Guerre du Péloponnèse

Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public

Croyant avoir dit plutôt ce qui était indispensable que ce qu’il eût convenu de dire, il les quilta, conduisit les troupes de terre vers la mer, et les rangea le long de la rive, donnant à sa ligne le plus de développement possible, pour inspirer plus de confiance aux guerriers qui étaient sur les vaisseaux. Démosthène, Ménandre et Euthydème, qui commandaient la flotte, partirent de la station qu’occupaient leurs escadres, gagnèrent la clôture du port, voulant forcer le passage que les Syracusains s’étaient ménagé [pour que leurs vaisseaux eussent la liberté d’entrer ou de sortir], et gagner la haute mer.

Chap. 70 . Les Syracusains et leurs alliés s’étaient mis les premiers en mouvement, avec autant de vaisseaux qu’ils en avaient précédemment. Un détachement de leur flotte défendait le passage ; le reste était rangé autour du port, pour fondre de tous côtés sur les Athéniens, et recevoir le secours des troupes de terre en quelque endroit qu’abordassent les bâtimens. Sinacus et Agatharque commandaient chacun une aile tout entière ; Pythen et les Corinthiens, le centre.

Les Athéniens, arrivés au zeugma [clôture du port], eurent, dans l’impétuosité du premier choc, l’avantage sur les vaisseaux qui gardaient cette clôture. Ils s’efforçaient de rompre les chaînes, lorsque, de toutes parts, fondirent sur eux les Syracusains et les alliés. Non seulement au zeugma , mais encore dans l’intérieur du port, se livra un combat plus terrible que les précédens. C’était, sur les deux flottes, entre les équipages, la plus vive émulation de se porter où ils en recevaient l’ordre. Les pilotes, rivaux les uns des autres, montraient à l’envi leur adresse. Deux navires fondaient-ils l’un sur l’autre, les troupes, sur le pont, voulaient déployer autant de valeur que les matelots montraient d’habileté. Chacun, au poste qui lui était marqué, s’efforçait de se signaler. Une foule de bâtimens combattaient dans un espace resserré : on n’en comptait guère moins de deux cents dans les deux flottes. Les vaisseaux s’accrochaient rarement, parce qu’on ne pouvait ni se retirer, ni rompre et traverser les lignes ennemies ; mais il y avait de fréquentes rencontres de vaisseaux, ou fuyant ou poursuivant. Tant que deux vaisseaux cherchaient à s’aborder, les gens de trait, du haut des ponts, faisaient pleuvoir une grêle de javelots, de flèches et de pierres, jusqu’à ce qu’on en vînt aux mains : alors les hoplites s’efforçaient de sauter sur le bâtiment ennemi. À cause du peu d’espace, en même temps qu’on assaillait, on était assailli ; deux bâtimens, et même plus, étaient contraints de s’acharner contre un seul : les pilotes avaient à se préserver des uns, à attaquer les autres, ne s’occupant point de chaque chose une à une, mais faisant face à tous les dangers à-la-fois. Au bruit de nombreux vaisseaux qui s’entreheurtaient, on était saisi d’épouvante ; les céleustes parlaient et n’étaient point entendus. Des deux côtés à-la-fois, les céleustes exhortaient, poussaient des cris, soit par devoir, soit par émulation. Les Athéniens criaient qu’on forçât le passage, que, pour sauver ses jours et revoir sa patrie, c’était plus que jamais le moment d’avoir du cœur ; les Syracusains et leurs alliés, qu’il était beau d’empêcher l’ennemi de fuir, et glorieux à chacun des combattans d’ajouter par la victoire à la puissance de son pays. Les généraux, de part et d’autre, voyaient-ils un vaisseau contraint de ramer par la proue, ils appelaient le triérarque par son nom : les Athéniens lui demandaient s’il aimait donc mieux une terre couverte de ses plus cruels ennemis, que la mer, dont il avait acquis l’empire au prix de tant de travaux ; les Syracusains, s’il fuirait devant ces Athéniens qu’il savait impatiens de fuir à tout prix, s’il fuirait devant des fuyards.

Chap. 71 . Les deux armées de terre, à l’aspect de cette lutte, dont les avantages étaient balancés, engageaient entre elles comme une lutte d’anxiété : les Siciliens, jaloux d’acquérir encore plus de gloire ; les Athéniens, agresseurs, dans la crainte de plus grands revers : les vaisseaux portant toute leur fortune, on ne peut exprimer combien ils redoutaient l’avenir. À cause de l’inégalité du terrain, le combat leur offrait nécessairement des scènes opposées : les contemplant à peu de distance, tous ne pouvaient regarder au même endroit à-la-fois. Ceux qui voyaient leur parti victorieux, prenaient courage, et suppliaient les dieux de les sauver. Les regards des autres se portaient où l’on avait du désavantage : ils criaient, ils sanglotaient ; et d’après ce qui frappait leurs yeux, ils étaient plus consternés que ceux qui se trouvaient au fort de l’action. D’autres, à la vue d’un combat naval dont les chances semblaient égales à cause de la prolongation d’une lutte dont la crise n’arrivait pas, suivaient, exprimaient tous, des mouvemens de leurs corps, l’anxiété de leurs âmes : en effet, ils étaient au moment de se sauver ou de périr. Tant que la victoire se disputait, ce n’était, dans l’armée athénienne, que lamentations ; on entendait ces cris : nous sommes vainqueurs ! nous sommes vaincus ! et toutes sortes d’exclamations qu’en un grand danger doivent faire entendre de nombreux combattans.

On était à peu près dans la même agitation sur les vaisseaux, quand enfin les Syracusains et leurs alliés prirent une supériorité décidée, mirent les Athéniens en fuite, les pressèrent vivement, et les poursuivirent à grands cris vers le rivage. Les guerriers de la flotte qui ne furent pas faits prisonniers en mer, prirent terre où ils purent, et regagnèrent le camp. L’armée de terre n’était plus partagée entre des sentimens divers : tous également, tous se lamentaient, gémissaient. Les uns couraient à la défense des vaisseaux ; les autres à ce qui restait de retranchemens ; d’autres, et c’était le plus grand nombre, ne voyant, plus qu’eux, ne songeaient qu’aux moyens de se sauver : la consternation était à son comble : ils souffraient les maux qu’ils avaient faits aux Lacédémoniens à Pylos. En effet, ceux-ci, après avoir perdu leur flotte, avaient perdu aussi les guerriers passés dans Sphactérie : de même alors, les Athéniens [après avoir perdu leurs vaisseaux] désespéraient de se sauver par terre, à moins d’un miracle.

Chap. 72 . Après une bataille navale si opiniâtre, où, des deux côtés, périrent tant d’hommes et de vaisseaux, les vainqueurs, Syracusains et alliés, recueillirent les morts et les débris de leurs navires, retournèrent à la ville, et dressèrent un trophée. Les Athéniens, abattus de l’excès de leurs maux, ne songeaient pas même à réclamer leurs morts et les débris de leur flotte : ils ne pensaient qu’à faire retraite dès la nuit.

Démosthène vint trouver Nicias, et lui proposa de couvrir de troupes le reste des bâtimens, et de forcer, s’il était possible, le passage au lever de l’aurore : il représentait qu’ils avaient encore plus de vaisseaux capables de tenir la mer que les ennemis ; car il en restait bien soixante aux Athéniens, tandis que les Syracusais en avaient moins de cinquante. Nicias était du même avis ; mais, quand ils voulurent en venir à l’exécution, les équipages refusèrent le service : consternés, ils se croyaient désormais incapables de vaincre ; ils avaient tous la même pensée, celle de se retirer par terre.

Chap. 73 . Hermocrate de Syracuses la devina. Il jugea fort dangereux qu’une armée si nombreuse fît retraite par terre, et s’arrêta dans quelque partie de la Sicile, d’où elle ferait encore la guerre. Il va trouver les magistrats, communique ses idées, représente qu’on ne doit pas souffrir que les Athéniens se retirent de nuit ; qu’il faut que tous les Syracusains, que tous les alliés, sortent, bouchent les issues, s’emparent des defilés et les gardent. Les magistrats, partageant complètement son opinion, trouvaient ces mesures nécessaires ; mais ils ne croyaient pas qu’un peuple livré à la joie, qui avait besoin de repos, surtout dans un jour de fête (car ce jour-là précisément tombait la fête d’Hercule), pût obéir aisément. Dans l’ivresse de la victoire, la plupart célébraient la fête en buvant, et la dernière chose qu’on pût espérer de leur persuader était de prendre les armes et de sortir contre l’ennemi. Les magistrats jugeaient cette difficulté insurmontable. Hermocrate, voyant qu’il ne gagnait rien sur eux, s’avisa d’une ruse. De peur que les Athéniens, devançant ses projets, ne franchissent à loisir, pendant la nuit, la partie la plus difficile de la route, il fit passer à leur camp, vers la chute du jour, quelques-uns de ses amis avec des cavaliers. Ils s’approchent à portée de la voix, appellent à eux, comme amis, quelques Athéniens [car plusieurs Syracusains venaient donner des avis à Nicias sur ce qui se passait dans la ville], disent à ce général de ne point se mettre en marche cette nuit, parce que les passages étaient gardés, mais de se préparer tranquillement à opérer sa retraite le lendemain. La commission remplie, ils partent. Ceux qui les avaient écoutés, font leur rapport aux généraux.

Chap. 74 . Ceux-ci ne firent aucun mouvement pendant la nuit, ne soupçonnant point de ruse. N’étant pas partis sur-le-champ, ils jugèrent encore à propos de s’arrêter le lendemain, afin que les soldats, autant que les conjonctures le permettaient, eussent le temps de prendre le strict nécessaire pour vivre ; car on laissait tout le reste. Gylippe et les Syracusains sortirent avec de la cavalerie, allèrent en avant, obstruèrent les chemins que pouvaient prendre les ennemis, gardèrent les passages des ruisseaux et des rivières, et se mirent en ordre pour les recevoir dans les endroits où ils estimaient cette précaution nécessaire ; puis, mettant en mer pour écarter de la côte les vaisseaux ennemis, ils en brûlèrent quelques-uns que les Athéniens avaient eu l’intention de brûler eux-mêmes ; les autres, à mesure qu’on les rencontrait, furent tranquillement remorqués près de la ville, sans que personne y mît obstacle.

Chap. 75 . Nicias et Démosthène, croyant avoir fait les apprêts nécessaires, donnèrent l’ordre du départ, le surlendemain du combat naval. Ce qu’il y avait d’affreux, ce n’était pas seulement l’état de leurs affaires considérées dans les détails, et la pensée qu’ils faisaient retraite après avoir perdu toute la flotte, et qu’à la place de ces grandes espérances, il ne restait que des périls pour les troupes et pour la république elle-même ; mais le camp qu’on abandonnait offrait aux regards le plus triste spectacle, et remplissait l’âme des plus douloureux sentimens. Les morts restaient sans sépulture, et celui qui voyait étendu sur la terre un infortuné qu’il avait chéri, éprouvait une affliction mêlée de terreur. Malades ou blessés, les vivans qu’on abandonnait, bien plus à plaindre que les morts, inspiraient encore plus de regrets : ils priaient, gémissaient, réduisaient l’armée au désespoir, demandant qu’on daignât les emmener, implorant à grands cris la pitié de parens ou d’amis, si toutefois ils en trouvaient encore ; se suspendant à leurs compagnons de tente, se traînant sur leurs pas, tant qu’ils se trouvaient un reste de forces, et, quand enfin elles les abandonnaient, invoquant contre eux les dieux, et poussant des gémissemens. Les troupes fondaient en larmes, tombaient en une déchirante perplexité, s’éloignaient avec peine de cette terre, quoique ennemie, où elles avaient souffert tant de maux, des maux moins terribles encore que ceux que leur cachait le voile de l’avenir. On était dans l’accablement, on s’adressait réciproquement des reproches : on eût cru voir des malheureux fuyant d’une ville prise d’assaut, d’une ville considérable, car ils n’étaient pas moins de quarante mille. Tous emportaient ce qu’ils pouvaient, suivant le besoin. Les hoplites et les cavaliers, soit défiance, soit manque de valets, se chargeaient, contre l’usage, de leurs munitions, qu’ils portaient avec leurs armes. Les valets avaient déserté, quelques-uns depuis long-temps, la plupart à l’instant même. Ce qu’on emportait n’était pas même suffisant, car dans le camp il ne restait plus de subsistances. Leur déplorable position et cet excès de maux où tous se voyaient également réduits, égalité qui en soi présentait pourtant cette espèce de soulagement qui résulte du grand nombre des compagnons d’infortune, ne leur semblait pas supportable malgré ce soulagement. Et d’ailleurs, de quel état prospère, de quel comble de gloire, en quel abîme de misère et d’opprobre on se voyait tombé ! Quelle différence entre cette armée venue dans le dessein d’asservir, et celle qui fuyait sans espoir probable d’échapper à l’ennemi ou à l’esclavage ! Sortis d’Athènes au chant des péans, au milieu des vœux et des bénédictions, ils n’entendaient plus, en se retirant, que des paroles de sinistre augure. Au lieu d’être portés sur leurs vaisseaux naguère triomphans, ils se retiraient honteusement par terre, mettant désormais leur dernier espoir non plus dans une flotte, mais dans les hoplites : heureux encore s’ils pouvaient, au prix de tous ces maux, échapper à tant de périls suspendus sur leurs têtes.

Chap. 76 . Nicias, qui voyait l’armée découragée et dans une grande crise, se montrait à ses soldats, parcourait les rangs, exhortait, encourageait, autant que le lui permettaient les circonstances, faisant entendre à ceux dont il pouvait approcher une voix plus forte que de coutume, parce qu’il était très animé, et voulant produire une grande impression par l’accent de sa voix au loin répandue.

Chap. 77 . « Dans notre déplorable position, ô Athéniens et alliés, il faut conserver encore de l’espoir ; d’autres se sont sauvés de dangers encore plus terribles. Ne nous reprochons pas trop durement à nous-mêmes nos désastres et tous ces malheurs inattendus. Moi-même, qui ne suis pas plus robuste qu’aucun de vous (vous voyez mon état de souffrance), et qui, dans ma vie privée et publique, fus aussi constamment heureux qu’on peut l’être, je me vois réduit aux mêmes extrémités que les plus misérables. Cependant je me suis acquitté de tous les devoirs religieux que prescrivent les lois, et me suis montré juste envers les hommes, sans jamais provoquer la haine. Aussi, quelque déplorable que soit notre position, mon âme néanmoins conserve encore une ferme espérance pour l’avenir : nos revers, qui nous épouvantent plus qu’il ne convient, auront peut-être une fin prochaine. Nos ennemis ont eu assez de bonheur ; et si notre entreprise a irrité quelque divinité, nous sommes maintenant assez punis. D’autres avant nous se sont montrés agresseurs : ils avaient fait de ces fautes que comporte l’humanité ; ils n’ont pas souffert des maux sans mesure et sans terme. Nous pouvons espérer aussi que Dieu va désormais nous traiter avec plus de clémence ; car nous sommes plus dignes de sa pitié que de sa colère. En vous regardant vous-mêmes, et voyant en quel nombre vous êtes, bien armés et marchant en bon ordre, ne vous abandonnez pas à trop de frayeur. Songez que partout où vous vous arrêterez, vous formerez aussitôt une cité puissante, et qu’aucune république de la Sicile ne pourrait ni vous résister aisément, si vous l’attaquez, ni vous chasser si vous formez un établissement. Marchez en bon ordre, et toujours vous tenant sur vos gardes. En quelque lieu que vous soyez obligés de combattre, n’ayez qu’une seule pensée : c’est que ce lieu, si vous êtes vainqueurs, sera votre patrie, votre rempart. Nous marcherons jour et nuit, car nous n’avons que peu de vivres. Si nous arrivons chez quelque peuples sicule, et qu’il nous reste fidèle par la crainte qu’inspirent les Syracusains, croyez dès-lors votre salut assuré. Déjà des messages expédiés vers ces villes les invitent a venir à notre rencontre, à nous apporter des subsistances. En un mot, sachez que la nécessité vous fait une loi du courage, puisqu’il n’est autour de vous aucun asile où vous puissiez vous réfugier si vous manquez d’énergie. Mais si vous échappez aux ennemis, vous qui n’êtes pas citoyens d’Athènes, vous reverrez les objets de vos désirs, et vous, Athéniens, vous raffermirez la puissance chancelante de la république : car ce sont les hommes qui constituent les villes, et non des murs déserts et des vaisseaux vides. »

Chap. 78 . C’était ainsi que Nicias exhortait son armée en la parcourant ; s’il voyait quelque part des soldats dispersés et marchant en désordre, il les rassemblait et les faisait rentrer dans les rangs. Démosthène tenait à peu près les mêmes discours aux troupes qu’il commandait. La division aux ordres de Nicias marchait en bataillon carré ; celle de Démosthène suivait les porte-bagages, et le gros de l’armée était couvert par les hoplites.

Arrivés au passage de l’Anapus, ils trouvèrent sur le bord de ce fleuve un détachement de Syracusains et d’alliés rangé en bataille : ils le repoussèrent, se rendirent maîtres des passages, et continuèrent d’avancer, mais sans relâche harcelés par la cavalerie syracusaine et par les troupes légères qui les accablaient de traits. Ils franchirent, dans cette journée, à peu près quarante stades, et passèrent la nuit près d’un tertre, d’ou, partant le lendemain de bonne heure, ils firent environ vingt stades, et descendirent dans une plaine habitée. Ils y campèrent à dessein d’en tirer quelques vivres et de l’eau pour emporter avec eux, car ils en avaient peu pour la route à faire, qui était d’un grand nombre de stades. Cependant les Syracusains se portent en avant, et interceptent le passage que l’ennemi devait franchir, la roche Acrée, éminence forte par elle-même, et bordée des deux côtés de ravins escarpés et profonds. Le lendemain les Athéniens s’avancent ; la nombreuse cavalerie de Syracuses et les gens de trait les arrêtent, lancent des traits, voltigent autour d’eux. Après une longue escarmouche, les Athéniens retournèrent au lieu d’où ils étaient partis, mais où ils ne trouvaient plus de vivres, la cavalerie ennemie les empêchant de s’écarter.

Chap. 79 . Le lendemain matin ils se remirent en marche, et s’ouvrirent de vive force le passage jusqu’à la colline fortifiée ; ils la trouvèrent dominée, devant eux, par l’infanterie disposée sur un ordre profond, parce que le lieu était resserré. Ils attaquèrent le retranchement : mais une grêle de traits les accablait ; les ennemis, rangés en amphithéâtre, tiraient en grand nombre à-la-fois, et ces traits, lancés d’en haut, en devenaient plus meurtriers. Ne pouvant forcer la muraille, ils firent retraite et prirent du repos : alors il survint du tonnerre et de la pluie, comme en été aux approches de l’automne. La consternation allait croissant : tout semblait conjuré pour leur ruine.

Tandis qu’ils prenaient un peu de repos, Gylippe et les Syracusains chargèrent un détachement d’élever derrière eux un mur sur le chemin par où ils étaient venus ; mais les Athéniens envoyèrent un autre détachement pour s’opposer à ce travail. Leur armée se rapprocha plus aisément de la plaine, et passa la nuit en chemin. Le lendemain ils allèrent en avant ; mais l’ennemi les entourant de toutes parts, en blessa un grand nombre ; il reculait quand les Athéniens s’ébranlaient ; il fondait sur eux quand ils reculaient. Il pressait surtout les derniers rangs, dans l’espoir que, s’il en mettait en fuite, ne fût-ce qu’un petit nombre, l’effroi se répandrait dans toute l’armée. Cette manœuvre dura long-temps ; mais les Athéniens tinrent ferme. Après avoir ensuite marché près de cinq à six stades, ils se reposèrent dans la plaine. Les Syracusains s’éloignèrent et regagnèrent le camp.

Chap. 80 . L’armée, réduite à la dernière misère, manquait de munitions de toute espèce : en tant d’attaques, bien des soldats avaient été blessés. Nicias et Démosthène jugèrent à propos d’allumer, la nuit, quantité de feux, et d’emmener l’armée, non par la route d’abord projetée, mais du côté de la mer, par une route opposée à celle où les attendait l’ennemi. Elle ne conduisait pas à Catane, mais elle prenait de l’autre côté de la Sicile, et menait à Camarina, à Géla, à d’autres villes helléniques et barbares situées dans cette partie de l’île. Les feux allumés, on marcha pendant la nuit. Les troupes éprouvèrent des terreurs paniques, comme il arrive surtout dans les grandes armées, et encore plus la nuit, quand il faut marcher à travers le territoire de l’ennemi et dans le voisinage de ses troupes. La division de Nicias, qui formait l’avant-garde, poursuivit sa route et prit beaucoup d’avance. Celle de Démosthène, qui formait à peu près la moitié de l’armée, se coupa et marcha en désordre. Cependant, au point du jour, ils parvinrent au bord de la mer, prirent la route Hélorine, et s’avancèrent pour gagner et longer le Cacyparis, en suivre le cours, et pénétrer dans les terres en remontant ce fleuve : car ils se flattaient de rencontrer sur cette route les Sicules qu’ils avaient mandés. Parvenus au fleuve, ils trouvèrent un détachement qui élevait un mur et plantait des palis pour couper le passage. Ils forcèrent le détachement et marchèrent vers un autre fleuve, l’Érinée, sous la conduite de leurs chefs.

Chap. 81 . Cependant, au point du jour, les Syracusains et les alliés reconnurent l’évasion des Athéniens ; la plupart accusaient Gylippe de les avoir volontairement laissé échapper. On sut aisément le chemin qu’ils avaient pris ; on se met à leur poursuite, on les atteint à l’heure du dîner. La division de Démosthène était la dernière, parce qu’elle avait marché lentement et en désordre, à cause des frayeurs de la nuit précédente. Les ennemis la joignent et l’attaquent. La cavalerie n’eut pas de peine à investir ces troupes divisées, et à les resserrer dans un étroit espace. La division de Nicias était en avant, à cent cinquante stades plus loin. Il l’avait conduite avec plus de célérité, pensant que, dans une telle circonstance, s’arrêter volontairement et livrer des combats n’est pas un moyen de salut ; mais qu’il faut se retirer le plus promptement qu’on peut, et n’en venir aux mains qu’à la dernière extrémité. Démosthène avait plus à souffrir ; parti le dernier, c’était lui que sans cesse harcelait l’ennemi. Se voyant poursuivi, il songea moins à redoubler de vîtesse qu’à se mettre en ordre de bataille. Il perdit du temps, fut enveloppé, et se vit dans un grand embarras lui et les siens. Renfermés dans un lieu qu’environnaient des murs et que traversait un chemin planté d’oliviers, ils étaient de toutes parts accablés de traits. Les Syracusains aimaient mieux escarmoucher ainsi, que d’en venir à un combat en règle : car se risquer contre des hommes au désespoir, c’eût été travailler moins pour soi que pour les Athéniens ; et en même temps, chacun d’eux, content d’un avantage maintenant bien assuré, épargnait un peu sa personne dans la crainte de malheurs qui l’empêcheraient de profiter du succès.

Chap. 82 . Durant le jour, Gylippe et les Syracusains lancèrent des traits de toutes parts. Quand ils virent les Athéniens et leurs alliés accablés de blessures et de fatigue, ils envoyèrent offrir la liberté aux insulaires qui voudraient passer de leur côté, ce qui fut accepté par ceux de quelques villes, mais en petit nombre. Il se fit ensuite une convention avec tout le reste de l’armée. Les soldats devaient remettre leurs armes, et l’on s’engageait à leur laisser la vie, sans y attenter, ni par des moyens violens, ni par les chaînes, ni par le refus de l’absolu nécessaire. Six mille se rendirent, livrèrent tout l’argent qu’ils avaient, jetèrent dans des boucliers dont ils emplirent quatre. On les mena aussitôt à la ville. Nicias avec ses troupes parvint le même jour au fleuve Érinée, et gagna une hauteur où il campa.

Chap. 83 . Les Syracusains l’atteignirent le lendemain, lui apprirent que Démosthène s’était rendu, et l’engagèrent à suivre cet exemple. Ne voulant pas croire à ce rapport, il demanda et obtint la permission d’envoyer un cavalier. Cet homme, de retour, lui ayant confirmé le rapport, il déclara à Gylippe et aux Syracusains, par un héraut, qu’il était prêt à stipuler au nom d’Athènes qu’elle leur rembourserait les frais de la guerre, à condition qu’ils laisseraient partir son armée. Il offrait de donner en otages , jusqu’au paiement de la somme, des citoyens d’Athènes, un homme par talent. Les Syracusains et Gylippe rejetèrent la proposition, attaquèrent les Athéniens, les enveloppèrent, et, de toutes parts, tirèrent sur eux jusqu’au soir. Ceux-ci, manquant de vivres et de toute autre munition, étaient bien malheureux ; cependant ils voulurent profiter pour partir du repos de la nuit. Ils prirent leurs armes, mais sans pouvoir échapper à la vigilance des Syracusains, qui chantèrent le péan. Les Athéniens, se voyant découverts, quittèrent leurs armes, à l’exception de trois cents hommes qui forcèrent la garde et allèrent la nuit où ils purent.

Chap. 84 . Le jour venu, Nicias se mit en marche. Les Syracusains et les alliés continuaient de les harceler de toutes parts, de tirer des flèches et de lancer des javelots. Cependant les Athéniens se hâtaient d’arriver au fleuve Assinare, toujours assaillis de cavaliers et autres troupes, mais se flattant d’être mieux s’ils passaient le fleuve, et d’ailleurs épuisés et tourmentés par la soif : ils y parviennent, s’y précipitent en désordre ; c’est à qui passera le premier. L’ennemi qui les presse, rend le passage difficile : obligés de se serrer en avançant, il, tombent les uns sur les autres, et se foulent aux pieds ; se heurtant contre les javelots de leurs voisins, s’embarrassant dans les ustensiles, les uns se tuent, d’autres sont entraînés par le courant. Les bords étaient escarpés : les Syracusains, qui avaient gagné l’autre rive, tiraient d’en haut sur des infortunés qui se livraient avidement au plaisir d’étancher leur soif et qui se mettaient d’eux-mêmes en désordre dans un fleuve profond. Les Péloponnésiens y descendent et en font un affreux carnage. L’eau se trouble, mais, toute bourbeuse et sanglante, on la boit encore, on se la dispute les armes à la main.

Chap. 85 . Enfin les morts étant les uns sur les autres entassés dans le fleuve, et l’armée abîmée, ceux-ci ayant péri submergés, ceux-là se trouvant atteints par la cavalerie, Nicias se rendit à Gylippe, à qui il se fiait plus qu’aux Syracusains, et se remit à la discrétion des Lacédémoniens et de ce général, en les priant d’arrêter le carnage. Gylippe alors ordonna de faire prisonnière la division de Nicias. On emmena vivans tous ceux que les Syracusains n’avaient pas cachés (ils en avaient caché beaucoup), et on envoya à la poursuite des trois cents qui avaient échappé à la garde pendant la nuit, et que l’on arrêta. Le nombre de ceux que l’on fit en masse prisonniers de l’état n’était pas considérable ; ceux qui furent dérobés par des particuliers étaient nombreux. La Sicile en fut remplie. Ils n’appartenaient point à l’état, ne s’étant pas rendus sur convention, comme les soldats de Démosthène. Il y eut beaucoup de morts, car cette action avait été aussi meurtrière qu’aucune autre de cette guerre. Il avait aussi péri bien du monde dans les attaques que les Athéniens avaient eues à soutenir dans la marche. Cependant beaucoup s’évadèrent, les uns sur-le-champ ; les autres dans la suite, et après avoir été réduits en esclavage : Catane leur offrait un refuge.

Chap. 86 . Les Syracusains et les alliés se réunirent et retournèrent à la ville, emmenant avec eux le plus de prisonniers et de dépouilles qu’il leur fut possible. Quant au reste des prisonniers, soit Athéniens, soit alliés d’Athènes, on les descendit dans les carrières, où l’on croyait la garde plus sûre.

Nicias et Démosthène furent massacrés : ce fut contre la volonté de Gylippe, qui pensait être glorieusement récompensé de sa longue lutte en amenant aux Lacédémoniens, entre autres trophées, les généraux qu’on lui avait opposés.

Démosthène était l’homme que les Lacédémoniens haïssaient le plus, à cause du mal qu’il leur avait fait à Sphactérie et à Pylos : au contraire ils aimaient Nicias pour les services qu’il leur avait rendus dans cette même circonstance : car il s’était signalé par son zèle en faveur des prisonniers de l’île, et avait déterminé les Athéniens à conclure l’accord qui leur donnait la liberté. Ces bons offices lui ayant mérité la bienveillance des Lacédémoniens, il s’était, avec une entière confiance, remis à la foi de Gylippe. Mais des Syracusains le craignaient, disait-on, parce qu’ils avaient eu des intelligences avec lui ; s’il était mis à la torture, il leur donnerait de l’inquiétude au milieu de leurs prospérités. D’autres, et surtout les Corinthiens, appréhendaient qu’étant riche, il ne séduisît des gens qui le feraient échapper, et qu’il ne parvînt à leur susciter encore de nouvelles affaires. Ils gagnèrent les alliés et le tuèrent. Telles furent à-peu-près les causes de la mort de l’homme qui, de tous les Hellènes de mon temps, mérita le moins, par sa piété, d’éprouver un tel sort.

Chap. 87 . Quant aux prisonniers renfermés dans les carrières, les Syracusains les traitèrent durement dès les premiers jours. En effet, dans un lieu profond et à découvert, où ils étaient en grand nombre, les ardeurs du soleil, d’abord, et un air étouffant, les incommodaient ; et ensuite les nuits fraîches d’automne changeaient la constitution du corps et amenaient la faiblesse et les maladies qui en sont la suite.

Contraints de satisfaire, en un lieu resserré, à toutes les nécessités de la vie, et de souffrir près d’eux des morts entassés les uns sur les autres, ils périssaient, les uns de leurs blessures, les autres des variations qu’ils éprouvaient ou d’autres causes semblables. Respirant une insupportable odeur, ils étaient tourmentés tout ensemble par la soif et la faim : car, durant huit mois, on donna à chacun d’eux [par jour] une cotyle d’eau et deux cotyles de blé. De ces maux et d’autres qu’ils devaient souffrir, jetés dans un tel lieu, aucun ne leur fut épargné. Ils furent ainsi resserrés pendant soixante-dix jours. On ne garda ensuite que les Athéniens et ceux de Sicile et d’Italie qui avaient porté les armes avec eux ; le reste fut vendu. On ne saurait dire exactement le nombre des prisonniers ; mais il ne se monte pas à moins de sept mille. Ce fut en effet pour les Hellènes le plus cruel des désastres de cette guerre : ce fut aussi, à mon jugement, de tous les événemens qu’aient éprouvés les Hellènes et dont on ait conservé le souvenir, le plus glorieux pour les vainqueurs, le plus funeste pour les vaincus. Ceux-ci, entièrement défaits, n’eurent, à aucun égard, de légers maux à souffrir : ce fut une destruction complète : armée, vaisseaux, ils perdirent tout ; et d’une multitude innombrable, il ne revint chez eux qu’un petit nombre d’hommes. Tels furent les événemens de la guerre de Sicile.

LIVRE HUITIÈME.

Chapitre premier . Athènes a bientôt reçu les nouvelles de la catastrophe. Elles trouvèrent long-temps des incrédules ; même sur le témoignage des guerriers de la première distinction échappés au combat, on doutait que la défaite eût été si générale. Mais, la vérité enfin connue, on prit en haine les orateurs dont les voix avaient, réunies, inspiré tant de zèle pour l’expédition, comme si le peuple ne l’avait pas lui-même sanctionnée. Les publicateurs d’oracles, les devins, et tous ceux qui, en échauffant les esprits, avaient amené à croire qu’on se rendrait maître de la Sicile, furent les objets de l’indignation publique. On n’avait, de toutes parts, que sujet de douleurs, et aux calamités qu’on venait d’éprouver se joignaient la terreur et une profonde consternation. D’un côté, chacun avait à gémir en particulier sur ses pertes, et la république à regretter cette multitude d’hoplites, de cavaliers, cette jeunesse florissante qu’elle n’était plus en état de remplacer ; de l’autre, on ne voyait plus dans les chantiers de vaisseaux en état de tenir mer, plus d’argent dans le trésor, plus de matelots pour la flotte ; et, dans une telle détresse, nulle espérance de salut. Les Athéniens croyaient que soudain les peuples de la Sicile navigueraient contre le Pirée, surtout après une si mémorable victoire ; que, de leur pays même, des Péloponnésiens et autres voisins, avec un appareil deux fois plus formidable, les presseraient et par terre et par mer ; qu’à tant d’ennemis se joindraient leurs propres alliés révoltés. On décréta néanmoins qu’il fallait, autant que le permettraient les circonstances, ne pas céder, équiper même une flotte, se procurer, comme on pourrait, des bois de construction et de l’argent ; tenir les alliés, et l’Eubée surtout, en respect ; mettre de l’économie dans les dépenses de l’intérieur de la ville ; élire un conseil de sages vieillards, qui s’occuperait des décrets préparatoires qu’exigeraient les conjonctures critiques ; enfin (car tel est l’usage du peuple), on était prêt, dans la terreur subite qui frappait les esprits, à rétablir le bon ordre dans toutes les parties du gouvernement. Ce qu’on venait de décréter, on l’exécuta. L’été finissait.

Chap. 2 . L’hiver suivant, la grande catastrophe des Athéniens en Sicile exalta les esprits de tous les Hellènes. Ceux qui n’étaient alliés ni de l’un, ni de l’autre parti, se croyaient obligés de prendre les armes sans même attendre qu’ils y fussent invités : ils voulaient marcher contre Athènes, persuadés, chacun en particulier, que les armées de cette république seraient venues fondre sur eux, si les affaires de Sicile avaient prospéré ; que d’ailleurs on verrait bientôt finir cette guerre, et qu’il serait beau d’y avoir eu quelque part. Les alliés des Lacédémoniens, tous unanimement, se sentaient plus d’ardeur que jamais à terminer promptement les maux qu’ils enduraient ; mais surtout les sujets d’Athènes, même sans consulter leurs forces, étaient prêts à se soulever, jugeant des affaires dans un moment d’enthousiasme, et, dans leurs conjectures, n’accordant pas aux Athéniens la moindre chance de salut pour l’année suivante. Lacédémone était encouragée par toutes ces considérations ; et surtout parce qu’au retour du printemps les alliés de Sicile, avec une puissance formidable, seraient alors contraints, par la nécessité même, d’unir leurs vaisseaux à ses flottes. De toutes parts flattée des plus belles espérances, elle voulait sans délai reprendre les armes : elle se représentait que cette guerre heureusement terminée la mettrait pour l’avenir à l’abri des dangers qu’elle aurait eus à redouter de la part des Athéniens s’ils avaient ajouté la domination de la Sicile à leur puissance, et que, les détruisant eux-mêmes, elle deviendrait paisiblement la dominatrice de toute l’Hellade.

Chap. 3 . Agis, dans ce même hiver, partant de Décélie avec des forces considérables, recueillit, pour l’entretien de la flotte, les contributions des alliés. Il gagna le golfe Maliaque, fit un grand butin sur les Étéens, anciens ennemis de sa nation, et le convertit en argent. Il exigea aussi des otages et des contributions pécuniaires des Achéens phtiotes et des autres peuples de cette contrée, sujets de la Thessalie, quoique les Thessaliens se plaignissent de ces vexations et les supportassent impatiemment. Il déposa les otages à Corinthe, dont il tâcha d’obtenir l’alliance. Les Lacédémonens exigèrent des villes qu’elles construisissent cent vaisseaux, s’obligèrent eux-mêmes à en fournir vingt-cinq, ainsi que les Béotiens ; en demandèrent quinze aux Phocéens et aux Locriens, le même nombre aux Corinthiens ; dix aux Arcadiens, aux Pelléniens et aux Sicyoniens ; autant aux Mégariens ; aux Trézémiens, aux Épidauriens et aux Hermioniens. Ils firent toutes leurs dispositions pour ouvrir la campagne à l’entrée du printemps.

Chap. 4 . Les Athéniens, comme ils l’avaient résolu, se procurèrent aussi, pendant l’hiver, des bois de construction, mirent des vaisseaux sur le chantier, et fortifièrent Sunium, pour que les bâtimens qui leur apporteraient des subsistances pussent, sans crainte de l’ennemi, doubler le promontoire sans danger. Ils abandonnèrent le fort qu’ils avaient élevé dans la Laconie, lorsqu’ils côtoyaient le Péloponnèse pour aller en Sicile, et tout ce qui leur paraissait entraîner des dépenses superflues, s’imposant une stricte économie, et s’appliquant surtout à prévenir la défection des alliés.

Chap. 5 . Tandis qu’on agissait ainsi de part et d’autre, et qu’on se livrait aux apprêts de la guerre avec la même ardeur que si on la commençait, les peuples de l’Eubée, cet hiver même, furent les premiers à traiter avec Agis pour se détacher d’Athènes. Il accueillit leur proposition, et fit venir de Lacédemone, pour les commander, Alcamène, fils de Sthénélaïdas, et Mélanthe. Ils arrivèrent, amenant avec eux environ trois cents néodamodes. Agis travaillait à leur préparer le passage, quand les Lesbiens se présentèrent aussi dans le dessein de se soulever contre Athènes. Les Béotiens étaient d’intelligence avec eux, et Agis, à leur sollicitation, convint de suspendre l’exécution de ses projets contre l’Eubée, fit les dispositions nécessaires pour favoriser la défection des Lesbiens, et leur donna, pour diriger le complot, Alcamène, qui allait faire voile pour leur île : il agissait sans prendre les ordres des Lacédémoniens ; car tout le temps qu’il occupa Décélie, il fut maître, avec les forces qui lui étaient confiées, d’envoyer des troupes partout où il voulait et de les rappeler ensuite, et d’exiger des contributions en argent. On peut dire qu’à cette époque les alliés lui obéissaient bien plus qu’aux Lacédémoniens de Sparte : en effet, les forces qu’il avait à ses ordres le rendaient redoutable en tout lieu. Il embrassa les intérêts des Lesbiens. Les habitans de Chio et d’Érythres, non moins disposés à la défection, ne s’adressèrent point à lui, mais à Lacédémone. On remarquait parmi eux un envoyé de Tissapherne, qui gouvernait les provinces maritimes au nom de Darius, fils d’Artaxerxès. Tissapherne excitait les Péloponnésiens à la guerre, et promettait de pourvoir à la subsistance de l’armée. Le roi venait de lui demander les tributs arriérés de sa satrapie, qu’il ne pouvait, à cause des Athéniens, se faire payer des villes helléniques. Il espérait, quand il aurait humilié Athènes, toucher plus aisément ses contributions, amener les Lacédémoniens à l’alliance du roi, et lui envoyer, mort ou vif, suivant l’ordre de ce prince, Amorgès, bâtard de Pissuthnès, qui s’était révolté dans la Carie. Les habitans de Chio et Tissapherne agirent de concert.

Chap. 6 . Vers le même temps, Calligite, fils de Laophon de Mégares, et Timagoras, fils d’Athénagoras de Cyzique, tous deux exilés, et qui avaient trouvé un asile auprès de Pharnabaze, fils de Pharnace, arrivent à Lacédémone. Pharnabaze les députait pour engager cette république à envoyer une flotte sur l’Hellespont, et afin encore, ce que Tissapherne avait fort à cœur, de soulever contre Athènes, s’il était possible, les villes de son gouvernement pour en recevoir les tributs, et de se donner le mérite d’engager au plus tôt les Lacédémoniens dans l’alliance du roi. Comme les émissaires de Pharnabaze et de Tissapherne négociaient séparément, il s’éleva de vives contestations entre les Lacédémoniens, les uns voulant qu’on envoyât des vaisseaux et des troupes dans l’Ionie et à Chio ; les autres, que cet envoi fût pour l’Hellespont. Cependant les sollicitations de Tissapherne et des habitans de Chio furent bien mieux accueillies, soutenues par Alcibiade, qui, par ses ancêtres, était étroitement uni à Endius par le liens de l’hospitalité, à tel point que la maison d’Alcibiade avait adopté un nom lacédémonien, car le père d’Endius s’appelait Alcibiade.

Les Lacédémoniens ne laissèrent pas d’envoyer d’abord à Chio un périèce, nommé Phrynis, pour reconnaître si cette république avait autant de vaisseaux qu’elle l’annonçait, et si d’ailleurs ses moyens répondaient à ce que publiait la renommée. Sur le rapport affirmatif de cet envoyé, ils firent aussitôt alliance avec les habitans de Chio et d’Érythres ; décrétèrent qu’il leur serait envoyé quarante vaisseaux, vu qu’ils n’en avaient pas moins de soixante fournis par les villes que ceux de Chio avaient indiquées. Ils allaient d’abord en faire partir dix avec Mélancridas, qui les commandait ; mais, après un tremblement de terre qui survint, ils n’en appareillèrent que cinq au lieu de dix, et nommèrent pour les commander Chalcidée, au lieu de Mélancridas.

L’hiver finissait, et la dix-neuvième année de la guerre que Thucydide a écrite.

Chap. 7 . Dès le commencement de l’été suivant, ceux de Chio pressèrent l’expédition de la flotte. Ils craignaient que les négociations, toutes conduites à l’insu d’Athènes, ne parvinssent à sa connaissance. Les Lacédémoniens, sur leurs instances, dépêchèrent à Corinthe deux Spartiates, afin que tous les vaisseaux, soit ceux qu’Agis appareillait pour Lesbos, soit d’autres encore de la mer de Crissa, allassent promptement, par-dessus l’isthme, dans la mer qui regarde Athènes, et fissent tous voile pour Chio. La totalité des vaisseaux alliés, au point du départ, était de trente-neuf.

Chap. 8 . Calligite et Timagoras refusèrent, au nom de Pharnabaze, de prendre part à cette expédition de Chio, et ne donnèrent pas les vingt talens qu’ils avaient apportés pour l’envoi de la flotte ; et postérieurement ils résolurent, de leur propre autorité, de se joindre à un autre armement.

Agis, voyant les Lacédémoniens se prononcer d’abord pour Chio, n’émit pas un vœu contraire : en conséquence, les alliés rassemblés à Corinthe délibérèrent et arrêtèrent de se rendre d’abord à Chio, sous le commandement de Chalcidée, qui avait équipé les cinq vaisseaux, dans la Laconie ; d’aller ensuite à Lesbos, accompagnés aussi du général Alcamène, sur lequel Agis avait les mêmes vues ; de là, de passer dans l’Hellespont (expédition dont on avait chargé Cléarque, fils de Ramphias) ; de transporter par-dessus l’isthme la moitié des vaisseaux, qui, sans délai, mettraient en mer, afin que les Athéniens ne fissent pas plus attention à la flotte qui allait faire voile qu’à celle qui partirait ensuite : car, de ce côté, ils ne mettaient aucun mystère à l’expédition, pleins de mépris pour l’impuissance d’Athènes, qui ne se montrait nulle part avec une flotte importante. Conformément à cette résolution, vingt-un vaisseaux furent sur-le-champ passés par-dessus l’isthme.

Chap. 9 . Les alliés pressaient le départ ; mais les Corinthiens montraient peu d’empressement à s’embarquer avec eux avant la célébration des jeux isthmiques. Agis, approuvant qu’ils ne violassent pas la trève, voulait que l’expédition se fît en son nom. Les Corinthiens ne goûtant pas cette idée, et l’affaire traînant en longueur, les Athéniens pressentirent plus facilement les projets de Chio, et chargèrent de leurs réclamations et de leurs plaintes Aristocrate, l’un de leurs généraux. Ceux de Chio nièrent les griefs, et, comme alliés, reçurent l’ordre d’envoyer des vaisseaux, gages de fidélité : ils en envoyèrent sept. La raison de cet envoi, c’est que le parti populaire ne savait rien de ce qui se tramait, et que les partisans de l’oligarchie, qui voyaient tout, ne voulaient pas indisposer contre eux la multitude avant d’avoir reçu un renfort, et d’ailleurs ne s’attendaient plus à l’arrivée des Péloponnésiens, qui tardaient à paraître.

Chap. 10 . Cependant on célébrait les jeux isthmiques. Les Athéniens se rendirent, selon leur promesse, à ce spectacle religieux, et pénétrèrent mieux alors les projets de ceux de Chio. De retour, ils prirent leurs mesures pour que la flotte de Corinthe ne partît pas à leur insu de Cenchrées. Après la fête, vingt-un vaisseaux, commandés par Alcamène, cinglaient vers Chio : les Athéniens, s’avançant à leur rencontre avec un nombre de vaisseaux d’abord égal, cherchaient à les pousser vers la haute mer : mais, après bien du temps, les Péloponnésiens, loin de se laisser attirer, s’étant éloignés de la haute mer, les Athéniens se retirèrent aussi (car ils ne se fiaient pas aux sept vaisseaux de Chio qui faisaient partie de leur flotte) : mais en ayant ensuite appareillé une autre de trente-sept voiles, ils les atteignirent comme ils longeaient les côtes, et les poursuivirent jusqu’au Piréum, lieu désert, qui est le dernier des ports de la Corinthie, vers les frontières de l’Épidaurie.

Les Péloponnésiens perdirent un vaisseau qui était au large, rallièrent les autres et prirent terre. Les Athéniens, les ayant attaqués et par mer et par terre, les jetèrent dans le trouble et la confusion, brisèrent sur le rivage la plus grande partie des bâtimens, et tuèrent le commandant Alcamène : pour eux, ils ne perdirent que peu des leurs.

Chap. 11 . Les combattans s’étant séparés, les Athéniens bloquèrent la flotte ennemie avec un nombre suffisant de vaisseaux, et gagnèrent avec le reste un îlot voisin. Ils y campèrent et envoyèrent à Athènes demander du renfort : car le lendemain étaient arrivés au secours des Péloponnésiens, les Corinthiens, et, peu après, d’autres peuples du voisinage. À la vue de tant de difficultés pour défendre leur flotte en un lieu désert, les Péloponnésiens étaient dans une grande perplexité. Ils avaient voulu d’abord l’incendier : mais ensuite ils se décidèrent à la tirer à sec, en chargeant l’infanterie de la garder jusqu’à ce qu’il s’offrît quelque moyen de salut. Agis, qui jugeait toute la grandeur du danger, leur avait envoyé le Spartiate Thermon. Quant aux Lacédémoniens, on les avait précédemment informés que les vaisseaux avaient passé l’isthme : en effet les éphores avaient enjoint à Alcamène de transmettre sans délai la nouvelle par un cavalier. À l’arrivée du message, ils voulaient envoyer les cinq vaisseaux sous la conduite de Chalcidée , en lui adjoignant Alcibiade. On en pressait le départ, quand on apprit que la flotte était bloquée dans le Piréum. Consternés de voir si mal commencer l’expédition de l’Ionie, ils songeaient, non plus à faire sortir des vaisseaux de leur port, mais à en rappeler quelques-uns qui déjà étaient en mer.

Chap. 12 . Alcibiade n’en fut pas plus tôt instruit qu’il conjura de nouveau Endius et les autres éphores de ne pas abandonner l’expédition par découragement : il représenta qu’on arriverait à Chio avant qu’il pût y parvenir aucune nouvelle de l’échec de la flotte : lui-même, abordant en Ionie et dépeignant la faiblesse d’Athènes et l’ardeur de Lacédémone, déciderait facilement les villes à se soulever, et paraîtrait plus que personne mériter de la confiance. Il dit en particulier à Endius qu’il serait glorieux pour lui de soustraire l’Ionie à l’alliance d’Athènes ; de procurer à Lacédémone celle du grand roi, et d’enlever ce succès à Agis, son ennemi : car Alcibiade était alors ennemi d’Agis. Il persuada Endius, partit avec les cinq vaisseaux que commandait Chalcidée, et fit le trajet en grande diligence.

Chap. 13 . Vers le même temps revenaient de Sicile les seize vaisseaux du Péloponnèse que Gylippe avait amenés au secours des Syracusains, et à qui, sur les côtes de la Leucadie, les vingt-sept vaisseaux d’Athènes, commandés par Hippoclès, fils de Ménippe, avaient disputé leur retour dans l’Hellade. Je ne parle pas des autres vaisseaux de la flotte corinthienne, car tous, un seul excepté, échappés aux Athéniens, avaient abordé à Corinthe.

Chap. 14 . Chalcidée et Alcibiade, craignant d’être découverts, faisaient prisonniers tous ceux qu’ils rencontraient sur leur route. Le premier point du continent qu’ils touchèrent fut Coryce [d’Ionie]. Après y avoir déposé les prisonniers, ils s’abouchèrent avec des habitans de Chio qui étaient d’intelligence avec eux, et dont l’avis fut qu’ils abordassent sans se faire annoncer. Ils apparaissent soudain. La surprise et l’effroi saisissent les esprits de la multitude : quant aux partisans de l’oligarchie, ils s’étaient arrangés de manière que le sénat se trouvât convoqué. Chalcidée et Alcibiade exposent que d’autres vaisseaux, en grand nombre, faisaient voile pour Chio, mais ne disent rien de la flotte bloquée au Piréum ; déterminent de nouveau ceux de Chio et l’Érythrée à se détacher d’Athènes, et partent ensuite avec trois vaisseaux pour Clazomènes, qu’ils soulèvent. Les Clazoméniens passèrent aussitôt sur le continent et fortifièrent Polichna, asile qu’ils se ménageaient dans le cas où il faudrait abandonner la petite île qu’ils habitaient. Les rebelles étaient tous occupés de fortifications et de préparatifs de guerre.

Chap. 15 . Athènes reçoit bientôt les nouvelles de Chio. Les Athéniens se persuadent qu’un danger trop manifeste les menace ; que le reste des alliés ne tardera pas, quand une république de cette importance se révolte. Malgré le désir de ne pas toucher, de toute la guerre, aux mille talens mis en réserve, ils abrogent la peine [de mort] portée contre celui qui aborderait la question d’y toucher ou la mettrait aux voix ; décrètent la disponibilité de la somme, l’équipement d’une flotte considérable ; sur-le-champ même, l’envoi de huit des bâtimens de garde au Piréum, qui, sous les ordres de Strombichide, fils de Diotime, avaient quitté le blocus pour se mettre à la poursuite de ceux de Chalcidée, et qui, n’ayant pu les atteindre, étaient revenus à leurr poste ; enfin le prochain départ de douze autres vaisseaux qu’on détacherait du même blocus. Quant aux sept vaisseaux de Chio qui, unis à la flotte athénienne, tenaient assiégés au Périum ceux du Péloponnèse, on les ramena dans l’Attique ; on affranchit les esclaves qui les montaient et l’on mit aux fers les hommes libres. Des vaisseaux promptement appareillés avaient été envoyés au blocus pour y remplacer les vaisseaux partis de Chio, et l’on se disposait à en appareiller encore. L’ardeur était universelle : on prenait les plus vigoureuses mesures contre la rébellion de Chio.

Chap. 16 . Cependant Strombichide arrive à Samos avec ses huit vaisseaux, joint à sa flotte un vaisseau samien, se porte à Téos, et conjure les habitans de ne pas faire de mouvement. Chalcidée, de son côté, faisait voile de Chio à Samos, avec vingt-trois vaisseaux, soutenu de l’infanterie des Clazoméniens et des Érythréens, qui le suivaient en marchant parallèlement à la flotte. Strombichide, pressentant une lutte prochaine, avait, le premier, gagné la haute mer ; mais, voyant la supériorité de la flotte ennemie qui était partie de Chio, il s’enfuit à Samos : on se mit à sa poursuite. Les Téiens, qui d’abord avaient refusé de recevoir l’armée de terre, l’accueillirent ensuite, voyant les Athéniens en fuite. Le parti démocratique était d’abord resté dans l’inaction, attendant le retour de Chalcidée ; mais, comme il tardait, ils rasèrent eux-mêmes le mur élevé par les Athéniens du côté où Téos regarde le continent. Ils furent secondés, dans cette opération, par l’arrivée d’un petit nombre de barbares que commandait Tagès, lieutenant de Tissapherne.

Chap. 17 . Chalcidée et Tissapherne, étant revenus de la poursuite de Strombichide, convertirent en hoplites les matelots de la flotte péloponnésienne, et, les laissant à Chio, les remplacèrent par des matelots de cette île ; équipèrent encore vingt autres bâtimens et se portèrent sur Milet pour y opérer une défection. Alcibiade, ami des principaux citoyens de cette république, voulait les mettre dans le parti avant l’arrivée des vaisseaux péloponnésiens, et assurer à ceux de Chio, à Chalcidée, à lui-même, et à l’éphore Endius, à qui il l’avait promis, tout l’honneur de la lutte, et celui d’avoir opéré la défection de tant de villes avec les seules forces de Chio et les cinq navires de Chalcidée. Ils firent donc, sans être aperçus, la plus grande partie du trajet, devancèrent de peu Thrasiclès, qui, avec douze vaisseaux, venait d’Athènes seconder Strombichide, et soulevèrent Milet. Les Athéniens arrivèrent sur leurs traces avec dix-neuf vaisseaux : on ne les reçut pas ; ils prirent terre à Ladé, île adjacente.

La révolte de Milet venait d’éclater quand le grand roi, par l’entremise de Tissapherne et de Chalcidée, conclut, pour la première fois, avec Lacédémone, une alliance offensive et défensive dont voici la teneur :

Chap. 18 . Les Lacédémoniens et leurs alliés ont conclu avec le grand roi et avec Tissapherne alliance offensive et défensive, aux conditions suivantes :

Toutes les contrées et les villes que possède le grand roi ou que possédaient ses pères, resteront sous sa domination.

Le grand roi, les Lacédemoniens et leurs alliés, empêcheront, en commun, que les Athéniens ne reçoivent rien des villes d’où ils tirent de l’argent ou tout autre revenu.

Le grand roi, les Lacédémoniens et leurs alliés, feront, en commun, la guerre aux Athéniens. Il ne sera permis ni au grand roi, ni aux Lacédémoniens, ni aux alliés, de faire la paix avec Athènes sans l’aveu de toutes les parties contractantes.

Ceux qui se révolteront contre le grand roi, seront ennemis de Lacédémone et des alliés.

Ceux qui se soulèveront contre Lacédémone et leurs alliés, seront ennemis du grand roi.

Chap. 19 . Telle fut la teneur du traité. Aussitôt après, les habitans de Chio équipèrent dix autres bâtimens, et firent voile pour Anéa, dans le dessein de savoir ce qui s’était passé à Milet, et de soulever en même temps les villes ; mais, un message de Chalcidée leur ayant porté l’ordre de revenir, surtout parce qu’Amorgès allait arriver par terre avec une armée, ils cinglèrent vers l’hiéron de Jupiter, d’où ils découvrirent seize vaisseaux amenés par Diomédon, et partis après ceux que commandait Thrasiclès. Un des vaisseaux s’enfuit à Éphèse, les autres se dirigèrent vers Téos. Les Athéniens en prirent quatre vides dont les hommes avaient eu le temps de se sauver à terre ; le reste gagna Téos. Les Athéniens se rendirent à Samos. Ceux de Chio, s’étant mis en mer avec le reste de leur flotte et avec leur infanterie, soulevèrent Lébédos et Ères. Tous revinrent ensuite, infanterie et vaisseaux.

Chap. 20 . Cependant les vingt bâtimens péloponnésiens du Périum, que les Athéniens avaient poursuivis, et qu’ils tenaient en échec avec un nombre égal de voiles, rompant soudain la ligne qui les bloquait, remportèrent la victoire et prirent quatre vaisseaux. Arrivés à Cenchrées, ils se disposèrent de nouveau à cingler vers Chio et vers l’Ionie. Astyochus, alors navarque, arrivait de Lacédémone pour prendre le commandement de la flotte. Les troupes de terre étant sorties de Téos, Tissapherne, qui lui-même y était venu avec une armée et avait démoli ce qui pouvait rester de fortifications dans Téos, se retira aussi. Peu de temps après son départ, Diomédon, venu d’Athènes avec dix vaisseaux, obtint des Téiens qu’ils consentissent aussi à le recevoir. Il longea ensuite les côtes pour aller à Ères, tenta vainement de s’en rendre maître, et se rembarqua.

Chap. 21 . Dans le même temps, la faction populaire de Samos, de concert avec des Athéniens qu’avaient amenés trois vaisseaux, se souleva contre les principaux citoyens : elle en massacra deux cents, en exila quatre cents, se partagea les maisons et les terres des proscrits, et reçut, par un décret d’Athènes, à titre d’alliée qui venait de prouver son attachement à la démocratie, le droit de se régir à l’avenir par ses propres lois : elle exclut les géomores de tout privilége, les déclara inhabiles à faire aucune donation ; et nul homme du parti populaire ne pouvait plus contracter alliance avec eux, soit en donnant ses filles, soit en prenant chez eux des épouses.

Chap. 22 . Après ces événemens, dans le même été, les habitans de Chio, conservant toute leur première ardeur, se montrant en masse, sans les Péloponnésiens, pour soulever les villes, et voulant en même temps exciter le plus grand nombre possible à partager leurs périls, marchèrent seuls et sans alliés contre Lesbos, tandis que l’infanterie des Péloponnésiens présens et des alliés de la contrée se rendait à Clazomènes et à Cume, sous les ordres du Spartiate Évalas ; le périèce Diniadas commandait la flotte. Les vaisseaux abordent et soulèvent d’abord Méthymne.

Chap. 23 . Astyochus, navarque lacédémonien, suivant sa première destination, se rendit de Cenchrées à Chio. Le surlendemain de son arrivée, voguaient vers Lesbos les vingt-cinq vaisseaux de l’Attique que commandaient Diomédon et Léon : car ce dernier, parti d’Athènes après son collègue, avait renforcé la flotte de dix vaisseaux. Astyochus, le même jour, s’étant mis en mer sur le soir, réunissant à sa flotte un vaisseau de Chio, vogua aussi vers Lesbos pour la secourir, s’il était possible, arriva à Pyrrha, et de là, le lendemain, à Éresse, où il apprit que les Athéniens venaient de prendre d’emblée Mitylène . En effet, les Athéniens n’étant point attendus et abordant avec précaution, s’étaient rendus maîtres de la flotte de Chio ; puis, ayant fait une descente et battu ce qui restait, ils avaient pris la ville.

Astyochus, informé de ce contretemps et par les Éressiens et par les navires de Chio qui, à leur retour de Méthymne avec Eubulus, d’abord interceptés, s’étaient ensuite échappés lors de la prise de Mitylène, au nombre de trois seulement (car le quatrième était tombé au pouvoir des Athéniens) ; Astyochus, dis-je, continua sa marche contre Mitylène, souleva Éresse, arma les hoplites de sa flotte et les envoya par terre à Antisse et à Méthymne, sous la conduite d’Étéonicus. Lui-même s’y rendait en longeant les côtes avec ses vaisseaux et les trois de Chio, espérant qu’à son aspect les Méthymnéens se rassureraient et persisteraient dans leur défection. Mais, tout lui ayant été contraire à Lesbos, il revint avec son armée à Chio. Les troupes qu’on avait embarquées et qui devaient aller sur l’Hellespont, regagnèrent leurs villes.

Chio, à la suite de ces événemens, reçut six vaisseaux de la flotte péloponnésienne alliée qui était à Cenchrées. Quant aux Athéniens, ils apaisèrent la révolte de Lesbos, partirent de cette île, prirent Polichna, cette petite ville d’Asie que les Clazoméniens avaient fortifiée, et firent rentrer ceux-ci dans l’île, excepté les chefs de la défection, qui se retirèrent à Daphnonte. Ainsi Clazomènes rentra sous la puissance d’Athènes.

Chap. 24 . Ce même été, les Athéniens, qui tenaient Milet en échec avec les vingt bâtimens stationnés à Ladé, firent une descente à Panorme, ville de la Milésie, et tuèrent le Lacédémonien Chalcidée, qui était accouru avec trop peu de monde. Le surlendemain, ils mirent en mer après avoir dressé un trophée, que les Milésiens enlevèrent comme dressé par des gens qui ne s’étaient pas rendus maîtres du territoire. Quant à Léon et Diomédon, avec des vaisseaux athéniens tirés de Lesbos, des Énusses, îles situées vis-à-vis de Chio, de Sidusse, de Ptélée, ils effectuèrent une descente dans l’Érythrée et démolirent les forts qu’ils y possédaient ; puis, prenant Lesbos pour point de départ de leurs vaisseaux, ils faisaient la guerre à ceux de Chio, ayant à bord des hoplites enrôlés forcément.

Ils effectuèrent ensuite une descente à Cardamyle, battirent à Bolisse ceux de Chio venus à leur rencontre, en tuèrent un grand nombre et soulevèrent les places de cette contrée. Ils remportèrent encore une autre victoire à Phanes et une troisième à Leuconium ; puis, ceux de Chio ne paraissant plus, ils ravagèrent impitoyablement un territoire où tout annonçait une prospérité que rien n’avait altérée depuis la guerre des Mèdes jusqu’alors. Car de tous les peuples que je connaisse, ceux de Chio sont les seuls, après les Lacédémoniens, qui aient uni la sagesse au bonheur ; et plus la république allait s’agrandissant, plus ils s’attachaient à consolider ce qui lui donnait de l’éclat. Et nous dirons à ceux qui accuseraient d’imprudence leur défection actuelle, qu’ils avaient tout fait dans l’espoir d’affronter les périls avec de braves et nombreux alliés ; d’ailleurs ils savaient que les Athéniens eux-mêmes, après leur désastre en Sicile, ne pouvaient nier que leurs affaires ne fussent dans la plus déplorable situation. S’ils ont échoué par suite d’événemens inattendus, qui pourtant sont dans la nature des choses humaines, leur erreur était commune à tant d’autres qui croyaient, comme eux, que bientôt la puissance d’Athènes serait détruite de fond en comble. Exclus du commerce de la mer et voyant le pays dévasté, quelques citoyens entreprirent de livrer la ville aux Athéniens. Instruits du projet, les magistrats n’agirent point personnellement, mais ils appelèrent d’Érythres Astyochus avec les quatre vaisseaux dont il disposait, et délibérèrent avec lui sur les moyens les plus doux d’apaiser le soulèvement, en prenant des otages, ou de toute autre manière. Telle était la position de Chio.

Traduction par IA · Original