Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public
Les Athéniens, ayant les oreilles battues de ces discours que tenaient dans les assemblées et ces députés et ceux de leurs orateurs qui favorisaient leur parti, décrétèrent qu’on enverrait à Égeste une députation chargée d’abord de vérifier si, comme on le prétendait, il existait en effet de l’argent dans le trésor public et dans les hiérons, ensuite, où en était la guerre contre Sélinonte.
Chap. 7 . Les députés furent envoyés en Sicile. Le même hiver, les Lacédémoniens et leurs alliés, excepté les Corinthiens, portèrent la guerre dans l’Argolide, y ravagèrent une étendue peu considérable de terrain, et, après en avoir ramené quelques voitures de blé, établirent à Ornée les exilés d’Argos, leur laissèrent une faible partie de l’armée, puis se retirèrent avec le reste, après avoir fait un traité en vertu duquel, pendant un certain temps, les Ornéate et les Argiens devaient ne se faire aucun mal les uns aux autres. Mais peu après, les Athéniens transportèrent sur trente vaisseaux six cents hoplites . Les Argiens se joignirent à eux avec toutes leurs forces, et firent contre Ornée une attaque qui dura le jour entier. Ils s’étaient éloignés à l’entrée de la nuit pour prendre un campement ; les Ornéates s’évadèrent. Le lendemain, les Argiens, voyant la place évacuée, la rasèrent et firent retraite. Les Athéniens, n’ayant pas tardé non plus à retourner chez eux avec leur flotte, portèrent par mer de la cavalerie à Méthone, sur les confins de la Macédoine, joignirent à ces troupes les exilés macédoniens qui avaient cherché un asile à Athènes, et infestèrent le domaine de Perdiccas. Les Lacédémoniens invitèrent les Chalcidiens de la Thrace littorale, qui avaient une trève de dix jours avec les Athéniens, à unir leurs armes à celles de Perdiccas, mais ceux-ci refusèrent.
Ainsi finit la seizième année de cette guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.
Chap. 8 . L’été suivant, au commencement du printemps, les députés d’Athènes revinrent de Sicile, amenant avec eux ceux d’Égeste. Ils apportaient soixante-deux talens d’argent non monnayé, pour soudoyer pendant un mois soixante vaisseaux qu’ils priaient les Athéniens de leur envoyer. Ceux-ci convoquèrent une assemblée, écoutèrent tous les beaux raisonnemens et tous les mensonges que voulurent débiter les Égestains et leurs propres orateurs, et comment il y avait de grands trésors tout prêts dans les hiérons et dans la caisse publique. Le résultat fut de décréter l’envoi en Sicile de soixante vaisseaux sous le commandement d’Alcibiade, fils de Clinias, de Nicias, fils de Nicératus, et de Lamachus, fils de Xénophane, tous trois revêtus d’une pleine autorité. Ils devaient secourir les habitans d’Égeste contre ceux de Sélinonte, rétablir les Léontains, si les opérations de la guerre leur laissaient quelque loisir, et tout disposer en Sicile de la manière qu’ils jugeraient la plus avantageuse à la république.
Une autre assemblée fut convoquée cinq jours après, pour entrer en discussion sur les moyens les plus prompts d’équiper la flotte, et sur tout ce qui pourrait être nécessaire aux généraux. Nicias, nommé malgré lui au commandement, pensait que la république venait de prendre une résolution dangereuse, précipitée, et dont l’objet, celui d’acquérir la domination de toute la Sicile, était difficile à remplir. Il s’avança dans l’intention de changer la disposition des esprits, et s’exprima ainsi :
Chap. 9 . « Cette assemblée a pour objet les préparatifs de votre expédition en Sicile : mais peut-être, selon moi, faudrait-il examiner encore s’il est à propos d’y envoyer une flotte, et ne pas nous jeter, pour complaire à des étrangers, et d’après une si légère délibération sur une affaire aussi grave, dans une guerre qui ne nous regarde pas. Cette guerre me procure un honneur, et je suis moins disposé qu’aucun autre à me laisser intimider par la crainte d’un danger personnel, quoique persuadé que celui qui veille sur sa fortune et sur sa vie, n’en est pas pour cela moins bon citoyen, puisque, pour son propre intérêt, il doit désirer la prospérité de sa patrie. Cependant, jamais jusqu’ici les honneurs répandus sur moi ne me firent parler contre ma pensée : le même encore aujourd’hui, je vais ouvrir l’avis que je crois le plus utile à l’état. Votre caractère bien connu me le dit assez, vous ferez peu de cas d’un avis qui tend à vous faire ménager les avantages dont vous jouissez, et à ne pas vous laisser hasarder des possessions actuelles pour une acquisition qui ne se présente que dans un avenir incertain. Je vais néanmoins vous prouver que votre précipitation est deplacée, et que vous poursuivez ce qu’il n’est pas aisé d’atteindre.
Chap. 10 . » Je déclare d’abord que passer en Sicile, c’est vouloir, en laissant derrière vous une foule d’ennemis, en attirer chez vous de nouveaux. Vous regardez peut-être comme solide la trève que vous avez conclue ; trève de nom, qui sera respectée tant que vous ne ferez aucun mouvement : car c’est dans cet esprit que l’ont négociée des hommes de ce pays même et de l’autre parti. Mais s’il vous arrive d’essuyer un échec qui détruise une notable portion de vos forces, à l’instant même nos ennemis fondront sur nous, eux qui n’ont composé que pour se tirer d’un mauvais pas, et que l’impérieuse nécessité a soumis à des conditions plus honteuses pour eux que pour nous. Ensuite la trève renferme bien des articles contestés ; il est même des villes, et non les plus faibles, qui ne l’ont pas acceptée. Les unes nous font ouvertement la guerre, les autres hésitent parce que les Lacédémoniens restent encore en repos, et qu’elles ont elles-mêmes une trève de dix jours. Peut-être, nous voyant diviser nos forces (comme nous sommes près de le faire), nous accableraient-elles de concert avec les Siciliens, dont auparavant elles auraient payé bien cher l’alliance. Voilà ce que devrait considérer tel de vos conseillers, au lieu d’exposer à de nouveaux dangers la république, suspendue au-dessus d’un précipice ; au lieu de lui faire convoiter un nouvel empire, avant qu’elle ait affermi le sien. Qui ne sait que les Chalcidiens de la Thrace littorale, révoltés depuis tant d’années, ne sont pas encore soumis ; que d’autres, en diverses parties du continent, chancellent dans le devoir ? Quoi ! nous nous empressons de secourir les Égestains, nos alliés, opprimés, dit-on, et nous différons le châtiment de peuples qui dès tong-temps nous offensent !
Chap. 11 . » Et cependant les Chalcidiens, domptés, pourraient être contenus ; mais quand même nous serions vainqueurs des Siciliens, ils sont si loin de nous et si nombreux, qu’il nous serait difficile d’exercer le commandement. Ce serait donc une folie de marcher contre des peuples qu’on ne contiendra pas après la victoire, et qu’on n’attaquera plus avec le même avantage si l’on ne réussit pas d’abord. Les Siciliens, déjà peu redoutables pour nous, à mes yeux, dans leur état actuel, le seraient moins encore si, comme veulent nous le faire craindre les Égestains, ils venaient à tomber sous le joug de Syracuses. Aujourd’hui, en effet, partagés en différens états, ils pourraient, à la rigueur, venir nous attaquer pour complaire à Lacédémone : mais, dans le cas où toute la Sicile obéirait à Syracuses, il n’est pas vraisemblable qu’on les vît lutter empire contre empire ; car ces mêmes Péloponnésiens, qui les auraient aidés à nous enlever le commandement, ne manqueraient pas d’anéantir ensuite la prééminence de Syracuses.
» Voulons-nous frapper de terreur les Hellènes de Sicile, ne paraissons pas chez eux : ou bien encore montrons leur notre puissance, et ne tardons pas à nous retirer. Au premier échec que nous pourrions essuyer, ils nous mépriseraient, et viendraient nous attaquer avec nos ennemis d’ici même. Nous le savons tous, on admire ce qui est fort éloigné, ce qu’on ne peut soumettre à l’épreuve. Vous-mêmes, Athéniens, en avez fait l’expérience à regard des Lacédémoniens et de leurs alliés : pour les avoir vaincus contre votre attente, dans la partie où vous les redoutiez d’abord, vous en êtes venus à les mépriser, et déjà vous portez vos vues jusque sur la Sicile. Il faudrait néanmoins, non pas s’enorgueillir des revers de ses ennemis, mais seulement se croire en sûreté lorsqu’on a dompté l’opinion qu’ils avaient de leur supériorité. Croyons que les Lacédémoniens, sensibles à l’affront qu’ils ont reçu, ne sont occupés qu’à chercher tous les moyens de l’effacer, et déjà voudraient, s’il était possible, profiter, pour nous affaiblir, de la circonstance présente : d’autant plus impatiens dans leur désir de vengeance, qu’ils avaient joui plus long-temps et à plus de frais de cette haute réputation de valeur. Si donc nous sommes sages, nous oublierons ces habitans de la Sicile, ces Égestains, ces barbares, pour songer à nous défendre vigoureusement contre une république dont l’oligarchie attente à notre liberté.
Chap. 12 . » Souvenons-nous qu’à peine échappés aux ravages d’une maladie cruelle et de la guerre, nous commençons seulement à rétablir nos finances, à voir notre population se renouveler. La justice nous commande d’employer nos ressources ici même et à notre profit, non en faveur de ces fuyards qui mendient nos secours, eux qui ont si grand intérêt à mentir, eux qui, après un succès obtenu à nos seuls risques, sans qu’ils aient rien fourni que des paroles, refuseront de reconnaître nos services, ou qui, venant à échouer, entraîneront leurs amis dans leur ruine. Si tel d’entre vous, fier d’être élu l’un des chefs, vous engage à cette expédition, ne considérant que son intérêt personnel, d’ailleurs trop jeune encore pour commander, mais avide du commandement pour faire admirer les chevaux qu’il a nourris et trouver dans sa nouvelle dignité quelque moyen nouveau de signaler son faste, ne le mettez pas en état de briller en particulier au péril de la république ; mais croyez que de tels citoyens nuisent à l’état, en se ruinant eux-mêmes, et qu’il s’agit ici d’une affaire très grave, qui ne doit être ni délibérée par un jeune homme, ni décidée avec légèreté.
Chap. 13 . » En le voyant environné de complaisans qui prennent place ici pour l’appuyer, j’éprouve un sentiment de crainte, et, de toutes mes forces, j’exhorte les vieillards assis près des gens de cette faction à ne point appréhender le reproche de timidité en refusant de voter la guerre. Qu’ils ne se laissent pas infecter de la maladie de cette jeunesse, si prompte à se passionner pour tous les objets hors de sa portée. Bien persuadés qu’on réussit peu par la passion, beaucoup par la prévoyance, qu’ils se prononcent hardiment en faveur de la patrie, qu’on précipite dans les plus grands dangers qu’elle ait jamais courus ; qu’ennemis de cette faction, ils fassent décréter que c’est aux Siciliens à vider entre eux leurs différends, en se renfermant dans des limites que nous ne pouvons leur contester, le golfe ionique en côtoyant la terre et la mer de Sicile, en gagnant le large. Que l’on dise en particulier aux Égestains que, si d’abord ils ont entrepris la guerre contre Sélinonte sans l’intervention d’Athènes, ils peuvent bien aussi la terminer sans elle. Enfin ne prenons plus, suivant notre usage, des alliés que nous défendrons dans le malheur, et dont nous ne pourrions, au besoin, obtenir aucun secours.
Chap. 14 . » Et toi, prytane, si tu crois de ton devoir de veiller aux intérêts de la république, si tu veux être bon citoyen, appuie cet avis, et consulte une seconde fois l’opinion des Athéniens. Si tu crains de recueillir les voix de nouveau, songe qu’une violation de formes, autorisée par les regards de tant de témoins, te laisse irréprochable ; songe que tu seras le médecin appelé à sauver la république des maux où l’entraînerait une funeste résolution ; enfin que c’est remplir les devoirs d’un bon magistrat que de faire beaucoup de bien à la patrie, ou du moins de ne pas lui faire du mal volontairement. »
Chap. 15 . Ainsi parla Nicias. Le plus grand nombre des Athéniens qui prirent ensuite la parole, demandait qu’on marchât sans délai, et qu’on ne revînt pas sur une chose qui venait d’être décrétée ; quelques-uns étaient d’avis contraire. Alcibiade opinait avec la plus grande chaleur pour l’expédition : opposé dans toutes les questions politiques à Nicias, il avait à cœur de le contredire dans celle-ci, parce que ce général venait de lancer quelques traits contre lui. Mais surtout il brûlait de commander : il espérait conquérir la Sicile et Carthage, et, favorisé de la fortune, augmenter ses richesses et sa gloire. En grand crédit auprès de ses concitoyens, ses fantaisies, l’entretien de ses chevaux, et ses autres dépenses, étaient au-dessus de ses facultés ; ce qui contribua singulièrement à la chute de l’état : en effet, bien des gens qu’alarmaient et l’indécence révoltante avec laquelle il violait les lois dans sa manière de vivre, et ces grands projets qu’annonçait sa conduite dans chacune des circonstances où il se trouvait, le soupçonnant d’aspirer à la tyrannie, le prirent en haine ; et quoique, à titre d’homme public, il eût imprimé une grande force aux armées, cependant comme on n’en était pas moins choqué de la conduite de l’homme privé, on confia les affaires à d’autres, et en peu de temps on perdit l’état.
Alcibiade donc, s’avançant au milieu de l’assemblée, parla ainsi aux Athéniens :
Chap. 16 . « C’est à moi qu’appartient de droit le commandement, et je m’en crois digne ; car il faut, Athéniens, que je commence par cette déclaration, puisque Nicias n’a pas craint de m’attaquer. Ce qui m’a rendu célèbre tourne à la gloire de mes ancêtres et à la mienne, aussi bien qu’à l’avantage de mon pays. En effet, les Hellènes, éblouis de l’éclat que j’ai jeté aux fêtes de l’Olympie, ont conçu une idée exagérée de la puissance d’Athènes, qu’auparavant ils se flattaient d’abattre. Ils se sont formé cette opinion parce que j’ai lancé sept chars dans la carrière, ce que n’avait osé nul particulier avant moi. J’ai remporté le premier prix, le second et le quatrième, déployant partout une magnificence digne de mes victoires. Ce faste est aussi légitime que glorieux, et ce que l’on fait donne idée de ce qu’on peut. Quant à l’éclat dont j’ai brillé au milieu de vous, soit dans les fonctions de chorége, soit en d’autres occasions, il excite l’envie des citoyens ; mais il manifeste aux étrangers votre puissance ; et ce n’est pas une folie d’une nature bien fâcheuse que celle d’un citoyen qui, à ses propres frais, satisfaisant ses goûts, sert en même temps son pays.
» Certes il n’est pas injuste que celui qui conçoit une grande idée de lui-même, ne soit pas l’égal de tout le monde, puisque, malheureux, il ne trouverait personne qui s’associât à son malheur. Jamais on n’adresse la parole à l’infortuné : qu’on supporte donc en revanche les hauteurs de l’homme fortuné ; ou que celui qui prétend qu’on doit dans la prospérité traiter d’égal à égal, accorde la même égalité dans le malheur. Je le sais, de tels hommes, et tous ceux qui dans un genre quelconque excellent et brillent, sont, tant qu’ils vivent, enviés d’abord de leurs égaux, et bientôt de tout ce qui les approche ; mais quand ils ne sont plus, des étrangers, dans les générations suivantes, emploient jusqu’au mensonge pour persuader qu’ils tiennent à eux par les liens du sang ; leur patrie elle-même, fière de les avoir vus naître, craindrait qu’on ne les crût étrangers ; loin de leur reprocher des fautes, elle les appelle ses enfans, et les préconise comme ayant fait de grandes choses. Tel est le sort où j’aspire.
» Renommé par ma conduite privée, voyez si je le cède à personne dans l’administration des affaires publiques. C’est moi qui, sans danger et à si peu de frais, vous ai concilié les plus puissantes villes du Péloponnèse ; moi qui ai forcé les Lacédémoniens à risquer en un seul jour le sort de leur patrie à Mantinée ; et, quoique vainqueurs, ils n’ont pu encore reprendre une attitude assurée.
Chap. 17 . » Ces résultats, c’est ma jeunesse, c’est ma folie, cette folie jugée hors de toute mesure, qui les a obtenus, en employant auprès des villes les plus puissantes du Péloponnèse le langage convenable, et qui, rassurant sur l’impétuosité de mon caractère, vous a amenés à ne plus la redouter. Tandis que je suis dans toute ma force, avec ma témérité supposée, et que la fortune semble favoriser Nicias, mettez à profit les avantages de l’un et de l’autre. Surtout, ne vous repentez pas d’avoir décrété l’expédition de la Sicile, comme si la Sicile était une puissance formidable. Les villes qui la composent, surchargées d’hommes de toutes les nations, changent de gouvernement et admettent de nouveaux colons. Aussi personne chez eux ne se croit une patrie ; personne n’est muni d’armes pour sa sûreté personnelle, et ne voit dans son pays même un état régulier de défense ; chacun se tient prêt à saisir ce qu’il croit pouvoir obtenir par la voie de la persuasion, ou ce qu’il espère, en formant un parti, pouvoir prendre sur la fortune publique, et emporter avec lui dans une terre étrangère, supposé que son parti ait le dessous. Est-il probable qu’une pareille multitude s’accorde à suivre un bon avis, et qu’elle se réunisse pour agir ? Tous s’empresseront de se rendre à la première ouverture capable de leur plaire, surtout s’ils sont en état de révolte, ainsi que nous l’apprenons. D’ailleurs les Siciliens n’ont pas autant d’ hoplites qu’ils se vantent d’en avoir, et de plus les autres peuplades helléniques ne sont pas aussi nombreuses que le suppose le dénombrement de chacune d’elles : mais l’Hellade [sicilienne], s’en imposant complètement à elle-même, a, dans cette guerre, à peine établi un armement qui suffise.
» Tel est, et bien plus favorable encore pour nous, d’après ce que j’entends, l’état de la Sicile : car un grand nombre de barbares, en haine des Syracusains, se joindront nous pour les attaquer ; et les affaires d’ici ne vous causeront pas d’embarras, si vous prenez de sages mesures. Outre ces mêmes ennemis qu’en vous embarquant vous allez, dit-on, laisser derrière vous, nos pères avaient encore le Mède à combattre ; ils ont cependant acquis l’empire sans autre supériorité que celle de leur marine. Jamais les Péloponnésiens, quoique très forts, n’eurent moins qu’aujourd’hui l’espérance de l’emporter sur nous. Même notre expédition n’ayant pas lieu, ils pourront toujours ravager nos campagnes : mais avec leurs forces navales ils ne sauraient nous inquiéter, parce qu’il nous restera encore assez de vaisseaux pour tenir tête.
Chap. 18 . » Quelle sera donc l’excuse de notre lenteur ? Sous quel prétexte nous dispenser de secourir nos alliés de Sicile, que les sermens prêtés et reçus nous obligent de défendre ? Et n’objectons pas qu’eux-mêmes ne nous ont point assistés : en nous les attachant, nous voulions, non qu’ils vinssent nous prêter assistance réciproque, mais qu’ils tinssent en respect nos ennemis de la Sicile et ne leur permissent pas de venir nous attaquer dans notre pays. Nous-mêmes, et tous ceux qui jamais ont commandé, nous défendîmes toujours avec zèle les Hellènes ou les barbares qui nous ont tour à tour implorés. Demeurer en repos, ou examiner scrupuleusement qui l’on doit secourir, c’est, après avoir ajouté quelque chose à sa puissance, le moyen de la compromettre tout entière : car on ne se défend pas contre une puissance supérieure comme la nôtre seulement en repoussant ses attaques, mais en les prévenant. Nous ne sommes pas maîtres de modérer à notre gré l’exercice du pouvoir ; c’est une nécessité de notre position de dresser aux uns des piéges, d’agir sans cesse contre les autres, puisque nous risquons de tomber sous le joug si nous ne l’imposons. N’envisageons pas le repos du même œil que les autres, à moins que nous ne voulions changer nos institutions pour adopter celles d’autrui. Persuadés que, passant en pays étranger, nous étendrons notre domination, embarquons-nous : ce sera humilier l’orgueil des Péloponnésiens que de paraître les mépriser, et de voguer vers la Sicile, au lieu de nous abandonner à un dangereux repos. Ou, ce qui est probable, nous obtiendrons, avec les forces que nous acquerrons dans cette île, l’empire sur toute l’Hellade, ou nous ferons beaucoup de mal aux Syracusains, et par là nous travaillerons pour nous-mêmes et pour nos alliés. Avec notre flotte, nous serons maîtres, ou de rester, si nous obtenons quelque succès, ou de nous retirer ; car notre marine nous donnera la supériorité sur toute la Sicile. Que les raisons de Nicias ne vous touchent point : elles tendent à vous retenir dans l’inaction, et à jeter la division entre les jeunes gens et les vieillards. Suivez l’exemple de vos pères, qui, jeunes et vieux, animés d’un même esprit, ont porté à ce haut degré la splendeur de l’empire. Tâchez, par les mêmes moyens, d’ajouter encore à sa prospérité, et soyez convaincus que la jeunesse et la vieillesse ne peuvent rien l’une sans l’autre ; que le bon, le médiocre et le mauvais réunis, auront la plus grande force ; qu’au sein d’une lâche oisiveté, la république s’usera d’elle-même comme tout le reste, et que toutes les connaissances arriveront à la décrépitude, mais que, dans un état de lutte, elle ajoutera sans cesse à son expérience, et que c’est par des actions, mieux que par des discours, qu’elle apprendra à se défendre. En un mot, je maintiens qu’un peuple actif se détruira s’il passe de l’activité au repos, et que le plus sûr moyen de conservation pour lui est de suivre, au sein de la concorde, ses lois et ses coutumes, même vicieuses. »
Chap. 19 . Ainsi parla Alcibiade : excités par ses paroles et les supplications des exilés d’Égeste et de Léontium, qui leur rappelaient la foi des sermens et imploraient des secours, les Athéniens votèrent la guerre avec bien plus de chaleur encore qu’auparavant. Nicias reconnut qu’il ne gagnerait rien sur eux en reproduisant les mêmes raisonnemens dont il avait déjà fait usage ; mais il crut qu’en détaillant les préparatifs qu’exigeait l’entreprise, et les leur montrant énormes, il les ferait peut-être changer d’avis. Il s’avança donc, et leur tint en substance ce discours :
Chap. 20 . « Athéniens, je vous vois absolument déterminés à l’expédition : puisse-t-elle donc réussir comme nous le voulons ! Je vais vous faire connaître ce que je pense dans la circonstance actuelle. D’après ce que j’entends dire, les villes que nous allons attaquer sont puissantes ; indépendantes les unes des autres, elles n’ont pas besoin de ces révolutions où l’on se précipite volontiers pour passer d’un dur esclavage à une condition meilleure. Nombreuses pour une seule île, helléniques la plupart, elles ne préféreront certainement pas notre domination à leur liberté. Si j’en excepte Naxos et Catane, qui, j’espère, se joindront à nous, à cause des liens de consanguinité qui les unissent aux Léontins, il en est sept autres principalement dont l’état militaire est, à tous égards, aussi respectable que le nôtre, et parmi elles Sélinonte, et Syracuses que menacent particulièrement nos armes. Elles sont bien pourvues d’ hoplites , d’archers, de gens de trait, de navires et d’équipages ; elles ont des richesses dans les mains des particuliers, et des trésors déposés dans les hiérons des Sélinontins : Syracuses reçoit même de divers peuples barbares des contributions en nature ; et, ce qui procure à ces villes un grand avantage, elles ont une forte cavalerie, et du grain qu’elles recueillent dans le pays sans avoir besoin d’en tirer du dehors.
Chap. 21 . » Contre une telle puissance ce n’est pas assez de forces navales ordinaires, il faut encore que nous transportions avec nous une formidable infanterie, si du moins nous voulons faire quelque chose qui réponde à la grandeur de nos projets, et ne pas voir une forte cavalerie rendre notre descente impossible ; précaution de rigueur, surtout si les villes effrayées se liguent, et si les Égestains , nos uniques alliés, sont seuls disposés à nous fournir une cavalerie qui nous seconde. Ce serait une honte d’être contraints à nous retirer, ou de nous voir réduits à mander de nouvelles troupes, pour n’avoir pas pris d’abord de sages mesures. Partons d’ici avec un puissant appareil, n’ignorant pas que nous allons naviguer loin de notre patrie, et que nous ne combattrons point avec les mêmes avantages qu’ici ; qu’enfin nous n’allons pas, en qualité d’alliés, dans un pays de notre dépendance, où nous puissions aisément recevoir de l’amitié les secours nécessaires, mais dans une contrée étrangère, et d’où, pendant quatre mois de mauvaise saison, il est difficile de faire parvenir des nouvelles.
Chap. 22 . » Je crois donc que nous devons emmener un grand nombre d’ hoplites , athéniens, alliés, sujets, et tâcher même d’en attirer du Péloponnèse, soit par la persuasion, soit par l’appât d’une solde. Il nous faut aussi beaucoup d’archers et de frondeurs, pour résister à la cavalerie ennemie, et une grande quantité de vaisseaux, pour transporter aisément toutes nos provisions. Il faudra encore emporter d’ici, sur des bâtimens de charge, du froment et de l’orge grillée, et des boulangers soudoyés, pris dans chaque moulin en proportion du nombre qu’il en emploie, afin que l’armée ne manque pas de subsistances s’il survient impossibilité de naviguer ; car toute ville ne sera pas en état d’entretenir des troupes si nombreuses. Soyons de même, autant que possible, pourvus de tout le reste, et ne comptons pas sur autrui. Mais surtout emportons beaucoup d’argent : car ces richesses des Égestains qui, dit-on, nous attendent, croyez qu’elles ne sont prêtes qu’en paroles.
Chap. 23 . » Si nous arrivons non seulement avec des forces égales, mais avec une supériorité marquée à tous égards, leurs belliqueux hoplites exceptés, peut-être alors pourrons-nous, non pas toutefois sans de grandes difficultés, vaincre nos ennemis et sauver nos amis. Songez que nous partons dans le dessein d’occuper une ville en pays étranger et ennemi ; qu’il faut, dès le premier jour où nous prendrons terre, nous rendre maîtres de la campagne, ou bien qu’au premier échec tout nous deviendra contraire. Dans cette crainte, et convaincus que nous avons besoin d’une grande sagesse et d’un bonheur plus grand encore (et le bonheur n’est point aux ordres de l’homme), je veux, en partant, m’abandonner le moins possible à la fortune, et prendre des mesures qui garantissent le succès. Voilà, je crois, ce que sollicite l’intérêt de la république entière, et ce qui peut assurer notre salut, quand nous allons combattre pour elle. Si quelqu’un est d’un avis contraire, je lui cède le commandement. »
Chap. 24 . Telles furent les considérations que présenta Nicias ; il espérait, en multipliant les difficultés, ou détourner les Athéniens de l’entreprise, ou, s’il était obligé de faire la guerre, partir au moins, de cette manière, en toute sûreté. Mais l’immensité de ces préparatifs, loin de refroidir les Athéniens, ne fit qu’accroître leur ardeur. Il arriva tout le contraire de ce qu’attendait Nicias : ses conseils furent goûtés, et toute crainte fut bannie. Le désir de s’embarquer saisit tout le monde à-la-fois ; les plus âgés, dans l’idée de soumettre le pays vers lequel ils allaient voguer, ou d’être au moins, avec de telles forces, à l’abri des revers ; les plus jeunes, par l’envie de voir et de connaître une contrée lointaine, avec la plus ferme espérance d’en revenir ; la multitude et le soldat, dans l’espoir de gagner de l’argent, d’ajouter à la force de l’état, et d’établir sur la conquête projetée une solde perpétuelle. Au milieu de cette foule avide et passionnée, ceux qui ne goûtaient pas l’entreprise auraient craint, en donnant un avis, de paraître mal intentionnés : ils se taisaient.
Chap. 25 . Enfin un Athénien s’avança, et, appelant Nicias par son nom et le sommant de comparaître, lui dit qu’il ne fallait ni chercher des prétextes, ni différer, mais déclarer à l’instant, en présence de tous, quels préparatifs les Athéniens devaient décréter. Obligé de répondre, Nicias dit qu’il en délibérerait plus mûrement et à loisir avec ses collègues ; mais qu’à en juger dans le moment, il ne faudrait pas mettre en mer moins de cent trirèmes ; que les Athéniens fourniraient pour le transport des gens de guerre autant de bâtimens qu’ils jugeraient à propos, et qu’on demanderait le reste aux alliés ; que les hoplites , tant d’Athènes que des villes confédérées, devaient s’embarquer au nombre de cinq mille, et même plus, s’il était possible ; que pour le reste de l’armement, archers d’Athènes et de Crète, frondeurs, enfin pour tout ce qui serait nécessaire, on suivrait la même proportion.
Chap. 26 . Il dit : on décréta que les généraux auraient de pleins pouvoirs, et que, pour ce qui concernait le nombre des troupes et toute l’expédition, ils feraient ce qu’ils jugeraient le plus avantageux à l’état. Ensuite commencèrent les apprêts. On dépêcha des ordres aux alliés ; des rôles furent dressés. La république commençait à respirer et de la peste et des maux d’une guerre continue ; elle avait acquis une nombreuse jeunesse et amassé des trésors à la faveur de la suspension d’armes : on satisfaisait donc plus aisément à toutes les réquisitions ; les préparatifs se faisaient.
Chap. 27 . On en était occupé lorsque, dans une même nuit, la face de presque tout ce qu’il y avait à Athènes d’hermès de pierre, se trouva mutilée. Les hermès sont des figures carrées, et, suivant l’usage du pays, on en voit un grand nombre, soit aux vestibules des maisons particulières, soit dans les hiérons. Les coupables n’étaient pas connus : on en fit la recherche ; de grandes récompenses, aux frais de l’état, furent promises aux dénonciateurs ; il fut même enjoint par un décret à quiconque aurait connaissance de quelque autre sacrilége, citoyens, étrangers, esclaves, de le dénoncer hardiment. On donna une grande importance à cette affaire, qui semblait de mauvais augure pour l’entreprise ; on y voyait un complot dont le but avait été d’amener une révolution et de détruire le gouvernement populaire.
Chap. 28 . Des métèques et des valets, sans faire aucune déposition relative aux hermès, dénoncèrent et des mutilations de statues commises précédemment par des jeunes gens dans les transports d’une folle gaîté et dans la chaleur du vin, et de dérisoires célébrations des mystères qui avaient eu lieu en certaines maisons. C’était Alcibiade qu’ils chargeaient. Ses plus grands ennemis feignaient de croire à cette accusation contre un citoyen qui les empêchait de se placer à la tête du peuple, espérant, s’ils le chassaient, devenir les premiers de l’état. Ils exagéraient la gravité du fait, répétant, dans leurs clameurs, que la mutilation des hermès et la profanation des mystères avaient sans doute pour objet l’abolition de la démocratie, et qu’aucun de ces sacriléges n’avait été commis sans la participation d’Alcibiade ; ils ajoutaient en preuve la licence effrénée de toute sa conduite, qui s’accordait si mal avec le régime populaire.
Chap. 29 . Alcibiade se défendit aussitôt de ces inculpations. Il était prêt à comparaître avant son départ, pour être interrogé ; à subir la peine des délits dont on donnerait la preuve, ou à reprendre le commandement, s’il était absous : car les préparatifs se trouvaient dès-lors terminés. Il protestait contre les accusations qui pourraient être intentées en son absence, et demandait la mort sans délai, s’il était coupable. Il remontrait que le parti le plus prudent était de pas laisser sortir à la tête d’une armée si considérable un homme prévenu de tels délits, avant de l’avoir jugé. Mais ses ennemis craignaient que, cité en jugement, il n’eût pour lui la bienveillance de l’armée, l’indulgence et la faiblesse du peuple, qu’une considération puissante porterait d’ailleurs à le ménager ; car c’était à cause de lui que partaient les Argiens et quelques troupes de Mantinée. Pour détourner l’objet de sa demande et refroidir le peuple, ils mirent en avant d’autres orateurs. Ceux-ci représentèrent qu’Alcibiade devait s’embarquer sans délai, que son départ ne pouvait être différé, et qu’on ajournerait la cause à son retour : car ils voulaient le charger encore davantage, ce qui serait plus facile en son absence, et le rappeler ensuite pour son procès. Il fut décidé qu’il partirait.
Chap. 30 . On était déjà au milieu de l’été quand on mit à la voile pour la Sicile. Il fut ordonné que la plupart des alliés, les bâtimens destinés au transport des vivres, les navires de charge, et tous les bagages, qui suivaient l’armée, se rassembleraient à Corcyre, d’où, tous ensemble, ils traverseraient la mer Ionienne et gagneraient l’Iapygie. Au jour prescrit, les Athéniens et ceux des alliés qui se trouvaient à Athènes, se rendirent au Pirée dès le lever de l’aurore, et montèrent leurs vaisseaux pour faire voile. Presque toute la ville, tant citoyens qu’étrangers, descendit avec eux. Les gens du pays accompagnaient ceux qui leur appartenaient : ceux-ci, leurs amis ; ceux-là, leurs parens ; d’autres, leurs fils. Ils partaient, se livrant aux plus brillantes espérances, et en même temps versant des larmes et gémissant ; occupés de ce qu’ils allaient acquérir, et de ceux que peut-être ils ne reverraient plus, songeant à quelle distance ils étaient envoyés hors de leur patrie.
Chap. 31 . Dans cet instant suprême où il fallait se séparer, non sans sujet de crainte de chaque côté [ceux-ci courant aux dangers, ceux-là y demeurant exposés], on sentait tous les périls de l’entreprise bien mieux qu’à l’instant où on l’avait décrétée ; mais les regards étaient en même temps frappés de la force et du nombre des apprêts de toute espèce, et ce coup-d’œil rassurait. Les étrangers et une foule immense étaient accourus pour contempler ce spectacle, bien digne en effet d’attirer tant de regards, et fort au-dessus de ce que l’imagination pouvait s’en figurer. Cet armement, le premier qui, entièrement composé de troupes helléniques, fût sorti d’une seule ville, surpassait en somptuosité et en magnificence tous ceux qu’on avait pu voir jusqu’à ce jour. À la vérité une multitude non moindre de vaisseaux et d’ hoplites avait été réunie pour l’expédition d’Épidaurie, conduite par Périclès, et même pour celle de Potidée, commandée par Agnon. Dans cette dernière, les Athéniens seuls avaient donné quatre mille hoplites , trois cents chevaux, cent trirèmes ; ceux de Lesbos et de Chio, cinquante ; et un grand nombre d’alliés était monté sur la flotte. Mais il ne s’agissait alors que d’une courte traversée, et tous les préparatifs avaient été peu considérables ; au lieu que cette dernière expédition, qui devait être d’une longue durée, avait exigé tout-à-la-fois des troupes de terre et de mer, comme pour faire face à la double espèce de besoins qu’on pourrait éprouver. L’équipement se fit à grands frais, aux dépens du public et des triérarques. L’état donnait par jour une drachme à chaque matelot, et fournissait des vaisseaux vides, dont soixante légers et quarante destinés à porter des troupes. Les triérarques, qui pourvoyaient ces bâtimens des meilleurs équipages, accordaient aux thranites et aux autres rameurs une augmentation de solde, indépendamment de celle que payait le trésor public. Ils avaient traité avec magnificence les sculptures de la proue des vaisseaux et tous les ornemens ; chacun d’eux se piquait d’émulation, et voulait que son navire fût le plus brillant et le plus léger. On avait enrôlé la meilleure infanterie, et ceux qui la composaient disputaient entre eux d’élégance et de luxe dans le choix des armes et des vêtemens. C’était à qui remplirait le mieux les ordres, et l’on eût dit qu’il s’agissait plutôt de déployer aux yeux de l’Hellade la force et l’opulence d’Athènes, que de faire des apprêts contre un ennemi : car, si l’on calcule la dépense du trésor public et les dépenses privées des guerriers, tous les frais que l’état avait déjà faits, tout ce qu’il fit emporter aux généraux, ce qu’il en coûta en particulier à chacun pour s’équiper, et à chaque triérarque pour son bâtiment, sans compter ce qu’il devait dépenser encore ; ce que d’ailleurs il est à présumer que chacun, partant pour une longue expédition, prenait avec soi pour le voyage, indépendamment de la solde, et de plus tous les effets que les soldats et les marchands destinaient à faire des échanges, on trouvera qu’en tout, dépenses publiques et particulières comprises, il sortit hors de la république une somme considérable de talens. Cette flotte devint le sujet de tous les entretiens ; l’audace de l’entreprise, l’éclat du spectacle, l’importance d’une expédition qui menaçait un grand peuple, tout causait l’étonnement. C’était d’ailleurs le plus grand trajet qu’on eût tenté hors de l’Attique, une entreprise qui promettait tout pour l’avenir, et pour le succès de laquelle on réunissait toutes ses forces.
Chap. 32 . Les troupes étant montées sur les trirèmes et les bâtimens se trouvant chargés de tout ce qu’il fallait emporter, l’ordre du silence fut donné au son de la trompette. Les prières accoutumées avant le départ ne se firent pas en particulier sur chaque navire, mais sur la flotte entière, par l’organe d’un héraut. On mêla le vin dans les cratères, et toute l’armée, chefs et soldats, fit les libations dans des vases d’or et d’argent. La multitude qui couvrait le rivage se joignit à ces prières, tant les citoyens que tous ceux qui désiraient le succès de l’entreprise. Après avoir chanté le péan et achevé les libations, on fit voile. Les vaisseaux à peine sortant du port, à la file l’un de l’autre, rivalisèrent de vitesse jusqu’à Égine ; de là ils se hâtèrent d’arriver à Corcyre, rendez-vous des alliés.
Syracuses recevait de bien des côtés à-la-fois des nouvelles de cet embarquement hostile ; mais long-temps on ne crut rien. Cependant une assemblée fut convoquée : les uns ne doutaient pas de l’expédition des Athéniens ; les autres la niaient. Hermocrate parut à la tribune ; se croyant bien informé, il parla ainsi :
Chap. 33 . « Syracusains, je vous semblerai peut-être, moi ainsi que d’autres, choquer la vraisemblance en annonçant comme certaine l’arrivée dès Athéniens. Je le sais, ceux qui disent ou annoncent des faits en apparence peu croyables, loin de persuader, passent pour des insensés ; mais, devant les périls de la république, une telle considération ne me fermera pas la bouche, surtout quand je me sais mieux instruit que d’autres. Oui, les Athéniens s’avancent avec une puissante armée de terre et de mer, sous prétexte de secourir les Égestains et de rétablir les Léontins, mais, en effet, pour envahir la Sicile, et surtout Syracuses, assurés, s’ils deviennent maîtres de cette place, d’avoir aisément tout le reste. Attendez-vous donc à les voir bientôt arriver, et examinez, d’après vos ressources, quels sont vos moyens de résistance. Ne restez pas sans défense par mépris pour vos ennemis, ni dans une entière incurie par incrédulité ; mais, tout en croyant à la réalité de l’entreprise, ne redoutez ni leur audace, ni leurs forces. Ils ne peuvent pas nous faire plus de mal qu’ils en auront à souffrir de notre part. En arrivant avec un grand appareil, ils ne nous rendent pas un faible service : nos affaires en iront mieux auprès des autres peuples de la Sicile, qui, vivement alarmés, seront plus disposés à combattre avec nous. Si nous parvenons à vaincre les Athéniens ou à les chasser sans qu’ils aient rien fait (car je n’appréhende nullement que leurs espérances soient comblées), ce sera pour nous le plus heureux événement, et je suis loin de désespérer du succès. Il est rare, en effet, que de grandes armées, helléniques ou barbares, aient réussi dans des contrées lointaines : on ne peut jamais arriver en plus grand nombre que les habitans et les voisins du pays qu’on vient attaquer ; car la crainte les réunit tous ; et si, faute de provisions, on succombe en terre étrangère, quoique ce malheur doive être surtout imputé à l’imprudence de ceux qui le supportent, il n’en laisse pas moins un grand renom à leurs ennemis. C’est ainsi que le Mède, qui éprouva des revers aussi inattendus que multipliés, a fait la gloire des Athéniens, par cela seul qu’il était venu de si loin attaquer Athènes : espérons que l’invasion dont aujourd’hui Athènes nous menace, aura pour nous un semblable résultat.
Chap. 34 . » Pleins de confiance, faisons ici nos dispositions : envoyons chez les Sicules, pour confirmer nos anciennes alliances et en obtenir de nouvelles, et députons dans le reste de la Sicile ; montrons à tous qu’un danger commun les menace. Envoyons dans l’Italie, pour que ses peuples se liguent avec nous ou rejettent l’alliance des Athéniens. Il serait bon, suivant moi, d’envoyer aussi chez les Carthaginois, qui, loin d’être tranquilles, se figurent sans cesse les Athéniens à leurs portes. Peut-être, dans la pensée que s’ils négligent cette occasion ils se trouveront eux-mêmes dans l’embarras, voudront-ils nous secourir d’une manière quelconque, soit ouvertement, soit en secret. S’ils en ont la volonté, ils en ont plus le pouvoir qu’aucun des peuples existans : ils possèdent beaucoup d’or et d’argent, ressource toute puissante, surtout à la guerre. Envoyons aussi à Lacédémone et à Corinthe ; invitons ces deux républiques à nous donner de prompts secours, et à fondre en même temps l’une et l’autre sur l’Attique.
» Mais il est une entreprise bien plus importante, à mon avis, et que votre indolence accoutumée ne permet pas de vous persuader aisément. Cependant je vais vous en faire part. Si tout ce que nous sommes de Siciliens, ou du moins le plus grand nombre possible, nous mettions à flot tous nos bâtimens, et si, avec des vivres pour deux mois, allant au-devant des Athéniens jusqu’à Tarente et au cap d’Iapygie, nous leur apprenions qu’avant d’attaquer la Sicile ils auront à combattre pour traverser en entier la mer Ionienne, nous les étonnerions par ce trait d’audace ; et comme Tarente nous accueillerait, nous les amènerions à considérer que, gardiens de notre pays, nous partirons d’une terre amie pour fondre sur eux ; qu’ils ont une grande étendue de mer à traverser avec un immense appareil ; qu’il leur sera difficile, dans un si long trajet, de rester en ordre ; que nous les attaquerons avec avantage, leur flotte marchant lentement et ne pouvant attaquer que par petites divisions. Supposons que, pour nous attaquer en corps, ils se débarrassent des vaisseaux de provision et ne prennent que leurs vaisseaux légers ; s’ils se servent de la rame, nous tomberons sur eux quand ils seront fatigués ; si nous craignons de les assaillir, nous serons libres de nous retirer à Tarente. Mais eux, qui se seront embarqués avec peu de provisions et dans l’espérance de n’avoir à soutenir qu’un combat naval, éprouveront sûrement la disette sur des côtes inhabitées. S’ils y restent, on les assiégera ; s’ils suivent le littoral, ils abandonneront une partie de leurs ressources, et, mal assurés de l’accueil des villes, ils tomberont dans l’abattement. Pour moi, je pense qu’arrêtés par ces considérations, ils ne partiront même pas de Corcyre ; mais que, tout occupés à délibérer, à observer combien et où nous sommes, ils se verront, par des lenteurs forcées, renvoyés à l’hiver ; ou que, frappés de l’audace de notre démarche, ils renonceront à l’expédition : surtout les plus expérimentés de leurs généraux les conduisant à contre-cœur, nous dit-on, et devant avec joie saisir le prétexte de les ramener, pour peu qu’on nous voie faire une action d’éclat. Je suis bien sûr qu’on grossira les objets en leur annonçant nos préparatifs : or les jugemens des hommes se règlent sur ce qu’on leur dit ; ils craignent moins ceux qui se bornent à montrer qu’ils repousseront l’attaque, que ceux qui prennent les devants, parce qu’ils croient ces derniers capables de tenir tête au danger. Cette crainte, les Athéniens l’éprouveront. Ils viennent dans l’idée qu’on ne se défendra pas ; ils nous méprisent avec juste cause, parce que nous n’avons pas uni nos forces à celles des Lacédémoniens pour les détruire ; mais, s’ils nous voient une audace qu’ils sont loin de nous supposer, ils en seront plus frappés que de nos forces effectives, s’ils pouvaient les connaître.
» Croyez-moi donc ; osez ce que je vous conseille, sinon préparez-vous au plus tôt à la guerre. Et que chacun se mette bien dans l’esprit que c’est par la vigueur de l’exécution qu’on prouve son mépris pour les agresseurs, et que si, dès le moment même, jugeant très sûrs les préparatifs commandés par une juste crainte, on les exécute comme se voyant au moment du danger, on aura pris le plus sage parti. Les Athéniens arrivent : je sais qu’ils sont en mer ; je dirais presque, ils sont arrivés. »
Chap. 35 . Telle fut la harangue d’Hermocrate. De grandes disputes s’élevèrent parmi les Syracusains. Les uns assuraient que les Athéniens ne viendraient pas, et que les bruits semés étaient faux. « Quand ils viendraient, disaient les autres, quel mal feraient-ils que nous ne leur rendissions au double ? » D’autres méprisaient ces rumeurs et les tournaient en risée. Il en était peu qui ajoutassent foi aux paroles d’Hermocrate et redoutassent l’événement. Alors parut à la tribune Athénagoras, premier magistrat du peuple, et à qui son éloquence populaire donnait le plus grand ascendant sur l’esprit de la multitude ; il prononça ce discours :
Chap. 36 . « Plût aux dieux qu’en effet les Athéniens fussent assez insensés pour venir eux-mêmes se livrer entre nos mains ! Certes il faudrait être bien timide, ou peu ami de son pays, pour former un vœu contraire. Aussi ce n’est pas l’audace qui m’étonne dans ceux qui annoncent de telles nouvelles et cherchent à nous effrayer ; c’est leur stupidité, s’ils croient qu’on ne les devine pas. Appréhendant pour eux-mêmes, ils veulent plonger l’état dans la terreur, afin de cacher leur pusillanimité dans l’épouvante commune. Voilà l’effet que produisent ces nouvelles, qui ne se répandent pas d’elles-mêmes et que forgent des agitateurs de profession. Mais vous, si vous êtes sages, vous raisonnerez sur le parti à prendre, non d’après ce qu’ils annoncent, mais d’après ce que doivent faire des hommes aussi prudens et aussi expérimentés que les Athéniens. Est-il croyable qu’ils laissent derrière eux les Péloponnésiens et une guerre non terminée, pour venir, de leur propre mouvement, en chercher une autre non moins périlleuse ! Ne doivent-ils pas se féliciter plutôt de ce que nous n’allons pas les attaquer nous-mêmes, nous dont le pays possède de si nombreuses et de si puissantes cités !
Chap. 37 . » Mais s’ils venaient, comme on le dit, je ne crains pas de l’affirmer, la Sicile, mieux pourvue de tout que le Péloponnèse, est plus capable de les réduire, et notre république seule est bien plus forte que l’armée qui, dit-on, s’avance maintenant, fût-elle deux fois encore plus nombreuse. Je suis certain qu’ils n’ont point de cavalerie, qu’ils n’en tireront que fort peu d’Égeste, et qu’il ne viendra pas sur une flotte autant d’ hoplites que nous en avons. Il est difficile, même avec des vaisseaux légers, de franchir une vaste étendue de mer, et d’apporter tout ce qui d’ailleurs est nécessaire pour attaquer une ville de l’importance de la nôtre. Je suis si loin e des craintes qu’on cherche à vous inspirer, que même si les Athéniens, à leur arrivée, avaient à leur disposition une autre ville telle que Syracuses, située sur nos frontières et d’où ils feraient la guerre, à peine alors pourrais-je croire qu’ils évitassent leur entière destruction : à plus forte raison ne sauraient-ils y échapper au sein de la Sicile tout entière leur ennemie ; car enfin ils s’y trouveront relégués dans un camp formé de vaisseaux et de petites tentes, pourvu à peine du plus strict nécessaire, et d’où notre cavalerie ne leur permettra guère de s’éloigner. Ou plutôt je pense qu’ils ne pourront pas même prendre terre, tant nos forces, à mon avis, seront supérieures.
Chap. 38 . » Ce que je dis, les Athéniens le savent comme moi, et je suis sûr qu’ils songent uniquement à conserver ce qu’ils possèdent. Mais il se trouve ici des gens qui disent ce qui n’est point, ce qui ne sera point, et ce n’est pas d’aujourd’hui ; à chaque occasion qui s’en présente, ils effraient le peuple par de semblables discours, par d’autres encore plus dangereux, et même par des voies de fait. Leur but est de se placer à la tête de la république : combien je crains qu’à force de tentatives ils ne réussissent un jour, et que nous ne sachions ni nous mettre en garde contre leurs desseins avant d’en subir les funestes résultats, ni les punir quand ils seront connus ! Aussi, très souvent, en proie aux séditions, obligée de soutenir des combats moins contre les ennemis du dehors que contre elle-même, et quelquefois soumise à des tyrans et à des pouvoirs usurpés, notre république jouit rarement de la tranquillité. Si vous suivez mes conseils, je tâcherai que de tels maux ne l’affligent pas de nos jours. Vis-à-vis de la multitude, j’emploierai la persuasion ; je déploierai les châtimens contre les artisans de semblables trames, non seulement contre des hommes évidemment coupables qu’il est difficile de prendre sur le fait, mais contre ceux qui méditent le crime sans pouvoir le consommer : car c’est peu de se défendre contre les attentats d’un ennemi ; il faut de plus se prémunir contre ses intentions même, de crainte de tomber dans ses embûches, si, à l’avance, on ne s’en est pas garanti. Quant aux partisans de l’oligarchie, je les convaincrai de leurs perfides projets, j’éclairerai leur conduite, je les instruirai de leur devoir ; et c’est, je crois, le meilleur moyen de les détourner du crime.
» Mais vous, jeunes gens, car c’est une question que souvent je me suis faite, que prétendez-vous ? Avoir déjà part au gouvernement ? La loi le défend. Elle vous écarte des charges, parce que vous ne sauriez les remplir, mais non pour vous en tenir éloignés quand vous en deviendrez capables. Voulez-vous n’être pas réduits à l’égalité avec le plus grand nombre ? Et comment serait-il juste que des hommes qui ont la même existence ne jouissent pas des mêmes priviléges ?
Chap. 39 . » Quelqu’un dira que la démocratie est absurde et inique, et que les riches gouvernent mieux. Je réponds d’abord que le mot démocratie comprend la république tout entière, et que l’oligarchie n’en désigne qu’une portion ; ensuite, que les riches sont excellens pour garder les richesses, les gens sages pour donner des conseils, et le peuple pour juger après avoir entendu l’exposé des affaires ; et que ces différentes classes de citoyens, considérées soit séparément soit collectivement, trouvent toutes l’égalité parfaite dans la démocratie, au lieu que l’oligarchie n’appelle le grand nombre qu’au seul partage des dangers, et, non contente de ravir la plus grande partie des avantages, les usurpe tous ; odieux privilége, auquel aspirent ici des hommes puissans et des jeunes gens, et qui ne peut se maintenir dans une grande république. Certes, vous êtes ou les plus insensés des hommes, si vous ne voyez pas que c’est à votre perte que vous courez ; ou bien les plus imprudens et les plus injustes de tous les Hellènes que je connais, si, le sachant, vous persévérez dans votre folie.
Chap. 40 . » Mieux instruits, ou corrigés, occupez-vous du bien public, persuadés que vous, principaux citoyens, aurez une part égale, supérieure même, à celle de la multitude, mais qu’avec des volontés contraires vous risquez de perdre le tout. Cessez de répandre de pareils bruits, bien convaincus que nous pressentons vos desseins et que nous n’en souffrirons pas l’exécution. Notre ville, quand même les Athéniens arriveraient, se défendra d’une manière digne d’elle. Nous avons des généraux qui auront l’œil sur les événemens. Si, comme je le crois, il n’y a rien de vrai dans tout ce qu’on nous annonce, l’état ne se laissera point intimider par vos avis, il ne vous choisira pas pour ses chefs et ne se jettera pas de plein gré dans l’esclavage ; mais, voyant de ses propres yeux, il jugera vos discours comme équivalant à des actions, et, loin de se laisser ravir sa liberté sur la foi de vains discours, il travaillera à la conserver : d’actives précautions déjoueront vos complots. »
Chap. 41 . Voilà ce que dit Athénagoras. L’un des généraux, se levant, ne permit plus à personne de prendre la parole, et il s’exprima lui-même ainsi sur la question qu’on agitait : « Il n’est sage ni de débiter ni d’écouter des invectives. Il vaut mieux, d’après les bruits qui se répandent, que chaque citoyen en particulier, que la république entière, se disposent à bien recevoir les ennemis. Si les précautions sont inutiles, il ne résultera aucun malheur de s’être pourvu de chevaux, d’armes, de tout ce qu’exige la guerre. Vos généraux veilleront sur ces apprêts, feront leur revue, enverront sonder les dispositions des villes, en un mot, régleront tous les objets essentiels. Bien des mesures sont déjà prises ; nous instruirons l’assemblée de ce qui viendra à notre connaissance. » Ainsi parla ce général ; l’assemblée fut dissoute.
Chap. 42 . Cependant les Athéniens étaient déjà tous à Corcyre avec les alliés. Les généraux firent d’abord une nouvelle revue de la flotte, et la disposèrent dans l’ordre où elle devait entrer en rade et se ranger en bataille. Ils en formèrent trois divisions, qu’ils se partagèrent au sort, afin d’éviter les embarras qu’en voguant tous ensemble ils eussent éprouvés à faire de l’eau, à entrer dans les ports, à se pourvoir de munitions dans les endroits où il faudrait séjourner ; afin aussi que les troupes observassent un ordre plus régulier et fussent plus faciles à commander, chaque division n’ayant à obéir qu’a son chef particulier. Ils se firent ensuite devancer en Italie et en Sicile par trois vaisseaux, les chargeant de s’informer des villes qui consentiraient à les recevoir, et de revenir à la rencontre de la flotte, afin de communiquer ces renseignemens aux généraux avant leur arrivée.
Chap. 43 . Ces dispositions terminées, les Athéniens quittèrent Corcyre, se dirigeant vers la Sicile avec toutes les trirèmes, au nombre de cent trente-quatre, et deux pentécontores rhodiennes. L’Attique avait fourni cent de ces vaisseaux, dont soixante légers ; les autres portaient des gens de guerre ; Chio et les autres alliés avaient fourni le reste de la flotte. Les hoplites étaient en tout au nombre de cinq mille cent hommes, dont quinze cents citoyens d’Athènes portés sur le rôle ; sept cents thètes , valets de vaisseaux ; de plus des sujets d’Athènes, des Argiens, au nombre de cinq cents, et deux cent cinquante Mantinéens soldés. Les archers formaient en tout quatre cent quatre-vingts hommes, dont quatre-vingts de Crète : on comptait sept cents frondeurs rhodiens, et cent vingt bannis de Mégares, armés à la légère. On n’avait qu’un seul navire pour le transport des chevaux : il portait trente cavaliers.
Chap. 44 . Telles furent les premières forces qui firent le trajet pour cette guerre. Trente vaisseaux de charge les accompagnaient, portant les bagages et les subsistances, les boulangers, les maçons, les forgerons. On y avait embarqué tous les instrumens nécessaires à des constructions de murailles. Avec ces vaisseaux marchaient cent bâtimens ; obligés de servir dans cette expédition. Beaucoup d’autres navires et vaisseaux de charge allaient volontairement, et dans des vues de commercer, à la suite de l’armée.
Tous ces vaisseaux, sortis de Corcyre, traversèrent en masse le golfe d’Ionie. Les uns gagnèrent le cap Iapygie, les autres Tarente, d’autres abordèrent ailleurs, suivant les facilités qui s’offrirent à chacun. Ils côtoyèrent l’Italie, sans qu’aucune ville les reçût dans ses murs ni dans ses marchés ; on leur permettait seulement de se mettre en rade et de faire de l’eau ; ce que Tarente et Locres n’accordèrent même pas. Les Athéniens arrivèrent enfin à Rhégium, promontoire d’Italie, et s’y rassemblèrent ; mais, exclus de la ville, ils se virent obligés de camper au dehors, dans l’hiéron de Diane, où s’ouvrit un marché. Les vaisseaux furent tirés à sec ; on prit du repos, puis on entra en négociation avec les Rhégiens, les priant, en qualité de Chalcidiens, de secourir les Léontins, de même origine. La réponse fut qu’on resterait neutre, et qu’on suivrait l’exemple que donnerait le reste de l’Italie. Les Athéniens réfléchissaient sur les moyens de réussir en Sicile, et attendaient en même temps, d’Égeste, le retour des vaisseaux qu’ils avaient expédiés en avant, voulant savoir si les rapports faits à Athènes sur les richesses de cette ville s’accordaient avec la vérité.
Chap. 45 . Cependant arrive de toutes parts à Syracuses la nouvelle certaine que la flotte d’Athènes est à Rhégium : elle est transmise particulièrement par les gens envoyés en observation. Dès lors plus de doute : on s’occupe avec ardeur de tous les préparatifs ; on envoie chez les Sicules, aux uns des troupes pour les protéger, aux autres des députations ; on transporte des garnisons dans les places situées sur le bord de la mer et qu’on pouvait approvisionner en longeant la côte ; on fait dans la ville la revue des chevaux et des armes, et l’on examine si tout se trouve en bon état ; enfin l’on dispose tout comme pour une guerre prochaine et même en quelque sorte commencée.
Chap. 46 . Les trois vaisseaux revinrent à Rhégium, annonçant que toutes ces grandes richesses promises n’existaient pas, et qu’il ne se montrait que trente talens. Les généraux se trouvaient découragés et de cet obstacle qui se présentait dès le début de l’entreprise, et de ce que les Rhégiens refusaient de prendre une part active à l’expédition, eux qu’on avait gagnés les premiers, et sur lesquels il semblait qu’on dût compter, à cause de l’amitié et de la communauté d’origine qui les unissaient aux Léontins. Nicias s’était attendu à la conduite des Égestains ; mais les deux autres généraux la jugeaient hors de toute vraisemblance. Voici la ruse qu’avaient imaginée les Égestains, quand les premiers députés d’Athènes vinrent prendre des informations sur leurs ressources. Ils les avaient conduits à Éryx, dans l’hiéron de Vénus, et avaient montré des vases, des aiguières, des cassolettes brûler de l’encens, des richesses de toute espèce : tout était en argent, et paraissait aux yeux d’une grande valeur, sans en avoir beaucoup. Ceux qui montaient les trirèmes furent invités en particulier à des repas où, pour les recevoir, on rassemblait et tout ce qu’il y avait de vaisselle d’or et d’argent à Égeste, et ce qu’on avait pu en emprunter aux villes voisines, phéniciennes ou helléniques ; et chacun en couvrait ses buffets comme d’un bien qui lui eût été propre. Presque toujours la même servait partout, et comme partout on en voyait une grande quantité, les gens des trirèmes étaient dans l’admiration. De retour à Athènes, ils disaient çà et là qu’ils avaient vu des richesses immenses. Trompés eux-mêmes, ils persuadaient les autres, et quand on sut qu’il n’y avait pas d’argent à Égeste, les troupes leur adressèrent de vifs reproches. Les généraux délibérèrent sur les circonstances présentes.
Chap. 47 . L’avis de Nicias était qu’on se dirigeât en masse contre Sélinonte, ce qui faisait le principal objet de l’expédition. Si les Égestains fournissaient de l’argent pour toutes les troupes, d’après cela on prendrait un parti ; sinon, ils seraient requis de fournir de vivres les soixante vaisseaux qu’ils avaient demandés, et l’on s’arrêterait pour réconcilier avec eux, de gré ou de force, ceux de Sélinonte ; on passerait ensuite en vue des autres villes, pour y montrer la puissance d’Athènes et prouver avec quel zèle elle sert ses amis et ses alliés ; puis on retournerait dans l’Attique, à moins qu’on ne se vît en peu de temps, et d’une manière inattendue, en état de secourir les Léontins, ou de s’attacher quelques autres villes, sans compromettre la république en épuisant ses finances pour des intérêts étrangers.
Chap. 48 . Alcibiade prétendit qu’il serait honteux, après un si grand armement, de s’en retourner sans avoir rien fait ; qu’on devait envoyer des hérauts dans toutes les villes, excepté Sélinonte et Syracuses ; travailler à détacher une partie des Sicules de la cause des Syracusains, et à gagner l’amitié des autres, qui fourniraient des troupes et des subsistances ; que d’abord on s’assurerait de Messène ; car cette ville, qui avait sur toutes les autres l’avantage de commander le trajet et l’abord de l’île, offrirait à l’armée un port et un lieu de séjour. Après avoir attiré des villes à leur alliance et reconnu le parti que chacun embrasserait, ils attaqueraient Syracuses et Sélinonte, si la dernière ne s’accordait pas avec Égeste, et si l’autre refusait de rétablir les Léontins.