Guerre du Péloponnèse

Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public

Chap. 91 . » Vous venez d’entendre de la bouche d’un homme qui doit les bien connaître, quels étaient nos projets dans l’expédition que nous venons d’entreprendre : les généraux qui restent les suivront s’ils peuvent. Apprenez maintenant que la Sicile ne peut tenir si vous ne la secourez. Les Siciliens, quoique manquant d’habileté, pourraient cependant, s’ils se réunissaient tous, échapper encore au danger : mais les Syracusains, isolés, déjà vaincus dans une bataille où ils avaient risqué toutes leurs forces, et contenus par une flotte ennemie, ne pourront résister aux troupes que les Athéniens ont transportées dans ce pays ; et, cette ville prise, on est maître de la Sicile, et bientôt de l’Italie. Dès-lors ce malheur dont je vous menaçais tout-à-l’heure, ne tardera pas à tomber sur vous. Croyez donc que vous n’aurez pas seulement à délibérer sur la Sicile, mais sur le Péloponnèse lui-même, si vous n’exécutez sans délai ce que je vais vous dire. Faites passer en Sicile une armée dont les hommes puissent être rameurs dans le passage et soldats à leur arrivée ; et, ce que je crois plus utile encore qu’une armée, envoyez pour général un Spartiate qui réunisse sous un même commandement tous les alliés qui sont actuellement dans ce pays-là, et qui contraigne au service ceux qui voudraient s’y refuser. Ainsi vos amis déclarés prendront plus d’assurance ; les peuples qui hésitent viendront à vous avec moins de crainte. Il faut en même temps pousser ici la guerre plus franchement ; alors les Syracusains, ne doutant plus de votre attachement, feront plus de résistance, et les Athéniens enverront moins de nouveaux renforts à leur armée. Fortifiez Décélie dans l’Attique : voilà ce que les Athéniens ont toujours le plus redouté ; voilà le seul malheur qu’ils croient n’avoir pas éprouvé dans la guerre. Or le plus sûr moyen de nuire à ses ennemis, c’est de leur faire le mal qu’on sait qu’ils redoutent davantage : car probablement ils connaissent et appréhendent ce qui peut leur nuire. Sans détailler les avantages que vous retirerez de ces fortifications et ceux dont vous priverez vos ennemis, je vais exposer en peu de mots les plus considérables. Ce pays abonde en richesses dont vous saisirez une part et dont l’autre portion viendra à vous d’elle-même. Les Athéniens perdront aussitôt le produit de leurs mines d’argent du Laurium, et tout ce que leur rapportent et le territoire et l’administration de la justice. Mais surtout ils verront diminuer les revenus qu’ils tirent de leurs alliés : ceux-ci dédaigneront de les leur payer, regardant dès-lors Athènes comme votre conquête.

Chap. 92 . » De vous, Lacédémoniens, dépend l’exécution vive et prompte d’une partie de ce plan : pour moi, j’espère fort qu’il réussira, et, j’ose le croire, mon attente ne sera pas trompée. Ce que je demande, c’est qu’on ne prenne pas de mot une opinion désavantageuse, sur ce qu’autrefois je semblais aimer ma patrie, et que maintenant vous me voyez prêt à l’attaquer de tout mon pouvoir, de concert avec ses plus grands ennemis. Je demande encore qu’on n’attribue pas mes paroles à cette effervescence ordinaire à l’âme d’un proscrit. Un proscrit tel que moi fuit devant les méchans qui le persécutent, mais ne recule nullement à la pensée de vous servir, si vous prenez confiance en lui : je tiens moins pour adversaires ceux qui, ainsi que vous, ont, dans l’occasion, fait du mal à leurs ennemis, que ceux qui ont forcé leurs amis à devenir ennemis. L’amour de la patrie est un sentiment tout puissant sur mon âme quand la patrie me laisse vivre en sûreté dans son sein, et non plus alors qu’elle m’opprime. D’ailleurs je me considère, non comme allant attaquer une patrie encore existante, mais plutôt comme voulant reconquérir une patrie qui n’est plus. Le véritable ami de son pays n’est pas l’homme pusillanime qui, injustement exilé, s’abstient d’y rentrer à main armée ; mais le citoyen qui, à tout prix, et parce qu’il l’aime passionnément, s’efforce de recouvrer son héritage. Je vous invite donc, Lacédémoniens, à m’employer sans crainte dans les dangers, dans les plus rudes travaux. Vous ne pouvez ignorer, d’après la voix publique, que si Alcibiade ennemi vous a fait du mal, il pourrait aussi, étant votre ami, vous rendre de grands services, lui qui connaît et les intérêts d’Athènes, qui lui furent confiés si long-temps, et les besoins de Sparte, qu’il avait devinés et qui ont été l’objet constant de ses méditations. Songez à la haute importance de cette délibération : ne balancez pas à passer dans la Sicile et à marcher contre l’Attique. Dans l’une, avec peu de monde, vous sauverez votre pays ; dans l’autre, vous ruinerez la puissance actuelle d’Athènes et celle qu’elle pourrait acquérir par la suite, et, jouissant à l’avenir de la paix intérieure, vous aurez sur l’Hellade entière un empire qu’elle vous offrira d’elle-même, un empire fondé non sur la violence, mais sur la bienveillance et l’estime. »

Chap. 93 . Ainsi parla Alcibiade. Les Lacédémoniens avaient déjà conçu le projet de marcher contre Athènes ; cependant ils différaient et attendaient l’occasion de se déclarer. Mais quand ils eurent appris de sa bouche tous ces détails, assurés qu’ils venaient d’entendre un témoin bien instruit, leur irrésolution cessa. Toutes leurs pensées s’arrêtèrent à fortifier Décélie, et à faire partir sur-le-champ des secours pour la Sicile. Gylippe, fils de Cléandridas, choisi à l’instant même pour commander aux Syracusains, devait se consulter avec eux et avec les Corinthiens, et employer tous les moyens qui seraient en son pouvoir pour procurer au plus tôt à Syracuses le plus puissant renfort. Il pressa les Corinthiens de lui expédier sur-le-champ à Asine deux vaisseaux de Corinthe, d’appareiller tous ceux qu’on pourrait lui envoyer, et de les tenir prêts à mettre en mer lorsqu’il serait temps. Les Corinthiens promirent de se conformer à ses intentions et partirent de Lacédémone.

Alors arriva à Athènes la trirème que les généraux athéniens avaient dépêchée de Sicile pour demander des munitions et de la cavalerie. Sur cette réquisition, les Athéniens décrétèrent un envoi de cavalerie et de subsistances.

L’hiver finissait, avec la dix-septième année de la guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.

Chap. 94 . L’été suivant, dès les premiers jours du printemps, les Athéniens qui étaient en Sicile appareillèrent de Catane, et se rendirent, en suivant les sinuosités des côtes, à Mégares de Sicile. Les Syracusains, comme je l’ai dit plus haut, en avaient chassé les habitans du temps de Gélon, et étaient restés maîtres du pays. Les Athéniens y firent une descente, ravagèrent les campagnes, s’avancèrent jusqu’à un fort des Syracusains, et, n’ayant pu le prendre, gagnèrent par terre et par le fleuve Térias, entrèrent dans la plaine, la saccagèrent et incendièrent les champs de blé. Ils rencontrèrent des Syracusains en assez petit nombre, en tuèrent quelques-uns, dressèrent un trophée et retournèrent à leurs vaisseaux ; puis revenant à Catane, ils en tirèrent des subsistances, et se portèrent avec toute l’armée à Centoripes, place des Sicules. Après l’avoir reçue à composition et mis le feu aux blés des Inesséens et des Hybléens, ils se retirèrent. De retour à Catane, ils y trouvèrent deux cent cinquante hommes de cavalerie qui arrivaient d’Athènes avec leurs équipages, mais sans chevaux, parce qu’on avait pensé qu’il leur en serait fourni en Sicile. Il leur vint aussi trente archers à cheval et trois cents talens d’argent.

Chap. 95 . Dans le même printemps, les Lacédémoniens marchèrent contre Argos et s’avancèrent jusqu’à Cléones : mais il survint un tremblement de terre, et ils se retirèrent. Les Argiens se répandirent ensuite dans la Thyréatide, pays situé sur leurs frontières, et firent sur les Lacédémoniens un riche butin, qui ne leur valut pas moins de vingt-cinq talens.

Peu de temps après et dans le cours du même été, le peuple de Thespies se souleva contre ses magistrats, mais sans pouvoir, quoique secondé par les Athéniens, s’emparer du gouvernement. Les uns furent pris, les autres réduits à chercher un refuge à Athènes.

Chap. 96 . Les Syracusains apprennent dans le même été que les Athéniens, ayant reçu de la cavalerie, se disposent à marcher contre eux. Persuadés que s’ils empêchaient l’ennemi de s’emparer d’Épipoles, lieu escarpé et qui domine la ville, ils le mettraient par-là dans l’impossibilité de les enfermer d’un mur de circonvallation, quand même une victoire l’aurait rendu maître de la campagne, ils résolurent de garder les accès d’Épipoles, les seuls qu’il pût tenter : car de tous les autres côtés sont des collines qui vont en pente jusqu’à la ville, en sorte que le terrain qu’elles enveloppent est en entier à découvert. Les Syracusains ont nommé ce lieu Épipoles parce qu’il domine le reste du pays. Avec le jour, ils allèrent, en masse, gagner la prairie que baigne l’Anapus. Hermocrate et ses collègues, récemment investis du commandement, firent la revue des hoplites, et choisirent parmi eux sept cents hommes que commandait Diomile, exilé d’Andros : ils garderaient Épipoles, et, réunis, ils seraient à portée de seconder avec promptitude toute autre opération.

Chap. 97 . Dès le jour qui suivit cette nuit, les Athéniens firent la revue des troupes à l’insu des ennemis, sortirent de Catane par mer avec toutes leurs forces, abordèrent avec précaution dans un lieu nommé Léon , distant d’Épipoles de six ou sept stades, et mirent à terre leur infanterie, tandis que leur flotte allait stationner à Thapsos. Cette chersonèse avancée dans la mer, et ne tenant à la terre que par un isthme étroit, n’est, ni par terre ni par mer, fort éloignée de Syracuses. Les soldats de la flotte, après avoir garni l’isthme de palissades, restèrent dans Thapsos : quant à l’infanterie, elle courut précipitamment à Épipoles, et en gravit la hauteur du côté d’Euryèle, avant que ceux des Syracusains qui passaient en revue dans la prairie pussent s’apercevoir de sa marche et s’avancer contre elle. Ils vinrent cependant enfin avec plus ou moins de célérité, entre autres les six cents aux ordres de Diomile. Il n’y avait pas, de la prairie, moins de vingt-cinq stades à franchir pour se trouver en présence : ils attaquèrent donc en désordre, furent battus et rentrèrent dans la ville. Diomile fut tué, et avec lui périrent trois cents des siens environ. Les Athéniens dressèrent un trophée, rendirent par composition les morts aux Syracusains, et descendirent le lendemain jusqu’au pied de la place. Comme il ne se fit pas contre eux de sortie, ils se retirèrent et se mirent à construire, au sommet de la pente escarpée d’Épipoles, à Labdale, un fort qui regardait Mégares : ils le destinaient à servir de magasin pour leurs effets et leur argent, toutes les fois qu’ils s’écarteraient pour combattre ou travailler à des retranchemens.

Chap. 98 . Peu après, il leur arriva d’Égeste trois cents cavaliers, et environ cent hommes, tant de chez les Sicules que de Naxos et autres lieux. Les deux cent cinquante cavaliers d’Athènes avaient reçu des chevaux de Catane et d’Égeste, ou en avaient acheté. On rassembla en tout six cent cinquante cavaliers. Les Athéniens laissèrent une garnison à Labdale, allèrent à Tycé, s’y arrêtèrent, et travaillèrent sans délai à un mur de circonvallation. La célérité de leurs travaux effraya les Syracusains ; ils ne crurent pas devoir rester tranquilles spectateurs, et s’avancèrent dans le dessein de combattre. Déjà l’on était en présence ; mais les généraux Syracusains, voyant leurs troupes éparses et considérant la difficulté de les ranger en bataille, retournèrent à la ville. Seulement ils laissèrent de la cavalerie, dont la présence empêchait les ennemis d’aller chercher des pierres et de s’écarter ; mais un corps d’hoplites athéniens, soutenu par les cavaliers, l’attaqua et la mit en fuite. On lui tua quelques hommes, et cet avantage fut signalé par un trophée.

Chap. 99 . Le lendemain, les Athéniens se remirent à leur mur de circonvallation : les uns s’occupaient de la partie de ce mur qui regardait le nord ; les autres apportaient des pierres et du bois de charpente, qu’on se passait de proche en proche, et qu’on déposait à Trogile, point où la circonvallation à construire, depuis le grand port jusqu’à l’autre mer, se trouvait être la plus courte.

Les Syracusains, qui suivaient en tout les conseils d’Hermocrate, l’un de leurs généraux, ne voulaient plus en venir contre les Athéniens à une affaire décisive, dont le résultat serait ou la victoire ou une entière défaite. Il leur parut qu’il était mieux d’opposer une contrevallation sur un des points par où devait passer la circonvallation des ennemis : s’ils les prévenaient, ils leur couperaient le passage ; si les Athéniens venaient les attaquer, on emploierait à protéger les travaux une seule partie de l’armée, on occuperait les débouchés, on fermerait les avenues par des palissades, tandis que l’ennemi marchant avec toutes ses forces, ne pourrait le faire sans abandonner ses ouvrages. Ils sortirent donc, et bâtirent leur mur, à partir de la ville, en commençant au-dessous [et vis-à-vis du mur] de la circonvallation des Athéniens, et donnant à ce mur une direction perpendiculaire [aux lignes des Athéniens]. Ils coupèrent les oliviers de l’hiéron, et en construisirent des tours. La flotte athénienne n’étant pas encore passée de Thapsos au grand port, les Syracusains restaient maîtres de la mer, et les Athéniens étaient obligés de faire venir par terre de Thapsos les choses nécessaires.

Chap. 100 . Les Syracusains avaient construit des palissades et leur contre-mur, sans que les Athéniens vinssent les en empêcher, parce qu’ils craignaient, s’ils se partageaient, d’avoir peine à soutenir le combat, et parce que d’ailleurs ils se hâtaient de finir les travaux : les Syracusains, croyant avoir consolidé les leurs, laissèrent un corps de troupes pour les garder, et rentrèrent dans la ville. Quant aux Athéniens, ils détruisirent un aqueduc qui portait l’eau à Syracuses par des canots souterrains ; puis, remarquant que les Syracusains se retiraient sous leurs tentes vers le milieu du jour, que plusieurs même allaient à la ville, et que ceux qui étaient de garde aux palissades s’acquittaient négligemment de leur devoir, ils envoyèrent trois cents hommes d’élite et quelques troupes légères et bien armées, avec ordre de courir subitement au mur qu’on leur opposait. Le reste des troupes fut partagé en deux corps, commandés chacun par l’un des deux généraux : l’un de ces corps s’approcha de la ville pour faire face aux troupes qui en sortiraient, et l’autre se dirigea vers les palissades voisines de la porte. Les trois cents attaquèrent et enlevèrent les palissades ; ceux qui les gardaient les abandonnèrent pour se réfugier derrière les travaux avancés qui étaient au Témenite. Les Athéniens les y poursuivirent et s’y jetèrent avec eux, mais furent chassés. Là périrent quelques Argiens et un petit nombre d’Athéniens. L’armée entière, revenant à la charge, détruisit le contre-mur qu’élevaient les Syracusains, arracha les palissades, emporta les pieux, et dressa un trophée.

Chap. 101 . Le lendemain, les Athéniens entreprirent, à partir de leur mur de circonvallation, de fortifier le rocher escarpé qui domine le marais, et qui, faisant partie d’Épipoles, regarde en cet endroit le grand port ; point d’où le mur de circonvallation, traversant la plaine et le marais pour descendre vers le grand port, devenait très court. Les Syracusains, de leur côté, à partir de la ville, construisirent de nouvelles palissades qui traversaient le marais, et creusèrent en même temps un fossé parallèle à ces palissades, afin d’empêcher les Athéniens de prolonger leurs ouvrages jusqu’à la mer. Ceux-ci, ayant terminé leurs travaux sur le rocher, marchèrent contre ces nouveaux ouvrages, envoyèrent ordre à leur flotte de doubler Thapsos et de s’avancer jusqu’au grand port de Syracuses, puis, au point du jour, descendirent d’Épipoles dans la plaine, jetèrent sur le marais, à l’endroit où il est bourbeux et presque solide, des portes et de larges planches, et le traversèrent. Dès l’aurore, ils étaient maîtres des fossés et des palissades, si l’on en excepte une partie qu’ils prirent bientôt après. Il se donna un combat où ils eurent le dessus. L’aile droite des Syracusains prit la fuite du côté de la ville, et l’aile gauche le long du fleuve. Les trois cents hommes d’élite d’Athènes coururent au pont pour leur couper le passage. Les Syracusains, qui avaient là une grande partie de leur cavalerie, craignant que le pont ne fût intercepté, s’avancèrent contre ces trois cents, les mirent en fuite, et attaquèrent l’aile droite des Athéniens. Cette impétuosité porte l’effroi dans les premiers rangs : Lamachus, qui le voit, accourt avec les Argiens et quelques archers ; il vient, de l’aile gauche, donner du renfort. Mais au passage d’un fossé, n’ayant que peu d’hommes qui le passaient avec lui, il fut tué avec cinq ou six des siens. Les Syracusains, sans délai, enlevèrent ces morts, et les transportèrent au-delà du fleuve en lieu sûr, puis se retirèrent, voyant s’avancer la division des Athéniens.

Chap. 102 . Cependant ceux qui d’abord avaient fui du côté de la ville, à la vue de ce qui se passait, reprirent courage, revinrent sur leurs pas, firent face aux Athéniens qui étaient devant eux, et envoyèrent un détachement aux constructions de celle des collines des Épipoles qui domine les marais, croyant ces constructions abandonnées, et par là faciles à enlever. Ils s’emparèrent en effet de la fortification avancée qui avait mille pieds, et la pillèrent ; mais la présence de Nicias protégea les constructions où il se trouvait retenu par une indisposition. En effet, il ordonna aux valets, auxquels il ne voyait pas d’autre moyen pour être les plus forts, de mettre le feu à tout ce que l’on avait de machines et de bois en avant du retranchement. Ce qu’il avait prévu arriva : l’incendie empêcha l’approche des Syracusains qui se retirèrent ; et de plus, un renfort d’Athéniens qui avaient poursuivi l’ennemi au bas de la plaine, revint du côté de l’enceinte ; et dans le même temps, suivant l’ordre donné, les vaisseaux voguaient de Thapsos vers le grand port. Ceux des Syracusains qui étaient sur les hauteurs, à la vue de ces mouvemens, se retirèrent à la hâte et rentrèrent dans la ville, ainsi que toute l’armée, ne se croyant plus, avec ce qu’ils avaient de forces, en état d’empêcher la conduite des constructions dirigées vers la mer.

Chap. 103 . Les Athéniens érigèrent ensuite un trophée, accordèrent aux ennemis la permission d’enlever leurs morts, et reçurent le corps de Lamachus et des guerriers tués à ses côtés. Ayant alors toutes leurs forces de terre et de mer, ils ceignirent les assiégés d’un double mur, qui, partant de la partie la plus escarpée des Épipoles, se prolongeait jusqu’à la mer. De tous côtés, il leur arrivait d’Italie des munitions. Il leur vint aussi de chez les Sicules quantité d’alliés restés jusque là dans l’irrésolution, et de la Tyrsénie, trois pentécontores.

Tout enfin allait de manière à leur donner de meilleures espérances. Les Syracusains ne comptaient plus sur la supériorité, ne voyant arriver aucun secours du Péloponnèse ; ils parlaient entre eux d’accommodement, et en portaient des paroles à Nicias ; car lui seul commandait depuis la mort toute récente de Lamachus. Rien ne se concluait : mais, comme on devait l’attendre de gens hors d’eux-mêmes, et plus resserrés que jamais, on faisait des propositions de toute espèce au général ennemi, et l’on s’accordait encore moins dans l’intérieur de la ville. Le malheur des circonstances avait semé les soupçons entre les citoyens. On destitua les généraux sous lesquels étaient arrivés des échecs qu’on ne manquait pas d’attribuer à leur mauvaise fortune ou à leur perfidie. On leur en substitua de nouveaux, Héraclide, Euclès et Tellias.

Chap. 104 . Cependant Gylippe de Lacédémone et les vaisseaux partis de Corinthe, étaient sur les côtes de la Leucadie portant au plus tôt des secours en Sicile ; mais il leur arrivait de fâcheuses nouvelles, et toutes, d’accord dans leur fausseté, portaient que déjà Syracuses était entièrement investie d’un mur de circonvallation. Gylippe n’eut donc plus, du côté de ce pays, aucune espérance. Voulant du moins s’attacher l’Italie, il se hâta, avec Pythen de Corinthe, de traverser la mer d’Ionie pour arriver à Tarente. Ils avaient deux vaisseaux de Lacédémone et deux de Corinthe. Les Corinthiens, indépendamment des dix vaisseaux qui leur appartenaient, devaient mettre en mer lorsqu’ils auraient équipé deux vaisseaux de la Leucadie, trois d’Ambracie. Gylippe, de Tarente, alla négocier dans la Thuriatide, où il avait hérité, de son père, du droit de cité ; mais ne pouvant gagner les habitans, remit en mer et côtoya l’Italie. Du golfe Térinéen, emporté par un vent très violent lorsqu’il est fixé au nord, il fut jeté dans la haute mer ; puis, après avoir lutté contre la tempête, il revint prendre terre à Tarente, et fit tirer à sec, pour les radouber, les vaisseaux qui avaient souffert.

Nicias apprit qu’il était en mer, et n’eut que du mépris pour le petit nombre de vaisseaux qui l’accompagnaient. Les habitans de Thurium éprouvèrent le même sentiment. On le regardait comme équipé plutôt pour exercer la piraterie que pour faire la guerre, et personne encore ne se joignit à lui.

Chap. 105 . À la même époque de cet été, les Lacédémoniens entrèrent dans l’Argolide avec leurs alliés, et saccagèrent une grande partie de la campagne. Les Athéniens, avec trente vaisseaux, amenèrent des secours aux Argiens ; et par là, rompirent ouvertement la trève avec les Lacédémoniens ; car jusque là ils s’étaient bornés à guerroyer de concert avec les Argiens et les Mantinéens, en sortant de Pylos pour faire la piraterie, non sur les côtes de la Laconie, mais sur celles du reste du Péloponnèse. Invités plusieurs fois par les Argiens à approcher, seulement en armes, des côtes de la Laconie, et à se retirer après en avoir dévasté quelque faible partie, ils l’avaient refusé. Mais en cette occasion, sous le commandement de Pythodore, de Læspodius et de Démarate, descendus à Épidaure-Liméra, à Prasie, et en d’autres campagnes, ils les avaient saccagées : ce qui donnait aux Lacédémoniens un juste motif de se défendre contre eux.

Après le départ des Lacédémoniens, et quand les Athéniens eurent quitté l’Argolide, et se furent rembarqués, les Argiens se jetèrent sur la Phliasie, dévastèrent les champs, tuèrent du monde, puis rentrèrent chez eux.

LIVRE SEPTIÈME.

Chapitre premier . Gylippe et Pythen, après avoir radoubé leurs vaisseaux, longèrent la côte depuis Tarente jusque chez les Locriens Épizéphyriens. Bien informés que Syracuses n’était pas encore entièrement bloquée, et qu’on y pouvait entrer par Épipoles, ils délibérèrent s’ils tenteraient d’y aller par mer, ayant la Sicile à leur droite, ou si, ayant la Sicile à leur gauche, ils vogueraient d’abord vers Himère pour y prendre avec eux les habitans et tout ce qu’ils pourraient engager dans leur service, et aller ensuite à Syracuses par terre. Ils se décidèrent d’autant plus volontiers pour la dernière route, que les quatre vaisseaux envoyés contre eux par Nicias, qui les savait à Locres, ne paraissaient pas encore. Ils les prévinrent, franchirent la longueur du détroit, et, après avoir relâché à Rhégium et à Messène, arrivèrent à Himère, y mirent leurs vaisseaux à sec, et persuadèrent aux habitans de les seconder, de les suivre, et de fournir d’armes ceux des gens de leurs équipages qui en manquaient. Ils envoyèrent chez les Sélinontins, et leur indiquèrent un rendez-vous où ils les prièrent de venir au-devant d’eux avec toutes leurs forces. Les habitans de Sélinonte promirent d’envoyer quelques troupes, en petit nombre ; les citoyens de Géla et quelques Sicules firent la même promesse. Ces derniers montraient bien plus de zèle qu’auparavant : Archonidas, prince puissant, ami d’Athènes, et qui, de ces côtés, régnait sur une partie des Sicules, était mort depuis peu. Ils étaient encore animés par l’idée que Gylippe agirait vigoureusement. Ce général, emmenant ce qu’il avait pu armer de matelots et de soldats de marine, au nombre de sept cents, les hoplites et les troupes légères d’Himère, qui formaient ensemble mille hommes, cent cavaliers, quelques troupes légères de Sélinonte, des cavaliers de Géla, en très petit nombre, et des Sicules au nombre de mille en tout, marcha vers Syracuses.

Chap. 2 . Cependant les Corinthiens, partis de la Leucadie avec les autres vaisseaux, mirent toute la célérité possible à secourir Syracuses. Gongyle, l’un des généraux de Corinthe, parti le dernier avec un seul vaisseau, y arriva le premier, peu de temps avant Gylippe, et trouva les Syracusains disposés à capituler. Il les en détourna, et parvint à les rassurer, en leur apprenant que d’autres vaisseaux le suivaient, et qu’ils allaient voir arriver, en qualité de général, Gylippe, fils de Cléandridas, que leur envoyait Lacédémone. Les Syracusains reprirent courage, et sortirent avec toutes leurs troupes à la rencontre de Gylippe, ayant appris qu’il n’était pas loin. Ce général prit en passant Iègues, forteresse des Sicules, mit ses troupes en ordre de bataille, vint à Épipoles, monta par Euryèle, comme avaient fait auparavant les Athéniens, et, ayant opéré sa jonction avec les Syracusains, marcha aux retranchemens ennemis.

Au moment même où il survint, le double mur des Athéniens, qui devait aller jusqu’au grand port, et qui avait déjà une longueur de sept à huit stades, était terminé, à l’exception d’une petite partie qui regardait la mer à laquelle ils travaillaient encore. Quant au reste de la circonvallation regardant Trogile et dirigée vers l’autre mer, on y voyait les pierres déjà la plupart sur le lieu ; des travaux étaient à moitié faits, et d’autres achevés, puis abandonnés. Les Syracusains étaient réduits à ces extrémités.

Chap. 3 . À l’arrivée subite de Gylippe et de l’armée de Syracuses, les Athéniens, d’abord troublés, se mirent cependant en bataille. Gylippe, campé près de leurs retranchemens, leur déclara, par un héraut, que s’ils voulaient sortir de la Sicile dans cinq jours, en reprenant tout ce qui leur appartenait, il consentait à traiter avec eux. Ils méprisèrent ces propositions et renvoyèrent le héraut sans réponse. Des deux côtés on se préparait au combat, quand Gylippe, voyant les Syracusains en désordre, peu disposés à se mettre en bataille, porta son armée dans un endroit plus ouvert. Nicias ne fit point avancer la sienne, et se tint dans ses retranchemens. L’ennemi ne s’avançant pas, Gylippe conduisit ses troupes sur le tertre appelé Téménite , et s’y posta. Le lendemain il marcha droit aux fortifications avec la plus grande partie de son monde, pour empêcher les Athéniens de porter ailleurs des secours, et envoya un détachement au fort Labdale. Il l’enleva ; tous ceux qu’on y prit furent égorgés. La vue des Athéniens ne portait pas sur cette place. Le même jour, une de leurs trirèmes fut prise comme elle entrait dans le port.

Chap. 4 . Les Syracusains et leurs alliés se mirent à élever un mur qui traversait Épipoles ; il partait de la ville, et devait gagner, en montant, le mur simple, qui avait une direction perpendiculaire aux lignes ennemies, afin que, s’ils ne pouvaient arrêter les constructions des Athéniens, ils les empêchassent du moins de former entièrement le blocus. Les Athéniens étaient déjà montés sur les hauteurs, après avoir terminé le retranchement qui gagnait la mer ; mais, comme il se trouvait une partie faible, Gylippe, de nuit, y conduisit son armée et l’attaqua. Les Athéniens, campés hors des retranchemens, s’aperçurent de sa marche, et allèrent au-devant de lui : mais il fut informé de leur approche et retira ses troupes sans délai.

Les Athéniens donnèrent à leur muraille plus de hauteur, y firent eux-mêmes la garde, confièrent à des alliés le reste du retranchement, en assignant à chacun une certaine partie. Nicias jugea nécessaire de fortifier le cap Plemmyrium, situé en face de la ville, et qui, s’avançant dans le grand port, en étrécit l’entrée. En le fortifiant, on rendrait évidemment plus facile l’arrivée des convois ; on stationnerait à une moindre distance du petit port, et alors, plus à portée de Syracuses, on ne serait plus obligé, comme on l’était alors, de ramener la flotte du fond du port, si les Syracusains faisaient quelque mouvement par mer. Il projetait surtout une guerre maritime, voyant que, depuis l’arrivée de Gylippe, on ne devait plus s’attendre sur terre aux mêmes succès. Il fit donc passer à Plemmyrium l’armée et la flotte, et y construisit trois forts. Là furent déposés la plupart des ustensiles ; là les vaisseaux légers et les bâtimens de charge vinrent mettre à l’ancre, ce qui fut la première et principale cause de la perte de l’équipage. L’eau manquait, on était obligés de l’aller chercher au loin, ainsi que le bois, et l’on ne pouvait sortir sans être maltraité par les cavaliers ennemis, maîtres de la campagne. En effet le tiers de la cavalerie avait été rangé à Polichna, située sur l’Olympium, pour empêcher les Athéniens de sortir de Plemmyrium et d’infester le pays. Nicias n’ignorait pas que le reste des vaisseaux de Corinthe arrivait ; il envoya vingt vaisseaux à la découverte, avec ordre de se mettre en station dans les parages des Locriens et de Rhégium, et aux abords de la Sicile.

Chap. 5 . Cependant Gylippe bâtissait la muraille qui traversait Épipoles, des pierres mêmes que les Athéniens y avaient amassées pour leurs propres ouvrages. En même temps il amenait en dehors des fortifications les troupes de Syracuses et des alliés, et les mettait en ordre de bataille. Les Athéniens, de leur côté, se rangeaient en présence. Quand Gylippe crut le moment favorable, il commença l’attaque. On en vint aux mains, et l’affaire se passa dans l’intervalle des retranchemens ; ce qui rendait inutile la cavalerie de Syracuses et des alliés. Les Syracusains, vaincus, enlevèrent leurs morts par accord. Les Athéniens dressèrent un trophée.

Gylippe assembla ses troupes, et leur représenta que ce n’était point à elles-mêmes, mais à lui seul, qu’il fallait imputer leur malheur ; qu’en les mettant en bataille à l’étroit dans l’espace qui séparait les retranchemens, il s’était ôté l’usage de la cavalerie et des gens de trait. Il leur annonça qu’il allait de nouveau les mener à l’ennemi. Il les invitait à se mettre bien dans l’esprit qu’elles ne seraient pas inférieures en forces ; quant aux dispositions de l’âme, il leur serait impardonnable, à eux Péloponnésiens et Doriens, de se croire incapables de vaincre et de chasser de leur pays des Ioniens, des insulaires, le rebut des nations.

Chap. 6 . Le moment arrivé, il les mena de nouveau à l’ennemi. Nicias et les Athéniens pensaient de leur côté que, quand même ils ne voudraient pas engager l’action, ils ne pouvaient d’un œil tranquille voir s’élever et s’achever la contrevallation de l’ennemi. En effet il s’en fallait de peu qu’elle ne dépassât leurs travaux, et si elle venait à les excéder, ce serait la même chose pour eux de vaincre dans une suite de combats sans cesse répétés, ou de ne pas combattre du tout. Les troupes d’Athènes s’avancèrent donc à la rencontre de Gylippe. Celui-ci, avant d’attaquer, conduisit les hoplites plus en avant des tranchées que la première fois ; il disposa la cavalerie et les gens de trait de manière à prendre en flanc les Athéniens, et les posta dans un lieu spacieux, à l’endroit où se terminaient les retranchemens des deux armées. La cavalerie, pendant l’action, fondit sur l’aile gauche des Athéniens, qui lui était opposée, et la mit en fuite. Par suite de cette manœuvre, le reste de l’armée, battu, se retira en désordre dans ses lignes. Les Syracusains eurent le temps, la nuit suivante, et d’élever leur muraille près de celle des Athéniens, et de la prolonger au-delà, en sorte qu’ils n’avaient plus à redouter de la part de l’ennemi aucun empêchement, et qu’ils lui ôtaient absolument le moyen de les renfermer, même en gagnant une bataille.

Chap. 7 . Le reste des vaisseaux de Corinthe, d’Ampracie et de Leucade, au nombre de douze, arriva sans avoir été rencontré par les vaisseaux d’observation d’Athènes. Érasinidas de Corinthe les commandait. Ils aidèrent les Syracusains à conduire leurs retranchemens jusqu’au mur transversal. Gylippe partit dans le dessein de lever dans les autres parties de la Sicile des troupes de terre et de mer, et d’engager dans la fédération des villes qui n’avaient encore montré que peu de zèle, ou qui même n’avaient voulu prendre aucune part à la guerre. D’autres députés, syracusains et corinthiens, furent dépêchés à Lacédémone et à Corinthe, pour y solliciter encore une nouvelle armée : elle passerait sur des vaisseaux de charge, sur de petits bâtimens, comme il se pourrait enfin, pourvu qu’elle arrivât, parce que les Athéniens avaient aussi mandé du renfort. Les Syracusains, voulant se signaler dans cette grande affaire, équipaient une flotte, et dans tout le reste montraient beaucoup d’ardeur.

Chap. 8 . Nicias, informé des opérations des ennemis, et voyant chaque jour leurs forces s’accroître et les siennes diminuer, envoya de son côté des messages à Athènes ; ce qu’il avait déjà fait en plusieurs occasions, et ce qu’il jugeait alors plus nécessaire que jamais, se croyant réduit aux dernières extrémités, et ne voyant plus d’autre moyen de salut que le rappel de l’armée ou l’envoi de puissans renforts. Dans la crainte que ceux qu’il dépêchait, faute d’éloquence ou d’habileté, ou bien encore pour complaire à la multitude, ne représentassent pas fidèlement l’état des choses, il les chargea d’une lettre, espérant que, par ce moyen déjà employé en plusieurs occasions et que les circonstances, devenues plus critiques, réclamaient impérieusement, les Athéniens, bien instruits de sa façon de penser, sans qu’elle pût être altérée par ceux qui en feraient le rapport, régleraient leurs délibérations sur la situation réelle des affaires. Ses agens partirent chargés de sa lettre, avec des instructions sur tout ce qu’ils devaient ajouter, et lui-même resta dans son camp, faisant en sorte de n’être plus exposé qu’aux dangers qu’il voudrait bien courir.

Chap. 9 . À la fin de cet été, Évétion, général des Athéniens, assaillit Amphipolis avec Perdiccas et avec une multitude de soldats thraces. Il ne put se rendre maître de la ville ; mais il en fit faire le tour à trois trirèmes, en remontant le Strymon, et il assiégea la place du côté de ce fleuve, prenant l’Himéréum pour quartier général.

L’été finissait.

Chap. 10 . L’hiver suivant, les agens de Nicias arrivèrent à Athènes. Ils exposèrent tout ce qu’ils étaient chargés de dire de vive voix, répondirent à toutes les demandes, et remirent leurs dépêches. Le greffier de la république, s’avançant au milieu de l’assemblée, en fit lecture. Voici ce qu’elles portaient :

Chap. 11 . « Vous avez appris, Athéniens, par beaucoup de lettres précédentes, ce que nous avons fait jusqu’à l’époque actuelle : il est aujourd’hui d’une grande importance que vous soyez aussi bien informés de notre situation présente, pour en faire l’objet de vos délibérations. Les Syracusains avaient été défaits dans la plupart des combats ; déjà nous avions construit des retranchemens, dans l’intervalle desquels nous sommes encore, quand Gylippe de Lacédémone est arrivé à la tête d’une armée tirée du Péloponnèse et de quelques villes de la Sicile. Nous l’avions vaincu dans la première bataille ; mais le lendemain, soutenu d’une cavalerie nombreuse et de gens de trait, il nous a repoussés dans nos lignes. La supériorité de nos ennemis ne nous permet plus de continuer les travaux de circonvallation, et nous réduit à l’inaction. Il nous est impossible de déployer simultanément toutes nos forces, parce que la garde des retranchemens occupe une partie des troupes. D’ailleurs, comme les ennemis ont coupé notre ligne par un mur, à l’endroit où elle n’était pas achevée, nous ne pouvons plus les investir si nous ne forçons leur mur de contrevallation, ce qui exigerait des forces supérieures. Ainsi, d’assiegéans, nous sommes devenus assiégés, au moins du côté de terre ; car, resserrés par la cavalerie, nous ne pouvons avancer dans la campagne.

Chap. 12 . » Ils viennent encore d’envoyer demander au Péloponnèse une autre armée, et Gylippe part lui-même pour les villes de la Sicile. Son dessein est d’engager celles qui sont neutres à se déclarer, et de tirer des autres, s’il est possible, de nouvelles troupes de terre et de mer. Ils veulent, comme je l’apprends, essayer à-la-fois nos lignes par terre avec de l’infanterie, et par mer avec une flotte. Et que personne ne trouve étrange qu’ils pensent à nous attaquer même par mer : ils savent que notre flotte, d’abord si imposante, et qui n’offrait que des vaisseaux bien appareillés et des équipages sains, n’a plus maintenant que des vaisseaux pourris, pour avoir trop long-temps tenu la mer, et des équipages ruinés. Nous ne pouvons mettre les bâtimens à sec pour les radouber à la vue de la flotte ennemie, aussi forte et même plus nombreuse que la nôtre, et qui se montre sans cesse disposée à nous assaillir. Nul doute qu’elle n’en ait le dessein. Il ne tient qu’aux ennemis de nous attaquer ; il leur est plus facile de mettre leurs bâtimens à sec, car ils ne sont pas obligés de se tenir en rade contre d’autres vaisseaux.

Chap. 13 . » Nous, au contraire, nous ne pourrions entreprendre une attaque, quand nous aurions une flotte supérieure, et que nous ne serions pas forcés, comme à présent, de tenir tous nos vaisseaux sur la défensive. Pour peu que nous retranchions de notre garde, nous manquerons de subsistances, n’ayant déjà que trop de peine à faire passer nos convois à la vue de Syracuses. Voilà ce qui a ruiné et ce qui continue de ruiner nos équipages ; car nos matelots sont tués par la cavalerie dès qu’ils s’écartent pour aller au loin chercher du bois, du fourrage, de l’eau ; quant aux valets, comme les deux camps sont à la vue l’un de l’autre, ils désertent. Des étrangers qu’on a contraints de monter nos vaisseaux, une partie se disperse dans les villes ; ceux qu’on a gagnés par l’appât d’une solde, et qui croyaient venir plutôt au pillage qu’au combat, voyant à présent, contre leur attente, et la flotte et tout l’appareil guerrier des ennemis, se retirent, les uns déclarant nettement qu’ils ne veulent plus servir, les autres allant où ils peuvent, ce qui n’est pas difficile, car la Sicile est d’une grande étendue ; d’autres, achetant des esclaves d’Hyccara, obtiennent des triérarques la permission de se faire remplacer, et dès-lors plus de précision dans la manœuvre.

Chap. 14 . » Je vous écris ce que vous ne pouvez ignorer, que les équipages ne conservent pas long-temps leur première ardeur, et qu’il est peu de matelots qui sachent diriger un vaisseau et ramer de concert. Le plus embarrassant, c’est que, malgré le commandement dont vous m’avez investi, il n’est pas en mon pouvoir d’obvier à ces inconvéniens (car vous êtes des esprits difficiles à gouverner), et que d’ailleurs nous ne savons d’où tirer des recrues pour compléter les équipages. Tandis que les ennemis trouvent des facilités de toutes parts, nous sommes réduits à prendre sur la masse que nous avons amenée, et ce que nous avons de forces réelles, et ce que nous perdons. Naxos et Catane, maintenant nos alliées, sont hors d’état de subvenir à nos besoins. Si, pour comble de malheur, les places de l’Italie qui nous fournissent des subsistances nous délaissent, instruites de notre situation et sachant que vous ne nous secourez pas, nous serons réduits aux dernières extrémités et vaincus sans combats.

» Je voudrais vous donner des nouvelles plus agréables ; mais je ne puis vous en écrire de plus importantes puisqu’il faut que vous soyez bien informés de l’état de votre armée, pour en délibérer. D’ailleurs je connais votre caractère ; je sais que vous aimez à entendre des mensonges flatteurs, mais qu’ensuite vous en accusez les auteurs, si les événemens ne répondent pas à leurs promesses. J’ai donc jugé plus sûr de vous dire la vérité.

Chap. 15 . » Soyez persuadés que tous, chefs et soldats, dans l’expédition dont vous les avez chargés, se sont conduits sans reproche ; mais, à présent que la Sicile entière se soulève contre nous et attend une nouvelle armée du Péloponnèse, souvenez-vous bien, dans vos délibérations, que vous n’avez ici que des forces insuffisantes. Il faut ou les rappeler, ou envoyer une seconde armée de terre et de mer, aussi forte que la première, avec de l’argent, et beaucoup : il faut aussi me donner un successeur ; la néfrétique dont je suis tourmenté ne me permet plus de rester à mon poste. Je mérite de votre part cette condescendance. Tant que j’ai eu de la santé, je vous ai servis, souvent avec bonheur, à la tête de vos armées. Au reste, ce que vous jugerez à propos de faire doit être prêt dès le commencement du printemps ; point de lenteurs. Les ennemis de Sicile n’ont pas beaucoup de chemin à faire pour s’approvisionner en Sicile. Quant aux provisions du Péloponnèse, elles tarderont, il est vrai ; mais, si vous n’y prenez garde, les uns, comme précédemment, arriveront, à votre grand étonnement ; les autres vous préviendront. »

Chap. 16 . Voilà ce qu’exposait la lettre de Nicias. Les Athéniens, après en avoir entendu la lecture, ne lui donnèrent point de successeur ; mais, jusqu’à l’arrivée des collègues qu’ils lui choisirent, ils lui adjoignirent deux hommes de son armée, Ménandre et Eutydème, pour que, dans son état d’infirmité, il ne soutint pas lui seul toutes les fatigues. Ils décrétèrent l’envoi d’une autre armée de terre et de mer, composée d’Athéniens inscrits sur le rôle et d’alliés, élurent pour collègues de Nicias Démosthène, fils d’Alcisthène, et Eurymédon, fils de Théoclès, et se hâtèrent d’expédier ce dernier à l’approche du solstice d’hiver, lui remettant dix vaisseaux et cent vingt talens d’argent, et le chargeant d’annoncer à l’armée qu’elle recevrait du renfort et qu’on s’occupait d’elle.

Chap. 17 . Démosthène devait partir au commencement du printemps : en attendant, il songeait aux préparatifs. Il ordonna aux alliés de tenir prêts de l’argent, des vaisseaux, des gens de guerre. Les Athéniens envoyèrent sur les côtes du Péloponnèse vingt vaisseaux en observation, pour empêcher qu’on ne passât de Corinthe et du Péloponnèse en Sicile : car les Corinthiens, depuis le retour de leurs députés, mieux informés de l’état du pays, et persuadés qu’ils avaient eu raison d’expédier les premiers vaisseaux, mettaient encore plus d’ardeur dans leurs résolutions. Ils se disposaient à transporter des hoplites en Sicile sur des vaisseaux de charge, pendant que les Lacédémomens en expédieraient des autres parties du Péloponnèse, et ils équipaient vingt-cinq vaisseaux destinés à provoquer au combat la flotte d’observation qui était à Naupacte : d’ailleurs les Athéniens de Naupacte troubleraient moins la traversée de leurs vaisseaux de charge, étant obligés de surveiller les trirèmes qu’on leur opposerait.

Chap. 18 . D’un autre côté, les Lacédémoniens se préparaient, comme ils l’avaient auparavant décrété, à faire une nouvelle irruption dans l’Attique. Ils étaient excités par les Syracusains et les Corinthiens, qui savaient qu’Athènes envoyait des secours en Sicile, et qui voulaient mettre obstacle à ces renforts par une diversion sur le pays ennemi. Alcibiade les pressait, montrait la nécessité de fortifier Décélie et de ne pas se ralentir sur les opérations de la guerre.

Mais ce qui surtout les encourageait, c’était la pensée que les Athéniens, ayant à soutenir une double guerre contre eux et les Siciliens, seraient plus faciles à vaincre ; que de plus leurs ennemis avaient donné l’exemple de l’infraction des traités. À la vérité les Lacédémoniens s’accusaient bien plus eux-mêmes de les avoir violés dans la guerre précédente, puisque les Thébains, en pleine paix, étaient entrés à Platée, et parce que d’ailleurs le traité défendait d’en venir aux armes contre la puissance contractante qui offrirait de se soumettre à un jugement, et cependant ils avaient refusé d’écouter les Athéniens qui les appelaient en justice réglée. Ils regardaient donc leurs infortunes comme une juste punition de cette faute, et se reprochaient à eux-mêmes et la catastrophe de Pylos, et tous les autres revers qu’ils avaient éprouvés. Mais, depuis que les Athéniens, sortis de leurs ports avec trente vaisseaux, avaient dévasté les campagnes d’Épidaure et de Prasies, et d’autres territoires ; depuis qu’ils étaient partis de Pylos pour exercer le brigandage, qu’ils avaient refusé de prendre les voies de la justice toutes les fois que, sur des différends relatifs à des articles susceptibles de contestation, les Lacédémoniens les y avaient invités, ceux-ci, persuadés que les Athéniens attiraient sur eux, à leur tour, la peine d’une faute semblable à celle qu’auparavant eux-mêmes s’étaient reprochée, ne respiraient plus que les combats.

Le même hiver, ils ordonnèrent aux alliés de fournir du fer, et préparèrent tous les matériaux nécessaires pour les travaux de fortifications ; ils expédièrent aussi des secours en Sicile sur des vaisseaux de charge, et contraignirent les autres peuples du Péloponnèse à suivre leur exemple.

L’hiver finit, et la dix-huitième année de la guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.

Chap. 19 . Dès le commencement du printemps, les Lacédémoniens et les alliés firent soudain irruption dans l’Attique, sous le commandement d’Agis, fils d’Archidamus, roi des Lacédémoniens. Après avoir dévasté les plaines, ils fortifièrent Décélie : ce travail fut partagé entre les troupes des différentes villes. Décélie est située à cent vingt stades d’Athènes, et une distance égale, ou du moins pas beaucoup plus grande de la Béotie. Les constructions établies dans la plaine et dans les lieux forts par leur position, et d’où l’on pouvait le plus aisément nuire aux ennemis, se voyaient d’Athènes. Pendant que les Péloponnésiens et les alliés qui étaient dans l’Attique, s’occupaient de ces fortifications, ceux qui étaient restés dans le Péloponnèse envoyaient des hoplites en Sicile sur des vaisseaux de transport. Les Lacédémoniens firent un choix parmi les Hilotes et les néodamodes, et de ces deux classes ils tirèrent six cents hoplites qui eurent pour commandant le Spartiate Eccritus. Les Béotiens envoyèrent trois cents hoplites que commandaient Xénon et Nicon, tous deux de Thèbes, et Hégésandre de Thespies. Ils mirent à la voile, en partant de Ténare, cap de la Laconie, et, peu de temps après, les Corinthiens envoyèrent cinq cents hoplites, les uns de Corinthe même, les autres pris à leur solde dans l’Arcadie, commandés par Alexarque de Corinthe. Les Sicyoniens envoyèrent, avec les Corinthiens, deux cents hoplites que commandait Sargée de Sicyone. Les vingt-cinq vaisseaux de Corinthe, équipés pendant l’hiver, se tenaient en station vis-à-vis des vingt vaisseaux d’Athènes qui étaient à Naupacte, attendant que les bâtimens de charge, sortis du Péloponnèse avec les hoplites, eussent passé des côtes de l’Hellade en Italie ; par cette raison, on les avait expédiés d’avance : on espérait que les vaisseaux de transport attireraient moins que les trirèmes l’attention des Athéniens.

Chap. 20 . Pendant que les ennemis fortifiaient Décélie, les Athéniens, dès les premiers jours du printemps, envoyèrent sur les côtes du Péloponnèse trente vaisseaux sous le commandement de Chariclès, fils d’Apollodore, qui avait ordre de passer à Argos, pour inviter, conformément au traité d’alliance, les hoplites argiens à se rendre sur sa flotte. Ainsi qu’ils l’avaient décrété, ils firent partir pour la Sicile Démosthène, avec soixante vaisseaux d’Athènes, cinq de Chio, douze cents hoplites athéniens inscrits sur le rôle, en outre de ces deux îles, dont chacune en fournit le plus grand nombre possible. Ils tirèrent aussi d’autres alliés leurs sujets tout ce qu’ils purent se procurer d’objets utiles à la guerre. Démosthène eut ordre, avant tout, de se joindre à Chariclès, de longer avec lui les côtes de la Laconie et d’y exercer de concert des hostilités ; et il fit voile pour Égine, où il attendit que ce qui pouvait encore manquer de troupes fût arrivé, et que Chariclès eût pris avec lui les Argiens.

Chap. 21 . En Sicile, à la même époque du printemps, Gylippe revenait à Syracuses, amenant, des différentes villes où il avait réussi, le plus de troupes qu’il avait pu lever. Il assembla les Syracusains, et leur dit qu’il fallait équiper le plus de vaisseaux qu’on pourrait, et hasarder un combat naval ; qu’il ne doutait pas qu’on ne fît des actions dignes du péril, et décisives pour le succès de ta guerre. Hermocrate le seconda, et contribua beaucoup à persuader qu’il ne fallait pas craindre d’attaquer les Athéniens sur mer. Il représenta que ce peuple lui-même n’avait pas reçu de ses pères l’art de la marine comme un héritage dont on ne pût le dépouiller ; qu’il était plus que les Syracusains un peuple de terre ferme, contraint par les Mèdes à devenir marin ; qu’avec des hommes audacieux, tels que les Athéniens, le moyen de se faire redouter était de montrer une audace égale ; que souvent les Athéniens, sans l’emporter en force, mais en attaquant avec témérité, remplissaient les autres de terreur, et qu’ils éprouveraient eux-mêmes ce qu’ils faisaient éprouver à leurs ennemis. Il était sûr, ajouta-t-il, que si contre leur attente, Syracuses osait opposer ses vaisseaux, elle les effraierait, et prendrait plus d’avantage que les Athéniens, par leur habileté, n’en auraient sur l’inexpérience de leurs ennemis. Il leur ordonna donc de s’essayer sur leur flotte sans balancer. Les Syracusains, persuadés par les discours de Gylippe, d’Hermocrate et de quelques autres, se disposent aussitôt avec ardeur à livrer un combat de mer, et équipent les vaisseaux.

Chap. 22 . La flotte était prête : Gylippe, vers la nuit, à la tête de toute son armée de terre, marcha en personne aux lignes de Plemmyrium, tandis qu’au même signal trente-cinq trirèmes syracusaines du grand port se mettaient en mouvement, et que quarante-cinq du petit port, où était le chantier, tournaient la côte, voulant se réunir à la flotte du port de l’intérieur et attaquer Plemmyrium de concert, afin de jeter le désordre parmi les Athéniens de deux côtés à-la-fois. Quant à ces derniers, ils montèrent à la hâte soixante vaisseaux ; vingt-cinq voguèrent à la rencontre des trente-cinq vaisseaux syracusains du grand port, et le reste au-devant de ceux qui tournaient la côte en sortant du chantier. Aussitôt commença l’action à l’entrée du grand port ; long-temps les deux flottes s’opposèrent une résistance égale, l’une voulant forcer l’entrée, et l’autre la défendre.

Chap. 23 . Cependant ceux des Athéniens qui gardaient les forts de Plemmyrium, descendent sur le rivage, dans la seule attente d’un combat naval ; ils sont surpris par Gylippe, qui, se jetant, au point du jour, sur les forts, enlève d’abord le plus grand, et ensuite les deux petits. Les troupes préposées à la garde de ceux-ci, voyant qu’on avait sans peine emporté le premier, ne firent aucune résistance. Les hommes qui, après la perte du premier fort, se sauvèrent sur les bâtimens et sur un vaisseau de transport, purent à peine regagner le camp, car les Syracusains qui venaient d’avoir l’avantage dans le grand port, les poursuivirent avec une seule trirème qui fendait légèrement la mer. Mais, les deux derniers retranchemens emportés, ceux qui en sortirent longèrent aisément la côte, parce que la flotte de Syracuses venait d’être battue.

En effet, les vaisseaux syracusains qui combattaient à l’entrée du port, y rentrant sans ordre, après avoir repoussé ceux d’Athènes, et s’entrechoquant les uns les autres, avaient ainsi donné la victoire aux Athéniens. Les navires que ceux-ci mirent en fuite, furent les mêmes qui d’abord les avaient vaincus dans le port. Ils en submergèrent onze, et tuèrent la plupart des hommes, excepté ceux des trois vaisseaux, qu’ils firent prisonniers. Eux-mêmes perdirent trois de leurs bâtimens, tirèrent à terre les débris des vaisseaux syracusains, dressèrent un trophée dans un îlot qui regarde Plemmyrium, et retournèrent au camp.

Chap. 24 . Telle fut la fortune des Syraçusains dans le combat naval : se voyant maîtres des forts de Plemmyrium, ils élevèrent trois trophées, détruisirent l’un des deux retranchemens qu’ils avaient pris, réparèrent les autres et y mirent garnison. On avait pris ou tué bien des hommes à la défense de ces ouvrages ; beaucoup de richesses en avaient été enlevées. Comme c’était le magasin des Athéniens, il s’y trouvait quantité d’effets et de subsistances qui appartenaient, soit à des marchands, soit à des triérarques : là étaient déposés les voiles de quarante trirèmes, les autres agrès, et trois trirèmes mises à sec. Mais ce qui fit le plus de tort à l’armée, ce fut la perte de Plemmyrium : car les Athéniens n’avaient plus d’abordage sûr pour l’apport des munitions ; Plemmyrium devenait désormais pour les Syracusains un point de départ d’où ils mettaient en mer pour les arrêter, et il ne pouvait plus se faire d’importation sans livrer de combat. Cet échec, qui en présageait d’autres, effrayait l’armée et la décourageait.

Chap. 25 . Les Syracusains dépêchèrent ensuite douze vaisseaux, sous le commandement d’Agatharque de Syracuses. L’un, destiné pour le Péloponnèse, y portait des députés chargés d’exposer quelles espérances donnait leur position, et d’inviter les Péloponnésiens à pousser plus vivement la guerre du continent. Les onze autres vaisseaux cinglèrent vers l’Italie, parce qu’on avait appris qu’il arrivait, pour les Athéniens, des bâtimens richement chargés. Ils les rencontrèrent, en détruisirent la plus grande partie, et brûlèrent, dans la Cauloniatide, des bois de construction destinés à l’ennemi. Ensuite ils voguèrent vers Locres. Ils y étaient à l’ancre, quand un bâtiment de transport du Péloponnèse y aborda, portant des hoplites thespiens. Les Syracusains les reçurent à bord de leurs vaisseaux, et reprirent, le long des côtes, le chemin de Syracuses. Cependant les Athéniens les épiaient avec vingt vaisseaux, près de Mégares : ils prirent un des bâtimens avec les hommes qu’il portait, mais ne purent s’emparer des autres, qui gagnèrent Syracuses.

Il y eut aussi dans le port une action de peu d’importance. Près du rivage [dans la partie la plus occidentale d’Achradine], les Syracusains avaient fermé avec des pieux l’entrée des anciennes loges de vaisseaux, pour que la flotte pût se tenir à l’ancre sans craindre les attaques des Athéniens. Il s’agissait d’enlever ces pieux. Les Athéniens firent avancer un gros navire du port de dix mille ballots, garni de parapets, et surmonté de tours de bois, afin de protéger ceux des leurs qui, montés sur des barques, tiraient et arrachaient les pieux, à l’aide de cabestans, en même temps que des plongeurs en sciaient d’autres sous les eaux. Les Syracusains, du haut des loges de vaisseaux, tiraient sur les Athéniens, qui leur répondaient de dessus leur gros navire et qui parvinrent à enlever enfin la plus grande partie des pieux. Ceux qui étaient cachés donnaient le plus de peine ; car on en avait planté qui, ne s’élevant pas à fleur d’eau, devenaient très dangereux pour les vaisseaux qui en approchaient ; on ne les apercevait pas, et l’on échouait comme sur un récif. Des plongeurs, gagnés à prix d’argent, parvenaient à les scier. Cependant les Syracusains en plantèrent de nouveaux.

Il se fit des deux côtes bien d’autres tentatives, ainsi qu’on devait l’attendre de deux armées si rapprochées et rangées en face l’une de l’autre. On se harcelait, et on ne négligeait aucun moyen de se nuire réciproquement. Les Syracusains envoyèrent dans les villes une députation composée de Corinthiens, d’Ampraciotes et de Lacédémoniens : ils y annoncèrent la prise de Plemmyrium, et ce combat naval où leur propre désordre, plutôt que la force des ennemis, les avait vaincus. Ils représentèrent que d’ailleurs on conservait de justes espérances, et réclamèrent des secours de vaisseaux et de troupes de terre, ajoutant que les Athéniens attendaient une nouvelle armée, mais que si on la prévenait en battant la première, la guerre serait terminée. Voilà ce qui se passait en Sicile.

Chap. 26 . Démosthène, ayant rassemblé les troupes qu’il devait conduire en Sicile, partit d’Égine, et, faisant voile pour le Péloponnèse, se joignit à Chariclès et aux trente vaisseaux d’Athènes. Ils prirent avec eux des hoplites d’Argos et voguèrent vers la Laconie. D’abord ils ravagèrent une partie d’Épidaure-Liméra ; et, prenant terre ensuite dans la partie de la Laconie qui regarde Cythères, et où est l’hiéron d’Apollon, ils ravagèrent quelques champs. Dans ce canton est un lieu qui a la forme d’un isthme : ils le fortifièrent, afin d’offrir un asile aux Hilotes qui déserteraient de chez les Lacedémoniens, et un point de départ à ceux qui de là, comme de Pylos, exerceraient la piraterie. Démosthène, après s’être emparé de ce poste, partit pour Corcyre ; il devait y prendre à bord les alliés et naviguer aussitôt vers la Sicile. Chariclès attendit que les fortifications fussent terminées, y laissa garnison, et revint à Athènes avec les trente navires et les Argiens.

Chap. 27 . Dans le cours du même été arrivèrent à Athènes treize cents peltastes de ces Thraces armés de poignards et de la race des Diens. Ils avaient dû partir pour la Sicile avec Démosthène ; mais, comme ils avaient trop tardé, les Athéniens résolurent de les renvoyer au pays d’où ils venaient. Les retenir pour la guerre de Décélie, c’était évidemment une grande charge ; car on donnait à chacun d’eux une drachme par jour. Toutes les troupes de Lacédémone avaient été employées, durant l’été, à fortifier la place, et depuis, elle était occupée par des garnisons qu’y envoyaient les villes et qui se succédaient à un temps déterminé ; ce qui tourmentait beaucoup Athènes. Les affaires de cette république étaient surtout ruinées par les pertes qu’elle éprouvait en hommes et en argent. Jusqu’alors elle avait supporté des incursions de courte durée qui ne l’empêchaient pas, le reste du temps, de tirer parti de son territoire : mais, à présent que les ennemis restaient constamment dans le fort, que quelquefois il en venait plus que le fort n’en pouvait contenir, qu’une garnison régulière et complète faisait des excursions dans la campagne pour satisfaire aux besoins de la vie, et que le roi Agis se tenait dans l’Attique et n’y faisait pas mollement la guerre, les Athéniens se voyaient réduits à la plus dure extrémité. Ils étaient privés de tout leur territoire ; plus de vingt mille de leurs esclaves, presque tous gens de métier, avaient fui ; tous leurs bestiaux, toutes leurs bêtes de somme, étaient perdus. La cavalerie étant journellement occupée, faisant des courses sur Décélie ou gardant le territoire, les chevaux, sans cesse fatigués sur un terrain inégal, étaient ou blessés ou estropiés.

Chap. 28 . L’importation des denrées de l’Eubée se faisait autrefois d’Orope par terre, en traversant Décélie, ce qui abrégeait le chemin : mais elle devenait dispendieuse depuis qu’on était obligé de la faire par mer, en doublant le cap Sunium. La ville, manquant à-la-fois de tous les objets qu’on tirait du dehors, offrait moins l’aspect d’une cité que d’un château fort. Les citoyens se succédaient, durant le jour, pour monter la garde sur les remparts ; et la nuit, en hiver comme en été, tous, excepté les cavaliers, s’épuisaient de fatigue, veillant sans cesse les uns dans le camp, les autres sur les remparts.

Mais rien ne les accablait plus que d’avoir à soutenir deux guerres à-la-fois. Ils en étaient venus à un tel point d’opiniâtreté, qu’avant l’événement on n’eût trouvé que des incrédules, si l’on eût avancé qu’investis par les retranchemens des Péloponnésiens, ils ne voudraient pas même alors quitter la Sicile ; que même ils iraient construire autour de Syracuses, ville par elle-même aussi grande qu’Athènes, des travaux semblables à ceux qu’on dirigeait contre eux dans l’Attique ; qu’ils offriraient aux regards des Hellènes étonnés un prodige d’audace et de puissance tellement incroyable, qu’au commencement de la guerre on avait pensé que si les Péloponnésiens entraient dans l’Attique, les Athéniens pourraient bien tenir un ou deux ans, peut-être trois, mais pas davantage ; un prodige tel, que, dix-sept ans après la première invasion, déjà entièrement épuisés par cette guerre, ils passeraient en Sicile et se surchargeraient d’une seconde guerre aussi lourde que celle qu’ils soutenaient encore contre le Péloponnèse. Il n’est donc pas étonnant qu’avec tout le mal que leur causait Décélie, et toutes les dépenses immenses qui leur survenaient, ils fussent dans une entière disette d’argent. Au lieu du tribut ordinaire, ils imposèrent leurs sujets à un vingtième sur les marchandises qui s’exportaient par mer, se flattant d’en retirer davantage. Leurs dépenses, bien différentes de ce qu’elles étaient autrefois, s’étaient considérablement accrues en proportion des embarras de la guerre, et ils se voyaient privés de leurs revenus.

Traduction par IA · Original