Guerre du Péloponnèse

Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public

» Assurément, la justice veut que vous restiez neutres, et, si vous ne gardez pas la neutralité, que vous marchiez contre eux avec nous ; car un traité vous lie aux Corinthiens, et vous n’eûtes jamais avec les Corcyréens même un traité de trève. Ne faites donc pas une loi pour recevoir sous votre protection des rebelles. Quand les Samiens se soulevèrent contre vous, quand le Péloponnèse était partagé sur la question de savoir s’il fallait les secourir, loin d’appuyer de notre suffrage les suffrages qui vous étaient contraires, nous avons hautement soutenu que chaque nation a le droit de punir par elle-même ses propres alliés. Si vous accueillez et protégez des coupables, on verra plusieurs même de vos plus puissans alliés embrasser notre parti : ainsi vous aurez porté une loi contre vous-mêmes plutôt que contre nous.

Chap. 41 . » Voilà nos allégations ; elles sont fondées sur les lois des Hellènes : quant à la faveur que nous sollicitons, n’étant ni assez vos ennemis pour la tourner contre vous, ni assez amis pour abuser de votre bienveillance, nous prétendons qu’elle doit nous être accordée à titre d’échange. Lorsque autrefois, avant la guerre des Mèdes, vous manquiez de vaisseaux longs contre les Æginètes, les Corinthiens vous en prêtèrent vingt. Ce bon office de notre part, celui que nous avons rendu contre les Samiens, en empêchant le Péloponnèse de les secourir, voilà ce qui vous a procuré la supériorité sur Ægine et la punition de Samos ; et ces services, nous les avons rendus dans des conjonctures où les hommes, tout entiers à la poursuite de leurs ennemis, négligent tout le reste, et ne voient que le besoin de vaincre. Alors, en effet, ils jugent ami quiconque les sert, eût-il été précédemment leur ennemi ; ennemi quiconque leur est contraire, se fût-il auparavant montré leur ami, parce qu’ils sacrifient même leurs plus chères affections à l’ambition du moment.

Chap. 42 . » Réfléchissant tous sur ces vérités et sur ces faits que les jeunes gens apprendront des vieillards, luttez avec nous de bons offices. Et qu’on ne s’imagine pas que notre discours s’accorde avec la justice, mais que si la guerre survenait, il serait contraire à vos intérêts. Le véritable intérêt consiste à faire le moins de fautes. Or, elle est encore incertaine cette guerre à venir dont les Corcyréens vous font peur, et pour laquelle ils vous pressent d’être injustes. Serait-il digne de vous, cédant à la crainte qu’ils vous inspirent, de vous attirer, non la haine supposée prochaine, mais la haine déclarée des Corinthiens ! Il serait plus sage de faire oublier par degrés les défiances engendrées par l’affaire de Mégare. Un dernier service rendu à propos, fût-il même léger, peut effacer une grande offense. Ne vous laissez pas entraîner par l’offre d’une marine respectable : à n’être pas injuste envers ses égaux, on assure mieux sa puissance qu’à se laisser éblouir par une grandeur imaginaire qu’on élève au milieu des dangers.

Chap. 43 . » Puisque nous sommes tombés sur ce que nous avons dit nous-mêmes autrefois à Lacédémone, qu’il est permis à chacun de punir ses alliés par lui-même, nous attendons de vous une réponse semblable. Favorisés de nos suffrages, ne nous lésez point par les vôtres. Rendez-nous la pareille, et songez que nous sommes précisément dans cette circonstance où notre grand ami est celui qui nous sert, et notre mortel ennemi, celui qui contrarie nos projets. Ne recevez pas malgré nous dans notre alliance ces brigands de Corcyre, et ne les protégez pas au mépris de nos droits. Vous comporter ainsi, c’est vous acquitter d’un devoir et consulter vos plus grands intérêts. »

Ainsi parlèrent les Corinthiens.

Chap. 44 . Les Athéniens, ayant entendu les deux partis, se formèrent deux fois en assemblée. Ils penchèrent la première fois en faveur des Corinthiens ; mais ils changèrent d’avis la seconde. Il est vrai qu’ils ne jugèrent pas à propos de faire avec Corcyre un traité d’alliance offensive, en vertu duquel ils auraient mêmes amis et mêmes ennemis ; car les Corcyréens auraient pu les engager à faire partir de concert leur flotte contre Corinthe, et c’eût été rompre le traité qu’ils avaient avec le Péloponnèse : mais ils contractèrent réciproquement une alliance défensive contre ceux qui attaqueraient Corcyre, Athènes, ou quelqu’un de leurs alliés. Ils sentaient bien que, malgré ce ménagement, ils auraient la guerre avec le Péloponnèse ; mais ils voulaient ne pas abandonner aux Corinthiens, Corcyre, qui avait une marine si florissante ; mettre ces peuples aux prises, et les froisser les uns contre les autres, pour trouver plus faibles les Corinthiens et les autres puissances maritimes du Péloponnèse, quand eux-mêmes auraient à les combattre. D’ailleurs l’île de Corcyre leur paraissait commodément située pour le paraple de l’Italie et de la Sicile.

Chap. 45 . Tels furent les motifs qui engagèrent les Athéniens à recevoir les Corcyréens dans leur alliance, et quand la députation de Corinthe se fut retirée, ils ne tardèrent pas à leur envoyer un secours de dix vaisseaux. Lacédémonius, fils de Cimon ; Diotime, fils de Strombichus, et Protéas, fils d’Épiclès, en obtinrent le commandement. Il leur fut ordonné de ne pas combattre les Corinthiens, à moins que ceux-ci ne naviguassent contre Corcyre, et ne se disposassent à effectuer une descente dans cette île, ou dans quelque endroit qui en dépendît ; alors ils les combattraient de toutes leurs forces : injonction qui avait pour but d’éviter une rupture. Les vaisseaux abordèrent à Corcyre.

Chap. 46 . Les Corinthiens, ayant terminé leurs préparatifs, voguèrent contre Corcyre avec cent cinquante vaisseaux, dont dix de l’Élide, douze de la Mégaride, dix de la Leucadie, vingt-sept de l’Ambracie, un de l’Anactorie, et quatre vingt-dix des leurs. Chacune de ces républiques avait son général. L’un des cinq, celui des Corinthiens, était Xénoclidès, fils d’Eutyclès. Naviguant de Leucade, ils arrivent près du continent opposé à Corcyre, et ancrent à Chimérium, dans la Thesprotide. Chimérium est muni d’un port dominé par la ville d’Éphyre, laquelle touche au rivage et à son territoire enclavé dans l’Éléatide, pays de la Thesprotide. Le lac Achérusias longe cette ville (ou plutôt le territoire de cette ville), et se décharge dans la mer, redevable de son nom et de ses ondes à l’Achéron, qui les lui apporte en tribut, après avoir traversé la Thesprotide. Sur cette même côte coule aussi le Thyamis, qui borne la Thesprotide et la Cestrine ; et entre les deux fleuves s’élève le promontoire Chimérium. Les Corinthiens donc abordèrent dans cette partie du continent, et y campèrent.

Chap. 47 . À la nouvelle de leur arrivée, les Corcyréens montèrent cent dix vaisseaux, que commandaient Miciade, Æsimède et Eurybate : ils allèrent camper dans une des îles nommées Sybotes. Là vinrent aussi les dix vaisseaux d’Athènes. L’infanterie et mille hoplites , auxiliaires de Zacynthe, étaient sur le promontoire de Leucimne. Les Corinthiens avaient aussi, de leur côté, sur le continent, quantité de Barbares auxiliaires ; car ceux qui occupent cette partie de la terre ferme avaient été de tout temps leurs amis.

Chap. 48 . Les Corinthiens, ayant fait toutes leurs dispositions, prirent des provisions pour trois jours, et, de nuit, quittèrent Chimérium, pour aller offrir le combat. Ils voguaient au lever de l’aurore, quand ils virent en haute mer s’avancer contre eux la flotte des Corcyréens. On ne se fut pas plutôt aperçu des deux côtés, qu’on se mit en ordre de bataille. À l’aile droite des Corcyréens étaient les vaisseaux d’Athènes : les Corcyréens eux-mêmes composaient le reste de l’armée navale, partagée en trois corps, dont chacun était commandé par l’un des trois généraux. Telles étaient les dispositions des Corcyréens. L’aile droite des Corinthiens était formée des vaisseaux de Mégare et d’Ampracie ; au centre étaient les alliés, divisés par peuplades ; les Corinthiens formaient l’aile gauche avec les vaisseaux qui voguaient le mieux. Ils étaient opposés aux Athéniens et à l’aile droite des Corcyréens.

Chap. 49 . Les signaux levés de part et d’autre, l’action commença. Les ponts des deux flottes étaient couverts d’ hoplites , d’archers ; de gens de trait, qui suivaient l’ancienne tactique, trop peu savante. Ce combat, où l’art brillait moins que le courage, ressemblait beaucoup à un combat de terre ; car, dès le premier choc, les vaisseaux engagés ne pouvaient se détacher à raison de leur grand nombre et de la confusion ; et, comme ils ne manœuvraient plus, c’était dans les hoplites , qui couvraient les ponts et combattaient de pied ferme, que résidait surtout l’espérance de la victoire. Ne pouvant ni quitter leur ordre de bataille, ni traverser la ligne ennemie pour la rompre, ils se chargeaient avec plus de valeur et de force que de science. C’était partout un horrible tumulte, un désordre affreux.

Les vaisseaux d’Athènes, prêts à secourir les Corcyréens s’ils étaient trop vivement pressés, inspiraient de la crainte aux ennemis ; mais les généraux n’attaquaient pas, intimidés par les ordres qu’ils avaient reçus. L’aile droite des Corinthiens fut celle qui souffrit le plus : vingt bâtimens de Corcyre la mirent en fuite, la dispersèrent, la poussèrent à la côte, allèrent jusqu’au camp, descendirent, brûlèrent les tentes abandonnées, et pillèrent la caisse.

De ce côté, les Corinthiens et leurs alliés avaient le dessous, tandis que les Corcyréens étaient victorieux. Mais à la gauche, où ils étaient eux-mêmes, ils obtinrent un grand avantage sur les Corcyréens, qui, déjà moindres en nombre, se trouvaient encore affaiblis par l’absence de vingt vaisseaux occupés de la poursuite. Les Athéniens, voyant leurs alliés pressés, les secondèrent alors franchement et sans crainte de blâme. Jusqu’à ce moment, ils s’étaient interdit toute voie hostile : mais la flotte de Corcyre essuyait une éclatante déroute ; celle de Corinthe s’attachait à la poursuivre : tous donc alors, tous indistinctement, prirent part au combat ; les Corinthiens et les Athéniens furent réduits à la nécessité de s’attaquer les uns les autres.

Chap. 50 . La fuite une fois décidée, les Corinthiens ne tirèrent pas à eux, pour les amarrer, les carcasses des vaisseaux qu’ils pouvaient avoir coulés à fond, mais ils se tournèrent contre les hommes, et parcoururent la flotte ennemie pour massacrer plutôt que pour faire des prisonniers. Ils égorgeaient même leurs amis sans les connaître, ne sachant pas leur aile droite battue ; car depuis que les deux flottes s’étaient mêlées, comme elles étaient nombreuses et occupaient une grande étendue de mer, on distinguait difficilement les vaincus et les vainqueurs.

Ce combat naval fut, par le nombre des bâtimens, le plus mémorable combat d’Hellènes contre des Hellènes. Après avoir poursuivi les Corcyréens jusqu’à terre, les Corinthiens se mirent à recueillir les débris des vaisseaux et les morts. Ils en recouvrèrent la plus grande partie, qu’ils transportèrent aux Sybotes, port désert de la Thesprotide, où une armée de Barbares venait de leur apporter du secours. Ils se rallièrent ensuite, et firent voile de nouveau contre les Corcyréens. Ceux-ci vinrent à leur rencontre avec ce qui leur restait de vaisseaux en état de tenir la mer, et les bâtimens Athéniens : ils craignaient qu’ils ne tentassent une descente dans leur île. Il était déjà tard, et l’on commençait à chanter le pæan pour se préparer à charger, quand les Corinthiens, ramant en sens contraire, firent partir la poupe la première. Ils voyaient s’avancer vingt navires d’Athènes qu’on avait expédiés après le départ des dix autres, dans la crainte, ce qui était arrivé, que les Corcyréens ne fussent vaincus, et que ce fût trop peu des premiers vaisseaux pour les défendre.

Chap. 51 . Les Corinthiens furent les premiers à les apercevoir ; ils en soupçonnèrent plus qu’ils n’en voyaient, ce qui les faisait reculer. Comme ces bâtimens venaient d’un côté où ne pouvait porter la vue des Corcyréens, ils ne les découvrirent pas, et la manœuvre des Corinthiens les étonnait ; mais enfin ceux des leurs qui les aperçurent les premiers, s’écrièrent qu’une flotte venait les attaquer. Aussitôt les Corcyréens firent retraite ; car le jour tombait ; les Corinthiens virèrent de bord et se retirèrent en désordre. Ainsi les deux partis se séparèrent. Le combat ne finit qu’à la nuit.

Les Corcyréens avaient leur camp à Leucimne, et les vingt vaisseaux d’Athènes, flottant à travers les morts et les débris de navires, y abordèrent peu de temps après qu’on les eut aperçus. Ils avaient pour commandans Glaucon, fils de Léagre, et Andocide, fils de Léogoras. Les Corcyréens, dans l’obscurité, avaient d’abord craint que ce ne fussent des vaisseaux ennemis ; mais dès qu’ils les eurent reconnus, ils les aidèrent à entrer dans la rade.

Chap. 52 . Le lendemain, les trente vaisseaux d’Athènes sortirent du port avec ceux des Corcyréens qui étaient en bon état. Ils cinglèrent vers les Sybotes, où mouillaient les Corinthiens ; peut-être livreraient-ils une nouvelle action. Ceux-ci mirent à la voile et s’avancèrent en ordre de bataille ; mais arrivés en haute mer, ils restèrent dans l’inaction. Ils n’avaient pas envie d’engager une affaire, à la vue du renfort que venaient de recevoir les Athéniens. D’autres difficultés les arrêtaient : la garde des prisonniers qu’ils avaient à bord, et l’absence de tout moyen pour radouber, dans une solitude, ceux de leurs bâtimens maltraités. D’ailleurs, quel moyen d’effectuer une retraite ? Les Athéniens, depuis qu’ils en étaient venus aux mains avec eux, ne regarderaient-ils pas la trève comme rompue, ne s’opposeraient-ils pas à leur retour !

Chap. 53 . Ils prirent le parti de faire monter sur une barque légère quelques hommes sans caducée, et de les envoyer aux Athéniens pour sonder leurs dispositions. « Athéniens, dirent ces députés, vous commettez une injustice, en commençant la guerre et rompant le traité ; car vous prenez les armes contre nous pour mettre obstacle à la vengeance que nous voulons tirer de nos ennemis. Si vous prétendez nous empêcher de nous porter contre Corcyre, ou ailleurs, suivant notre volonté ; si vous avez résolu de rompre la paix, prenez-nous les premiers, nous qui venons nous remettre en vos mains, et traitez-nous en ennemis. »

Ils parlèrent ainsi : tous les Corcyréens qui pouvaient les entendre, s’écrièrent qu’il fallait les arrêter et les tuer. Mais les Athéniens répondirent : « Nous ne commençons pas la guerre, Péloponnésiens, et nous ne violons pas le traité ; mais nous sommes venus au secours des Corcyréens, qui sont nos alliés. Naviguez où il vous plaira ; nous n’y mettons aucun obstacle : mais si vous attaquez Corcyre, ou quelque lieu qui en dépende, nous ferons tout pour nous y opposer. »

Chap. 54 . Sur cette réponse des Athéniens, les Corinthiens se disposèrent à regagner leur pays : ils dressèrent un trophée aux Sybotes, sur le continent. Les Corcyréens recueillirent les débris de leurs vaisseaux et leurs morts ; la vague les avait poussés au rivage, et un vent de nuit tes avait dispersés sur toute l’étendue de la côte. Ils dressèrent, de leur côté, en qualité de vainqueurs, un trophée dans un autre endroit qui porte aussi le nom de Sybotes , et qui est dans une île. Voici les raisons qu’avaient les deux partis de se regarder comme victorieux. Les Corinthiens, supérieurs dans le combat naval jusqu’à la nuit, avaient recueilli leurs morts et les débris de leurs vaisseaux ; ils n’avaient pas fait moins de mille prisonniers, et avaient mis hors de combat environ soixante-dix navires ; ils se crurent donc en droit d’ériger un trophée. Les Corcyréens avaient détruit environ trente vaisseaux ennemis ; depuis l’arrivée des Athéniens, ils avaient rassemblé les débris de leurs bâtimens et recueilli leurs morts, et la veille, les Corinthiens, à la vue des vaisseaux d’Athènes, s’étaient retirés faisant partir la poupe la première, et quand ensuite les Corcyréens s’étaient présentés ils n’étaient pas venus à leur rencontre : d’après ces considérations, les Corcyréens avaient élevé un trophée.

Ainsi chaque parti s’attribua la victoire.

Chap. 55 . Les Corinthiens, sur leur route, enlevèrent, par surprise, Anactorium, à l’entrée du golfe d’Ampracie. Il leur appartenait en commun avec les Corcyréens. Ils y laissèrent une colonie corinthienne, et retournèrent chez eux. Ils vendirent huit cents Corcyréens de condition servile, et gardèrent prisonniers deux cent cinquante citoyens, dont ils eurent grand soin, dans l’espérance que, rentrés dans leur patrie, ils pourraient la leur soumettre ; car la plupart étaient des personnages puissans, et des premiers de la ville. Ce fut ainsi que, dans cette guerre avec les Corinthiens, Corcyre évita sa ruine. Les vaisseaux des Athéniens se retirèrent.

Chap. 56 . Les Athéniens avaient, en temps de paix, combattu avec les Corcyréens contre Corinthe : ce fut la première cause de la guerre entre Athènes et Corinthe. Mais bientôt s’élevèrent entre les Athéniens et les Péloponnésiens des différens qui amenèrent la rupture.

Les Corinthiens travaillaient à se venger : les Athéniens, qui ne doutaient pas de leur haine, ordonnèrent aux Potidéates, qui habitent et dominent l’isthme de Pallène, et qui, quoique colonie corinthienne, étaient leurs alliés tributaires, de détruire le mur qui regarde la Pallène, de donner des otages, de chasser les Épidémiurges que Corinthe leur envoyait tous les ans et de n’en plus recevoir. Ils craignaient que Potidée ne se soulevât à la sollicitation de Perdiccas, et n’entraînât, par son exemple, les autres alliés de la Thrace littorale.

Chap. 57 . Ce fut aussitôt après le combat naval de Corcyre que les Athéniens prirent ces résolutions contre Potidée ; car les Corinthiens étaient leurs ennemis déclarés, et Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine, auparavant allié et ami, venait de se déclarer contre eux, parce qu’ils avaient contracté une alliance avec Philippe son frère et avec Derdas, unis de ressentimens contre lui : et en même temps qu’il négociait à Lacédémone afin de les mettre aux prises avec le Péloponnèse, il travaillait à se concilier les Corinthiens pour déterminer la défection de Potidée. Il faisait aussi porter des paroles aux Chalcidiens de la Thrace littorale et aux Bottiéens pour qu’ils prissent part à cette défection, croyant que s’il avait une fois, dans son alliance, ces pays voisins de sa domination, il soutiendrait plus facilement avec eux les chances des combats.

Les Athéniens, devinant tous ces calculs et toutes ces espérances, et voulant prévenir le soulèvement des villes, ordonnent à Archestrate, fils de Lycomède, nommé général avec dix autres, à Archestrate qu’ils dépêchaient avec trente vaisseaux et mille hoplites contre Perdiccas, d’exiger des otages des Potidéates, de raser le mur qui regardait la Pallène, (1, 56, 2) et de surveiller les villes voisines, pour en empêcher la défection.

Chap. 58 . Les Potidéates de leur côté, qui avaient député soit à Athènes pour demander qu’on ne fit aucune innovation à leur égard, soit à Lacédémone avec des Corinthiens, mettaient tout en œuvre pour que les Lacédémoniens préparassent des secours en cas de besoin. Comme à la suite de longues négociations, ils n’obtenaient des Athéniens aucune disposition favorable, et qu’au contraire la flotte envoyée contre la Macédoine voguait aussi contre eux ; comme d’ailleurs les magistrats de Sparte leur promettaient, si les Athéniens marchaient contre Potidée, une irruption sur l’Attique, alors profitant de cette crise, ils s’étaient soulevés avec les Chalcidiens et les Bottiéens à qui ils s’étaient unis par serment.

Quant à Perdiccas, il avait su persuader à ceux des Chalcidiens qui occupaient les villes maritimes, de les abandonner, de les détruire, et d’aller dans l’intérieur des terres s’établir à Olynthe, et transporter dans cette ville seule tous leurs moyens de défense. Il leur assignait pour le temps de la guerre contre Athènes, une partie de ses domaines, tout ce qui de la Mygdonie, longe le lac Bolbé. Ces peuples rasèrent leurs villes, se transportèrent, dans l’intérieur des terres, à Olynthe, et se préparèrent à la guerre.

Chap. 59 . Cependant, arrivent dans l’Épithrace les trente vaisseaux d’Athènes, qui trouvent Potidée et les autres villes en état de révolte. Les généraux, jugeant impossible avec les forces à leurs ordres, de combattre à-la-fois Perdiccas et les villes rebelles, marchent sur la Macédoine contre laquelle on les envoyait d’abord, y prennent position, et font la guerre avec Philippe et les frères de Derdas, qui du haut de leurs montagnes, venaient de fondre sur Perdiccas.

Chap. 60 . La défection de Potidée, l’apparition de la flotte athénienne sur les côtes de la Macédoine inspiraient aux Corinthiens de justes craintes sur le sort de cette place. Ne jugeant pas indifférents pour eux les dangers qu’elle courait, ils envoient seize cents hoplites et quatre cents psiles , soit volontaires pris parmi les citoyens de Corinthe, soit mercenaires pris dans le reste du Péloponnèse : ils avaient, à leur tête, Aristée, fils d’Adimante, que suivaient volontairement et par amitié surtout, la plupart des guerriers de Corinthe : car dans toutes les circonstances, il se montrait favorable aux Potidéates. Ces troupes arrivèrent dans l’Épithrace quarante jours après la défection de Potidée.

Chap. 61 . Bientôt les Athéniens ont reçu la nouvelle du soulèvement des villes. À peine informés de la présence menaçante du renfort d’Aristée, ils expédient encore (1, 57, 4) quarante vaisseaux avec deux mille hoplites , citoyens d’Athènes, commandés par Callias, fils de Calliade, le premier des cinq généraux nommés.

Arrivés d’abord en Macédoine, ils trouvent que les mille hommes (1, 57, 4), partis avant eux, viennent de prendre Therme, et qu’ils assiègent Pydna. Ils y établissent aussi leur camp, et se joignent à ce siége. Mais comme Aristée les avait devancés et que Potidée les inquiétait, ils concluent avec Perdiccas un traité forcé et renoncent à l’expédition de Macédoine. Arrivés à Berrhoé, ils tentèrent de prendre la place. Mais n’ayant pas réussi, de Berrhoé, revenant sur leurs pas, ils se dirigèrent par terre, vers Potidée, avec trois mille hoplites citoyens, sans compter de nombreux alliés et six cents cavaliers Macédoniens que commandaient Philippe et Pausanias. Après une marche lente de trois jours, ils arrivèrent à Gigône où ils campèrent : la flotte les avait suivis en côtoyant .

Chap. 62 . Les Potidéates et les troupes péloponnésiennes d’Aristée les attendaient, campées en avant d’Olynthe, dans l’isthme : elles venaient d’établir un marché hors de la ville d’Olynthe. Les alliés avaient choisi Aristée pour géneral de toute l’infanterie, et mis Perdiccas à la tête de la cavalerie ; car il venait d’abandonner encore les Athéniens, et ayant mis le gouvernement dans les mains d’Iolaüs, il combattait avec les Potidéates. Aristée, avec ce qu’il avait de troupes dans l’isthme, se proposait d’observer la contenance des Athéniens, pendant que les Chalcidiens et les alliés qui se trouvaient hors de l’isthme, et les deux cents cavaliers aux ordres de Perdiccas resteraient à Olynthe ; et de les prendre par derrière, et de les enfermer entre les deux armées, lorsqu’ils marcheraient contre lui. Le général Callias et ses collègues de leur côté, dirigèrent vers Olynthe la cavalerie macédonienne de Philippe et quelques-uns de leurs guerriers pour empêcher que, de là, il ne vînt du secours à leurs adversaires ; quant à eux [de Gigône 1, 61,3], ils levèrent le camp, et marchèrent sur Potidée.

Arrivés à l’isthme, ils voient les ennemis se préparer au combat, et se mettent eux-mêmes en ordre de bataille. Bientôt l’action s’engage ; l’aile d’Aristée et ce qu’il avait avec lui de Corinthiens et de troupes choisies mirent en fuite les ennemis qui leur faisaient face, et les poursuivirent au loin. Mais la division composée de Potidéates et de Péloponnésiens, fut défaite par les Athéniens, et se sauva dans la place.

Chap. 63 . Aristée, à son retour de la poursuite, trouvant l’autre aile vaincue, hésitait sur le parti à prendre, et se demandait s’il se retirerait vers Olynthe, ou s’il tenterait d’entrer dans Potidée. Il se décida enfin à courir sur cette place en ordre serré, et à y pénétrer de vive force. Il y arriva blessé, et même grièvement, en se glissant le long des jetées qui s’avancent dans la mer, perdit quelques hommes, mais sauva le grand nombre.

Les troupes d’Olynthe, ville d’où l’on aperçoit Potidée, et qui en est à soixante stades, dès le commencement de la bataille, et à la levée des signaux, avaient fait quelques pas en avant pour secourir [Aristée], et les cavaliers macédoniens [que commandaient Philippe et Pausanias, amis d’Athènes 1, 61 , 2] s’étaient déjà mis en ordre de bataille pour s’y opposer ; mais comme bientôt après la victoire s’était déclarée pour Athènes et qu’on avait arraché les signaux, les troupes d’Olynthe rentrèrent dans cette ville, et les six cents cavaliers macédoniens de Philippe (1, 61, 2) rejoignirent les troupes athéniennes, en sorte que des deux côtés la cavalerie ne donna pas.

Après la bataille, les Athéniens dressèrent un trophée et permirent aux Potidéates d’enlever leurs morts, au nombre d’environ trois cents. Les Potidéates et leurs alliés perdirent un peu moins de trois cents hommes : les Athéniens eurent à regretter la perte de quinze cents braves et de leur général Callias.

Chap. 64 . Les Athéniens ne tardèrent pas à enfermer les Potidéates d’un mur de circonvallation du côté de l’isthme, et y mirent garnison ; mais le côté de la place qui regardait la Pallène n’avait pas de mur de circonvallation. En effet, ils ne se croyaient pas en état de veiller à la défense de l’isthme [au nord] et de se porter en même temps vers la Pallène [au midi de l’isthme], pour y construire un mur : ils redoutaient l’attaque des Potidéates et de leurs alliés, s’ils divisaient leurs forces.

Dès qu’on sut à Athènes que le côté de la ville qui regardait la Pallène restait libre et ouvert, on y envoya seize cents hoplites commandés par Phormion, fils d’Asopius. Arrivé dans la Pallène, ce général part d’Aphytis, approche ses troupes de Potidée, gagnant insensiblement du terrain, et ravageant la campagne. Personne ne sortant pour le combattre, il éleva du côté de la Pallène [au midi de Potidée] le mur de circonvallation. Ainsi Potidée se trouvait fortement investie de deux côtés par terre, et en outre, menacée par la flotte qui restait en station.

Chap. 65 . La place étant bloquée par deux murs de circonvallation, Aristée, qui n’avait plus d’espérance de se sauver, à moins d’un secours du Péloponnèse ou de quelque autre événement extraordinaire, était d’avis, qu’à l’exception de cinq cents hommes, tous les autres, afin de ménager les vivres, s’embarquassent au premier vent favorable : il serait du nombre de ceux qui resteraient. Mais comme on ne se rendait pas à son avis, voulant s’occuper de ce qu’il fallait faire à la suite de ce refus, c’est-à-dire, régler le mieux possible les affaires du dehors ; il met en mer, sans être aperçu de la garde athénienne, il lui échappe, pénètre dans la Chalcidique, s’y arrête : entre autres faits d’armes, dresse une embuscade près la ville des Sermyliens, et tue beaucoup de monde ; en même temps que, par députés, il négociait avec le Péloponnèse pour en obtenir des secours. Quant à Phormion, après avoir bloqué Potidée, accompagné de seize cents hommes, il ravageait la Chalcidique et la Bottique, et prenait des villes.

Chap. 66 . Antérieurement [à la guerre du Péloponnèse] on s’adressait ces griefs : on se plaignait à Corinthe de ce que les Athéniens assiégeaient Potidée, colonie corinthienne, et où se trouvaient renfermés des Corinthiens et des Péloponnésiens. On se plaignait à Athènes des peuples du Péloponnèse qui avaient excité à la rébellion une ville alliée, tributaire des Athéniens, et qui combattaient ouvertement avec les Potidéates : néanmoins il n’y avait pas de rupture déclarée ; la trève subsistait, car les Corinthiens agissaient en leur propre et privé nom.

Chap. 67 . Cependant ce siége de Potidée ne leur laissait aucun repos. Appréhendant et pour la place et pour les hommes qui y étaient renfermés, sans perdre de temps, ils prient leurs alliés de venir à Lacédémone, s’y rendent eux-mêmes, et s’écrient que les Athéniens violent les traités et méconnaissent les droits du Péloponnèse. Les Æginètes, par crainte des Athéniens, ne députèrent pas ouvertement : mais en secret ils n’excitaient pas moins ardemment à la guerre (2, 27, 1), se disant privés d’une autonomie que garantissaient les traités. Les Lacédémoniens ayant en outre appelé à Sparte d’autres alliés qui pouvaient avoir aussi à se plaindre d’Athènes, les admirent à leur assemblée ordinaire, et les invitèrent à parler. Les députés, montant à la tribune, exposèrent, chacun à leur tour, les griefs de leur république : les Mégariens, entre plusieurs griefs importans, se plaignirent d’être repoussés de l’agora de l’Attique, contre la foi des traités, et bannis de tous les ports qui appartenaient aux Athéniens. Les Corinthiens se présentèrent les derniers, et ayant laissé les autres aigrir d’abord les Lacédémoniens, ils parlèrent ainsi :

Chap. 68 . « La bonne foi qui règne, ô Lacédémoniens, dans votre administration intérieure et dans votre commerce privé, vous rend trop méfians et incrédules sur les perfidies que nous reprochons à d’autres. Cette disposition vous fait passer pour des hommes modérés, mais ne vous rend pas plus habiles dans les affaires du dehors. Souvent, en effet, nous vous avons prévenus du mal qu’allaient nous faire les Athéniens ; mais ces avis, répétés à chaque circonstance qui y donnait lieu, ne vous instruisaient pas : vous nous soupçonniez plutôt de n’écouter que nos ressentimens particuliers. Aussi n’est-ce pas antérieurement aux insultes, mais au moment où l’on nous frappe, que vous convoquez ces alliés ; et parmi eux, qui plus que nous a le droit de parler ici, nous qui avons les plus forts griefs, et contre les Athéniens, qui nous outragent, et contre vous, qui nous négligez ?

» Si les Athéniens ne commettaient contre l’Hellade que de secrètes injustices, il faudrait vous apprendre ce que vous ne sauriez pas. Mais à quoi bon de longs discours, lorsque vous voyez les uns asservis, les autres, nos alliés surtout, menacés du même sort ; lorsque, d’avance et de longue main, nos ennemis se sont préparés à une guerre qu’ils provoquent et prévoient ? Et en effet, sans cette prévoyance, retiendraient-ils, malgré nous, Corcyre, qu’ils nous ont enlevée par ruse, assiégeraient-ils Potidée : deux places dont celle-ci est dans la plus belle position pour disposer de l’Épithrace et dont l’autre eût fourni au Péloponnèse la plus forte marine ?

Chap. 69 . » La faute en est à vous, Lacédémoniens, qui, après la guerre médique, les avez laissés d’abord fortifier leur ville, ensuite construire les longues murailles ; à vous qui, jusqu’à présent, avez successivement privé de la liberté non seulement les villes déjà soumises, mais encore, dans ce moment même, vos alliés ; car le coupable n’est pas l’oppresseur ; c’est celui qui, pouvant faire cesser l’oppression, la dissimule, tout en s’annonçant comme libérateur de la Grèce.

» À peine maintenant sommes-nous assemblés, et l’objet de notre réunion est encore incertain ! Autrement, en effet, nous n’en serions plus à examiner si nous sommes offensés, mais comment il faut nous venger. Chez nos ennemis, toute délibération est consommée ; ils agissent, et déjà marchent contre des hommes encore irrésolus. Nous connaissons d’ailleurs et la marche des Athéniens et leurs moyens d’attaque. Tant qu’ils croient leurs projets ignorés, grâce à votre stupeur, ils agissent avec moins d’audace : s’ils reconnaissent que vous les voyez et les laissez faire, ils appesantiront sur nous la force de leurs bras.

» Ô Lacédémoniens, seuls entre tous les Grecs vous restez en repos ; et vous vous défendez, non avec des armes, mais avec votre inertie ; vous prétendez combattre la puissance de vos ennemis, non lorsqu’elle commence, mais lorsqu’elle effraie par ses accroissemens. Cependant vous passez pour un peuple infaillible dans sa politique ; réputation qu’assurément les faits ne confirment point. Les Mèdes, en effet, nous le savons tous, partis des extrémités du monde, avaient pénétré dans le Péloponnèse avant que, fidèles à la voix de l’honneur, vous fussiez à leur rencontre. Aujourd’hui, voilà les Athéniens, qui ne sont pas éloignés comme les Mèdes, mais qui sont à vos portes ; eh bien ! vous les voyez d’un œil indifférent. Au lieu d’aller de vous-mêmes au-devant d’eux, vous aimez mieux les repousser quand ils seront entrés chez vous, et confier vos intérêts à la fortune en les combattant devenus plus forts (par vos délais). Vous savez néanmoins que si le Barbare a essuyé des échecs, il les a dus, pour la plupart, à sa propre imprudence, et que nous-mêmes, nous avons souvent triomphé des Athéniens bien plus par les fautes qu’ils ont commises que par les secours que vous nous avez envoyés. En effet, plus d’une fois vous avez donné des espérances à certains peuples : pleins de confiance, ils ne faisaient nuls préparatifs : leur sécurité les a perdus. Et que personne ne s’imagine que nous parlons ainsi par haine contre vous, plutôt que pour vous faire des remontrances : les remontrances s’adressent à des amis en faute ; une accusation, à d’injustes ennemis.

Chap. 70 . » D’ailleurs, si quelqu’un a droit d’adresser des reproches, c’est nous, sans doute ; nous, qui avons à défendre de grands intérêts dont vous ne paraissez pas même vous douter. On dirait que jamais vous n’avez calculé quels ennemis vous avez dans la personne des Athéniens, combien ils diffèrent de vous, ou plutôt, combien la différence est totale.

» Avides de nouveautés, les Athéniens sont prompts à concevoir, prompts à exécuter ce qu’ils ont conçu. Vous, Lacédémoniens, vous excellez à conserver ce que vous possédez, mais vous n’imaginez rien au-delà, vous n’allez pas même jusqu’à faire le nécessaire. De plus, les Athéniens osent au-delà de leurs forces, hasardent même au-delà de leurs résolutions, pleins d’espérances au milieu des plus grands revers. Votre caractère, à vous, est d’entreprendre au-dessous de vos forces et de votre opinion, de vous défier même des mesures que garantit la raison, et de croire que jamais vous ne sortirez des dangers. Ils sont aussi remuans que vous êtes temporiseurs ; aimant autant à se répandre au dehors, que vous tenez à vos foyers. En s’éloignant de leurs murs, ils croient qu’ils acquerront quelque chose ; vous, en vous éloignant, vous croyez nuire même à ce que vous possédez. Vainqueurs, les Athéniens s’avancent le plus loin possible ; vaincus, ils ne reculent que de peu. Ils sacrifient leurs corps comme s’ils leur étaient tout-à-fait étrangers, et leur pensée, comme un bien qu’ils doivent à la patrie. S’ils ne réussissent pas dans ce qu’ils ont projeté, ils se croient dépouillés d’un bien qui leur était propre. Ont-ils saisi l’objet de leur ambition, ils croient avoir peu obtenu en comparaison de ce qui leur reste à faire ou de ce qu’ils avaient droit d’attendre. Ont-ils échoué, déjà de nouvelles espérances ont rempli le besoin de leurs cœurs.

» Seuls entre tous les hommes, ils ont en même temps qu’ils espèrent, tant est rapide l’exécution de leurs idées ! Tout cela se fait au milieu des dangers et des fatigues d’une vie continuellement tourmentée. Sans cesse occupés de nouvelles acquisitions, ils jouissent peu de ce qu’ils possèdent. Remplir leurs devoirs, voilà la seule fête qu’ils connaissent : une paisible inaction ne leur semble pas moins un malheur qu’une continuelle activité : en un mot, on dirait qu’ils sont nés et pour ne pas connaître le repos, et pour le ravir au reste des hommes.

Chap. 71 . » Voilà les ennemis que vous avez en tête, Lacédémoniens, et vous temporisez ! Et selon vous, l’idée entièrement complète du repos ne se trouverait pas chez des hommes qui, dans leurs démarches extérieures ne commettant point d’injustices, dans leur façon de penser se montreraient déterminés à ne point souffrir d’outrages. Le repos, l’égalité parfaite, vous les faites consister non seulement à ne provoquer qui que ce soit par des injustices, mais encore à ne pas supporter les moindres mouvemens pour vous en garantir. À peine cependant obtiendriez-vous cet avantage, si vous aviez pour voisine une république semblable à la vôtre. Aujourd’hui, vérité que nous venons de démontrer, vos principes, comparés aux leurs, respirent trop les mœurs antiques. Or, en politique comme dans les arts, les nouveautés doivent nécessairement avoir l’avantage. Pour une république qui jouit d’une paix inaltérable, les institutions immuables sont les meilleures ; mais quand on est forcé de faire face à beaucoup d’objets nouveaux, il faut beaucoup de ressources nouvelles. Aussi le gouvernement athénien, en raison de la multiplicité de ses tentatives, a-t-il cet air de jeunesse qui vous manque.

» Aujourd’hui enfin, que votre lenteur connaisse des bornes. Fidèles à vos promesses, venez au secours des Potidéates et autres alliés, en faisant une prompte irruption dans l’Attique. Ne livrez pas à leurs plus mortels ennemis, des hommes que vous aimez, et qui ont avec vous une même origine, et ne nous réduisez pas à nous jeter de désespoir dans une certaine alliance. Y recourir, ce ne serait offenser ni les dieux, témoins de vos anciens sermens, ni les hommes raisonnables. En effet, on ne doit pas imputer la violation des traités à celui qui, dans l’abandon, recherche de nouveaux amis, mais à ceux qui laissent sans secours des amis qu’ils avaient juré de défendre. Voulez-vous montrer du zèle, nous vous demeurerons unis ; car nous serions coupables de changer légèrement. Et où trouverions-nous des alliés plus assortis à nos mœurs ? Prenez donc sur cet objet une résolution sage, et faites qu’entre vos mains le commandement du Péloponnèse ne perde rien de l’étendue qu’il avait lorsque vos ancêtres vous le transmirent. »

Chap. 72 . Ainsi parlèrent les Corinthiens. Des députes d’Athènes, venus avant eux pour d’autres affaires, se trouvaient à Lacédémone. Instruits de ce qui s’agitait à l’assemblée, ils crurent devoir s’y présenter, non pour répondre aux accusations dirigées contre eux, mais pour montrer, en général, qu’il ne fallait pas délibérer à la hâte, et qu’on devait donner plus de temps à la discussion d’aussi grands intérêts. Il était aussi dans leurs vues d’exposer la puissance de leur république, de rappeler aux vieillards ce qu’ils en savaient, et d’apprendre aux jeunes gens ce qu’ils ignoraient. Ils espéraient, par leurs représentations, disposer les esprits à préférer le repos à la guerre. Ils se présentèrent donc aux Lacédémoniens, et déclarèrent qu’ils voulaient se faire entendre aussi dans l’assemblée, si rien ne s’y opposait : on les invite à se présenter ; ils paraissent, ils adressent ce discours :

Chap. 73. « Ce n’est pas pour entrer en discussion avec vos alliés, mais pour d’autres objets, que nous a députés notre république. Informés cependant qu’il s’élevait contre nous de vives clameurs, nous paraissons ici, non pour répondre aux accusations des républiques ; car nous ne pourrions vous parler comme à nos juges ni comme aux leurs ; mais pour empêcher que, séduits par les alliés, vous ne preniez à la légère, dans une importante affaire, une résolution dangereuse. Nous voulons en même temps vous montrer que, malgré tous ces vains discours contre notre république, elle n’est pas moins digne des avantages qu’elle possède, et de la considération dont elle jouit.

» Qu’est-il besoin de parler ici des faits anciens, dont on n’aurait que la tradition pour témoin, bien plus que les yeux de ceux qui nous entendent ? Mais quant à nos exploits contre les Mèdes, et aux événemens dont vous-mêmes avez la conscience, quoiqu’il nous en coûte de les reproduire sans cesse, il faut bien en parler. En effet, ce que nous fîmes alors nous livra à mille dangers pour l’avantage commun, dont vous avez eu votre part : il doit donc nous être permis d’en rappeler le souvenir, s’il peut nous être de quelque utilité. Nous parlerons moins pour nous défendre, que pour mettre au grand jour quelle est cette république que vous aurez à combattre, si vous prenez une mauvaise résolution.

» Je prétends donc que, seuls à Marathon, nous avons soutenu le choc des Barbares, et qu’à leur seconde expédition, trop faibles pour leur résister par terre, nous sommes montés sur notre flotte, et les avons défaits dans un combat naval à Salamine, victoire qui les empêcha de faire voile vers le Péloponnèse, et d’en ruiner, les unes après les autres, les villes trop peu capables de se prêter des secours mutuels contre des flottes si formidables. Et notre ennemi lui-même rendit, par sa conduite, un beau témoignage à la supériorité de nos vues ; car, vaincu sur ses vaisseaux, et ne se voyant plus en égalité de forces, il précipita sa retraite avec la plus grande partie de son armée.

Chap. 74 . » Dans ce grand événement, qui manifesta que la puissance des Hellènes résidait dans leur marine, nous avons procuré les avantages qui ont surtout assuré le succès : le plus grand nombre de vaisseaux, un général d’une rare sagesse, et un zèle infatigable. Sur les quatre cents vaisseaux, nous n’en avons guère fourni moins de la moitié. Quant à Thémistocle, notre général, à qui l’on doit surtout d’avoir combattu dans un détroit, ce qui sauva l’Hellade, vous lui décernâtes, pour prix de ce service, plus d’honneurs que n’en obtinrent jamais tous les étrangers qui ont paru à Lacédémone. Et ne montrâmes-nous pas autant d’ardeur que d’audace, nous qui, sans recevoir aucun secours par terre, au moment où tout, jusqu’à nos frontières, était déjà soumis, résolûmes de quitter notre ville et de détruire nos demeures, non pour abandonner la cause de ce qui restait d’alliés, et leur devenir inutiles en nous dispersant, mais pour monter sur nos vaisseaux, et nous livrer aux dangers, sans aucun ressentiment de ce que vos secours ne nous avaient pas prévenus ? Nous pouvons donc nous vanter de vous avoir aussi bien servis que nous-mêmes. C’est de vos villes bien garnies d’habitans, et que vous étiez certains de retrouver, que vous êtes enfin venus nous secourir, avertis par vos périls bien plus que par les nôtres ; car, vous, on ne vous vit point paraître tant qu’Athènes existait encore : mais nous, nous élançant hors d’une ville qui n’était plus ; et pour cette Athènes, qui à peine existait pour nous en espérance, bravant les dangers, nous contribuâmes à vous sauver, en assurant notre propre salut. Mais si d’abord nous eussions obéi aux Mèdes, craignant, comme les Thébains, pour notre territoire ; ou si, nous croyant ensuite perdus, nous n’avions pas eu l’audace de monter sur nos vaisseaux, il vous eût été inutile de livrer un combat naval, puisque vous n’aviez pas une flotte capable de résister ; et, sans coup férir, le Mède eût vu ses projets tourner au gré de ses désirs.

Chap. 75. » Nous méritons donc, Lacédémoniens, en considération de notre dévouement et de la supériorité de nos vues, que les Hellènes ne regardent pas non plus d’un œil si jaloux l’empire que nous possédons. Cet empire, nous ne l’avons point ravi ; il a commencé pour nous à l’époque où vous refusâtes de combattre le reste des Barbares, lorsque les alliés, recourant à nous, nous prièrent eux-mêmes de prendre le commandement. Voilà ce qui nous mit dans la nécessité d’élever notre domination au point où elle est parvenue : ce fut d’abord, et surtout, par crainte ; ensuite pour nous faire respecter ; enfin pour notre intérêt. Nous ne pouvions plus nous croire en sûreté en nous relâchant de Notre pouvoir ; nous haïs d’un grand nombre, et forcés de réduire des villes déjà même soulevées ; nous qui ne comptions plus, comme auparavant, sur votre amitié ; nous objets de vos défiances et de vos inimitiés : en effet, c’eût été dans vos bras que se seraient jetés les révoltés. Qui, dans un grand péril, peut être blâmé d’assurer ses intérêts ?

Chap. 76. » Vous-mêmes, Lacédémoniens, n’avez-vous pas imposé dans le Péloponnèse, aux villes de votre domination, le régime qui vous est favorable ? Et si, dans le temps dont nous parlons, le commandement vous fût resté, devenus odieux comme nous, vous n’eussiez pas été, nous en sommes sûrs, moins sévères envers vos alliés ; contraints alors d’imprimer de la force à votre domination, ou de craindre pour vous-mêmes.

» Nous n’avons donc rien fait de surprenant, rien qui ne soit dans l’ordre des choses humaines, soit en acceptant l’empire qui nous était transmis, soit en refusant d’en relâcher les ressorts : nous avons cédé aux plus puissans mobiles, l’honneur, la crainte, l’intérêt. Ce n’est pas nous qui l’avons créée, elle a de tout temps existé, cette loi qui veut que le plus faible soit comprimé par le plus fort. Nous avons cru d’ailleurs être dignes de cet empire, et nous avons paru tels à vous-mêmes jusqu’à ce moment, où, par des calculs d’intérêt, vous mettez en avant des considérations de justice. Mais à ces considérations, a-t-on jamais sacrifié les occasions de s’agrandir par la force ? Et ne doit-on pas des éloges à ceux qui, sans combattre le penchant naturel qui porte à commander, se montrent cependant plus justes que (d’autres ne le seraient) avec un tel pouvoir ? Oui, nous le croyons, d’autres à notre place feraient bien connaître si nous sommes modérés ; mais, pour prix de notre indulgence, nous avons injustement recueilli plus de censures que d’éloges.

Chap. 77. » En vain, dans les affaires contentieuses, nous perdons nos procès contre nos alliés, en vain nous leur avons assigné chez nous des tribunaux où ils sont juges d’après des lois parfaitement les mêmes et pour eux et pour nous. Ils nous trouvent litigieux ! et aucun d’eux ne considère comment il se fait que ceux qui commandent ailleurs, moins modérés que nous envers leurs sujets, n’encourent cependant pas le même reproche. La raison en est que les hommes qui trouvent leur droit dans la force, n’ont pas besoin d’y joindre les formes de la justice. Mais nos alliés, accoutumés à traiter d’égal à égal, viennent-ils à sentir le poids ou du pouvoir absolu, ou d’une justice rigoureuse ; se croient-ils lésés dans leurs présentions par une cause quelconque, ils ne nous savent aucun gré de ne leur avoir pas enlevé davantage : ils supportent une légère privation avec plus de peine que si, dès l’origine, mettant la loi de côté, nous eussions ouvertement affiché la prétention de supériorité ; car alors eux-mêmes n’eussent pas osé soutenir que le plus faible ne doit pas céder au plus fort. Les hommes en effet, comme il est dans la nature, s’indignent plus de l’injustice que de la violence. Une injustice que l’on éprouve d’égal à égal leur semble usurpation ; la violence exercée par le plus fort leur paraît l’effet de la nécessité. Voilà pourquoi nos alliés, qui avaient bien plus à souffrir des Mèdes, souffraient patiemment, tandis que notre autorité leur semble dure : cela doit être, car la domination du moment est toujours bien pesante pour des sujets.

» Vous-mêmes, Lacédémoniens, si, devenus nos vainqueurs, vous commandiez à votre tour, peut-être perdriez-vous bientôt cette bienveillance que vous devez à la crainte que nous inspirons, surtout si vous vous conduisez sur les mêmes principes que dans la courte durée de votre commandement dans la guerre médique ; car vous adoptez entre vous des institution inconciliables avec celles des autres ; et de plus, chacun de vous, une fois sorti de Lacédémone, ne se gouverne ni par les principes de son pays, ni par ceux reçus chez les autres Grecs.

Chap. 78. » Délibérez donc avec lenteur dans une affaire qui doit avoir de longues suites ; et pour trop vous fier à des idées et à des plaintes qui vous sont étrangères, ne vous précipitez point dans des calamités qui vous seraient personnelles. Avant d’entreprendre la guerre, considérez quels en sont les hasards. Quand elle se prolonge, elle finit par amener des incidens inattendus. Nous sommes tous encore à une égale distance des maux qu’elle entraîne, et l’avenir nous cache qui le sort favorisera. On commence dans la guerre par où l’on devrait finir : les maux venus, c’est alors qu’on délibère. Comme c’est une faute que ni les uns ni les autres n’avons encore à nous reprocher, et qu’il nous est encore permis de prendre une sage résolution, nous vous conseillons de ne pas rompre la paix, de ne pas enfreindre vos sermens, et, suivant les clauses du traité, de terminer nos différends par les voies de la justice. Sinon, prenant à témoins les dieux vengeurs du parjure, nous essaierons de nous défendre contre les agresseurs ; nous vous suivrons dans la route où vous nous aurez conduits. »

Chap. 79. Ainsi s’exprimèrent les députés d’Athènes. Les Lacédémoniens, après avoir entendu les accusations des alliés contre les Athéniens, et le discours de ces derniers, firent retirer les assistans et délibérèrent entre eux sur l’objet qui les rassemblait. Le plus grand nombre inclinait à prononcer que les Athéniens étaient coupables, et qu’il fallait, sans différer, leur faire la guerre. Alors s’avança Archidamus, leur roi, personnage aussi distingué par sa modération que par sa sagesse. Il parla ainsi :

Chap. 80. « Et moi aussi, Lacédémoniens, j’ai acquis de l’expérience dans bien des guerres, et c’est ce que peuvent dire, comme moi, les hommes de mon âge que je vois ici ; en sorte qu’il n’est pas à craindre que quelqu’un de nous puisse désirer la guerre par inexpérience, comme cela pourrait arriver à des imprudens, ni parce qu’il la croira avantageuse et sûre. En réfléchissant mûrement sur celle qui est l’objet de nos délibérations, vous trouverez qu’elle ne peut être d’une médiocre importance. En effet, quand nous n’avons à combattre que nos voisins du Péloponnèse, les forces sont égales, et nous sommes bientôt sur les terres ennemies. Mais un peuple dont le territoire est éloignée, un peuple aussi habile dans la marine que bien pourvu de tout, riche de son trésor public et de l’opulence des particuliers, bien fourni de vaisseaux et d’ hoplites , ayant et plus d’hommes qu’aucun autre pays de l’Hellade, et des alliés tributaires, faut-il donc légèrement entreprendre contre lui la guerre ? Et sur quoi compterions-nous pour attaquer de tels ennemis à la hâte et sans préparatifs ? Sur nos vaisseaux ? Mais nous en avons moins qu’eux ; et si nous voulons, tournant nos soins vers la marine, leur opposer une force rivale, il faudra du temps. Sur nos finances ? Mais sur ce point, nous leur cédons encore bien davantage : nous n’avons ni trésor public, ni ressources dans les fortunes privées.

Chap. 81. » Sera-t-on plein de confiance, parce que, ayant l’avantage du nombre et d’excellens hoplites , nous irons dévaster leur pays ? Mais ils ont encore bien d’autres pays dont ils sont maîtres, et ils tireront par mer tout ce dont ils auront besoin. Tenterons-nous de soulever contre eux leurs alliés ? Il faudra des vaisseaux pour les soutenir, puisqu’ils sont, la plupart, insulaires. Dans quelle guerre allons nous donc nous plonger ? car, si nous n’avons pas une marine supérieure, ou si nous n’interceptons les revenus qui servent à l’entretien de leurs flottes, c’est nous qui souffrirons. Alors nous ne pourrons plus, sans honte, rechercher la paix, surtout si nous paraissons agresseurs. Et ne nous livrons pas à l’espérance de voir bientôt cesser la guerre, si nous ravageons leurs campagnes. Je crains plutôt que nous ne la laissions en héritage à nos enfans, tant il est probable que les fiers Athéniens ne se montreront ni esclaves de leur territoire, ni épouvantés de la guerre, comme une nation sans expérience.

Chap. 82. » Je ne veux pas cependant que, nous montrant insensibles, nous laissions maltraiter nos alliés, ni que nous fermions les yeux sur les manœuvres des Athéniens. Avant de faire aucun mouvement hostile, envoyons chez eux porter nos plaintes, sans manifester ni l’envie de prendre les armes, ni celle de céder à leurs prétentions. En même temps, déployons toutes nos ressources ; engageons dans notre cause nos alliés, ou Hellènes ou Barbares ; cherchons à nous procurer, de quelque part que ce soit, des secours en argent ou en vaisseaux (menacés comme nous le sommes, par les Athéniens, on ne peut nous blâmer de recourir, pour nous sauver, non seulement aux Hellènes, mais encore aux Barbares) ; et de tous les points de notre république, rassemblons toutes nos provisions. S’ils écoutent nos réclamations, soit : sinon, mieux disposés après deux ou trois ans, marchons contre eux, si nous le jugeons nécessaire. Peut-être alors, lorsqu’ils verront un appareil de guerre appuyer nos discours, céderont-ils, d’autant mieux que leur territoire ne sera point encore entamé, et qu’ils auront à délibérer sur leur fortune encore entière et non pas ruinée. Ne considérez en effet leur pays que comme un gage d’autant plus sûr qu’il sera mieux cultivé. Il faut l’épargner le plus long-temps possible, et ne pas les rendre plus difficiles à vaincre en les réduisant au désespoir. Mais si, sans préparations, et sur les plaintes de nos alliés, nous nous hâtons de ravager leurs terres, craignons qu’il n’en résulte pour le Péloponnèse trop de honte et de malheurs. On peut terminer les débats des villes et des particuliers ; mais quand, pour les intérêts des particuliers, tous ensemble seront engagés dans une guerre dont on ne saurait prévoir l’issue ni la durée, sera-t-il facile de déposer les armes avec dignité ?

Chap. 83. » Et que personne ne regarde comme une lâcheté qu’un grand nombre d’hommes ne se hâtent pas de marcher contre une seule république : car cette république n’a pas moins que vous d’alliés, et d’alliés tributaires. Ce n’est pas plus avec des armes qu’avec de l’argent que se fait la guerre ; c’est l’argent qui seconde le succès des armes, surtout quand ce sont des peuples du continent qui font la guerre à des peuples maritimes. Commençons donc par nous en procurer, et ne nous laissons pas d’abord entraîner par les discours de nos alliés. Quels que soient les résultats, c’est à nous surtout qu’on les attribuera ; c’est donc à nous aussi d’en prévoir une partie.

Chap. 84. » Cette lenteur, ce caractère temporiseur dont on nous fait un crime, gardez-vous d’en rougir, puisqu’en vous hâtant vous retrouverez plus difficilement le repos, pour vous être engagés sans préparatifs. Et d’ailleurs n’appartenons-nous pas à une république de tout temps libre et brillante de gloire ! Notre lenteur temporisante pourrait bien n’être qu’une prudence réfléchie. Seuls, avec cette prétendue imperfection, nous ne sommes point insolens dans la prospérité, et nous cédons moins que les autres aux revers. Emploie-t-on les louanges pour nous précipiter dans des périls que désapprouve notre raison, on ne nous prend point avec un tel appât : veut-on, prenant l’autre route, nous stimuler par des reproches, on ne nous inspire pas un chagrin qui nous rende plus faciles à persuader. Nous devenons et guerriers et prudens à cause de notre amour pour l’ordre ; guerriers, parce que la modestie à laquelle on nous forme, tient d’aussi près à la sagesse que le courage au respect qu’on a pour soi-même ; prudens, parce que notre éducation ne nous donne pas l’esprit de mépriser les lois, et qu’une sage austérité ne nous inspire pas l’audace de la désobéissance. De frivoles connaissances ne nous apprennent pas à déprécier par de beaux discours les ressources de nos ennemis, au lieu d’attaquer, en se montrant par ses actions au niveau des discours : mais on nous accoutume à croire que les idées d’autrui peuvent bien valoir les nôtres, et qu’en vain un rhéteur prétend régler dans un discours la marche des événemens. En faisant nos préparatifs, nous supposons que l’ennemi a pris de sages mesures. C’est en effet sur de bonnes dispositions, et non sur les fautes de nos adversaires, que nous devons fonder notre espoir. Gardons-nous de croire qu’il y ait une grande différence d’un homme à un homme ; le plus fort, c’est celui qu’on élève à l’école de l’impérieuse nécessité.

Chap. 85. » Gardons-nous donc d’abandonner ces maximes que nos pères nous ont transmises, et qu’on s’est trouvé si heureux de suivre. Follement empressés, ne décidons pas dans la courte durée d’un jour du sort de tant d’hommes, de tant de richesses, de tant de villes, enfin de notre gloire ; mais délibérons avec calme. Nous le pouvons plus que d’autres, à raison de notre puissance. Envoyez à Athènes relativement à l’affaire de Potidée et des injures dont se plaignent nos alliés : vous le devez d’autant mieux, que les Athéniens offrent la voie de l’arbitrage. Il n’est pas juste de poursuivre d’abord comme coupable celui qui s’en réfère aux lois. (Députez donc à Athènes) ; mais préparez-vous en même temps à la guerre. Cette mesure est la plus rigoureuse que vous puissiez prendre ; celle que vos ennemis doivent le plus redouter. »

Voilà ce que dit Archidamus. Mais Sthénélaïdas, alors un des éphores, s’avançant le dernier, adressa ces paroles aux Lacédémoniens :

Chap. 86. « Je n’entends rien aux éternels discours des Athéniens. Ils se sont beaucoup loués eux-mêmes, et n’ont pas répondu un seul mot aux griefs de nos alliés et du Péloponnèse. Mais certes, s’ils se sont bien conduits autrefois contre les Mèdes, et que maintenant ils se montrent pervers avec nous, ils sont doublement punissables, parce qu’ils furent vertueux et qu’ils ont cessé de l’être. Pour nous, ce que nous fûmes autrefois, nous le sommes encore ; et, avec de la sagesse, nous ne souffrirons pas qu’on insulte nos alliés ; nous ne différerons pas la vengeance, puisqu’on ne diffère pas l’attaque. Que d’autres aient de l’argent, des vaisseaux, des chevaux ; nous avons, nous, de bons alliés qu’il ne faut pas livrer aux Athéniens. Il ne s’agit pas d’une affaire à mettre en arbitrage : on n’a pas à juger sur des paroles, puisque ce n’est point en paroles que nous sommes offensés. Exerçons une vengeance prompte et rigoureuse, et qu’on ne nous enseigne pas qu’il convient de délibérer quand on nous outrage, c’est à ceux qui se disposent à l’offense qu’il convient mieux de délibérer long-temps. Décrétez donc la guerre, ô Lacédémoniens, et d’une manière digne de Sparte. Ne laissez pas les Athéniens augmenter encore leur puissance ; ne trahissons pas nos alliés : mais, sous les auspices des dieux ; marchons, contre des oppresseurs. »

Chap. 87. Ayant ainsi parlé, il mit lui-même la question aux voix, en sa qualité d’éphore. Mais les suffrages se donnent à Lacédémone par acclamation, et non avec des cailloux. Il déclara donc qu’il ne savait pas de quel côté était la majorité ; et comme il voulait qu’en émettant hautement leur vœu, ils se déclarassent surtout pour la guerre : « Que ceux, dit-il, qui pensent que le traité est rompu, et que les Athéniens nous outragent, passent à cet endroit, et il le montrait ; que ceux d’un avis contraire, passent à cet autre. » On se lève, on se partage : ceux qui jugèrent la trève rompue furent en bien plus grand nombre. On rappela les députés, et les Lacédémoniens leur déclarèrent que, suivant eux, les Athéniens étaient coupables, mais qu’ils voulaient inviter aussi tous les alliés à donner leurs suffrages afin de n’entreprendre la guerre que d’après une délibération générale. Cette affaire terminée, les députés se retirèrent chez eux ; ceux d’Athènes partirent les derniers, après avoir fini la négociation objet de leur voyage. À la suite de longs débats, le décret de l’assemblée, relatif à la rupture des traités, fut publié la treizième année de la trève de trente ans, qui avait été conclue après l’affaire d’Eubée.

Chap. 88. Les Lacédémoniens le portèrent bien moins à la persuasion des alliés, qu’à raison des craintes que leur inspiraient les Athéniens. Ils les voyaient maîtres de la plus grande partie de l’Hellade, et craignaient qu’ils ne devinssent encore plus puissans.

Chap. 89. Voici comment les Athéniens s’étaient mis à la tête des affaires ; circonstance qui fut cause de leur accroissement. Quand les Mèdes se furent retirés de l’Europe, vaincus par les Hellènes sur terre et sur mer ; quand ceux d’entre eux qui échappèrent sur leurs vaisseaux, cherchant un asile à Mycale, eurent été détruits ; Léotychidas, roi de Lacédémone, qui avait commandé les Grecs à Mycale, retourna dans sa patrie, et emmena les alliés du Péloponnèse. Les Athéniens restèrent avec les Hellènes de l’Ionie et de l’Hellespont, qui déjà s’étaient décachés du roi, et assiégèrent Sestos, que les Mèdes occupaient. Ils continuèrent le siége pendant l’hiver, et, après s’être rendus maîtres de la place, qu’abandonnèrent les Barbares ils se retirèrent de l’Hellespont, et rentrèrent chez eux par peuplades. Les Athéniens, après la retraite de l’ennemi, firent revenir des divers endroits où ils les avaient secrètement déposés, leurs enfans, leurs femmes, et ce qui leur restait d’effets précieux, et pensèrent à relever leur ville et leurs murs. Il ne restait que peu de l’ancienne enceinte des murs : la plupart des maisons étaient tombées ; il n’en subsistait qu’un petit nombre, où avaient logé les plus considérables des Perses.

Traduction par IA · Original