Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public
Chap. 18 . « Les Athéniens, les Lacédémoniens et les alliés ont fait la paix aux conditions suivantes, dont chaque ville a juré l’observation. Chacun, à sa volonté, pourra, suivant les anciens usages, offrir des sacrifices dans les hiérons communs à tous les Hellènes, y aller sans crainte par terre et par mer, y consulter les oracles, y envoyer des théores. Quant à l’hiéron et au temple d’Apollon chez les Delphiens, et aux Delphiens eux-mêmes, ils seront autonomes et s’imposeront volontairement, soumis, eux et leur territoire, à leur seule juridiction, suivant les anciens usages.
» La paix durera cinquante ans, sans dol ni dommages, sur terre et sur mer, entre les Athéniens et les alliés d’Athènes, d’une part, et les Lacédémoniens et les alliés de Lacédémone d’autre part.
» Ni Lacédémone et ses alliés ne pourront prendre les armes contre Athènes et ses alliés, ni Athènes et ses alliés ne pourront prendre les armes contre Lacédémone et ses alliés : toutes ruses et toutes machinations hostiles seront interdites aux deux parties.
» S’il survient quelque différend, on recourra aux voies de la justice et aux sermens, suivant les conventions qui auront été faites.
» Les Lacédémoniens et leurs alliés rendront Amphipolis aux Athéniens ; mais, en même temps, il sera permis aux habitans de toutes les villes que les Lacédémoniens ont rendues à Athènes, de se transporter où ils voudront, et d’emporter ce qui leur appartient.
» Les diverses républiques resteront autonomes aussi long-temps qu’elles paieront le tribut auquel elles étaient taxées du temps d’Aristide.
» Il ne sera permis ni aux Athéniens, ni a leurs alliés, puisqu’il y a trève, de prendre les armes contre les villes exactes à payer le tribut. Les villes, déclarées autonomes sont Argile, Stagire, Acanthe, Scolus, Olynthe, Spartolus : elles n’entreront en alliance ni avec Lacédémone, ni avec Athènes ; cependant, si les Athéniens les y décident, il sera permis, à celles qui le voudront, d’entrer dans l’alliance d’Athènes.
» Les Mécybernéens, les Sanéens et les Singéens jouiront des mêmes priviléges que ceux d’Olynthe et d’Acanthe.
» Les Lacédémoniens et leurs alliés restitueront Panactum aux Athéniens ; les Athéniens, de leur côté, rendront aux Lacédémoniens Coryphase, Cythères, Méthone, Ptéléum, Atalante.
» Ces derniers rendront aussi tous les hommes de Lacédémone qu’ils ont dans les prisons d’Athènes ou de tout autre lieu de leur domination ; ils renverront les Péloponnésiens assiégés dans Scione, et tous les autres alliés de Lacédémone qui se trouvent dans cette place, et tous ceux, en général, que Brasidas y a fait passer : enfin, la liberté sera rendue à tout allié de Lacédémone qui se trouve dans les prisons d’Athènes ou de tout autre lieu de la domination athénienne.
» À leur tour, les Lacédémoniens et leurs alliés rendront ce qu’ils ont d’Athéniens et d’alliés d’Athènes.
» Les Athéniens prononceront à leur gré sur les habitans de Scione, de Torone, de Sermyle, et des autres villes en leur puissance.
» Les députés, soit d’Athènes, soit de ses alliés, prêteront, chacun au nom de leur république, serment aux Lacédémoniens. Ils prêteront le serment particulier à chaque ville, et regardé par chacune d’elles comme le plus inviolable ; le serment portera en substance : Je serai fidèle aux traités et conventions, conformément à la justice, et sans dol.
» Les Lacédemoniens et leurs alliés, en prêtant le serment, se conformeront aux usages d’Athènes à l’égard de Sparte.
» L’une et l’autre république le renouvelleront tous les ans : il sera inscrit sur des colonnes dans l’Olympie, à Pytho dans l’isthme, à Athènes dans l’acropole, à Lacédémone dans l’Amycléum.
» Si l’une ou l’autre des parties contractantes oublie quelque point, ou si quelque article donne lieu à représentation, il sera permis, sans manquer au serment, pourvu qu’on emploie des moyens légitimes, de faire les changemens qui conviendront aux deux parties, Athènes et Lacédémone. »
Chap. 19 . La ratification du traité fut présidée, à Sparte, par l’éphore Plistolas, le quatrième jour avant la fin du mois Artémisium, et à Athènes, par l’archonte Alcée, le sixième jour avant la fin du mois élaphébolion. Ceux qui prêtèrent le serment et remplirent les rits sacrés, furent, de la part des Lacédémoniens, Plistolas, Damagète, Chionis, Métagène, Acanthus, Daïthus, Ischagoras, Philocharidas, Zeuxidas, Anthippe, Tellis, Alcinidas, Empédias, Ménas et Lamphilus ; et de la part des Athéniens, Lampon, Isthmionique, Nicias, Lachès, Euthydème, Proclès, Pythodore, Agnon, Myrtile, Thrasyclès, Théagène, Aristocète, Iolcius, Timocrate, Léon, Lamachus, Démosthène.
Chap. 20 . Cette trève fut conclue, l’hiver fini, au commencement du printemps, aussitôt après les Bacchanales qui se célèbrent dans la ville, dix ans et quelques jours après la première invasion de l’Attique et le commencement de cette guerre. Que chacun fasse son calcul d’après les saisons ; mais qu’il ne s’en rapporte pas aux noms de ceux qui, de part ou d’autre, commandaient, ou qui, à quelque autre titre, présentent leurs noms pour servir à fixer l’ordre des événemens passés ; car cela ne suffit pas pour spécifier à quelle époque de leur gestion, soit au commencement, soit au milieu, soit à tout autre terme, appartiendra tel fait ; au lieu que si l’on compte, comme j’ai fait, par hiver et par été, on verra qu’en supputant ces deux moitiés d’année, qui forment une année entière, cette première guerre a duré dix étés et autant d’hivers.
Chap. 21 . Les Lacédémoniens, que le sort désignait les premiers pour rendre ce qu’ils tenaient, renvoyèrent aussitôt leurs prisonniers, et dépêchèrent vers le littoral de la Thrace Ischagoras, Ménas et Philocharidas, avec ordre pour Cléaridas de remettre Amphipolis aux Athéniens, et pour les autres commandans, d’accepter la trève, en se conformant aux articles qui les concernaient en particulier. Mais chacun de ces commandans refusa de se soumettre, jugeant le traité désavantageux. Cléaridas ne restitua pas non plus Amphipolis : agissant par complaisance pour les Chalcidiens, il donnait pour raison qu’il n’était pas maître de la rendre malgré eux. Lui-même se hâta de partir avec les députés de la Chalcidique, pour faire à Lacédémone l’apologie de sa conduite, s’il arrivait qu’Ischagoras et ses collègues l’accusassent de désobéissance : il voulait voir en même temps s’il serait possible encore d’apporter des modifications au traité. Il le trouva ratifié. Envoyé de nouveau par les Lacédémoniens, qui lui prescrivirent surtout de restituer la place, sinon d’en retirer tout ce qui s’y trouverait de Péloponnésiens, il repartit en diligence.
Chap. 22 . Les Lacédémoniens engagèrent les alliés qui se trouvaient à Lacédémone, et qui n’avaient pas accédé à la trève, à l’accepter ; mais ceux-ci s’excusèrent sous les mêmes prétextes qu’auparavant : ils s’en défendaient en disant qu’ils ne consentiraient à rien qu’on n’eût rendu les conditions plus équitables. Les Lacédémoniens, ne pouvant se faire écouter, les renvoyèrent, et contractèrent eux-mêmes avec Athènes une alliance particulière, croyant que les Argiens ne s’uniraient pas à eux, puisqu’ils s’y étaient refusés lorsqu’Ampélidas et Lichas étaient venus chez eux, et cela parce qu’ils avaient pensé que, sans les Athéniens, les Lacédémoniens n’étaient pas fort à craindre ; persuadés d’ailleurs qu’on établirait le calme dans le reste du Péloponnèse, qui, si on lui en laissait la liberté, se déclarerait pour les Athéniens. Comme les députés d’Athènes se trouvaient à Lacédémone, on eut avec eux des conférences, qui se terminèrent par un traité confirmé sous la foi du serment, et dont voici la teneur :
Chap. 23 . « Les Lacédémoniens seront alliés d’Athènes pendant cinquante ans.
» Si des ennemis entrent sur le territoire de Lacédémone et y exercent des hostilités, les Athéniens secourront leurs alliés de tout leur pouvoir. Si les agresseurs se retirent après avoir ravagé la campagne, ils seront déclarés ennemis de Lacédémone et d’Athènes : les deux républiques leur feront la guerre, et ne déposeront les armes que d’un commun accord. Ces articles seront observés avec justice, avec zèle, et sans fraude.
» Si des ennemis entrent sur le territoire d’Athènes et y exercent des hostilités, les Lacédémoniens secourront leurs alliés de tout leur pouvoir. Si les agresseurs se retirent après avoir ravagé la campagne, ils seront déclarés ennemis de Lacédémone et d’Athènes ; les deux républiques leur feront la guerre, et ne déposeront les armes que d’un commun accord. Ces articles seront observés avec équité, avec zèle et sans fraude.
» Si les esclaves se soulèvent, les Athéniens secourront les Lacédémoniens de tout leur pouvoir.
» Ce traité, juré des deux côtés par ceux qui ont juré les premières conventions, sera renouvelé tous les ans ; et, pour cet effet, les Lacédémoniens se rendront à Athènes aux fêtes de Bacchus, et les Athéniens, à Lacédémone, aux fêtes d’Hyacinthe.
» Les deux peuples dresseront chacun une colonne, l’une à Lacédémone, dans l’Amycléum, près du dieu qu’on y révère ; l’autre à Athènes, dans l’acropole, près de Minerve.
» Si les Lacédémoniens et les Athéniens, après la conclusion de ce traité, trouvent quelque chose à ajouter ou à retrancher, ils le pourront sans enfreindre le serment. »
Chap. 24 . Le serment fut prêté, du côté de Lacédémone, par Plistoanax, Agis, Plistolas, Damagète, Chionis, Métagène, Acanthus, Daïthus, Ischagoras, Philocharidas, Zeuxidas, Anthippus, Alcinadas, Tellis, Empédias, Ménas, Lamphilus ; et pour Athènes, par Lampon, Isthmionique, Lachès, Nicias, Euthydème, Proclès, Pythodore, Agnon, Myrtile, Thrasyclès, Théagène, Aristocrate, Iolcius, Timocrate, Léon, Lamachus, Démosthène.
Cette alliance fut conclue peu de temps après la trève. Les Athéniens rendirent aux Lacédémoniens les prisonniers de Sphactérie. Alors l’été de la onzième année commençait. J’ai écrit de suite ce qui s’est passé dans ces dix années de la première guerre.
Chap. 25 . Par suite de l’accord et de l’alliance conclus entre Athènes et Lacédémone après la guerre de dix ans, Plistolas étant éphore de Lacédémone, et Alcée, archonte d’Athènes, la paix fut rétablie entre les peuples qui accédèrent au traité. Mais les Corinthiens et quelques habitans des villes du Péloponnèse troublèrent cet accord, et de nouveaux mouvemens s’annoncèrent aussitôt contre les Lacédémoniens. Ceux-ci, dans la suite du temps, devinrent eux-mêmes suspects aux Athéniens, pour n’avoir pas rempli certaines conditions du traité. Cependant il s’écoula sept ans et deux mois sans que les deux peuples portassent les armes dans le pays l’un de l’autre ; mais hors des frontières, avec cette trève chancelante, ils se faisaient réciproquement beaucoup de mal. Obligés enfin de la rompre après un intervalle de dix ans, ils en vinrent à une guerre ouverte.
Chap. 26 . Le même Thucydide d’Athènes a écrit ces événemens de suite et sans interruption, tels qu’ils se sont passés, par été et par hiver, jusqu’au temps où les Lacédémoniens détruisirent la domination d’Athènes et s’emparèrent des longues murailles et du Pirée. Jusqu’à cette époque, la durée de la guerre fut en tout de vingt-sept ans. Il serait inexact de ne pas appeler temps de guerre celui qui s’écoula durant les différentes trèves. Que l’on juge cette période par les faits, tels que nous les avons rapportés, il sera évident qu’il ne peut être regardé comme un temps de paix, puisque, dans sa durée, on ne fit ni ne reçut, de part et d’autre, toutes les restitutions convenues. D’ailleurs, sans parler des guerres de Mantinée et d’Épidaure, les deux partis eurent encore d’autres reproches à se faire, et les alliés de l’Épithrace ne cessèrent de se conduire en ennemis. Quant aux Béotiens, ils ne conclurent qu’une trève de dix jours. Ainsi, en joignant ensemble la première guerre de dix ans, la trève peu sûre qui la suivit, et la guerre qui succéda à cette trève, on trouvera le nombre d’années que j’ai compté, et quelques jours de plus, en supputant suivant l’ordre des temps. On trouvera de plus que c’est la seule manière qui s’accorde sûrement avec les oracles, du moins pour ceux qui croient devoir appuyer leur opinion sur les oracles ; car, je me le rappelle, depuis le commencement jusqu’à la fin de la guerre, bien des gens avançaient qu’elle devait durer trois fois neuf années. J’ai traversé tout le temps de cette guerre de vingt-sept années, me trouvant, à raison de mon âge, en état de mieux voir et de mieux juger, et m’appliquant à acquérir la connaissance des moindres particularités. J’ai passé vingt ans exilé de ma patrie, après mon généralat d’Amphipolis, et je me suis trouvé à portée d’examiner les choses dans l’un et l’autre parti, et peut-être de plus près encore les affaires des Péloponnésiens, à raison de mon exil et du loisir qu’il m’a procuré. Je rapporterai donc les différends qui s’élevèrent au bout de dix ans, la rupture de la trève, et les hostilités qui la suivirent.
Chap. 27 . Quand la trève de cinquante ans et l’alliance qui en fut la suite eurent été conclues, les députés du Péloponnèse, convoqués pour cet objet, se retirèrent de Lacédémone. Ils retournèrent chez eux, excepté les Corinthiens, qui, passant d’abord à Argos, eurent des conférences avec quelques-uns des principaux citoyens, et représentèrent que, Lacédémone ayant conclu la paix avec Athènes, auparavant sa plus grande ennemie, et s’étant unie à elle, non pour l’avantage, mais pour l’asservissement du Péloponnèse, il était du devoir des Argiens d’aviser aux moyens de sauver le Péloponnèse, et de décréter que toute ville hellénique qui le voudrait, pourvu qu’elle fût autonome et accordât dans ses tribunaux une entière et parfaite égalité, pouvait contracter avec eux une alliance défensive : on élirait un petit nombre de citoyens qu’on munirait de pleins pouvoirs, et l’on ne traiterait pas devant le peuple, afin que ceux qui ne pourraient engager la multitude dans leur sentiment, ne fussent pas connus. Ils assuraient qu’en haine de Lacédémone, bien des villes ne manqueraient pas de prendre part à cette ligue. Ils retournèrent chez eux après avoir proposé ces mesures.
Chap. 28 . Ceux des principaux Argiens à qui elles furent communiquées, les portèrent aux magistrats et au peuple : elles furent décrétées, et l’on élut douze citoyens entre les mains de qui pourraient contracter alliance tous ceux des Hellènes qui le jugeraient à propos. On excepta les Athéniens et les Lacédémoniens, avec lesquels on ne pourrait traiter sans la participation du peuple d’Argos. Les Argiens consentirent d’autant plus volontiers à cette résolution, qu’ils se voyaient près d’entrer en guerre avec Lacédémone (car le traité qu’ils avaient avec cette république touchait à sa fin), et qu’ils espéraient commander les forces du Péloponnèse. On avait, à cette époque, une fort mauvaise opinion de Lacédémone, que ses revers avaient abaissée ; au lieu qu’Argos, qui, étrangère à la guerre de l’Attique et en paix avec les deux puissances, en avait recueilli les fruits, se trouvait dans la plus heureuse situation. Les Argiens reçurent donc dans leur alliance ceux des Hellènes qui voulurent y accéder.
Chap. 29 . Les Mantinéens et leurs alliés, qui craignaient Lacédémone, s’engagèrent les premiers dans cette confédération (car une portion de l’Arcadie s’était rangée sous l’obéissance de Mantinée, qu’on avait soumise pendant qu’on était encore en guerre contre Athènes) : ils pensaient que Lacédémone, rendue au repos, ne les verrait pas d’un œil tranquille exercer cet empire. Ils se tournèrent donc avec joie du côté des Argiens, voyant en eux une puissance respectable, toujours ennemie de Lacédémone, et qui, comme eux, usait du gouvernement populaire. La défection des Mantinéens étant consommée, le reste du Péloponnèse déclara hautement qu’il fallait suivre leur exemple ; on supposait cette défection déterminée par des motifs dont eux seuls avaient le secret : on était d’ailleurs irrité contre Lacédémone par plusieurs raisons ; entre autres, parce que le traité portait que, sans enfreindre les sermens, les deux républiques de Lacédémone et d’Athènes pourraient y faire les additions et les retranchemens qu’elles jugeraient convenables. Cette clause, donnant lieu de soupçonner que les Lacédémoniens, d’intelligence avec les Athéniens, avaient des projets d’asservissement, troublait tout le Péloponnèse, qui trouvait juste que la faculté réservée fût commune à tous les alliés. Aussi la plupart, effrayés, s’empressèrent à l’envi d’entrer dans l’alliance d’Argos.
Chap. 30 . Les Lacédémoniens, émus des clameurs du Péloponnèse, n’ignoraient pas que les Corinthiens les excitaient, et qu’ils allaient traiter avec Argos. Ils leur envoyèrent des députés pour prévenir, disaient-ils, les malheurs qui les menaçaient. Ils les accusaient d’être les instigateurs de tous les mouvemens, et leur représentaient que si, après les avoir abandonnés, ils embrassaient l’alliance des Argiens, ils se rendraient parjures ; que déjà même ils allaient contre la justice en n’acceptant pas la trève conclue avec Athènes, puisque le traité portait que ce qui serait décrété par la pluralité des alliés les engagerait tous, à moins qu’il n’y eût quelque empêchement de la part des dieux ou des héros.
Tous ceux des alliés qui avaient aussi rejeté la trève se trouvaient alors à Corinthe, où ils avaient été mandés antérieurement : les Corinthiens répondirent en leur présence aux députés de Lacédémone. Ils ne se plaignirent ouvertement ni de ce que les Athéniens ne leur avaient pas restitué Solium et Anactorium, ni des autres injustices contre lesquelles ils se croyaient en droit de réclamer : mais ils déclarèrent, pour motiver leur conduite, qu’ils ne trahiraient pas les Hellènes de l’Épithrace ; qu’ils s’étaient particulièrement engagés avec eux par serment, aussitôt que ces Hellènes, avec les habitans de Potidée, s’étaient détachés de l’alliance d’Athènes, et que, dans la suite, ils avaient encore renouvelé cette promesse. Ils soutenaient qu’en refusant de participer à la trève des Athéniens, ils n’enfreignaient pas le serment des alliés ; qu’ayant pris les dieux à témoin de leurs engagemens, ils se rendraient parjures s’ils trahissaient ceux qui avaient reçu leur foi ; qu’on avait réservé les empêchemens qui proviendraient de la part des dieux ou des héros, qu’ils étaient donc évidemment liés par un empêchement divin. Voilà ce qu’ils dirent au sujet de leurs anciens sermens ; quant à l’alliance avec les Argiens, ils répondirent qu’ils se consulteraient avec leurs amis, et feraient ce qui serait juste. Les députés de Lacédémone se retirèrent. Il se trouvait aussi à Corinthe des députés d’Argos, qui prièrent les Corinthiens d’entrer dans leur alliance, et de ne pas différer : ceux-ci les engagèrent à se trouver aux prochaines conférences qui se tiendraient à Corinthe.
Chap. 31 . Bientôt arrivèrent les députés de l’Élide, qui contractèrent alliance avec les Corinthiens, passèrent ensuite chez les Argiens, suivant leur mission, et s’allièrent avec Argos. Ils étaient brouillés avec les Lacédémoniens, au sujet de Lépréum : car jadis des Lépréates, en guerre avec quelques Arcadiens, avaient invité les Éléens à leur alliance, en promettant de leur abandonner la moitié du pays ; mais, à la fin de la guerre, les Éléens l’avaient laissé tout entier aux Lépréates, sous l’obligation d’offrir, chaque année, un talent à Jupiter Olympien. Ce tribut avait été acquitté jusqu’à la guerre d’Athènes, qui offrit le prétexte de s’en dispenser. Les Éléens voulant contraindre les Lépréates à remplir leur engagement, ceux-ci s’en remirent à l’arbitrage de Lacédémone. Les Éléens, voyant les Lacédémoniens devenus juges de ce différend, crurent qu’ils n’obtiendraient pas justice, déclinèrent l’arbitrage, et ravagèrent le pays des Lépréates. Les Lacédémoniens n’en prononcèrent pas moins le jugement, et déclarèrent les Lépréates libres, et les Éléens oppresseurs. Ceux-ci, au mépris de la décision, envoyèrent à Lépréum une garnison d’ hoplites ; et sur le prétexte que Lacédémone protégeait une ville rebelle et qui leur appartenait, ils mirent en avant l’article par lequel il était dit qu’on rendrait à chacun ce qu’il possédait au commencement de la guerre avec Athènes. Se prétendant lésés, ils se détachèrent de Lacédémone et s’unirent aux Argiens, comme il avait été résolu d’avance.
Aussitôt après, les Corinthiens et les Chalcidiens de l’Épithrace entrèrent aussi dans l’attirance d’Argos. Les Béotiens et les Mégariens, qui se disaient déterminés à suivre ces exemples, se tinrent en repos ; d’une part, surveillés par les Lacédémoniens, et croyant, d’autre part, que, soumis au gouvernement d’un petit nombre, le régime populaire d’Argos leur convenait moins que la constitution de Lacédémone.
Chap. 32 . Vers le même temps de cet été, les Athéniens assiégèrent Scione et finirent par s’en rendre maîtres ; ils tuèrent les hommes en état de porter les armes, réduisirent en esclavage les enfans et les femmes, et donnèrent aux Platéens le territoire à cultiver. Ils rétablirent les Déliens à Délos, se souvenant des malheurs qu’eux-mêmes avaient éprouvés à la guerre, et voulant obéir à un oracle du dieu adoré chez les Delphiens.
Les Phocéens et les Locriens commencèrent la guerre. Les Corinthiens et les Argiens, dès lors alliés entre eux, se portèrent à Tégée pour la détacher de Lacédémone : c’était, à leurs yeux, une mesure décisive ; ils espéraient, s’ils réussissaient, avoir le Péloponnèse tout entier. Mais, les Tégéates ayant déclaré qu’ils n’entreprendraient rien contre Lacédémone, les Corinthiens, qui jusqu’alors avaient agi avec beaucoup de chaleur, se relâchèrent de leurs prétentions, appréhendant que personne ne se joignît plus à eux. Ils allèrent cependant trouver les Béotiens, et les prièrent d’accepter leur alliance et celle des Argiens, et d’agir sur le reste de concert avec eux. Les Béotiens avaient avec Athènes une suspension d’armes de dix jours, conclue peu après la trève de cinquante ans. Les Corinthiens les prièrent de les suivre à Athènes, de négocier pour eux un traité semblable ; et si les Athéniens le refusaient, de renoncer eux-mêmes à celui qu’ils avaient obtenu, et de ne traiter à l’avenir que d’un commun accord. Les Béotiens, à ces propositions, demandèrent du temps pour se déterminer sur l’alliance d’Argos. Cependant ils les accompagnèrent à Athènes : mais ils ne purent leur faire obtenir la suspension d’armes de dix jours. Les Athéniens répondirent que si les Corinthiens étaient alliés de Lacédémone, ils jouissaient de la trève. Ce refus ne put engager les Béotiens à renoncer à la suspension d’armes, malgré les instances des Corinthiens, qui leur reprochaient même de s’y être engagés. Il y eut d’ailleurs, sans traité, une armistice entre Corinthe et Athènes.
Chap. 33 . Le même été, les Lacédémoniens, sous la conduite de Plistoanax, fils de Pausanias, roi de Lacédémone, portèrent la guerre, avec toutes leurs forces, en Arcadie : ils y étaient appelés par les Parrhasiens, peuplade sujette des Mantinéens, alors déchirée par des factions. Ils voulaient en même temps, s’il était possible, détruire les fortifications élevées par les Mantinéens à Cypsèles. Ceux-ci y avaient garnison, quoique cette place fût située sur le territoire des Parrhasiens, et limitrophe de la Sciritide, qui fait partie de la Laconie. Les Lacédémoniens ravagèrent le pays des Parrhasiens. Les Mantinéens remirent la garde de Cypsèles aux Argiens, et se contentèrent d’y entretenir garnison pour leurs alliés. Ils se retirèrent, dans l’impuissance de conserver et les fortifications de Cypsèles et leur domination sur les villes des Parrhasiens. Les Lacédémoniens firent ceux-ci autonomes, détruisirent les fortifications, et retournèrent chez eux.
Chap. 34 . Le même été, revinrent de Thrace à Lacédémone les guerriers partis avec Brasidas : Cléaridas les ramenait après avoir conclu la trève. Les Lacédémoniens déclarèrent les Hilotes qui avaient combattu avec Brasidas, libres, et maîtres de choisir à leur gré le lieu de leur habitation. Mais peu de temps après, en différend avec les Éléens, ils les placèrent, avec les Néodamodes, à Lépréum, place située sur les confins de la Laconie et de l’Élide. Quant à ceux de leurs concitoyens prisonniers revenus de Sphactérie, où ils avaient rendu les armes, comme on craignait que, dans la crainte d’une diminution d’état, ces hommes, que leur naissance appelait aux plus hauts emplois, ne tentassent quelque mouvement, on les nota d’infamie, quoique plusieurs fussent déjà revêtus de fonctions publiques, les déclarant inhabiles à exercer des magistratures, à acheter ou vendre [des propriétés] : mais dans la suite ils furent réhabilités.
Chap. 35 . Le même été, les Dictidiens prirent Thysse, ville alliée d’Athènes, située dans la péninsule de l’Athos. Durant toute la saison, des relations pacifiques subsistèrent entre Athènes et le Péloponnèse : mais aussitôt après la conclusion du traité, des défiances régnèrent entre les Athéniens et les Lacédémoniens, défiances fondées sur ce que ni les uns ni les autres ne se rendaient réciproquement les places qu’ils auraient dû restituer. Les Lacédémoniens, que le sort appelait à faire les premiers ces restitutions, n’avaient pas rendu Amphipolis et d’autres places ; n’engageant ni les alliés de l’Épithrace, ni les Corinthiens, ni les Béotiens, à recevoir la trève. Ils se bornaient à dire et à répéter que s’ils s’y refusaient, on les y contraindrait de concert avec les Athéniens. Sans acte formel, ils avaient fixé un délai après lequel les temporiseurs seraient regardés comme ennemis des deux nations. Les Athéniens, qui voyaient toutes ces promesses rester sans effet, supposaient de mauvaises intentions à Lacédémone ; aussi refusèrent-ils de restituer Pylos, qu’elle réclamait : ils se repentaient même d’avoir rendu les prisonniers de Sphactérie, et gardaient le reste de leurs conquêtes, en attendant qu’elle remplît ses engagemens. Les Lacédémoniens prétendaient, de leur côté, avoir fait récemment ce qui dépendait d’eux, en rendant les prisonniers d’Athènes qui étaient entre leurs mains et retirant les guerriers de la Thrace littorale et des autres lieux dont ils étaient maîtres : mais ils assuraient qu’il n’était pas en leur pouvoir de restituer Amphipolis ; qu’ils essaieraient de disposer à la trève les Béotiens et les Corinthiens, de procurer la restitution de Panactum, de faire rendre tous les prisonniers d’Athènes qui étaient entre les mains des Béotiens. Ils demandaient en même temps qu’on leur rendît Pylos, ou qu’on en retirât du moins les Messéniens et les Hilotes, comme eux-mêmes avaient retiré du littoral de la Thrace leurs soldats, et que les Athéniens missent garnison dans la place, s’ils le jugeaient à propos. À force de renouveler ces négociations dans le cours de l’été, ils persuadèrent enfin aux Athéniens de retirer de Pylos les Messéniens et les autres Hilotes, et tous les déserteurs qui y étaient venus de la Laconie : on les transporta à Cranies, dans l’île de Céphallénie. Ainsi le calme dura tout cet été, et les deux peuples communiquèrent entre eux.
Chap. 36 . L’hiver suivant, les éphores n’étaient plus ceux sous lesquels avait été conclue la trève : quelques-uns d’eux y étaient contraires. Il vint à Lacédémone des députés de divers peuples alliés, outre ceux d’Athènes, de la Béotie et de Corinthie ; mais, après beaucoup de conférences, ils ne convinrent de rien. Quand ils se retirèrent, Cléobule et Xénarès, ceux des éphores qui étaient les plus ardens pour la rupture de la trève, eurent des entretiens particuliers avec les députés de la Béotie et de la Corinthie, et les exhortèrent fortement à entrer dans leurs vues, à faire en sorte que les Béotiens, embrassant d’abord eux-mêmes l’alliance d’Argos, se décidassent ensuite, avec les Argiens, pour celle de Lacédémone. Ils représentaient qu’ainsi les Béotiens ne seraient pas obligés de prendre part à l’alliance d’Athènes ; que les Lacédémoniens, avant de recommencer les hostilités contre les Athéniens et de rompre la trève, désiraient avoir pour amis et pour alliés les Argiens ; ils savaient que de tout temps les Lacédémoniens avaient souhaité Argos pour alliée, et que c’était le moyen de faire plus aisément la guerre hors du Péloponnèse. Ils priaient les Béotiens de leur remettre Panactum, afin, s’il était possible, d’obtenir des Athéniens Pylos en échange, ce qui rendrait plus facile la guerre contre ces derniers.
Chap. 37 . Les Béotiens et les Corinthiens se retirèrent, chargés par Xénarès, Cléobule, et tout ce qu’il y avait de Lacédémoniens liés au même parti, de ces instructions pour leurs républiques. Deux Argiens, revêtus des plus hautes dignités, les guettèrent sur le chemin à leur retour, les rencontrèrent, et eurent avec eux des entretiens, dont l’objet était d’attirer les Béotiens dans leur alliance, à l’exemple des Corinthiens, des Éléens et de ceux de Mantinée. Ils pensaient qu’au moyen de cette fédération, et agissant de concert, il leur serait dès-lors aisé de faire à leur gré la guerre ou la paix, même avec les Lacédémoniens, s’ils le voulaient, et au besoin avec toute autre puissance.
Les députés de Béotie écoutèrent avec plaisir cette proposition ; car le hasard voulait qu’on leur demandât précisément ce que leurs amis de Lacédémone leur avaient recommandé de stipuler.
Les deux Argiens, voyant cette ouverture si bien reçue, dirent en se retirant qu’ils enverraient des députés en Béotie. Les Béotiens, à leur arrivée, instruisirent les béotarques de ce qu’ils avaient fait à Lacédémone, et des propositions des Argiens qu’ils avaient rencontrés. Les béotarques, flattés de ces nouvelles, redoublèrent d’ardeur, en voyant que leurs amis de Lacédémone demandaient précisément les mêmes choses pour lesquelles, dans Argos, on marquait tant d’empressement.
Peu de temps après, vinrent les députés de cette république les inviter à suivre le plan qu’on leur avait proposé. Les béotarques leur témoignèrent, en les congédiant, combien l’objet de leur mission leur était agréable, et leur promirent d’envoyer une députation pour contracter alliance avec leur république.
Chap. 38 . Cependant les béotarques, les Corinthiens, les Mégariens et les députés de l’Épithrace, jugèrent d’abord à propos de s’engager, par un serment réciproque à donner, au besoin, des secours à ceux d’entre eux qui en réclameraient, et à ne faire ni guerre ni paix que d’un commun accord : à ces conditions, les Béotiens et les Mégariens, qui faisaient cause commune, traiteraient avec les Argiens. Mais, avant de faire le serment, les béotarques communiquèrent cette résolution aux quatre conseils chargés de toute l’administration de la Béotie, et représentèrent qu’il convenait qu’on exigeât un serment respectif des républiques qui voudraient s’engager dans l’alliance défensive. Les conseils ne furent pas de cet avis, craignant de déplaire à Lacédémone s’ils se liaient par serment aux Corinthiens, qui s’étaient détachés de son alliance. Les béotarques en effet ne leur avaient pas dit qu’à Lacédémone, les éphores Cléobule et Xénarès, et leurs amis, leur avaient insinué d’entrer d’abord dans l’alliance d’Argos et de Corinthe, pour parvenir ensuite à celle de leur république. Ils avaient cru que les conseils, sans les mettre dans la confidence, décréteraient ce qu’eux-mêmes, d’après la résolution prise, leur proposeraient d’adopter. L’affaire ayant pris une tournure moins favorable, les Corinthiens et les députés de l’Épithrace se retirèrent sans avoir rien terminé. Les béotarques, qui, s’ils avaient réussi auprès des conseils, auraient essayé de faire conclure une alliance avec Argos, ne firent à ces conseils aucun rapport sur les Argiens, et ne tinrent pas la promesse qu’ils avaient faite d’envoyer des députés à Argos. Ainsi tout fut négligé et différé.
Chap. 39 . Le même hiver, les Olynthiens firent une irruption sur Mécyberné [havre qui leur appartenait et dont s’étaient emparés les Athéniens], et la prirent d’emblée. Il subsistait toujours des négociations entre Athènes et Lacédémone, au sujet des villes qu’ils se retenaient réciproquement. Les Lacédémoniens, à la suite de cet événement, espérant que, si les Athéniens recevaient Panactum des mains des Béotiens, eux-mêmes recouvreraient Pylos, envoyèrent des députés aux Béotiens, et demandèrent, pour parvenir à l’échange, qu’on leur remît Panactum et les prisonniers d’Athènes. Mais les Béotiens répondirent qu’ils ne les rendraient pas que Lacédémone n’eût conclu avec eux une alliance particulière, comme elle l’avait fait avec Athènes. Les Lacédémoniens n’ignoraient pas qu’ils offenseraient cette république, puisqu’on était convenu de part et d’autre de ne faire que d’un commun accord la guerre ou la paix ; mais, comme ils voulaient recevoir Panactum pour l’échange contre Pylos, et que d’ailleurs ceux qui s’appliquaient à troubler la trève, avaient à cœur de traiter avec les Béotiens, ils conclurent l’alliance sur la fin de cet hiver, aux approches du printemps. Aussitôt Panactum fut détruit.
Là se termina la onzième année de la guerre.
Chap. 40 . L’été suivant, dès le commencement du printemps, les Argiens, ne voyant pas arriver les députés de Béotie qu’on avait promis d’envoyer, et sachant que Panactum était rasé, et que les Béotiens avaient fait une alliance particulière avec les Lacédémoniens, craignirent de se trouver isolés, et que tous les alliés ne se tournassent vers Lacédémone. Ils croyaient que c’était à la sollicitation de cette république que les Béotiens avaient demandé Panactum et fait alliance avec Athènes, et que les Athéniens avaient connaissance de toutes ces mesures. Ils pensaient ne pouvoir plus eux-mêmes, quoiqu’il l’eussent d’abord espéré, s’allier avec eux dans le cas où, par suite de nouveaux différends, le traité de Lacédémone viendrait à se rompre. Ils se trouvaient à cet égard pris au dépourvu et craignaient d’avoir en même temps la guerre avec les Lacédémoniens, les Tégéates, les Béotiens et les Athéniens, eux qui, loin d’accepter le traité des Lacédémoniens, avaient nourri dans leurs cœurs l’espoir de commander au Péloponnèse. Ils envoyèrent, le plus tôt possible, en députation à Lacédémone, Eustrophus et Éson, qu’ils croyaient y être le plus en faveur : ils espéraient, en faisant avec cette république le meilleur traité que permettraient les circonstances, assurer leur tranquillité, quelque tournure que dussent prendre les affaires.
Chap. 41 . Les députés eurent, à leur arrivée, des conférences avec les Lacédémoniens, sur les conditions auxquelles ils pourraient traiter. Les Argiens demandèrent d’abord que leurs éternels débats au sujet de la Cynurie, contrée limitrophe, fussent remis à l’arbitrage ou d’une ville ou d’un particulier. Ce pays, qui renferme les villes de Tyrée et d’Anthène, est occupé par des Lacédémoniens. Ceux-ci ne consentaient pas à revenir sur cette affaire ; mais ils se montraient disposés, si les Argiens le voulaient, à traiter avec eux aux mêmes conditions qui les unissaient auparavant. Les députés cependant les amenèrent à consentir à ce qu’il fût conclu, pour le présent, une alliance de cinquante années ; il serait permis pourtant à celle des deux nations qui le voudrait, soit Argos, soit Lacédémone, pourvu qu’elle ne prît un temps ni de contagion ni de guerre, de provoquer l’autre, et de combattre pour la possession de ce territoire, comme autrefois l’avaient fait les deux partis, se disant tous deux victorieux ; mais on ne pourrait se poursuivre au-delà des frontières de l’Argolide et de la Laconie. Ces propositions semblèrent d’abord ridicules aux Lacédémoniens : néanmoins voulant, à quelque prix que ce fût, avoir les Argiens pour amis, ils accédèrent à la demande, et le traité fut dressé : mais, avant de le ratifier, ils voulurent que les députes retournassent à Argos, afin de le communiquer au peuple ; et, s’il en agréait les conditions, qu’ils revinssent, aux fêtes d’Hyacinthe, les confirmer par serment. Les députés se retirèrent.
Chap. 42 . On était occupé dans Argos de ces négociations, quand Andromène, Phédime et Antiménidas, députés de Lacédémone, qui devaient recevoir des Béotiens Panactum et les prisonniers, pour les rendre aux Athéniens, trouvèrent la place rasée par les Béotiens eux-mêmes. Ceux-ci s’excusaient sur le prétexte qu’autrefois, à la suite de leurs différends avec les Athéniens au sujet de cette même place, ils avaient réciproquement juré que ni les uns ni les autres ne l’occuperaient, mais qu’ils la posséderaient en commun. Quant aux prisonniers athéniens, Andromène et ses collègues, les ayant reçus des mains des Béotiens, les reconduisirent à Athènes et les rendirent. Ils y annoncèrent la destruction de Panactum, croyant remplir ainsi l’obligation de le rendre, puisqu’il n’y logerait plus d’ennemis de cette république. Mais les Athéniens ne purent les entendre sans indignation : le démantélement de cette place, qui devait être remise en bon état, était à leurs yeux un outrage de la part de Lacédémone ; et ils regardaient comme une autre injure que cette république eût contracté une alliance particulière avec les Béotiens, après avoir pris l’engagement de contraindre en commun à la trève ceux qui refuseraient d’y accéder. Ils énuméraient tous les autres points de la convention qu’elle n’avait pas observés ; et se croyant trompés, ils firent aux députés une réponse très dure en les congédiant.
Chap. 43 . À la faveur de ces contestations entre Athènes et Lacédémone, ceux des Athéniens qui, de leur côté, voulaient rompre la trève, y travaillèrent avec ardeur. Parmi eux se distinguait Alcibiade, fils de Clinias, qui, par son âge, n’eût encore été considéré que comme un enfant dans une autre république, mais à qui l’éclat de sa naissance attirait des hommages. Il pensait que le meilleur parti était de s’unir avec Argos. De plus, sa fierté naturelle le rendait contraire aux Lacédémoniens ; il était piqué de ce qu’à la considération de Nicias et de Lachès, ils avaient conclu la trève, méprisant sa jeunesse, et lui refusant les honneurs dus à l’antique hospitalité qui l’unissait à leur république. Son aïeul, à la vérité, y avait renoncé ; mais lui-même se flattait de l’avoir renouvelée par les services qu’il avait rendus aux prisonniers de Sphactérie. Croyant donc que de toutes parts on attentait à ses priviléges, alors, pour la première fois, il représenta les Lacédémoniens comme des hommes peu sûrs, qui n’avaient traité avec Athènes que pour réduire les Argiens à la faveur de cette alliance, et venir ensuite attaquer les Athéniens isolés. La dissension mise ainsi entre les deux peuples, il dépêcha en particulier des émissaires aux Argiens, qui les presseraient de venir à Athènes, avec les Mantinéens et les Éléens, pour inviter cette république à leur alliance : l’occasion, leur disait-il, était favorable ; il embrasserait fortement leurs intérêts.
Chap. 44 . Les Argiens, sur cet avis, et sur la nouvelle soit d’une alliance conclue entre Lacédémone et la Béotie sans la participation d’Athènes, soit de graves différends élevés entre cette dernière et Sparte, ne s’occupèrent plus des députés qu’ils avaient envoyés à Lacédémone pour négocier un accommodement. Ils aimaient mieux tourner leurs pensées vers Athènes, jugeant que cette république, leur amie de toute antiquité, et qui, comme eux, avait un gouvernement populaire et une marine puissante, combattrait avec eux, si on les attaquait. Ils y envoyèrent donc des députés négocier une alliance. À la députation se joignirent les Éléens et les Mantinéens. Il en arriva bientôt, de Lacedémone, une autre composée d’hommes qu’on croyait devoir être agréables aux Athéniens, Philocharidas, Léon et Endius. Cette république, craignant que les Athéniens irrités ne traitassent avec Argos, voulait aussi demander l’échange de Pylos contre Panactum, et se justifier au sujet de l’alliance avec la Béotie, alliance que l’on avait contractée sans mauvais dessein contre Athènes.
Chap. 45 . Quand les députés eurent dans le sénat touché ces divers points, et déclaré qu’ils avaient de pleins pouvoirs de traiter, Alcibiade eut peur, s’ils s’exprimaient de même devant le peuple, qu’ils n’entraînassent la multitude, et que l’alliance d’Argos ne fût rejetée. Voici ce qu’il machina contre eux. Il les engagea à ne pas s’avouer, devant le peuple, chargés de pleins pouvoirs, assurant qu’il leur ferait obtenir la restitution de Pylos ; qu’il rendrait les Athéniens aussi favorables à Lacédémone qu’ils lui étaient contraires dans le moment, et qu’il mettrait fin à toutes contestations. Il voulait les brouiller avec Nicias, les perdre dans l’esprit du peuple, comme gens qui ne savaient jamais être sincères ni tenir long-lemps le même langage ; et par là faire admettre les Argiens, les Éléens et les Mantinéens dans l’alliance d’Athènes : ce qui arriva en effet. Les députés se présentèrent à l’assemblée du peuple. Sur les questions qu’on leur fit, ils ne répondirent pas comme dans le sénat, et dès-lors les Athéniens ne surent plus se contenir. Alcibiade déclama contre eux plus vivement que jamais : les Athéniens l’écoutèrent ; ils allaient aussitôt faire entrer les Argiens et ceux qui les accompagnaient, et les déclarer alliés de la république : mais il survint un tremblement de terre ; l’assembléee fut remise.
Chap. 46 . À l’assemblée suivante, quoique les Lacédémoniens, trompés les premiers, eussent trompé Nicias, en désavouant leurs pouvoirs, il n’en déclara pas moins que le meilleur parti était d’avoir pour amie Lacedémone, de suspendre les négociations avec Argos, et d’envoyer sur-le-champ savoir les intentions des Lacédémoniens. Ils assuraient que le délai profiterait à Athènes et nuirait à Lacédémone ; que pour Athènes florissante, la meilleure politique était de conserver le plus long-temps possible cette prospérité ; au lieu que pour les Lacédémoniens, peu favorisés de la fortune, c’était un avantage réel que de se jeter au plus tôt au milieu des hasards. Il obtint qu’on enverrait des députés, et lui-même fut du nombre. Ils exigeraient que les Lacédemoniens, s’ils avaient des intentions droites, rendissent Panactum en bon état, restituassent Amphipolis, et abjurassent l’alliance des Béotiens, si ces Béotiens refusaient d’entrer dans la trève ; et cela, conformément à l’article qui portait que l’une des deux nations ne pourrait traiter sans l’autre. Les députés avaient ordre d’ajouter que, si Lacédémone s’obstinait dans l’injustice, Athènes allait recevoir les Argiens dans son alliance, et que déjà même ils étaient arrivés pour cet objet. En expédiant Nicias et ses collègues, on leur donna des instructions sur tous les autres griefs. À leur arrivée, ils annoncèrent les différens objets de leur mission, et finirent par déclarer que, si Lacédémone ne renonçait pas à l’alliance des Béotiens, en cas qu’ils ne voulussent pas accepter la trève, Athènes, de son côté, admettrait dans son alliance les Argiens et leurs amis.
Subjugués par l’ascendant de l’éphore Xénarès et de ceux de sa faction, les Lacédémoniens répondirent qu’ils ne renonceraient pas à l’alliance de la Béotie. Cependant, à la réquisition de Nicias, le serment de la trève fut renouvelé. Il craignait de se retirer sans avoir pu rien obtenir ; de devenir l’objet de mauvais propos, comme il le fut en effet, et de passer pour l’auteur de la trève avec Lacédémone. À son retour, les Athéniens, apprenant qu’il n’avait rien obtenu, s’emportèrent contre lui. Les Argiens et leurs alliés se trouvaient là : Alcibiade les introduisit dans l’assemblée. Ils conclurent un traité de paix et d’alliance offensive et défensive aux conditions suivantes :
Chap. 47 . « Un sincère et utile traité de paix de cent années, et par terre et par mer, a été conclu entre les Athéniens et leurs alliés, d’une part, et les Argiens, les Mantinéens et les Éléens, de l’autre.
» Durant ce temps, les Argiens, les Éléens, les Mantinéens, et leurs alliés, n’attaqueront, ni ouvertement ni par surprise, Athènes et les alliés de sa domination. Les Athéniens et leurs alliés contracteront le même engagement envers les Argiens, les Éléens, les Mantinéens et leurs alliés.
» À ces conditions, les Athéniens, les Argiens, les Éléens et les Mantinéens seront alliés pendant cent ans ; et si des ennemis entrent sur les terres des Athéniens, les Argiens, les Éléens et les Mantinéens dirigeront sur Athènes toutes les forces que réclameront les Athéniens.
» Les agresseurs d’Athènes, se retirant après avoir exercé des ravages, seront déclarés ennemis des Argiens, des Mantinéens, des Éléens et des Athéniens, et livrés aux hostilités de toutes ces républiques, dont aucune ne pourra faire la paix avec les agresseurs sans l’aveu de toutes.
» Si des ennemis entrent sur les terres des Éléens, des Mantinéens, des Argiens, les Athéniens secourront avec toute la vigueur possible, Argos, Élis, Mantinée, sur la réclamation de ces peuples.
» Et si ces ennemis se retirent après avoir fait le dégât, leur pays, considéré comme ennemi des Athéniens, des Argiens, des Mantinéens, des Éléens, sera livré aux hostilités de toutes ces républiques, et la paix ne pourra leur être accordée que du consentement de toutes.
» Elles ne souffriront pas que des gens armés, dans des intentions hostiles, traversent leur pays ni celui des alliés soumis à leur domination, ni la mer, à moins d’une autorisation décrétée à-la-fois par les villes d’Athènes, d’Argos, de Mantinée, d’Élis.
» La ville qui demandera des secours, sera tenue de fournir aux troupes qui en apporteront, des vivres pour trente jours, à compter du jour de leur arrivée dans la ville qui les aura mandées ; et en proportion, au retour.
» Si la ville qui aura mandé ces troupes, veut en user plus long-temps, elle donnera, à titre de subsistance, trois oboles d’Égine par jour pour chaque homme, soit hoplites , soit psile, soit archer, et une drachme d’Égine à chaque cavalier.
» La ville qui aura demandé des secours, jouira du commandement tant que la guerre se fera sur son territoire ; mais si les villes jugent à propos de porter en commun la guerre en quelque lieu, elles auront toutes une part égale au commandement.
» Les Athéniens jureront ce traité en leur nom et au nom de leurs alliés : les Argiens, les Mantinéens, les Éléens et leurs alliés jureront par république. Chacun prêtera le serment jugé dans son pays le plus solennel de tous, et le prêtera sur les grandes victimes.
» Voici quel sera le serment : Je m’en tiendrai à l’alliance, suivant les conventions arrêtées, conformément à la justice, sans dol, ni dommage. Je ne l’enfreindrai ni par fraude, ni par intrigue.
» À Athènes, le serment sera prêté par le sénat et les autorités populaires, et reçu par les prytanes ; à Argos, il sera prêté par le sénat, les quatre-vingts et les artynes, et reçu par les quatre-vingts ; à Mantinée, prêté par les démiurges, le sénat et les autres pouvoirs, et reçu par les théores et les polémarques ; à Élis, prêté par les démiurges, les trésoriers et les six cents, et reçu par les démiurges et les thesmophylaces.
» Il sera renouvelé par les Athéniens, qui se transporteront à Élis, à Mantinée et à Argos, trente jours avant les jeux olympiques ; par les Argiens, les Éléens et les Mantinéens, qui se rendront à Athènes, dix jours avant les grandes Panathénées.
» On inscrira les articles de ce traité de paix et d’alliance sur une colonne de pierre, à Athènes, dans l’acropole ; à Argos, dans l’agora de l’hiéron d’Apollon ; à Mantinée, dans l’agora de l’hiéron de Jupiter.
» Il sera posé aussi, à frais communs, une colonne d’airain dans l’Olympie, pendant les jeux olympiques, qui se célèbrent maintenant.
» Si ces villes imaginent quelque chose de mieux, elles l’ajouteront à ces articles ; et ce qui sera jugé convenable par toutes ces villes délibérant en commun, aura force de loi. »
Chap. 48 . Ainsi fut conclu le traité de paix et d’alliance. Les Lacédémoniens et les Athéniens ne renoncèrent pas pour cela à celui qu’ils avaient entre eux : mais les Corinthiens, alliés des Argiens, n’y entrèrent pas, et ils ne jurèrent pas non plus le traité précédemment conclu entre les Éléens, les Argiens et les Mantinéens, et en vertu duquel on aurait paix ou guerre avec les mêmes peuples. Ils jugeaient suffisante la première alliance défensive, en vertu de laquelle ils devaient se secourir réciproquement, sans attaquer conjointement personne. Ainsi les Corinthiens se détachèrent de leurs alliés, et tournèrent de nouveau leurs pensées vers Lacédémone.
Chap. 49 . Cet été se célébrèrent les jeux olympiques, où Androsthène d’Arcadie remporta, pour la première fois, le prix de pancrace. Les Lacédémoniens, pour n’avoir pas payé l’amende à laquelle les avaient condamnés les lois de l’Olympie, furent écartés, par les Éléens, de l’hiéron, et privés du droit d’offrir des sacrifices et de participer aux jeux. On Les accusait d’avoir tenté une attaque sur le fort de Phyrcus, et d’avoir fait marcher de leurs hoplites sur Lépréum pendant la durée de la trève olympique. L’amende était de deux mille mines, à deux mines par hoplites , suivant la loi. Les Lacédémoniens envoyèrent des députés réclamer contre l’iniquité du jugement, et représenter que la trève n’était pas encore déclarée à Lacédémone quand ils avaient envoyé les hoplites . Les Éléens répondirent que dès-lors existait chez eux la suspension d’armes ; qu’ils avaient l’usage de la proclamer d’abord sur leur territoire, et qu’ils étaient dans une parfaite sécurité, comme dans un temps de trève, lorsque tout-à-coup ils s’étaient vus inopinément attaqués. Les Lacédémoniens répliquaient que si Élis se trouvait lésée par eux, elle n’avait plus à leur envoyer des députés ; qu’en le faisant, elle devait éloigner toute idée d’offense reçue et s’abstenir de toutes hostilités ultérieures. Les Éléens persistaient dans le même langage, disant qu’on ne leur persuaderait pas qu’ils n’eussent point été offensés ; mais que si les Lacédémoniens voulaient rendre Lépréum, ils leur feraient, sur le montant de l’amende, remise de la somme qui leur revenait, et paieraient pour eux celle qui appartenait aux dieux.
Chap. 50 . Les Lacédémoniens n’accueillaient pas ces propositions. Les Éléens alors leur dirent de ne point rendre Lépréum, puisqu’ils ne le voulaient pas ; mais, puisqu’ils désiraient ardemment leur admission dans l’hiéron, de montera à l’autel de Jupiter olympien, et de jurer, en présence des Hellènes, qu’ils paieraient un jour l’amende. Comme ils se refusaient même à cette nouvelle proposition, ils se virent interdites l’entrée de l’hiéron et toute communication aux sacrifices et aux jeux, et remplirent chez eux les actes de religion. Le reste de l’Hellade se rendit à la solennité, excepté les Lépréates. Néanmoins les Éléens, craignant que les Lacédémoniens n’employassent la force pour être admis aux sacrifices, établirent une garde de jeunes gens armés, auxquels se joignirent mille Argiens, autant de Mantinéens, et des cavaliers d’Athènes, qui attendaient à Argos la célébration de la fête : car on appréhendait fort, dans cette assemblée solennelle, de voir les Lacédémoniens arriver en armes, surtout depuis que Lichas de Lacédémone, fils d’Arcésilas, avait été battu dans la lice par les rhabdouques [c’est-à-dire, les juges des combats]. Ses coursiers avaient vaincu : mais, comme il ne lui était pas permis de concourir, la république béotienne avait été proclamée par le héraut, qui, s’avançant dans la lice, ceignit d’une bandelette le conducteur du char, pour montrer que ce char lui appartenait. Cet incident augmenta la crainte de tous les spectateurs ; on s’attendait à un événement. Cependant les Lacédémoniens se tinrent en repos, et les fêtes se passèrent sans trouble.
Après la célébration des jeux, les Argiens et leurs alliés se rendirent à Corinthe, pour prier cette république d’embrasser leur parti. Des députés de Lacédémone s’y trouvèrent. Après bien des conférences, rien ne fut conclu. Un tremblement de terre survint ; chacun se sépara. C’était à la fin de l’été.
Chap. 51 . Au commencement de l’hiver, les Énianes, les Dolopes, les Méliens et une partie des Thessaliens, se mesurèrent contre les Héracléotes de Trachinie. Les peuples voisins de cette peuplades étaient ennemis, persuadés qu’Héraclée n’avait été fondée que pour les tenir en respect. La construction de cette ville était à peine achevée, qu’ils l’attaquèrent, et mirent tout en œuvre pour la détruire. Ils remportèrent la victoire. Xénarès, fils de Cnidis, de Lacédémone, qui commandait les Héracléotes, fut tué avec nombre des siens.
L’hiver finit, et avec lui la douzième année de la guerre.
Chap. 52 . Dès le commencement de l’été suivant, comme, depuis cette bataille, Héraclée dépérissait, les Béotiens la reçurent sous leur protection, et chassèrent Hégésippidas le Lacédémonien, dont l’administration n’était point agréable. En prenant cette place, ils songeaient aux Athéniens, qui auraient pu s’en emparer à la faveur des troubles du Péloponnèse : mais cette intention ne les justifia nullement auprès des Lacédémoniens.
Le même été, Alcibiade, fils de Clinias, alors général des Athéniens, passa, d’intelligence avec les Argiens et leurs alliés, dans le Péloponnèse, accompagné d’un petit nombre d’ hoplites et d’archers d’Athènes, ainsi que des alliés du pays. En le traversant avec son armée, il y régla ce qui intéressait l’alliance, persuada aux habitans de Patras de prolonger leurs fortifications jusqu’à la mer, et lui-même conçut le projet d’en élever d’autres sur le promontoire de Rhium d’Achaïe. Mais les Corinthiens, les Sicyoniens et les habitans des autres villes auxquelles ces constructions auraient nui, accoururent pour s’y opposer.
Chap. 53 . Le même été s’éleva une guerre entre les Épidauriens et les Argiens, sous le prétexte d’une victime que les premiers devaient à Apollon pythien, pour la dîme des pâturages, et qu’ils n’avaient pas envoyée. Aux Argiens surtout appartenait l’intendance de l’hiéron ; mais, quand ils n’auraient pas eu de prétexte, ils étaient décidés, ainsi qu’Alcibiade, à s’emparer, s’il était possible, d’Épidaure : en même temps qu’ils retiendraient Corinthe en respect, les Athéniens auraient, pour leur amener du secours d’Égine, moins de chemin à faire qu’en tournant le cap Scyllæeum. Les Argiens se disposèrent donc à l’attaque de cette place, comme pour obliger les habitans à fournir la victime.
Chap. 54 . Vers le même temps, les Lacédémoniens, avec toutes leurs forces, sortant du territoire de Sparte, marchèrent contre le Lycéum, dans les plaines de Leuctres, sur leurs frontières. Le roi Agis, fils d’Archidamus, les commandait. Tout le monde, même les ville, qui fournissaient des troupes, ignorait où il portait ses armes. Mais les diabatères (sacrifices faits au moment de franchir les frontières) n’ayant pas donné d’heureux présages, ils rentrèrent dans Sparte, et firent dire à leurs alliés de se tenir prêts à entrer en campagne le mois suivant (on était dans le mois carnien, qui est pour les Doriens un temps de fêtes). Ils étaient de retour quand les Argiens, quatre jours avant la fin de ce mois, partirent, quoique dans un jour fêté par eux de temps immémorial, fondirent sur l’Épidaurie, et la ravagèrent. Les Épidauriens implorèrent leurs alliés, mais de ceux-ci, les uns s’excusèrent sur le mois carnien, les autres s’avancèrent jusqu’à la frontière et restèrent dans l’inaction.
Chap. 55 . Pendant que les Argiens étaient sur le territoire d’Épidaure, les députations des villes se rassemblaient à Mantinée, sur l’invitation des Athéniens. Les conférences se tenaient, quand Euphamidas de Corinthe observa que les faits s’accordaient mal avec les discours : pendant que, réunis et tranquillement assis, ils traitaient de la paix, les Épidauriens, leurs alliés, et les Argiens, étaient rangés en armes les uns contre les autres ; il fallait d’abord que ceux qui tenaient à l’un ou à l’autre parti, allassent séparer ces armées, et l’on se remettrait ensuite à parler d’un accord. Il fut écouté ; on partit, et l’on ramena de l’Épidaurie les Argiens. Le congrès fut repris, mais on ne put s’accorder. Les Argiens se jetèrent encore une fois sur l’Épidaurie, qu’ils ravagèrent.
Les Lacédémoniens voulurent aussi sortir de leur territoire et marcher contre Caryes ; mais, les diabatères n’ayant pas donné de présages favorables, ils revinrent sur leurs pas. Les Argiens retournèrent chez eux, après avoir dévasté le tiers de l’Épidaurie.
Mille hoplites d’Athènes, sous le commandement d’Alcibiade, s’étaient mis en marche pour défendre Caryes : ils arrivent ; ils voient que les Lacédémoniens ont renoncé à leur expédition ; et comme on n’avait plus besoin d’eux, ils se retirent.
Ainsi se termina l’été.
Chap. 56 . Au commencement de l’hiver, les Lacédémoniens, échappant la surveillance des Athéniens, avaient envoyé par mer à Épidaure une garnison de trois cents hommes, sous le commandement d’Agésippidas. Les Argiens vinrent se plaindre à Athènes de ce que, contre la foi d’un traité qui portait qu’aucune des puissances contractantes ne laisserait passer d’ennemis sur son territoire, leur république avait laissé les Lacédémoniens côtoyer [hostilement] des rivages de pays alliés. Ils ajoutèrent que si l’on ne renvoyait pas à Pylos les Messéniens et les Hilotes pour harceler les Lacédémoniens, Argos se croirait offensée. Les Athéniens, à l’instigation d’Alcibiade, écrivirent au bas de la colonne lacédémonienne, que les Lacédémoniens n’avaient pas respecté leur serment ; transportèrent de Crasnies à Pylos les Hilotes pour exercer le brigandage, et du reste se tinrent en repos.
Quoique la guerre continuât cet hiver entre les Argiens et les Épidauriens, on ne vit point de bataille rangée, mais seulement des embuscades et des incursions, dans lesquelles il y eut du monde de tué de part et d’autre. À la fin de l’hiver, au commencement du printemps, les Argiens s’approchèrent d’Épidaure avec des échelles, croyant la place vide à cause de la guerre ; et comptant la prendre d’emblée ; mais ils se retirèrent sans succès.
L’hiver finit ainsi, et avec lui la treizième année de la guerre.
Chap. 57 . Au milieu de l’été suivant, les Lacédémoniens, voyant leurs alliés d’Épidaure souffrans, ceux du Péloponnèse révoltés ou mécontens, et craignant que le mal n’empirât s’ils ne se hâtaient d’en arrêter les progrès, sortirent tous en armes contre Argos, eux et les Hilotes. Agis, fils d’Archidamus, roi de Lacédémone, les commandait ; avec eux marchaient les Tégéates et autres Arcadiens alliés de Lacédémone. Ceux du reste du Péloponnèse et du dehors se rassemblaient à Phlionte. Les Béotiens avaient cinq mille hoplites , autant de psiles, cinq cents cavaliers, et le même nombre d’hamippes ; Corinthe fournit deux mille hoplites ; le contingent des autres fut en proportion de leurs forces. Tous les Phliasiens prirent les armes, parce que l’armée était sur leur territoire.
Chap. 58 . Les Argiens alors, pour la première fois, pressentant les suites de ces préparatifs des Lacédémoniens, sortirent, eux aussi, de leur territoire, au moment où leurs ennemis se rendaient à Phlionte pour opérer une jonction avec d’autres Péloponnésiens. Les Mantinéens vinrent aussitôt au secours des Argiens avec leurs alliés, et avec trois mille hoplites de l’Élide. Ils marchèrent à la rencontre des Lacédémoniens jusqu’à Méthydrium d’Arcadie. Chacune des deux armées s’empara d’une hauteur.
Les Argiens se disposaient à attaquer les Lacédémoniens, pensant qu’ils étaient encore seuls. Mais Agis, dès la nuit, leva son camp, et, à l’insu des ennemis, prit la route de Phlionte pour se joindre à ses alliés. Au lever de l’aurore, les Argiens s’apercevant de son départ, marchèrent d’abord du côté d’Argos, et prirent ensuite la route de la Némée, par où ils pensaient que les Lacédémoniens descendraient avec leurs alliés. Mais Agis, au lieu de suivre ce chemin, fit part de son projet aux Lacédémoniens, aux Arcadiens et aux Épidauriens, prit une autre route difficile, et descendit vers la plaine d’Argos. Les Corinthiens, les Pellènes et les Phliasiens prirent d’un autre côté un chemin escarpé. Quant aux Béotiens, aux Mégariens et aux Sicyoniens, il leur avait été enjoint de se diriger sur la Némée, où étaient campés les Argiens, que l’on surprendrait par derrière avec la cavalerie, s’ils venaient attaquer Agis. Ayant ainsi distribué ses forces, Agis se jeta dans la plaine, et ravagea, entre autres campagnes, celle de Saminthe.