Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public
Chap. 49 . Lamachus, d’un avis contraire, déclara hautement qu’il fallait voguer contre Syracuses, et, sans délai, diriger tous les efforts contre cette ville sans défense et où dominait la crainte ; que toute armée inspirait d’abord la terreur, mais que, si elle tardait à paraître, l’ennemi rassuré n’éprouvait en la voyant que le sentiment du mépris : qu’en attaquant soudain, tandis qu’ils étaient encore attendus avec crainte, les Athéniens auraient la supériorité ; que tout serait dans l’épouvante, d’abord à leur seul aspect, puisqu’ils se montreraient en grand nombre, ensuite par l’attente des maux qu’on aurait à souffrir, surtout par la nécessité de courir sans délai les hasards du combat. Comme on n’avait pas cru à l’expédition, ils trouveraient sans doute, au dehors, dans les campagnes, beaucoup d’hommes à enlever ; ou si ces hommes parvenaient à se jeter dans la ville, l’armée ne manquerait pas de ressources, puisqu’elle ne commencerait le siége de la place qu’après s’être rendue maîtresse du plat pays. Dès-lors les autres peuples de la Sicile, au lieu de faire cause commune avec Syracuses, n’hésiteraient pas à les venir joindre, sans attendre l’événement ; enfin, pour se ménager une retraite et mettre à l’ancre, la flotte trouverait une bonne rade à Mégares, place abandonnée, qui n’était pas fort éloignée de Syracuses, ni par terre, ni par mer.
Chap. 50 . Lamachus, tout en ouvrant cet avis, ne laissa pas que de se ranger à celui d’Alcibiade. Celui-ci passa sur son vaisseau à Messène, et y porta des propositions d’alliance qui ne furent pas écoutées. On lui répondit que les Athéniens ne seraient pas reçus dans la ville, mais qu’on leur ouvrirait un marché au dehors. Il retourna à Rhégium. Les généraux chargèrent de troupes soixante de leurs vaisseaux, prirent des munitions, et cinglèrent vers Naxos, laissant à Rhégium un des leurs avec le reste de l’armée. Reçus dans la ville par les habitans de Naxos, ils passèrent à Catane. Les portes leur ayant été fermées (car il se trouvait à Catane des gens de la faction de Syracuses), ils se dirigèrent vers le Térias, passèrent la nuit sur ses bords, et voguèrent le lendemain vers Syracuse, faisant marcher tous les autres vaisseaux sur une même ligne ; mais ils en envoyèrent dix en avant pour entrer dans le grand port, avec ordre d’observer si quelques bâtimens étaient tirés à flot, de s’avancer, et de publier du haut de la flottille que les Athéniens venaient pour rétablir les Léontins ; qu’ils y étaient tenus à titre d’alliés, ayant avec eux une origine commune ; que les Léontins qui se trouvaient à Syracuses, pouvaient donc sans crainte les rejoindre comme amis et bienfaiteurs. Après avoir fait cette proclamation et bien observé les ports, la ville, la disposition des lieux, afin de voir d’où ils partiraient pour combattre, ils se rembarquèrent pour Catane.
Chap. 51 . Les habitans de cette ville, après avoir convoqué une assemblée, reçurent dans leurs murs, non l’armée, mais les généraux, en les invitant à dire ce qu’ils voulaient. Tandis qu’Alcibiade parlait, et que la portion de citoyens qui était dans la ville s’occupait de l’assemblée, les troupes, sans qu’on s’en aperçût, abattirent une porte mal construite et entrèrent dans l’ agora . Ceux qui tenaient pour la faction de Syracuses (c’était le petit nombre), voyant les troupes dans la ville, saisis d’effroi, se retirèrent sans bruit ; les autres décrétèrent que l’alliance d’Athènes serait acceptée, et mandèrent de Rhégium le reste de l’armée. Les Athéniens y allèrent, puis revinrent à Catane avec toutes leurs forces, et y établirent leur camp.
Chap. 52 . On vint leur annoncer de Camarine qu’on se rendrait s’ils avançaient, et que les Syracusains appareillaient. Ils se portent donc en masse d’abord contre Syracuses ; mais ne voyant dans le port aucun mouvement de vaisseaux, ils se dirigent sans délai vers Camarine, en suivant les côtes, approchent du rivage avec circonspection, et de leur flotte font entendre la voix d’un héraut. Mais elle ne fut point écoutée : les Camarinéens dirent qu’ils s’étaient engagés par serment à ne recevoir à-la-fois qu’un vaisseau athénien, à moins qu’eux-mêmes n’en mandassent un plus grand nombre. Les Athéniens se retirèrent sans avoir rien obtenu, débarquèrent dans une campagne dépendante de Syracuses, et firent du butin ; mais la cavalerie syracusaine étant survenue et leur ayant tué des troupes légères dispersées, ils revinrent à Catane.
Chap. 53 . Ils rencontrèrent la Salaminienne : elle arrivait d’Athènes, apportant à Alcibiade l’ordre de venir répondre aux accusations que lui intentait la république. On mandait aussi quelques-uns de ses soldats, dénoncés comme coupables, les uns de la profanation des mystères, les autres de la mutilation des hermès. Après le départ des troupes, les Athéniens ne s’étaient pas refroidis sur la recherche de ces sacriléges. Sans peser la valeur des dénonciations, et, dans leur défiance, accueillant tout indistinctement, ils arrêtaient, sur la foi d’hommes perdus, et mettaient aux fers les plus honnêtes gens : ils croyaient qu’il valait mieux scruter à fond cette affaire et en découvrir la vérité, que de laisser échapper, à cause de la bassesse du délateur, un accusé, quelque honnête qu’il leur parût être d’ailleurs. Le peuple savait, par la tradition, que la tyrannie de Pisistrate et de ses fils avait fini par être pesante ; qu’elle n’avait été renversée ni par les Athéniens, ni par Harmodius, mais par les Lacédémoniens ; il était donc toujours dans la crainte, tout devenait l’objet de ses défiances.
Chap. 54 . Un incident auquel l’amour n’était pas étranger, donna lieu à l’audacieuse entreprise d’Aristogiton et d’Harmodius. En la racontant, je démontrerai que personne, sans même en excepter les Athéniens, n’a parlé avec exactitude de ces tyrans, ni du fait dont il s’agit. Après Pisistrate, mort en possession de la tyrannie dans un âge avancé, ce ne fut pas, comme on le pense, Hipparque, mais Hippias, son fils aîné, qui régna. Harmodius était dans l’âge où la jeunesse a le plus d’éclat : Aristogiton, citoyen de moyenne condition, l’aima et lui plut. Harmodius, recherché par Hipparque, fils de Pisistrate, ne répondit point à ses désirs, qu’il fit connaître à Aristogiton. Celui-ci conçut tout le chagrin qu’inspire l’amour jaloux, et craignant que son rival n’employât la force, il résolut dès-lors de mettre en usage tout ce qu’il avait de moyens pour détruire la tyrannie. Hipparque cependant renouvela ses tentatives auprès d’Harmodius, mais toujours avec aussi peu de succès. Il ne voulait rien faire qui tînt de la violence, mais il se préparait à l’outrager dans une circonstance et pour une cause difficiles à expliquer, et, en apparence, étrangères à sa passion : car, loin de se montrer dur envers le peuple dans l’exercice de sa puissance, il administrait de manière à imposer silence à l’envie. Ces tyrans affectèrent long-temps la sagesse et la vertu ; contens de lever sur les Athéniens le vingtième des revenus, ils embellissaient la ville, soutenaient la guerre et faisaient, dans les fêtes, les frais des sacrifices. La république, dans tout le reste, était gouvernée d’après ses antiques lois : seulement les tyrans avaient soin de placer quelqu’un des leurs dans les charges. Plusieurs remplirent à Athènes la magistrature annuelle ; entre autres Pisistrate, qui portait le nom de son aïeul, et qui, fils du tyran Hippias, éleva, pendant qu’il était archonte, l’autel des douze dieux dans l’agora, et celui d’Apollon, dans l’hiéron d’Apollon pythien. Le peuple athénien ayant ajouté de nouvelles constructions à l’autel qui était dans l’agora, l’inscription disparut ; mais on lit encore celle de l’autel d’Apollon, quoique l’écriture en soit fatiguée. Elle porte : « Pisistrate, fils d’Hippias, a élevé ce monument de sa magistrature dans l’enceinte consacrée à Apollon pythien. »
Chap. 55 . Qu’Hippias, comme aîné, ait succédé à Pisistrate, c’est un fait que j’affirme, le tenant d’une tradition certaine, d’une tradition que j’ai discutée plus scrupuleusement que qui que ce soit, et dont ce que je vais dire prouvera l’authenticité. Seul entre les fils légitimes de Pisistrate, Hippias eut des enfans, fait démontré par l’inscription de l’autel et par celle de la colonne posée dans l’acropole d’Athènes : cette dernière inscription, où sont rappelés les attentats des tyrans, ne signale aucun enfant de Thessalus ni d’Hipparque, mais en nomme cinq d’Hippias. Il les eut de Myrrhine, fille de Callias, qui lui-même était fils d’Hypérochide. Vraisemblablement Hippias, étant l’aîné, fut marié le premier ; sur la colonne il est inscrit le premier après son père, et cela devait être, puisqu’il lui succéda en qualité d’aîné. Hippias fût difficilement, je crois, resté en possession de la tyrannie, s’il s’en était emparé le jour même du décès d’Hipparque, supposé mort souverain. Qui ne voit que s’il se maintint dans la souveraineté, il le dut aux mesures sans nombre prises pour sa sûreté, au soin qu’il avait eu dès long-temps de se rendre redoutable aux citoyens et de s’entourer d’une garde qu’il savait choisir ? Il ne se trouva pas dans l’embarras qu’il aurait éprouvé, s’il avait été le plus jeune, et qu’auparavant il n’eût pas joui constamment du pouvoir. Mais, Hipparque étant devenu célèbre par son malheur, on a cru qu’il avait régné.
Chap. 56 . Il parvint, comme il le projetait, à outrager cruellement Harmodius, afin de punir ses refus. Harmodius avait une jeune sœur : invitée à venir porter une corbeille dans une fête, elle se présenta, et fut honteusement chassée : on soutint qu’on ne l’avait pas mandée, et que d’ailleurs elle n’était pas d’une naissance à remplir cette fonction. Cette insulte irrita vivement Harmodius ; Aristogiton, par l’amour qu’il portait à ce jeune homme, la ressentit plus vivement encore. Ils firent toutes leurs dispositions de concert avec ceux qui devaient les seconder, ils attendirent, pour l’exécution, la fête des grandes Panathénées, le seul jour où l’on voyait sans défiance quantité de citoyens en armes pour former le cortége de la cérémonie. Ils devaient eux-mêmes porter les premiers coups, et le reste des conjurés les aiderait aussitôt à se défendre contre les gardes. Pour plus de sûreté, ils firent entrer peu de monde dans la conjuration. Ils comptaient bien qu’au premier signal donné, ceux même qu’ils n’auraient pas prévenus saisiraient l’occasion de recouvrer leur liberté, surtout se trouvant les armes à la main.
Chap. 57 . Le jour de la fête étant arrivé, Hippias, avec ses gardes, rangeait le cortége dans le Céramique, hors de la ville. Déjà s’avançaient, pour le frapper, Harmodius et Aristogiton, armés de poignards, quand ils virent l’un des conjurés s’entretenir avec lui : car il se laissait aborder. Effrayés, se croyant dénoncés et au moment d’être arrêtés, ils voulurent se venger d’abord, s’il était possible, de celui qui les avait insultés et réduits à cette extrémité. Soudain ils courent aux portes, s’élancent dans la ville, et, trouvant Hipparque dans l’endroit nommé Léocorium , ils se jettent sur lui à l’improviste, et tous deux devenus furieux, l’un par jalousie, l’autre par le ressentiment de son injure, ils le frappent et le tuent. Aristogiton parvient d’abord à se soustraire aux gardes ; mais la foule accourt, il est pris et maltraité. Harmodius fut tué sur-le-champ.
Chap. 58 . Hippias reçoit la nouvelle dans le Céramique. Aussitôt il se transporte, non sur le lieu de la scène, mais vers les citoyens armés qui accompagnaient la pompe, et qui étaient à quelque distance ; il les joint avant qu’ils aient rien appris, se compose un visage qui ne témoigne rien de relatif à l’événement, et leur ordonne de gagner, sans armes, un endroit qu’il leur montre. Ils s’y rendent, dans l’idée qu’il a quelque chose à leur communiquer. Alors, donnant ordre à ses gardes de les désarmer, il choisit et fait arrêter ceux qu’il soupçonne et tous ceux sur qui sont trouvés des poignards ; car on n’avait coutume d’apporter à cette cérémonie que la pique et le bouclier.
Chap. 59 . Un chagrin amoureux avait fait concevoir le projet : troublés par une alarme subite, Harmodius et Aristogiton l’exécutèrent avec précipitation et en désespérés. La tyrannie en devint plus pesante. Hippias, dès-lors plus craintif, donna la mort à quantité de citoyens, et en même temps porta ses regards au dehors, cherchant s’il ne pourrait pas, de quelque endroit que ce fût, se mettre en sûreté en cas de révolution. Il maria, lui Athénien, sa fille Archédice à un habitant de Lampsaque, Aïantide, fils d’Hippoclès, tyran de Lampsaque, parce qu’il savait cette famille en grand crédit auprès du roi Darius. On voit à Lampsaque le monument d’Archédice, avec cette inscription : « Ici est déposée la cendre d’Archédice, fille d’Hippias, le plus vaillant des Hellènes de son temps : fille, épouse, sœur et mère de tyrans, elle n’en avait pas plus d’orgueil. »
Hippias exerça encore trois années la tyrannie à Athènes, et fut déposé dans le cours de la troisième, par les Lacédémoniens et les Alcméonides, exilés d’Athènes. Il se retira, sur la foi publique, à Sigéum, et de là à Lampsaque, près d’Aïantide, d’où il passa auprès de Darius ; et vingt ans après, avancé en âge, il combattit pour les Mèdes à la bataille de Marathon.
Chap. 60 . Le peuple, en réfléchissant sur ces événemens, et rappelant à sa mémoire ce qu’il en avait entendu raconter, était dur et soupçonneux pour ceux qu’on accusait de la profanation des mystères. Partout il voyait des conjurations en faveur de l’oligarchie et de la tyrannie ; et, dans sa colère, déjà il avait jeté en prison quantité de citoyens, et des plus distingués. Loin de se calmer, s’irritant chaque jour de plus en plus, il encombrait les prisons. Dans ces circonstances ; un des prisonniers, celui de tous qui paraissait le plus coupable, reçut d’un de ses compagnons de captivité le conseil de porter une dénonciation, vraie ou fausse, on l’ignore ; car, ni dans le temps même, ni dans la suite, personne n’a rien su dire de certain sur les auteurs de ce qui s’était passé. Enfin l’on persuada à ce prisonnier qu’il devait, fût-il innocent, s’assurer l’impunité, et tout-à-la-fois pourvoir à son propre salut et délivrer la république des soupçons qui l’agitaient ; qu’il y avait bien plus de sûreté à convenir de tout hardiment, qu’à courir les risques d’un jugement en persistant à nier. Il s’accusa donc lui-même et plusieurs autres avec lui de la mutilation des hermès. Le peuple, qui avait regardé jusque là comme un grand malheur de ne pas connaître ceux qui tramaient contre lui, apprit avec joie ce qu’il croyait être la vérité. On relâcha le délateur et ceux qui étaient avec lui et qu’il n’accusa pas. On jugea les accusés ; on punit de mort ceux que l’on tenait, et l’on mit à prix la tête de ceux qui avaient fui. On ignore si les malheureux qui périrent furent justement punis ; mais au moins, dans la circonstance, le reste des citoyens fut soulagé.
Chap. 61 . Les Athéniens recevaient avidement les dénonciations contre Alcibiade, toujours excités par les ennemis qui l’avaient attaqué avant son départ. Se croyant bien instruits sur l’affaire des hermès, la profanation des mystères leur parut bien plus évidemment alors avoir le même motif, celui de conspirer contre l’autorité du peuple. En effet, dans ce même temps et au milieu des publiques alarmes, un corps d’armée, assez peu considérable, s’était avancé jusqu’à l’isthme, entretenant des intelligences avec les Béotiens : il parut donc que ce corps d’armée arrivait par suite de conventions avec Alcibiade, et non pour les Béotiens, et que, si, sur les indices reçus, on n’eût pas prévenu le malheur en arrêtant les personnes dénoncées, Athènes eût été livrée. On passa même une certaine nuit en armes dans la ville. Les hôtes qu’Alcibiade avait à Argos, furent soupçonnés de complots contre la démocratie, et, par suite de ces soupçons, les Athéniens livrèrent au peuple d’Argos, pour les faire mourir, les otages argiens déposés dans des îles. De tous côtés les soupçons enveloppèrent Alcibiade. Dans l’intention de le punir de mort, on envoya, comme nous l’avons dit, la galère Salaminienne en Sicile le mander, lui et tous ceux qui étaient dénoncés. L’ordre était, non de l’arrêter, mais de lui signifier qu’il eût à suivre cette galère pour venir se justifier. On usait de ménagemens, de peur d’exciter des mouvemens dans les armées qui étaient en Sicile, soit celle d’Athènes, soit celle des ennemis : mais surtout on voulait que les Mantinéens et les Argiens demeurassent, et l’on attribuait à leur attachement pour Alcibiade la part qu’ils prenaient à cette expédition.
Alcibiade monta donc sur son vaisseau, lui et les autres prévenus ; et ils partirent de la Sicile à la suite de la Salaminienne, comme pour se rendre à Athènes ; mais, arrivés à Thurium, ils cessèrent de la suivre, débarquèrent et disparurent, craignant, d’après d’aussi violentes accusations, d’aborder à Athènes et de s’y mettre en justice. Les gens de la Salaminienne cherchèrent quelque temps Alcibiade et ses compagnons ; mais, ne les ayant pas trouvés, ils se rembarquèrent promptement. Alcibiade, dès-lors banni, passa bientôt après, sur un petit bâtiment, de la campagne de Thurium dans le Péloponnèse ; les Athéniens le condamnèrent à mort par contumace, lui et ceux qui l’accompagnaient.
Chap. 62 . Après le départ d’Alcibiade, les généraux qui restaient en Sicile, ayant formé deux divisions qu’ils se partagèrent par la voie du sort, mirent en mer, avec toutes leurs forces, pour Sélinonte et Égeste. Ils voulaient savoir si les Égestains leur donneraient cet argent tant promis, observer la situation de Sélinonte, et s’instruire des différends de cette ville avec Égeste. Ils suivirent les sinuosités de la côte, ayant la Sicile à gauche, du côté qui regarde le golfe de Tyrrhénie, et arrivèrent, en ralentissant leur marche, vers Himère, la seule ville hellénique qui soit dans cette partie de l’île. N’y ayant pas été reçus, ils prirent dans leur paraple Hyccares, place maritime de la Sicanie et ennemie des Égestains, et, après l’avoir réduite en servitude, la remirent à ceux d’Égeste, dont la cavalerie les avait secondés ; puis, traversant le pays des Sicules, ils revinrent par terre à Catane, tandis que les vaisseaux tournaient le nord de la Sicile, emmenant leurs prisonniers en esclavage. Quant à Nicias, il fit sans délai le paraple d’Hyccares à Égeste, y conféra sur divers objets, reçut trente talens, rejoignit l’armée, vendit les prisonniers, dont il tira cent vingt talens. La vente faite, Nicias et ses collègues se rendirent, en tournant l’île, chez les alliés des Sicules, et les pressèrent d’envoyer des troupes ; avec la moitié de leurs forces, ils marchèrent contre Hybla Caléotis [ou Mégares], place ennemie qu’on ne put forcer. Alors l’été finissait.
Chap. 63 . Dès le commencement de l’hiver qui lui succéda, les Athéniens se préparèrent à marcher contre Syracuses. Les Syracusains, de leur côté, se disposaient à s’avancer contre eux. Ils reprenaient chaque jour plus de courage, parce que, au moment de leur première terreur, les Athéniens ne les avaient pas pressés comme ils s’y attendaient ; et quand ils les eurent vus suivre loin d’eux la côte nord, aller attaquer Hybla et la manquer, ils en vinrent à les mépriser.
Alors, comme il arrive à une multitude qui s’enhardit, ils pressèrent les généraux de les mener contre Catane, puisque les ennemis ne venaient point à eux : sans cesse des cavaliers poussaient jusqu’au camp des Athéniens, les observaient, et, entre autres insultes, leur demandaient s’ils n’étaient pas venus en pays étranger plutôt pour s’établir avec eux que pour rétablir les Léontins.
Chap. 64 . Témoins de cette audace, les généraux athéniens voulurent les attirer hors de la ville avec la plus grande partie possible de la population, et, à la faveur de la nuit, longer la côte pour s’emparer à loisir d’un bon poste où ils établiraient des retranchemens. Ils sentaient bien qu’ils n’auraient pas le même avantage s’ils forçaient la descente à la vue d’ennemis préparés, ou s’ils étaient aperçus en allant les attaquer par terre ; que la cavalerie de Syracuses, qui était nombreuse, tandis qu’eux-mêmes en manquaient, harcellerait les troupes légères et le bagage, au lieu qu’en suivant leur dessein, ils prendraient un poste où la cavalerie leur ferait peu de mal. Des exilés de Syracuses à leur suite leur en indiquèrent un sur l’Olympium, dont ils s’emparèrent en effet. Voici le stratagème que les généraux imaginèrent pour exécuter ce qu’ils avaient résolu. Ils firent partir un Catanéen, leur affidé, qui ne paraissait pas moins attaché aux généraux syracusains : or cet homme était de Catane ; il dit à ces derniers qu’il venait de la part de quelques Catanéens dont ils savaient les noms et qu’ils connaissaient dans Catane pour être encore attachés à leur parti. Il ajouta que les Athéniens y passaient la nuit loin de leur camp ; que s’ils voulaient, au jour indiqué, arriver avec l’aurore, les partisans de Catane retiendraient ce qu’il y aurait d’Athéniens dans la ville, et incendieraient les vaisseaux, tandis qu’eux-mêmes, attaquant les palissades, se rendraient facilement maîtres du camp ; que beaucoup de Catanéens seconderaient cette opération ; que ceux qui l’avaient envoyé, étaient déjà tout prêts.
Chap. 65 . Les généraux syracusains, déjà pleins de confiance, et qui même, avant d’avoir reçu cet avis, se disposaient à marcher contre Catane, ajoutèrent foi très légèrement à ce que leur disait cet homme, et, prenant jour aussitôt pour l’exécution, ils le congédièrent. Déjà sont arrivés plusieurs des alliés, entre autres ceux de Sélinonte ; l’ordre de sortir est donné à tous les Syracusains. Toutes les dispositions faites, à l’approche du jour dont on est convenu, ils se mettent en marche pour Catane, et campent près du fleuve Simèthe, dans les campagnes de Léontium. Instruits de ce départ pour Catane, les Athéniens, et tout ce qui se trouvait avec eux de Sicules ou autres venus à leur secours, montent leurs vaisseaux et leurs petits bâtimens, et, vers la nuit, font voile contre Syracuses. Ils descendirent, au lever de l’aurore, à ce poste de l’Olympium, pour y établir leur camp. Mais bientôt les cavaliers syracusains, arrivés les premiers à Catane, s’aperçoivent que toute l’armée est en mer : ils retournent en diligence vers l’infanterie, et tous ensemble se mettent en marche pour aller au secours de Syracuses.
Chap. 66 . Comme ils avaient beaucoup de chemin à faire, les Athéniens eurent le loisir de se retrancher dans un poste qui les rendait maîtres, par sa situation, d’attaquer quand ils voudraient, et où la cavalerie ennemie ne pourrait les incommoder, ni pendant, ni avant l’action. En effet, d’un côté ils étaient flanqués de murs, de maisons, d’arbres et d’un marais ; et de l’autre, de lieux escarpés. Ils coupèrent des arbres dans les forêts voisines, les portèrent sur le bord de la mer, et plantèrent des palissades auprès de leurs vaisseaux ainsi que sur la rive du port Dascon. Aux endroits où la descente était plus facile, ils avaient élevé à la hâte des fortifications en pierres brutes et en bois, et rompu le pont de l’Anapus. Personne, tant qu’ils furent occupés de ces préparatifs, ne sortait de la ville pour y mettre obstacle ; mais enfin parurent les cavaliers syracusains, que bientôt suivit l’infanterie tout entière. Ces troupes réunies s’avancèrent d’abord très près de l’armée athénienne ; mais, voyant qu’on ne venait pas au devant d’elles, elles firent retraite, traversèrent la voie Hélorine, et bivouaquèrent.
Chap. 67 . Le lendemain, les Athéniens et leurs alliés se préparèrent au combat et se rangèrent ainsi : les Argiens et les Mantinéens avaient l’aile droite ; les Athéniens, le centre ; le reste des alliés, l’aile gauche. La moitié de leur armée, placée en avant, était sur huit de profondeur ; l’autre moitié, placée près des tentes, et pareillement sur huit de profondeur, formait un carré long, et avait ordre d’observer sur quels points l’armée souffrirait, pour y porter du renfort. Les porte-bagages étaient couverts par ce corps de réserve. Les généraux syracusains rangèrent, sur seize hommes de hauteur, et les hoplites, tous Syracusains, sans distinction ni de dignités ni d’âge, et ce qu’ils avaient d’alliés fidèles. On comptait parmi ces auxiliaires d’abord les Sélinontins, ensuite les cavaliers de Géla, au nombre en tout de deux cents ; environ vingt cavaliers et cinquante archers de Camarine. Ils placèrent sur la droite la cavalerie, qui n’avait pas moins de douze cents hommes, et près d’elle les gens de trait. Au moment où les Athéniens allaient attaquer, Nicias passa successivement devant les troupes des différentes villes, et anima leur courage à peu près en ces termes :
Chap. 68 . « Est-il besoin d’adresser un long discours à des hommes qu’anime un même intérêt ? Vos forces me semblent plus propres à donner de la confiance, que ne le seraient de belles paroles avec une armée faible. Ici se trouvent des guerriers d’Argos, de Mantinée, d’Athènes, les plus belliqueux d’entre les insulaires ; et comment, avec de tels alliés, et si nombreux, ne pas compter sur la victoire, surtout quand on ne nous oppose que des gens ramassés au hasard, des gens qui ne sont pas, comme nous, l’élite de la patrie, et, pour dire encore plus, des Siciliens, qui croient n’avoir pas à nous redouter, et qui ne tiendront pas contre nous, parce qu’ils ont moins d’habileté que de présomption ? Songez aussi que vous êtes loin de votre pays, et que vous n’aurez de terrain à vous que celui que vous emporterez par la force des armes. Nos ennemis, j’en suis sûr, s’animent entre eux en se rappelant qu’ils vont combattre au sein de la patrie et pour leurs foyers : et moi je vous représente au contraire que ce n’est point dans votre patrie que vous combattrez ; qu’il faut vous rendre maîtres de cette terre, ou que vous n’en sortirez que difficilement, car vous serez accablés par une formidable cavalerie. Enflammés par le souvenir de vos exploits, attaquez vivement vos adversaires, et croyez que la nécessité qui vous presse [que l’extrême difficulté de gagner un asile, en cas d’échec], est plus à redouter que l’ennemi. »
Chap. 69 . Aussitôt après cette exhortation, Nicias mena ses soldats à l’action. Les Syracusains ne s’attendaient pas à combattre si promptement : plusieurs étaient allés à la ville, qui n’était pas éloignée ; même en accourant, ils arrivaient un peu tard ; chacun se rangeait au hasard avec les premiers corps qu’il trouvait formés. Dans ce combat, comme dans les autres, ils ne manquaient ni d’ardeur ni de courage ; aussi long-temps que les soutenait leur habileté, ils disputaient de valeur avec l’ennemi, et ce n’était que le défaut d’expérience qui trahissait leur volonté.
Ils n’avaient pas cru que les Athéniens dussent attaquer les premiers : obligés de se défendre à la hâte, ils prirent les armes et allèrent à leur rencontre. Des deux côtés, les pierriers, les frondeurs et les archers commencèrent l’action, et, suivant la coutume des troupes légères, se mirent réciproquement en fuite. Les devins offrirent bientôt les victimes d’usage, et les trompettes donnèrent aux hoplites le signal de la mélée. Les deux armées s’ébranlent : les Syracusains ont à défendre leurs foyers, leur existence pour le moment, et dans l’avenir leur indépendance ; les Athéniens combattent pour une terre étrangère qu’ils veulent s’approprier, et craignent, par une défaite, de compromettre le sort de leur propre patrie ; les Argiens et les autres alliés libres, pour partager avec Athènes les dépouilles qu’ils ont tous convoitées, et retourner victorieux dans leur propre patrie ; les alliés sujets, d’abord pour leur salut, qu’ils ne peuvent trouver que dans la victoire, ensuite pour un intérêt accessoire, pour se rendre à eux-mêmes leur condition meilleure lorsqu’ils auraient concouru à soumettre un autre peuple.
Chap. 70 . On en vint aux mains : on opposa de part et d’autre une longue et vive résistance. Il survint des coups de tonnerre, des éclairs et une forte pluie, en sorte que, dans l’âme de ceux qui combattaient pour la première fois et n’avaient nulle idée de la guerre, ce désordre des élémens ajoutait à leurs craintes. Les vieux soldats, ne voyant dans cet orage qu’un effet naturel de la saison, étaient bien plus effrayés de voir que leurs adversaires ne fléchissaient pas. Mais d’abord les Argiens ayant repoussé la gauche des Syracusains, et ensuite les Athéniens ce qui leur était opposé, le reste de l’armée syracusaine fut aussitôt rompu et mis en fuite. Les Athéniens ne se livrèrent pas long-temps à la poursuite ; car la cavalerie syracusaine, nombreuse et intacte, les contenait, et, fondant sur ceux des hoplites qu’elle voyait acharnés à la poursuite, les forçait de reculer ; mais ceux-ci, se réunissant et se tenant serrés, après avoir poursuivi l’ennemi aussi long-temps qu’ils le purent sans danger, revinrent sur leurs pas, et élevèrent un trophée. Les Syracusains se rallièrent sur le chemin d’Hélore, se mirent en ordre autant que la circonstance le permettait, et envoyèrent un détachement à la garde de l’Olympium, de peur que les Athéniens ne pillassent les richesses qui s’y trouvaient déposées. Le reste rentra dans la ville.
Chap. 71 . Les Athéniens n’allèrent point à l’hiéron [Olympium], mais ils rassemblèrent leurs morts, les mirent sur le bûcher, près duquel ils passèrent la nuit ; le lendemain ils permirent aux Syracusains, qui avaient perdu à peu près deux cent soixante hommes, les alliés compris, d’enlever leurs morts, puis recueillirent les ossemens des leurs. La perte des Athéniens, en y comprenant celle des alliés, ne montait qu’à cinquante hommes. Riches de dépouilles ennemies, ils retournèrent à Catane : car on était en hiver, et ils se croyaient hors d’état de continuer la guerre avant qu’Athènes et ses alliés de Sicile leur eussent envoyé de la cavalerie, pour qu’ils cessassent d’avoir dans cette partie une complète infériorité. Ils voulaient aussi recueillir de l’argent et de la Sicile et d’Athènes, et mettre dans leurs intérêts quelques villes, qu’ils espéraient trouver, après cette bataille, plus disposées à l’obéissance. Enfin, ils songeaient à se procurer des munitions de bouche et tout ce dont ils avaient besoin pour commencer au printemps leurs attaques contre Syracuses.
Chap. 72 . Dans ce dessein, ils se retirèrent à Naxos et à Catane, pour y prendre les quartiers d’hiver. Les Syracusains ensevelirent leurs morts et convoquèrent une assemblée. Là parut à la tribune Hermocrate, fils d’Hermon, personnage qui, ne le cédant en sagesse à personne, était d’ailleurs aussi distingué par son expérience militaire que par sa valeur. Il s’efforça de rassurer ses compatriotes, les exhortant à ne pas se laisser abattre par un échec : il leur disait qu’on n’avait pas vaincu leurs âmes ; que le défaut de discipline seul leur avait nui ; que cependant ils n’avaient pas montré autant d’infériorité qu’on pourrait croire, surtout ayant eu, eux hommes privés ou novices dans l’art des combats, à lutter contre les guerriers les plus expérimentés de l’Hellade ; que ce qui leur avait été funeste, c’était le grand nombre de généraux (ils étaient quinze), le partage du commandement, l’anarchie parmi une foule de guerriers postés sans ordre ; que s’ils nommaient un petit nombre de généraux expérimentés, s’ils exerçaient les troupes pendant l’hiver, si, pour avoir beaucoup d’hoplites, ils donnaient des armes à ceux qui en manquaient, s’ils les forçaient à remplir toutes les parties du devoir militaire, ils seraient probablement vainqueurs ; qu’ils avaient déjà le courage, qu’il fallait y joindre la science militaire ; que ces deux qualités s’accroîtraient, l’habileté, en s’exerçant au milieu des dangers, le courage, en se rendant supérieur à lui-même par la confiance que donne l’habileté. Il fallait, ajoutait-il, élire peu de généraux, les munir de pleins pouvoirs, et s’engager envers eux, par serment, à obéir aux ordres émanés de leur prudence. Ainsi les opérations qui devaient être secrètes, resteraient ignorées ; tout s’exécuterait en bon ordre, et sans qu’on osât opposer de vaines excuses.
Chap. 73 . Les Syracusains, après l’avoir entendu, n’hésitèrent point à changer tous ses avis en décrets, et l’élurent lui-même général, avec Héraclite, fils de Lysimaque, et Sicanus, fils d’Exéceste : trois en tout. Ils députèrent à Corinthe et à Lacédémone, pour en obtenir des secours, et engager les Lacédémoniens à se déclarer ouvertement et à pousser plus vigoureusement la guerre en leur faveur contre les Athéniens : ce qui mettrait ceux-ci dans la nécessité de quitter la Sicile, ou du moins les empêcherait d’envoyer autant de renforts à leur armée.
Chap. 74 . Les Athéniens qui étaient à Catane se dirigèrent aussitôt contre Messène, dans l’idée que cette place allait leur être livrée : mais les intrigues qu’ils y avaient pratiquées ne réussirent pas. Alcibiade, qui en avait connaissance, rappelé du commandement et sachant bien qu’il partait pour l’exil, avertit de ces menées les partisans que Syracuse avait à Messène. Ceux-ci commencèrent par mettre mort tous ceux de leurs concitoyens qui trempaient dans le complot, et, se trouvant en armes au milieu du tumulte qu’ils avaient excité, firent décréter qu’on ne recevrait pas les Athéniens. Ceux-ci restèrent treize jours devant la place ; mais, souffrant des rigueurs de la saison, manquant du nécessaire, et ne voyant rien réussir, ils retournèrent à Naxos, palissadèrent leur camp, s’établirent en quartiers d’hiver, et dépêchèrent à Athènes des trirèmes, pour demander que l’argent et la cavalerie leur fussent envoyés au printemps.
Chap. 75 . Les Syracusains profitèrent aussi de l’hiver pour construire, près de la ville et sur toute la partie qui regarde Épipoles, un mur qui renfermait le Téménite, craignant, en cas d’échec, que le circuit très étroit de la ville ne fût trop facile à renfermer d’un mur de circonvallation. Ils renforcèrent d’une garnison et Mégares et l’Olympium, et garnirent la côte de palis à tous les endroits abordables. Sachant que les Athéniens hivernaient à Naxos, ils se portèrent avec toutes leurs forces contre Catane, dévastèrent une partie du territoire, mirent le feu aux tentes et aux retranchemens, puis retournèrent chez eux. Ils envoyèrent aussi à Camarine, sur la nouvelle qu’Athènes y députait pour attirer les habitans à son parti, en réclamant l’exécution du traité fait du temps de Lachès. Ils soupçonnaient les Camarinéens de n’avoir pas fourni de bon cœur les premiers secours et de ne vouloir plus en donner à l’avenir : peut-être, témoins de la supériorité des Athéniens, et cédant au penchant d’une ancienne amitié, se rangeraient-ils de leur parti. Hermocrate arriva de la part des Syracusains, et Euphémus de la part des Athéniens ; chacun avait ses collègues. Il y eut des conférences ; Hermocrate, pour prendre les devans sur les envoyés d’Athènes, tint ce discours :
Chap. 76 . « Ce n’est pas dans la crainte que l’aspect des forces arrivées d’Athènes ne vous effraie, qu’on nous a députés vers vous : nous appréhendions bien plus qu’avant de nous entendre vous ne fussiez séduits par les discours que vont vous adresser les Athéniens. Ils viennent en Sicile sous un prétexte que vous connaissez, mais avec une intention que nous soupçonnons tous. Je crois qu’ils veulent moins affermir les établissemens des Léontins, que nous chasser des nôtres. Il n’est pas nature en effet de dépeupler les villes de l’Hellade, et d’en fonder dans la Sicile ; de s’intéresser, à raison des liens de consanguinité, aux Léontins, qui sont Chalcidiens, et de tenir asservis les Chalcidiens de l’Eubée, dont ceux-là sont une colonie. Mais ils veulent user contre les Léontins des mêmes moyens qui leur ont servi contre les Chalcidiens. Après avoir, dans le seul but avoué de châtier le Mède, persuadé aux Ioniens et à tous les alliés, qui tiraient d’eux leur origine, de les reconnaître pour chefs, ils les subjuguèrent tour à tour, les uns, disaient-ils, parce qu’ils avaient abandonne l’armée, les autres parce qu’ils se faisaient une guerre mutuelle, d’autres encore sous mille prétextes spécieux. Ils n’ont pas plus combattu le Mède pour la liberté des Hellènes, que les Hellènes n’ont défendu leur liberté : mais les uns ont pris les armes pour qu’on leur fût asservi plutôt qu’au Mède ; les autres ont repoussé le Mède pour se donner un maître qui est, non pas plus stupide, mais plus pervers dans sa politique.
Chap. 77 . » Nous ne venons pas faire le détail de toutes les injustices des Athéniens : il est trop facile de les accuser ; ce que nous pourrions dire vous est trop connu. C’est nous-mêmes plutôt que nous accuserons, nous qui avons l’exemple des Hellènes du continent, nous qui savons qu’ils furent asservis, faute de s’être défendus. Nous voyons qu’Athènes emploie aujourd’hui contre nous de semblables ruses, qu’elle s’annonce comme voulant rétablit les Léontins en faveur d’une commune origine et secourir les Égestains à titre d’alliés ; et nous différons de nous réunir ! et nous hésitons à lui montrer que nous sommes, non de ces Ioniens, de ces Hellespontins, de ces insulaires, toujours prêts à secouer le joug du Mède ou de tel autre maître, et cependant toujours esclaves, mais des Doriens, des peuples autonomes, sortis du Péloponnèse, d’un pays libre, pour habiter la Sicile ! Attendrons-nous qu’on nous asservisse les uns après les autres, lorsque nous savons qu’il n’est que ce seul moyen de nous conquérir ; quand nous voyons que c’est précisément celui qu’emploient les Athéniens, détachant de nous, ceux-ci par la séduction, ceux-là par l’espoir de leur alliance s’ils attaquent des voisins, d’autres encore en les caressant, en leur offrant successivement la perspective de quelque autre avantage ! Et pouvons-nous croire que si, dans la Sicile, un compatriote éloigné périt avant nous, le mal ne nous atteindra pas, et que celui qui souffre le premier, sera le seul qui ait à souffrir ?
Chap. 78 . » Si quelqu’un de vous s’est mis dans l’esprit que ce n’est pas lui qu’Athènes juge son ennemi, mais les Syracusains ; s’il lui semble dur de s’exposer pour notre pays, il doit observer qu’il ne s’agit pas plus de notre pays que d’un autre, et qu’en venant combattre sur notre territoire, il combattra également pour le sien, avec d’autant plus de sûreté, que nous ne sommes point encore détruits, qu’il nous aurait pour alliés et ne serait pas seul à se défendre. Qu’il sache que les Athéniens ne prétendent pas se venger de notre haine, mais que, sous le prétexte de la vengeance, ils veulent surtout s’assurer l’amitié des Camarinéens. Celui dont nous excitons l’envie ou la crainte (car toujours la supériorité fut l’objet de l’une et de l’autre), celui qui, dans de semblables sentimens, désire notre humiliation pour nous rendre plus modestes, et qui souhaite en même temps notre conservation pour sa propre sûreté, veut ce qui n’est pas en la puissance de l’homme : il est en effet impossible qu’un homme dirige de la même manière et tout ensemble son désir et la fortune. Tel qui s’abuse ainsi, un jour peut-être, en déplorant ses propres maux, regrettera de n’avoir plus à envier notre prospérité : regrets superflus, réservés à quiconque aura quitté notre parti et n’aura pas voulu partager des dangers communs : je dis communs, non pas en paroles, mais de fait ; car on pourra dire que celui qui aura sauvé notre puissance, aura, dans la réalité, pourvu à son propre salut.
» Voilà, ô Camarinéens, vous qui, placés sur nos frontières, êtes, après nous, les premiers que menace le danger, voilà ce que vous auriez dû prévoir au lieu de nous servir mollement comme vous faites. Il fallait plutôt venir à nous de votre propre mouvement, nous exhorter, nous encourager, avec cette ardeur que vous mettriez à implorer notre secours si les Athéniens eussent attaqué Camarine la première. Mais ni vous ni d’autres n’avez eu encore cette pensée.
Chap. 79 . » Vous direz peut-être, pour couvrir votre pusillanimité du voile de la justice, qu’il existe une alliance entre vous et Athènes. Mais cette alliance, ce n’est pas contre vos amis que vous l’avez conclue, c’est contre les ennemis qui viendraient vous assaillir : vous avez contracté l’engagement de secourir les Athéniens attaqués, et non pas agresseurs, comme ils le sont à présent. Aussi les citoyens de Rhégium, quoique Chalcidiens, refusent-ils de s’unir à eux pour rétablir les Léontins, qui sont aussi Chalcidiens. Certes il serait étrange qu’ils eussent deviné les effets qui doivent résulter de la justice apparente des Athéniens, et pris un sage parti, sans avoir de raisons plausibles pour le faire goûter : et que vous, qui pouvez alléguer en votre faveur des motifs si puissans, vous voulussiez servir vos adversaires naturels, et vous réunir à ces mortels ennemis pour perdre les amis à qui la nature vous lie si étroitement. Ayez en horreur une telle injustice, et secourez-nous sans craindre l’appareil de leurs forces. Ces forces, si nous nous divisions au gré de leurs désirs, deviennent redoutables : elles le sont peu si tous nous restons unis. Ils ont eu affaire à nous seuls ; et cependant vainqueurs dans un combat, ils se sont retirés précipitamment, sans pouvoir exécuter leurs projets.
Chap. 80 . » En nous tenant dans l’union, nous aurions tort de perdre courage. Formons ensemble une étroite confédération, avec d’autant plus de zèle, que nous allons être secondés par les peuples du Péloponnèse, guerriers bien supérieurs aux Athéniens. Et ne voyez pas de l’égalité pour nous et de la sûreté pour vous dans le désir que vous avez manifesté de rester neutres, comme étant alliés de tous deux : cette égalité n’existe pas de fait comme en paroles ; car si, faute de vos secours, celui qu’on attaque est perdu tandis que l’agresseur triomphera, qu’aurez-vous fait autre chose que permettre la ruine de Syracuses et favoriser l’odieuse ambition d’Athènes ! Certes, il est plus beau de vous unir à ceux qu’on insulte, à ceux qui ne composent avec vous qu’une seule famille, et de protéger les intérêts communs de la Sicile, que de favoriser les usurpations des Athéniens, vos prétendus amis.
» En un mot, les Syracusains jugent inutile de vous apprendre, à vous et à d’autres peuples, ce que vous savez aussi bien vous-mêmes. Nous vous implorons, et en même temps, si vous n’écoutez pas nos prières, nous protestons contre vous, nous Doriens, attaqués par des Ioniens, nos constans ennemis ; nous que vous, Doriens, ne craindriez pas de trahir. Si les Athéniens nous subjuguent, ils le devront à l’influence du parti que vous aurez pris ; et néanmoins eux seuls en auront la gloire : et le prix de leur triomphe sera de mettre sous leur joug ceux-là mêmes qui les auront fait triompher. Mais si la victoire est à nous, vous serez punis comme auteurs des dangers que nous aurons courus. Examinez donc, et choisissez entre une servitude qui vous met pour le moment à l’abri des dangers, et l’avantage de vaincre avec nous, de ne pas vous donner honteusement des maîtres, et d’éviter notre haine, qui ne serait pas de courte durée. »
Chap. 81 . Tel fut le discours d’Hermocrate. Après lui, Euphémus, député d’Athènes, parla à peu près en ces termes :
Chap. 82 . « Nous n’étions revenus que pour renouveler avec vous une ancienne alliance ; mais, le député de Syracuses s’élevant contre nous, il convient de montrer que les Athéniens ont droit à l’empire qu’ils possèdent. Lui-même a cité le plus fort témoignage en notre faveur, en disant que de tout temps les Ioniens furent les ennemis des Doriens : le fait est vrai ; et c’est en qualité d’Ioniens que nous avons cherché les moyens de n’être pas soumis aux peuples du Péloponnèse, Doriens, plus nombreux que nous, et voisins de notre pays. Quand, après la guerre des Mèdes, nous eûmes acquis une marine, nous repoussâmes la domination et le commandement des Lacédémoniens, parce qu’il ne leur appartenait pas plus de nous commander qu’à nous de leur donner des ordres ; j’en excepterai le temps où ils furent les plus forts. Reconnus pour chefs des peuples auparavant soumis au grand roi, si nous avons pris sur eux la prééminence, c’est que, pour nous soustraire à la domination du Péloponnèse, il fallait avoir une force capable de lui résister. Et, à dire vrai, ce n’est pas injustement que nous avons réduit ces Ioniens, ces insulaires, que les Syracusains nous reprochent d’avoir asservis quoiqu’ils eussent avec nous une même origine. Ils s’étaient armés avec le Mède contre la mère patrie, contre nous ; ils n’avaient pas osé détruire leurs propriétés, comme nous, qui avions abandonné notre ville. Après avoir d’eux-mêmes choisi la servitude, ils voulaient nous imposer le même joug.
Chap. 83 . » D’après ces considérations, si nous avons l’empire, certes, nous en sommes dignes ; nous que les Hellènes ont vus fournir, avec un zèle à toute épreuve, le plus grand nombre de vaisseaux ; nous qui avons eu à souffrir même de la part des Ioniens, qui prostituaient aux Mèdes une affection qu’ils nous devaient ; nous qui ne voulions nous rendre redoutables qu’aux seuls peuples du Péloponnèse. Nous ne recourrons pas à de vains discours pour montrer que nous avons un droit acquis au commandement, soit pour avoir seuls détruit les barbares, soit pour avoir bravé les dangers plus encore pour la liberté de ces Ioniens que pour celle de tous les Hellènes et pour la nôtre : or on ne peut blâmer un peuple, de pourvoir au salut de peuples qui ne lui sont pas étrangers. Aujourd’hui, c’est pour notre sûreté que nous sommes venus en Sicile, et nous voyons que nos intérêts sont les vôtres. Nous le démontrons et par les calomnies mêmes de ces députés, et par les idées de défiance qu’ils vous inspirent et qui excitent principalement vos craintes. Nous le savons, au milieu des alarmes et des soupçons, on peut au premier moment être séduit par un discours flatteur ; mais ensuite, lorsqu’il est question d’agir, on finit par faire ce qui est utile : en effet, c’est par crainte que nous nous sommes saisis de la domination sur l’Hellade ; par le même sentiment nous venons établir en Sicile, avec l’aide de nos amis, l’ordre qui convient à notre sûreté, non pour les asservir, mais pour les soustraire à la servitude.
Chap. 84 . » Et qu’on n’objecte pas qu’il ne nous appartenait point de nous montrer vos défenseurs. Si vous subsistez, si vous n’êtes pas trop faibles pour résister aux Syracusains, ils seront moins en état d’envoyer des forces aux Péloponnésiens, et par là de nous nuire : et c’est ainsi que vos intérêts et les nôtres se trouvent étroitement liés. Il nous importe, par la même raison, de rétablir les Léontins, non pour les réduire à la condition de sujets, comme les Chalcidiens de l’Eubée, dont l’origine leur est commune, mais pour les rendre puissans, afin que, voisins de Syracuses, ils nous servent en inquiétant cette ville. Dans l’Hellade, nous nous suffisons à nous-mêmes contre nos ennemis. Quant à ces Chalcidiens, qu’on trouve inconséquent que nous ayons asservis quand nous travaillons à affranchir ceux de Sicile, il nous importe qu’ils soient hors d’état de faire la guerre et ne nous fournissent que de l’argent ; mais les Léontins et nos autres amis ne nous serviront qu’autant qu’ils jouiront de la plus grande liberté.
Chap. 85 . » Or, pour un monarque, pour une république qui commande, rien de ce qui est utile n’est déraisonnable ; rien n’est ami que ce qui inspire la confiance. Au gré des circonstances, on sera ami ou ennemi. Ici nous avons intérêt, non pas de nuire à nos amis, mais de les fortifier pour affaiblir ceux qui nous sont contraires. La défiance serait déplacée : nous agissons avec les alliés de notre pays en raison des avantages que chacun d’eux peut nous procurer. Les habitans de Chio et de Méthymne nous fournissent des vaisseaux et vivent autonomes ; la plupart paient un tribut pécuniaire sévèrement exigé ; d’autres, portant les armes avec nous, quoique insulaires et faciles à conquérir, restent cependant libres, parce qu’ils sont avantageusement placés sur les côtes du Péloponnèse. On doit donc présumer que nous ne prendrons ici que des mesures dictées par notre intérêt, et aussi, nous l’avouons, par la crainte que nous inspirent les Syracusains.
» Ils aspirent à vous dominer, et veulent, en nous rendant suspects à vos yeux, que nous soyons forcés de nous retirer sans succès ; ils veulent établir eux-mêmes leur empire sur la Sicile, soit par la force, soit en vous isolant et vous privant de tout secours. Tel est en effet le sort qui vous attend inévitablement, si vous embrassez leur parti : car, pour vous rendre la liberté, il ne sera plus désormais facile d’amener des troupes aussi nombreuses, réunies sous un même commandement et pour un même objet ; et quand sous ne serons plus ici, les Syracusains ne seront certainement pas inférieurs dans une lutte avec vous.
Chap. 86 . » Les faits suffisent pour convaincre ceux qui penseraient autrement. Vous nous avez attirés par le seul motif que nous aurions nous-mêmes des risques à courir si nous vous laissions tomber sous le joug des Syracusains : vous ne devez donc pas à présent regarder comme suspect ce motif que vous jugiez si puissant pour nous persuader alors, ni vous défier de nous parce que nous venons, avec des forces plus respectables, attaquer la puissance de vos ennemis : c’est contre eux bien plutôt qu’il faut vous armer de défiance. Sans vous, nous ne pouvons rester ici ; et même, si, devenus perfides, nous parvenions à subjuguer la Sicile, la longueur du trajet, la difficulté de garder de grandes villes, les forces continentales qu’on nous opposerait, tout mettrait obstacle à la conservation de notre conquête. Mais eux, habitant, non pas un camp, mais une ville qui touche vos limites, et dont la population est plus formidable que ce que nous avons ici de troupes, sans cesse ils vous épient ; et dès que l’occasion s’offrira, ils ne la laisseront pas échapper. Ils l’ont déjà montré plus d’une fois, entre autres contre les Léontins. Encore aujourd’hui ils ont l’audace de vous appeler, comme des insensés, contre ceux qui répriment leurs efforts, et qui, jusqu’à présent, ont empêché la Sicile de tomber sous leur joug. C’est avec bien plus de sincérité que nous vous invitons à ne pas compromettre votre salut, qui dépend de notre assistance mutuelle. Songez que, même sans alliés, les Syracusains, redoutables par leur nombre, ont toujours une route ouverte pour venir vous attaquer, et qu’il ne se présentera pas souvent une si belle occasion de vous défendre avec des forces imposantes. Si, par méfiance, vous souffrez qu’elles se retirent sans succès, ou à la suite d’un échec, un jour viendra que vous voudrez en voir près de vous du moins une faible partie ; et vous le voudrez quand ce secours, si même il vous arrivait, ne pourra plus servir.
Chap. 87 . » Que nul de vous, Camarinéens et autres habitans de la Sicile, ne prête une oreille crédule aux imputations des Syracusains. Nous avons dit la vérité tout entière sur les soupçons répandus contre nous : pour achever de vous persuader, je vais me résumer en peu de mots. Nous affirmons donc que nous avons pris l’empire sur les alliés de notre pays pour n’être soumis à personne, que nous offrons la liberté à nos alliés de Sicile pour qu’ils ne nous nuisent pas, et que nous avons beaucoup à faire parce que nous avons beaucoup à craindre. De tout temps nous avons secouru ceux d’entre vous qui étaient opprimés, et nous venons les secourir encore, non pas de nous-mêmes, mais parce qu’on nous appelle. Ne vous érigez pas en juges de notre conduite, et n’essayez pas, censeurs à contre-temps, de nous détourner de nos desseins. Si notre activité et notre caractère tout-à-la-fois peuvent vous servir, acceptez nos offres et profitez-en. Croyez que ce défaut qu’on nous reproche, loin de nuire également à tous, présente de grandes ressources à la plupart des Hellènes. Partout, et dans le pays même où nous ne nous trouvons pas, celui qui veut opprimer et celui qui craint l’oppression s’attendent également, l’un à recevoir des secours pour prix de sa soumission a Athènes, l’autre, si nous arrivons, à ne pouvoir sans risque exécuter son projet ; d’où il résulte que l’un est forcé malgré lui à la modération, et que l’autre est sauvé sans qu’il lui en coûte. Ne repoussez donc pas un avantage commun à tous ceux qui le réclament, et qui s’offre maintenant à vous ; mais, établissant une comparaison entre votre sort et celui des autres, au lieu de vous tenir toujours en garde contre les Syracusains, unissez-vous à nous pour les attaquer enfin vous-mêmes. »
Chap. 88 . Ainsi parla Euphémus. Les habitans de Camarine étaient partagés entre deux affections différentes : d’un côté, ils avaient de la bienveillance pour les Athéniens, autant du moins qu’ils le pouvaient, soupçonnant que l’expédition avait pour but l’asservissement de la Sicile ; de l’autre, toujours en différends avec Syracuses au sujet des limites, et craignant que cette ville, dont ils étaient si voisins, seule et sans leur secours ne triomphât d’Athènes, ils lui avaient d’abord envoyé quelque peu de cavalerie, avec l’intention de l’aider davantage dans la suite, quoiqu’avec réserve. Cependant, pour ne pas se montrer, dans les circonstances présentes, moins portés pour les Athéniens, surtout après l’avantage que ceux-ci venaient d’obtenir, ils crurent, dans leur réponse, devoir traiter avec égalité les deux partis. Fixés à cette résolution, ils répondirent que, la guerre s’étant élevée entre deux peuples alliés, ils croyaient, par respect pour les sermens, devoir rester neutres. Les députés d’Athènes et ceux de Syracuses se retirèrent.
Pendant que les Syracusains se disposaient à la guerre, les Athéniens campés à Naxos négociaient avec les Sicules, pour en attirer le plus grand nombre à leur parti. Ceux des Sicules qui, sujets de Syracuses, étaient plus du côté des plaines, ne les accueillirent point ; ceux qui habitaient l’intérieur des terres, et dont l’installation était plus ancienne, s’empressèrent presque tous de se déclarer pour Athènes, et apportèrent à l’armée des vivres, et quelques-uns même de l’argent. Les Athéniens marchèrent contre ceux qui n’embrassaient pas leur cause, forcèrent les uns à s’y joindre, empêchèrent les autres de recevoir la garnison’et les secours qui leur venaient de Syracuses. Pendant l’hiver, ils se portèrent de Naxos à Catane, rétablirent le camp brûlé par les Syracusains, et y séjournèrent le reste de la saison. Ils envoyèrent des trirèmes, soit à Carthage, pour se concilier l’amitié de cette république et essayer d’en tirer quelques services, soit dans la Tyrrhénie, sur l’avis qu’ils avaient reçu de quelques villes, qu’elles étaient disposées à combattre avec eux. Ils expédièrent de tous côtés des messages aux Sicules, et prièrent les Égestains de leur envoyer le plus de cavalerie qu’ils pourraient. Des briques, du fer, tous tes matériaux nécessaires à des fortifications, furent préparés ; ils s’occupaient de tout ce que devait exiger la guerre qui commencerait au printemps.
Cependant les députés de Syracuses envoyés à Corinthe et à Lacédémone essayaient, dans leur paraple, d’engager les peuples de l’Italie à ne pas voir d’un œil indifférent les entreprises des Athéniens, qui ne les menaçaient pas moins eux-mêmes que la Sicile. Arrivés à Corinthe, ils entrèrent en négociation, et demandèrent que cette ville leur prêtât assistance en considération de la communauté d’origine. Aussitôt les Corinthiens décrétèrent qu’ils mettraient tout leur zèle à secourir Syracuses. Non contens de donner les premiers cet exemple, ils voulurent joindre leur députation à celle que cette république envoyait aux Lacédémoniens pour les presser de faire contre Athènes une guerre encore plus ouverte et d’envoyer des secours en Sicile. Les députés de Corinthe arrivèrent à Lacédémone, ainsi qu’Alcibiade, qui, avec les compagnons de son exil, était passé, sur un vaisseau de transport, des champs de Thurium à Cyllène, dans l’Élide, et était parti pour Lacédémone, sur l’invitation des Lacédémoniens eux-mêmes. Il avait entrepris ce voyage sous la garantie publique ; car il craignait qu’ils ne conservassent quelque ressentiment de l’affaire de Mantinée. Les envoyés de Corinthe, ceux de Syracuses, et Alcibiade, firent tous à l’assemblée la même demande : elle fut accueillie. Quoique les éphores et les magistrats eussent l’intention d’envoyer des députés à Syracuses pour l’empêcher de composer avec les Athéniens, ils n’étaient pas disposés à donner des secours : mais Alcibiade, s’avançant dans l’assemblée, sut tirer les Lacédémoniens de leur apathie, en leur tenant à peu près ce discours :
Chap. 89 . « Lacédémoniens, il faut que je commence par me justifier auprès de vous, de peur que les préventions qu’on a pu vous inspirer contre moi, ne vous empêchent d’accueillir des conseils d’où dépend le salut de votre république. Le droit d’hospitalité dont jouirent ici mes ancêtres, et que, sur je ne sais quel sujet de plainte, ils avaient abandonné, c’est moi qui l’ai fait revivre, et je vous ai bien servis en diverses occasions, surtout lors de votre disgrâce à Pylos : vous cependant, quand je continuais à me montrer si zélé pour vos intérêts, vous vous êtes réconciliés avec Athènes, et, en employant pour cette réconciliation l’entremise de mes ennemis, vous avez relevé leur crédit et abaissé le mien. Piqué de cette offense, j’eus droit de chercher à vous nuire, soit en me déclarant en faveur des Mantinéens et des Argiens, soit en d’autres circonstances. Si donc vous m’en vouliez, quoique injustement, lorsque je vous desservais, vous changerez de disposition en considérant le vrai motif qui m’a fait agir. De même, si quelqu’un me juge défavorablement sur ce que j’inclinais davantage pour le parti populaire, qu’il sache que sur ce point encore ses préventions sont mal fondées. Nous fûmes, il est vrai, toujours ennemis des tyrans : tout ce qui s’oppose au pouvoir absolu s’appelle parti démocratique ; or, c’est d’après cette tendance que s’est soutenue la considération qui m’a placé à la tête du peuple. Athènes se régissant par le gouvernement populaire, il était nécessaire de suivre le mouvement imprimé par les circonstances. Cependant nous avons tâché, quoique le champ fût ouvert à la licence, de nous faire une politique modérée. Mais il y eut dès les temps anciens, et il existe encore de nos jours, des gens qui entraînent la multitude aux plus méprisables excès : ce sont eux qui m’ont chassé. Tant que j’ai été à la tête des affaires, j’ai pensé qu’une république puissante et libre devait être maintenue dans l’état où on la trouvait. Quant à la démocratie en elle-même, tous les gens sensés la jugeaient ; moi-même j’étais aussi capable de l’apprécier que je serais à présent en état de m’en moquer : mais on ne dirait rien de nouveau sur ce mode de gouvernement et sur ses folles doctrines. Le changer cependant était une entreprise qui ne me semblait pas exempte de péril lorsque vous étiez à nos portes.
Chap. 90 . » Voilà les faits relatifs aux préventions qui peuvent m’être contraires. Quant aux objets de votre délibération, sur lesquels, mieux instruit que personne, je vous dois des éclaircissemens, écoutez avec attention.
» Nous avons passé en Sicile pour essayer de nous soumettre d’abord les Siciliens, et après eux les peuples de l’Italie ; pour tenter ensuite d’assujettir Carthage et les pays de sa domination. Si ces projets eussent pu réussir en tout, ou du moins dans leur plus grande partie, nous devions alors attaquer le Péloponnèse avec les nouvelles forces qu’auraient ajoutées à notre empire les Hellènes de Sicile, un grand nombre d’étrangers soudoyés, et des Ibères et autres barbares réputés généralement les plus belliqueux de ces contrées. L’Italie fournit du bois en abondance, et indépendamment des trirèmes que nous avions déjà, nous en construisions un grand nombre, et nous assiégions le Péloponnèse ; et par mer, avec des vaisseaux, et par terre, en faisant des incursions avec des troupes de terre. Nous enlevions des villes par force, nous en investissions d’autres, et nous espérions, la suite de ces conquêtes, étendre notre empire sur tous les Hellènes. Quant aux subsides et aux vivres, les villes conquises devaient nous en fournir suffisamment, sans qu’il fût besoin de recourir aux finances d’Athènes.