sparte, profitèrent de l’occasion pour secouer le joug et se réfugier à Ithôme. La plupart des Hilotes descendaient de ces anciens Messéniens qui, dans le temps, avaient été réduits en servitude, ce qui leur fit donner à tous le nom de Messéniens . Les Lacédémoniens eurent donc une guerre à soutenir contre les révoltés d’Ithôme.

Quant aux Thasiens, après trois ans de siége, ils se rendirent aux Athéniens ; en vertu des articles de la capitulation, ils abandonnèrent leurs mines et le commerce du continent, rasèrent leurs murs, livrèrent leurs vaisseaux, et payèrent, en outre, une somme d’argent à laquelle ils se laissèrent taxer.

Chap. 102. Les Lacédémoniens, voyant se prolonger leur entreprise contre les réfugiés à Ithôme, implorèrent le secours de leurs divers alliés, et des Athéniens entre autres. Ceux-ci vinrent en grand nombre, commandés par Cimon. On les avait appelés sur l’opinion qu’on avait de leur habileté à battre les murailles : mais comme le siége traînait en longueur, leur manière de procéder parut mal justifier la réputation qu’ils s’étaient acquise. Et en effet, s’ils eussent, dans leurs opérations de siége, déployé ce qu’ils avaient de talent, ils auraient emporté la place dès les premières attaques. Ce fut dans cette campagne que se manifesta, pour la première fois, la mauvaise intelligence entre Athènes et Sparte : car les Lacédémoniens, voyant que la place n’était pas enlevée de vive force, craignirent le génie audacieux des Athéniens et leur caractère remuant. Ne les regardant pas d’ailleurs comme un peuple de leur race, ils appréhendaient que, pendant leur séjour devant Ithôme, ils ne se laissassent gagner par ceux qui s’y étaient renfermés, et ne causassent quelque révolution. Ce furent les seuls des alliés qu’ils renvoyèrent, sans manifester cependant de soupçons, mais sous prétexte qu’ils n’avaient plus besoin de leurs secours. Les Athéniens comprirent bien qu’on les congédiait sans leur dire le vrai mot, et qu’il était survenu quelque défiance. Indignés de l’affront, et ne se croyant pas faits pour être ainsi traités par les Lacédémoniens, à peine retirés, ils abjurèrent l’alliance qu’ils avaient contractée avec eux dans la guerre médique, et se déclarèrent pour les Argiens, ennemis de Lacédémone. En même temps ces deux nouveaux alliés s’unirent par les mêmes sermens avec les Thessaliens.

Chap. 103. Enfin, après dix ans, ceux d’Ithôme, ne pouvant résister, capitulèrent avec les Lacédémoniens. Il fut convenu qu’ils sortiraient du Péloponnèse sous la foi publique, et n’y rentreraient jamais, sous peine, pour celui qui serait pris, d’être esclave de qui l’aurait arrêté. Les Lacédémoniens avaient reçu auparavant de Pytho un oracle qui leur ordonnait de laisser partir les supplians de Jupiter Ithômétas. Ceux-ci sortirent donc avec leurs femmes et leurs enfans. Les Athéniens s’empressèrent de les recevoir, en haine de Lacédémone, et les envoyèrent en colonie à Naupacte, qu’ils se trouvaient avoir pris récemment sur les Locriens Ozoles.

Les Mégariens recoururent aussi à l’alliance d’Athènes. Ils se détachaient de Lacédémone parce que Corinthe leur faisait la guerre pour les limites réciproques. Ainsi les Athéniens acquirent Mégares et Pèges. Ce furent eux qui construisirent aux Mégariens les longues murailles qui vont de leur ville jusqu’à Nisée, et ils y mirent garnison. De cette époque surtout commença la haine envenimée de Corinthe contre Athènes.

Chap. 104. Cependant Inarus, fils de Psammétique, et roi des Lybiens qui touchent à l’Égypte, partit de Marée, cité au-dessus du Phare, fit soulever une grande partie de l’Égypte contre le roi Artaxerxès ; et nommé lui-même chef des rebelles, il appela les Athéniens. Ils étaient à Cypre avec deux cents vaisseaux, tant d’Athènes que des alliés. Ils abandonnèrent Cypre pour se rendre à l’invitation d’Inarus, entrèrent de la mer dans le Nil, le remontèrent, se rendirent maîtres de ce fleuve et de deux quartiers de Memphis, et assiégèrent le troisième, qui se nomme Mur-Blanc . Là s’étaient réfugiés les Perses, les Mèdes, et ceux des Égyptiens qui n’avaient point part à la rébellion.

Chap. 105. D’un autre côté, les Athéniens firent une descente à Halies et livrèrent bataille aux Corinthiens et aux Épidauriens. Les Corinthiens remportèrent la victoire. Les Athéniens vainquirent à leur tour, près de la Cécryphalie, dans un combat naval contre les Péloponnésiens.

Une guerre survint ensuite entre les Éginètes et les Athéniens. Un grand combat naval fut livré près d’Égine : chacun des deux partis était secondé par ses alliés. Les Athéniens eurent l’avantage ; ils prirent-soixante-dix vaisseaux sur les ennemis, descendirent à terre, et formèrent le siége de la ville, sous le commandement de Léocrate, fils de Strœbus. Les Péloponnésiens voulurent secourir les Éginètes, et portèrent à Égine trois cents hoplites , qui avaient servi comme auxiliaires avec les Corinthiens et les Épidauriens, et s’emparèrent des hauteurs de la Géranie. Les Corinthiens descendirent avec les alliés dans la Mégaride. Ils croyaient qu’Athènes, qui avait de grandes forces dispersées à Égine et en Égypte, ne serait pas en état de protéger Mégares, ou que du moins, si elle y faisait passer des secours, elle retirerait d’Égine l’armée qui en formait le siége. Cependant les Athéniens ne touchèrent point à cette armée ; mais ce qui était resté dans la ville, les vieillards qui avaient passé l’âge du service, et les jeunes gens qui ne l’avaient pas atteint, allèrent à Mégares sous le commandement de Myronidès. Il y eut entre eux et les Corinthiens une bataille indécise : les deux partis se séparèrent, sans que ni l’un ni l’autre se crût vaincu. Les Athéniens, qui avaient eu plutôt quelque supériorité, dressèrent un trophée après la retraite des Corinthiens. Mais ceux-ci, à leur retour, traités de lâches par les vieillards qui étaient restés dans la ville, revinrent, après s’y être préparés pendant douze jours, élever un trophée devant celui des Athéniens, comme si eux-mêmes avaient été vainqueurs. Les Athéniens sortirent en armes de Mégares, tuèrent ceux qui élevaient le trophée, se jetèrent sur les autres, et remportèrent la victoire.

Chap. 106. Les vaincus se retirèrent : un assez grand nombre, poussé vigoureusement, s’égara du bon chemin et tomba dans un clos particulier, entouré d’un grand fossé et sans issue. Les Athéniens s’en aperçurent, bouchèrent les avenues du clos avec leurs hoplites , et l’environnèrent de troupes légères, qui accablèrent de pierres ceux qui s’y étaient engagés. Ce fut une grande perte pour les Corinthiens. Le reste de leur armée regagna le pays.

Chap. 107. À cette époque, les Athéniens commencèrent à construire les longues murailles qui s’étendent jusqu’à la mer, l’une gagnant Phalère, et l’autre le Pirée.

Les peuples de la Phocide firent alors la guerre aux Doriens, dont les Lacédémoniens tirent leur origine. Ils attaquèrent Boeum, Cytinium, Érinéum, et prirent une de ces places. Les Lacédémoniens, sous la conduite de Nicomédès, fils de Cléombrote, qui commandait à la place du roi Plistoanax, fils de Pausanias, encore trop jeune, portèrent des secours aux Doriens avec quinze cents de leurs hoplites et dix mille alliés.

Ils obligèrent les Phocéens à rendre la place par capitulation, et se retirèrent. Mais les Athéniens se mettaient en croisière pour leur couper la mer, s’ils voulaient traverser le golfe Crissa. Se retirer par la Géranie, tandis que les Athéniens occupaient Mégares et Pèges, était, pour ceux de Lacédémone, un parti peu sûr ; car les hauteurs de la Géranie, difficiles à franchir, étaient constamment gardées par des troupes athéniennes, et ils n’ignoraient pas qu’elles devaient s’opposer à leur passage. Ils crurent donc devoir s’arrêter en Béotie pour considérer quel serait le moyen le plus sûr d’opérer leur retraite. Une autre raison ne laissait pas d’influer sur leur séjour en Béotie. Il existait à Athènes une faction qui, entretenant avec eux des intelligences secrètes, espérait détruire le gouvernement populaire et s’opposer à la construction des longues murailles. Les Athéniens s’armèrent en masse contre cette armée lacédémonienne, avec mille Argiens, et les autres alliés dans un nombre proportionné à leurs forces respectives. Ils étaient en tout quatorze mille. Ils avaient pris les armes, persuadés qu’ils trouveraient les ennemis dans l’embarras de chercher un passage. Le soupçon de manœuvres pratiquées contre la démocratie entrait pour quelque chose dans cet armement. Des cavaliers thessaliens vinrent les joindre en qualité d’alliés ; mais, dans l’action, ils passèrent du côté des Lacédémoniens.

Chap. 108. La bataille se donna dans Tanagre, cité de Béotie. Les Lacédémoniens et leurs alliés furent vainqueurs ; mais de part et d’autre des flots de sang coulèrent. Les Lacédémoniens entrèrent dans la Mégaride, s’ouvrirent des chemins à travers les forêts, et retournèrent chez eux par la Géranie et l’isthme.

Soixante-deux jours après cette bataille, les Athéniens marchèrent contre les Béotiens sous le commandement de Myronidès, et les ayant battus à Énophytes, ils se rendirent maîtres de la Béotie et de la Phocide, rasèrent le mur des Tanagréens, prirent en otage les cent plus riches personnages d’entre les Locriens d’Oponte, et terminèrent leurs longues murailles. Les Éginètes capitulèrent ensuite avec eux, rasèrent leurs fortifications, livrèrent leurs vaisseaux et se soumirent à un tribut fixe pour l’avenir. [Rival de Myronidès] Tolmidès, fils de Tolmæus, avait infesté les côtes du Péloponnèse, brûlé le havre des Lacédémoniens, et pris Chalcis [ville d’Acarnanie, alors dépendante] de Corinthe ; puis, effectuant une descente, il avait battu les Sicyoniens.

Chap. 109. Quant aux Athéniens et leurs alliés qui étaient passés en Égypte, ils s’y trouvaient encore : la guerre y prit pour eux bien des faces différentes. D’abord ils se rendirent maîtres de l’Égypte. Artaxerxès fit passer à Lacédémone le perse Mégabaze, avec de l’argent, pour engager les peuples du Péloponnèse à se jeter sur l’Attique : ce qui forcerait les Athéniens à sortir de l’Égypte. Mais, après d’inutiles dépenses, Mégabaze retourna dans la haute Asie avec le reste des trésors qu’il avait apportés. Le roi envoya, avec une puissante armée, un autre Perse, nommé aussi Mégabaze , fils de Zopyre. Il arriva par terre, battit les Égyptiens et les alliés, chassa les Hellènes de Memphis, et finit par les renfermer dans l’île Prosopitide. Il les assiégea pendant dix-huit mois, jusqu’à ce qu’ayant desséché le fossé et donné aux eaux un autre cours, il mit les vaisseaux à sec, changea une grande partie de l’île en terre ferme, y passa de pied, et s’en rendit maître.

Chap. 110. Ainsi furent ruinées, dans ce pays, les affaires des Hellènes, après six ans de guerre. Les faibles restes d’une nombreuse armée se sauvèrent à Cyrène, en passant par la Libye. La plupart périrent, et l’Égypte retourna sous la domination du grand roi. Seulement Amyrtée s’y conserva une souveraineté dans les marais. Leur vaste étendue ne permettait pas de le prendre, et d’ailleurs ses sujets étaient les plus belliqueux des Égyptiens. Pour Inarus, ce roi des Libyens qui avait causé tout le trouble de l’Égypte, il fut pris par trahison et empalé.

Cinquante trirèmes d’Athènes et des alliés venaient succéder aux premières, et, dans l’ignorance de tout ce qui s’était passé, elles abordèrent à un bras du Nil nommé Mendesium . L’infanterie les attaqua par terre, la flotte des Phéniciens par mer : le plus grand nombre des bâtimens fut détruit ; le reste parvint à se sauver. Ainsi se trouva anéantie cette grande armée d’Athéniens et d’alliés qui était passée en Égypte.

Chap. 111. Orestès, fils d’Échécratidès, roi de Thessalie, chassé de cette contrée, engagea les Athéniens à l’y rétablir. Ils prirent avec eux les Béotiens et les Phocéens, leurs alliés, et marchèrent contre Pharsale, ville de Thessalie. Contenus par la cavalerie thessalienne, ils ne furent maîtres que d’autant de terrain qu’ils en occupaient en s’éloignant peu de leur camp, et ne purent prendre la ville. En un mot, ils manquèrent entièrement l’objet de leur expédition, et s’en retournèrent sans avoir rien fait, remmenant Orestès avec eux.

Peu après, mille Athéniens montèrent les vaisseaux qu’ils avaient à Pèges, car ils étaient maîtres de cette place, et passèrent à Sicyone, sous le commandement de Périclès, fils de Xanthippe. Ils prirent terre, vainquirent ceux des Sicyoniens qui osèrent les combattre ; et prenant aussitôt avec eux les Achéens, ils traversèrent le golfe, allèrent attaquer Éniades, place de l’Acarnanie, et en firent le siége : mais ne pouvant la réduire, ils rentrèrent chez eux.

Chap. 112. Trois ans après, les Péloponnésiens et les Athéniens conclurent une trève de cinq ans. Les Athéniens, en paix avec l’Hellade, portèrent la guerre en Cypre : leur flotte était de deux cents vaisseaux, tant des leurs que de leurs alliés. C’était Cimon qui la commandait. Soixante de ces bâtimens passèrent en Égypte, où les appelait cet Amyrtée dont le royaume était dans les marais. Les autres firent le siége de Citium. Cimon mourut ; la famine survint : ils abandonnèrent le siége. Comme ils passaient au-dessus de Salamine, ville de Cypre, ils eurent à soutenir à-la-fois un combat de terre et un de mer contre les Phéniciens, les Cypriens, et les Ciliciens : après une double victoire, ils retournèrent dans leur pays : les vaisseaux qui de l’Égypte étaient venus avec eux en Cypre, regagnèrent l’Égypte.

Les Lacédémoniens firent ensuite la guerre appelée sacrée , s’emparèrent de l’hiéron des Delphiens, qu’ils remirent aux Delphiens : mais, après leur retraite, les Athéniens l’attaquèrent à leur tour, le prirent et le remirent aux Phocéens.

Chap. 113. Après un certain espace de temps, les exilés béotiens occupèrent Orchomène, Chéronée et quelques autres villes de la Béotie : les Athéniens, sous le commandement de Tolmidès, fils de Tolmæus, marchèrent contre ces places ennemies avec mille hoplites d’Athènes, et un contingent de troupes alliées. Ils prirent Chéronée, en asservirent les habitans, y laissèrent une garnison et se retirèrent.

Ils étaient en marche non loin de Coronée, lorsque tout-à-coup, sortis d’Orchomène, vinrent fondre sur eux les exilés de Béotie, avec des Locriens, des exilés de l’Eubée, et tout ce qui était de la même faction. Les Athéniens succombèrent : une partie d’entre eux fut égorgée, et le reste réduit en captivité. Athènes alors fit évacuer tout le pays, sous la seule condition qu’on lui rendrait ses prisonniers. Les exilés béotiens et tous les autres revinrent et rentrèrent dans leurs droits.

Chap. 114. Peu après, l’Eubée se souleva contre les Athéniens. Déjà Périclès marchait à la tête d’une armée pour la soumettre, quand on lui annonça que Mégares était révoltée, que les Péloponnésiens allaient se jeter sur l’Attique, et que les Mégariens avaient égorgé la garnison athénienne, excepté ce qui avait pu se réfugier à Nisée. Mégares en était venue à la défection après avoir attiré à son parti Corinthe, Épidaure et Sicyone. Périclès se hâta de ramener son armée de l’Eubée, ce qui n’empêcha pas les Péloponnésiens, sous la conduite de Plistoanax, fils de Pausanias et roi de Lacédémone, de ravager dans l’Attique Éleusis et les campagnes de Thria : mais ils n’avancèrent pas au-delà et se retirèrent. Alors les Athéniens retournèrent dans l’Eubée, toujours sous le commandement de Périclès, et la soumirent tout entière. Ils la reçurent à composition, excepté les habitans d’Hestiée, qu’ils chassèrent et dont ils prirent le pays.

Chap. 115. Peu après le retour de l’Eubée, ils conclurent avec les Lacédémoniens une trève de trente ans, et rendirent Nisée, l’Achaïe, Pèges et Trézène, qu’ils avaient conquis sur les Péloponnésiens.

Six ans après, une guerre s’éleva, au sujet de Priène, entre les Samiens et les Milésiens. Ces derniers, maltraités dans des cette guerre, vinrent à Athènes faire retentir leurs plaintes contre ceux de Samos, qui, secondés par des particuliers de cette île, voulaient changer la constitution du pays. Les Athéniens allèrent donc à Samos avec une flotte de quarante vaisseaux, y établirent la démocratie, et prirent en otage cinquante enfans et autant d’hommes faits, qu’ils déposèrent à Lemnos, où ils laissèrent, en se retirant, une bonne garnison. Des Samiens, mécontens de la révolution, s’étaient réfugiés sur le continent. D’intelligence avec les plus puissans de Samos, et ligués avec le fils d’Hystaspe, Pissuthnès, alors maître de Sardes, ils rassemblèrent sept cents hommes de troupes auxiliaires et passèrent à Samos à l’entrée de la nuit. Ils attaquèrent d’abord le parti populaire, et se rendirent maîtres du plus grand nombre. Ils enlevèrent ensuite de Lemnos leurs otages, leur firent abjurer la domination d’Athènes, et livrèrent à Pissuthnès la garnison athénienne et les commandans qu’ils avaient en leur pouvoir. Ils se disposèrent aussitôt à porter la guerre à Milet : Byzance entra dans leur défection.

Chap. 116. À cette nouvelle, les Athéniens partirent pour Samos avec soixante vaisseaux ; mais ils en détachèrent seize : ils iraient, les uns, observer dans la Carie la flotte des Phéniciens, et les autres, demander des secours à Chio et à Lesbos. Ce fut donc avec quarante-quatre vaisseaux que, près de Tragie, île voisine de Samos, sous la conduite de Périclès, et de neuf autres généraux, ils livrèrent le combat à soixante-dix vaisseaux, dont vingt étaient montés d’hommes de guerre. Tous voguaient de Milet. Les Athéniens remportèrent la victoire. Bientôt, renforcés par quarante vaisseaux d’Athènes et vingt-cinq de Chio et de Lesbos, ils descendirent à terre, et, comme ils avaient une forte infanterie, ils investirent la place avec trois divisions, et firent en même temps le siége par mer. Périclès prit soixante des vaisseaux à l’ancre, et se porta avec la plus grande diligence à Caune en Carie, sur l’avis que des vaisseaux phéniciens s’avançaient ; car, auparavant, Stésagoras et quelques autres étaient partis de Samos, avec cinq vaisseaux, contre la flotte phénicienne.

Chap. 117. Les Samiens profitèrent de la circonstance pour sortir du port à l’improviste ; ils tombèrent sur le camp non fortifié, détruisirent les vaisseaux qui faisaient l’avant-garde, battirent ceux qui vinrent à leur rencontre, et furent quatorze jours maîtres de la mer qui baigne leurs côtes. Pendant tout ce temps, ils faisaient entrer et sortir tout ce qu’ils voulaient. Mais au retour de Périclès, ils se virent de nouveau renfermés par la flotte.

Quarante vaisseaux vinrent ensuite d’Athènes au secours des assiégeans, avec Thucydide, Agnon et Phormion ; vingt avec Triptolème et Anticlès, et trente de Chio et de Lesbos. Les Samiens livrèrent un faible combat naval, et, ne pouvant plus tenir, se virent obligés de se rendre après neuf mois de siége. Ils s’engagèrent, par la capitulation, à raser leurs murs, à donner des otages, à livrer leurs vaisseaux, et se soumirent au remboursement des frais de la guerre par des paiemens à époques fixées. Ceux de Byzance convinrent de rester, comme auparavant, dans l’état de sujets.

Chap. 118. Peu d’années après survinrent les événemens dont j’ai déjà parlé ; l’affaire de Corcyre, celle de Potidée, et tout ce qui, sur ces entrefaites, servit de prétexte à la guerre [que je vais écrire]. Toutes ces entreprises des Hellènes, ou les uns contre les autres, ou contre les Barbares, occupèrent à peu près une période de cinquante ans, depuis la retraite de Xerxès jusqu’au commencement de cette guerre. Dans cet intervalle de temps, les Athéniens étendirent et consolidèrent leur domination, et s’élevèrent à un haut degré de puissance. Les Lacédémoniens le virent, et ne s’y opposèrent que dans quelques circonstances de peu de durée ; mais, en général, ils restèrent inactifs, toujours lents à s’engager dans des guerres, à moins qu’ils n’y fussent contraints ; occupés d’ailleurs d’hostilités particulières. Mais enfin, la puissance athénienne prenant de jour en jour un nouvel accroissement, et menaçant même leurs propres alliés, ils crurent alors qu’il ne fallait plus l’endurer, qu’il était temps de combattre avec vigueur cette république ambitieuse, et d’anéantir, s’il était possible, sa domination. Ils déclarèrent donc la trève rompue, et les Athéniens coupables. Ils envoyèrent chez les Delphiens demander au dieu s’ils auraient l’avantage dans la guerre qu’ils méditaient. Le dieu, dit-on, répondit qu’en combattant de toutes leurs forces, ils obtiendraient la victoire, et qu’il les secourrait s’ils l’invoquaient, et même s’ils ne l’invoquaient pas.

Chap. 119. Ils assemblèrent une seconde fois les alliés pour mettre aux voix s’il fallait entreprendre la guerre. Les députés des villes confédérées arrivèrent : l’assemblée se forma, et chacun parla suivant son opinion ; mais le plus grand nombre accusa les Athéniens et se déclara pour la guerre. Les Corinthiens avaient prié les députés de chaque ville en particulier d’énoncer ce vœu, craignant, si l’on différait, que Potidée ne fût enlevée. Ils étaient présens ; s’avançant les derniers, ils s’exprimèrent à peu près en ces termes :

Chap. 120. « Nous ne reprocherons plus aux Lacédémoniens, ô alliés, de n’avoir pas eux-mêmes décrété la guerre, et de ne nous avoir pas, dans ce dessein, rassemblés aujourd’hui (ils ont satisfait à ce devoir). Il convient en effet que les chefs, ne prétendant à aucun privilége dans les affaires particulières, se croient obligés à veiller les premiers sur les affaires publiques, comme ils sont les premiers à recevoir les hommages.

» Il n’est pas besoin d’avertir ceux d’entre vous qui ont eu des rapports avec Athènes, de se tenir en garde. Quant à ceux qui habitent l’intérieur des terres, et non près des débouchés nécessaires au commerce, qu’ils sachent que s’ils ne protégent pas les habitans des côtes, ils auront plus de peine à exporter les produits annuels du territoire, et à se procurer en échange ce que la mer donne au continent. Ils seraient de mauvais juges des intérêts qui nous occupent, s’ils croyaient y être étrangers : ils doivent, au contraire, s’attendre à voir tous les maux arriver jusqu’à eux, s’ils négligent la défense des côtes, et se bien persuader qu’aujourd’hui leurs propres intérêts nous occupent autant que les nôtres. Qu’ils n’hésitent donc pas à renoncer à la paix pour prendre les armes. Le caractère des hommes modérés est de rester tranquilles tant qu’on ne leur fait pas injure : celui des hommes courageux qu’on opprime, de passer de la paix à la guerre, et, après la victoire, de la guerre à la réconciliation ; de ne pas se laisser enivrer par le succès de leurs armes, et de ne pas supporter d’injustices, flattés du repos de la paix. Car celui que les douceurs du repos engourdissent, se verra bientôt enlever, s’il persiste dans son inaction, la jouissance de ce repos dont le charme le rend timide ; et celui qui, en guerre, abuse de la prospérité, ne pense pas qu’il est le jouet de sa perfide confiance. Bien des projets mal conçus réussissent, grâce à des ennemis moins sages ; et plus souvent encore des desseins qui semblaient bien concertés, n’ont qu’une honteuse issue. Il existe en effet une grande différence entre la confiance avec laquelle on projette, et celle avec laquelle on exécute : on délibère avec sécurité ; mais dans l’action, on craint et l’on faiblit.

Chap. 121. » Pour nous, c’est après des offenses multipliées, c’est avec de justes sujets de plainte, que nous allumons la guerre : vengés des Athéniens, nous déposerons à temps les armes. Tout nous promet la victoire : d’abord le nombre de nos troupes et l’expérience des combats ; ensuite notre parfait accord à exécuter les ordres des chefs. Quant à l’avantage que donne à nos ennemis la supériorité de leur flotte, nous l’obtiendrons avec les contributions de chacun de nous et à l’aide des trésors déposés chez les Delphiens et dans l’Olympie. En faisant un emprunt, nous leur débaucherons, par une plus haute solde, leurs matelots étrangers ; car la puissance athénienne est plutôt achetée à prix d’argent que personnelle : la nôtre, fondée sur notre, population plus que sur nos richesses, est plus indépendante. Une seule victoire navale, selon toute apparence, les met dans nos mains. S’ils résistent, nous aurons plus de temps pour nous exercer à la marine ; et quand nous les aurons égalés dans la science, nous les surpasserons en courage. Ce que nous devons à la nature, l’instruction ne peut le leur donner ; ce qu’ils doivent à la science, c’est à nous de le leur enlever par des exercices assidus. Faut-il de l’argent ? Nous le fournirons. Quoi ! leurs alliés ne se refusent pas à des contributions destinées à les assujettir, et nous, lorsqu’il s’agit d’assurer notre salut en nous vengeant de nos ennemis, nous pourrions craindre une dépense dont le but est d’empêcher qu’un jour, nous ravissant ces trésors épargnés, ils ne tournent à notre perte nos propres économies !

Chap. 122. » Nous avons d’autres moyens encore de leur faire la guerre : soulever leurs alliés, et par là les dépouiller de ces revenus qui fondent leur puissance ; élever des fortifications sur leur territoire ; mille ressources enfin qu’on ne saurait prévoir en ce moment : car dans la guerre les événemens ne suivent pas la marche qu’on leur trace dans un discours ; c’est d’elle-même que, selon les circonstances, elle tire quantité d’expédiens. Quiconque s’y conduit avec prudence est plus assuré du succès : celui qui s’y livre à l’emportement, court sa perte.

» Considérons pourtant nos justes sujets de crainte. Si chacun de nous n’avait que des querelles de limites avec des ennemis égaux en forces, il saurait se défendre : mais ici les Athéniens, assez forts pour tenir seuls contre nous tous ensemble, seraient bien plus redoutables encore contre chacune de nos villes en particulier. Si donc nous ne nous défendons pas, étroitement unis par nations, par villes, et d’un commun accord, ils n’auront pas de peine à nous soumettre séparément. Et sachez que notre défaite ne serait autre chose que la servitude (mot terrible à entendre chez les Péloponnésiens, comme il est honteux que tant de villes soient vexées par une seule) ; et alors, nous paraîtrions ou reconnaître la justice du traitement que nous subirions, ou le souffrir par lâcheté : nous paraîtrions avoir dégénéré de nos ancêtres, qui ont affranchi l’Hellade, tandis que nous, nous ne savons pas même assurer notre propre liberté, tandis que nous souffrons qu’une seule ville s’érige en tyran sur toute l’Hellade, et que nous prétendons détruire les tyrans qui ne mettent qu’une seule ville sous le joug. Nous ne sentons pas qu’on ne peut sauver une pareille conduite du reproche ou d’imprudence, ou de faiblesse, ou de négligence : car ne croyez pas que vous les évitiez, ces reproches, en vous laissant aller à cette suffisance dédaigneuse que vous affectez à l’égard de vos ennemis ; suffisance qui a perdu tant d’hommes, et qui, pour avoir été si funeste, a mérité d’être, par opposition, appelée insuffisance .

Chap. 123. » Mais à quoi bon accuser le passé plus longuement que ne l’exigent les circonstances actuelles ? Pour parer à l’avenir, venons au secours du présent. Vous avez appris de vos ancêtres à vous procurer par de nobles travaux les fruits de la vertu. Ne changez point de mœurs, quoiqu’un peu plus de richesses vous en donne les facilités. Serait-il sage de perdre par la richesse ce qu’on a gagné par la pauvreté ? Marchez donc avec confiance aux combats : un dieu vous y appelle ; lui-même promet de vous secourir ; et l’Hellade entière, soit crainte, soit intérêt, vous secondera dans cette lutte. Ce ne sera pas vous qui romprez les premiers une trève que le dieu déclare enfreinte, puisqu’il vous ordonne de combattre ; mais plutôt vous viendrez au secours des conventions méprisées.

Chap. 124. » Puisque tout milite en faveur de la guerre présente ; puisque tous nous vous y exhortons d’un commun accord, ne tardez pas, s’il vous paraît démontré que tel est l’intérêt des villes et des particuliers, à secourir les Potidéates, qui, tout Doriens qu’ils sont, se trouvent assiégés par des Ioniens (c’était autrefois le contraire). Rétablissez en même temps la liberté des autres républiques ; car, qui peut se faire à l’idée que, grâce à nos délais, les uns soient déjà dans le malheur, que les autres se voient près d’y tomber ; ce qui est inévitable, si l’on apprend que nous sommes assemblés et que nous n’osons porter des secours. Persuadés que vous en êtes venus à la dernière extrémité, et que nous donnons le meilleur conseil, généreux alliés, à l’instant même, décrétez la guerre, sans craindre ce que, pour le moment, elle peut avoir de terrible : ne songez qu’à la paix qui la suivra, et qui en sera plus durable ; car c’est par la guerre que la paix s’affermit. L’inaction qui veut éloigner la guerre, n’éloigne pas les dangers. Trop assurés que cette république qui maîtrise ceux-ci et qui projette d’asservir ceux-là, menace tous les Hellènes indistinctement, marchons pour la réduire, assurons pour toujours notre tranquillité, et rendons à la liberté les Hellènes, maintenant asservis. »

Ainsi parlèrent les Corinthiens.

Chap. 125. Les Lacédémoniens, après avoir entendu les différentes opinions, prirent les suffrages de tous les alliés qui se trouvaient à l’assemblée. Ils furent donnés par ordre, depuis la ville la plus puissante jusqu’à la plus faible. Le plus grand nombre vota la guerre. Comme cependant rien n’était prêt, on jugea qu’on ne pouvait en venir tout de suite aux hostilités, mais que chacun devait, sans délai, faire ses préparatifs. Il ne s’écoula pas une année entière avant qu’on fût en état de faire une invasion dans l’Attique et de commencer ouvertement la guerre.

Chap. 126. Ce temps fut employé en négociations avec les Athéniens ; on leur portait les griefs qu’on avait contre eux. On aurait un prétexte plus spécieux de les traiter en ennemis, si l’on ne recevait pas de satisfaction. D’abord les députés de Lacédémone leur prescrivirent de renvoyer les familles dévouées à l’anathème de la déesse. Voici l’histoire de cet anathème.

Un Athénien, homme Cylon, vainqueur aux jeux olympiques, d’une famille ancienne et puissante, avait épousé la fille de Théagène, Mégarien, alors tyran de Mégares. Il consultait un jour l’oracle des Delphiens, et le dieu lui répondit que, le jour de la plus grande fête de Jupiter, il pourrait s’emparer de l’acropole d’Athènes. Il emprunta donc des secours à Théagène, fit entrer ses amis dans son projet, et, la célébration des fêtes olympiques dans le Péloponnèse arrivée, s’empara de l’acropole. Son but était d’usurper la tyrannie. Il croyait que cette fête était la plus grande de Jupiter, et qu’elle le concernait en quelque sorte lui-même, à cause de sa victoire aux jeux olympiques. Y avait-il dans l’Attique ou ailleurs une fête encore plus solennelle ? C’est ce qui ne lui vint point à la pensée et ce que l’oracle n’avait pas dit. Or, il se célèbre chez les Athéniens, hors de la ville, une fête nommée Diasia , en l’honneur de Jupiter Milichius, et c’est la plus grande de toutes. Des citoyens en grand nombre, de tout rang, de tout sexe, de tout âge, y offrent en sacrifice, non des victimes, mais des productions de la contrée. Cylon, croyant bien comprendre l’oracle, exécuta son dessein. Les Athéniens, informés, accourent en masse de la campagne au secours de l’acropole, l’investissent, en font le siége. Comme il traînait en longueur, las de rester campés devant là place, la plupart se retirèrent et investirent les neuf archontes d’un pouvoir absolu pour donner, sur la garde et sur tout le reste, les ordres qu’ils jugeraient nécessaires. Alors les archontes étaient chargés de presque toute l’administration. Les hommes assiégés avec Cylon étaient aux abois, manquant de vivres et d’eau. Cylon et son frère parvinrent à s’évader. Les autres, se voyant pressés, et plusieurs même mourant de faim, s’assirent en supplians près de l’autel qui est dans acropole. Ceux à qui la garde en était confiée, les voyant près de mourir dans l’hiéron sacré, les firent relever avec promesse de ne leur faire aucun mal ; mais, après les avoir emmenés, ils les égorgèrent. Ils allèrent jusqu’à tuer, sans scrupule, quelques-uns de ces malheureux assis aux pieds des autels, et en la présence des déesses vénérables. Ils furent regardés depuis comme des hommes souillés, pour avoir offensé la déesse, et cette tache passa à leurs descendans. Les Athéniens les exilèrent. Le Lacédémonien Cléomène concourut à une expulsion postérieure, d’intelligence avec des mécontens d’Athènes. On ne se contenta pas de condamner les vivans à l’exil ; on rassembla même les os des morts, qu’on jeta hors des limites. Ces bannis rentrèrent dans la suite ; leur postérité est encore dans la ville.

Chap. 127. Les Lacédémoniens, en demandant que cette souillure fût expiée, prétextaient l’offense faite aux dieux ; mais la vérité, c’est qu’ils savaient que Périclès, fils de Xanthippe, appartenait à cette race de bannis par sa mère ; et en le faisant chasser, ils comptaient obtenir plus aisément ce qu’ils voudraient des Athéniens. Cependant ils espéraient moins le voir exilé, qu’exciter contre lui des mécontentemens, parce qu’on le regarderait, par la souillure dont il était entaché, comme l’une des causes de la guerre. C’était l’homme le plus puissant de son temps, et à la tête des affaires : en tout il s’opposait aux Lacédémoniens ; il empêchait de leur céder, et pressait les Athéniens de rompre avec eux.

Chap. 128. Ceux-ci, de leur côté, demandèrent que les Lacédémoniens expiassent le sacrilége commis au Ténare. C’était au Ténare qu’autrefois ils avaient fait sortir de l’hiéron de Neptune et tué des Hilotes supplians. Suivant eux-mêmes, ce fut en punition de cette offense qu’arriva le grand tremblement de terre à Sparte. Les Athéniens demandaient aussi l’expiation du sacrilége commis contre la déesse au temple d’airain. Voici quel fut ce sacrilége. Lorsque les Lacédémoniens rappelèrent, pour la première fois, Pausanias du commandement qu’il exerçait dans l’Hellespont, il fut soumis à un jugement et renvoyé absous. Cependant on ne lui rendit pas le commandement ; mais il prit lui-même en son nom la trirème hermionide, et retourna dans l’Hellespont sans l’aveu des Lacédémoniens. Il donnait pour motif de son voyage la guerre de l’Hellade ; mais en effet il voulait continuer les intrigues qu’il avait liées avec le roi, dans le dessein de s’établir une domination sur les Hellènes. Déjà il avait posé les bases de tous ses projets ; déjà il s’était assuré auprès du grand roi le titre de bienfaiteur, et s’y était pris de cette manière. Dans sa première expédition, après son retour de Cypre, maître de Byzance, place occupée par les Mèdes, il fit prisonniers plusieurs amis et parens du roi, et les renvoya à ce prince à l’insu des alliés ; à l’entendre, ils s’étaient échappés de ses mains. Il agissait d’intelligence avec Gongyle d’Érétrie, à qui il avait confié Byzance et la garde des prisonniers, et que même il chargea d’une lettre pour Xerxès. Voici ce qu’elle contenait, comme on l’a découvert dans la suite : « Pausanias, général de Sparte, jaloux de te complaire, te renvoie ces prisonniers de guerre. Je veux, si tu y consens, épouser ta fille, et te soumettre Sparte et le reste de l’Hellade. En me concertant avec toi, je me crois de puissans moyens d’exécution. Si tu goûtes quelqu’une de ces propositions, envoie-moi sur la côte un homme affidé, par qui nous puissions continuer notre correspondance. »

Chap. 129. Tels étaient les projets que révélait la lettre. Elle plut à Xerxès, qui envoya sur la côte Artabaze, fils de Pharnace, en lui ordonnant de se mettre en possession de la Satrapie de Dascylie, et de déposer Mégabatès, qui en était revêtu. Il le chargea d’une lettre pour Pausanias à Byzance, avec ordre de le mander au plutôt, de lui montrer son cachet, et s’il en recevait quelques ouvertures sur ses desseins, de faire ponctuellement et en toute confiance ce qu’il lui ordonnerait.

Artabaze arrive, et, fidèle à sa mission, il envoie la lettre dont telle était la teneur : « Ainsi parle le roi Xerxès à Pausanias. Tu m’as envoyé au-delà de la mer les hommes que tu as sauvés de Byzance : notre famine royale en gardera à jamais l’ineffaçable souvenir. Ce que tu m’écris, me plaît. Que ni le jour ni la nuit ne t’arrêtent dans l’exécution de tes promesses. Ne regarde comme un obstacle ni la dépense en or et en argent, ni le nombre des troupes qui pourraient être nécessaires. Je t’adresse Artabaze, homme sûr et fidèle : traite hardiment avec lui de tes affaires et des miennes, et conduis-les de la manière que tu jugeras la meilleure et la plus utile pour tous deux. »

Chap. 130. D’après une telle lettre, Pausanias, qui s’était acquis la plus grande distinction dans l’Hellade, pour avoir commandé à la bataille de Platée, conçut encore bien plus d’orgueil. Ne sachant plus se conformer aux mœurs de sa nation, il sortait de Byzance vêtu de la robe des Perses ; et, quand il traversait la Thrace, une garde perse et égyptienne l’escortait : il faisait servir sa table avec la somptuosité des Perses. Incapable de renfermer ses projets en lui-même, il manifestait, dans de petites choses, ce qu’il se proposait avec le temps d’exécuter de plus considérable. Il se rendit inaccessible, et se montrait, à tout le monde indistinctement, si intraitable, que personne ne pouvait l’aborder. Ce ne fut pas une des moindres raisons qui engagèrent les Hellènes à passer de l’alliance de Lacédémone à celle d’Athènes.

Chap. 131. Les Lacédémoniens, instruits de ces procédés, le rappelèrent pour lui en demander compte ; et lorsque, sans ordre de leur part, il eut osé remettre en mer sur la trirème Hermionide, on ne douta plus de ses desseins. Forcé par les Athéniens de sortir de Byzance, il ne revint point à Sparte ; mais on apprit qu’il se fixait à Colones de la Troade ; qu’il ne s’y arrêtait pas à bonne intention, et qu’il intriguait auprès des Barbares. On crut alors ne devoir plus dissimuler. Les éphores lui envoyèrent un héraut muni de la scytale, avec injonction d’accompagner le héraut ; sinon les Spartiates lui déclareraient une guerre ouverte. Craignant de se rendre suspect, et se flattant qu’avec de l’or il se laverait du crime qu’on lui imputait, il revint une seconde fois à Sparte. D’abord mis en prison par ordre des éphores, car ils ont le pouvoir de faire subir ce traitement aux rois eux-mêmes, il parvint, à force de corruption, à en sortir, se constituant lui-même en jugement et répondant de sa justification.

Chap. 132. Ni les Spartiates, ni ses ennemis, ni toute la république, n’avaient aucune preuve assez forte qui autorisât à punir un homme du sang royal, alors revêtu d’une haute dignité. En qualité de cousin de Plistarque, fils de Léonidas, décoré du titre de roi, mais trop jeune pour en exercer les fonctions, il avait la tutelle de ce prince. Mais cependant cette affectation de braver les lois de son pays, d’imiter les mœurs des Barbares, donnait bien droit de soupçonner qu’il voulait être plus qu’un particulier. On remontait à l’examen de sa vie ; on recherchait s’il s’était écarté des lois reçues ; on se rappelait qu’autrefois, sur le trépied que les Hellènes consacrèrent chez les Delphiens des prémices du butin fait sur les Mèdes, il avait osé, comme s’il eût été son offrande particulière, faire graver ces mots : Le général Pausanias, vainqueur de l’armée des Mèdes, a consacré ce monument à Apollon . Les Lacédémoniens avaient aussitôt fait effacer cette inscription, et graver le nom des villes qui, en commun, victorieuses des Barbares, avaient consacré cette offrande. Dans le temps, cet acte de présomption de Pausanias parut un attentat : mais depuis qu’il se trouvait dans la circonstance que je viens de raconter, l’acte de présomption avait une bien plus frappante analogie avec ses desseins actuels. Le bruit se répandit aussi qu’il intriguait auprès des Hilotes, et ce bruit était fondé. Il leur promettait la liberté et l’état de citoyens, s’ils se soulevaient avec lui et secondaient ses projets. Néanmoins, on jugea inconvenant de prononcer, sur la foi d’indices donnés par des Hilotes, un arrêt extraordinaire contre Pausanias. La conduite des Lacédémomens était celle qu’ils ont coutume de tenir entre eux : ils ne se hâtent jamais de prononcer des peines capitales contre un Spartiate, sans avoir des preuves incontestables. Mais enfin, dit-on, un homme d’Argile, que Pausanias avait autrefois aimé, qui jouissait de sa confiance, et qui devait porter à Artabaze ses dernières dépêches pour le roi, devint son dénonciateur. Inquiet, sur la réflexion que jamais aucun des émissaires précédemment envoyés n’était revenu, il ouvrit les lettres, après en avoir contrefait le cachet, pour les refermer s’il se trompait dans ses soupçons, ou pour que Pausanias ne s’aperçût de rien s’il les redemandait pour y faire quelque changement. Il y trouva l’ordre de lui donner la mort : il s’était douté qu’elles contenaient quelque chose de semblable.

Chap. 133. Quand il eut présenté ces lettres aux éphores, ils crurent davantage a la dénonciation ; mais ils voulurent entendre parler Pausanias lui-même. D’accord avec eux, le dénonciateur se réfugia au Ténare, en qualité de suppliant, et s’y construisit une cabane qu’il partagea en deux par une cloison, et où il cacha quelques éphores. Pausanias vint le trouver et lui demanda le sujet de ses craintes. Les éphores entendirent tout distinctement, et les reproches de l’homme sur ce que Pausanias avait écrit à son sujet, et tous les détails dans lesquels il entra. Jamais, disait-il, il ne l’avait trahi dans ses messages auprès du roi, et en reconnaissance il obtenait la préférence de mourir comme tant d’autres de ses serviteurs. Ils entendirent Pausanias convenant de tout, l’engageant ne pas garder de ressentiment, l’assurant qu’il pouvait quitter son attitude de suppliant et sortir de l’hiéron, le pressant de partir au plutôt et de ne pas mettre obstacle à ses négociations.

Chap. 134. Les éphores se retirèrent après avoir tout entendu. Désormais bien assurés du crime, ils prirent des mesures pour arrêter Pausanias dans la ville. On raconte qu’il allait être pris sur le chemin, mais qu’à l’air d’un des éphores qui s’avançaient, il devina quel était le projet. Sur un signe secret et bienveillant d’un autre éphore, il courut à l’hiéron de la déesse au temple d’airain, et prévint ceux qui le poursuivaient. L’hiéron n’était pas loin. Il s’arrêta dans un logement de l’enceinte sacrée, afin de se garantir des intempéries de l’air. Les éphores étaient arrivés trop tard pour le prendre ; mais bientôt ils enlevèrent le toit du logement, et, après s’être assurés qu’il était en dedans, craignant qu’il n’en sortît, ils murèrent les portes, restèrent à le garder et l’assiégèrent par la faim. Quand ils s’aperçurent qu’il était près de rendre le dernier soupir, ils le tirèrent de l’hiéron n’ayant plus qu’un souffle de vie ; aussitôt après, il expira. Leur première idée fut de le jeter dans le Céade, lieu destiné aux malfaiteurs ; mais ils prirent le parti de l’enterrer dans quelque endroit du voisinage.

Le dieu qui a son hiéron chez les Delphiens, ordonna dans la suite aux Lacédemoniens de transporter le tombeau de Pausanias à l’endroit où il était mort. On le voit encore aujourd’hui dans les propylées de l’enceinte sacrée ; ce qu’indique une inscription gravée sur des colonnes. Le dieu déclara aussi qu’ils avaient commis un sacrilége, et leur ordonna d’offrir à la déesse deux corps au lieu d’un. Ils firent jeter en fonte et consacrèrent deux statues d’airain, représentation de Pausanias.

Chap. 135. Les Athéniens, sur ce que le dieu avait jugé les Lacédémoniens coupables d’un sacrilége, leur ordonnèrent de l’expier. Les Lacédémoniens envoyèrent de leur côté des députés à Athènes, chargés d’accuser Thémistocle de n’avoir pas été moins favorable aux Mèdes que Pausanias : ce qu’ils avaient découvert dans le procès de ce général. Ils demandaient qu’il subit la même punition. Thémistocle était alors éloigné de sa patrie par un décret d’ostracisme : domicilié à Argos, il faisait des voyages dans le reste du Péloponnèse. Les Athéniens consentirent à la demande, et, d’accord avec les Lacédémoniens, qui se montraient disposés à le juger avec eux, ils envoyèrent des gens avec ordre de l’amener quelque part qu’ils le trouvassent.

Chap. 136. Thémistocle, informé à temps, quitta le Péloponnèse pour se réfugier chez les Corcyréens, dont il était le bienfaiteur : mais ils lui représentèrent qu’ils craignaient, en le gardant chez eux, de s’attirer l’inimitié d’Athènes et de Lacédémone, et ils le transportèrent sur le continent qui fait face à leur île. Toujours poursuivi par ceux qui le cherchaient et qui s’informaient de tous les lieux où il choisissait un asile, il se vit contraint, ne pouvant mieux, à se réfugier chez Admète, roi des Molosses, qui n’était pas son ami. Ce prince était absent. Thémistocle se rendit le suppliant de la femme d’Admète, qui lui conseilla de s’asseoir près du foyer, tenant leur enfant dans ses bras. Le roi arriva peu de temps après : le suppliant se fit connaître. Il s’était montré plusieurs fois contraire à des demandes que ce prince avait adressées aux Athéniens : il le pria de ne pas se venger d’un infortuné qui venait lui demander un refuge, ce serait maltraiter un homme maintenant plus faible que lui ; la générosité ne permettait que de tirer une vengeance égale et de ses égaux. Après tout, si Admète avait éprouvé de sa part quelque opposition, il s’agissait d’objets de peu d’importance et non de la vie ; mais que s’il le livrait (et il dit par quels ordres et pour quelles raisons il était poursuivi), c’était lui ravir toute espérance de salut. À ces mots, Admète fit relever Thémistocle qui continuait de tenir l’enfant dans ses bras, manière toute puissante de supplier chez les Molosses.

Chap. 137. Peu de temps après arrivèrent les députés de Lacédémone et d’Athènes. Ils dirent bien des choses et n’obtinrent rien. Admète ne livra pas Thémistocle, le laissa partir pour se rendre auprès du roi, et l’envoya par terre à Pydna, qui appartenait à Alexandre : c’était la route qu’il devait prendre pour gagner l’autre mer. Thémistocle trouva dans le port de cette ville un vaisseau marchand qui allait dans l’Ionie ; il en profita et fut poussé par la tempête au camp des Athéniens qui assiégeaient Naxos. L’équipage ne le connaissait pas : mais la crainte l’obligea de découvrir au pilote qui il était et pourquoi il fuyait, lui déclarant que sur son refus de favoriser l’évasion, il l’accuserait de s’en être rendu complice à prix d’argent : il l’assura qu’il n’y avait rien à risquer, pourvu que personne ne sortît en attendant qu’on pût faire route ; que s’il consentait à le servir, il en serait dignement récompensé. Le pilote fit ce qu’on lui demandait, se tint en rade à l’écart, au-dessus du camp des Athéniens, et fit voile pour Éphèse. Là, Themistocle lui fit présent d’une somme considérable ; car ses amis d’Athènes ne tardèrent pas à lui faire passer de l’argent qu’il avait soustrait et déposé secrètement à Argos.

Traduction par IA · Original