Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public
L’un des plus beaux caractères de la littérature ancienne, de la littérature grecque en particulier, fut d’être presque toujours un résultat de l’existence sociale ; chez les modernes elle est un métier. Homère était le reflet de la vie publique et privée ; Tyrtée combattait à-la-fois et improvisait des hymnes guerrières ; Thucydide et Xénophon écrivaient le récit d’une expédition militaire, celui-ci, dans les momens de loisir qu’elle lui laissait, Thucydide dans l’exil, retraite la plus précieuse de toutes pour un philosophe ; et César, de retour des Gaules, traçait d’une main rapide ces mémoires empreints d’inspiration et d’originalité, qui, en même temps, se sont trouvés les documens authentiques de l’histoire contemporaine, et demeurent aujourd’hui l’unique répertoire de nos antiquités gauloises. C’est beaucoup d’être homme de cabinet, homme de style et d’imagination, et de combiner des fables ingénieuses ou des suppositions laborieusement conçues : c’est plus encore d’agir, et de venir ensuite plein de son action, chaud de ses souvenirs immédiats, exprimer des faits, consigner des observations qu’on n’avait pas préparées exprès pour avoir des matériaux et pour briguer un jour le titre de bel-esprit, mais parce qu’elles ont surgi de la nécessité des circonstances. Hommes d’état, hommes de tribunaux, hommes de guerre, citoyens en contact perpétuel avec le mouvement politique, ils ont écrit parce qu’ils avaient vécu, et non pas vécu pour écrire.
Thucydide est un de ces écrivains d’expérience, si l’on peut s’exprimer ainsi : il naquit treize ans après Hérodote, quarante avant la guerre du Péloponnèse, et l’an 471 avant J.-C. Jusqu’à lui on avait conçu l’histoire sous une forme épique, où les récits merveilleux, les traditions de toutes sortes, les digressions anecdotiques étaient prodiguées. Le premier, il conçut l’idée de lui donner un caractère plus sévère et plus concis. Ainsi que le dit Thucydide dès le début de son livre, son objet n’est pas de charmer l’oreille et de composer des pièces d’éloquence, mais de rendre raison des événemens. Aussi est-il grand politique et grand moraliste, lorsqu’il expose la situation réciproque des cités grecques au commencement de la guerre du Péloponnèse (quelle indépendance et quelle hauteur de vues !), lorsqu’il décrit le mouvement insurrectionnel de Corcyre, et éclaire d’un si grand jour le caractère des révolutions en général ( livre iii ) ; lorsqu’il dépeint la peste d’Athènes avec la science d’un praticien, et son influence sur les mœurs publiques et privées. Thucydide est surtout l’historien-soldat, lorsqu’il rend compte avec scrupule et netteté des forces de chaque parti, des moyens d’attaque et des ressources de la défense dans toutes les scènes de cette longue guerre et sur tous les points ; lorsqu’il décrit, de manière à les faire mouvoir sous nos yeux, les siéges de Platée, d’Amphipolis, et de Syracuse. Il n’est pas ambitieux dans ses vues philosophiques, maladie des historiens modernes ; mais en ne présentant que des faits, il en donne appréciation par leur seul enchaînement : il règne dans cet enchaînement une science profonde, une volonté puissante ; tout est préparé de loin, et l’auteur impose son jugement au lecteur, mais il le fait sans disserter, par le seul ascendant d’une raison supérieure et par la connaissance intime des événemens du siècle. C’est un journal politique et militaire, où tout est distribué par saisons, comme les campagnes qu’il raconte, et d’où les hors-d’œuvre, les descriptions pittoresques, les anecdotes, sont sévèrement bannis. La seule complaisance que Thucydide ait pour son esprit grave et raisonneur, est de jeter au travers de ses récits quelques harangues fictives, langage probable et vrai de ses personnages, où les mobiles secrets, les sentimens, les passions de chacun sont traduits avec une énergique éloquence. Ce sont les individus et Thucydide tout ensemble qui parlent ; Thucydide sans dénaturer les intentions de ses héros, les personnages en livrant à l’historien scrutateur leurs plus intimes pensées, qu’il complète et vivifie.
Thucydide doit être le manuel de l’homme d’état et du guerrier, comme il fut pour l’éloquence celui de Démosthène : cet esprit grave, dont le langage viril succède aux formes épiques d’Homère et d’Hérodote, serait un phénomène et une anomalie dans cette contrée poétique, si la secousse donnée à la Grèce par les guerres persiques, l’énergie qui en était résultée, et la complication des événemens de l’époque, n’expliquait pas jusqu’à un certain point l’apparition de cet homme. Thucydide est le pendant de Périclès, et chacun des deux est le commentaire de l’autre ; il n’est donc pas étonnant que l’historien ait si bien mis en scène l’homme du pouvoir, le diplomate, le guerrier qui disposait alors des destinées de la Grèce, et semble gémir ensuite de voir sa patrie tombée aux mains d’Alcibiade.
THUCYDIDE , Guerre du Péloponnèse.
LIVRE PREMIER.
Chapitre premier . Thucydide d’Athènes a décrit la guerre des Péloponnésiens et des Athéniens, et leurs exploits réciproques. Dès les premières hostilités, il a commencé son travail, persuadé que cette guerre serait considérable, et plus digne de mémoire que toutes celles qui l’avaient précédée. Ses conjectures se fondaient sur l’état florissant des deux peuples ; et d’ailleurs il voyait le reste de l’Hellade ou se déclarer dès-lors pour l’un des deux partis, ou en former le projet. Ce fut la plus violente des secousses qu’eussent encore éprouvées les Hellènes, une partie des Barbares, je dirais presque, le monde entier. Le fil des événemens antérieurs à cette guerre, et de ceux qui remontent à des époques encore plus reculées, ne peut être saisi dans la nuit des siècles ; cependant, à en juger par des indices auxquels, en portant mes regards vers la plus haute antiquité, j’accorde une entière confiance, je crois qu’il n’y avait encore rien existé de grand, ni dans la guerre, ni dans le reste,
Chap. 2 . Il est en effet certain que le pays qui s’appelle aujourd’hui l’Hellade , n’était pas jadis constamment habité, mais qu’il fut d’abord sujet à de fréquentes émigrations. On abandonnait aisément des lieux d’où l’on était sans cesse repoussé par de nouveaux occupans qui se succédaient toujours plus nombreux. Comme il n’existait point de commerce, qu’on ne pouvait pas sans crainte communiquer, soit par terre, soit par mer ; que chacun ne cultivait que ce qui était nécessaire à sa subsistance, sans posséder des richesses : comme l’on ne faisait point de plantations, parce que des murailles ne défendaient point les propriétés, parce que l’on craignait à tout moment de se voir enlever le fruit de ses labeurs, et que d’ailleurs on croyait facile de trouver partout sa subsistance journalière, on se décidait sans peine à changer de place. Avec ce genre de vie, les cités n’offraient rien de grand, ni dans les arts de la paix, ni dans les arts de la guerre. Le meilleur territoire était celui qui éprouvait les plus fréquentes émigrations ; telles, la contrée qu’on nomme à présent la Thessalie , la Béotie , une grande partie du Péloponnèse (à l’exception de l’Arcadie), et les autres sols les plus fertiles. En effet, chez quelques peuplades, un accroissement de force, fruit de la fertilité du sol, engendrait de funestes séditions, en même temps qu’il exposait davantage aux entreprises du dehors. Quant à l’Attique, grâces à l’infertilité de son sol, dès les temps les plus reculés, elle eut toujours les mêmes habitans, et vécut exempte de séditions. Et ce qui n’est pas une faible preuve du calme constant dont jouit l’Attique, c’est ce concours de métèques qui, par une destinée unique, favorisa son accroissement. En effet, de toutes les parties de l’Hellade, les personnages les plus puissans, vaincus dans les combats ou victimes de factions, cherchaient chez les Athéniens un asile qu’ils croyaient sûr ; et devenus citoyens, on les vit, à d’anciennes époques, augmenter la puissance de la république, qui, avec le temps, ne suffisant plus à ses habitans, envoya des colonies en Ionie.
Chap. 3 . Ce qui démontre encore la faiblesse des anciens temps, c’est qu’évidemment, avant la guerre de Troie, l’Hellade ne fit rien en commun. Je crois même qu’elle n’avait pas encore tout entière ce nom d’ Hellade qu’elle porte aujourd’hui ; ou plutôt qu’avant Hellen, fils de Deucalion, ce nom n’existait nullement. Les divers peuples, entre autres celui des Pélasges, qui s’étendait si loin, donnèrent leur propre nom au sol qu’ils venaient habiter. Mais Hellen, et ses fils, étant devenus puissans dans Phthiotide, et divers peuples les ayant successivement appelés en différentes villes, où ils leur offraient des établissemens, ce fut alors, du moins à mon avis, qu’ils prirent, les uns après les autres, le nom d’ Hellènes . Des relations habituelles, plutôt qu’aucune autre cause, amenèrent cette dénomination qui ne prévalut que lentement pour tous les Hellènes à-la-fois ; c’est ce que prouve surtout Homère. Quoique né long-temps après la guerre de Troie, il n’a pas compris dans une dénomination générique tous les Hellènes ensemble, pas même ceux partis de la Phthiotide avec Achille, qui cependant étaient les premiers Hellènes ; mais il nomme distinctement dans ses vers les Danaens, les Argiens, les Achéens. Il n’emploie nulle part le mot Barbare , parce qu’alors, selon moi, une seule dénomination, opposée à celle des autres peuples, ne distinguait pas encore les Hellènes. Tous ceux donc qui, considérés isolément, étaient Hellènes, et ceux qui, répandus en différentes villes, entendaient respectivement leur langage, et ceux qui, dans la suite, furent compris sous la dénomination générale d’ Hellènes , ne firent rien d’un commun effort avant le la guerre de Troie ; et même l’on ne se réunit pour cette expédition, que parce qu’on commençait à pratiquer bien plus la mer.
Chap. 4 . En effet Minos est le plus ancien des souverains que la renommée publie avoir possédé une marine. La plus grande partie de la mer qu’on appelle maintenant Hellénique , recevait ses lois. Il dominait aussi sur les Cyclades : après en avoir chassé les Cariens, il fut le premier qui y fonda la plupart des colonies, dont il constitua ses fils chefs suprêmes ; et, pour mieux assurer les communications, il purgea probablement, autant qu’il le put, la mer de pirates.
Chap. 5 . Anciennement ceux des Hellènes ou des Barbares qui étaient répandus sur les côtes, ou qui habitaient les îles, surent à peine communiquer par mer, qu’ils se livrèrent à la piraterie, sous le commandement d’hommes puissans, autant pour leur propre intérêt, que pour procurer de la nourriture aux faibles. Ils attaquaient de petites républiques non fortifiées de murs et dont les citoyens étaient dispersés par bourgades ; ils les saccageaient, et de là tiraient presque tout ce qui était nécessaire à la vie. Cette profession, loin d’avilir, conduisait plutôt à la gloire. C’est ce dont nous offrent encore aujourd’hui la preuve, et des peuples continentaux chez qui c’est un honneur de l’exercer, en se conformant à certaines lois ; et les anciens poètes, qui dans leurs poèmes, font demander aux navigateurs qui se rencontrent s’ils ne sont pas des pirates ; ce qui suppose que ceux qu’on interroge ne désavouent pas leur profession, et que ceux qui interrogent ne prétendent pas insulter. Même par terre, on se pillait les uns les autres ; mœurs anciennes qui subsistent encore dans une grande partie de l’Hellade, chez les Locriens-ozoles, chez les Étoliens, chez les Acarnaniens, et autres peuplades du même continent. De cette antique piraterie est resté chez ces peuples continentaux l’usage d’être toujours armés.
Chap. 6 . En effet, sans défense dans leurs habitations, sans sûreté dans les voyages, tous les Hellènes portaient des armes : ainsi que les barbares, ils s’acquittaient armés des fonctions de la vie commune. Or, cette partie de l’Hellade [qu’habitent les Locriens, les Étoliens et les Acarnanes ] où cet usage est encore en vigueur, nous avertit qu’autrefois il fut commun à tous les Hellènes indistinctement.
Parmi eux, les Athéniens les premiers déposèrent les armes, prirent des mœurs douces, et passèrent à un genre de vie plus sensuel. Il n’y a pas encore long-temps que chez eux, esclaves de la mollesse, les vieillards de la classe opulente ont cessé de porter des tuniques de lin, et les tresses de leurs cheveux relevées avec des cigales d’or. C’est de là que les vieillards d’Ionie, à raison de la même origine, avaient aussi le même costume. Les Lacédémoniens les premiers prirent des vêtemens simples, tels qu’on les porte aujourd’hui ; et dans tout le reste, les riches conservèrent une parfaite égalité avec la multitude. Ils furent aussi les premiers qui, dans les exercices publics, se montrèrent nus et frottés d’huile, pour lutter. Autrefois même, dans les jeux olympiques, les athlètes combattaient, les parties naturelles couvertes d’une écharpe ; ce n’est que depuis peu que l’usage a cessé. Encore à présent, chez quelques-uns des Barbares, les Asiatiques surtout, on propose des prix de lutte et de pugilat, et ceux qui les disputent portent une écharpe. On pourrait donner bien d’autres preuves que les mœurs des anciens Hellènes furent celles que conservent encore aujourd’hui les Barbares.
Chap. 7 . Les cités fondées plus récemment à l’époque d’une navigation plus libre, se voyant plus riches, s’établirent sur les rivages mêmes, s’environnèrent de murs, et interceptèrent les isthmes, autant pour l’avantage du commerce, que pour se fortifier contre les voisins. Mais comme la piraterie fut long-temps en vigueur, les anciennes cités, tant dans les îles que sur le continent, furent bâties loin de la mer ; car les pirates se pillaient entre eux, n’épargnant pas ceux qui, sans être ou marins ou pirates, habitaient les côtes. Jusqu’à ce jour, ces anciennes cités ont conservé, reculées dans les terres, leur habitation primitive.
Chap. 8 . Les insulaires surtout se livraient à la piraterie ; tels les Cariens, qui étaient aussi d’origine phénicienne, et qui occupaient la plupart des îles. En voici la preuve : quand les Athéniens, dans la guerre actuelle, purifièrent Délos, et qu’on enleva tous les tombeaux, on remarqua que la plupart des morts étaient des Cariens. On les reconnaissait à la forme de leurs armes ensevelies avec eux, et à la manière dont ils enterrent encore aujourd’hui les morts. Mais quand Minos eut affermi sa marine, la navigation devint plus libre, parce qu’il déporta les malfaiteurs qui occupaient les îles, et que dans la plupart il fonda des colonies. Les habitans des côtes, dès-lors plus à portée de s’enrichir, se fixèrent plus volontiers dans leurs demeures ; et quelques-uns même, devenus opulens, s’environnèrent de murs. Épris de l’amour du gain, les faibles supportèrent l’empire des plus forts ; les plus puissans, jouissant d’une grande fortune, se soumirent des cités inférieures. Telles étaient les mœurs publiques, lorsque enfin on partit pour l’expédition de Troie.
Chap. 9 . Si Agamemnon parvint à rassembler une flotte, ce fut bien moins, je crois, parce qu’il conduisait les amans d’Hélène liés par un serment fait entre les mains de Tyndare, que parce qu’il l’emportait en puissance sur tous les Hellènes d’alors.
Si l’on en croit ceux qui, sur le rapport des anciens, connaissent le mieux les antiquités du Péloponnèse, Pélops, grâces à de grandes richesses qu’il apporta d’Asie, commença par s’établir une puissance sur des hommes pauvres, et, tout étranger qu’il était, donna son nom au pays où il vint se fixer : mais bientôt une force plus grande encore s’accumula sur la tête de ses descendans, après que les Héraclides eurent tué dans l’Attique Eurysthée. Atrée, son oncle maternel, fuyait son père à cause de la mort de Chrysippe. Eurysthée, partant pour une expédition, lui avait confié, à titre de parent, la ville de Mycènes et sa domination.
Comme il ne revenait pas, Atrée, ayant pour lui l’aveu des Mycéniens, qui redoutaient les Héraclides, en imposant d’ailleurs par sa puissance, et habile à flatter la multitude, s’empara de la souveraineté de Mycènes et de tout ce qui avait été soumis à Eurysthée. Les Pélopides dès-lors furent plus puissans que les descendans de Persée. Agamemnon ne tarda pas à recueillir cet immense héritage ; et comme il l’emportait sur les autres par sa marine, il parvint, moins par amour que par crainte, à rassembler des troupes, et à décider l’expédition. On voit qu’en partant c’était lui qui possédait le plus de vaisseaux, et qu’il en fournit encore aux Arcadiens : c’est ce que nous apprend Homère, si l’on en veut croire son témoignage. Ce poète, en parlant du sceptre qui passa dans les mains d’Agamemnon, dit que ce prince régnait sur un grand nombre d’îles, et sur tout Argos. Habitant du continent, s’il n’avait pas eu de marine, il n’eût pas dominé hors des îles voisines, qui ne pouvaient être en grand nombre. C’est par cette expédition de Troie qu’on peut se faire une idée de celles qui avaient précédé.
Chap. 10 . De ce que Mycènes avait peu d’étendue, ou de ce que des villes qui subsistaient alors, aucune aujourd’hui ne paraît considérable, on aurait tort d’en conclure, comme d’un indice certain, que la flotte des Hellènes n’a pas été aussi imposante que l’ont dit les poètes, et que le porte la tradition. Car si Sparte était dévastée, et qu’il ne restât que ses hiérons et les fondemens de leur ancienne magnificence, je crois qu’après un long temps, la postérité, comparant ces vestiges avec la gloire de cette république, ajouterait peu de foi à sa puissance. Et cependant sur cinq parties du Péloponnèse, elle en possède deux ; elle commande au reste, et compte au dehors un grand nombre d’alliés. Mais comme la cité n’est pas composée de bâtimens contigus ; comme elle n’a de magnificence ni dans les hiérons ni dans le reste, et que, suivant l’ancien usage de l’Hellade, la population y est distribuée par bourgades, elle paraîtrait bien au-dessous de ce qu’elle est. Si de même Athènes éprouvait le même sort, à l’inspection de ses ruines, on se figurerait sa puissance double de ce qu’elle est en effet. Le doute est donc déplacé ; c’est moins l’apparence des républiques qu’il faut considérer, que leur force ; et l’on doit croire que l’expédition des Hellènes contre Troie fut plus considérable que celles qui avaient précédé, et plus faible que celles qui ont lieu maintenant. Elle paraîtra le céder à celles de nos jours, même en accordant quelque confiance au poème d’Homère, qui cependant, en sa qualité de poète, n’a pas manqué d’exagérer et d’embellir les récits militaires. Il suppose la flotte de douze cents vaisseaux, et fait monter de cent vingt hommes ceux des Béotiens, et de cinquante ceux de Philoctète : et, comme dans son énumération il ne parle point de la force des autres vaisseaux, je crois qu’il indique les plus grands et les plus petits. Ce qu’il dit en parlant des vaisseaux de Philoctète, prouve que tous ceux qui les montaient étaient à-la-fois rameurs et guerriers ; car il fait des archers de tous ceux qui maniaient la rame. Or, il n’est pas vraisemblable que sur les bâtimens (commandés, soit par Philoctète, soit par les princes grecs) il y eût beaucoup d’hommes étrangers à la manœuvre. Sans doute on n’en dispensait que les rois et les personnages constitués en dignités, surtout lorsqu’il s’agissait d’un trajet à faire avec les équipages de guerre, et sur des vaisseaux non pontés, conformes à l’ancienne construction, et ressemblant à ceux de nos pirates. En prenant donc un milieu entre les plus forts bâtimens et les plus faibles, il est évident que le nombre des guerriers qui se rassemblèrent pour l’expédition était petit, eu égard à une entreprise que la Grèce entière partageait.
Chap. 11 . C’est ce qu’on doit moins attribuer à la faiblesse de la population, qu’au défaut de richesses. Manquant de subsistances, on conduisit une armée moins considérable, telle que la guerre elle-même pourrait la nourrir en pays ennemi. Et dès qu’arrivé dans les campagnes de Troie, on eut gagné une bataille (fait incontestable, puisque autrement on n’aurait pu fortifier le camp), on ne déploya certainement pas toutes ses forces : par disette de vivres, on se mit à cultiver la Chersonèse et à exercer la piraterie. À la faveur de cette dispersion, pendant les dix années, les Troyens résistèrent, égaux en forces, à celles qu’opposaient successivement les ennemis. S’ils fussent venus avec d’abondantes munitions ; si, tous réunis, ils eussent constamment et sans interruption continué la guerre, sans se distraire par le brigandage et l’agriculture, supérieurs dans les combats, ils eussent pris aisément la place, puisque même, sans être réunis, ils luttèrent avec la portion de troupes appelée à combattre. Continuellement occupés du siége, ils eussent pris Troie en moins de temps et avec moins de peine. Faute de richesses, les entreprises antérieures furent donc faibles, et celle de Troie même, quoique plus célèbre que les précédentes, fut évidemment, à en juger par les effets, inférieure aux récits accrédités aujourd’hui sur la foi des poètes.
Chap. 12 . Et même encore après la guerre de Troie, l’Hellade, toujours sujette aux déplacemens et aux émigrations, ne put, sans cesse agitée, recevoir d’accroissement. Le retour tardif des Hellènes occasionna bien des révolutions : dans la plupart des républiques il s’éleva des séditions, dont ceux qui étaient victimes allaient fonder de nouveaux états. La soixantième année après la prise d’Ilion, les Béotiens d’aujourd’hui, chassés d’Arné par les Thessaliens, s’établirent dans la contrée appelée Béotie , et auparavant Cadméide . Il s’y trouvait dès long-temps une portion de ce peuple, qui de là était allé à Ilion. Ce fut la quatre-vingtième année après la prise de cette ville, que les Doriens occupèrent le Péloponnèse avec les Héraclides.
Dans une longue agitation de quatre-vingts années, l’Hellade, à peine en repos et ne jetant aucun éclat, envoyait, par suite même de cette agitation, des colonies hors de son sein. Les Athéniens en fondèrent dans l’Ionie et dans la plupart des îles ; les Péloponnésiens, dans la plus grande partie de l’Italie et de la Sicile, et dans quelques portions du reste de l’Hellade. Tous ces établissemens sont postérieurs au siége de Troie.
Chap. 13 . Mais l’Hellade devint bientôt plus puissante. On songeait encore plus qu’auparavant à s’enrichir : et comme les revenus allaient croissant, beaucoup de républiques furent soumises à des tyrannies, tandis qu’auparavant la dignité royale héréditaire jouissait de prérogatives déterminées. Les Hellènes alors construisirent des flottes, et se livrèrent davantage à la navigation : mais ce furent les Corinthiens qui changèrent les premiers la forme des vaisseaux, adoptant une manière à-peu-près semblable à celle d’aujourd’hui ; ce fut à Corinthe que furent construites les premières trirèmes grecques. On sait que le constructeur Aminoclès, de Corinthe, fit aussi quatre vaisseaux pour les Samiens. Depuis l’époque où il vint à Samos, jusqu’à la fin de la guerre dont j’écris l’histoire, il s’est écoulé environ trois cents ans.
Le plus ancien combat naval que nous connaissions, et qui est antérieur de deux cent soixante ans environ à la fin de la même guerre (du Péloponnèse), est celui de Corinthe contre Corcyre. Les Corinthiens, situés sur un isthme, eurent toujours une place de commerce ; et cela devait être, puisque les Hellènes, soit de l’intérieur, soit du dehors du Péloponnèse, voyageant autrefois plus par terre que par mer, traversaient la Corinthie pour communiquer entre eux.
Les Corinthiens étaient puissans en richesses, comme le témoignent les anciens poètes, qui donnent à leur république le surnom de riche ; et quand les Hellènes eurent acquis plus de pratique de la mer, ces mêmes Corinthiens firent usage de leurs vaisseaux pour la purger de pirates ; et alors, offrant un marché pour le commerce de terre et le commerce maritime, ils eurent une république puissante par ses revenus.
Les Ioniens ensuite se formèrent une marine considérable sous le règne de Cyrus, premier roi des Perses, et sous celui de Cambyse, son fils. Ils firent la guerre à Cyrus, et furent quelque temps maîtres de la mer qui baigne leurs côtes. Polycrate, tyran de Samos, pendant le règne de Cambyse, fut puissant sur mer, et soumit à sa domination plusieurs îles, entre autres celles de Rhénie, qu’il consacra à Apollon Délien. Les Phocéens, fondateurs de Marseille, vainquirent par mer les Carthaginois.
Chap. 14 . Telles furent les plus puissantes marines. Mais on voit qu’elles ne se formèrent que plusieurs générations après le siége de Troie : elles employaient peu de trirèmes, et, comme au temps de ce siége, elles étaient encore composées de pentécontores et de vaisseaux longs.
Peu avant la guerre médique et la mort de Darius, qui avait succédé, sur le trône de Perse, à Cambyse, les tyrans de la Sicile et les Corcyréens eurent quantité de trirèmes. C’étaient, dans l’Hellade, les seules flottes considérables avant la guerre de Xerxès ; car les Éginètes, les Athéniens, et quelques autres, n’en avaient que de faibles, et qui n’étaient guère composées que de pentécontores : ce fut même assez tard, et seulement quand Thémistocle, qui s’attendait à l’invasion des Barbares, eut persuadé aux Athéniens, alors en guerre avec les Éginètes, de construire des vaisseaux sur lesquels ils combattirent, et qui n’étaient pontés qu’en partie.
Chap. 15 . Telle était la marine des Hellènes dans les temps anciens, et à des époques moins éloignées. Cependant les cités qui avaient des flottes, se procurèrent une puissance imposante par leurs revenus pécuniaires, et par leur domination sur les autres ; car avec des vaisseaux elles soumettaient les îles. C’est ce qui arrivait surtout aux peuples dont le territoire ne suffisait pas à leurs besoins.
D’ailleurs, il ne se faisait par terre aucune expédition d’où l’on retirât quelque puissance. Toutes les guerres qui s’élevaient n’étaient que contre des voisins, et les Hellènes n’envoyaient pas des armées faire des conquêtes au dehors et loin de leurs frontières. On ne voyait pas de petites cités s’associer aux grandes en qualité de sujettes ; et des républiques égales entre elles n’apportaient pas en commun des contributions pour lever des armées : la guerre se faisait de voisins à voisins. Ce fut surtout dans celle que se firent jadis les peuples de la Chalcis et d’Erétrie, que le reste de l’Hellade se partagea pour donner des secours aux uns ou aux autres.
Chap. 16 . Divers peuples éprouvèrent divers obstacles à leur agrandissement. Les Ioniens en particulier, voyaient leur puissance s’agrandir, lorsque Cyrus, avec les forces du royaume de Perse, abattit Crésus, conquit tout ce qui est à l’occident du fleuve Halys jusqu’à la mer, et réduisit en servitude les cités du continent. Darius ensuite, plus fort que les Phéniciens sur mer, se rendit maître même des îles.
Chap. 17 . Ce qu’il y avait de tyrans dans les différens états de l’Hellade, occupés seulement de pourvoir à leurs intérêts, de défendre leur personne, et d’agrandir leur maison, se tenaient constamment dans l’enceinte de leurs cités pour vivre le plus en sûreté possible. Si l’on excepte ceux de Sicile, qui s’élevèrent à une grande puissance, ils ne firent rien de mémorable ; seulement chacun d’eux exerçait quelques hostilités contre ses voisins. Ainsi de toutes parts, et pendant long-temps, l’Hellade fut hors d’état de faire en commun rien d’éclatant ; chacune de ses républiques était incapable de rien oser.
Chap. 18 . Mais bientôt les derniers tyrans du reste de l’Hellade, qui, presque tout entière, même avant les Athéniens, avait subi le joug, furent la plupart, excepté ceux de Sicile, chassés sans retour par les Lacédémoniens. Lacédémone, fondée par les Doriens qui l’habitent, avait été plus long-temps qu’aucune autre république dont nous ayons connaissance, agitée de séditions ; mais elle eut, dès la plus haute antiquité, de bonnes lois, et ne connut jamais le pouvoir tyrannique. Depuis que les Lacédémoniens vivent sous ce régime, auquel ils doivent leur puissance et le droit de régler les intérêts des autres républiques, depuis cette époque, dis-je, jusqu’à la fin de cette guerre, il s’est écoulé quatre cents ans, et même un peu plus.
Peu d’années donc après l’extinction de la tyrannie dans l’Hellade, se donna la bataille de Marathon, entre les Mèdes et les Athéniens, et dix ans après, les Barbares, avec une puissante armée, se jetèrent sur l’Hellade pour l’asservir. Pendant que ce grand danger était suspendu sur les têtes, les Lacédémoniens, supérieurs en puissance, commandèrent les Hellènes armés pour la défense commune. Les Athéniens ayant résolu d’abandonner leur ville en emportèrent ce qu’ils avaient de précieux, montèrent sur leurs vaisseaux, et devinrent hommes de mer. Les Hellènes, peu après avoir, d’un commun accord, repoussé le Barbare, se partagèrent entre les Athéniens et les Lacédémoniens ; tant ceux qui avaient secoué le joug du roi, que ceux qui s’étaient armés pour la cause commune. Ces deux républiques étaient celles qui alors répandaient le plus d’éclat, puissantes, l’une par terre, l’autre par mer. Pendant quelque temps unies, elles finirent par se désunir, et se firent la guerre avec le secours des peuples qu’elles avaient dans leur alliance. C’était à elles que recouraient les autres Hellènes quand il leur survenait quelques différends ; en sorte que depuis la guerre des Mèdes jusqu’à celle-ci, tantôt se jurant la paix, et tantôt se faisant la guerre, ou combattant ceux de leurs alliés qui les abandonnaient, elles déployèrent un formidable appareil de guerre ; et, comme ils s’exerçaient avec ardeur au milieu des dangers, ils acquirent une grande expérience.
Chap. 19 . Les Lacédémoniens commandaient leurs alliés sans exiger d’eux aucun tribut : ils les ménageaient pour les attacher au gouvernement oligarchique, le seul qui convint à la politique lacédémonienne. Mais les Athéniens, maîtres avec le temps des vaisseaux de leurs alliés, leur dictèrent à tous des lois, excepté à ceux de Chio et de Lesbos, qui cependant, ainsi que les autres, se virent soumis à des tributs pécuniaires ; et dans la guerre que nous écrivons, l’appareil militaire d’Athènes et de Lacédémone fut plus grand qu’il ne l’avait jamais été lorsqu’ils florissaient le plus avec les secours complets de tous leurs alliés.
Chap. 20 . Voilà ce que j’ai trouvé relativement aux antiquités de l’Hellade, et, malgré les preuves suivies que j’ai présentées, on y croira difficilement ; car les hommes reçoivent indifféremment les uns des autres, sans examen, ce qu’ils entendent dire des événemens passés, même lorsqu’ils appartiennent à leur pays. Ainsi l’on croit généralement à Athènes qu’Hipparque était en possession de la tyrannie lorsqu’il fut tué par Harmodius et Aristogiton : on ignore qu’Hippias était l’aîné des fils de Pisistrate, qu’il tenait les rênes du gouvernement, et qu’Hipparque et Thessalus étaient ses frères. Harmodius et Aristogiton, au jour et à l’instant même qu’ils allaient exécuter leur projet, soupçonnèrent qu’Hippias en avait reçu quelques indices de la part des conjurés ; ils l’épargnèrent dans l’idée qu’il était instruit du complot : mais avant d’être arrêtés, voulant se signaler par un éclatant coup de main, ils tuèrent, dans l’hiéron appelé Léocorium , Hipparque, qu’ils y trouvèrent occupé de la pompe des Panathénées.
Il est bien d’autres choses qui existent encore de nos jours, et qui ne sont pas du nombre de celles que le temps effacées de la mémoire, dont cependant on n’a que de fausses idées dans le reste de l’Hellade. Ainsi l’on croit que les rois de Lacédémone donnent chacun, non pas un, mais deux suffrages ; et que les Lacédémoniens ont un corps de troupes nommé Pitanate , qui n’a jamais existé : tant la plupart des hommes sont indolens à rechercher la vérité, tant ils aiment à se tourner vers la première opinion qui se présente.
Chap. 21 . Cependant, d’après les preuves les plus incontestables, on ne se trompera pas sur les faits que j’ai parcourus, si l’on m’accorde de la confiance, au lieu d’admettre ou ce que les poètes ont chanté, jaloux d’exagérer et d’embellir, ou ce que racontent des historiens plus amoureux de chatouiller l’oreille que d’être vrais, et rassemblant des faits qui dénués de preuves, généralement altérés par le temps et dépourvus de vraisemblance, méritent d’être mis au rang des fables. On peut croire que, dans mes recherches, je me suis appuyé sur les témoignages les plus certains, autant du moins que des faits anciens peuvent se prouver.
Quoiqu’on regarde toujours comme la plus importante de toutes les guerres, celle dans laquelle on porte les armes, et que, rendu au repos, on admire davantage les exploits des temps passés ; néanmoins, en jugeant par les faits celle que je vais écrire, on ne doutera pas qu’elle ne l’ait emporté sur les anciennes guerres.
Chap. 22 . Consigner dans ma mémoire la teneur bien précise des discours qui furent véritablement prononcés lorsqu’on se préparait à la guerre et pendant sa durée, c’était un travail difficile pour moi-même quand je les avais entendus, et pour ceux qui m’en rendaient compte, quelle que fût la source où ils avaient puisé. Mais j’ai écrit ces discours dans la forme que chacun des orateurs me semblait avoir dû employer pour se mettre en harmonie avec les circonstances, en me tenant toujours, et pour le fond et pour l’ensemble des pensées, le plus près possible des discours véritablement prononcés.
Quant aux événemens, je ne me suis pas permis de les écrire sur la foi du premier qui me les racontait, ni comme il me semblait qu’ils s’étaient passés. Je prenais les plus exactes informations, même sur ceux dont j’avais été témoin oculaire : et ce n’était pas sans peine que j’arrivais à la vérité ; car les témoins d’un événement ne donnent pas tous les mêmes détails sur les mêmes faits ; ils les rapportent au gré de leur mémoire ou de leur partialité. Comme j’ai rejeté leurs fables, je serai peut-être écouté avec moins de plaisir ; mais il me suffira que mon travail soit jugé utile par ceux qui voudront tenir en main le fil des événemens passés, et de ceux qui, dans des circonstances à-peu-près les mêmes, doivent se reproduire un jour. Mon histoire est plutôt un monument que je lègue aux siècles à venir, qu’une pièce faite pour disputer le prix et flatter un moment l’oreille.
Chap. 23 . La guerre médique fut la plus considérable des guerres précédentes et cependant deux actions navales et deux combats de terre terminèrent la querelle. Mais la guerre que je décris a été de bien plus longue durée, et a produit des maux tels que jamais l’Hellade n’en avait éprouvés dans un pareil espace de temps. Jamais tant de villes n’avaient été prises et dévastées, soit par les Barbares, soit par les hostilités réciproques des Hellènes : quelques-unes même perdirent leurs habitans et en reçurent de nouveaux. Jamais autant d’exils, jamais tant de sang répandu, soit dans les combats ou au milieu des séditions. Des événemens autrefois connus par tradition, et rarement confirmés par les effets, ont cessé d’être incroyables : tremblemens de terre ébranlant à-la-fois une grande partie du globe, et les plus violens dont on eût encore entendu parler ; éclipses de soleil les plus fréquentes de mémoire d’homme ; en certains pays de grandes sécheresses, et par elles la famine ; un fléau plus cruel encore, et qui a détruit une partie des Hellènes, la peste : maux affreux, qui, tous ensemble, se réunirent aux maux de cette guerre.
Les Athéniens et les Péloponnésiens la commencèrent en rompant la trève de trente ans qu’ils avaient conclue après la soumission de l’Eubée. J’ai commencé par écrire les causes de cette rupture et les différends des deux peuples, pour qu’on n’ait pas la peine de chercher un jour d’où s’éleva, parmi les Hellènes, une si terrible querelle. La cause la plus vraie, celle sur laquelle on gardait le plus profond silence, et qui la rendit cependant inévitable, fut, je crois, la grandeur à laquelle les Athéniens étaient parvenus, et la terreur qu’ils inspiraient aux Lacédémoniens. Mais voici les raisons qu’on mettait au jour de part et d’autre, et qui firent rompre la trève et commencer les hostilités.
Chap. 24 . Épidamne est une ville qui se trouve à droite par rapport à celui qui, de Corcyre, navigue dans le golfe d’Ionie. Voisine des Taulantiens, barbares de nation illyrique, elle est colonie de Corcyréens. Phalius, fils d’Ératoclyde, Corinthien de race, et descendant d’Hercule, l’avait fondée, mandé par la métropole, selon l’antique et solonnel usage. Des Corinthiens et autres d’origine dorique se joignirent à ceux qui allaient établir la colonie. Avec le temps, Épidamne devint une grande cité et parvint à une grande population ; mais on dit qu’après de longues dissensions elle fut attaquée par des Barbares voisins, et perdit une grande partie de sa puissance. Enfin, avant la guerre du Péloponnèse, le peuple chassa les grands ; ceux-ci se retirèrent chez les Barbares et, avec eux, ils firent par mer des excursions sur les habitans. Les citoyens restés dans la ville députèrent à Corcyre comme à leur métropole. Ils demandaient qu’on daignât ne les pas abandonner dans leur malheur, qu’on voulût bien les réconcilier avec les exilés, et terminer la guerre des Barbares. Ils firent cette demande assis, en qualité de supplians, dans l’hiéron de Junon. Mais les Corcyréens ne reçurent pas leurs prières, ils les renvoyèrent sans rien accorder.
Chap. 25 . Les Épidamniens, voyant qu’ils n’avaient aucun secours à espérer de Corcyre, et ne sachant quel parti prendre, envoyèrent chez les Delphiens demander au dieu s’ils remettraient leur ville aux Corinthiens, comme à leurs fondateurs, et s’ils essaieraient d’en obtenir quelque assistance. Le dieu leur répondit de donner leur ville aux Corinthiens. Les Épidamniens allèrent à Corinthe et, conformément à l’oracle, remirent aux Corinthiens la colonie. Ils leur représentèrent qu’elle avait eu pour fondateur un citoyen de Corinthe ; et leur communiquant la réponse du dieu, ils les prièrent de ne pas les abandonner dans leur désastre, mais de les secourir. Les Corinthiens, persuadés que cette colonie ne leur appartenait pas moins qu’aux Corcyréens, prirent ces infortunés sous leur protection, touchés de la justice de leur cause, autant que guidés par leur haine contre les Corcyréens, qui les négligeaient, quoique leurs colons. Ils ne leur rendaient pas les honneurs accoutumés dans les solennités publiques, et ne choisissaient pas, comme les autres colonies, un pontife de Corinthe pour présider à leurs sacrifices. Égaux par leurs richesses aux états les plus opulens de l’Hellade et plus puissans encore par leur appareil militaire, ils dédaignaient la métropole, et se glorifiaient d’avoir tenu le sceptre de la mer du temps des Phéaciens, qui, avant eux, avaient habité Corcyre : aussi s’appliquaient-ils surtout à la navigation, et possédaient-ils une redoutable marine. Ils avaient cent vingt trirèmes quand ils commencèrent la guerre.
Chap. 26 . Les Corinthiens, qui avaient tant de griefs contre cette république, envoyèrent avec joie des secours à Épidamne, engagèrent ceux qui le voudraient, à y aller former des établissemens. La garnison, composée de Corinthiens, d’Ampraciotes et de Leucadiens, prit sa route par terre du côté d’Apollonie, colonie de Corinthe, dans la crainte que les Corcyréens ne leur fermassent le passage de la mer. Ceux-ci, informés qu’il allait à Épidamne une garnison et de nouveaux habitans, et que la colonie s’était donnée aux Corinthiens, éprouvèrent un vif ressentiment. Ils mettent en mer vingt-cinq vaisseaux, que bientôt suivit une autre flotte, et, d’un ton menaçant, ils ordonnent aux Épidamniens et de chasser la garnison avec les habitans que leur envoyait Corinthe, et de recevoir les exilés d’Épidamne, qui, venus à Corcyre, avaient demandé, en montrant les tombeaux de leurs ancêtres et faisant valoir l’origine commune qui les unissait aux Corcyréens, d’être rétablis dans leur patrie. Les Épidamniens refusèrent de rien entendre, et ceux de Corcyre les allèrent attaquer avec quarante vaisseaux : ils menaient avec eux les exilés qu’ils voulaient rétablir, et un renfort d’Illyriens. Près de former le siége, ils déclarèrent qu’il ne serait fait aucun mal ni aux étrangers, ni même à ceux des Épidamniens qui voudraient se retirer ; mais que ceux qui se décideraient à la résistance, seraient traités en ennemis. Personne n’ayant égard à cette sommation, les Corcyréens assiégèrent la place, qui est située sur un isthme.
Chap. 27 . La nouvelle du siége venue à Corinthe, on leva des troupes. Il fut en même temps publié que ceux qui voudraient aller s’établir à Épidamne, y jouiraient de tous les droits de citoyens, et que ceux qui, sans partir sur-le-champ, voudraient participer aux avantages de la colonie, auraient la permission de rester, en déposant cinquante drachmes, monnaie de Corinthe. Bien du monde partit ; beaucoup d’autres apportèrent de l’argent. On engagea les Mégariens à fournir des vaisseaux d’escorte, dans la crainte d’être inquiété dans la navigation par les Corcyréens. Les Mégariens se disposèrent à les accompagner avec huit vaisseaux, et les Paliens, qui habitent l’île de Céphalénie, avec quatre. On invoqua aussi l’assistance des Épidauriens, qui fournirent cinq vaisseaux. Les Hermioniens en donnèrent un ; les Trézéniens, deux ; les Leucadiens, dix ; les Ampraciotes, huit. On demanda de l’argent aux Thébains et aux Phliasiens : on n’exigea des Éléens que des vaisseaux vides et de l’argent. Les Corinthiens eux-mêmes équipèrent trente vaisseaux et mirent sur pied trois mille hoplites .
Chap. 28 . Les Corcyréens, sur l’avis de ces préparatifs, vinrent à Corinthe, accompagnes de députés de Lacédémone et de Sicyone, qu’ils avaient pris avec eux. Ils demandèrent que les Corinthiens, comme n’ayant rien à prétendre sur Épidamne, en retirassent la garnison et les hommes qu’ils y avaient envoyés ; que dans le cas de réclamations, on s’en remettrait à l’arbitrage des villes du Péloponnèse dont les deux partis conviendraient, et que celui des deux peuples dont elles reconnaîtraient les droits sur la colonie, en resterait le maître. Ils offraient aussi de s’en rapporter à l’oracle des Delphiens ; mais ils ne consentaient pas à la guerre. Cependant, si leurs demandes étaient rejetées, la violence les contraindrait à se faire des amis qui ne leur plaisaient pas, des amis tout autres que ceux qui l’étaient alors. Les Corinthiens répondirent que s’ils retiraient de devant Épidamne leurs vaisseaux et les troupes de Barbares, on mettrait leurs demandes en délibération ; mais en attendant il n’était pas juste que les Épidamniens fussent assiégés, et eux-mêmes Corinthiens mis en jugement. Ceux de Corcyre répliquèrent qu’ils acceptaient la proposition, si les Corinthiens rappelaient ceux qu’ils avaient dans Épidamne, ou que même, si les deux partis convenaient de rester tranquilles où ils se trouvaient, ils étaient prêts à faire une trève jusqu’au jugement des arbitres.
Chap. 29 . Les Corinthiens n’écoutèrent aucune de ces propositions. Leur flotte appareillée, et les troupes auxiliaires venues, ils envoyèrent un héraut déclarer la guerre à Corcyre, sortirent du port avec soixante-quinze vaisseaux et deux mille hoplites et cinglèrent vers Épidamne. La flotte était commandée par Aristée, fils de Pellicus ; Callicrate, fils de Callias ; les troupes de terre, par Timanor, fils de Timanthe ; Archétime, fils d’Eurytime ; Isarchidas, fils d’Isarchus. Ils étaient devant Actium, bourg de l’Anactorie, qui possède l’hiéron d’Apollon, à l’embouchure du golfe d’Ambracie, lorsque arriva sur un vaisseau de transport, un héraut qui venait, de la part des Corcyréens, leur défendre d’avancer contre eux. Ceux qui l’envoyaient appareillaient en même temps leur flotte, après avoir radoubé les vieux vaisseaux, de sorte qu’ils pussent tenir la mer, et avoir garni les autres de leurs agrès. Le héraut ne leur rapportant de la part des Corinthiens aucune parole de paix, et leurs navires, au nombre de quatre-vingts, se trouvant équipés (ils en avaient quarante au siége d’Épidamne), ils partirent à la rencontre des ennemis, mirent la flotte en bataille et combattirent. Leur victoire fut complète, ils détruisirent quinze vaisseaux de Corinthe, et, le même jour, ceux qui faisaient le siége d’Épidamne forcèrent la place à capituler. La capitulation portait que les étrangers seraient vendus, et les Corinthiens dans les fers, jusqu’à ce qu’on eût décidé de leur sort.
Chap. 30 . Après le combat naval, les Corcyréens dressèrent un trophée à Leucimne, promontoire de Corcyre, et égorgèrent tous leurs prisonniers, excepté les Corinthiens, qu’ils retinrent captifs. Les Corinthiens et leurs alliés s’étant retirés après leur défaite, les Corcyréens, maîtres de toute cette partie de la mer, se portèrent à Leucade, colonie de Corinthe, et la ravagèrent. Ils brûlèrent Cyllène, où était le chantier des Éléens, irrités de ce qu’ils avaient fourni aux Corinthiens des vaisseaux et de l’argent. Pendant la plus grande partie de l’année, après le combat naval, ils eurent l’empire de la mer, et leurs vaisseaux allaient désolant ceux des alliés de Corinthe.
Mais enfin les Corinthiens, à l’approche de l’été, voyant ce que leurs alliés avaient à souffrir, firent partir une flotte et une armée. Ils campèrent sur l’Actium et sur le cap Chimerium de la Thesprotide, pour garder Leucade et les autres villes amies. Les Corcyréens, avec une flotte et des troupes de terre, vinrent camper à Leucimne, en face de leurs ennemis. Mais ni les uns ni les autres ne s’avancèrent en mer se combattre : on se tint sur la défensive tout l’été ; l’hiver venu, on se retira.
Chap. 31 . Depuis le combat naval, pendant tout le reste de l’année où il fut livré, et dans l’année suivante, les Corinthiens indignés de la guerre qu’ils avaient à soutenir contre les Corcyréens, appareillèrent une flotte redoutable, et rassemblèrent du Péloponnèse et de tout le reste de l’Hellade, des rameurs attirés par l’appât d’une bonne solde. À la nouvelle de ces préparatifs, les Corcyréens furent effrayés. Ils n’avaient d’alliance avec aucun état de l’Hellade, et ne s’étaient fait comprendre ni dans les traités d’Athènes, ni dans ceux de Lacédémone. Ils crurent devoir se rendre à Athènes, et tenter d’être admis dans l’alliance de cette république et d’en obtenir des secours. Les Corinthiens, instruits de cette résolution, y députèrent aussi dans la crainte que les forces maritimes de cette république, unies contre eux à celles de Corcyre, ne les empêchassent de conduire la guerre. L’assemblée formée, les députés de part et d’autre parlèrent contradictoirement. Les Corcyréens s’exprimèrent ainsi :
Chap. 32 . « Il est juste, Athéniens, que des peuples à qui l’on n’est redevable ni d’aucun service signalé, ni d’aucune alliance précédemment contractée, s’ils viennent, comme nous aujourd’hui, réclamer des secours, prouvent avant tout que leurs demandes offrent des avantages à ceux qu’ils implorent, que du moins elles ne seront pas nuisibles ; ensuite, que l’on peut compter sur leur reconnaissance. S’ils n’établissent rien de tout cela, qu’ils ne s’offensent pas d’un refus. Or, les Corcyréens nous ont envoyé demander votre alliance, persuadés que nous pourrons satisfaire sur tous ces points. Mais malheureusement ce même système politique qui occasionne tous nos maux, nous empêche de vous convaincre de nos besoins. En effet, nous qui jusqu’ici, de notre plein gré, ne fûmes jamais alliés de personne, nous venons maintenant implorer l’alliance d’autrui ; et cela, quand, engagés dans une guerre contre Corinthe, nous nous trouvons, par suite de notre système, dans un entier délaissement. Ce qui nous semblait de la modération, notre répugnance à partager avec des alliés les hasards des combats, n’était évidemment qu’imprudence et faiblesse. À la vérité, c’est avec nos seules ressources que, dans une bataille navale, nous avons repoussé les Corinthiens : mais à présent qu’ils se préparent à nous attaquer avec un plus formidable appareil, rassemblé du Péloponnèse et du reste de l’Hellade ; à présent que nous nous voyons dans l’impuissance, réduits à nos propres forces, de sortir victorieux de la lutte, et qu’un grand péril menacerait toute l’Hellade à-la-fois, s’ils parvenaient à nous asservir, nous sommes dans la nécessité de demander du secours à vous-mêmes, et à tous ceux dont nous pouvons en attendre ; et l’on doit nous pardonner si, par erreur de jugement, et non par vice de cœur, nous osons tenir une conduite opposée à notre première insouciance.
Chap. 33 . » La circonstance qui nous rend vos secours nécessaires, vous sera, si nous les obtenons, utile sous bien des rapports. D’abord vous secourrez un peuple qui souffre une injustice et n’en a pas commis ; ensuite, en nous accueillant quand nous sommes exposés à perdre ce que les hommes ont de plus cher, vous accorderez le plus grand des bienfaits et déposerez dans nos cœurs le germe fécond d’une éternelle reconnaissance. Et d’ailleurs nous possédons une marine qui, après la vôtre, tient le premier rang. Or, considérez quelle plus rare faveur de la fortune, quoi de plus affligeant pour vos ennemis, que de voir une puissance dont vous n’auriez pas cru acheter la jonction trop cher par de riches trésors et une vive reconnaissance, s’offrir à vous d’elle-même, se mettre dans vos mains, sans vous causer ni dangers, ni dépense, et, de plus, vous assurer près du grand nombre une haute de réputation de vertu, la gratitude de ceux que vous défendrez, et, pour vous-mêmes, de la force : avantages qui, dans tous les temps, ne se sont offerts réunis qu’à bien peu de nations. Il est rare, en sollicitant une alliance, d’offrir autant de ressources et de relief à ceux qu’on implore, qu’on en recevra soi-même.
» Il se trompe, celui qui se persuade qu’il ne s’élèvera pas de guerre où nous puissions vous être utiles. Il ne sent pas que les Lacédémoniens brûlent de vous combattre, parce qu’ils vous redoutent ; et que les Corinthiens, ligués avec eux et vos ennemis, commencent par nous attaquer, pour se porter ensuite contre vous. Ils craignent l’union de nos ressentimens contre eux ; ils craignent d’être prévenus dans le projet qu’ils ont conçu et de nous abaisser et de s’élever eux-mêmes. Notre intérêt nous l’ordonne, prévenons les Corinthiens : nous, en vous donnant ; vous, en acceptant notre alliance. D’avance concertons-nous contre eux, plutôt que d’avoir à nous défendre de leurs complots.
Chap. 34 . » S’ils vous disent qu’il est injuste que vous souteniez dans sa rébellion une de leurs colonies, qu’ils apprennent que toute colonie, bien traitée, révère sa métropole, et qu’elle s’en détache lorsqu’elle est opprimée : car elle a été envoyée pour être, non l’esclave, mais l’égale de ceux qui sont restés dans la mère-patrie. Or, l’injustice des Corinthiens est manifeste : invités à mettre en arbitrage nos différends au sujet d’Épidamne, ils ont mieux aimé répondre à nos réclamations par les armes que par les voies de la justice. Apprenez de leur conduite envers nous, qui leur appartenons par notre origine, à ne pas vous laisser égarer par leurs séductions, à ne pas accéder à l’instant même à leurs prières. Le plus sûr moyen d’exister sans crainte, c’est de s’exposer le moins possible au repentir d’avoir servi ses ennemis.
Chap. 35 . » Et ce n’est pas même rompre votre traité avec les Lacédémoniens, que de nous admettre à votre confédération, nous qui ne sommes alliés ni de Corinthe ni de Lacédémone ; car il est dit dans le traité que toute ville grecque qui n’est alliée de personne, est libre de s’unir à celle qui lui plaira. Certes, il serait étrange que, pour monter leur flotte, il fût permis à nos adversaires de prendre des hommes dans les villes confédérées, dans le reste de l’Hellade, et même parmi vos propres sujets, et qu’ils prétendissent nous interdire une alliance offerte à tous les opprimés, et tous les secours que nous pourrions obtenir de quelque endroit que ce fût. Et ils viendront ensuite vous faire un crime d’avoir souscrit à notre demande ! Certes, nous serons bien plus fondés à nous plaindre de vous, si nos raisons ne vous persuadent pas. En effet, d’une part, vous nous repousseriez, nous qui sommes en danger, et qui ne sommes point vos ennemis ; et d’autre part, loin d’opposer aucun obstacle à des ennemis qui déjà vous attaquent, vous souffririez qu’ils tirassent des forces, même de votre domination, quand il serait bien plus juste ou d’arrêter les levées de mercenaires faites sur votre territoire, ou de nous envoyer à nous aussi des secours. Choisissez la mesure que vous trouverez la plus convenable ; mais le mieux est de nous admettre à votre alliance, et de nous aider ouvertement.
» Ainsi que nous l’avons insinué d’abord, nous vous annonçons de grands avantages. Le plus important, celui qui doit surtout vous déterminer, c’est que nos ennemis sont les mêmes, ce qui forme entre nous le plus sûr lien d’une fidélité respective, et que, loin d’être à mépriser, ils sont capables de faire beaucoup de mal à ceux qui osent se soustraire à leur empire. D’ailleurs, comme c’est ici une alliance de mer, et non de terre, qui vous est offerte, le refus de l’accepter n’est pas indifférent. Votre intérêt vous commande donc, par-dessus tout, de ne pas souffrir, si vous le pouvez, qu’aucune autre puissance possède de marine, ou du moins de vous attacher celle qui a la plus formidable marine.
Chap. 36 . » Il se trouvera peut-être quelqu’un qui sentira l’utilité de nos offres, mais qui, en les acceptant, craindrait de rompre le traité. Qu’il sache que sa crainte, accompagnée de forces, en inspirera encore une plus vive à ses ennemis ; et qu’au contraire, trop confiant dans le traité et nous refusant son alliance, il se verra, par ce refus, dénué de force contre des ennemis puissans ; qu’en même temps ce n’est pas aujourd’hui sur le sort de Corcyre plutôt que sur celui d’Athènes qu’il délibère ; qu’enfin il pourvoit bien mal aux intérêts d’Athènes, celui qui, lorsqu’il s’agit d’une guerre qui se fera, d’une guerre presque commencée, arrêtant ses regards sur l’état actuel des choses, hésite à se fortifier de la jonction d’une puissance qu’il n’est pas indifférent d’avoir pour amie ou pour ennemie. Sans parler de ses autres avantages, elle est heureusement située pour le paraple de la Sicile et de l’Italie ; elle peut ou empêcher qu’une flotte n’arrive de ces contrées aux Péloponnésiens, ou protéger une flotte allant d’ici même en Italie et en Sicile. Apprenez en peu de mots, qui réunissent et les vues générales et les détails particuliers, à ne pas nous abandonner. Lorsqu’il n’existe dans l’Hellade que trois grandes puissances maritimes, la vôtre, la nôtre, celle des Corinthiens, si vous souffrez que deux de ces puissances n’en fassent qu’une, et que les Corinthiens se rendent maîtres de notre île, vous aurez à combattre sur mer les Corcyréens et les Péloponnésiens tout ensemble ; au lieu qu’en acceptant notre alliance, vous pourrez lutter contre eux avec une flotte devenue plus nombreuse par l’adjonction de nos vaisseaux, qui dès-lors seront les vôtres. »
Ce fut dans ces termes que s’exprimèrent les Corcyréens. Les Corinthiens, après eux, parlèrent ainsi :
Chap. 37 . « Puisque ces Corcyréens ne se sont pas bornés, dans leurs discours, à solliciter votre, alliance, mais qu’ils ont parlé de nos injustices et du tort que nous avons de leur faire la guerre, nous sommes forcés, avant de traiter le sujet qui nous amène, de répondre à ces deux reproches ; ainsi vous apprécierez d’avance et sans danger notre demande, et vous ne repousserez pas sans motif ce peuple qui a besoin de vous.
» C’est par modération, disent-ils, qu’ils n’ont accepté l’alliance de personne. Pour nous, assurons qu’ils ont pris ce parti par scélératesse et non par vertu : ils ne voulaient ni avoir des associés témoins de leurs injustices, ni rougir devant ceux dont ils auraient invoqué l’appui. D’ailleurs leur ville, en vertu de sa position, se suffisant à elle-même, se constitue juge de ceux qu’ils maltraitent, et indépendante de toute convention. Jamais ils ne naviguent chez les autres, tandis que souvent la nécessité pousse des malheureux dans leur repaire : voilà le motif de ce refus d’alliance qu’ils mettent en avant, et qu’ils colorent du prétexte de modération, non pour ne commettre aucune injustice en société, mais pour être injustes seuls, pour s’abandonner à la violence quand ils se trouvent plus forts ; pour gagner davantage dans le secret, et pour nier sans honte leurs larcins. Sans doute, s’ils avaient cette intégrité dont ils se parent, plus ils sont à l’abri de toute invasion étrangère, plus ils devraient mettre en évidence leur vertu, en reconnaissant un droit des gens, résultant de traités respectifs.
Chap. 38 . » Mais c’est ce qu’ils ne pratiquent ni avec les autres, ni avec nous. Sortis de notre sein, ils se sont toujours montrés rebelles, et maintenant ils nous font la guerre. Ils disent qu’on n’a pu les envoyer en colonie pour être maltraités ; nous, nous leur répondons que nous les avons envoyés en colonie, non pour en être outragés, mais pour les commander et en recevoir les respects qu’ils nous doivent. Nos autres colonies nous révèrent ; je dirai plus, elles nous aiment ; et si nous sommes agréables aux autres colons plus nombreux, et que nous leur déplaisions à eux seuls, n’est-il pas évident qu’eux seuls en doivent être accusés, et que nous serions condamnables de leur faire la guerre si nous n’avions pas été grièvement offensés ? Eussions-nous ce tort, ce serait un honneur pour eux de céder à notre colère, autant qu’une honte pour nous d’opposer la violence à la modération. Mais, devenus insolens et fiers de leurs richesses, après bien d’autres injures, ils viennent d’envahir Épidamne, qui nous appartient ; cette ville qu’ils n’ont pas revendiquée lorsqu’on l’opprimait, et qu’ils ont prise de vive force quand nous venions la secourir.
Chap. 39 . » Ils affirment qu’ils ont voulu d’abord être jugés par les lois de la justice. Mais on doit croire qu’elle est respectée non par celui qui, après avoir d’avance pris tous ses avantages, provoque d’un lieu sûr à je ne sais quelle discussion, mais par celui qui, avant d’entrer en lice, établit et ses actions et ses discours sur le niveau des lois. Or, ce n’est pas avant d’assiéger Épidamne, mais lorsqu’ils ont cru que nous ne mépriserions pas cet outrage, qu’ils ont mis en avant le beau nom de justice ; et ils viennent ici non seulement coupables d’injustices commises à Épidamne, mais encore prétendant vous inviter à présent, non à un traité d’alliance, mais à une société de crimes, et persuadés que vous les accueillerez, eux nos mortels ennemis. Puisqu’ils vous ont exclus du fruit de leurs crimes seuls, ne convient-il pas qu’ils vous épargnent les résultats de ces mêmes crimes ! C’était quand ils n’avaient rien à craindre qu’ils auraient dû faire cette démarche, et non quand nous sommes offensés, quand ils sont en danger, quand, sans avoir eu part à leur puissance, vous leur ferez part de vos avantages ; quand enfin, étrangers à leurs fautes, vous en deviendrez complices à nos yeux. Que ne venaient-ils autrefois partager avec vous leur puissance ? vous auriez couru en commun les hasards des événemens. Mais s’ils vous ont exclus de l’avantage de leurs crimes seulement, excluez-vous des événemens qu’entraînent ces mêmes actions.
Chap. 40 . » Que nous ne paraissions devant vous qu’avec les preuves positives de nos droits, que ces gens-là soient coupables de violence et d’usurpation, c’est ce qui est démontré. Apprenez maintenant que vous ne pourriez les recevoir sans injustice.
» Si le traité porte qu’il est permis aux républiques, à ceux qui n’ont pas d’alliés, d’en choisir à leur gré, cette clause ne regarde pas ceux qui n’entreraient dans une alliance que pour nuire à autrui : elle concerne la république qui, sans priver une autre de son alliance, aurait besoin de pourvoir à sa sûreté ; une république qui n’apportera point à ceux qui la recevront (supposé que ceux-ci aient des sentimens pacifiques), la guerre au lieu de la paix : malheur que vous éprouverez, si vous ne nous croyez pas ; car vous deviendrez non seulement leurs alliés, mais encore nos ennemis, d’alliés que vous étiez, puisque, si vous marchez avec eux, il faudra nécessairement que vous ne restiez pas tranquilles spectateurs du combat.