Guerre du Péloponnèse

Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public

Chap. 59 . À cette nouvelle, dès qu’il est jour, les Argiens accourent de la Némée, et rencontrent un corps de Phliontins et de Corinthiens. Ils tuèrent quelques Phliontins, et perdirent un nombre d’hommes à peu près égal sous les coups des Corinthiens. Les Béotiens, les Mégariens et les Sicyoniens se dirigèrent sur la Némée, suivant l’ordre qu’ils en avaient reçu, mais n’y trouvèrent plus les Argiens, ils étaient descendus à la vue de leurs champs ravagés, et s’étaient mis en ordre de bataille. Les Lacédémoniens, de leur côté, se préparèrent au combat. Ceux d’Argos se trouvaient pris au milieu des ennemis. Du côté de la plaine, les Lacédémoniens, et ce qu’ils avaient avec eux d’alliés, leur ôtaient toute communication avec la ville ; des hauteurs descendaient l’armée de Phlionte et de Corinthe ; du côté de la Némée s’avançaient les Béotiens, les Sicyoniens et les Mégariens. Les Argiens n’avaient pas de cavalerie ; car seuls de leurs alliés, les Athéniens n’étaient pas encore arrivés. En général, les Argiens et leurs alliés ne voyaient pas le mal aussi grave qu’il était ; ils se croyaient même en bonne position pour livrer le combat, et se félicitaient de tenir l’armée de Lacédémone sur leur territoire et dans le voisinage de leur ville. Mais, comme les deux armées étaient sur le point d’engager l’action, deux hommes d’Argos, Trasylle, l’un des cinq généraux, et Alciphron, proxène des Lacédémoniens, vinrent détourner Agis de donner bataille. À les entendre, les Argiens étaient prêts à terminer à l’amiable leurs différends avec Lacédémone, à faire la paix pour l’avenir, et à l’assurer par un traité.

Chap. 60 . C’était d’eux-mêmes et sans l’aveu du peuple qu’ils parlaient ainsi. Agis, de son côté, prit sur lui d’accueillir leurs propositions, sans se consulter avec un certain nombre de citoyens. S’étant contenté de les communiquer à un seul homme en place qui se trouvait dans son armée, il conclut une trève de quatre mois, durant lesquels les conventions devaient être exécutées. Aussitôt après, il ramena ses troupes sans rien dire à aucun des alliés. Les Lacédémoniens et les alliés le suivirent aveuglément, par obéissance à la loi ; mais ils se plaignaient amèrement entre eux de sa conduite, persuadés qu’ils venaient de perdre une belle occasion de combattre, et qu’ils se retiraient sans avoir rien fait qui répondît à ce que leurs forces avaient d’imposant, et au moment où, de toutes parts, l’ennemi se trouvait renfermé par leur cavalerie et leur infanterie. C’était en effet la plus belle armée hellénique qui se fût organisée jusqu’à cette époque. Elle était encore rassemblée tout entière dans la Némée ; on voyait une levée en masse des Lacédémoniens ; on y remarquait aussi des Arcadiens, des Béotiens, des Corinthiens, des Sicyoniens, des Pellènes, des Phliasiens, des Mégariens, tous hommes d’élite de chaque nation, qui semblaient dignes de se mesurer, non seulement avec la confédération d’Argos, mais avec toute autre armée qui aurait pu s’y joindre. Ce ne fut donc pas sans un vif ressentiment contre Agis que ces troupes firent retraite et se séparèrent pour regagner leurs foyers.

Mais les Argiens étaient encore bien plus aigris contre ceux qui avaient traité sans le concours du peuple, croyant, eux aussi, que l’armée lacédémonienne venait de leur échapper dans une circonstance qui jamais ne se représenterait aussi favorable ; car on eut combattu près de la ville et avec l’aide de vaillans alliés. En revenant, ils allaient lapider Thrasylle dans le Charadrum , où, avant de rentrer, ils jugent les délits militaires, mais il se réfugia sur l’autel, et sauva sa vie ; ses biens furent confisqués au profit du public.

Chap. 61 . Après cet événement, mille hoplites d’Athènes et trois cents hommes de cavalerie accoururent, commandés par Lachès et Nicostrate.

Les Argiens, qui, quoique mécontens, hésitaient à rompre la trève avec Lacédémone, les prièrent de s’en retourner. Quelque envie même que montrassent les Athéniens d’entrer en négociation, on ne les introduisit en présence du peuple qu’après y avoir été forcé par les prières des Mantinéens et des Éléens, qui ne s’étaient pas encore retirés.

Les Athéniens parlèrent par l’organe d’Alcibiade, leur député, au milieu des Argiens et des alliés d’Argos, et dirent qu’on n’avait pu traiter légalement sans le concours des puissances confédérées ; qu’ils arrivaient à propos et qu’il fallait faire la guerre. Leur discours persuada les confédérés, qui tous se portèrent à Orchomène d’Arcadie, excepté les Argiens. Ceux-ci, quoique persuadés par les représentations d’Alcibiade, restèrent d’abord en arrière, mais ensuite ils entrèrent en campagne. Tous campèrent devant Orchomène, l’assiégèrent d’un commun effort, et donnèrent des assauts à la place, dont ils voulaient se rendre maîtres, surtout parce que les Lacédémoniens y avaient déposé des otages d’Arcadie. La faiblesse des fortifications, le nombre des ennemis, effrayaient les Orchoméniens ; personne ne venant à leur secours, ils craignaient de périr faute d’assistance. Ils capitulèrent donc, à condition d’entrer dans la confédération, de donner des otages, et de remettre aux Mantinéens ceux que Lacédémone avait déposés chez eux.

Chap. 62 . Les confédérés, maîtres d’Orchomène, examinaient entre eux quelle place il convenait d’attaquer d’abord. Les Éléens voulaient que ce fût Lépréum ; et les Mantinéens, Tégée. Les Argiens et les Athéniens se joignirent à ceux de Mantinée. Les Éléens se retirèrent, offensés de ce qu’on ne se décidait pas pour le siége de Lépréum. Le reste des alliés fit, à Mantinée, ses dispositions comme pour entrer [sans coup férir] dans Tégée : quelques-uns même des Tégéates travaillaient dans l’intérieur de la place à les seconder.

Chap. 63 . Les Lacédémoniens, après leur retour d’Argos et la conclusion de la trève de quatre mois, reprochèrent vivement à Agis de ne leur avoir pas soumis Argos, l’occasion s’en étant présentée plus belle qu’eux-mêmes n’eussent osé l’espérer ; car il n’était pas facile de rassembler des alliés si nombreux et d’un si grand courage. Mais, la nouvelle de la prise d’Orchomène venant encore à aigrir leur ressentiment, ils voulaient, dans leur premier transport, raser la maison d’Agis, et le condamner à une amende de cent mille drachmes, mesure violente qui était peu dans leurs mœurs. Celui-ci les supplia de ne pas exercer contre lui de telles rigueurs : un beau fait d’armes effacerait sa faute ; s’il y manquait, ils prendraient le parti qu’ils jugeraient à propos. Ils renoncèrent à l’idée de le mettre à l’amende et de raser sa maison ; mais ils portèrent, dans cette circonstance, une loi inconnue chez eux : ils lui donnèrent en effet dix Spartiates pour conseil, sans l’aveu desquels il ne pourrait faire sortir l’armée hors de la ville.

Chap. 64 . Cependant arrivent à Sparte des Tégéates attachés au parti des Lacédémoniens. Ils leur annoncent que s’ils ne se montrent au plus tôt, Tégée va quitter leur alliance pour celle des Argiens et de leurs alliés, et que la défection est presque opérée. À l’instant même, avec une célérité alors sans exemple, s’exécute une levée en masse de Lacédémoniens et d’Hilotes. Ils partent pour Orestium, dans la Ménalie, faisant dire aux alliés des Arcadiens de se rassembler et de marcher sur leurs pas à Tégée. Mais arrivés à Orestium, ils renvoyèrent, pour garder leurs foyers, le sixième de leur monde, où se trouvait compris ce qui était trop vieux ou trop jeune ; puis, avec le reste des troupes, ils arrivèrent à Tégée. Peu après vinrent les alliés d’Arcadie. Bientôt aussi ceux de Corinthe, de la Béotie, de la Phocide, de la Locride, furent mandés pour Mantinée. L’ordre arrivant subitement, il leur était difficile, sans se réunir et s’attendre les uns les autres, de traverser le pays ennemi, qui s’opposait à leur marche : cependant on fit diligence. Quant aux Lacédémoniens, prenant avec eux ce qui se trouvait à leur disposition de troupes arcadiennes alliées, ils se jetèrent dans les campagnes de Mantinée, campèrent près de l’hiéron d’Hercule, et ravagèrent le territoire.

Chap. 65 . Les Argiens et leurs alliés, dès qu’ils les aperçoivent, s’emparent d’un poste fortifié par la nature et de difficile accès, et se rangent en ordre de bataille. Aussitôt avancèrent les Lacédémoniens. Ils s’étaient approchés jusqu’à portée de la pierre et du javelot, quand un vieillard, jugeant inexpugnable le fort vers lequel on marchait, s’écria : « Agis veut guérir un mal par un autre mal ; » taxant par là d’ardeur inconsidérée son empressement à effacer la honte de cette retraite d’Argos qu’on lui reprochait. Agis, ou troublé de l’accent animé du vieillard, ou, pour toute autre raison, changeant tout-à-coup d’avis, retire promptement ses troupes avant quelles en viennent aux mains, entre dans la campagne de Tégée, et détourne, du côté de Mantinée, des eaux, perpétuel objet de discorde entre les Mantinéens et les Tégéates, qui en étaient fort incommodés, quelle qu’en fût la direction : il voulait que les Argiens et les alliés, dès qu’ils s’apercevraient de son travail, descendissent de leur colline sur le terrain où il occupait ses troupes à détourner les eaux, et que l’action s’engageât dans la plaine.

Il passa donc cette journée à détourner les eaux. Les Argiens et les alliés, étonnés de la retraite soudaine des Lacédémoniens, se perdirent d’abord en conjectures ; mais bientôt, mécontens de leur inaction et de la disparition d’un ennemi qu’ils ne poursuivaient pas, ils accusèrent encore une fois leurs généraux d’avoir précédemment laissé échapper les Lacédémoniens qu’on tenait enfermés près d’Argos, et, maintenant qu’ils fuyaient, de favoriser leur fuite et de trahir ainsi l’armée. Les généraux, d’abord troublés des murmures, firent ensuite descendre les soldats de la colline, s’avancèrent dans la plaine, y campèrent, résolus de marcher contre l’ennemi.

Chap. 66 . Le lendemain les Argiens et les alliés se rangèrent dans l’ordre où ils devaient combattre, si l’occasion s’en présentait. Les Lacédémoniens quittaient le bord des eaux pour retourner au même camp, près de l’hiéron d’Hercule, quand tout-à-coup ils voient les ennemis qui, partis tous en bon ordre de la colline, les avaient devancés. Dans ce moment de crise, ils se sentirent saisis de la plus grande terreur : ils n’avaient, en effet, que peu de temps pour se préparer au combat. Ils se hâtent de prendre leurs rangs. Agis dirigeait tous les mouvemens, conformément à la loi ; car, lorsque le roi conduit l’armée, tous lui obéissent. Il commande lui-même aux polémarques ; les polémarques, aux lochages ; les lochages, aux chefs de pentécostys ; ceux-ci, aux énomotarques ; et les énomotarques, chacun à son énomotie. Les ordres des rois, suivant cette marche, arrivent en un clin d’œil ; car, dans une armée lacédémonienne, un petit nombre excepté, tous sont commandans de commandans ; la surveillance est confiée à un grand nombre d’agens.

Chap. 67 . L’aile gauche, dans cette journée, était formée par les Scirites, qui, toujours séparés des Lacédémoniens, font un corps distinct. Parmi eux étaient les compagnons d’armes de Brasidas dans la Thrace littorale, et avec ceux-ci les Néodamodes. Venaient ensuite les Lacédémoniens, distribués en lochos , et près d’eux étaient les Arcadiens, d’abord les Héréens, ensuite les Ménaliens ; et à l’aile droite, les Tégéates avec quelques Lacédémoniens, placés à l’extrémité. Leur cavalerie flanquait les deux ailes. C’est dans cet ordre qu’était rangée l’armée lacédémonienne.

Dans celle de leurs ennemis, les Mantinéens occupaient la droite, parce que le combat se donnait sur leur territoire. Près d’eux se trouvaient des Arcadiens alliés ; ensuite les mille hommes d’élite d’Argos, à qui leur république fournissait depuis long-temps à ses frais les moyens de s’exercer ; ils avaient à côté d’eux le reste des Argiens ; ensuite venaient leurs alliés les Cléonéens et les Ornéates ; enfin les Athéniens, qui formaient l’extrémité de l’aile gauche, ayant avec eux la cavalerie de leur pays.

Chap. 68 . Tels étaient l’ordonnance et l’appareil des deux armées, dont la plus nombreuse était évidemment celle de Lacédémone. Au reste, je n’ai pu déterminer avec certitude quelles étaient les forces de toutes les nations ensemble, ou celles de chacune en particulier : fidèles à l’esprit mystérieux de leur politique, les Lacédémoniens se gardaient de faire connaître les leurs ; et quant à celles que s’attribuaient leurs ennemis, on ne peut guère y ajouter foi, à cause de cette jactance naturelle aux hommes, qui les porte à l’exagération. Néanmoins, par le calcul suivant, on pourra évaluer le nombre des Lacédémoniens qui se trouvèrent à cette journée. Sept lochos donnèrent, sans compter les Scirites, qui étaient au nombre de six cents. Chaque lochos avait quatre pentécostys, et la pentécostys, quatre énomoties. On combattait sur quatre de front dans chaque énomotie. Tous n’étaient pas rangés sur la même profondeur, mais comme le voulait chaque lochage. En général, ils étaient sur huit de profondeur. En tout, sans compter les Scirites, le premier rang avait quatre cent quarante-huit hommes.

Chap. 69 . Les armées étant près d’en venir aux mains, les commandans de chaque peuple encouragèrent ainsi leurs guerriers : on représentait aux Mantinéens que c’était pour la patrie qu’ils allaient combattre, qu’il s’agissait ou de la domination (après en avoir goûté les douceurs, en seraient-ils dépouillés ?) ou de la servitude (y retomberaient-ils de nouveau ?) ; aux Argiens, qu’il s’agissait de défendre leur ancienne prééminence et cette égalité dont ils avaient joui dans le Péloponnèse, et de punir de nombreuses injures sur des ennemis, leurs voisins ; aux Athéniens, qu’il était beau, en se mesurant avec des alliés nombreux et vaillans, de ne céder à aucun d’eux en vertu ; qu’une fois vainqueurs des Lacédémoniens dans le Péloponnèse, ils affermiraient et accroîtraient leur empire, et mettraient leur territoire à l’abri des ravages. De semblables encouragemens étaient donnés aux Argiens et à leurs alliés. Les Lacédémoniens, et de leur propre mouvement, et aussi selon les usages militaires, s’excitaient à se ressouvenir de cette valeur dont ils avaient la conscience, sachant qu’une longue pratique de belles actions est un moyen plus efficace de salut, que d’éloquentes exhortations d’un moment.

Chap. 70 . Bientôt les deux armées s’avancent l’une contre l’autre : les Argiens et leurs alliés, avec impétuosité et fureur ; les Lacédémoniens, lentement et soumis au rhythme d’un grand nombre de joueurs de flûte établis par la loi, non dans un esprit religieux, mais pour régler le pas des soldats et les empêcher de rompre leurs rangs, comme il arrive souvent aux armées nombreuses marchant au combat.

Chap. 71 . Au moment d’en venir aux mains, Agis imagina cet expédient. Les soldats, en général, quand ils vont à l’ennemi, se poussent de préférence sur la droite, en sorte que chaque aile droite d’armée déborde la gauche qui lui est opposée. C’est que chacun, pour se garantir, met le plus possible de son côté nu à l’abri du bouclier du soldat placé à sa droite, et croit que cette union immédiate le protége efficacement. L’impulsion est donnée par le soldat placé au premier rang de l’extrémité droite, toujours attentif à dérober à l’ennemi la partie du corps que ne couvre pas le bouclier : le reste de la ligne imite ce mouvement par le même motif. Les Mantinéens dépassaient de beaucoup l’aile qu’occupaient les Scirites ; les Lacédémoniens et les Tégéates dépassaient plus encore celle des Athéniens, parce qu’ils étaient nombreux. Agis, craignant que sa gauche ne fût tournée, s’apercevant que les Mantinéens s’étendaient beaucoup, ordonna aux Scirites et aux troupes de Brasidas de se détacher de leur ligne, de se porter sur la gauche, et de prendre un front égal à celui des Mantinéens, et il commande aux polémarques Hipponoïdas et Aristoclès, qui avaient deux lochos , d’avancer de l’aile droite et de remplir le vide causé par ce déplacement ; persuadé que l’aile droite aurait toujours assez de monde, et que les troupes opposées aux Mantinéens acquerraient ainsi plus de force.

Chap. 72 . Cet ordre étant donné dans le moment même et à l’improviste, Aristoclès et Hipponoïdas refusèrent de passer à l’endroit qu’on leur marquait, refus qu’on taxa de lâcheté, et qui, plus tard, fit prononcer contre eux, à Sparte, la peine de l’exil. Il arriva de là que les ennemis furent les premiers à attaquer ; les deux cohortes n’ayant point d’abord passé, à l’ordre d’Agis, du côté des Scirites, il leur devint ensuite impossible de se joindre à eux et de remplir le vide. Mais si, dans ce moment, les Lacédémoniens parurent bien inférieurs en habileté à un ennemi prompt à profiter de la désobéissance de deux chefs, ils ne se montrèrent nullement inférieurs en courage. Il est vrai que, dans l’attaque, la droite des Mantinéens fit tourner le dos aux Scirites et aux soldats de Brasidas ; que les Mantinéens, les alliés et les mille hommes d’élite d’Argos, se jetèrent dans l’espace resté vide et tout ouvert ; qu’ils battirent les Lacédémoniens, les enveloppèrent, les mirent en fuite, les poussèrent jusqu’aux bagages, et tuèrent quelques-uns des vieillards postés pour les garder : en sorte que, dans cette partie, les Lacédémoniens eurent le dessous. Mais, le reste de l’armée, et surtout le centre, où était Agis, ayant autour de lui les cavaliers nommés les trois cents , tombèrent sur les vétérans d’Argos, sur les cinq lochos cléonéens et ornéates, et sur ce qui se trouvait d’Athéniens rangés près d’eux, et les mirent en fuite, sans que la plupart eussent osé en venir aux mains. À peine ceux-ci virent-ils avancer les Lacédémoniens, qu’ils cédèrent : plusieurs même, n’ayant pu prévenir le choc qui les accabla soudain, furent foulés aux pieds.

Chap. 73 . Les Argiens et leurs alliés ayant fléchi dans le centre, les deux ailes se rompirent dès lors en même temps, et l’aile droite des Lacédémoniens et des Tégéates dépassa les Athéniens et les tourna. Ceux-ci couraient des deux côtés un grand péril, déjà vaincus d’une part, et de l’autre investis. Ils auraient souffert plus que tout le reste de l’armée, si la cavalerie qui se trouvait avec eux ne les eût protégés. D’ailleurs Agis, voyant sa gauche souffrante et pressée par les Mantinéens et les mille hommes d’Argos, donna l’ordre à toute l’armée de passer à l’aile qui avait du dessous. Comme, par cette manœuvre, les troupes opposées aux Athéniens défilaient et s’éloignaient d’eux, ils se sauvèrent à loisir, et avec eux les Argiens vaincus. Les Mantinéens, leurs alliés, et l’élite des Argiens, ne pensèrent plus à presser les ennemis, mais s’enfuirent, voyant les leurs défaits, et les Lacédémoniens prenant un avantage décidé. La plupart des Mantinéens périrent ; l’élite des Argiens se sauva presque entière. La fuite de ceux-ci et la retraite des Athéniens ne furent ni pénibles ni longues : car les Lacédémoniens, tant qu’ils n’ont pas contraint les ennemis à céder, combattent avec autant de constance que d’énergie ; mais dès qu’ils les ont mis en fuite, ils ne les poursuivent ni long-temps, ni vivement.

Chap. 74 . Telles furent, ou à très peu de chose près, les circonstances de cette bataille, la plus mémorable que les Hellènes eussent donnée depuis long-temps, et à laquelle concoururent les villes les plus importantes. Les Lacédémoniens offrirent en spectacle les armes des ennemis tués, dressèrent un trophée, dépouillèrent les morts, recueillirent les leurs, les portèrent à Tégée, où l’on célébra leurs funérailles, et, par accord, rendirent ceux des ennemis. Dans cette journée, les Argiens, les Ornéates et les Cléonéens perdirent en tout sept cents hommes ; les Mantinéens, deux cents ; les Athéniens, y compris les Éginètes, autant, et de plus l’un et l’autre de leurs généraux. Les alliés de Lacédémone eurent trop peu à souffrir pour que leur perte soit digne de mention : celle des Lacédémoniens n’est pas exactement connue ; cependant on la portait à trois cents hommes.

Chap. 75 . Avant la bataille, l’autre roi de Lacédémone, Plistoanax, accourait avec les vieillards et la jeunesse. Il vint jusqu’à Tégée ; mais, sur la nouvelle de la victoire, il se retira. Les Lacédémoniens envoyèrent contremander les Corinthiens et les peuples situés hors de l’isthme. Eux-mêmes firent leur retraite, renvoyèrent leurs alliés ; et comme les fêtes carnéennes tombaient à cette époque, ils les célébrèrent. Cette seule bataille répondit, soit aux reproches de lâcheté que leur avait attirés, de la part des Hellènes, leur désastre de Sphactérie, soit à celui de lenteur et d’irrésolution. On vit bien alors que leur fortune avait pu changer, mais non pas leur courage.

La veille du combat, les Épidauriens s’étant jetés, avec toutes leurs forces, sur l’Argolide, qu’ils savaient abandonnée, avaient tué nombre de ceux qui, pendant que le reste des Argiens tenait la campagne, étaient demeurés pour défendre le pays. Mais, après la bataille, trois mille hoplites éléens, et mille Athéniens, outre ceux qui étaient partis les premiers, vinrent au secours des Mantinéens. Tous ces alliés se portèrent aussitôt à Épidaure, dans le temps que les Lacédémoniens célébraient les Carnéennes. Ils entreprirent, en partageant entre eux le travail, d’envelopper la ville d’un mur de circonvallation ; et, quoique les autres y renonçassent, les Athéniens remplirent diligemment la tâche qui leur avait été confiée, celle d’achever les fortifications de l’acropole, hiéron de Junon. Tous contribuèrent à former la garnison qu’on y laissa ; puis les troupes licenciées s’en retournèrent chacune par république. L’été finissait.

Chap. 76 . Au commencement de l’hiver suivant, aussitôt après la célébration des Carnéennes, les Lacédémoniens sortirent en armes de la Laconie, et, arrivés à Tégée, firent porter à Argos des propositions de paix. Déjà auparavant il s’y trouvait des gens disposés en leur faveur, qui désiraient détruire le gouvernement populaire. Depuis le succès de la bataille, il leur devenait bien plus facile d’amener le grand nombre à un accord. Ils voulaient faire conclure avec Lacédémone d’abord une trève, ensuite un traité d’alliance offensive et défensive, et par là même attaquer l’autorité du peuple. Lichas, fils d’Arcésilas, hôte des Argiens, arriva avec des instructions de la part de Lacédémone : les unes, en cas qu’ils voulussent la guerre ; les autres, s’ils préféraient la paix. Il s’éleva de grandes contestations, car Alcibiade se trouvait à Argos. Mais ceux qui négociaient en faveur de Lacédémone osèrent enfin se montrer, et persuadèrent aux Argiens d’accepter les conditions suivantes :

Chap. 77 . « Il plaît à l’assemblée des Lacédémoniens de s’accorder avec les Argiens, aux conditions suivantes :

» Ceux-ci rendront aux Orchoméniens leurs enfans, aux Ménaliens leurs otages, aux Lacédémoniens les hommes qu’ils ont pris à Mantinée ; ils sortiront des champs d’Épidaure, et raseront les fortifications qu’ils y ont élevées.

» Si les Athéniens ne sortent pas du territoire d’Épidaure, ils seront ennemis des Argiens et des Lacédémoniens, des alliés de Lacédémone et de ceux d’Argos.

» Les Lacédémoniens rendront aux villes contractantes les enfans qu’ils ont en gage.

» Sur ce qui regarde la victime à offrir au Dieu, ils laisseront porter aux Épidauriens la formule du serment, et leur permettront de le prononcer.

» Les villes, grandes ou petites, situées dans le Péloponnèse, seront toutes libres, et rendues à leurs anciennes institutions.

» Si quelque puissance du dehors du Péloponnèse entre dans le Péloponnèse à main armée, les Argiens tiendront conseil avec les Péloponnésiens, et les repousseront d’un commun effort, et de la manière qui semblera le plus convenable à ces derniers.

» Les puissances alliées de Lacédémone, au dehors du Péloponnèse, le seront aux mêmes conditions dont jouissent les alliés de Lacédémone et ceux d’Argos ; et elles conserveront la propriété de leur territoire.

» Les Argiens et les Lacédémoniens notifieront à leurs alliés les conditions du traité ; et si elles leur plaisent, ils les y feront participer : si les alliés y désirent des changemens, ils notifieront leur vœu par une députation. »

Chap. 78 . Les Argiens acceptèrent d’abord ces propositions, et l’armée des Lacédémoniens se retira de Tégée et regagna ses foyers. Peu après, lorsqu’il se fut établi entre eux un commerce mutuel, les mêmes hommes qui avaient ménagé ce traité, amenèrent les Argiens à quitter l’alliance de Mantinée, de l’Élide et d’Athènes, et à conclure avec Lacédémone un traité de paix et d’alliance offensive et défensive dont voici la teneur :

Chap. 79 . « Les Lacédémoniens et les Argiens ont décrété qu’il y aurait entre eux paix et alliance offensive et défensive de cinquante années, aux conditions suivantes :

» Ils soumettront leurs différends à des tribunaux équitables, et dans lesquels leurs droits seront également respectés, suivant les coutumes de leurs pères.

» Cette paix et cette alliance seront communes aux autres républiques du Péloponnèse, qui conserveront leur indépendance, la propriété de leur ville et de leur territoire, et soumettront leurs différends à un arbitrage équitable.

» Les alliés de Lacédémone hors du Péloponnèse jouiront des mêmes droits que les Lacédémoniens ; et les alliés d’Argos, des mêmes droits que les Argiens : chacun conservant la propriété de ce qu’il possède.

» Si une expédition doit être entreprise en commun, les Lacédémoniens et les Argiens délibéreront entre eux sur les mesures les plus justes et les plus conformes aux intérêts des alliés.

» S’il s’élève des contestations entre des villes situées au dedans ou au dehors du Péloponnèse, soit sur les limites, soit sur quelque autre objet, elles les soumettront à un arbitrage.

» Toute ville alliée qui aurait des sujets de contestations, recourrait au jugement de telle ville qu’elle croirait également favorable aux deux partis.

» Les citoyens seront jugés selon les lois du pays. »

Chap. 80 . Tels furent le traité et l’alliance que conclurent les deux peuples. Ils se restituèrent mutuellement ce qu’ils avaient pris l’un sur l’autre durant la guerre, terminèrent leurs différends, réglèrent dès lors les affaires en commun, et décrétèrent qu’il ne serait reçu ni message ni députation de la part des Athéniens, que ceux-ci n’eussent préalablement évacué le Péloponnèse et abandonné leurs fortifications, et qu’il ne serait fait avec eux ni paix ni guerre que d’un commun accord. Mais le plus grand objet de leur sollicitude, c’étaient les places de la Thrace littorale. Les deux peuples députèrent donc vers Perdiccas, et lui persuadèrent d’entrer dans leur ligue. Cependant le prince ne renonça pas tout de suite à l’alliance d’Athènes ; mais il projetait de la rompre, parce qu’il voyait les Argiens lui en donner l’exemple, et qu’il était lui-même originaire d’Argos. Les Lacédémoniens et les Argiens renouvelèrent aussi avec les Chalcidiens leurs anciens sermens, et en ajoutèrent de nouveaux : Argos, en outre, députa vers Athènes pour sommer cette république d’évacuer les fortifications d’Épidaure. Les Athéniens, voyant que les leurs étaient en petit nombre contre des troupes nombreuses, unies pour la défense du pays, firent partir Démosthène, qu’ils chargèrent de ramener leurs soldats. Il arriva, feignit de vouloir les exercer hors de la forteresse à des combats gymniques ; et quand tout ce qui n’était pas Athénien fut sorti, il ferma les portes [et se délivra ainsi de ce qui lui était contraire] : plus tard cependant, les Athéniens ayant renouvelé leur traité avec les Épidauriens, leur rendirent les fortifications.

Chap. 81 . Après qu’Argos eut rompu avec Athènes, Mantinée voulut d’abord résister ; mais, trop faible sans l’assistance d’Argos, elle accepta aussi l’alliance des Lacédémoniens, et renonça à la domination sur les villes qui lui étaient soumises. Lacédémone et Argos mirent sur pied chacune mille hommes ; quant à Sicyone, les Lacédémoniens, à leur arrivée, y firent seuls pencher la balance du côté des nobles, abolirent aussi dans Argos la démocratie et y substituèrent l’oligarchie, toujours chère à Lacédémone. Ces événemens eurent lieu à l’approche du printemps.

La quatorzième année de la guerre finissait avec l’hiver.

Chap. 82 . L’été suivant, les Dictidiens, peuple du mont Athos, quittèrent l’alliance d’Athènes pour s’unir aux Chalcidiens. Les Lacédémoniens parvinrent à se concilier l’Achaïe, qui auparavant ne leur était pas favorable. Le peuple d’Argos se coalisa insensiblement, prit de l’audace, et attaqua les oligarques. Il attendit le moment où les Lacédémoniens célébraient les gymnopédies. On se battit dans la ville ; le peuple l’emporta, tua les uns, chassa les autres. Les Lacédémoniens furent long-temps à se rendre à l’invitation de leurs amis qui les appelaient : ils interrompirent enfin les gymnopédies et accoururent ; mais ils apprirent à Tégée que le peuple était victorieux, et, malgré les prières de ceux qui s’étaient échappés, ils ne voulurent pas aller au-delà ; ils retournèrent chez eux, et reprirent la célébration de la fête. Il leur vint ensuite des députations tant des Argiens de la ville que de ceux qui en étaient sortis. En présence des alliés, il y eut de part et d’autre de longues discussions, dont le résultat fut de déclarer coupables les Argiens de la ville. On résolut de marcher à Argos ; mais il y eut de nouveaux délais et du temps perdu. Le peuple en profita ; craignant les Lacédémoniens, il invoqua de nouveau l’alliance d’Athènes, dans l’espérance d’en tirer de grands secours. Il éleva aussi de longues murailles jusqu’à la mer, pour se ménager, s’il venait à être renfermé du côté de terre, la facilité de recevoir par mer les rafraîchissemens qu’on lui apporterait d’Athènes. Certaines villes du Péloponnèse fermaient les yeux sur la construction de ces murailles. Les Argiens y travaillèrent tous sans exception, eux leurs femmes, leurs esclaves, secondés de maçons et de tailleurs de pierres venus d’Athènes. L’été finissait.

Chap. 83 . L’hiver suivant, les Lacédémoniens, qu’inquiétaient ces travaux, marchèrent contre Argos avec leurs alliés, excepté les Corinthiens. Ils comptaient sur un parti qui d’Argos même les secondait. Agis, fils d’Archidamus, roi de Lacédémone, commandait l’armée. Les intelligences qu’ils entretenaient dans la ville, et qui semblaient devoir les servir, leur furent inutiles ; mais ils enlevèrent et détruisirent les murailles, s’emparèrent d’Hysies, place de l’Argolide, égorgèrent tout ce qu’ils prirent d’hommes libres, puis se retirèrent et se rendirent chacun dans leurs villes respectives.

Les Argiens, à leur tour, marchèrent contre la Phliasie, et ne se retirèrent qu’après l’avoir dévastée, parce qu’on y avait accueilli leurs exilés, qui, pour la plupart, avaient cherché un asile en ce lieu.

Le même hiver, les Athéniens interdirent à Perdiccas l’entrée des ports de la Macédoine. Ils lui reprochaient d’avoir fait partie de la ligue d’Argos et de Lacédémone, et d’avoir été, par sa retraite, la principale cause de la dispersion de leur armée, lorsque, sous le commandement de Nicias, ils se disposaient à la guerre contre les Chalcidiens de la Thrace littorale et contre Amphipolis, et qu’il feignait d’être encore dans leur alliance. On le jugea donc ennemi.

Avec ces événemens finirent l’hiver et la quinzième année de la guerre.

Chap. 84 . L’été suivant, Alcibiade cingla vers Argos, avec vingt vaisseaux, et enleva trois cents Argiens qui paraissaient encore suspects, et que l’on croyait dans les intérêts de Lacédémone. Les Athéniens les dispersèrent dans les îles voisines de leur domination.

Ils se portèrent contre l’île de Mélos avec trente de leurs vaisseaux, six de Chio, et de Lesbos. Eux-mêmes fournissaient douze cents hoplites , trois cents archers, vingt archers à cheval ; leurs alliés et les insulaires donnaient, pour cette expédition, environ quinze cents hoplites .

Les habitans de Mélos, colonie de Lacédémone, ne voulaient pas, comme ceux des autres îles, obéir aux Athéniens. D’abord ils gardèrent la neutralité et se tinrent en repos ; mais ils en vinrent ensuite à une guerre ouverte, quand les Athéniens les y eurent forcés, en ravageant leurs campagnes. Les généraux Cléomède, fils de Lycomède, et Tisias, fils de Tisimaque, campèrent donc sur le territoire de Mélos avec un appareil menaçant ; mais, avant tout, ils envoyèrent des députés conférer avec les habitans. On ne les introduisit point dans l’assemblée du peuple ; mais on leur dit de communiquer aux magistrats et aux oligarques l’objet de leur mission. Les députés parlèrent ainsi :

Chap. 85 . Les Athéniens . « Vous n’avez donc pas voulu que cette conférence se tînt devant le peuple ; et telle a été, nous le comprenons bien, votre pensée, en ne nous permettant de traiter qu’avec les magistrats : vous avez craint sans doute qu’écoutant une harangue suivie, la multitude, flattée par des paroles insinuantes et qui ne trouveraient pas de contradicteurs, ne se laissât surprendre. Eh bien ! Méliens qui siégez ici, prenez des précautions encore plus sûres : vous-mêmes n’adoptez pas un discours suivi, mais relevez sur-le-champ les articles qui ne vous paraîtront pas convenables. Et d’abord, cette forme que nous vous proposons, vous plaît-elle ! Répondez. »

Chap. 86 . Le Conseil des Méliens . « On ne peut qu’approuver une manière raisonnable de s’instruire amicalement : mais comment la retrouver dans un appareil de guerre, non pas éloigné, mais présent ? Car nous voyons que vous êtes venus ici pour être vous-mêmes juges de ce qui se dira ; et vraisemblablement la fin de tout ceci sera pour nous la guerre, dans le cas où, plus forts en raisons, nous ne voudrions pas pour cela même vous céder ; et si nous obéissons, la servitude. »

Chap. 87 . Les Athéniens . « Êtes-vous assemblés ici pour calculer les soupçons que peuvent éveiller les événemens futurs, et dans une autre intention que celle de délibérer sur le salut de votre ville d’après les circonstances présentes et qui sont sous vos yeux ? Dans ce cas nous n’aurions qu’à nous taire. Si le salut de la patrie vous rassemble, nous parlerons. »

Chap. 88 . Les Méliens . « Il est naturel et pardonnable dans notre situation de se retourner en tout sens, de concevoir des craintes et de vouloir s’expliquer : toutefois cette assemblée a pour objet le salut de notre patrie ; que la conférence, puisque vous le voulez, se tienne donc dans la forme que vous prescrivez. »

Chap. 89 . Les Athéniens . « Nous n’emploierons donc pas non plus des paroles spécieuses ni de longs discours pour démontrer, ce que vous ne croiriez pas, que nous réclamons un empire mérité par la défaite des Mèdes, que nous venons pour venger les injures que vous nous avez faites ; et, de notre côté, nous n’admettons pas que, colonie lacédémonienne, vous ayez dû refuser de joindre vos armes aux nôtres, et que vous n’avez aucun tort à notre égard. Mais nous demanderons que chacun, de part et d’autre, règle ses prétentions sur ses forces, et cela d’après les idées vraies que chacun doit se former. Nous savons parfaitement, vous et nous, que parmi les hommes on ne discute les droits de la justice que quand la force coactive est égale entre les deux parties ; que ceux qui ont l’avantage de la puissance, exigent tout ce qui est possible, et que les faibles accordent tout ce qu’on exige d’eux. »

Chap. 90 . Les Méliens . « En mettant ainsi de côté les droits de la justice, vous ne présenterez que des motifs d’intérêt. Eh bien ! à ne considérer, comme vous, que l’intérêt, nous croyons utile de ne pas donner au monde un funeste exemple de pusillanimité, et de ne pas renoncer à un bien qui appartient non pas à nous particulièrement, mais à tous les hommes. Il faut que celui qui, dans chaque circonstance, se trouvera exposé au danger, puisse en sortir à des conditions justes et raisonnables ; qu’il ait lieu de se flatter que, par voie de persuasion, il obtiendra même au-delà de ce qui lui est dû. Ce principe vous est aà vous-mêmes d’autant plus avantageux, que, si vous receviez un échec, vous serviriez de modèle à d’autres, qui alors deviendraient implacables dans leur vengeance. »

Chap. 91 . Les Athéniens . « Nous n’envisageons pas avec découragement le terme de notre prééminence, quand même elle viendrait à cesser ; car le commandement de peuples tels que les Lacédémoniens ne serait pas redoutable aux vaincus. D’ailleurs il n’est pas ici question des Lacédémoniens ; il s’agit d’empêcher que des sujets agresseurs ne prennent le dessus. Quant aux chances de notre domination, qu’on nous en laisse courir les risques. Ce dont nous voulons vous convaincre, c’est qu’étant ici pour défendre nos droits, nous vous parlons en même temps pour le salut de votre république. Nous voulons vous épargner une funeste résistance, et vous conserver, dans votre intérêt et dans le nôtre. »

Chap. 92 . Les Méliens. « Et comment serait-il dans notre intérêt de servir comme il est dans le vôtre de commander ? »

Chap. 93 . Les Athéniens . « Vous y gagnerez de vous être soumis avant d’y être forcés par les derniers malheurs, et nous-mêmes gagnerions à ne pas ruiner votre ville. »

Chap. 94 . Les Méliens . « De sorte que si nous vous proposions de rester en paix, de devenir d’ennemis vos amis, et de demeurer neutres, vous n’accepteriez pas ces conditions ? »

Chap. 95 . Les Athéniens . « Non ; car votre haine ne nous nuirait pas autant que votre amitié : accepter votre amitié serait, aux yeux des peuples à qui nous commandons, un acte de faiblesse ; votre inimitié attesterait notre puissance. »

Chap. 96 . Les Méliens . « Vos sujets ont donc des principes d’équité tels, qu’ils croient devoir ranger dans la même classe ceux qui ne tiennent à vous par aucun lien, et ceux qui, parmi le grand nombre de peuples qui vous appartiennent à titre de colons, se sont révoltés et ont été subjugués ? »

Chap. 97 . Les Athéniens . « Ils se croient, les uns et les autres, forts de ce qu’ils appellent la justice ; ils pensent en même temps que ceux qui se soutiennent contre nous, le doivent à leurs forces, et que la crainte seule nous empêche de les attaquer ; en sorte que, vaincus, en accroissant notre empire, vous l’affermiriez encore : à moins que, par miracle, vous insulaires plus faibles sans doute que les Athéniens, dominateurs des mers, et que d’autres peuples encore, vous ne veniez à remporter la victoire. »

Chap. 98 . Les Méliens . « Vous ne croyez donc pas qu’il importe à votre sûreté de ne pas attaquer des peuples qui n’ont aucun rapport avec vous ? Eh bien ! puisque, sans nous permettre de vous présenter des motifs de justice, vous voulez que votre intérêt soit notre loi, il faut aussi qu’à notre tour, en vous instruisant de ce qui nous est utile, nous tâchions de vous fléchir et de vous démontrer que vous y trouverez votre avantage. Tous ceux qui sont restés neutres jusqu’à présent, comment ne les armerez-vous pas contre vous, lorsque, considérant ce qui se passe, ils croiront que quelque jour vous viendrez aussi les attaquer ? Par-là, que faites-vous autre chose qu’augmenter le nombre de vos ennemis actuels, et mettre ceux qui ne devaient pas l’être dans la nécessité de le devenir malgré eux ? »

Chap. 99 . Les Athéniens . « Nous voulons commander aux insulaires : car ceux qui habitent le continent ne nous paraissent pas plus redoutables : rassurés par la liberté dont ils jouissent, ils ne doivent pas songer de sitôt à des précautions contre nous. Des insulaires qui, comme vous, n’ont point de maître, ou qu’irrite un assujettissement involontaire, voilà ceux que nous craignons : toujours enclins à former des projets inconsidérés, ils ne manqueraient pas de se jeter et de nous jeter nous-mêmes dans un danger manifeste. »

Chap. 100 . Les Méliens . « Si les Athéniens, pour n’être pas dépouillés de l’empire, si leurs esclaves, pour s’affranchir de servitude, bravent de si grands périls, ne serions-nous point les plus lâches et les plus vils des hommes, nous qui sommes encore libres, de ne pas mettre tout en œuvre avant que de subir le joug ! »

Chap. 101 . Les Athéniens . « Non, si la sagesse préside à vos délibérations : car il ne s’agit pas ici pour vous d’un combat à forces égales, où vous disputiez de courage, pour éloigner de vous l’ignominie ; vous avez à délibérer sur votre salut, et non pas à vous mesurer avec des adversaires bien plus puissans que vous. »

Chap. 102 . Les Méliens . « Mais aussi nous savons que dans la guerre les succès se balancent souvent entre des forces très inégales. Si d’abord nous cédons, c’en est fait de nous ; en résistant, nous avons encore l’espérance de nous soutenir. »

Chap. 103 . Les Athéniens . « L’espérance, consolatrice dans les dangers, peut faire beaucoup de mal à ceux qui risquent des forces surabondantes, mais elle ne les ruine pas entièrement : au lieu que ceux qui, d’un seul coup, hasardent tout leur bien (car, de sa nature, l’espérance est dépensière), ne la connaissent que lorsqu’elle les a trompés ; et alors il ne leur reste plus d’occasion où ils puissent user d’une prudente méfiance. Vous êtes faibles, au moindre mouvement, la balance de la fortune va décider de votre sort ; n’en courez pas le risque, et n’imitez pas tant de gens qui, ayant encore des ressources humaines pour se sauver, ne se voient pas plus tôt aux abois et privés d’espérances fondées, qu’ils se retranchent dans les illusions, telles que les promesses des devins, les prédictions des oracles, et autres ressources semblables, qui perdent en inspirant un faux espoir. »

Chap. 104 . Les Méliens . « Nous pensons aussi nous-mêmes, soyez-en convaincus, qu’il est difficile, avec des forces inégales, de lutter contre votre puissance et contre la fortune. Nous espérons de la faveur des dieux que nous n’aurons pas le dessous, parce que c’est ici le bon droit qui repousse l’injustice. Quant à la puissance, nous retrouverons ce qui nous manque dans l’alliance des Lacédemoniens ; alliance qui les oblige de nous secourir, soit à cause des rapports de parenté, soit par respect pour eux-mêmes. Notre confiance n’est donc pas, à tous égards, si dénuée de fondement. »

Chap. 105 . Les Athéniens . « Nous ne croyons pas avoir moins de droits que vous à la bienveillance des dieux : car, soit dans nos principes, soit dans nos actions, rien n’est contraire à ce que pensent ou veulent les hommes ; à ce qu’ils pensent relativement aux dieux, à ce qu’ils veulent pour eux-mêmes. Nous croyons, d’après l’opinion générale, que les dieux, et d’après l’experience, que les hommes sont de tout temps déterminés, comme par une nécessité naturelle, à dominer partout où ils ont la force. Ce n’est pas même une loi que nous ayons créée ; ce n’est pas nous qui les premiers avons profité de son institution : nous l’avons trouvée en vigueur ; nous l’exécutons, et nous la laisserons subsistante à jamais. Vous-mêmes, et tous autres, au même degré de puissance, en feriez le même usage. Ainsi, vraisemblablement, nous n’avons pas lieu de craindre que les dieux nous soient moins propices qu’à vous. Quant à l’opinion que vous avez des Lacédémoniens, et qui vous persuade que le respect pour eux-mêmes les mettra dans la nécessité de vous secourir, nous admirons votre candeur, mais nous n’envions pas votre prudence. Les Lacédémoniens ! ils sont le peuple le plus vertueux lorsqu’il s’agit d’eux-mêmes et de leurs institutions : mais sur leur politique à l’égard des autres, que de choses à dire ! Pour renfermer en peu de mots ce qui serait susceptible de longs développemens, affirmons qu’entre tous les peuples bien connus de nous, ce sont eux surtout qui trouvent honnête ce qui leur plaît, et très juste ce qui leur est utile. Certes, une telle morale justifie mal votre folle sécurité. »

Chap. 106 . Les Méliens . « Et c’est précisément d’après le jugement que vous en portez, que nous comptons davantage sur eux ; car leur propre intérêt les empêchera de trahir la cause des Méliens. Un pareil abandon inspirerait la défiance à ceux des Hellènes qui sont leurs amis, et tournerait à l’avantage de leurs ennemis. »

Chap. 107 . Les Athéniens . « Vous ne songez donc pas que l’intérêt personnel recherche sa propre sûreté, et que la justice et l’honnêteté agissent à travers les dangers : or les Lacédémoniens sont loin de vouloir s’y exposer. »

Chap. 108 Les Méliens . « Nous pensons au contraire qu’ils les braveront d’autant plus volontiers pour nous, et nous regarderont comme des amis d’autant plus sûrs, que, par notre proximité du Péloponnèse, nous pouvons mieux les aider dans leurs guerres, et qu’à raison de nos rapports de consanguinité, ils ont plus de confiance dans notre fidélité que dans celle de toute autre république. »

Chap. 109 . Les Athéniens . « Ce n’est pas précisément dans la bienveillance de ceux qui implorent des secours que la puissance invoquée voit sa sûreté, mais bien dans les forces qui peuvent répondre du succès. Or c’est à quoi les Lacédémoniens font encore le plus d’attention. Aussi se défient-ils même de leur armement domestique, et jamais ils ne vont attaquer que réunis à des alliés. Il n’est donc pas vraisemblable qu’ils osent passer dans une île où nous sommes, nous qui avons l’empire de la mer. »

Chap. 110 . Les Méliens . « Eh bien ! ils nous enverront des auxiliaires. La mer de Crète a de l’étendue : il sera plus difficile à ceux qui s’en disent les maîtres de les y surprendre, qu’à eux de se sauver, s’ils veulent échapper à la vigilance de ces dominateurs. Mais admettons qu’ils n’y réussissent pas : ils tourneront alors leurs armes contre votre pays et contre ceux de vos alliés que Brasidas n’a point attaqués : et ce ne serait plus alors pour un sol étranger que vous combattriez ; le théâtre de vos travaux serait dans votre propre patrie, et sur les terres de vos alliés. »

Chap. 111 . Les Athéniens . « Une partie de ce malheur est précisément ce qui va vous arriver à vous-mêmes. Vous apprendrez, par expérience, que jamais la crainte d’une diversion n’a forcé les Athéniens à lever un siége. Mais nous faisons une réflexion : vous avez annoncé que cette délibération aurait pour objet le salut de votre pays, et dans le cours d’une si grave conférence vous n’avez encore montré aucun des moyens qui peuvent fonder vos espérances de salut. Vos ressources les plus réelles ne sont que des espérances entrevues dans le lointain ; à l’égard de vos ressources actuelles, elles sont insuffisantes pour vous défendre contre la puissance qui vous attaque dans ce moment même. Certes, vous faites preuve d’une insigne folie, si, après nous avoir fait sortir pour délibérer de nouveau, vous ne revenez pas à un plus sage parti ; car, sans doute, vous ne prendrez pas pour conseil la fausse honte, qui perd ordinairement les hommes en les précipitant en des périls manifestes, d’où naît pour eux une honte trop réelle. En effet, combien de gens qui avaient encore assez de présence d’esprit pour voir l’écueil contre lequel ils allaient se briser, craignant ce qu’on veut appeler déshonneur , et subjugués par l’influence d’un vain mot, se sont précipités volontairement dans un abîme de malheurs, et par-là ont encouru l’infamie, plus honteuse encore quand elle procède de la folie que quand elle est l’œuvre de la fortune. Vous éviterez votre ruine, si vous êtes sages, et ne croirez pas déshonorant de faire un sacrifice à la république la plus puissante, qui vous offre son alliance à des conditions modérées, et qui vous laisse paisibles possesseurs de votre pays soumis à un simple tribut. Elle vous a donné l’option de la guerre ou d’une existence sûre et trauquille ; elle vous invite à ne pas faire, par obstination, le plus mauvais choix. Noble fermeté vis-à-vis les égaux, égards et déférence pour les supérieurs, modération envers les inférieurs, voilà les meilleurs principes pour affermir la fortune d’un peuple. Nous allons nous retirer. Pesez donc encore mûrement cette affaire, et considérez bien qu’il s’agit de votre patrie, que vous n’en avez qu’une, que, dans une seule délibération, suivant que vous toucherez le but ou que vous vous en écarterez, vous déciderez de son salut ou de sa ruine. »

Chap. 112 . Les Athéniens sortirent, et les Méliens, restés seuls, après avoir débattu les opinions diverses, s’en tinrent à leur premier avis, et firent cette réponse : « Athéniens, nous n’avons point changé de sentiment, et l’on ne nous verra pas détruire en un instant la liberté d’une ville que nous habitons depuis sept cents ans. Pleins de confiance dans la fortune, qui, grâce aux dieux, nous a conservés jusqu’à présent, et comptant sur les secours des Lacédémoniens, nous tenterons tous les moyens d’assurer notre salut. Écoutez cependant encore : nous deviendrons vos amis, pourvu que nous ne soyons ennemis d’aucun parti, et que vous quittiez notre pays, après avoir conclu le traité qui paraîtra le plus utile aux uns et aux autres. »

Chap. 113 . Les Athéniens alors sortirent de l’assemblée en disant : « Ainsi, de toutes vos délibérations, il résulte que, seuls parmi les hommes, vous jugez l’avenir plus visible que le présent, et que les événemens enveloppés du voile le plus épais, vous les voyez, trompés par l’impatience de vos désirs, comme se passant sous vos yeux. Les Lacédémoniens, la fortune, vos espérances, tels sont les principaux fondemens de votre confiance : en bien ! cette confiance vous perdra. »

Chap. 114 . Les députés d’Athènes regagnèrent leur camp. Les généraux, apprenant qu’ils n’avaient pu rien gagner sur l’esprit des Méliens, se décidèrent à employer la force des armes, entourèrent Mélos d’un mur de circonvallation, partagèrent ce travail par villes, laissèrent, sur terre et sur mer, une garde composée d’Athéniens et d’alliés, et remmenèrent la plus grande partie de leurs troupes. Celles qui restèrent tinrent la place investie.

Chap. 115 . Vers le même temps, les Argiens se jetèrent sur le territoire de Phlionte. Il en périt environ quatre vingts dans une embuscade que leur dressèrent les Phliasiens et les bannis de Phlionte. Les Athéniens de Pylos firent un grand butin sur les Lacédémoniens. Ceux-ci, piqués de cette insulte, usant de représailles, sans cependant annuler la trève, annoncèrent, par la voix du héraut, qu’on permettait le pillage sur les terres des Athéniens. Quant aux Corinthiens, ils prirent les armes contre Athènes, pour quelques différends particuliers ; mais les autres peuples du Péloponnèse se tinrent en repos.

Les Méliens attaquèrent de nuit une partie du mur construit par les Athéniens, celle qui regardait l’agora, tuèrent des hommes, emportèrent le plus possible de vivres et d’effets, et bornèrent la leurs hostilités. Les Athéniens firent dans la suite meilleure garde.

L’été finissait.

Chap. 116 . Au commencement de l’hiver, les Lacédémoniens allaient porter la guerre dans les campagnes d’Argos ; mais, les sacrifices offerts sur la frontière n’ayant pas donné d’heureux présages, ils revinrent sur leurs pas. Pendant qu’ils différaient cette entreprise, ceux d’Argos jugèrent suspects quelques-uns de leurs concitoyens : plusieurs furent arrêtés, d’autres s’échappèrent.

Vers le même temps, les Méliens enlevèrent une autre partie du mur mal gardée. Mais il vint ensuite d’Athènes une seconde armée commandée par Philocrate, fils de Déméas. La place fut alors vivement assiégée ; mais une trahison obligea bientôt les habitans de se remettre à la discrétion des Athéniens. Ceux-ci donnèrent la mort à tous les hommes en état de porter les armes, et réduisirent en esclavage les femmes et les enfans. Eux-mêmes se mirent en possession de la ville, où ils envoyèrent cinq cents homme pour former une colonie.

LIVRE SIXIÈME.

Chapitre premier . Ce même hiver, les Athéniens résolurent de passer une seconde fois en Sicile, avec un appareil plus imposant que dans l’expédition commandée par Lachès et Eurymédon, et de soumettre, s’il était possible, toute la contrée. La plupart, dans leur ignorance sur l’étendue de cette île et sur la population des Hellènes et des barbares qui l’habitent, ne savaient pas que c’était entreprendre une guerre non moins importante que celle du Péloponnèse : car le périple de la Sicile n’est guère de moins de huit journées pour un vaisseau marchand ; un espace de mer de vingt stades au plus empêche cette île si vaste de faire partie du continent.

Chap. 2 . Je dirai quels furent, dans les temps antiques, ses premiers habitans, et quelles peuplades nouvelles s’y établirent successivement. Les Cyclopes et les Lestrygons passent pour avoir occupé les premiers une portion de cette contrée. Je ne puis dire ni de quelle race ils tiraient leur origine, ni d’où ils venaient, ni en quel lieu ils se sont ensuite retirés. Contentons-nous de ce qu’en ont dit les poètes, et des traditions adoptées, quelles qu’elles soient.

Après eux, les Sicaniens, fait bien constant, y ont fondé des établissemens : et même, à les en croire, ils sont plus anciens, puisqu’ils se disent autochtones ; mais on découvre qu’ils étaient en effet des Ibères que les Lygiens chassèrent des bords du Sicanus, fleuve de l’Ibérie. De leur nom, cette île reçut alors celui de Sicanie : elle s’appelait auparavant Trinacrie . Ils occupent encore aujourd’hui les parties occidentales de la Sicile.

Après la prise d’Ilium, des Troyens, qui fuyaient les Achéens, abordèrent dans cette île, s’établirent sur les frontières des Sicaniens, et tous prirent en commun le nom d’ Élymes : leurs villes sont Éryx et Égeste. Aux Élymes se joignirent quelques Phocéens, qui, au retour de Troie, furent poussés par la tempête dans la Lybie, et de là passèrent en Sicile.

Des Sicules vinrent d’Italie, où ils habitaient, et passèrent en Sicile, fuyant les Opiques. On dit, non sans vraisemblance, qu’ils firent leur traversée sur des radeaux, en profitant d’un vent favorable pour le trajet ; peut-être aussi ont-ils employé quelque autre mode de navigation. Il y a encore à présent des Sicules dans l’Italie, pays qui a reçu son nom d’un certain roi des Arcadiens, nommé Italus . Arrivés en grand nombre, les Sicules combattirent les Sicaniens, les vainquirent et les poussèrent vers les parties méridionales et occidentales de l’île. Par eux elle prit le nom de Sicile , au lieu de celui de Sicanie , et ils en occupèrent les portions les plus fertiles. Leur immigration se fit à peu près trois cents ans avant la descente des Hellènes en Sicile. Ils possèdent encore aujourd’hui le centre de l’île et les parties septentrionales.

Des Phéniciens se répandirent aussi dans la Sicile, s’emparant des promontoires qu’ils avaient fortifiés et des îlots adjacens, pour se rendre maîtres du commerce qui pouvait se faire avec la Sicile. Mais quand ils virent les Hellènes aborder en grand nombre, ils abandonnèrent une partie considérable de ce qu’ils occupaient, et se réunirent pour habiter Motye, Soloeïs et Panorme, dans le voisinage des Élymes. Ils se confiaient en alliance de ces derniers, dans la pensée que c’est de là que le trajet est le plus court de la Sicile à Carthage.

Tels furent les barbares qui habitèrent la Sicile ; et ce fut ainsi qu’ils y formèrent des établissemens.

Chap. 3 . Mais parmi les Hellènes, les premiers qui passèrent en Sicile furent les Chalcidiens de l’Eubée, lesquels, sous la conduite de Théoclès, fondèrent Naxos et y érigèrent l’autel d’Apollon Archégète, qui est à présent hors de la ville, autel sur lequel sacrifient les théores avant leur départ de Sicile.

L’année suivante, Archias, l’un des Héraclides, vint de Corinthe, et fonda Syracuses, après avoir chassé les Sicules de l’île [d’Ortygie]. Cette île, jointe maintenant à la Sicile, forme la ville intérieure : la ville extérieure, réunie à l’autre par un mur, avec le temps est devenue fort peuplée.

Cinq ans après la fondation de Syracuses, nouvelle guerre déclarée aux Sicules. Thouclès et les Chalcidiens, partis de Naxos, enlevèrent aux Sicules cette partie de la Sicile, où ils fondèrent Léontium, et ensuite Catane. Les Catanéens eux-mêmes avaient choisi Évarque pour chef de la colonie.

Chap. 4 . Dans le même temps, Lamis, amenant de Mégares une colonie, arriva aussi en Sicile, et fonda, au-dessus du fleuve Pantacius, un établissement nommé Trotitus . Il en sortit ensuite, et partagea quelque temps avec les Chalcidiens l’administration de Léontium ; mais, chassé par eux, il alla fonder Thapsos. Après sa mort, ceux qui l’avaient suivi, en ayant été bannis, fondèrent Mégares l’Hybléenne, sous les auspices d’Hyblon, roi sicule, qui leur céda généreusement un territoire. Durant deux cent quarante-cinq années ils occupèrent cette ville d’où ils furent chassés, ainsi que de tout le pays, par Gélon, tyran de Syracuses. Mais, avant leur expulsion, et cent ans après leur établissement, ils avaient envoyé pour fonder Sélinonte, Pammilus, qui, venu de Mégares, leur métropole, installa les nouveaux colons.

Antiphème de Rhodes et Entime, à la tête de colons qu’ils amenaient de Crète, vinrent fonder en commun la ville de Géla, quarante-cinq ans après la fondation de Syracuses. Son nom lui venait du fleuve Géla. Le lieu où elle est aujourd’hui, et qui fut d’abord fortifié, se nomme Plaines lindiennes . On donna aux habitans les lois et les coutumes doriennes.

Environ cent huit ans après leur établissement, ceux de Géla fondèrent Agrigente, ainsi appelée du fleuve de ce nom : c’étaient Aristonoüs et Pystile qu’ils avaient institués fondateurs de cet établissement, auquel ils donnèrent les lois de Géla.

Zanclé dut sa première fondation à des pirates de Cyme, ville chalcidique de l’Opicie : mais dans la suite une multitude d’hommes venue de Chalcis et du reste de l’Eubée occupa avec eux ce pays, qui eut pour fondateur Périérès et Cretamène, l’un de Cyme, l’autre de Chalcis. Les Sicules donnèrent d’abord à la ville le nom de Zanclé , parce que le pays a la figure d’une faux et qu’ils appellent une faux zanclos . Les habitans furent chassés dans la suite par des Samiens et d’autres Ioniens qui abordèrent en Sicile fuyant la domination des Mèdes.

Chap. 5 . Peu après, Anaxilas, tyran de Rhégium, expulsa une partie des Samiens, établit dans la ville, avec ceux qu’il y laissait, des hommes de races différentes, et l’appela Messène , du nom de son ancienne patrie.

Himère fut fondée après Zanclé, par Euclide, Simus et Sacon : des Chalcidiens surtout vinrent former cette colonie, dont firent partie des exilés de Syracuses, nommés Mylétides , vaincus dans une sédition. Un langage mêlé de chalcidien et de dorique y domine ; mais les usages de la Chalcidique y ont prévalu.

Les Syracusains fondèrent Acres et Casmènes ; Acres, soixante-dix ans après Syracuses ; Casmènes, environ vingt ans après Acres.

Camarine dut aussi, dans le principe, sa fondation aux Syracusains, environ cent trente-cinq ans après celle de Syracuses : ses fondateurs furent Dascon et Ménécole. Mais, plus tard, les Camarinéens s’étant révoltés contre les Syracusains, ceux-ci les chassèrent. Hippocrate, tyran de Géla, s’étant fait donner dans la suite, pour la rançon des prisonniers qu’il avait faits sur les Syracusains, le territoire de Camarine, devint lui-même fondateur de cette ville, et y établit une colonie, encore chassée par Gélon, qui devint le troisième fondateur de Camarine.

Chap. 6 . Telles étaient les nations helléniques et barbares qui habitaient la Sicile, et telle la puissance de cette île, quand les Athéniens résolurent d’y porter la guerre. Ils voulaient la soumettre tout entière à leur domination : mais ils couvraient ce dessein d’un prétexte honorable, celui de secourir et des peuples qui avaient avec eux une commune origine, et les alliés que ces peuples s’étaient procurés. Les députés d’Égeste qui étaient à Athènes, sollicitaient vivement leur assistance. Limitrophes de Sélinonte, les Égestains étaient en guerre avec cette république pour quelques différends sur les mariages, et pour un territoire contesté. Ceux de Sélinonte, avec l’aide des Syracusains, qu’ils avaient engagés dans leur alliance, les comprimaient par terre et par mer. Les députés d’Égeste rappelaient aux Athéniens le souvenir d’une alliance contractée avec eux du temps de Lachès et de la première guerre des Léontins, demandaient qu’on expédiât des vaisseaux à leur secours, et représentaient, entre autres choses, que si les Syracusains chassaient impunément les habitans de Léontium, ruinaient les autres alliés d’Athènes, et concentraient en eux seuls toute la puissance de la Sicile, il était à craindre que, Doriens eux-mêmes, liés aux Doriens par une commune origine, attachés en même temps aux Péloponnésiens, leurs fondateurs, ils ne portassent à ces derniers des secours formidables, et ne détruisissent de concert avec eux la puissance athénienne ; qu’il était de la sagesse d’Athènes de tenir tête aux Syracusains avec ce qui lui restait d’alliés, surtout Égeste proposant de subvenir aux frais de la guerre.

Traduction par IA · Original