Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public
Chap. 25 . À la fin du même été, quinze cents hoplites athéniens, mille d’Argos (car les Athéniens avaient converti en hoplites cinq cents psiles argiens), mille des alliés partis d’Athènes sous la conduite de Phrynicus, Onomaclès et Scironidès, et montés sur quarante-huit vaisseaux dont plusieurs étaient destinés à transporter des hoplites, abordèrent à l’île de Samos, passèrent de là à Milet, et campèrent devant la place. Les Milésiens, étant sortis au nombre de huit cents hoplites contre ceux du Péloponnèse venus avec Chalcidée, les auxiliaires de Tissapherne, et Tissapherne en personne avec sa cavalerie, livrèrent bataille aux Athéniens et à leurs alliés. Les Argiens, dépassant tous les autres de leur aile, s’avancèrent sans ordre, par mépris pour des Ioniens, qui sans doute ne les attendraient pas, furent vaincus par les Milésiens, et ne perdirent pas moins de trois cents hommes. Les Athéniens, de leur côté, battirent d’abord les Péloponnésiens, et repoussèrent ensuite les barbares et tout le bagage, mais sans avoir affaire aux Milésiens. Ceux-ci, après avoir mis les Argiens en fuite, trouvant à leur retour le reste de leur armée battu, étaient rentrés dans la ville. Les Athéniens victorieux assirent leur camp sous les murs de la place. Des deux côtés, dans cette bataille, les Ioniens eurent l’avantage sur les Doriens : car les Athéniens battirent les Péloponnésiens qui leur étaient opposés, et les Milésiens défirent les troupes d’Argos. Les vainqueurs dressèrent un trophée et se préparèrent à investir d’une muraille la place, dont le terrain était resserré comme un isthme, persuadés que s’ils réduisaient Milet, le reste serait facile à soumettre.
Chap. 26 . Cependant, à la fin du jour, ils reçoivent la nouvelle que la flotte de cinquante-cinq vaisseaux du Péloponnèse et de Sicile allait arriver. D’après les conseils d’Hermocrate de Syracuses, qui encourageait les Siciliens à poursuivre l’entière destruction d’Athènes, vingt vaisseaux étaient venus de Syracuses et deux de Sélinonte. Ceux qu’on avait appareillés dans le Péloponnèse étaient prêts, et Théramène de Lacédémone avait reçu l’ordre de conduire ces deux flottes au navarque Astyochus. Elles relâchèrent d’abord à Éléum, île située vis-à-vis de Milet, puis, sur la nouvelle que les Athéniens étaient près de Milet, elles gagnèrent le golfe Iasique, voulant connaître ce qui se passait à Milet. Alcibiade arrive à cheval dans la Milésie, à Tichiusse, où elles avaient stationné après être entrées dans le golfe, leur donne des détails de l’action, car il s’y était trouvé et avait combattu avec les Milésiens et Tissapherne, exhorte les troupes, si elles ne veulent pas ruiner entièrement les espérances de l’Ionie, à porter les plus prompts secours à Milet, et à ne pas voir d’un œil indiffèrent investir cette place d’un mur de circonvallation.
Chap. 27 . Elles allaient agir dès le point du jour ; mais Phrynicus, général des Athéniens, ayant appris de Léros l’arrivée de la flotte, et voyant ses collègues déterminés à soutenir le choc et à courir les chances d’une bataille navale, déclara qu’il n’en ferait rien, qu’il empêcherait, du moins autant qu’il serait en lui, qu’eux-mêmes, ou tout autre, courussent des hasards ; qu’on serait dans la suite maîtres de combattre, quand on saurait avec certitude le nombre des vaisseaux ennemis et ce qu’on aurait à leur opposer, et lorsqu’on se serait préparé convenablement et a loisir ; mais que jamais il n’irait, cédant follement à une mauvaise honte, au-devant d’une affaire décisive ; qu’il ne serait pas honteux aux Athéniens d’obéir en mer aux circonstances, mais qu’il le serait bien davantage d’essuyer une défaite quelconque, et délivrer la république non seulement au déshonneur, mais encore au plus grand péril ; qu’à la suite de ses malheurs récens à peine lui était-il permis, même avec des préparatifs sûrs, de risquer la première une attaque en quelque occasion que ce fût, soit volontairement, soit par nécessité ; comment donc, sans y être forcée, s’exposerait-elle à des dangers de son choix ! Il ordonna de prendre au plus tôt les blessés, l’infanterie, le bagage, de laisser le butin qu’ils avaient fait sur l’ennemi, pour ne pas surcharger les vaisseaux, et de faire voile vers Samos : de là, après avoir rassemblé toute la flotte, on ferait, si les circonstances étaient favorables, des courses sur l’ennemi. Il fit goûter ce projet et le mit à exécution. La sagesse de Phrynicus se montra non seulement dans cette occasion, mais encore dans la suite, et aussi bien dans toutes les affaires dont il eut le maniement que dans celle dont nous venons de parler. Ainsi, dès le soir, les Athéniens s’éloignèrent de Milet sans profiter de la victoire. Les Argiens, honteux de leur défaite, passèrent aussitôt de Samos dans leur pays.
Chap. 28 . Les Péloponnésiens, avec l’aurore, de Tichiusse, levèrent l’ancre, allèrent à Milet, et, après avoir vainement attendu l’ennemi durant un jour, le lendemain ils prirent avec eux les vaisseaux de Milet qui avaient accompagné Chalcidée et qu’avaient chassés les ennemis, et retournèrent à Tichiusse pour y prendre les effets précieux qu’ils y avaient déposés. Ils arrivent : Tissapherne s’y rend avec ses troupes, les décide à faire voile pour Iasos, où se tenait Amorgès, ennemi du grand roi. Ils livrèrent une attaque subite, et, comme on ne s’attendait à voir que des vaisseaux d’Athènes, ils enlevèrent la place. Les Syracusains se signalèrent dans cette affaire. On prit vif cet Amorgès, bâtard de Pissuthnès, qui s’était révolté contre le roi. Les Péloponnésiens le livrèrent à Tissapherne, pour le conduire, s’il le voulait, au roi, comme il en avait reçu l’ordre, et ils pillèrent Iasos, place qui jouissait d’une ancienne opulence, et où les soldats firent un riche butin. Loin de faire aucun mal aux auxiliaires d’Amorgès, ils les reçurent dans leurs rangs, étant pour la plupart du Péloponnèse ; abandonnèrent à Tissapherne la place et les prisonniers, tant libres qu’esclaves, à la charge d’un darique par tête, revinrent ensuite à Milet, firent passer par terre, jusqu’à Érythres, avec les troupes auxiliaires d’Amorgès, Pédarite, fils de Léon, que les Lacédémoniens envoyaient commander à Chio, puis établirent Philippe à Milet.
L’été finissait.
Chap. 29 . L’hiver suivant, Tissapherne, après avoir établi garnison à Iasos, se rendit à Milet, et, comme il l’avait promis à Lacédémone, donna, pour un mois de subside, une drachme attique à chaque soldat de tous les vaisseaux. Il voulait, pour le reste du temps, ne donner que trois oboles jusqu’à ce qu’il eût consulté la volonté du roi, ajoutant que, s’il en recevait l’ordre, il donnerait la drachme entière. Hermocrate, général syracusain, s’opposait à cet arrangement. Pour Théramène, qui n’était pas commandant de la flotte, et qui ne prenait part à l’expédition que pour remettre les vaisseaux à Astyochus, il traitait mollement l’affaire de la solde. On convint cependant qu’indépendamment des cinq vaisseaux [à qui l’on continuerait la drachme], on donnerait à chaque homme un peu plus de trois oboles : car Tissapherne paya pour les cinquante-cinq vaisseaux trente talens par mois, et l’on promit de payer au même taux tous les vaisseaux qui excéderaient ce nombre.
Chap. 30 . Le même hiver, les Athéniens qui étaient à Samos reçurent d’Athènes un renfort de trente-cinq vaisseaux commandés par Charminus, Strombichide et Euctémon. Ils rassemblèrent tous ceux qui étaient devant Chio et d’autres encore, et résolurent d’assiéger Milet par mer, d’envoyer contre Chio une armée de terre et une flotte, et de tirer les commandans au sort ; ce qui fut exécuté. Strombichide, Onomaclès et Euctémon, à qui échut l’expédition de Chio, se dirigèrent sur cette île avec trente vaisseaux, embarquant sur des bâtimens destinés au transport des hoplites une partie des mille hoplites qui avaient été devant Milet. Les autres restant à Samos, dominateurs de la mer avec soixante-quatorze vaisseaux, se préparaient au siége de Milet.
Chap. 31 . Astyochus, de son côté, qui se trouvait alors à Chio, se faisait remettre des otages, par crainte de trahison : mais il renonça à ces précautions quand il sut que la flotte conduite par [le Lacédémonien] Théramène allait arriver, et que les affaires des alliés se trouvaient en meilleur état. Il prit dix vaisseaux du Péloponnèse et autant de Chio, mit en mer, et, après avoir attaqué sans succès Ptéléum, navigua contre Clazomènes, où il ordonna aux partisans d’Athènes de se transporter à Daphnonte, à quelque distance de la mer, et d’embrasser le parti de Lacédémone. Les mêmes ordres étaient donnés par Tamos, hyparque d’Ionie. On n’obéit pas. Astyochus alors attaqua la ville, qui n’était pas murée : cependant, ne pouvant la soumettre, il remit en mer par un gros temps ; et tira du côté de Phocée et de Cume, tandis que le reste des vaisseaux alla mouiller dans les îles voisines de Clazomènes, Marathuse, Pélé, Drimysse. Retenus huit jours dans ces, îles par, les vents contraires, ils détruisirent et consommèrent en partie ce que les malheureux Clazoméniens y avaient déposé, embarquèrent le reste, et allèrent rejoindre Astyochus à Phocée et à Cume.
Chap. 32 . Astyochus était dans ces parages, lorsqu’arrivèrent des députés lesbiens, voulant leur livrer Lesbos. Ils le persuadèrent : mais, comme les Corinthiens et les autres alliés ne montraient que de la répugnance pour une entreprise où déjà ils avaient échoué, il remit en mer pour Chio. Sa flotte fut battue de la tempête, et ses vaisseaux dispersés arrivèrent enfin de divers points. Pédarite s’y rendit bientôt après, en suivant les côtes : venu par terre de Milet, il s’était arrêté à Érythres, d’où, avec ses troupes, il avait traversé le bras de mer qui sépare Érythres de Chio. Il amenait aussi, des cinq vaisseaux de Chalcidée, des soldats au nombre d’environ cinq cents, que ce général avait laissés avec leurs armes. Sur l’avis que quelques Lesbiens songeaient à se soulever, Astyochus représenta à Pédarite et aux habitans de Chio qu’il fallait conduire une flotte à Lesbos et favoriser cette disposition : que ce serait augmenter le nombre des alliés, ou du moins faire du mal aux Athéniens, si l’on n’avait pas d’autres succès. Mais il ne fut pas écouté ; Pédarite dit même qu’il ne lui sacrifierait pas la flotte de Chio.
Chap. 33 . Astyochus alors, prenant les cinq vaisseaux de Corinthe, un de Mégares, un d’Hermione et ceux de la Laconie qu’il avait amenés, partait pour Milet afin de prendre le commandement de la flotte ; il partait, faisant aux habitans de Chio de violentes menaces, et protestant qu’il ne les secourrait pas au besoin. Il avait abordé à Coryce de l’Érythrée et y avait campé. Cependant les Athéniens, qui, de Samos, naviguaient contre Chio avec un appareil militaire, avaient mis à l’ancre de l’autre côté d’un monticule qui séparait les deux flottes ennemies ; elles ne s’aperçurent pas l’une l’autre. Astyochus, ayant reçu de Pédarite une lettre qui lui mandait que des Érythreens prisonniers, relâchés par les Samiens pour tramer une trahison dans leur patrie, s’y rendaient à dessein d’exécuter le complot, retourna aussitôt à Érythres, et peu s’en fallut qu’il ne tombât au milieu des Athéniens. Pédarite fit le trajet pour le joindre : ils firent ensemble des recherches sur la prétendue conspiration, et ayant trouvé que ce n’était qu’une feinte dont ces hommes avaient usé pour se sauver de Samos, ils les déchargèrent d’accusation et partirent, Pédarite pour Chio, Astyochus pour Milet, comme il en avait le dessein. En effet il y allait [avant d’avoir reçu la lettre de Pédarite].
Chap. 34 . Cependant la flotte d’Athènes, sortie de Coryce, fit, en doublant le cap d’Arginum, la rencontre de trois vaisseaux longs de Chio : elle ne les eut pas plus tôt aperçus, qu’elle se mit à leur poursuite. Une grande tempête s’éleva : les vaisseaux de Chio se réfugièrent avec peine dans le port : de ceux des Athéniens, les trois qui s’étaient le plus avancés se brisèrent et échouèrent près de la ville, avec perte considérable d’hommes pris ou tués ; les autres se sauvèrent dans le port situé au pied du mont Mimas, et qu’on appelle Phéniconte ; de là ils passèrent à Lesbos, et travaillèrent à se retrancher.
Chap. 35 . Le même hiver, le Lacédémonien Hippocrate, parti du Péloponnèse, lui troisième, avec un vaisseau de la Laconie, un de Syracuses et dix de Thurium, qu’avait commandés Doriée, fils de Diagoras, aborda à Cnide, qui s’était détachée de Tissapherne. Ceux de Milet le prièrent aussitôt de n’employer que la moitié de ses bâtimens à la garde de Cnide, et d’aller, avec ceux qui étaient à Triopium, protéger une flotte marchande qui venait d’Égypte : Triopium, promontoire de la Cnidie, est hiéron d’Apollon. Sur ces nouvelles, les Athéniens partirent de Samos et prirent les six vaisseaux qui étaient de garde à Triopium : les hommes leur échappèrent. Voguant ensuite à Cnide, ils assaillirent la ville, qui n’est pas murée, et fallirent la prendre. Le lendemain, second assaut : mais on avait employé la nuit à se mettre en meilleur état de défense, et les hommes échappés de Triopium s’étaient jetés dans la place. Les assiégeas firent moins de mal aux ennemis que la veille ; ils se répandirent dans la campagne, la ravagèrent, et remirent à la voile pour Samos.
Chap. 36 . À la même époque, quand Astyochus vint trouver la flotte à Milet, les Peloponnésiens étaient encore bien munis de tout ce qu’exigeaient les besoins de l’armée. Le subside accordé suffisait à la solde ; il restait aux soldats de grandes richesses qu’ils avaient pillées à Iasos, et les Milésiens supportaient avec zèle le poids de la guerre. Cependant les Péloponnésiens trouvaient incomplet et peu avantageux le premier traité fait entre Tissapherne et Chalcidée. Ils en firent un autre qui fut dirigé par Théramène, et dont voici la teneur :
Chap. 37 . « Suivant l’accord fait entre les Lacédémoniens et leurs alliés, d’une part, et le roi Darius, les enfans de ce prince et Tissapherne, de l’autre, il y aura paix et amitié entre eux, aux conditions suivantes :
» Toutes les contrées et les villes qui appartiennent au roi, ou qui ont appartenu à son père ou à ses ancêtres, ne seront exposées à la guerre ni à aucun dommage de la part des Lacédémoniens ni des alliés de Lacédémone.
» Les Lacédémoniens ni les alliés des Lacédémoniens ne pourront lever sur ces villes aucun tribut.
» Le roi Darius, ni ceux à qui ce roi commande, ne se dirigeront sur les terres de la Laconie ou de leurs alliés, soit pour leur faire la guerre, soit pour leur causer un dommage quelconque.
» Si quelque demande est faite au roi par Lacédémone et ses alliés, ou par le roi à Lacédémone et ses alliés, et qu’ils parviennent l’obtenir les uns des autres, ce qu’ils feront sera bien fait.
» Ils uniront leurs armes contre Athènes et ses alliés.
» S’ils concluent la paix, ce ne sera non plus qu’en commun.
» Toute armée qui se trouvera sur les terres du roi, et qu’il aura mandée, sera entretenue aux frais du roi.
» Si quelqu’une des villes qui ont un traité avec le roi marchait hostilement sur les terres de ce prince, les autres s’opposeraient à cette entreprise, et défendraient le roi de toute leur puissance.
» Dans le cas ou une ville comprise dans les états du grand roi, ou soumise à sa domination, tenterait une irruption contre Lacédémone, ou contre ses alliés, le roi s’y opposerait et la défendrait de toute sa puissance. »
Chap. 38 . Après cet accord, Théramène remit la flotte à Astyochus, monta sur un bâtiment léger et disparut. Quant à l’armée athénienne, elle venait de passer de Lesbos dans l’île de Chio : maîtres de la terre et de la mer, ils environnèrent d’un mur Delphinium, place d’ailleurs forte du côté de la terre, munie de ports, et peu éloignée de la ville de Chio. Les habitans de l’île, affligés du malheur constant de leurs armes, d’ailleurs peu d’accord entre eux, voyant en outre que Pédarite venait de punir de la peine capitale Tydée, fils d’Ion, et ceux de son parti qui tenaient pour Athènes, et que le reste de la ville se trouvait asservi par une véritable oligarchie, se tenaient dans l’inaction, livrés à des défiances réciproques : ni eux, par toutes ces raisons, ni les troupes auxiliaires de Pédarite, ne pouvaient évidemment inspirer une grande confiance. On envoya toutefois à Milet réclamer l’assistance d’Astyochus ; et, sur son refus, Pédarite fit passer des plaintes à Lacédémone. Telle était la position des Athéniens dans l’île de Chio. Leur flotte de Samos alla en course contre celle de Milet ; mais, comme on n’avançait pas à sa rencontre, elle se retira et demeura tranquille à Samos.
Chap. 30 . Les Lacédémoniens, à la sollicitation de Calligite de Mégares et de Timagoras de Cyzique, avaient appareillé une flotte qu’ils destinaient à Pharnabaze : elle sortit ce même hiver du Péloponnèse, forte de vingt-sept voiles, et prit, aux approches du solstice, la route d’Ionie : Antisthène, de Sparte, la commandait. Onze Spartiates furent dépêchés à cette occasion pour aller servir de conseil à Astyochus. L’un d’eux était Lichas, fils d’Arcésilas. Ils avaient ordre, à leur arrivée à Milet, de travailler en commun à mettre toutes les affaires dans le meilleur état ; d’envoyer, s’ils le jugeaient à propos, à Pharnabaze, dans l’Hellespont, ou cette même flotte qu’ils montaient, ou un nombre plus ou moins grand de vaisseaux, et de mettre à la tête de cette expédition Cléarque, fils de Rhamphias, qui partait avec eux. Comme les lettres de Pédarite avaient rendu suspect Astyochus, les onze avaient le pouvoir de lui ôter, s’ils le jugeaient à propos, le commandement de la flotte, et de le donner à Antisthène. Ce fut de Malée que ces vaisseaux prirent le large : ils abordèrent à Mélos, y rencontrèrent dix vaisseaux athéniens, en prirent trois vides, et les brûlèrent. Mais craignant ensuite (ce qui arriva) que les vaisseaux échappés de Mélos n’avertissent à Samos de leur navigation, ils cinglèrent vers la Crète, prenant le plus long à cause des courans, et abordèrent à Caune d’Asie. De là, se voyant en sûreté, ils mandèrent la flotte de Milet pour venir les escorter.
Chap. 40 . Dans ces conjonctures, Pédarite et ceux de Chio, sans se rebuter des délais d’Astyochus, le firent prier, par des messages, de venir les secourir avec toute sa flotte, et de ne pas voir avec indifférence la plus importante des républiques alliées d’Ionie privée de l’usage de la mer, et désolée sur terre par les pillages. Elle avait un grand nombre d’esclaves, et même plus que n’en avait aucune autre, Lacédémone exceptée : leur multitude pouvant devenir redoutable, on châtiait leurs fautes avec une excessive rigueur. Aussi, dès que l’armée des Athéniens parut être solidement retranchée, ils se mirent à déserter en foule, et à chercher un refuge au milieu d’eux : comme ils connaissaient bien le pays, ils y firent le plus grand mal. Les habitans de Chio avaient l’espérance et le pouvoir de s’opposer aux assiégeans, qui travaillaient encore au mur d’enceinte de Delphinium : ils réclamaient donc fortement l’assistance d’Astyochus, observant que la ville se trouvait enfermée par une circonvallation trop étendue pour que les armées de mer et de terre combinées ne laissassent pas quelque issue. Quoique les vues d’Astyochus eussent été d’abord différentes, et malgré toutes ses menaces antérieures, quand il vit les alliés eux-mêmes remplis de zèle pour leur défense, il fit ses dispositions pour les secourir.
Chap. 41 . Cependant il reçut de Caune l’avis que les Lacédémoniens qu’on lui donnait pour conseil y étaient arrivés avec les vingt-sept vaisseaux. Pensant que tout devait céder devant l’obligation d’escorter une flotte de cette importance, lui mieux assurer l’empire de la mer, et de mettre au-dessus du hasard l’arrivée de ceux qui venaient éclairer sa conduite, il renonça à son voyage de Chio et fit voile pour Caune. Tout en côtoyant, il descendit à Cos la Méropide, et rasa la ville, non murée et ruinée par un tremblement de terre, le plus grand dont nous ayons conservé le souvenir. Les hommes s’étaient réfugiés sur les montagnes. Il fit des courses dans la campagne et enleva tout, excepté les personnes de condition libre. De Cos il arriva de nuit à Cnide, et fut obligé, sur l’avis des habitans, de ne pas mettre à terre les équipages, et de voguer droit aux vingt bâtimens d’Athènes : l’un des généraux de Samos qui les commandait, Charminus, épiait ces mêmes vaisseaux du Péloponnèse, au-devant desquels allait Astyochus. La nouvelle de leur expédition était venue de Milet à Samos, et Charminus croisait devant les côtes de Chalcé, de l’île de Rhodes, et de la Lycie ; car déjà il avait appris qu’elle était à Caune.
Chap. 42 . Astyochus, avant qu’on eût pu entendre parler de lui, cingla donc aussitôt vers Syme, pour tâcher d’intercepter la flotte ennemie en haute mer. Mais, une forte pluie étant survenue, le ciel s’étant chargé de nuages, le désordre se met dans la flotte, elle s’égare dans les ténèbres ; au lever de l’aurore elle est dispersée. L’aile gauche fut aperçue des Athéniens, tandis que l’autre errait aux environs de l’île. Charminus et ses gens, avec moins de vingt vaisseaux, se portent aussitôt sur ceux qu’ils aperçoivent, les prenant pour ceux de Caune qu’ils guettent. Ils les attaquent à l’instant, en coulent trois à fond, en mettent d’autres hors de combat. Ils étaient vainqueurs lorsque parut inopinément la plus grande partie de la flotte. Entourés de toutes parts, ils fuient, perdent six vaisseaux, et se réfugient, avec le reste, dans l’île de Teuglusse, d’où ils gagnent Halicarnasse. Les Péloponnésiens, qui avaient relâché à Cnide, s’étant réunis aux vingt-sept vaisseaux de Caune, et ne formant plus qu’une seule flotte, allèrent Syme, et, après y avoir dressé un trophée, rentrèrent dans le port de Cnide.
Chap. 43 . Les Athéniens, consternés de ce combat naval, allèrent à Syme avec toute leur flotte de Samos ; mais n’attaquèrent pas celle de Cnide, et n’en furent pas attaqués. Ils prirent à Syme tous les agrès des vaisseaux, insultèrent Lorymes sur le continent, puis se rembarquèrent pour Samos. On radoubait à Cnide tous les vaisseaux qui avaient besoin de réparations. Tissapherne y était : les onze Lacédémoniens eurent avec lui des conférences sur ce qu’ils n’approuvaient pas dans le passé, et sur le moyen de diriger désormais les opérations de la guerre au plus grand avantage des deux puissances. Lichas s’attachait surtout à examiner ce qui s’était fait ; jugeait les deux traités vicieux, même celui de Théramène ; trouvait étrange que le grand roi prétendît encore dominer sur les pays qu’avaient autrefois possédés son père ou ses ancêtres (car, en vertu de ces traités, toutes les îles, les Locriens, et autres peuplades, jusques et y compris la Béotie, rentraient toutes sous la domination du grand roi) ; et que les Lacédémoniens, au lieu de délivrer l’Hellade, la replaçassent tout entière sous le joug du Mède. Il voulait qu’on fit de nouveaux accords mieux conçus, après avoir annulé ceux qui avaient été faits, et qu’on ne reçût pas le subside à de telles conditions. Tissapherne, indigné, se retira sans avoir rien conclu.
Chap. 44 . Les Lacédémoniens résolurent d’aller à l’île de Rhode, où les principaux de la république les appelaient par l’organe d’un héraut : ils comptaient unir à leur parti cette île puissante, riche en troupes de terre et de mer, et se croyaient, au moyen de cette alliance, en état d’entretenir cette flotte sans demander des subsides à Tissapherne. Mettant donc à la voile de Cnide, cet hiver même, ils abordèrent avec quatre-vingt-quatorze vaisseaux à Camire, la principale ville des Rhodiens. Bien des gens, ne sachant rien de ce qui se passait, prirent l’alarme et s’enfuirent, d’autant plus effrayés, que la ville n’était pas ceinte de murs. Les Lacédémoniens convoquèrent les habitans et ceux des deux autres villes rhodiennes, Linde et Ialyse, et ils leur persuadèrent d’abjurer l’alliance d’Athènes. Ainsi l’île entière embrassa la cause de Lacédémone. Les Athéniens, instruits de ce qui se passait, de Samos mirent à la voile dans l’intention de prévenir leurs ennemis, et parurent au large. Mais ils arrivèrent un peu trop tard, se retirèrent aussitôt à Chalcé, et de là à Samos. Ensuite ils se mirent en course de Chalcé, de Cos et de Samos, et firent la guerre aux Rhodiens. Les Péloponnésiens levèrent sur cette république une contribution de trente talens, tirèrent à sec leur flotte, et restèrent quatre-vingts jours dans l’inaction.
Chap. 45 . Voici ce qui se passait dans ces circonstances, et même avant qu’ils allassent à l’île de Rhode. Alcibiade, après la mort de Chalcidée et la bataille de Milet, devint suspect aux Péloponnésiens. Astyochus reçut de leur part une lettre écrite de Lacédémone, qui lui mandait de le faire mourir. Alcibiade était connu comme ennemi d’Agis, et d’ailleurs homme évidemment peu sûr. Il eut des craintes, et se retira près de Tissapherne. Il ne négligea rien, dans la suite, pour faire, auprès de ce satrape, tout le mal qu’il put aux Péloponnésiens. Tout se réglait par ses conseils. Il fit réduire leur solda à trois oboles, au lieu d’une drachme attique, qui encore n’était pas toujours payée. Il pressa Tissapherne de leur représenter que long-temps avant eux les Athéniens, savans dans la marine, ne donnaient que trois oboles à leurs équipages, moins par pauvreté, que pour empêcher les matelots de devenir insolens par trop d’aisance, et dans la crainte que les uns ne se rendissent moins propres au service, en dépensant leur argent à des plaisirs qui énervent le corps, et que d’autres ne négligeassent leurs vaisseaux, en laissant pour gage de leurs personnes le décompte qui leur reviendrait. Il lui apprit à gagner par argent les triérarques et les généraux des villes pour les faire consentir à cette réduction. Ceux de Syracuses n’eurent point de part à ces libéralités : Hermocrate, leur général, seul, au nom des alliés, improuvait les villes qui demandaient de l’argent, et leur disait, au nom de Tissapherne, que les habitans de Chio n’avaient pas de pudeur, eux qui, quoique les plus riches des Hellènes, ne doivent leur salut qu’à des secours, de demander que d’autres risquassent vie et biens pour leur liberté : il s’élevait contre l’injustice des autres villes, qui ne voulaient pas donner pour elles-mêmes autant et plus qu’elles avaient dépensé avant de se jeter dans les bras des Athéniens. Il ajoutait que Tissapherne avait raison de songer à l’épargne, lui qui alors faisait la guerre à ses frais ; mais que, s’il recevait un jour du roi le subside, il leur paierait la solde en entier, et accorderait aux villes les soulagemens qu’elles auraient droit d’espérer.
Chap. 46 . Alcibiade engageait aussi Tissapherne à ne pas trop se hâter de terminer la guerre ; à renoncer à l’idée, soit de fournir d’autres vaisseaux que les vaisseaux phéniciens qu’il appareillait avec lenteur, soit de se constituer en une plus forte dépense de solde pour donner à un seul peuple l’empire de la terre et de la mer. Il fallait, lui disait-il, laisser la puissance partagée entre les deux nations rivales, et conserver au roi le moyen d’exciter l’une des deux contre l’autre qui voudrait lui nuire : si la supériorité par terre et par mer était réunie sur un même peuple, il ne saurait à qui recourir pour réprimer cette domination nouvelle, à moins qu’il ne voulût compromettre la sienne à grands frais et non sans de grands périls. Il représentait que, dans des affaires de cette importance, il fallait aller à ce qui coûtait le moins, et ; qu’il lui serait plus avantageux de partager la basse Asie avec les Athéniens ; que leur ambition se portait moins du côté du continent ; que la politique persane s’accommodait mieux de leur langage et de leurs actions, puisqu’ils réduiraient sous leur propre domination les pays maritimes, et sous celle du roi les Hellènes qui habitent dans son empire ; que les Lacédémoniens, au contraire, ne portaient les armes que pour rendre la liberté aux Hellènes ; qu’on ne pouvait supposer qu’ils voulussent délivrer l’Hellade du joug des Athéniens, hellènes, et qu’ils ne voulussent pas la délivrer du joug de peuples qu’ils appelaient barbares, à moins que ceux-ci ne parvinssent un jour à les renverser eux-mêmes. Il lui conseillait donc de miner les deux états rivaux l’un par l’autre, et, une fois la puissance athénienne bien entamée, d’éloigner les Péloponnésiens de sa province.
Telles étaient aussi, en grande partie, les vues de Tissapherne, autant qu’on en pouvait juger par sa conduite. Il donna donc à Alcibiade toute sa confiance, charmé de l’excellence de ses conseils ; pourvut fort mal à la subsistance des Péloponnésiens, et sut les empêcher de combattre sur mer. Il leur répétait que la flotte phénicienne ne tarderait pas à venir, et qu’alors ils auraient dans les combats une supériorité décidée. Il ruina leurs affaires, détruisit la force de leur marine, devenue très puissante, et, dans tout le reste, se conduisit avec une mauvaise volonté si évidente qu’il était impossible de ne pas l’apercevoir.
Chap. 47 . Alcibiade donnait ces conseils et à Tissapherne et au grand roi, quand il était auprès d’eux, croyant qu’il ne pouvait en donner de meilleurs ; et par là, en même temps, préparant son retour dans sa patrie, certain que, s’il ne la détruisait pas, il ne tiendrait qu’à lui de persuader un jour aux Athéniens de le rappeler : or, selon lui, le meilleur moyen de les y déterminer, c’était que l’on vît que Tissapherne était son ami. Le moyen réussit en effet . Les soldats athéniens de Samos comprenant qu’il jouissait d’un grand crédit auprès de ce satrape, ceux de leurs triérarques qui avaient le plus d’influence se prononcèrent pour la destruction de la démocratie. Ces dispositions venaient en partie des paroles qu’il faisait porter aux plus puissans d’entre les triérarques, les priant de dire aux plus honnêtes gens qu’il ne voulait rentrer dans son pays que pour y établir l’autorité du petit nombre, et non pour y soutenir le pouvoir des méchans et celui de la multitude qui l’avait chassé ; que son dessein était de leur concilier l’amitié de Tissapherne, et de gouverner avec eux ; mais ce qui les déterminait plus encore, c’est qu’ils avaient depuis long-temps les mêmes vues.
Chap. 48 . D’abord le projet se débattit dans l’armée, d’où il passa dans la ville. Quelques personnes allèrent de Samos sur le continent pour conférer avec Alcibiade. Il promit de leur concilier l’amitié de Tissapherne, ensuite celle du grand roi, s’ils voulaient renoncer au gouvernement populaire, moyen le plus sûr de gagner la confiance du prince. Les citoyens les plus considérables, et c’étaient ceux qui avaient le plus à souffrir, conçurent beaucoup d’espoir de prendre le maniement des affaires, et de l’emporter sur les ennemis. De retour à Samos, ils engagèrent dans leur ligue les hommes qu’ils jugeaient le plus disposés à la servir, et déclarèrent ouvertement au gros de l’armée qu’ils auraient le grand roi pour ami, et qu’il leur fournirait de l’argent, pourvu qu’Alcibiade rentrât dans son pays, et qu’on ne restât pas sous le régime populaire. Quoique la multitude ne vît pas sans chagrin ce qui se passait, elle demeura tranquille, dans l’espoir que le grand roi lui paierait un subside.
Après avoir fait à la multitude cette communication, ceux qui voulaient établir l’oligarchie examinèrent entre eux de nouveau, et avec le plus grand nombre de leurs amis, le projet d’Alcibiade. Il leur semblait à tous d’une exécution facile, et digne de confiance ; mais il déplut à Phrynicus, alors encore général. Il croyait, et c’était la vérité, qu’Alcibiade ne voulait pas plus de l’oligarchie que de la démocratie ; qu’il n’avait d’autres vues, en changeant la constitution de l’état, que de tirer parti des circonstances pour se faire rappeler par ses amis. Il représenta qu’il fallait prendre garde de se jeter dans une guerre civile pour complaire au grand roi. Les Lacédémoniens étant devenus sur mer les égaux des Athéniens, et ayant des villes considérables sous la domination de ce prince, il était absurde d’imaginer qu’il se donnât de l’embarras en s’unissant aux Athéniens, dont il se défiait, tandis qu’il avait à sa disposition l’amitié des Péloponnésiens, qui ne lui avaient donné aucun sujet de plainte. À l’égard des villes alliées, à qui l’on promettait l’oligarchie quand les Athéniens eux-mêmes ne vivraient plus sous le gouvernement populaire, il se disait bien certain que celles qui s’étaient soulevées n’en reviendraient pas davantage à leur alliance, et que celles qui s’y trouvaient encore n’en seraient pas moins remuantes ; à la liberté, ces républiques ne préféreraient pas la servitude sous un état gouverné par l’oligarchie ou par la démocratie, ou qui adopterait l’un ou l’autre de ces deux régimes : ceux qu’on appelait les honnêtes gens penseraient que les novateurs, étant pour la multitude elle-même la cause et les artisans de mille maux dont ils tireraient leur avantage particulier, ne leur nuiraient pas moins que la multitude même ; qu’être sous leur joug, c’est mourir avec plus de violence et sans forme de procès, au lieu qu’on trouvait un refuge auprès du peuple, qui servait de frein à ceux-là. Il savait avec certitude que telle était la façon de penser des villes instruites par les faits mêmes ; en un mot, il n’approuvait rien de ce que proposait Alcibiade, ni rien de ce qui se passait.
Chap. 49 . Ceux qui étaient du complot ne persistant pas moins dans leurs premières résolutions, accueillirent les propositions qu’on leur faisait, et se disposèrent à envoyer à Athènes Pisandre et quelques autres députés, pour y ménager le retour d’Alcibiade et la destruction de la démocratie, et pour rendre Tissapherne ami des Athéniens.
Chap. 50 . Phrynicus, voyant qu’on allait parler du rappel d’Alcibiade, et que les Athéniens n’en rejetteraient pas la proposition, craignit, après tout ce qu’il avait dit pour s’y opposer, qu’Alcibiade, si en effet il revenait, ne le punît des obstacles qu’il aurait apportés à son retour. Pour se soustraire à ce danger, il envoya secrètement un exprès à Astyochus, qui commandait la flotte de Lacédémone et qui se trouvait encore à Milet. Il lui apprenait qu’Alcibiade travaillait à ruiner les affaires de Sparte et à rendre Tissapherne ami d’Athènes ; il ne lui parlait pas moins ouvertement du reste des affaires, ajoutant qu’on devait lui pardonner s’il cherchait à nuire à son ennemi, même au désavantage de la république.
Mais Astyochus, n’ayant plus, comme auparavant, de démêlés avec Alcibiade, ne conservait pas contre lui de ressentiment. Il va le trouver à Magnésie, près de Tissapherne, leur raconte à tous deux ce qu’on lui a mandé de Samos, et devient ainsi dénonciateur. Par cette démarche, il cherchait, dit-on, pour son intérêt particulier, à s’attacher Tissapherne : afin de réussir, il mit encore en usage d’autres moyens, tels que celui de n’agir que mollement pour faire payer aux troupes la solde entière. Bientôt Alcibiade écrivit contre Phrynicus aux principaux de Samos, leur apprenant ce que venait de faire ce général, et les priant de lui donner la mort. Phrynicus, troublé et sentant tout le danger où le mettait cette dénonciation, députe une seconde fois vers Astyochus. Il se plaignait de ce que le secret avait été mal gardé sur ces premières confidences, ajoutant qu’il était prêt à livrer aux Péloponnésiens, pour la mettre en pièces, toute l’armée qui était à Samos. Il entrait dans les détails, lui indiquant les moyens d’en venir à l’exécution contre une ville qui n’était pas murée, lui déclarant enfin que, se trouvant en danger pour l’amour des Lacédémoniens, on ne pouvait le blâmer de faire ce qu’il faisait, et même toute autre chose, plutôt que de périr victime de cruels ennemis. Astyochus communiqua le nouveau message à Alcibiade.
Chap. 51 . Phrynicus, qui avait pressenti cette infidélité, et qui, sur cette affaire, attendait à tout moment une lettre d’Alcibiade, prend les devans, informe les soldats que les ennemis doivent venir surprendre Samos, profitant de ce que la place n’était pas murée et de ce que la flotte ne pouvait se loger tout entière dans le port ; que sa nouvelle est certaine, et qu’il faut, en diligence, fortifier Samos et se tenir sur ses gardes. En sa qualité de général, il était maître de faire prendre ces mesures : les soldats se mirent à l’ouvrage. Ainsi la place qui devait être murée, le fut avec plus de célérité.
Bientôt après arrivèrent les lettres d’Alcibiade : elles portaient que l’armée était trahie par Phrynicus, et que les ennemis allaient fondre sur elle. Mais Alcibiade ne parut pas digne de foi ; on supposa que, sachant d’avance ce qui se passait chez l’ennemi, il en jetait, par haine, la complicité sur Phrynicus : en sorte que loin de lui nuire, il le servit par ces dénonciations.
Chap. 52 . Alcibiade, après cela, séduisait Tissapherne, et l’engageait à se rapprocher des Athéniens, lui qui craignait les Péloponnésiens, dont il voyait la flotte plus nombreuse que celle de leurs ennemis, et qui d’ailleurs ne demandait qu’à se laisser persuader par un moyen quelconque, surtout depuis qu’il avait connaissance des contestations des Péloponnésiens au sujet du traité conclu avec Théramène. En effet elles avaient eu lieu lorsqu’ils étaient encore à Rhode ; et ce qu’Alcibiade avait dit auparavant, que les Lacédémoniens voulaient affranchir toutes les villes, se trouva confirmé par Lichas, refusant d’admettre en principe que le roi dût rester maître des villes dont lui-même ou ses pères avaient eu la domination. Alcibiade donc, qui avait à lutter pour de grands intérêts, se livrait à Tissapherne, qu’il courtisait sans réserve.
Chap. 53 . Cependant les députés envoyés de Samos avec Pisandre arrivent à Athènes. Admis dans l’assemblée du peuple, ils traitèrent bien des articles en substance, mais surtout appuyèrent fortement sur ce qu’il était au pouvoir des Athéniens, en rappelant Alcibiade et renonçant au gouvernement populaire, d’obtenir d’alliance du grand roi et de l’emporter sur les peuples du Péloponnèse. Bien des voix s’élevèrent en faveur de la démocratie : les ennemis d’Alcibiade s’écriaient que ce serait une indignité de souffrir qu’il rentrât après avoir violé toutes les lois ; les Eumolpides et les Céryces attestaient les mystères profanés, cause de son exil, et demandaient, au nom de ce qu’il y avait de plus sacré, qu’il ne revînt pas. Pisandre, ne se laissant intimider ni par les contradictions, ni par les plaintes, s’épuise en sophismes envers ses contradicteurs, et demande séparément à chacun d’eux sur quelles espérances ils fondent le salut de la république, quand les Péloponnésiens n’ont pas moins qu’eux de vaisseaux en mer ; quand ils ont plus de villes alliées ; quand ils reçoivent de l’argent du grand roi et de Tissapherne, tandis qu’eux-mêmes n’en ont plus, à moins qu’on ne parvienne à faire passer le grand roi dans leur parti. Comme ceux qu’il interrogeait étaient forcés de répondre qu’ils n’avaient pas d’espérance. « Et nous n’en pourrons avoir, reprit-il hautement, qu’en mettant dans notre politique plus de modestie, qu’en donnant l’autorité à un petit nombre de citoyens, pour inspirer au roi de la confiance, et en nous occupant moins, dans les circonstances actuelles, de la forme de notre gouvernement que de notre salut. Nous changerons dans la suite, si quelque chose nous déplaît ; mais rappelons Alcibiade, le seul homme maintenant capable de rétablir nos affaires. »
Chap. 54 . Les partisans de la démocratie d’abord s’indignèrent à ce mot d’oligarchie ; mais, comme Pisandre leur montrait clairement qu’il n’était pas d’autre moyen de salut, alors espérant en même temps le retour de la démocratie, ils cédèrent et consentirent. Il fut décrété que Pisandre, remettant en mer avec dix citoyens, ferait pour le mieux en ce qui concernait Alcibiade et Tissapherne. Sur les plaintes qu’il porta contre Phrynicus, on destitua celui-ci du commandement, ainsi que son collègue Scironidès, et, à leur place, on envoya Diomédon et Léon. Pisandre, jugeant que Phrynicus serait toujours contraire aux mesures que l’on prenait en faveur d’Alcibiade, l’accusait d’avoir livré Iasos et Amorgès : il fit successivement des visites à tous les corps assermentés chargés de la justice et de l’administration, leur conseilla de se consulter pour l’abolition de la démocratie, et, ayant tout disposé pour que les affaires ne traînassent plus en longueur, il mit en mer avec ses dix collègues pour aller reprendre ses négociations auprès de Tissapherne.
Chap. 55 . Le même hiver, Léon et Diomédon joignirent la flotte des Athéniens, et voguèrent vers l’île de Rhode. Ils trouvèrent les vaisseaux du Péloponnèse tirés à sec, mirent pied à terre, vainquirent les Rhodiens, qui voulaient se défendre, et retournèrent à Chalcé. Dans la suite, ce fut de l’île de Cos qu’ils firent le plus souvent la guerre, comme du lieu le plus commode pour épier les mouvemens de la flotte ennemie.
Xénophontidas de Laconie vint aussi de Chio à Rhode, envoyé par Pédarite. Il annonça que les ouvrages des Athéniens étaient déjà terminés, et que c’en était fait de Chio, si l’on ne s’empressait de venir au secours avec toute la flotte. Il fut résolu qu’on secourrait cette île.
Cependant Pédarite, avec ce qu’il avait de troupes auxiliaires et avec les habitans de Chio, attaquant les retranchemens construits par les Athéniens autour de la flotte et forçant un point de ces retranchemens, se rendit maître de quelques vaisseaux mis à sec : mais bientôt les Athéniens y étant accourus, ceux de Chio fuirent les premiers ; le reste des troupes de Pédarite fut battu ; lui-même périt avec grand nombre d’habitans de Chio, et bien des équipages de guerre furent pris.
Chap. 56 . Après cet échec, ceux de Chio se virent encore plus étroitement investis qu’auparavant par terre et par mer : une grande famine les désolait.
Pisandre et les autres députés, arrivés auprès de Tissapherne, entrèrent en conférence. Alcibiade ne comptait plus trop sur ce satrape, qui craignait encore plus les peuples du Péloponnèse que les Athéniens, et qui voulait continuer à les miner les uns et les autres, suivant le conseil que lui-même lui en avait donné. Il l’engagea astucieusement à demander trop aux Athéniens, pour qu’on ne pût s’accorder. Tel était aussi, je crois, le désir secret de Tissapherne : la crainte le lui inspirait. Pour Alcibiade, voyant que le satrape n’avait envie de terminer à aucune condition, il voulut sans doute persuader aux Athéniens qu’il ne manquait pas de crédit auprès de lui, et que c’étaient eux qui ne faisaient pas des offres suffisantes, quand ce Perse, déjà tout décidé en leur faveur, ne demandait qu’à embrasser ouvertement leur parti. Il fit, au nom de Tissapherne et en sa présence, tant de demandes exagérées, qu’il empêcha de rien conclure, quoique les Athéniens en accordassent la plus grande partie : en effet, il voulait qu’on livrât l’Ionie tout entière, ensuite les îles adjacentes, et faisait encore d’autres propositions que les Athéniens ne rejetaient pas. Enfin, à la troisième conférence, pour ne pas laisser voir clairement qu’il ne pouvait rien, il demanda qu’il fût permis au roi de construire une flotte, et de longer leurs côtes avec le nombre de bâtimens qu’il jugerait à propos. Les Athéniens alors, jugeant que la chose était inexécutable, qu’Alcibiade les jouait, refusèrent, se retirèrent indignés, et retournèrent à Samos.
Chap. 57 . Aussitôt après, et dans le même hiver, Tissapherne revint à Caune, pour ramener encore une fois les Péloponnésiens à Milet, faire avec eux, aux meilleures conditions qu’il serait possible, un nouveau traité, leur payer un subside, et ne pas avoir en eux des ennemis déclarés. Il craignait que, ne pouvant suffire à l’entretien de toute leur flotte et forcés de se battre contre les Athéniens, ils ne fussent vaincus, ou qu’ils ne laissassent leurs vaisseaux dénués d’équipages, et que les Athéniens ne parvinssent à leur but sans avoir besoin de son assistance ; mais il appréhendait surtout que, pour se procurer des vivres, ils ne ravageassent le continent. Pour toutes ces raisons, et dans la vue de suivre son objet, qui était de rendre égales entre elles les puissances de l’Hellade, il manda les Péloponnésiens, leur paya le subside, et fit, pour la troisième fois, l’accord suivant.
Chap. 58 . « La treizième année du règne de Darius, Alcippidas étant éphore de Lacédémone, les Lacédémoniens et leurs alliés ont traité, dans la plaine du Méandre, avec Tissapherne, Hiéramène et les enfans de Pharnace, pour leurs intérêts respectifs, aux conditions suivantes :
» Tout le pays du grand roi qui fait partie de l’Asie, restera sous sa domination ; il le tiendra suivant sa volonté.
» Lacédémone et ses alliés n’entreront pas à mauvaise intention dans le pays du grand roi, ni le grand roi sur le territoire des Lacédémoniens et de leurs alliés.
» Si quelqu’un de Lacédémone ou de ses alliés pénètre dans le pays du roi à mauvaise intention, Lacédémone et ses alliés s’y opposeront ; et si quelqu’un des sujets du roi marche contre les Lacédémoniens pour leur nuire, le roi s’y opposera.
» Tissapherne paiera à la flotte actuelle le subside convenu, jusqu’à l’arrivée de la flotte du roi.
» Après l’arrivée de la flotte du roi, si Lacédémone et ses alliés veulent soudoyer leur flotte, ils en seront les maîtres. S’ils veulent recevoir le subside de Tissapherne, il le leur paiera ; mais, la guerre finissant, les Lacédémoniens et leurs alliés rembourseront à Tissapherne tout l’argent qu’ils en auront reçu.
» Les vaisseaux du roi arrivés, la flotte des Lacédémoniens, celle des alliés et celle du grand roi feront la guerre en commun, suivant que le jugeront à propos Tissapherne, les Lacédémoniens et les alliés ; et s’ils veulent faire la paix avec les Athéniens, ils la feront d’un commun accord. »
Chap. 59 . Tel fut le traité. Tissapherne se disposa ensuite à faire venir, comme il en était convenu, les vaisseaux phéniciens, et à remplir toutes ses autres promesses. Il voulait faire voir qu’il s’en occupait.
Chap. 60 . Les Béotiens, à la fin de l’hiver, prirent par intelligence Orope, où les Athéniens avaient une garnison. Ils étaient secondés par des Érétriens, et même des Oropiens, qui tramaient le soulèvement de l’Eubée. Orope touchant à Erétrie, il était impossible, tant qu’elle appartiendrait aux Athéniens, qu’elle n’incommodât pas Érétrie et le reste de l’Eubée.
Maîtres d’Orope, les Érétriens passèrent à Rhode et appelèrent les Péloponnésiens dans l’Eubée. Mais ceux-ci étaient plus pressés de porter des secours à Chio, qui se trouvait dans une fâcheuse position. Ils partirent de l’île de Rhode pour s’y rendre avec toute leur flotte. Ils étaient au cap Triopium quand ils virent en haute mer les Athéniens venant de Chalcé. Les deux flottes ne s’avancèrent pas l’une contre l’autre ; mais les Athéniens allèrent à Samos, et les Péloponnésiens à Milet : ces derniers voyaient qu’il était impossible, sans livrer un combat naval, de secourir Chio.
L’hiver finissait, ainsi que la vingtième année de la guerre qu’a écrite Thucydide.
Chap. 61 . L’été suivant, dès les premiers jours du printemps, le Spartiate Dercylidas fut envoyé par terre, de Milet, sur l’Hellespont, avec une armée peu nombreuse, pour soulever Abydos, colonie de Milet ; et ceux de Chio, assiégés par mer, furent contraints de livrer un combat naval dans le moment où Astyochus ne savait comment les secourir. Il était encore à Rhode, quand ils reçurent, de Milet, pour commandant, après la mort de Pédarite, le Spartiate Léon, qu’ils avaient mandé, et qui était venu comme épibate d’Antisthène. Ils reçurent aussi douze vaisseaux qui gardaient Milet, cinq de Thurium, quatre de Syracuses, un d’Anéa, un de Milet et un de Léon. Ceux de Chio sortirent en masse, s’emparèrent d’un lieu fortifié par la nature, mirent en mer et combattirent avec trente six vaisseaux contre trente-deux d’Athènes. L’action fut vive : le jour touchait à sa fin quand ceux de Chio et leurs alliés retournèrent sans désavantage à la ville.
Chap. 62 . Aussitôt après cette bataille, Dercylidas, parti de Milet en suivant les côtes, ne fut pas plus tôt arrivé dans l’Hellespont, qu’Abydos se souleva en faveur de ce Spartiate et de Pharnabaze : exemple que suivit Lampsaque deux jours après. Strombichide, à cette nouvelle, accourt de Chio avec vingt-quatre vaisseaux athéniens, dont faisaient partie des bâtimens construits pour le transport des troupes et montés par des hoplites, défait les Lampsacéniens sortis hors de leurs murs, prend d’emblée Lampsaque, qui n’était pas murée, enlève les esclaves et tous les objets à sa convenance, rétablit les hommes libres dans leurs foyers, et marche contre Abydos. La place ne se rendit pas : il y donna inutilement assaut, et se rembarqua pour aller à Sestos, ville de la Chersonèse, située sur la côte opposée et qu’autrefois les Mèdes possédaient. Il en fit une forteresse pour la garde de l’Hellespont.
Chap. 63 . Cependant l’empire de la mer fut mieux assuré à ceux de Chio et aux Péloponnésiens, et Astyochus prit courage à la nouvelle du combat naval et du départ de Strombichide et de la flotte de Milet. En longeant les côtes, il passe à Chio avec deux vaisseaux, en tire ceux qui y étaient, et vogue contre Samos avec la flotte entière. Mais bientôt il revint à Milet : les Athéniens, se défiant toujours les uns des autres, n’étaient pas venus à sa rencontre. En effet, à cette époque, et même auparavant, Athènes venait d’abolir la démocratie : car l’armée, d’une part, depuis le retour de Pisandre et de ses collègues de chez Tissapherne, s’était prononcée bien plus fortement qu’auparavant (les Samiens eux-mêmes, qui précédemment s’étaient révoltés contre l’oligarchie, ayant engagé les principaux de cette armée à tenter l’établissement du régime oligarchique) ; et, d’autre part, les Athéniens qui étaient dans Samos, s’étant concertés entre eux, avaient décidé qu’il fallait laisser Alcibiade, qui sans doute ne voudrait pas les seconder (car il ne leur paraissait pas homme à se prononcer pour le régime oligarchique) : c’était à eux, disaient-ils, qui se trouvaient au milieu du danger, à ne pas s’abandonner eux-mêmes, à soutenir la guerre, à s’empresser de fournir et de l’argent et tout ce dont on pouvait avoir besoin, puisqu’ils travaillaient dans leur intérêt privé non moins que dans l’intérêt de tous.
Chap. 64 . Après s’être donc ainsi mutuellement exhortés, ils envoyèrent droit à Athènes Pisandre et la moitié des députés, pour y conduire les affaires, avec ordre d’établir l’oligarchie dans toutes les villes sujettes où ils aborderaient, et ils firent passer l’autre moitié en diverses villes sujettes. Quant à Diotréphès, qui se trouvait à Chio, et qu’on venait de nommer commandant du littoral de la Thrace, il partit pour sa destination. Arrivé à Thasos, il y abolit le gouvernement populaire. Mais, après son départ, et dès le mois suivant, les Thasiens n’eurent rien de plus pressé que de ceindre leur ville de murs, comme ne se souciant plus d’une aristocratie combinée avec celle des Athéniens, et s’attendant chaque jour à se voir affranchis par Lacédémone. En effet leurs exilés, chassés par les Athéniens, se trouvaient au milieu des Péloponnésiens ; et, d’accord avec les amis qu’ils avaient laissés chez eux, ils travaillaient de tout leur pouvoir à leur faire amener une flotte de Lacédémone et à soulever Thasos. Il leur arriva ce qu’ils désiraient le plus ; le bon ordre fut rétabli sans danger, et la démocratie, qui leur eût été contraire, fut abolie. Thasos, et bien d’autres villes sujettes, je crois, éprouvèrent tout le contraire de ce que demandaient ceux des Athéniens qui établissaient l’oligarchie ; car les villes, voyant mieux et opérant plus sûrement, passèrent à une liberté décidée, se gardant bien de lui préférer cette administration qui, donnée par les Athéniens, cachait sous une apparence de vigueur de véritables ulcères.
Chap. 65 . Cependant Pisandre et ses collègues, ainsi qu’il leur avait été ordonné, longeant les côtes, abolirent la démocratie dans les villes ; et, dans quelques-unes, prenant, pour leur propre sûreté, des hoplites, arrivèrent enfin à Athènes. Ils trouvèrent les choses bien avancées pour la plupart par ceux de leur faction : car quelques jeunes gens, s’étant concertés, avaient tué secrètement Androclès, l’un des principaux soutiens de la démocratie, lequel n’avait pas peu contribué à l’exil d’Alcibiade. Deux motifs les avaient surtout portés à ce meurtre ; ils voulaient se défaire de l’un des meneurs, et en même temps complaire à Alcibiade, dont ils attendaient le retour et qui devait leur procurer l’amitié de Tissapherne. Ils avaient de même fait périr en secret plusieurs personnes opposées à leur parti. On avait déclaré ouvertement, dans un discours fabriqué d’avance, que désormais la solde des troupes serait le seul salaire payé par l’état ; qu’on n’admettrait au maniement des affaires que cinq mille citoyens, gens capables surtout de servir la république de leurs biens et de leur personne.
Chap. 66 . La plupart goûtaient cet arrangement, qui donnait l’administration des affaires à ceux qui devaient opérer la révolution. Le peuple ne laissait pas de s’assembler encore, ainsi que le sénat de la fève ; mais ils ne statuaient que ce que les conjurés voulaient. Les orateurs étaient de ce corps ; et ce qu’ils devaient proposer était examiné d’avance. À la vue d’une faction nombreuse, tout le monde tremblait, personne n’élevait la voix contre elle. Quelqu’un en avait-il l’audace, on trouvait bientôt un moyen de s’en défaire. Nulle recherche contre les meurtriers ; nulle procédure, nulle poursuite contre ceux qu’on soupçonnait. Le peuple, immobile de stupeur, s’estimait heureux, même en se taisant, d’échapper à la violence. On croyait les conjurés bien plus nombreux encore qu’ils ne l’étaient, et les courages étaient subjugués : la grandeur de la ville, l’impossibilité de se connaître les uns les autres, ne permettaient pas d’en savoir le nombre. Aussi, malgré toute l’indignation dont on était pénétré, ne pouvait-on faire entendre ses plaintes à personne pour concerter un projet de vengeance ; il aurait fallu s’ouvrir à un inconnu, ou à quelqu’un de connu, mais dont on se défiait. En effet tous ceux qui composaient le parti populaire étaient suspects les uns aux autres, et se jugeaient réciproquement fauteurs de la conjuration ; car il y était entré des gens qu’on n’aurait jamais cru devoir se tourner vers l’oligarchie : ces défections étaient cause qu’on n’osait plus se fier à la multitude, et elles redoublaient la sécurité des oligarques par la défiance qu’elles inspiraient au peuple contre lui-même.
Chap. 67 . Ce fut donc en de telles circonstances qu’arrivèrent Pisandre et ses collègues. Ils s’occupèrent aussitôt de ce qui restait à faire. D’abord ils assemblèrent le peuple, et ouvrirent l’avis d’élire dix citoyens qui auraient plein pouvoir de faire des lois. Ces décemvirs, à jour fixé, présenteraient au peuple la constitution qu’ils auraient dressée et qui leur paraîtrait la meilleure. Ce jour arrivé, ils convoquèrent l’assemblée à Colone, hiéron de Neptune, situé hors de la ville, à la distance d’environ quatre stades. Tout ce que les décemvirs proposèrent, ce fut qu’il serait permis à tout Athénien d’émettre l’opinion qu’il lui plairait, et ils portèrent de grandes peines contre celui qui accuserait l’opinant d’enfreindre les lois, ou l’offenserait d’une manière quelconque. Alors il fut ouvertement prononcé qu’aucune magistrature ne s’exercerait désormais suivant la forme ancienne, et qu’il ne serait plus affecté de rétributions pécuniaires ; mais qu’on élirait cinq présidens, électeurs de cent citoyens, dont chacun s’en adjoindrait trois autres ; que ces quatre cents, entrant au conseil, gouverneraient avec plein pouvoir, comme ils le jugeraient convenable, et qu’ils assembleraient les cinq mille quand ils le croiraient nécessaire.
Chap. 68 . Ce fut Pisandre qui proposa ce décret, Pisandre qui montra ouvertement dans tout le reste un zèle ardent à dissoudre la démocratie. Mais celui qui avait arrangé toute cette grande affaire, qui en avait amené le dénouement et qui l’avait préparé de longue main, c’était Antiphon, homme qui ne le cédait en vertu à aucun des Athéniens de son temps, qui pensait merveilleusement bien et exprimait de même ce qu’il pensait ; n’aimant à paraître ni dans l’assemblée du peuple ni dans aucune discussion publique : suspect à la multitude à cause de son énergique éloquence, il était, entre tant d’autres, le plus capable de rendre de grands services à ceux qui avaient de grands intérêts à défendre, soit dans les tribunaux, soit dans les assemblées du peuple, quel que fût le consultant ; et quand ensuite la faction populaire poursuivit les quatre cents, mis en cause dans l’affaire de ces mêmes hommes au pouvoir desquels il avait tant contribué, affaire où il s’agissait pour lui de la vie, il se signala par la plus éloquente des plaidoiries connues jusqu’au moment où j’écris. Phrynicus aussi se montra le plus zélé de tous pour le gouvernement oligarchique, par la crainte qu’il avait d’Alcibiade, qu’il savait être bien instruit de toutes ses menées avec Astyochus durant son séjour à Samos, et persuadé que jamais sans doute cet ambitieux ne reviendrait se soumettre à l’oligarchie : une fois prononcé pour cette révolution, il se montra le plus intrépide contre tous les dangers. Théramène, fils d’Agnon, tenait, entre ceux qui détruisirent l’état populaire, le premier rang par son esprit et son éloquence. Ainsi, quelque hardie que fût cette entreprise, conduite par un grand nombre d’hommes habiles, on ne doit pas s’étonner qu’elle ait réussi. Il était difficile en effet d’abolir dans Athènes la liberté dont le peuple jouissait depuis près d’un siècle qu’il avait expulsé les tyrans, un peuple qui non seulement n’avait pas l’habitude de l’obéissance, mais qui était, depuis le milieu de cette période, accoutumé à commander.
Chap. 69 . Ces arrangemens une fois convenus sans aucune contradiction, l’assemblée se sépara après les avoir sanctionnés, et les quatre cents furent introduits dans le conseil de la manière que je vais rapporter. Tous les Athéniens, dans la crainte des ennemis qui étaient à Décélie, restaient toujours en armes, les uns sur le rempart, les autres aux corps de réserve. On laissa partir ce jour-là, comme à l’ordinaire, ceux qui n’étaient pas de la conjuration ; mais on avait averti en secret les conjurés de ne pas se rendre aux postes, de se tenir à l’écart : en cas d’opposition, ils prendraient les armes pour la réprimer. C’étaient des gens d’Andros et de Ténos, trois cents Carystiens, et de ces colons qu’Athènes avait envoyés peupler Égine. Ils étaient venus, suivant les ordres, armés à ce dessein. Ces dispositions faites, les quatre cents vinrent, chacun armé d’un poignard qu’il tenait caché ; ils étaient accompagnés de cent vingt jeunes Hellènes dont ils se servaient quand ils avaient besoin d’un coup de main. Ils surprirent au conseil les sénateurs de la fève, et leur commandèrent de sortir, en recevant leur salaire : ils leur apportaient la rétribution pour le temps qu’ils auraient eu encore à être en fonctions ; elle leur fut donnée à leur sortie.
Chap. 70 . Les sénateurs se retirèrent humblement sans rien répliquer : les autres citoyens ne firent aucun mouvement, et tout resta tranquille. Les quatre cents entrèrent dans le conseil, prirent parmi eux des prytanes désignés par le sort, et procédèrent à leur inauguration en faisant les prières et les sacrifices d’usage lorsqu’on entrait en charge. Ayant fait ensuite de grands changemens au régime populaire, mais sans rappeler les exilés, à cause d’Alcibiade, ils gouvernèrent d’une main ferme, firent mourir quelques personnes, mais en petit nombre, et seulement celles dont il leur paraissait utile de se défaire ; plusieurs furent mis aux fers, d’autres furent bannis. Par l’entremise d’un héraut, ils manifestèrent à Agis, roi de Lacédémone, qui était à Décélie, leur vœu pour une réconciliation. Il était naturel, disaient-ils, qu’il entrât dans la ville d’accord avec eux, et qu’il les préférât au parti démocratique, indigne de toute confiance.