Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public
Chap. 29 . Ils renvoyèrent donc tout de suite, faute d’argent et par économie, les Thraces, arrivés trop tard pour se joindre à Démosthène, et chargèrent Diitréphès de les reconduire, en lui ordonnant, comme il devait traverser dans toute son étendue le canal de l’Euripe, d’employer ces troupes, dans le paraple, à faire aux ennemis le plus de mal qu’il se pourrait. Ayant débarqué avec ses Thraces sur le territoire de Tanagre, il y fait à la hâte quelque butin [qu’il va déposer dans l’île d’Eubée] ; puis vers le soir, parti de Chalcis d’Eubée, il traverse l’Euripe, aborde en Béotie, marche sur Mycalesse, passe, sans être aperçu, la nuit dans l’Hermæum, situé à seize stades de Mycalesse, et, à la pointe du jour, fond sur la ville : elle est grande, mais il la prit, parce qu’il trouva sans défense les habitans, qui ne s’attendaient pas que jamais quelqu’un, du moins du côté de la mer, pût s’avancer contre eux à une telle distance dans l’intérieur des terres. Leurs murailles faibles, croulant en quelques endroits, avaient peu de hauteur ; et telle était leur sécurité, qu’ils avaient laissé les portes ouvertes. Les Thraces se précipitèrent dans Mycalesse, pillèrent les maisons et les hiérons, tuèrent les hommes, sans respecter ni la vieillesse ni le jeune âge, égorgeant ce qui se trouvait devant eux, massacrant femmes, enfans, tout jusqu’aux bêtes de somme et autres animaux qu’ils apercevaient : car les Thraces, à l’exemple des peuples les plus barbares, se complaisent dans le carnage quand le succès les enhardit. La désolation était à son comble : la destruction et la mort apparaissaient sous toutes les formes. Ils tombèrent sur l’école, une des plus considérables du pays : les enfans venaient d’y entrer ; ils furent tous égorgés. Jamais désastre plus grand ni plus inattendu n’affligea une ville tout entière.
Chap. 30 . Les Thébains, consternés, accourent, rencontrent les Thraces encore peu éloignés, les épouvantent, leur arrachent le butin, les mettent en fuite, et les poursuivent sur les bords de l’Euripe chalcidique, et sur divers points de la côte, où étaient à l’ancre les vaisseaux qui les avaient amenés [et où ils cherchaient à se rembarquer, mais qui déjà s’étaient éloignés de la jetée]. Le moment de regagner ces vaisseaux fut celui où les Thraces perdirent le plus de monde, soit parce que le grand nombre ne savait pas nager, soit parce que les guerriers restés sur les bâtimens étaient allés, à la vue de ce qui se passait à terre, stationner quelque distance de la jetée ; car jusque-là, du moins, les Thraces, dans leur retraite, tantôt courant en avant, tantôt, selon l’usage du pays, se réunissant et faisant volte-face, s’étaient bien défendus contre les cavaliers thébains, qui furent les premiers de l’armée à les charger : en suivant cette tactique, il leur était péri peu de monde. Ils avaient fait aussi quelque perte dans la ville même, où l’on avait surpris des traîneurs occupés au pillage. Sur treize cents hommes ils en perdirent deux cent cinquante, tandis que les Thébains et autres, soit hoplites, soit cavaliers, qui avaient accouru à Mycalesse, n’eurent à regretter que la perte de vingt hommes, parmi lesquels Scriphondas, l’un des béotarques. Dans cette poursuite, les Mycalessiens perdirent encore des leurs. Voilà ce que souffrit Mycalesse ; événement qui, en raison de l’étendue de cette ville, fut, dans le cours de cette guerre, le plus déplorable de tous.
Chap. 31 . Démosthène, après la construction du fort qui l’avait occupé en Laconie, était donc allé à Corcyre. Ayant trouvé dans l’Élide, à Phia, un vaisseau à l’ancre qui devait porter en Sicile les hoplites de Corinthe, il le brisa ; mais les hommes échappèrent, prirent un autre vaisseau et continuèrent leur route. Il alla ensuite à Zacynthe et à Céphallénie, y reçut des hoplites, et manda de Naupacte une partie des Messéniens. De là, passant sur le continent opposé de l’Acarnanie, il vint à Alyzia et à Anactorium, qu’occupaient les Athéniens. Pendant qu’il était dans ce pays, Eurymédon le rencontra ; il revenait de Sicile, où il avait été envoyé en hiver porter de l’argent à l’armée. Il lui donna des nouvelles de cette île, et lui raconta ce qu’on lui avait dit dans sa navigation, que les Syracusains avaient pris Plemmyrium. Conon, qui commandait, vint aussi les trouver, et leur apprit que les vingt-cinq vaisseaux de Corinthe qui stationnaient vis-à-vis d’eux et les observaient, ne discontinuaient pas les hostilités et étaient près de livrer un combat. Il les pria de lui envoyer des vaisseaux, parce qu’avec les dix-huit qu’il avait, il ne pouvait se mesurer contre les vingt-cinq des Corinthiens. Démosthène et Eurymédon firent partir avec lui dix de leurs vaisseaux les plus légers, pour les joindre à la flotte de Naupacte, et s’occupèrent du rassemblement des troupes. Eurymédon fit voile pour Corcyre, ordonna aux habitans de cette île d’équiper quinze vaisseaux, et fit des levées d’hoplites ; car déjà commandant avec Démosthène, il changeait de route, d’après l’élection qu’on avait faite de lui. Démosthène rassembla, de diverses places de l’Acarnanie, des frondeurs et des gens de trait.
Chap. 32 . Les députés de Syracuses partis, après la prise de Plemmyrium, pour demander aux villes des secours, en avaient obtenu, et étaient près d’amener les troupes qu’ils venaient de lever. Nicias le sut : il envoya chez ceux des Sicules qui se trouvaient sur la route, chez les Centoripes alliés, chez les Alicycéens, et en d’autres villes, les prier de se réunir pour couper le passage à ces députés, qui n’avaient pas d’autre chemin à prendre après le refus des Agrigentins. Déjà les Siciliens étaient en marche quand, à cette sollicitation, les Sicules leur dressèrent trois embuscades, fondirent sur eux tout-à-coup lorsqu’ils étaient dans une pleine sécurité, et en tuèrent environ huit cents : de ce nombre furent tous les députés, à l’exception d’un seul, qui était de Corinthe. Celui-ci se mit à la tête des hommes qui échappèrent, au nombre de quinze cents, et les conduisit à Syracuses.
Chap. 33 . Dans ces mêmes jours, de Camarine, arrivèrent aux Syracusains cinq cents hoplites, trois cents hommes armés de javelots, et autant d’archers. Ceux de Géla envoyèrent une flottille de cinq vaisseaux, quatre cents hommes armes de javelots, et deux cents archers. Ils avaient enfin pour eux la Sicile presque entière, à l’exception des Agrigentins, qui gardaient la neutralité, tandis que les autres, restés jusqu’alors en suspens, se réunissaient en leur faveur contre les Athéniens.
Mais les Syracusains, après l’échec qu’ils venaient de recevoir chez les Sicules, différaient l’attaque. Quant à Démosthène et Eurymédon, dès que l’armée de Corcyre et du continent fut prête, ils traversèrent avec toutes les troupes le golfe d’Ionie, abordèrent au promontoire d’Iapygie, de là mirent à la voile, prirent terre aux Chérades, îles iapygiennes [situées vis-à-vis de Tarente], et emmenèrent sur leurs vaisseaux quelques gens de trait, Iapyges messapiens, au nombre de cent cinquante. Ce peuple était gouverné par Artas, avec qui les généraux athéniens renouvelèrent une ancienne alliance et qui leur donna ce renfort. Ils arrivèrent à Métaponte en Italie, obtinrent des habitans, à titre d’alliés, trois cents hommes armés de javelots et deux trirèmes, les prirent avec eux et suivirent la côte jusqu’à la Thuriatide, où, dans une insurrection, la faction qui leur était contraire venait de succomber. Ils s’y arrêtèrent pour faire la revue de leurs troupes, reconnaître s’il leur en manquait, et engager les Thuriens, puisque la fortune les favorisait, à les seconder avec vigueur, et à n’avoir d’autres amis et ennemis que les amis et ennemis des Athéniens.
Chap. 34 . Ceux des Péloponnésiens qui alors, avec les vingt-cinq vaisseaux, stationnaient vis-à-vis de la flotte de Naupacte pour favoriser le passage de vaisseaux de charge allant en Sicile, se disposaient à un combat naval. Après avoir équipé encore d’autres vaisseaux, de manière que leur flotte n’était que de peu inférieure à celle des Athéniens, ils jetèrent l’ancre sous Érinée, [place] d’Achaïe dans la Rhypique. Ce lieu, où ils stationnèrent, a la forme d’un croissant : l’infanterie de Corinthe et des alliés en garnissait les deux pointes ; la flotte, commandée par le Corinthien Polyanthès, était au milieu et fermait le golfe. Les Athéniens, partant de Naupacte avec trente vaisseaux commandés par Diphilus, vinrent se présenter devant elle. D’abord les ennemis ne firent aucun mouvement ; mais quand ils jugèrent le moment favorable, le signal fut donné, ils s’avancèrent : l’action s’engagea. Long-temps les deux flottes s’opposèrent l’une à l’autre une égale résistance. Enfin trois vaisseaux de Corinthe furent brisés ; aucun de ceux des Athéniens ne coula bas, mais sept furent mis hors d’état de tenir la mer, ayant reçu des coups d’éperon, et les vaisseaux corinthiens, garnis de plus longues oreilles, leur ayant brisé leurs avans. L’issue de cette journée fut douteuse ; l’un et l’autre parti s’attribua la victoire. Cependant les Athéniens restèrent maîtres des débris des vaisseaux ennemis ; et, comme le vent poussait à la haute mer et que les Corinthiens ne revinrent plus à la charge, on se sépara. Il n’y eut pas de poursuite ; on ne fit pas de prisonniers. Les Corinthiens, qui s’étaient battus près de la côte, n’eurent pas de peine à se sauver. Du côté des Athéniens il n’y eut aucune perte de vaisseaux.
Dès que ceux-ci furent rentrés à Naupacte, les Corinthiens dressèrent un trophée, comme vainqueurs, parce qu’ils avaient mis plus de vaisseaux hors de combat, et ne croyant pas avoir été vaincus par cela seul que leurs ennemis ne s’estimaient pas vainqueurs : car les Corinthiens croyaient triompher s’ils n’éprouvaient pas une entière défaite, et les Athéniens se croyaient vaincus s’ils ne remportaient une victoire décidée. Mais bientôt les Péloponnésiens se retirèrent et leur armée se dispersa : les Athéniens alors, en qualité de vainqueurs, élevèrent un trophée dans l’Achaïe, à la distance d’environ vingt stades d’Érinée, où stationnait la flotte de Corinthe. Telle fut l’issue du combat naval.
Chap. 35 . Les Thuriens, avec sept cents hoplites et trois cents hommes armés de javelots, étaient prêts de joindre Démosthène et Eurymédon. Ces généraux donnèrent ordre à la flotte de longer la côte jusqu’au territoire de Crotone. Eux-mêmes, après avoir fait le dénombrement de leurs troupes de terre sur les bords du Sybaris, les conduisirent par la Thuriatide. Ils étaient parvenus au fleuve Hylias, quand les Crotoniates leur envoyèrent déclarer qu’ils ne donneraient pas volontairement passage à l’armée sur leur territoire. Les Athéniens alors descendirent vers la mer, à l’embouchure de l’Hylias, et y passèrent la nuit. Leur flotte y vint au-devant d’eux. Ils la montèrent le lendemain, rasèrent la côte, prenant terre devant chacune des villes, excepté celles des Locriens, et arrivèrent enfin à Pétra, place du territoire des Rhégiens.
Chap. 36 . Cependant les Syracusains, apprenant qu’ils étaient en mer, résolurent de hasarder encore un combat et sur mer et sur terre, avec l’armée qu’ils avaient rassemblée dans le dessein de prévenir l’arrivée du renfort. Ils firent dans la construction de leurs vaisseaux des changemens dont le précédent combat avait démontré la nécessité : ils rendirent les proues plus courtes et plus fortes, y fixèrent des oreilles plus épaisses, et à ces oreilles ils adaptèrent, le long des parois des vaisseaux, des étançons de six coudées en dedans et en dehors : c’était ainsi que les Corinthiens, pour le combat de Naupacte, avaient ajusté les proues de leurs bâtimens. Les Syracusains se promettaient la supériorité sur les navires athéniens, moins renforcés et faibles de la proue, parce que leur usage était d’attaquer non en s’avançant de front contre les proues des ennemis, mais en les prenant par le flanc. Ils croyaient aussi qu’il leur serait avantageux de combattre dans le grand port, où l’espace serait étroit pour un grand nombre de vaisseaux : qu’en donnant de la proue, et présentant l’attaque avec de larges et solides éperons, contre des vaisseaux qui manquaient d’épaisseur et de solidité, ils en briseraient sans peine les avans ; que, dans un espace resserré, les Athéniens ne pourraient ni tourner la flotte ni s’ouvrir un passage à travers, manœuvre dans laquelle ils mettaient la plus grande confiance. Tous leurs efforts seraient employés à ne pas laisser rompre leur ligne, que le peu d’espace préserverait d’ailleurs d’être tournée. Ils emploieraient avec succès la manœuvre qui, dans le premier combat, avait paru ignorance de la part des pilotes, laquelle consistait à heurter proue contre proue : les Athéniens repoussés ne pourraient reculer que vers la terre, à la hâte, dans un lieu resserré, dans un camp. Ils seraient, eux Syracusains, maîtres du reste du port ; et les Athéniens, dans le cas où ils seraient forcés, se porteraient dans un lieu étroit ( le Mychos ), tombant pêle-mêle les uns sur les autres : désordre qui dans toutes les batailles navales avait singulièrement nui aux Athéniens. Tandis que les vaisseaux syracusains auraient l’avantage de s’élancer de la pleine mer à l’attaque, et de reculer ensuite à leur gré, les Athéniens ne pourraient ni reculer ni se mouvoir comme eux dans toute l’enceinte du port, position d’autant plus critique qu’ils auraient contre eux et Plemmyrium [qu’on leur avait enlevé], et l’entrée resserrée du port.
Chap. 37 . Les Syracusains, ayant ainsi ajouté à leurs connaissances et à leurs forces, et se trouvant en même temps plus encouragés par le succès du dernier combat naval, attaquèrent à-la-fois avec les troupes de terre et avec la flotte. Gylippe, un peu avant que les vaisseaux se missent en mouvement, avait fait sortir les troupes de terre, et les avait menées aux lignes des Athéniens sur toute l’étendue qui regarde la ville, tandis que, de l’autre côté de ces ouvrages, accourait, par son ordre, tout ce qu’il y avait à l’Olympium d’hoplites, de cavalerie et de troupes légères. Aussitôt après se mirent en mer les vaisseaux des Syracusains et des alliés. Les Athéniens, qui d’abord s’attendaient à ne voir agir que les troupes de terre, furent troublés en voyant aussi tout-à-coup la flotte s’avancer. Les uns se mettaient en bataille sur le mur, les autres en avant ; d’autres marchaient contre la cavalerie et les gens de trait, qui s’avançaient rapidement de l’Olympium et des environs, d’autres à-la-fois montaient sur les vaisseaux et portaient du secours sur la côte. Dès que les bâtimens furent garnis de troupes, on les conduisit à l’ennemi, au nombre de soixante-quinze. Les Syracusains en avaient à peu près quatre vingts.
Chap. 38 . Pendant la plus grande partie du jour, on ne fit que se charger, se repousser, s’essayer réciproquement, sans avantage décidé de part ni d’autre (si ce n’est que les Syracusains coulèrent bas un ou deux vaisseaux athéniens) et l’on se sépara. En même temps l’armée de terre des Syracusains s’éloigna de la circonvallation (des Athéniens). Le lendemain les Syracusains se tinrent en repos, sans laisser pénétrer leurs intentions. Les forces s’étant montrées égales sur mer, Nicias s’attendait à voir les ennemis recommencer l’attaque. Il obligea les triérarques à faire radouber ceux des vaisseaux qui avaient souffert, et ordonna de mettre à l’ancre des bâtimens de charge, en avant des palis qu’il avait plantés sur le rivage devant les vaisseaux, qui de la sorte se trouvaient enfermés comme dans un port. Il disposa ces bâtimens à deux plèthres l’un de l’autre, pour ménager aux vaisseaux qui seraient repoussés une retraite sûre d’où ils retourneraient à loisir au combat. Ces travaux occupèrent les Athéniens tout le jour, et ne se terminèrent qu’à la nuit.
Chap. 39 . Le lendemain, de meilleure heure que la veille, les Syracusains firent, par terre et par mer, une attaque semblable à la précédente. Les deux flottes, en présence, passèrent encore une grande partie de la journée à se harceler. Mais enfin Ariston de Corinthe, fils de Pyrrichus, le meilleur pilote qui fût à Syracuses, conseilla aux commandans de la flotte d’envoyer ordre à ceux qui, dans la ville, étaient chargés de la police, d’établir à la hâte un marché sur le bord de la mer, et d’obliger les marchands à y apporter en vente tout ce qu’ils avaient de comestibles : les gens de la flotte descendraient, prendraient sur-le-champ un repas près des vaisseaux, et presque aussitôt après feraient une seconde attaque, à laquelle les Athéniens seraient loin de s’attendre.
Chap. 40 . On le crut, on envoya l’ordre, le marché fut prêt. Aussitôt les Syracusains ramèrent de la poupe, se rapprochèrent de la ville, descendirent et prirent leur repas. Les Athéniens, croyant qu’ils se retiraient par faiblesse, descendirent à terre, et s’occupèrent à loisir et des apprêts du repas et d’autres soins encore, pensant bien n’avoir plus à combattre du reste de la journée. Mais tout-à-coup les Syracusains appareillent et s’avancent une seconde fois. Les Athéniens, dans le plus grand trouble, encore à jeun la plupart, montent sans ordre sur la flotte, et ne viennent qu’avec peine à la rencontre. Pendant quelque temps on reste dans l’inaction, on s’observe. Les Athéniens, ne jugeant pas à propos de s’épuiser eux-mêmes, restant dans le même lieu et s’y excédant de fatigue, se décident enfin à ne plus différer l’attaque ; ils s’animent mutuellement ; ils engagent l’action. Les Syracusains les reçoivent, et, frappant de la proue, comme ils l’avaient résolu, brisent à coups d’éperons l’avant de leurs vaisseaux, qui, en même temps du haut des ponts, sont couverts d’une grêle de javelots. Mais les malheureux Athéniens eurent bien plus à souffrir des troupes qui montaient les barques légères ; elles tombaient sur les rangs de rameurs de leurs vaisseaux, dont elles rasaient les flancs, en accablant de traits les équipages.
Chap. 41 . Enfin ceux de Syracuses remportèrent une victoire complète. Les Athéniens, mis en fuite, se réfugiaient dans leur station, en passant entre leurs bâtimens de charge. Les Syracusains ne les poursuivirent pas jusqu’à ces bâtimens : les antennes suspendues au-dessus des espaces intermédiaires par lesquels on pouvait entrer, et qui portaient des dauphins de plomb, les en empêchaient. Deux vaisseaux syracusains qui osèrent s’en approcher avec la confiance que donne la victoire, furent très endommagés, et même l’un des deux fut pris avec les hommes qu’il portait. Les Syracusains avaient coulé bas sept vaisseaux d’Athènes, en avaient maltraité beaucoup d’autres, avaient pris et tué des hommes. Ils se retirèrent, et célébrèrent par des trophées leur double victoire. Dès-lors ils avaient l’intime conviction qu’ils étaient beaucoup plus forts sur mer ; ils croyaient même qu’ils se rendraient maîtres de l’armée de terre, et se disposaient à une nouvelle attaque sur les deux élémens.
Chap. 42 . Sur ces entrefaites apparaissent Démosthène et Eurymédon avec les secours que leur envoyaient les Athéniens : soixante-treize vaisseaux, y compris ceux des étrangers, cinq mille hoplites d’Athènes et des alliés, nombre de barbares et d’Hellènes armés de javelots, des frondeurs, des archers, et tout le reste d’un formidable appareil. À cet aspect, les Syracusains sont consternés : verront-ils jamais un terme à leurs maux ? Seront-ils jamais délivrés de tant de dangers ? Ils en doutaient, voyant que, malgré les fortifications qu’on opposait aux Athéniens à Décélie, il arrivait encore une armée toute aussi forte que la première, et qu’Athènes déployait en tout lieu des forces imposantes.
L’armée primitive des Athéniens venait de recevoir, eu égard à son triste état, un grand accroissement de force. Démosthène, voyant l’état des choses, sentit qu’il ne devait ni perdre du temps, ni commettre la même faute que Nicias. Terrible à son arrivée, ce général, au lieu de fondre aussitôt sur les Syracusains, ayant passé tout l’hiver à Catane, avait perdu dans l’opinion, et avait donné à Gylippe et à l’armée du Péloponnèse le temps de le prévenir. Les Syracusains n’auraient pas même demandé ce renfort, si Nicias les eût d’abord attaqués ; ils n’eussent été détrompés et convaincus de leur faiblesse qu’au moment même où ils se seraient trouvés investis, et si alors ils eussent demandé du secours, ils n’en auraient pas tiré le même avantage.
Telles furent les réflexions de Démosthène : persuadé qu’il ne paraîtrait jamais plus formidable à l’ennemi que le premier jour de son arrivée, il voulut profiter de l’effroi qu’inspirait la présence de la nouvelle armée. Il voyait que les Syracusains n’avaient élevé qu’un simple mur pour empêcher les Athéniens de les investir, et que, pour l’enlever aisément et sans qu’on osât résister, il ne fallait que se rendre maître de la montée d’Épipoles, et en outre du camp qui s’y trouvait placé. Il se hâta donc de tenter l’entreprise, croyant abréger ainsi la durée de la guerre. S’il réussissait, il entrait à Syracuses ; sinon, il remmenerait l’armée, sans perdre inutilement les troupes engagées dans l’expédition et ruiner la république entière. Les Athéniens donc sortirent de leurs retranchemens, et ravagèrent le territoire que baignait l’Anapus. Ils eurent, comme auparavant, la supériorité sur terre et sur mer ; car les Syracusains ne leur opposèrent, d’un côté ni de l’autre, aucune résistance : il ne sortit contre eux que la cavalerie et les gens de trait de l’Olympium.
Chap. 43 . Démosthène ensuite voulut tenter l’attaque du mur de contrevallation avec des machines de guerre : il les fit avancer ; mais elles furent brûlées par les ennemis, qui se défendaient du haut des murailles. Le reste de ses troupes attaqua sur divers points, et fut repoussé. Ne croyant pas devoir perdre plus de temps, il persuada à Nicias et aux autres commandans d’attaquer Épipoles. Il jugeait impossible, pendant le jour, de s’avancer et de franchir la hauteur sans être aperçu ; il ordonna aux soldats de se pourvoir de vivres pour cinq jours ; et, prenant avec lui les appareilleurs, les maçons, tous les gens de trait, tout ce qui était nécessaire pour se retrancher si l’on avait l’avantage, il marcha sur Épipoles à la première veille, avec Eurymédon, Ménandre et toute l’armée. Nicias demeura dans les retranchemens. Ainsi que la première fois, on monta par Euryèle, sans être découvert par les gardes avancées ; on attaqua, on enleva les ouvrages des Syracusains en cet endroit : quelques hommes de la garnison furent tués ; la plupart fuirent et gagnèrent les camps d’Épipoles. Il y en avait trois dans les fortifications avancées, celui des Syracusains, celui des autres Siciliens et celui des alliés. Les fuyards annoncèrent l’arrivée de l’ennemi aux six cents Syracusains qui, de ce côté, formaient la première garde d’Épipoles. Ceux-ci accourent ; Démosthène et les Athéniens les rencontrent, et, malgré la vigueur de leur défense, les mettent en fuite, et vont aussitôt en avant pour ne point laisser refroidir l’ardeur du soldat, et afin de terminer l’affaire qui les amenait. D’autres en même temps, s’emparaient d’emblée des premiers travaux abandonnés par la garde, et en arrachaient les créneaux. Les Syracusains et leurs alliés, Gylippe et ses soldats, sortirent des fortifications avancées. Comme on ne s’était pas attendu, pendant la nuit, à une entreprise aussi audacieuse, les troupes combattirent timidement, se laissèrent forcer et d’abord firent retraite. Les Athéniens s’avançaient en désordre, comme vainqueurs et impatiens d’achever de rompre à l’instant tout ce qui tenait encore, dans la crainte, s’ils laissaient à l’ennemi le temps de se reconnaître, qu’il ne parvînt à se rallier. Les Béotiens les premiers leur opposèrent de la résistance, les chargèrent, les firent reculer, les mirent en fuite.
Chap. 44 . Dès-lors les Athéniens furent dans le plus grand désordre, et leur trouble devint tel, que ni eux ni leurs adversaires ne pouvaient aisément expliquer ce qui était arrivé. En plein jour, ceux qui se trouvent à une affaire sont mieux instruits, sans cependant tout savoir ; chacun n’a connaissance, et encore une connaissance imparfaite, que de ce qui se passe autour de lui : le moyen donc que, dans un combat de nuit tel que celui-ci, le seul qui, dans cette guerre, ait eu lieu entre deux armées considérables, on puisse savoir nettement ce qui s’est passé ? À la vérité la lune brillait : mais on se voyait les uns les autres comme on peut se voir à cette clarté : on apercevait bien la forme des corps, mais non de manière à distinguer l’ami de l’ennemi. Des hoplites des deux partis se trouvaient, non en petit nombre, resserrés dans un espace étroit. Des corps athéniens étaient déjà vaincus, tandis que d’autres s’avançaient n’ayant pas encore donné. Du reste de leur armée, une partie venait de monter, une autre arrivait. Ils ne savaient où aller ; car déjà, la fuite étant décidée, le trouble était général, et difficilement se reconnaissait-on à la voix. Les Syracusains et les alliés victorieux s’animaient les uns les autres à grands cris, n’ayant pas d’autres signaux à donner dans l’obscurité, et en même temps recevaient vigoureusement ce qui se portait contre eux. Mais les Athéniens se cherchaient eux-mêmes, et tous ceux qu’ils rencontraient, même amis, ils les prenaient pour des ennemis à la poursuite de ceux des leurs qui fuyaient. Faute d’autres moyens de se reconnaître, ils se demandaient à chaque instant le mot de ralliement, et en le demandant tous à-la-fois, ils se jetaient eux-mêmes dans une extrême confusion et apprenaient ce mot aux ennemis ; mais ils n’apprenaient pas de même celui des Syracusains, qui, victorieux et non dispersés, avaient moins de peine à se reconnaître. Se trouvaient-ils en force, l’ennemi qu’ils rencontraient et qui savait le mot, leur échappait : mais si eux-mêmes ne répondaient pas, on les massacrait. Ce qui leur nuisit le plus, ce fut le chant du péan qui, à peu près le même des deux côtés, les jetait dans l’incertitude. Les Argiens, les Corcyréens, et tout ce qu’il y avait de Doriens dans l’armée d’Athènes, ne pouvaient le chanter sans effrayer les Athéniens, qu’effrayait également celui des ennemis.
Le désordre une fois mis entre eux, partout où ils se rencontraient, ils ne s’en tenaient plus à s’effrayer, ils se chargeaient : on se battait amis contre amis, citoyens contre citoyens, et l’on avait peine à se séparer. La descente d’Épipoles étant étroite, la plupart, poursuivis, se jetaient du haut des roches escarpées et périssaient. Ceux qui, sans accident, parvinrent à descendre dans la plaine, se sauvèrent presque tous à leur camp, surtout les soldats de la première armée, qui connaissaient mieux le pays ; mais plusieurs des derniers arrivés, se trompant de chemin, errèrent ça et là dans les champs. Le jour venu, la cavalerie syracusaine les poursuit, les enveloppe, les massacre.
Chap. 45 . Le lendemain les Syracusains dressèrent deux trophées : l’un à Épipoles, par où les ennemis étaient montés ; l’autre à l’endroit où les Béotiens avaient les premiers résisté. Les Athéniens demandèrent et obtinrent la permission d’enlever les morts. Eux et leurs alliés perdirent beaucoup d’hommes, mais encore plus d’armes ; car de ceux qui avaient été forcés de se précipiter, sans bouclier et sans armes, du haut des rochers, les uns avaient péri, d’autres s’étaient sauvés.
Chap. 46 . Animés par un succès inespéré, les Syracusains retrouvèrent leur premier courage, et envoyèrent Sicanus, avec quinze vaisseaux, à Agrigente, pour gagner à leur parti cette république, déchirée par des factions, tandis que Gylippe parcourait une seconde fois l’intérieur de la Sicile, pour en amener des troupes. Depuis l’affaire d’Épipoles, ils espéraient enlever de vive force les retranchemens de l’ennemi.
Chap. 47 . Cependant les généraux Athéniens délibérèrent sur le malheur qu’ils venaient d’éprouver, et sur l’état de faiblesse où, à tous égards, l’armée se trouvait réduite. Ils ne pouvaient se dissimuler leurs mauvais succès, et voyaient les soldats excédés de leur séjour en Sicile, et tourmentés par la maladie, qui avait une double cause : on était dans la saison où il y a le plus de malades, et le lieu où l’on campait était marécageux et malsain. Tout d’ailleurs paraissait désespéré. Dans de telles conjonctures, Démosthène pensait qu’il ne fallait pas rester davantage : malheureux dans son attaque d’Épipoles, il se déclara pour le départ, ne voulant pas même qu’il fût différé davantage, pendant qu’on pouvait encore et faire le trajet et forcer le passage, du moins avec les vaisseaux qui venaient d’arriver. Il importait plus, disait-il, à la république de combattre ceux qui venaient d’élever une forteresse sur son territoire, que les Syracusains, devenus difficiles à soumettre ; et la raison ne voulait pas qu’on perdît son temps à un siège lointain, ruineux et continué sans espoir de succès. Tel fut l’avis de Démosthène.
Chap. 48 . Nicias voyait bien lui-même le mauvais état des affaires, mais il ne voulait ni l’avouer ouvertement, ni que les généraux, agitant au milieu d’un nombreux conseil la question du retour, se rendissent eux-mêmes, auprès des ennemis, les porteurs de cette nouvelle : car lorsqu’ils voudraient en venir à l’exécution, ils ne pourraient plus leur en faire un secret. D’ailleurs, connaissant mieux que personne l’état des assiégés, il espérait, si l’on prenait patience, que leurs affaires empireraient, que leurs finances s’épuiseraient, surtout depuis que la supériorité de la flotte rendait les Athéniens maîtres de la mer, outre que le parti qu’il avait à Syracuses et qui voulait lui livrer la place, lui défendait par des émissaires de se retirer.
Nicias, instruit de toutes ces choses, était réellement incertain du parti à prendre ; cependant il déclara nettement qu’il ne remmenerait pas l’armée. « Les Athéniens, disait-il, ne jugeront pas vos raisons assez fortes pour autoriser votre départ sans un décret ; de retour dans votre patrie, ce ne sera pas vous qui prononcerez sur vous-mêmes, qui jugerez en voyant les affaires comme vous les voyez ici, où vous n’êtes pas réduits à fonder votre opinion sur les invectives et les déclamations de perfides accusateurs : vous aurez pour juges une multitude disposée à croire tout orateur dont l’éloquence appuiera vos calomniateurs. Des soldats, et pour la plupart ceux qui maintenant, dans l’armée, s’écrient qu’ils sont à l’extrémité, ne crieront-ils pas aussi haut à leur arrivée, mais dans un sens contraire, représentant les généraux comme des traîtres qui auraient reçu de l’ennemi le prix de leur retraite ? Il ajoutait que, pour lui, connaissant le caractère des Athéniens, il aimait mieux périr, s’il le fallait, dans le combat et de la main des ennemis, que condamné par ses concitoyens à une mort injuste et ignominieuse ; que les affaires des Syracusains étaient encore pires que les siennes ; qu’ils défrayaient des troupes étrangères, et faisaient beaucoup d’autres dépenses en fortifications autour de leur ville ; que, depuis une année, entretenant une flotte considérable, ils se verraient bientôt sans ressources ; qu’ils avaient déjà dépensé deux mille talens, sans compter tout ce qu’ils devaient ; que s’ils faisaient subir des réductions à leur armée, en cessant de soudoyer des troupes, ils ruineraient leurs forces, lesquelles consistaient plutôt en alliés libres qu’en hommes nécessairement attachés au service, comme ceux dont se composaient les armées athéniennes : qu’on devait donc s’opiniâtrer au siége, et ne pas se retirer en se croyant vaincu par la supériorité des richesses, comme si celles de l’ennemi étaient en effet supérieures. »
Chap. 49 . Nicias parlait avec assurance, bien informé de l’état de Syracuses et de l’épuisement du trésor public ; d’intelligence avec un parti qui voulait livrer la place aux Athéniens, et qui, par un messager digne de foi, lui donnait avis de ne pas se retirer, et parce qu’en même temps il mettait beaucoup plus de confiance qu’auparavant dans les forces de sa flotte.
Démosthène n’était nullement d’avis que l’on continuât le siége. Si l’on ne pouvait pas ramener l’armée sans un décret des Athéniens, si l’on devait s’arrêter en Sicile, qu’on allât du moins à Thapsos ou à Catane, d’où l’armée de terre, répandue sur une grande portion du territoire, tirerait des subsistances, en pillant et causant de grands dommages ; tandis qu’avec leurs vaisseaux, les Athéniens lutteraient, non plus à l’étroit, ce qui tournait à l’avantage de l’ennemi, mais en pleine mer, où ils déploieraient les ressources de leur art, libres dans leurs mouvemens d’attaque et de retraite, et n’étant plus enfermés dans un espace étroit et circonscrit. Enfin il déclara qu’il n’était point d’avis qu’on restât dans la même position, mais qu’il fallait en changer au plus tôt.
Eurymédon pensait de même ; mais Nicias soutenait l’opinion contraire : on hésitait, on ajournait, on soupçonnait que Nicias, qui montrait tant d’assurance, en savait plus qu’il n’en disait. Ainsi les Athéniens perdaient le temps et restaient dans le même lieu.
Chap. 50 . Cependant Gylippe et Sicanus étaient de retour à Syracuses : Sicanus avait manqué Agrigente ; car, pendant qu’il était encore à Géla, la faction qui favorisait Syracuses venait de se réconcilier avec la faction contraire, qui avait eu le dessus. Pour Gylippe, il amenait des troupes considérables, levées dans la Sicile, et les hoplites envoyés au printemps dans le Péloponnèse sur des vaisseaux de charge, et qui venaient de Libye à Sélinonte : car, poussés dans la Libye, ils avaient reçu des habitans de Cyrène deux trirèmes et des guides pour la traversée, et avaient, dans le paraple [de la Libye], secouru les Évespérites assièges par les Libyens, qu’ils vainquirent. De là ils avaient suivi la côte jusqu’à Néapolis, comptoir des Carthaginois, point d’où le trajet vers la Sicile est le plus court ; il est de deux jours et une nuit : ils l’avaient franchi et avaient abordé à Sélinonte.
Ces renforts arrivés, les Syracusains se disposèrent à combattre encore une fois par terre et par mer. Les généraux athéniens, voyant les forces de l’ennemi s’accroître d’une nouvelle armée, et leurs affaires, loin de prendre une meilleure face, empirer de jour en jour, ruinées surtout par les maladies qui atteignaient les troupes, regrettaient de ne s’être pas retirés plus tôt. Nicias lui-même, ne marquant plus autant d’opposition, se réduisait à les prier de ne pas délibérer ouvertement sur le départ. Ils firent donc savoir aux soldats, le plus secrètement possible, que le camp serait abandonné et qu’ils devaient se tenir prêts à un signal. Tout était disposé, on allait partir, quand la lune s’éclipsa ; car on était en pleine lune. La plupart des Athéniens prièrent les généraux de différer ; ce phénomène leur donnait des scrupules. Nicias, à qui les signes célestes, en particulier celui-ci, inspiraient une crainte trop superstitieuse, dit qu’avant qu’il se fût écoulé trois fois neuf jours, terme fixé par les devins, il ne permettrait plus de délibérer sur l’affaire du départ. Les Athéniens avaient déjà perdu trop de temps : cet événement les fit rester encore.
Chap. 51 . Les Syracusains, instruits de ces circonstances, furent d’autant plus animés à s’opposer à cette retraite, que leurs ennemis, par le fait, reconnaissaient eux-mêmes avoir perdu la supériorité sur terre et sur mer. Il ne fallait pas non plus souffrir qu’ils allassent s’établir dans quelque autre partie de la Sicile, où il serait plus difficile de les combattre. On devait saisir l’occasion et les forcer, le plus tôt possible, à un combat de mer dans la position où ils se trouvaient. En conséquence la flotte appareilla et s’exerça pendant le nombre de jours qu’on jugea nécessaire. Dès que le moment parut favorable, les troupes de terre commencèrent, le premier jour, par attaquer les retranchemens. Il sortit contre elles, par quelques portes, des corps peu considérables, hoplites et cavaliers ; les Syracusains firent prisonniers plusieurs de ces hoplites et poursuivirent le reste. Le passage étant étroit, les Athéniens perdirent soixante-dix cavaliers et quelques hoplites.
Chap. 52 . Les Syracusains rentrèrent ce jour-là ; mais le lendemain ils firent sortir soixante-seize vaisseaux, pendant que les troupes de terre marchaient aux retranchemens. Les Athéniens cinglèrent à la rencontre avec quatre-vingt-six navires. L’action s’engagea. Eurymédon commandait l’aile droite des Athéniens ; il voulait envelopper la flotte ennemie, en formant, par la direction de ses vaisseaux, une ligne allongée vers la terre plutôt que vers la mer : mais les Syracusains, après avoir battu le centre, resserrèrent Eurymédon dans une espèce de golfe, au fond du port, le tuèrent, mirent hors de combat les vaisseaux qui le suivaient, poursuivirent ensuite tout le reste de la flotte et la poussèrent au rivage.
Chap. 53 . Gylippe, voyant la flotte athénienne vaincue et repoussée hors des palis qui lui servaient d’asile, et voulant mettre hors de combat les troupes qui descendraient à terre et donner aux Syracusains plus de facilité à remorquer les vaisseaux ennemis vers leur propre terre, prend avec lui un détachement et va porter du secours sur le môle. Les Tyrrhéniens, qui faisaient la garde pour les Athéniens, voient cette troupe qui marche sans ordre, s’avancent, attaquent les premiers qui se présentent, les mettent en fuite et les jettent dans le marais de Lysimélie. Mais bientôt arriva un corps plus nombreux de Syracusains et d’alliés : les Athéniens surviennent pour soutenir les Tyrrhéniens et protéger leurs vaisseaux ; ils engagent le combat, sont vainqueurs, poursuivent les vaincus, tuent beaucoup d’hoplites et sauvent la plupart de leurs vaisseaux, qu’ils ramènent à leur station. Les Syracusains leur en prirent dix-huit, tant d’Athènes que des alliés, et tuèrent les hommes. Ils voulaient incendier le reste de la flotte : le vent portait du côté des Athéniens ; ils lancèrent contre eux un vieux bâtiment de charge, rempli de torches et de sarmens, auxquels ils mirent le feu. Les Athéniens, craignant pour leurs vaisseaux, travaillèrent à l’éteindre, apaisèrent la flamme, empêchèrent le brûlot d’approcher, et sortirent de péril.
Chap. 54 . Les Syracusains dressèrent un trophée en mémoire de la victoire navale et de celle qu’ils avaient remportée aux retranchemens, où ils avaient pris les hoplites, et d’où ils avaient amené aussi des chevaux enlevés à l’ennemi. Les Athéniens en dressèrent un de leur côté, pour la victoire des Tyrrhéniens, qui avaient mis en fuite l’infanterie et l’avaient poussée dans le marais, et pour celle qu’eux-mêmes avaient remportée avec le reste de leur armée.
Chap. 55 . La flotte amenée postérieurement par Démosthène avait d’abord effrayé les Syracusains ; mais quand ils eurent remporté sur mer une victoire éclatante, les Athéniens, à leur tour, furent entièrement découragés : l’étonnement que leur causait une telle catastrophe était grand ; mais bien plus grand encore le repentir de leur déplorable descente en Sicile. En effet ils n’avaient attaqué que les villes où ils retrouvaient les formes de gouvernement et le régime populaire d’Athènes, puissantes d’ailleurs et fortes en vaisseaux et en cavalerie ; des cités où ils ne pouvaient jeter le trouble, soit en suscitant des révolutions politiques, soit en déployant contre elles un appareil formidable : quoiqu’avec des forces supérieures, ils avaient essuyé de fréquens échecs : ils en avaient été découragés ; mais depuis leur défaite inopinée sur mer, ils perdaient jusqu’à la dernière lueur d’espérance.
Chap. 56 . Cependant les Syracusains, ayant intrépidement longé le port, songeaient à en clore l’entrée, de peur que les Athéniens, s’ils en avaient le projet, n’en sortissent à leur insu. Ce n’était plus à se sauver eux-mêmes qu’ils mettaient leurs soins, mais à empêcher les Athéniens de se sauver. Ils croyaient, ce qui était vrai, que leur position était meilleure, et que s’ils pouvaient remporter sur les Athéniens une victoire décisive sur terre et sur mer, ils s’honoreraient aux yeux des Hellènes par une lutte glorieuse ; car, dès ce moment, les autres Hellènes seraient, les uns délivrés, les autres hors de la crainte. Les forces qui resteraient aux Athéniens deviendraient insuffisantes à soutenir la guerre qu’on leur ferait, et les Syracusains, à qui l’on attribuerait ces brillans résultats, commanderaient le respect à leur siècle et aux âges à venir : lutte mémorable, surtout parce qu’ils auraient vaincu les Athéniens et des alliés armés pour la même cause ; et parce que, s’ils n’avaient pas vaincu seuls, mais avec des auxiliaires, ils avaient du moins partagé le commandement avec les Lacédémoniens et les Corinthiens, fait en quelque sorte de leur ville le bouclier de la Sicile, et donné un grand lustre à leur marine. En effet, jamais, jusqu’à cette guerre-ci, qui réunit tant de peuples pour Athènes ou Lacédémone, on n’en avait vu un aussi grand nombre ligué contre une seule république.
Chap. 57 . Voici les nations qui combattirent avec ces deux républiques, pour ou contre la Sicile, devant Syracuses : les unes, afin de partager la conquête du pays, les autres, pour s’y opposer. Elles avaient embrassé l’un ou l’autre parti, non par esprit de justice ou en considération d’une commune origine, mais ou cédant à la nécessité, ou éblouies des chances de succès que leur présentaient les circonstances.
Les Athéniens, Ioniens d’origine, marchèrent avec joie contre les Syracusains, qui étaient Doriens ; et, avec eux, des peuples qui avaient même langue et mêmes usages, ceux de Lemnos et d’Imbros, et les Éginètes, alors maîtres d’Égine.
Les Hestiéens, qui habitaient Hestiée en Eubée, unirent leurs armes à celles des Athéniens, dont ils étaient colonie. D’autres peuples prirent part à cette entreprise à titre de sujets, ou comme alliés libres, ou comme soudoyés.
Entre les sujets soumis au tribut, on comptait les Érétriens, les Chalcidiens, les Styriens et les Carystiens, tous de l’île d’Eubée ; des îles étaient venus ceux de Céos, d’Andros et de Téos ; et de l’Ionie, les Milésiens, les Samiens et ceux de Chio, qui, non tributaires, suivaient en qualité d’auxiliaires et fournissaient des vaisseaux.
La plupart de ces peuples sont Ioniens et originaires d’Athènes, excepté les Carystiens , qui appartiennent à la Dryopide. Sujets, ils obéissaient ; Ioniens, ils marchaient volontiers contre des Doriens.
Il y avait en outre des Éoliens. Ceux de Méthymne étaient tenus de fournir des vaisseaux et non pas un tribut. Ténédos et Énia payaient tribut. Ces Éoliens se trouvèrent dans la nécessité de combattre d’autres Éoliens, contre les Béotiens, leurs fondateurs, qui étaient avec les Syracusains ; mais les Platéens, qui étaient Béotiens, seuls d’entre les peuples de la Béotie, firent la guerre aux Béotiens pour satisfaire leur haine.
Les Rhodiens et les Cythéréens sont d’origine dorienne : ceux de Cythères, colonie de Lacédémone, portèrent les armes contre les Lacédémoniens que Gylippe commandait. Les Rhodiens, Argiens d’origine, étaient obligés de combattre et des Syracusains Doriens et les habitans de Géla, Argiens, et même leurs propres colons, qui combattaient avec les Syracusains.
Les habitans de Céphallénie et de Zacynthe, voisins du Péloponnèse, quoique libres, ne laissaient pas, comme insulaires, d’être dominés par les Athéniens, maîtres de la mer, et ils les suivaient.
Les Corcyréens, non seulement Doriens, mais encore évidemment Corinthiens, firent la guerre aux Corinthiens, dont ils sont colonie, et aux Syracusains, avec qui ils ont une commune origine. Ils prétextaient l’impérieuse nécessité ; mais le véritable motif était leur haine contre Corinthe.
Ceux qu’on appelle aujourd’hui Messéniens , soit de Naupacte, soit de Pylos, qu’Athènes possédait alors, furent pris pour cette guerre, aussi bien que les exilés de Mégares, qui, en petit nombre, et par suite de leur malheur, combattirent les habitans de Sélinonte, qui sont Mégariens.
Les autres peuples qui prirent part à cette expédition le firent plutôt volontairement que par contrainte. Les Argiens s’y engagèrent moins à titre d’alliés qu’en haine de Lacédémone ; ainsi, par des animosités particulières, différens peuples suivirent, quoique Doriens, les Athéniens d’origine ionique, qui marchaient contre des peuples d’origine dorique.
Les Mantinéens et autres Arcadiens soudoyés, accoutumés à marcher contre tous ceux qu’on leur désignait pour ennemis, aussi par amour du gain, jugèrent ennemis les Arcadiens, qui marchaient avec les Corinthiens.
Les Crétois et les Étoliens se laissèrent pareillement gagner par l’appât de la solde. Ainsi les Crétois, qui avaient fondé Géla avec les Rhodiens, firent la guerre, non pas en faveur de leur colonie, mais contre elle, et non par inclination, mais pour gagner l’argent qu’on leur offrait.
Ce fut aussi par amour du gain que plusieurs Acarnanes donnèrent des secours ; mais, alliés pour la plupart, ils n’obéissaient qu’à leur amitié pour Démosthène et à leur bienveillance pour les Athéniens.
Le golfe d’Ionie bornait le territoire des peuples dont nous venons de parler. En Italie, ceux de Thurium et de Métaponte, en proie à des séditions, furent entraînés dans cette ligue, ainsi que les habitans de Naxos et de Catane en Sicile.
Entre les barbares, les Égestains, qui avaient soulevé la plupart des peuples de la Sicile et de ceux du dehors, et une partie des Thyrséniens, étaient excités par leur haine contre Syracuses. On soudoyait les Iapyges. Voilà les nations qui combattirent avec Athènes.
Chap. 58 . Les Syracusains, de leur côté, eurent pour auxiliaires les Camarinéens, qui leur étaient limitrophes ; après les Camarinéens, ceux de Géla ; puis, les Agrigentins étant neutres, les Sélinontins, situés à l’opposite de Syracuses et habitant la côte de Sicile tournée vers la Libye ; ensuite les Himéréens, dont le territoire regarde la mer de Tyrrhénie ; les Himéréens, les seuls Hellènes de cette côte, les seuls aussi qui secoururent les Syracusains.
Tels sont les Héllènes de Sicile, tous Doriens et autonomes, qui les secondèrent.
Entre les barbares, il n’y eut pour Syracuses que les Sicules, ceux du moins qui ne s’étaient pas déclarés pour Athènes.
Aux Hellènes hors de la Sicile, les Lacédémoniens fournirent un général Spartiate, des Hilotes et des néodamodes que leur incorporation parmi les citoyens constitue libres.
Les Corinthiens seuls fournirent de l’infanterie et des vaisseaux ; les Leucadiens, les Ampraciotes, servirent avec eux, parce qu’ils avaient une même origine. Des troupes soudoyées furent envoyées de l’Arcadie par les Corinthiens ; on força les Sicyoniens à faire la guerre.
On n’eut, hors du Péloponnèse, que les Béotiens.
Comparés à tous ceux qui se rendirent en Sicile, les Siciliens fournirent à eux seuls le contingent le plus considérable sous tous les rapports. Ils le devaient, habitant de grandes cités. Ils rassemblèrent beaucoup d’hoplites, des matelots, de la cavalerie, enfin tout ce que réclamaient les différentes branches de service. On peut dire aussi que les Syracusains, comparés à tout le reste des peuples de Sicile, fournirent le contingent le plus considérable, à raison de l’étendue de leur ville, et parce que c’étaient eux qui couraient le plus grand danger.
Chap. 59 . Tels furent les secours que rassemblèrent les deux partis. Ils les avaient dans le temps dont je parle, et depuis ni l’un ni l’autre n’en reçut de nouveaux. Les Syracusains et leurs alliés avaient raison de penser que ce serait un bel exploit, à la suite de leur victoire navale, de faire prisonnière toute l’armée des Athéniens, cette armée naguère si formidable, sans lui laisser aucun moyen d’échapper ni par terre, ni par mer. Ils s’occupèrent donc de fermer le grand port, qui avait environ huit stades d’ouverture. Ils en obstruèrent l’entrée, en y mettant à l’ancre des trirèmes, des vaisseaux de charge et des barques. Ils faisaient en même temps tous les apprêts nécessaires, dans le cas où les Athéniens oseraient hasarder encore un combat naval ; et ils donnaient à tout la plus scrupuleuse attention.
Chap. 60 . Les Athéniens, qui se voyaient renfermés, et qui n’ignoraient pas les desseins ultérieurs de l’ennemi, crurent devoir tenir conseil. Les généraux et taxiarques s’assemblèrent. Ils manquaient de tout : pour le moment ils n’avaient pas de convois à recevoir ; car, dans l’idée d’un prochain départ, ils avaient fait dire à Catane de n’en pas envoyer, et ils n’en devaient pas même attendre à l’avenir, à moins de remporter une victoire navale. Ils résolurent donc d’abandonner leurs retranchemens supérieurs, de s’emparer de quelque lieu voisin de la flotte, où ils construiraient un fort qui pût, quoique très petit, contenir les ustensiles et les malades ; ils y mettraient garnison et feraient monter tout le reste des troupes sur la flotte, sans distinction des bâtimens encore en bon état ou presque entièrement hors de service. Alors ils livreraient combat : vainqueurs, ils se porteraient à Catane ; vaincus, ils incendieraient leurs vaisseaux, et, rangés en ordre de bataille, ils gagneraient par terre, le lieu le plus voisin et ami, soit hellène, soit barbare.
Cet avis passa ; ils l’exécutèrent. Ils descendirent avec précaution de leurs retranchemens, équipèrent tous les vaisseaux, au nombre d’environ cent dix, et forcèrent à les monter tout ce qu’il y avait d’hommes que leur âge rendait aptes à un service quelconque. Ils placèrent sur les ponts quantité d’archers et de gens de trait, Acarnanes ou autres étrangers, et pourvurent à tout le reste, autant que le permettaient de telles circonstances et le projet qu’ils avaient conçu. Presque tout était prêt, quand Nicias, qui voyait les troupes abattues d’une défaite maritime, désastre dont elles n’avaient pas l’habitude, et cependant résolues à tout risquer au plus tôt, parce qu’elles manquaient de vivres, les convoqua, tâcha, pour la première fois, de les encourager, et leur parla en ces termes :
Chap. 61 . « Soldats athéniens et alliés, dans le combat qui va se livrer, il ne s’agit de rien moins, et pour les ennemis, et pour vous tous en commun et en particulier, que du salut de la patrie. Ce n’est qu’en remportant une victoire navale que nous pouvons espérer de revoir la ville qui nous a vus naître. Ne vous découragez pas ; n’ayez point la faiblesse des hommes inexpérimentés, à qui l’imagination ne présage plus qu’un effrayant avenir, une continuité de revers. Athéniens, qui avez acquis l’expérience de bien des guerres, et vous, alliés, tant de fois associés à nos périls, n’oubliez pas que la guerre amène des événemens inattendus ; considérant que la fortune peut aussi nous devenir favorable, disposez-vous à réparer vos derniers malheurs avec une confiance qui réponde au grand nombre de combattans que vous avez sous les yeux.
Chap. 62 . » De concert avec les pilotes, nous avons examiné, disposé, autant que le permettent les circonstances, tout ce qui, dans l’espace étroit du port, peut tourner à notre avantage, et contre la multitude des vaisseaux ennemis, et contre ces troupes dont on a chargé les ponts, et qui précédemment nous ont tant incommodés. Nous allons faire monter sur les nôtres quantité d’archers, des gens de trait, toute cette multitude que nous n’aurions garde d’employer dans un combat en-haute mer, où la pesanteur des vaisseaux nuirait à l’habileté de la manœuvre ; mais ici elle nous servira, parce que, du haut de notre flotte, c’est un combat de terre que nous sommes contraints de livrer. Rien ne nous a plus nui que les forts éperons dont les ennemis ont armé leurs vaisseaux : nous avons imaginé d’adapter aux nôtres ce qui peut les en défendre ; des crampons de fer qui, si les soldats font leur devoir, ne laisseront pas aux bâtimens qui nous auront une fois approchés la liberté de reculer pour revenir à la charge. Réduits à changer le combat naval en une action de terre ferme, ne reculons pas, ne laissons pas reculer ceux qui combattront contre nous ; tel est certainement notre intérêt, la côte, à l’exception seulement de l’espace qu’occupe notre camp, ne nous offrant partout qu’une terre ennemie.
Chap. 63 . » Voilà ce dont il faut vous ressouvenir : il s’agit d’un combat opiniâtre, où l’on ne songera point à regagner la terre ; où, dès qu’une fois vous aurez attaqué un vaisseau, il ne faudra plus vous en détacher que vous n’ayez défait les guerriers qui en couvriront le tillac. Ici je ne m’adresse pas moins aux hoplites qu’aux équipages, puisque c’est surtout l’affaire de ceux qui vont combattre du haut des ponts. Il dépend encore de vous d’obtenir l’avantage par la valeur de votre infanterie. J’exhorte les matelots à ne pas trop se laisser abattre par le malheur ; je dis plus, je les en conjure, à présent qu’ils ont un meilleur pontage et plus de bâtimens. Et vous qui, réputés Athéniens sans l’être, étiez admirés dans l’Hellade, et pour la connaissance de notre langue, et pour l’heureuse imitation de nos manières ; vous qui participez à notre domination autant que nous-mêmes, et beaucoup plus encore, puisque vous êtes moins exposés aux insultes de nos ennemis, songez combien vous est précieuse la conservation de ce bonheur dont vous avez toujours joui. Libres comme nous, et seuls associés à notre empire, serait-il juste à vous d’en trahir aujourd’hui les intérêts ! Pleins de mépris pour ces Corinthiens que vous avez si souvent vaincus, et pour ces Siciliens dont aucun n’osa tenir devant vous tant que votre marine demeura florissante, défendez-vous contre eux, et montrez que, malgré votre affaiblissement et vos désastres, votre habileté l’emporte encore sur la force et la fortune de vos ennemis.
Chap. 64 . » Et vous, Athéniens, je vous rappelle encore que vous n’avez laissé ni dans vos chantiers une flotte semblable à celle-ci, ni derrière vous une jeunesse guerrière qui vous ressemble. S’il vous arrive autre chose que d’être victorieux, vos ennemis de Sicile se porteront aussitôt contre votre patrie, et les citoyens que nous y avons laissés se verront dans l’impuissance de résister aux ennemis qui déjà les environnent, et à ceux qui viendront de ces contrées dans l’instant même. Vous serez sujets de Syracuses, vous qui savez dans quel dessein vous êtes venus ici ; et vos compatriotes obéiront à Lacédémone. Si jamais vous avez montré un grand courage, ayez celui de prévenir en un seul combat ce double malheur, et songez, tous ensemble et chacun en particulier, qu’avec vous, sur ces vaisseaux que vous allez monter, seront les forces de terre et de mer de votre patrie, la république elle-même, et le grand nom d’Athènes. Ceux qui l’emportent sur les autres en habileté ou en valeur n’auront jamais une plus belle occasion de le faire connaître, et dans leur intérêt personnel, et pour le salut de tous. »
Chap. 65 . Nicias, après avoir ainsi exhorté les troupes, leur ordonna de monter sur la flotte. Gylippe et les Syracusains, à la vue de tous ces apprêts, jugeaient aisément qu’ils allaient être attaqués. On les prévint aussi que l’ennemi se servirait de crampons : ils travaillèrent à parer à cet inconvénient comme à tous les autres. Ils garnirent d’une grande quantité de peaux les proues et les parties supérieures des navires, afin que les crampons, venant à glisser, ne trouvassent point de prise. Quand tout fut prêt, les généraux et Gylippe exhortèrent leurs soldats en ces termes :
Chap. 66 . « Nous avons fait de grandes choses ; il s’agit de combattre pour signaler de nouveau notre valeur : c’est, je crois, Syracusains et alliés, ce que la plupart d’entre vous n’ignorent pas ; autrement verrait-on en vous tant d’ardeur ? Si quelqu’un de vous cependant n’est pas encore assez instruit, nous allons l’éclairer. Ces Athéniens, arrivés ici pour asservir la Sicile, et soumettre ensuite, s’ils eussent réussi, le Péloponnèse et l’Hellade tout entière, ces Hellènes les plus puissans qu’aient vus les siècles passés et le siècle présent, vous les avez, vous les premiers, vaincus sur cet élément qui leur a tout soumis, et, j’en ai l’assurance, vous allez les vaincre encore. Quand on se voit une fois arrêté dans une partie où l’on a la prétention d’exceller, il reste une confiance en soi même bien plus faible que si l’on avait eu d’abord moins d’orgueil. Trompé dans les espérances que donnait la présomption, on cède, et l’on n’a plus même la force qu’on pouvait avoir. C’est là sans doute ce qu’éprouvent aujourd’hui les Athéniens.
Chap. 67 . » Nous, au contraire, ce que nous avions auparavant, cette bravoure qui, avant même qu’elle fut secondée par l’expérience, nous a fait tout oser, est maintenant plus assurée ; et, l’opinion que nous sommes les plus forts, puisque nous avons vaincu des adversaires eux-mêmes si puissans, se joignant à notre valeur naturelle, nos espérances, par ces deux raisons, sont doublées ; et d’ordinaire beaucoup d’espoir donne, au moment d’agir, beaucoup de résolution. Ce que nous avons à imiter en préparatifs pour nous défendre contre les leurs, nous est familier déjà, et aucune de leurs tentatives ne nous trouvera au dépourvu. Ils ont, contre leur usage, fait monter sur les ponts nombre d’hoplites, quantité de gens de trait, hommes de terre ferme, si l’on peut parler ainsi, des Acarnanes et autres, qui, loin d’être habiles à lancer des traits, puisqu’ils sont comme attachés sur des vaisseaux, troubleront nécessairement le service de la flotte, et se troubleront eux-mêmes de balancemens nouveaux pour eux. La multitude de leurs vaisseaux ne leur sera d’aucun avantage : j’en avertis ceux d’entre vous que pourrait intimider le petit nombre des nôtres. Des bâtimens nombreux, combattant dans un espace resserré, seront lents à exécuter les manœuvres, et plus faciles à endommager par les machines que nous avons préparées. Apprenez la vérité, d’après des rapports que nous croyons fidèles. Accablés de mille maux, consternés de leur dénuement, hors d’eux-mêmes, ne se fiant guère plus à leurs préparatifs qu’à la fortune dont ils veulent courir les chances, ils se proposent, dans leur désespoir, de forcer le passage et d’échapper par mer, ou de faire retraite après un combat de terre, assurés de ne pouvoir devenir, quoi qu’il arrive, plus malheureux qu’ils ne le sont.
Chap. 68 . » Précipitons-nous sur cette armée en désordre, et bravons la fortune de nos plus mortels ennemis, qui se trahit elle même. Croyons qu’il est très légitime d’assouvir son ressentiment contre des hommes qui n’ont pour colorer leurs injustices que le prétexte de punir un agresseur ; et, en exerçant une légitime vengeance, nous goûterons le plaisir qu’on dit être le plus doux. Vous le savez tous, ils ont marché sur notre pays en ennemis, et en ennemis cruels, pour nous asservir. S’ils avaient réussi, ils auraient condamné les hommes aux plus affreux tourmens ; nos enfans et nos épouses à l’ignominie ; la république entière, à porter le plus honteux de tous les noms. Justement indignés d’un pareil attentat, soyez impitoyables, et croyez n’avoir rien gagné s’ils opèrent impunément leur retraite ; vainqueurs, quel plus beau fruit retireraient-ils de leur victoire ? Mais si, comme il est vraisemblable, notre attente n’est point trompée, le prix du combat sera pour nous la gloire de les avoir punis, et d’assurer à la Sicile cette liberté dont elle jouissait auparavant. Les plus nobles périls sont ceux où l’on a peu à perdre par la défaite, et beaucoup à gagner par la victoire. »
Chap. 69 . Les généraux de Syracuses et Gylippe, après avoir ainsi exhorté leurs soldats, voient les Athéniens monter sur la flotte ; eux-mêmes, à l’instant, embarquent leurs troupes. Cependant Nicias, effrayé de sa position, considérait toute la grandeur du péril (on touchait au moment de quitter la rive). Il ressentit alors tout ce qu’on éprouve dans les occasions décisives. Il lui sembla que, dans le fait, tout lui manquait, et que dans sa harangue il n’avait pas encore dit tout ce qu’il devait dire. Les triérarques furent donc mandés l’un après l’autre ; il nommait chacun d’eux par son nom propre, par celui de son père, par celui de sa tribu ; exhortant ceux qui avaient brillé de quelque éclat, à ne pas le ternir ; ceux qu’illustraient leurs ancêtres, à ne pas déshonorer les vertus de leurs pères ; il leur rappelait leur patrie, cette liberté dont chacun jouissait sans redouter la censure ; leur disait beaucoup d’autres choses que des chefs en de pareilles extrémités, non seulement peuvent dire sans crainte de paraître à personne répéter des déclamations banales, mais qu’ils expriment avec un accent animé ; jugeant, dans un tel moment de détresse, propres à les émouvoir, les noms d’épouses, d’enfans, de dieux paternels.