Guerre du Péloponnèse

Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public

Instruits de ces dispositions des alliés, les Athéniens envoyèrent, autant que cela était possible dans un moment de surprise et en hiver, des garnisons dans les villes. Brasidas, de son côté, fit demander une armée à Lacédémone, et lui-même il disposa sur le Strymon un chantier pour construire des trirèmes. Mais les Lacédémoniens ne le secondèrent pas : il portait ombrage aux principaux citoyens ; d’ailleurs on aimait mieux obtenir la restitution des guerriers pris à Sphactérie et terminer la guerre.

Chap. 109 . Le même hiver, les Mégariens ayant repris leurs longs murs, où les Athéniens avaient mis garnison, les rasèrent jusqu’aux fondemens. Brasidas, de son côté, après la conquête d’Amphipolis, marcha, avec ses alliés, sur le pays qu’on nomme Acté .

Ce pays, à partir du canal creusé par le grand roi, s’avance beaucoup dans la mer ; et l’Athos, montagne élevée de cette Acté, va descendant vers la mer Égée.

L’Acté renferme Sané, ville habitée par une colonie d’Andriens, qui, longeant le canal même, regarde la mer d’Eubée : elle renferme aussi Thyssus, Cléones, les Acrothoens, Olophyxus et Dium, cités habitées par des races mélangées de barbares, qui parlent deux langues, et de plus par quelques Chalcidiens : mais le plus grand nombre des habitans de l’Acté se compose de Pélasges tyrrhéniens, qui habitèrent jadis Lemnos et Athènes ; de Bisaltes, de Crestoniens et d’Édoniens. Ces peuples, distribués en petites villes, se donnèrent la plupart à Brasidas, à la réserve de Sané et de Dium, dont il ravagea les campagnes.

Chap. 110 . Les habitans n’écoutant aucune proposition, il court attaquer Torone, ville chalcidique qu’occupaient les Athéniens, et où l’appelait une faction peu nombreuse, prête à la lui livrer. Il arrive de nuit, un peu avant l’aube du jour ; et, sans être aperçu ni de ceux des habitans qui n’étaient pas de son parti, ni de la garnison athénienne, il campe près de l’hiéron des Dioscures, à la distance de trois stades au plus de la ville. Ceux qui étaient d’intelligence avec lui, instruits de sa marche, s’avancèrent secrètement et en petit nombre, épiant le moment de son arrivée. Ils le devinent : aussitôt ils prennent avec eux sept hommes de ses troupes légères, armés de poignards, les seuls entre vingt guerriers nommés pour ce coup de main, qui ne craignirent pas d’entrer dans la place, sous la conduite de Lysistrate d’Olynthe. Ils s’introduisirent par la muraille qui est du côté de la mer ; sans être aperçus, montèrent à la ville, tuèrent les soldats du corps-de-garde le plus élevé, car la ville était adossée à un monticule, et brisèrent la petite porte qui faisait face au promontoire Canastréum.

Chap. 111 . Brasidas, après s’être un peu avancé, s’arrête avec le reste de ses troupes. Il envoie en avant cent peltastes, qui, les premiers, se précipiteraient dans la place aussitôt que quelques portes s’ouvriraient et que le signal serait donné. Le signal se fait attendre : les peltastes, impatiens et surpris, se trouvèrent peu à peu tout près de la ville. Cependant les habitans de Torone, entrés avec les soldats de Brasidas, faisaient au dedans leurs dispositions. Quand la petite porte eut été rompue, et qu’ils eurent brisé la barre de celle qui donnait sur le marché, ayant fait faire un circuit à quelques-uns d’entre eux, ils les introduisirent par la petite porte, pour effrayer des deux côtés les gens qui n’étaient pas dans le secret. Ensuite, selon la convention, ils élevèrent le feu du signal, et alors firent entrer, par la porte du marché, le reste des peltastes.

Chap. 112 . Brasidas, voyant s’exécuter les manœuvres dont on était convenu, donna l’ordre et accourut avec son armée. Les soldats en foule, poussant de grands cris, répandirent l’effroi dans la ville. Les uns se jetaient précipitamment dans la place par les portes ; les autres montaient en passant par dessus des poutres carrées, destinées à élever des pierres, et qui se trouvaient auprès d’une partie de mur tombée qu’on rétablissait. Brasidas, avec le gros de son armée, se porta dans l’instant aux endroits les plus élevés de la ville, voulant en assurer d’une manière décisive la conquête. Le reste des troupes se répandit dans tous les quartiers indistinctement.

Chap. 113 . Pendant ce temps, la multitude s’agitait, ne sachant rien du complot ; mais ceux qui en étaient instruits et à qui plaisait la révolution, se mêlèrent à l’instant avec les étrangers qui venaient d’entrer dans la place. Les Athéniens, dont cinquante hoplites couchaient dans l’agora, apprirent ce qui se passait : quelques-uns, en petit nombre, périrent ; les autres se sauvèrent ou à pied ou sur deux vaisseaux de garde, et se réfugièrent à Lécythe, fort maritime dont ils s’étaient emparés, après avoir pris les hauteurs de la ville qui regardaient la mer et qui étaient renfermées dans un isthme étroit. Ceux de Torone qui leur étaient favorables, y cherchèrent un asile avec eux.

Chap. 114 . Dès qu’il fit jour, et que Brasidas fut assuré de sa conquête, il fit déclarer aux citoyens de Torone qui avaient pris la fuite avec les Athéniens, qu’ils étaient maîtres de rentrer dans leurs propriétés et de jouir sans crainte de leurs droits. Il envoya aussi un héraut aux Athéniens pour leur ordonner de sortir de Lécythe sur la foi publique, en prenant avec eux leurs effets, parce que cette place appartenait aux Chalcidiens. Ils répondirent qu’ils ne la quitteraient pas, et demandèrent un armistice d’un jour pour enlever les morts. Brasidas leur en donna deux, pendant lesquels il fortifia les habitations voisines [de Torone]. Il assembla les habitans, et leur tint à peu près les mêmes disours qu’à ceux d’Acanthe : « qu’il n’était pas juste que ceux qui l’avaient favorisé dans la conquête de la ville, fussent regardés comme de mauvais citoyens et des traîtres, puisqu’ils n’avaient eu nulle intention d’asservir personne, et qu’ils avaient agi non par intérêt personnel, mais pour le bien et la liberté de la patrie ; que ceux qui n’avaient point pris part à son entreprise ne devaient pas se croire déchus de leurs priviléges ; qu’il n’avait apporté d’intentions hostiles ni contre la ville, ni contre aucun particulier ; qu’il avait même, dans cet esprit, fait déclarer à ceux d’entre eux qui s’étaient réfugiés auprès des Athéniens, que leur attachement à ce peuple ne leur faisait aucun tort dans son esprit. Après avoir connu par expérience les Lacédémoniens, ils verraient qu’ils n’en devaient pas attendre moins de bienveillance que de leurs anciens alliés ; et même ils en éprouveraient bien davantage, parce qu’ils auraient affaire à des hommes plus justes : pour le présent, ils ne les redoutaient que faute de les connaître. Il les exhortait tous à prendre les sentimens d’alliés fidèles et stables ; à croire qu’il ne leur serait imputé de fautes que celles qu’ils commettraient désormais ; que le passé n’avait rien dont les Lacédémoniens dussent se tenir offensés ; que les lésés étaient les Toronéens eux-mêmes, qu’une puissance supérieure avait contraints, et qu’il jugeait leur résistance excusable. »

Chap. 115 . En leur tenant de tels discours, il leur rendit le courage. L’armistice avec les Athéniens expiré, il attaqua Lécythe. Les assiégés se défendirent dans une place garnie de mauvais murs, et dans des maisons que protégeaient des créneaux. Cependant, le premier jour, ils repoussèrent les assiégeans. Le lendemain ceux-ci approchèrent une machine destinée à lancer des flammes sur les fortifications de bois ; eux-mêmes s’avancèrent du côté le plus faible de la place, où ils avaient dessein de l’appliquer. Les Athéniens alors élevèrent une tour en bois au-dessus d’un bâtiment, et y apportèrent quantité d’amphores pleines d’eau, des jarres et de grosses pierres ; des hommes y montèrent en grand nombre. Le poids était trop fort pour l’édifice qui le supportait ; il croula subitement à grand bruit. Ceux des Athéniens qui étaient assez près pour être témoins de l’accident, en furent plus affligés qu’effrayés ; mais ceux qui étaient loin, et surtout les soldats qui se trouvaient aux postes les plus reculés, croyant cette partie de la place enlevée, prirent la fuite, et se précipitèrent du côté du rivage et sur les vaisseaux.

Chap. 116 . Brasidas s’aperçoit qu’ils ont abandonné les créneaux. Voyant l’écroulement qui a eu lieu il s’avance avec son armée, emporte les murailles, et tue tous ceux qu’il rencontre. Les Athéniens, ayant abandonné la place, se réfugièrent dans la Pallène sur leurs vaisseaux et leurs petits bâtimens. Lécythe renferme un hiéron de Minerve : Brasidas, avant de commencer l’attaque, avait promis de donner au premier qui monterait à l’assaut trente mines d’argent ; mais, croyant que dans la prise du fort il y avait quelque chose de surnaturel, il fit offrande de trente mines d’argent à la déesse, et quand il eut détruit Lécythe de fond en comble, il lui consacra le terrain tout entier. Le reste de l’hiver, il s’occupa d’affermir ses conquêtes et prépara des surprises contre les places dont il ne s’était pas encore rendu maître.

Avec cet hiver finit la huitième année de la guerre.

Chap. 117 . Au printemps de l’été qui commençait, les Lacédémoniens et les Athéniens conclurent une trève d’un an. Ces derniers pensaient qu’avant que Brasidas parvînt à exciter aucun soulèvement chez les alliés, ils auraient le temps de préparer leur résistance, et que, si leurs affaires allaient bien, ils traiteraient avec plus d’avantage : les Lacédémoniens, jugeant que les Athéniens éprouvaient les mêmes craintes qu’eux, espéraient que, par la suspension de leurs maux et de tant de fatigues, ils apprendraient à désirer encore plus un repos dont ils auraient goûté les douceurs ; qu’ils en viendraient à un accord, et leur rendraient les prisonniers, pour obtenir une plus longue paix. Ils avaient surtout à cœur de les recouvrer tandis que la fortune favorisait encore Brasidas ; ils craignaient que si Brasidas allait plus avant, et que l’équilibre vint à se rétablir entre eux et les Athéniens, ils ne perdissent d’abord leurs prisonniers, et ensuite que, se mesurant d’égal à égal, ils ne s’exposassent eux-mêmes à se voir arracher la victoire. Ils conclurent donc le traité suivant, dans lequel les alliés furent compris.

Chap. 118 . « Chacun pourra user à sa volonté de l’hiéron et de l’oracle d’Apollon Pythien, sans dol et sans crainte, suivant les anciens usages.

» Les Lacédémoniens sont d’accord de cet article, ainsi que les alliés présens. Ils engageront, autant qu’il sera possible, les Béotiens et les Phocéens à l’accepter, et leur enverront des députés dans cette intention.

» Vous et nous, et tous autres qui le voudront, suivant le droit, la justice et les anciennes coutumes, feront des recherches pour découvrir les déprédateurs des trésors consacrés aux dieux.

» Les Lacédémoniens et leurs alliés conviennent que, si les Athéniens font la paix, chacune des parties contractantes conservera ce qu’elle possède actuellement. Les Lacédémoniens continueront d’occuper Coryphasium [Pylos], au sud des monts Buphras et Tomée, et les Athéniens, l’île de Cythères, sans s’immiscer, ni les uns ni les autres, dans les alliances respectives. Ceux qui sont à Nisée et à Minoa n’iront pas au-delà du chemin qui, à partir des Pyles, longeant le Nisus, conduit à l’hiéron de Neptune, et de cet hiéron de Neptune, droit au pont qui regarde Minoa.

» Ni les Mégariens ni les alliés n’outrepasseront ce chemin, non plus que l’île conquise par les Athéniens ; ils conserveront, et cela sans passer des uns chez les autres, tout ce qu’ils possèdent dans la Trézénie, et tout ce dont ils doivent jouir suivant leur traité avec les Athéniens ; ils auront l’usage de la mer qui baigne leurs côtes et celles de leurs alliés.

» Ni les Lacédémoniens ni leurs alliés n’auront des vaisseaux longs, mais seulement des bâtimens à rames du port de cinq cents talens.

» Les hérauts, les députés et ceux qui seront envoyés avec eux pour prendre des mesures pacifiques, ou pour accorder les différends, voyageront sous la foi publique par terre et par mer, soit pour aller à Athènes et dans le Péloponnèse, soit pour en revenir.

» Pendant toute la durée de la trève, ni vous ni nous ne recevrons les transfuges, soit libres, soit esclaves.

» Vous et nous, nous discuterons réciproquement nos droits ; et déciderons à l’amiable les points contestés, sans recourir à des voies hostiles.

» Voilà ce qui semble convenable aux Lacédémoniens et aux alliés. Si vous voyez quelque chose de mieux et de plus juste, venez nous en instruire à Lacédémone : ni les Lacédémoniens ni les alliés ne s’éloigneront en rien de ce que vous pourrez dire de juste.

» Ceux qui viendront, seront chargés de pleins-pouvoirs, clause dont vous nous recommandez l’observation. Le traité tiendra pendant un an. Ainsi l’a décrété le peuple. »

La tribu acamantide siégeait au Prytanée ; Phénippe était greffier, et Niciade présidait en qualité d’épistate. Lachès proposa le décret suivant : « Sous les auspices de la bonne fortune des Athéniens, il y aura trève, suivant que les Lacédémoniens et leurs alliés en conviennent. » Le décret fut accepté par le peuple. On décida qu’il y aurait trève pendant un an, à commencer du quatrième jour après le dix du mois élaphébolion ; que, pendant la durée du traité, les députés et les hérauts, de part et d’autre, négocieraient et chercheraient les moyens de terminer la guerre ; que les généraux et les prytanes convoqueraient une assemblée où les Athéniens délibéreraient, avant tout, sur les instructions à donner à leurs députés chargés de traiter de la cessation de la guerre ; et que, sur-le-champ même, les ambassadeurs présens jureraient que de bonne foi ils s’engageraient à maintenir la trève pendant l’année.

Chap. 119 . Les articles arrêtés et convenus entre les Lacédémoniens, les Athéniens et les alliés respectifs, à Lacédémone, le douze du mois gérastion, furent ratifiés et garantis, pour Lacédémone, par Taurus, fils d’Échétimidas, Athénée, fils de Périclidas, Philocharidas, fils d’Éryxidaïdas ; pour Corinthe, par Énéas, fils d’Ocyte, et Euphamidas, fils d’Aristonyme ; pour Mégares, par Nicase, fils de Cécale, et Ménécrate, fils d’Amphidore ; pour Épidaure, par Amphias, fils d’Eupéidas ; pour Athènes, par les généraux Nicostrate, fils de Diitréphès, Nicias, fils de Nicératus, Autoclès, fils de Tolmée. Ainsi fut conclue la trève. Tant qu’elle dura, il y eut des négociations pour parvenir à une paix définitive.

Chap. 120 . Dans ces mêmes journées où les parties belligérantes traitaient entre elles, Scione, ville de la Pallène, se détacha des Athéniens pour se donner à Brasidas. Les Scioniens prétendent tirer leur origine des Pelléniens du Péloponnèse ; ils racontent que leurs premiers habitans, au retour de Troie, furent portés, par la tempête qui tourmenta les Hellènes, dans la contrée où ils s’établirent. Brasidas, pour favoriser leur défection, cingla de nuit vers Scione, porté sur une barque, faisant marcher assez loin devant lui la trirème que lui avaient envoyée les Scioniens : cette trirème le défendrait s’il lui arrivait d’être attaqué par un bâtiment plus fort que le sien ; si une autre trirème de force égale le rencontrait, elle ne tournerait pas contre le bâtiment le plus faible, et pendant le combat il aurait le temps de se sauver. Il fit heureusement la traversée, et tint aux habitans de Scione les mêmes discours qu’aux Acanthiens et aux peuples de Torone, ajoutant qu’ils méritaient les plus grands éloges, eux qui, véritables insulaires, la Pallène se trouvant bloquée dans l’isthme [et comme séparée du continent] par les Athéniens, maîtres de Potidée, avaient couru spontanément au devant de la liberté, sans attendre timidement que la nécessité les obligeât de chercher un bonheur évident et qui leur appartenait ; que c’était un signe certain qu’ils soutiendraient avec courage les plus fortes épreuves, s’ils passaient sous la constitution qu’ils désiraient ; qu’il les jugeait les plus fidèles amis de Lacédémone et leur témoignerait toute l’estime qu’ils méritaient.

Chap. 121 . Les Scioniens sentirent leur courage s’accroître à ce discours ; et tous animés de la même audace, ceux même à qui d’abord avait déplu ce qui se passait, résolurent de supporter la guerre avec constance. Non contens de faire le plus honorable accueil à Brasidas, ils lui décernèrent, aux frais du public, une couronne d’or, comme au libérateur de l’Hellade, et, en particulier, ils lui ceignirent la tête de bandelettes et le traitèrent en athlète victorieux. Il leur laissa pour le moment quelques troupes de garnison, et partit ; mais bientôt après, il leur envoya des forces bien plus considérables, dans le dessein de faire avec eux des tentatives sur Mendé et sur Potidée. Persuadé que les Athéniens ne pouvaient manquer de secourir une possession qu’ils regardaient comme une île, il voulait prendre les devans. Il lia quelques intelligences dans ces villes, et se disposa en même temps à les attaquer.

Chap. 122 . Cependant arrivèrent sur une trirème des députés chargés de lui annoncer la trève ; de la part des Athéniens, Aristonyme, et de la part des Lacédémoniens, Athénée. L’armée retourna à Torone. Athénée et Aristonyme communiquèrent à Brasidas les articles convenus. Tous les alliés de Lacédémone dans l’Épithrace adhérèrent à ce qui venait d’être arrêté. Aristonyme donna son aveu à tout ; cependant, en supputant les jours, il reconnut que les Scioniens n’avaient opéré leur défection qu’après la conclusion du traité, et il soutint qu’ils ne pouvaient y être compris. Brasidas, alléguant beaucoup de raisons pour prouver que la défection était antérieure, s’opposait à la restitution de la place. Quand Aristonyme eut rendu compte de l’affaire aux Athéniens, ils se montrèrent prêts à marcher aussitôt contre Scione. Les Lacédémoniens leur envoyèrent une députation pour leur déclarer qu’ils rompaient la trève. Ils réclamaient la place sur le témoignage de Brasidas, se montrant d’ailleurs disposés à terminer l’affaire par voie d’arbitrage ; mais les Athéniens refusaient d’en courir les hasards, et voulaient en venir aussitôt aux armes, indignés que des insulaires songeassent à quitter leur alliance, se reposant sur les forces de Lacédémone ; respectables sur terre, mais inutiles pour eux. La vérité sur la défection de Scione était conforme à ce qu’ils pensaient : cette défection n’avait eu lieu que deux jours après la trève. Ils décrétèrent aussitôt, d’après le rapport de Cléon, qu’il fallait prendre Scione et punir de mort les habitans, et ils laissèrent de côté tout le reste, pour se disposer à l’exécution de ce décret.

Chap. 123 . Sur ces entrefaites la ville de Mendé, colonie des Érétriens dans la Pallène, suivit l’exempte de Scione. Brasidas n’hésita point à la recevoir, ne croyant pas commettre une injustice, quoiqu’elle se donnât ouvertement à lui pendant la trève : car il avait de son côté certaines infractions à reprocher aux Athéniens. Les Mendéens s’enhardirent en voyant l’affection de Brasidas pour eux, et surtout par l’exemple de Scione qu’il n’avait pas livrée. D’ailleurs ceux qui parmi eux intriguaient pour cette défection, étant peu nombreux, ayant suivi leur projet avec ardeur dès qu’ils s’y étaient déterminés, et craignant de le laisser éventer avant l’exécution, avaient, contre toute attente, forcé le peuple à embrasser leur parti. Les Athéniens, à cette nouvelle, bien plus irrités encore, se préparèrent à châtier les deux villes. Brasidas, informé de leur prochain embarquement, fit transporter secrètement à Olynthe, dans la Chalcidique, les femmes et les enfans de Mendé et de Scione, et envoya dans ces places cinq cents hoplites du Péloponnèse et trois cents peltastes de la Chalcidique, tous sous la conduite de Polydamidas. Ils s’attendaient à voir arriver incessamment les Athéniens ; ils accélérèrent en commun leurs dispositions.

Chap. 124 . Vers le même temps, Brasidas et Perdiccas se réunirent pour aller une seconde fois combattre Arrhibée à Lyncus. L’un conduisait avec lui la portion des forces macédoniennes dont il disposait, et les hoplites des Hellènes établis dans ses états ; l’autre, les Chalcidiens, les Acanthiens, et le contingent de divers autres peuples, sans parler des troupes du Péloponnèse qui étaient restées à ses ordres : il n’y avait pas en tout plus de trois mille hoplites hellènes. Toute la cavalerie macédonienne suivait avec les Chalcidiens, au nombre d’un peu moins de mille hommes. Ils firent une invasion dans le pays d’Arrhibée, trouvèrent les Lyncestes campés et qui les attendaient, et campèrent eux-mêmes en leur présence. L’infanterie des deux armées se porta chacune sur une colline : une plaine les séparait ; la cavalerie y descendit. Il y eut d’abord un choc entre les deux partis. Les hoplites des Lyncestes descendirent eux-mêmes pour soutenir leur cavalerie ; ils s’avancèrent et offrirent le combat. Brasidas et Perdiccas marchèrent aussi au devant des ennemis, les joignirent et les mirent en fuite. Il en périt beaucoup ; le reste se réfugia sur les hauteurs, et se tint dans l’inaction. Les vainqueurs dressèrent un trophée, et restèrent deux ou trois jours à attendre les Illyriens qui devaient arriver et que Perdiccas avait pris à sa solde. Ce prince voulait, sans s’arrêter, aller attaquer les bourgades de la domination d’Arrhibée ; mais Brasidas était plus empressé de partir que de suivre ce projet, craignant que les Athéniens ne se portassent à Mendé avant son retour, et qu’il n’arrivât quelque malheur à cette place : d’ailleurs les Illyriens n’arrivaient pas.

Chap. 125 . Pendant qu’ils étaient ainsi partagés d’opinion, on vint leur annoncer que les Illyriens, trahissant Perdiccas, s’étaient joints à Arrhibée. Alors les deux chefs se déclarèrent également pour la retraite, dans la crainte que leur inspirait ce peuple belliqueux : mais, comme ils étaient toujours peu d’accord, il n’y eut rien de déterminé sur le moment du départ. La nuit survint ; les Macédoniens et la foule des barbares furent saisis d’effroi, comme il arrive souvent aux grandes armées de se livrer à de folles terreurs. Se figurant que les ennemis s’avançaient plus nombreux qu’ils n’étaient en effet, et qu’à l’instant ils allaient paraître, ils s’enfuirent et prirent la route de leur pays. Perdiccas ne s’était pas aperçu d’abord de leur mouvement ; ils le forcèrent à les suivre avant qu’il pût voir Brasidas : leurs camps étaient fort éloignés l’un de l’autre. Brasidas apprit au lever de l’aurore que les Macédoniens étaient partis ; qu’Arrhibée et les Illyriens approchaient. Il assembla ses forces, en fit un bataillon carré, plaça les troupes légères dans le centre, et résolut de partir. Pour éviter toute surprise, il donna l’emploi de coureurs à ses plus jeunes guerriers ; lui-même, avec trois cents hommes d’élite, ferma la marche pour protéger la retraite et faire face aux premiers qui viendraient l’attaquer. En attendant que l’ennemi pût l’atteindre, il profita du peu de temps qui lui restait pour adresser à ses troupes quelques mots d’encouragement ; il leur parla ainsi :

Chap. 126 . « Péloponnésiens, si je ne soupçonnais pas que vous êtes effrayés du délaissement de Perdiccas et de la pensée que les ennemis qui approchent sont des barbares, et même assez nombreux, je ne songerais pas à vous présenter des exhortations et des avertissemens. Des alliés nous abandonnent ; de nombreux ennemis approchent : je vais, par des avis succincts, par de courtes exhortations, essayer de vous persuader de vérités importantes. Ce n’est pas la présence d’alliés, fidèles appuis dans chacun de vos combats, mais votre propre vertu, qui doit vous inspirer de la valeur. Le nombre des ennemis ne doit pas vous épouvanter, vous citoyens d’un pays où ce n’est pas la multitude qui commande au petit nombre, où le petit nombre au contraire commande à la multitude ; vous qui n’avez acquis la prééminence que par la supériorité dans les combats. Ces barbares, que vous craignez faute de les bien connaître, apprenez à les juger. D’après les combats que vous avez déjà livrés contre eux, en faveur des Macédoniens, d’après mes propres raisonnemens, et d’après les rapports certains qui m’ont été faits, sachez qu’ils ne sont point à redouter. Des ennemis véritablement faibles peuvent avoir une apparence de force ; mais instruit de ce qu’ils valent, on se défend avec plus de confiance, tandis que, si l’on ne connaît pas d’avance des ennemis d’une valeur à toute épreuve, on se portera contre eux avec trop de témérité. Ces barbares, pour qui ne les connaît pas, ne sont redoutables qu’autant de temps qu’on diffère de les attaquer ; leur multitude, leurs cris, inspirent la terreur ; à les voir agiter leurs armes avec une vaine jactance, ils ont quelque chose de menaçant : soutient-on leur attaque sans en être ébranlés, ils ne sont plus les mêmes. Comme ils ne gardent point de rangs, ils n’ont pas honte, aussitôt qu’on les presse, d’abandonner la place où ils combattaient. Parmi eux, la fuite étant réputée aussi honorable, aussi glorieuse que l’attaque, il n’est point d’épreuve pour le courage. Un combat dans lequel chacun ne prend d’ordre que de soi-même, fournira toujours des prétextes de se sauver par la fuite sans encourir de blâme. Ils trouvent plus sûr de nous inspirer de l’effroi en se tenant eux-mêmes loin du danger, que d’en venir aux mains ; car déjà, sans doute, ils nous auraient attaqués. Vous voyez donc clairement que ce qu’ils pourraient avoir pour vous de terrible, est en effet peu de chose, et que ce qui vous intimide n’est imposant qu’aux regards et à l’oreille. Quand ils viendront à la charge, recevez-les intrépidement, et quand le moment sera favorable, opérez lentement votre retraite, en bon ordre et sans rompre les rangs ; et bientôt vous serez en sûreté, et vous reconnaîtrez ce que sont, vis-à-vis de braves qui savent soutenir le premier choc, ces troupes méprisables, dont le courage ne se manifeste que de loin et avant le combat, par de bruyantes et vaines menaces. Mais, dès qu’on leur cède, ne voyant plus de danger à courir, elles montrent leur valeur en poursuivant avec légèreté les fuyards. »

Chap. 127 . Après ce discours, Brasidas fit faire à son armée un mouvement rétrograde. Les barbares, s’apercevant de cette manœuvre, s’avancèrent en tumulte, poussant de grands cris, persuadés que les Hellènes fuyaient, et que, pour les détruire, il suffisait de les atteindre. Mais quand, partout où ils se présentaient, les coureurs firent face ; quand Brasidas lui-même, avec ses hommes d’élite, repoussa leurs attaques, lorsqu’ils virent que, contre leur attente, on résistait à l’impétuosité de leur premier choc ; qu’on tenait ferme contre eux, et que l’on continuait à se retirer dès qu’ils cessaient d’attaquer, alors la plupart renoncèrent à poursuivre en pleine campagne les Hellènes commandés par Brasidas : ils laissèrent seulement une partie de leur monde pour le suivre et le harceler ; les autres prirent leur course à la suite des Macédoniens, et tuèrent tout ce qu’ils purent atteindre. Ils allèrent se saisir d’une gorge qui est entre deux collines, sur les confins de la domination d’Arrhibée, sachant que Brasidas n’avait pas d’autre chemin à prendre dans sa retraite ; ils le cernèrent dès qu’ils le virent en approcher, se croyant certains de le prendre dans ce sentier difficile.

Chap. 128 . Il vit leur dessein, et commanda aux trois cents qui étaient avec lui de courir, sans garder de rangs, et avec toute la célérité dont chacun d’eux serait capable, à celle des deux collines dont il lui semblait plus facile de s’emparer ; de tâcher d’en repousser les barbares, qui déjà commençaient à la gagner, et de les prévenir avant qu’ils ne se fussent formés en plus grand nombre pour l’investir. Ils partent, tombent sur les ennemis, et occupent la colline. Le corps d’armée des Hellènes parvient sans peine ; car les barbares, mis en déroute par des hommes qui les repoussaient d’un lieu supérieur, sont frappés d’épouvante. Ils renoncent à poursuivre les Hellènes, qu’ils considèrent comme ayant touché les frontières d’un peuple ami, et comme étant désormais hors de leurs insultes. Brasidas, après avoir gagné les hauteurs, continua sa marche avec plus de sûreté, et arriva le même jour à Arnisse, ville qui était sous la domination de Perdiccas. Les soldats, irrités de la désertion des Macédoniens, brisaient ou enlevaient tout ce qu’ils rencontraient sur leur route, voitures attelées de bœufs, et ustensiles de toute espèce, qui avaient été égarés en chemin, comme il arrive dans une retraite que font de nuit des gens effrayés. Dès-lors Perdiccas regarda Brasidas comme son ennemi ; et, sans nourrir dans son cœur contre le Péloponnèse une haine qui ne pouvait être chez lui un sentiment habituel, puisqu’il détestait les Athéniens, échappé à de grands dangers, il chercha tous les moyens de s’accommoder au plus tôt avec Athènes et de se détacher des Péloponnésiens.

Chap. 129 . Brasidas, à son retour de Torone, trouva les Athéniens déjà maîtres de Mendé. Ne se croyant pas en état de passer dans la Pallène et de se venger des Athéniens, il se tint en repos, et se contenta de mettre Torone en état de défense. Pendant qu’il avait été occupé à Lyncus, les Athéniens, qui s’étaient préparés à reprendre Mendé et Scione, étaient arrivés avec cinquante vaisseaux, dont dix de Chio, mille hoplites fournis par l’Attique, six cents archers, mille Thraces soudoyés, et des peltastes que leur avaient fournis les alliés du pays. Les généraux étaient Nicias, fils de Nicératus, et Nicostrate, fils de Diitréphès. Ils avaient mis en mer à Potidée : ils prirent terre près de l’hiéron de Neptune, d’où ils marchèrent contre Mendé. Les habitans s’avancèrent à leur rencontre avec trois cents hommes de Scione, et des auxiliaires du Péloponnèse, formant en tout sept cents hoplites que commandait Polydamas. Ils campèrent hors de la ville, sur une colline fortifiée par la nature. Nicias, avec cent vingt hommes de Méthone armés à la légère, soixante hoplites d’Athènes, hommes d’élite, et tous les archers, essaya de monter contre eux par un certain sentier ; il reçut une blessure et ne put les forcer. Nicostrate, par un autre chemin plus éloigné, voulut, avec le reste des troupes, gravir cette colline de difficile accès ; mais il fut mis dans un tel désordre, qu’il exposa l’armée athénienne à une entière défaite. Dans cette journée, les Mendéens ayant tenu ferme, les Athéniens se retirèrent et campèrent. La nuit venue, les Mendéens rentrèrent dans leur ville.

Chap. 130 . Le lendemain, les Athéniens tournèrent la côte, prirent terre devant Scione, s’emparèrent du faubourg, et passèrent toute la journée à dévaster la campagne, sans que personne sortît contre eux ; car il y avait dans la ville un commencement de sédition. Les trois cents hommes de Scione étaient retournés chez eux pendant la nuit. Le jour venu, Nicias, avec la moitié de l’armée, se porta sur la frontière et saccagea les terres des Scioniens, tandis que Nicostrate, avec le reste des troupes, mettait le siége devant Mendé, du côté des portes supérieures qui conduisent à Potidée. De ce côté, en dedans des murailles, étaient déposées les armes des Mendéens et de leurs auxiliaires. Polydamas rangea ses troupes en bataille, et ordonna à ces Mendéens de sortir : mais un homme du parti démocratique déclare, d’un ton séditieux, qu’il ne sortira point, et qu’il ne faut pas combattre. Polydamas, indigné, le saisit violemment et le déconcerte : le peuple aussitôt s’empare des armes, et court, dans sa colère, se jeter sur les Péloponnésiens et sur les gens de leur parti. Ceux-ci, qui ne s’attendaient pas à cette attaque soudaine, prennent la fuite. Voyant les portes s’ouvrir subitement aux Athéniens, ils crurent ce coup de main concerté d’avance avec eux. Ceux qui ne furent pas tués sur la place, gagnèrent l’acropole, qu’ils occupaient déjà auparavant. Cependant Nicias était revenu à Mendé. Toute l’armée athénienne y entra. La place ne s’étant pas rendue par composition, elle fut traitée comme une ville prise d’assaut ; on la pilla, et ce fut même avec peine que les généraux empêchèrent le massacre des habitans. Ils leur ordonnèrent de se gouverner à l’avenir suivant leur ancien régime, et de juger eux-mêmes les citoyens qu’ils croiraient avoir été les auteurs de la défection. Ceux qui étaient renfermés dans l’acropole furent investis des deux côtés d’une muraille qui se terminait a la mer, et l’on mit un poste d’observation. Après avoir réduit Mendé sous leur puissance, les Athéniens se dirigèrent sur Scione.

Chap. 131 . Les Scioniens et les Péloponnésiens s’avancèrent contre les Athéniens, et campèrent hors de la ville, sur une colline forte par sa propre situation. Les ennemis étaient obligés de s’en emparer avant d’investir la place : mais les Athéniens les attaquèrent de vive force, et repoussèrent ceux qui vinrent les combattre. Ils prirent leurs campemens, dressèrent un trophée, et se disposèrent à construire un mur de circonvallation. Mais peu après, et tandis qu’ils étaient occupés de ce travail, les auxiliaires assiégés dans l’acropole de Mendé forcèrent la garde du côté de la mer : ayant presque tous échappé aux troupes athéniennes campées devant Scione, ils entrèrent dans la place.

Chap. 132 . On travaillait à la circonvallation de Scione, quand Perdiccas, par le ministère d’un héraut, conclut un accommodement avec les généraux athéniens. Il avait entamé cette négociation en haine de Brasidas, dès que ce général s’était retiré de la Lyncestide. Ischagoras se préparait alors à conduire par terre une armée à Brasidas. Dès que l’accord fut conclu, Nicias exigea de Perdiccas que, pour preuve de sa bonne foi, il rendît ouvertement aux Athéniens quelques services ; et cette demande s’accordait avec les intentions du prince, qui ne voulait plus que les Lacédémoniens entrassent dans son pays. Perdiccas arma donc les étrangers qui étaient en Thessalie, les employa à mesure qu’ils arrivaient, arrêta ainsi l’armée des Lacédémoniens, et rendit nuls tous leurs préparatifs ; en sorte qu’ils ne tentèrent rien contre les Thessaliens.

Cependant Ischagoras, Aminias et Aristée, se rendirent personnellement auprès de Brasidas, chargés par les Lacédémoniens d’observer l’état des choses, et ils firent, contre l’usage, partir de jeunes Spartiates, pour leur donner le commandement des villes, et empêcher qu’on n’en revêtit des hommes pris au hasard. Cléaridas, fils de Cléonyme, eut le gouvernement d’Amphipolis ; Épitélidas, fils d’Hégésander, celui de Torone.

Chap. 133 . Le même été, les Thébains accusèrent les habitans de Thespies de favoriser les Athéniens, et rasèrent les murailles de cette ville. Ils avaient eu de tout temps ce dessein, dont l’exécution devenait plus facile depuis que, dans le combat contre les Athéniens, Thespies avait perdu la fleur de sa jeunesse. Dans cette même saison, le feu détruisit l’hiéron de Junon, dans l’Argolide. Cet accident fut occasionné par l’imprudence de la prêtresse Chrysis qui plaça près d’une guirlande une lampe allumée, et se laissa surprendre par le sommeil. L’incendie gagna, sans qu’on s’en aperçût, et tout fut consumé. Elle-même, dans la crainte des Argiens, s’enfuit aussitôt, de nuit, à Phlionte. Conformément à la loi, ils établirent une autre prêtresse, nommée Phaïnis. Il y avait huit ans et demi que la guerre était commencée, quand Chrysis prit la fuite. À la fin de cet été se termina l’investissement de Scione ; les Athéniens laissèrent des troupes pour la garder, et le gros de l’armée se retira.

Chap. 134 . L’hiver suivant, ils se tinrent en repos, ainsi que les Lacédémoniens, conformément à la trève. Les Mantinéens et les Tégéates, avec leurs alliés respectifs, se livrèrent un combat à Laodicée de l’Orestide, et la victoire fut indécise : chacun des deux peuples enfonça une aile de l’armée ennemie. Les uns et les autres dressèrent un trophée, et envoyèrent chez les Delphiens une part des dépouilles. Le carnage fut grand de part et d’autre ; le combat se soutenait avec égalité, quand la chute du jour y mit fin. Les Tégéates passèrent la nuit sur le champ de bataille, et dressèrent aussitôt leur trophée ; les Mantinéens se retirèrent à Boucolion, et, après leur retraite, élevèrent eux-mêmes un trophée devant celui des ennemis.

Chap. 135 . Brasidas, à la fin de l’hiver, lorsque déjà le printemps commençait, fit une tentative sur Potidée. Il arriva de nuit, et appliqua les échelles. Jusque là on ne s’aperçut de rien ; car il avait planté son échelle dans la partie du mur abandonnée des sentinelles, et avant que celle qui passait à sa voisine la clochette d’alarme fût revenue à son poste. Au signal donné, les assiégés se mirent sur leurs gardes : Brasidas, n’ayant pas eu le temps de monter, se retira promptement sans attendre le jour.

L’hiver finissait, et en même temps la neuvième année de la guerre que Thucydide a décrite.

LIVRE CINQUIÈME.

Chapitre premier . Au commencement de l’été, la trève d’un an, qui devait durer jusqu’aux jeux pythiques, venait d’expirer. Pendant cette trève, les Athéniens avaient chassé les Déliens de leur île, les jugeant, à cause d’un ancien crime, indignes de leur ministère sacré, et regardant comme insuffisante cette expiation dont j’ai parlé plus haut, lorsque je rapportais comment ils avaient cru satisfaire à toutes les lois de la purification en enlevant les tombeaux. Les Déliens s’établirent en Asie, à Atramyttium, que leur donna Pharnace, et où ils prirent place dans l’ordre du départ et de l’arrivée de chacun d’eux.

Chap. 2 . Cléon, la trève expirée, obtint des Athéniens l’ordre de passer dans l’Épithrace, sur trente vaisseaux, avec douze cents hoplites , trois cents cavaliers et la plus grande partie des alliés. Il prit d’abord terre à Scione, dont le siége durait encore, retira des hoplites de la garnison, et cingla vers le port des Colophoniens, peu éloigné de la ville de Torone. Du port où il était, instruit par des transfuges que Brasidas n’était pas dans Torone, et qu’elle ne renfermait pas de troupes en état de se défendre, il se dirigea vers cette ville avec son armée de terre, et envoya dix vaisseaux investir le port. Il vint d’abord à ces murs dont Brasidas avait environné la ville pour enfermer les faubourgs dans son enceinte : car Brasidas n’avait fait qu’une seule ville du tout, en abattant une partie de l’ancienne muraille.

Chap. 3 . Les Athéniens avaient commencé leurs attaques, quand le Lacédémonien Pasitélidas, commandant de la place, en sortit avec la garnison pour les repousser ; mais, se voyant près d’être forcé, et le port se trouvant investi par les vaisseaux qu’avait envoyés Cléon, il craignit que la ville abandonnée ne fût prise par mer, et qu’on ne forçât les remparts, où il serait pris lui-même : il les abandonna donc et se dirigea vers la ville en grande hâte. Mais les Athéniens, prenant les devans, s’en rendirent maîtres par mer, en même temps que par terre leur infanterie se précipitait par l’ouverture que Brasidas avait faite à l’ancien mur : ils tuèrent une partie des Péloponnésiens et des Toronéens, dans le combat ; les autres, et avec eux Pasitélidas, leur chef, furent faits prisonniers. Brasidas venait au secours, mais informé en chemin de l’événement, il se retira, se trouvant à une distance de quarante stades, qui ne lui permettait pas de prévenir par son arrivée la prise de Torone. Cléon et les Athéniens élevèrent deux trophées, l’un sur le port, l’autre près des murailles ; ils réduisirent en servitude les femmes et les enfans des Toronéens ; et ceux-ci, avec les Péloponnésiens et ce qu’il y avait de Chalcidiens, au nombre de sept cents, furent envoyés à Athènes. Dans la suite, les Péloponnésiens, par accord, recouvrèrent la liberté ; les autres furent échangés, homme pour homme, par les Olynthiens.

Vers cette époque, les Béotiens prirent, sur tes frontières de l’Attique, Panactum, qui leur fut livré par trahison. Cléon laissa une garnison à Torone, mit en mer, et tourna le mont Athos, route qu’il devait prendre pour gagner Amphipolis.

Chap. 4 . Phéax, fils d’Érasistrate, fut député, lui troisième, par les Athéniens, en Italie et en Sicile, et partit avec deux vaisseaux, vers le temps dont nous parlons. Depuis que les Athéniens, par suite d’une convention, avaient quitté la Sicile, les Léontins avaient inscrit quantité de personnes sur le rôle des citoyens, et le peuple était dans l’intention de se partager les terres. Les principaux citoyens, instruits du projet, appelèrent les Syracusains, chassèrent le parti populaire, dont les bannis errèrent çà et là : quant aux riches, d’accord avec les Syracusains, ils abandonnèrent Léontium, qu’ils avaient convertie en désert, et allèrent habiter Syracuses avec droit de cité. Mais, dans la suite, quelques-uns d’eux ne parvenant pas à se faire goûter, quittèrent Syracuses, et s’emparèrent et de Phocée, poste de la ville des Léontins, et de Bricinnies, forteresse de la Léontine. Les bannis du parti populaire marchèrent contre eux et s’établirent dans les retranchemens d’où ils faisaient la guerre à la faction opposée. Les Athéniens, à cette nouvelle, envoyèrent Phéax. L’objet de sa mission était d’engager les alliés qu’Athènes avait dans cette île, et tous les autres Siciliens, s’il était possible, à faire en commun la guerre aux Syracusains, et à sauver le parti démocratique qui dominait à Léontium. Phéax, à son arrivée, gagna ceux de Camarina et d’Agrigente ; mais ne trouvant que de l’opposition à Géla, et prévoyant que ses démarches seraient vaines, il ne crut pas devoir aller plus loin, revint s’embarquer à Catane, après avoir traversé le pays des Sicules, et s’être arrêté un moment sur le territoire de Bricinnies, où il fortifia les bonnes dispositions [du parti populaire].

Chap. 5 . En longeant les côtes, soit pour aller en Sicile, soit à son retour, soit en Italie, il essaya, négociateur zélé, d’engager quelques-villes dans l’alliance d’Athènes. Il rencontra des Locriens qu’on venait de chasser de Messène qu’ils avaient habitée. Des dissensions étaient survenues dans cette ville après le traité conclu avec les Siciliens, et l’un des partis avait appelé des Locriens, qui étant venus s’y établir furent ensuite expulsés, après avoir occupé quelque temps Messène. Ceux-ci revenaient dans leur patrie lorsque Phéax les rencontra. Il ne leur fit aucun mal, car il venait d’amener les Locriens à se rapprocher d’Athènes. Seuls des alliés, quand les Siciliens se réconciliaient, ils n’avaient pas traité avec les Athéniens ; et même alors ils ne l’eussent pas fait encore, s’ils n’avaient eu les embarras d’une guerre avec ceux d’Itône et de Mélée, peuples limitrophes sortis de leur sein. Phéax revint ensuite à Athènes.

Chap. 6 . Cléon étant arrivé de Torone à Amphipolis, en tournant la côte, alla, d’Éione, attaquer Stagire, sans pouvoir se rendre maître de cette colonie d’Andros ; mais il força Galepse, colonie des Thasiens. Il députa ensuite vers Perdiccas, qu’il priait de venir avec des troupes, conformément au traité ; et en Thrace, vers Pollès, roi des Odomantes, qui amènerait le plus de Thraces soudoyés qu’il pourrait : en attendant, il se tenait en repos dans Éione.

Brasidas, à ces nouvelles, alla camper en face des Athéniens, près de Cerdylium, place des Argiliens, située au-delà du fleuve, assez près d’Amphipolis, et protégée par une hauteur d’où l’on découvrait tout sans obstacle ; en sorte que Cléon, quittant sa position, ne pourrait lui dérober sa marche : car il se doutait bien que, par mépris pour ce qu’il avait de troupes, Cléon monterait vers Amphipolis avec les forces dont il disposait. En même temps Brasidas se préparait à le recevoir avec mille cinq cents Thraces soudoyés, et tous les Édoniens, peltastes et cavaliers, qu’il venait de mander ; de plus, avec mille peltastes myrciniens et chalcidiens, sans compter ce qu’il avait encore de monde à Amphipolis. Il avait rassemblé en tout deux mille hoplites et trois cents cavaliers hellènes. De ces troupes, il n’avait à Cerdylium que mille cinq cents hommes ; le reste se trouvait, avec Cléaridas, à Amphipolis, rangé en ordre de bataille.

Chap. 7 . Cléon jusque-là se tenait en repos ; mais il se vit forcé de faire ce qu’avait prévu Brasidas ; car ses soldats, fatigués de leur inaction, se livraient à de fâcheuses réflexions sur son commandement : considérant à combien d’expérience et de courage serait opposé tant d’ignorance et de lâcheté, et se rappelant avec quelle répugnance ils l’avaient suivi. Cléon entendait les murmures. Ne voulant point pousser à bout leur patience en les retenant trop long-temps à la même place, il décampe et les met en mouvement. La conduite qu’il tint fut la même qui lui avait réussi à Pylos, et qu’il avait estimée un chef d’œuvre de prudence : espérant, en effet, qu’on ne viendrait pas le combattre, il disait qu’il montait surtout afin de reconnaître la place [Amphipolis]. S’il attendait du renfort, ce n’était pas, disait-il, pour l’emporter au besoin par la sûreté des précautions, mais pour cerner la place et la forcer.

Arrivé sur une colline naturellement fortifiée et en face d’Amphipolis, il y campa. De là il contemplait les vastes marais formés par le Strymon, et la position de la ville à l’entrée de la Thrace. Il croyait pouvoir, à son gré, se retirer sans combat ; car personne ne paraissait ni sur les remparts, ni aux portes, qui toutes étaient fermées : en sorte qu’il se reprochait comme une faute de n’avoir pas amené les machines : il aurait, disait-il, emporté la place dans l’état d’abandon où elle se trouvait.

Chap. 8 . Brasidas, aussitôt qu’il a vu les Athéniens se mettre en marche, descend de Cerdylium, et s’approche d’Amphipolis. Il ne voulait ni faire de sortie, ni se présenter devant l’ennemi en ordre de bataille. Il avait peu de confiance en son armée, qu’il jugeait inférieure, non par le nombre (sous ce rapport, les forces étaient à peu près égales de part et d’autre), mais par sa composition : en effet, l’armée athénienne était formée de citoyens d’Athènes et des meilleures troupes de Lemnos et d’Imbros. Il se préparait donc à attaquer par la ruse. En laissant voir aux ennemis combien ses troupes étaient peu nombreuses et mal armées (car les circonstances n’avaient pas permis d’y mieux pourvoir), il aurait cru rendre sa victoire plus difficile qu’en évitant de les montrer avant le combat ; l’état où elles se trouvaient ne pouvant inspirer que du mépris.

Prenant avec lui cent cinquante hoplites choisis, il laissa le reste à Cléaridas. Il se proposait d’attaquer brusquement les Athéniens avant leur retraite, n’espérant plus, s’il leur arrivait une fois des secours, trouver une semblable occasion de les combattre réduits à leurs propres forces. Il rassembla donc tous les soldats pour les encourager et les instruire de son projet, et il leur tint ce discours :

Chap. 9 . « Braves Péloponnésiens, vous savez de quel pays nous venons ici : vous savez que, grâces à notre courage, il est toujours resté libre ; que vous êtes Doriens, et que vous allez combattre des Ioniens que vous avez coutume de vaincre : peu de mots suffisent pour vous le rappeler. Mais je vais vous communiquer mon plan d’attaque, de crainte qu’en me voyant n’exposer qu’un petit nombre de troupes et non la masse entière, vous ne jugiez mes moyens insuffisans, et que le découragement ne s’empare de vous. C’est par mépris pour nous, sans doute, et dans l’espérance que personne ne sortirait pour les combattre, que les Athéniens sont montés sur cette colline d’où ils nous contemplent négligemment et sans garder aucun ordre. Quand on sait remarquer de telles fautes chez les ennemis, et employer, pour les attaquer, une manœuvre convenable à ses forces, préférant, non une attaque ouverte et de front, mais celle dont la circonstance indique l’avantage, il est rare qu’on ne soit pas vainqueur. Ce sont (comme il est impossible de ne pas le reconnaître) de bien glorieux artifices que ceux par lesquels on trompe le plus habilement ses ennemis pour servir le plus utilement ses amis. Ainsi, pendant qu’ils sont encore dans le désordre et la sécurité, pendant qu’ils songent moins au combat qu’à une retraite déguisée, pendant qu’ils s’abandonnent à un certain relâchement d’esprit, je veux, sans leur laisser le temps d’asseoir leurs pensées, prévenir s’il se peut leur retraite, et, avec ces guerriers que j’ai choisis, me jeter à la course au milieu de leur camp. Toi, Cléaridas, lorsque tu me verras les charger, et probablement jeter parmi eux l’épouvante, prends avec toi les hommes que tu commandes, Amphipolitains et autres alliés ; ouvre subitement les portes, et jette-toi précipitamment dans la mêlée. C’est ainsi qu’on peut espérer de les battre : car des troupes qui surviennent après coup sont plus terribles aux ennemis que celles qui sont en présence et qui soutiennent le choc. Montre-toi vaillant comme il convient à un Spartiate. Et vous, alliés, suivez-le en braves, et songez que, pour bien faire la guerre, il faut avoir de la résolution, être sensible à l’honneur et docile à la voix de ses chefs. Pensez qu’en ce jour, si vous avez du courage, vous pouvez vous assurer, avec la liberté, le titre d’alliés de Lacédémone ; ou bien qu’esclaves d’Athènes, en admettant la chance la plus favorable, que vous ne soyez ni vendus ni tués, vous porterez un joug plus pesant que jamais, et deviendrez pour les autres Hellènes un obstacle à leur délivrance. Vous voyez pour quels intérêts vous combattez : ne faiblissez pas. Pour moi, je montrerai que, si je sais exhorter, je sais aussi agir et combattre. »

Chap. 10 . Brasidas, après avoir frappé les esprits de ces importantes considérations, prépara sa sortie, et rangea, devant les portes appelées Thraciennes , les troupes qu’il laissait à Cléaridas, et qui en sortiraient au moment qu’il avait indiqué. On l’avait vu descendre de Cerdylium, sacrifier à Amphipolis dans l’hiéron de Minerve, et faire toutes ses dispositions : on l’avait vu, parce que, du dehors, les regards plongeaient dans la ville. Cléon s’était avancé pour considérer la place ; on lui annonce qu’on découvre dans la ville toute l’armée ennemie, qu’on aperçoit sous les portes les pieds de chevaux et d’hommes qui se préparent à sortir.

Sur cet avis, il s’avance : après avoir tout vu, ne voulant pas risquer de bataille décisive avant l’arrivée des auxiliaires, et quoique bien assuré qu’il ne pouvait cacher sa retraite, il donne le signal et commande que l’armée, en partant, entame la route par l’aile gauche pour aller sur Éione, manœuvre la seule praticable. Mais, la jugeant trop lente, lui-même fit retourner son aile droite.

Brasidas voit les Athéniens se mettre en mouvement ; il juge aussitôt le moment favorable : « Ces gens-là, dit-il à ceux qui l’entouraient, ne nous attendent pas, comme on le voit aux mouvemens des têtes et des lances : ce n’est pas avec une telle contenance qu’on attend son ennemi. Qu’on m’ouvre les portes que l’on est convenu d’ouvrir, et marchons à l’instant. » Lui-même sortit par les portes qui regardaient la palissade, et qui étaient les premières de la longue muraille qui existait alors ; et, suivant droit à la course le chemin où se remarque un trophée et qu’on rencontre dans la partie la plus fortifiée de cette chaîne de collines, il donna, dans l’espace laissé entre les deux parties de l’armée, sur les Athéniens, qui, tout-à-la-fois effrayés de leur désordre et frappés de son audace, furent bientôt mis en déroute.

Cléaridas, suivant l’ordre, survient, avec sa troupe, par les portes de Thrace, et fond sur les Athéniens. Cette attaque inattendue, soudaine et faite de deux côtés à-la-fois, jette parmi eux l’épouvante. Leur aile gauche gagnait Éione et en approchait : Brasidas l’attaque, la rompt, la met en fuite. Il marchait contre l’aile droite ; il fut blessé. Les Athéniens ne le virent pas tomber, on l’emporta sans qu’ils s’en aperçussent.

La droite des Athéniens tenait ferme : pour Cléon, qui d’abord n’avait pas résolu d’attendre l’ennemi, il prit aussitôt la fuite, et fut tué par un peltaste myrcinien qui fondit sur lui. Ses hoplites , réunis en peloton sur la colline, repoussèrent Cléaridas, qui les chargea deux ou trois fois, et ils ne fléchirent que lorsque les cavaliers myrciniens et chalcidiens, qui les enveloppèrent, eurent rendu toute résistance inutile. L’armée alors entièrement défaite s’enfuit non sans peine, prenant divers chemins à travers les montagnes : ce qui s’était échappé, soit dans le combat, soit poursuivi par les cavaliers et peltastes chalcidiens, se réfugia à Éione.

Les guerriers qui avaient enlevé et sauvé Brasidas, le portèrent à la ville encore respirant. Il vit que les siens étaient vainqueurs ; il le vit et rendit le dernier soupir. Le reste de l’armée revint de la poursuite avec Cléaridas, dépouilla les morts et dressa un trophée.

Chap. 11 . Tous les alliés, en armes, suivirent la pompe funèbre de Brasidas, qui, aux frais du public, fut inhumé dans la ville, à l’entrée du lieu qui maintenant est l’agora. Les Amphipolitains enfermèrent son monument d’une enceinte, lui consacrèrent un temenos , comme à un héros, et instituèrent en son honneur des jeux et des sacrifices annuels : ils lui dédièrent leur colonie, comme à son véritable fondateur ; abattirent les édifices consacrés à Agnon, et détruisirent tous les monumens qui pouvaient rappeler que la colonie lui devait son origine. Ils croyaient voir un sauveur dans Brasidas, et cherchaient d’ailleurs à ménager l’alliance de Lacédémone, par la crainte qu’en ce moment Athènes leur inspirait. Ennemis de cette république, ils ne trouvaient ni le même plaisir ni le même intérêt à rendre ces honneurs à Agnon. Les Athéniens reçurent les corps des guerriers morts dans le combat. L’action ayant été moins une bataille qu’une surprise et une déroute, il périt environ six cents hommes du côté des vaincus, sept seulement du côté des vainqueurs. Les Athéniens retournèrent chez eux après avoir recueilli leurs morts, et Cléaridas mit ordre aux affaires d’Amphipolis.

Chap. 12 . Vers la même époque, et à la fin de l’été, Rhamphias, Autocharidas et Épicydidas, Lacédémoniens, conduisirent dans l’Épithrace un secours de neuf cents hoplites . Arrivés à Héraclée, dans la Trachinie, ils s’y arrêtèrent pour remédier à quelques désordres : ils y étaient quand se passa l’affaire dont nous venons de parler : alors l’été finissait.

Chap. 13 . Dès le commencement de l’hiver, Rhamphias et sa troupe s’avancèrent jusqu’à Piérium de Thessalie ; mais comme les Thessaliens voulaient s’opposer à leur passage, et que Brasidas, à qui ils conduisaient l’armée, venait de mourir, ils retournèrent sur leurs pas, ne jugeant plus l’occasion favorable depuis la défaite et le départ des Athéniens ; d’ailleurs ils ne se croyaient pas en état de poursuivre les projets de Brasidas. Mais ce qui les décida surtout à se retirer, c’est qu’à leur départ ils avaient su que les Lacédémoniens inclinaient à la paix.

Chap. 14 . Après l’affaire d’Amphipolis et la retraite de Rhamphias, il ne se commit de part ni d’autre aucune hostilité ; les pensées se tournaient vers la paix. Les Athéniens, maltraités devant Délium, et peu après à Amphipolis, n’avaient plus cette aveugle confiance dans leurs forces, qui les avait empêchés de se prêter à un accommodement, quand, éblouis de leur fortune présente, ils se flattaient d’obtenir la prééminence. Ils craignaient en même temps leurs alliés, que les nouveaux désastres pouvaient exciter encore plus à la défection ; ils se repentaient aussi d’avoir négligé l’occasion favorable de traiter après l’affaire de Pylos. D’un autre côté, les Lacédémoniens, qui avaient cru d’abord n’avoir qu’à ravager l’Attique pour détruire en peu d’années la puissance d’Athènes, voyaient la marche de la guerre contrarier leurs premiers calculs. Ils venaient d’essuyer à Sphactérie un échec inconnu jusqu’alors à Sparte. Pylos et Cythères servaient de points de départ à des invasions sur leurs terres. Les Hilotes désertaient ; ce qui leur en restait, d’intelligence avec les déserteurs et prenant conseil des circonstances actuelles, ne tramerait-il pas, comme autrefois, quelque révolution ? Pour surcroît d’embarras, la trève de trente ans conclue avec les Argiens allait expirer, et ceux-ci n’en voulaient pas faire une autre qu’on ne leur eût d’abord restitué la Cynurie. Les Lacédémoniens sentaient l’impossibilité de soutenir à-la-fois la guerre contre Argos et contre Athènes ; ils soupçonnaient d’ailleurs quelques villes du Péloponnèse de vouloir se déclarer pour les Argiens ; ce qui en effet arriva.

Chap. 15 . De part et d’autre, frappé de ces considérations, on crut devoir s’accorder. Lacédémone surtout le désirait, impatiente de retirer les guerriers pris à Sphactérie. Il se trouvait parmi eux des Spartiates du premier rang et liés de parenté avec les plus illustres familles : dès le premier instant de leur captivité, on avait négocié leur délivrance, et les Athéniens, dans la prospérité, avaient refusé de l’accorder à des conditions fondées sur des principes d’égalité ; mais, après les avoir humiliés à Délium, les Lacédémoniens, certains d’être mieux reçus, avaient conclu la trève d’un an, pendant laquelle devaient se tenir des conférences pour en venir à une paix plus durable.

Chap. 16 . La chose devenait plus facile, après la défaite des Athéniens à Amphipolis et la mort toute récente de Cléon et de Brasidas. C’étaient eux qui, des deux côtés, s’étaient le plus opposés à la paix : celui-ci, parce que la devenait la source de ses prospérités et de sa gloire ; l’autre, parce qu’il sentait que la paix éclairerait sur ses méfaits et que ses calomnies obtiendraient moins de créance. Mais quand ils ne furent plus, les citoyens qui, dans ce temps-là, avaient le plus grand désir de procurer la prééminence chacun à sa république, Plistoanax, fils de Pausanias, roi de Lacédémone, et Nicias, fils de Nicératus, le général de son temps qui avait le plus de succès, montrèrent un penchant décidé pour le repos. Nicias, qui n’avait pas encore essuyé de revers, voulait mettre ses prospérités à l’abri ; pour le moment, se délasser de ses fatigues et procurer du repos à ses concitoyens, et, pour l’avenir, s’assurer la réputation de n’avoir jamais trompé l’espoir de l’état : il sentait bien que ces heureux résultats étaient assurés pour quiconque, écartant les dangers, ne s’abandonnait pas aux hasards de la fortune, et que la paix seule procurait une entière sécurité. Pour Plistoanax, ses ennemis le tourmentaient au sujet de son retour d’exil : toujours prêts à éveiller les scrupules des Lacédémoniens à chaque revers, comme si leurs mauvais succès n’avaient d’autre cause que ce rappel, qu’ils traitaient d’illégal. Ils l’accusaient, ainsi qu’Aristoclès son frère, d’avoir gagné la prêtresse qui rendait des oracles chez les Delphiens, et d’avoir long-temps fait donner pour réponse aux théores venant de Lacédémone consulter l’oracle, qu’ils eussent à rappeler chez eux, des terres étrangères, la race du demi-dieu fils de Jupiter ; sinon qu’ils laboureraient avec un soc d’argent. Ils prétendaient qu’étant allé demeurer au Lycée lorsqu’il fut banni pour s’être retiré de l’Attique, gagné, disait-on, par des présens, et qu’ayant, par crainte des Lacédémoniens, habité, depuis dix-neuf ans, la moitié des bâtimens dépendans de l’hiéron de Jupiter, il avait enfin décidé sa république à le ramener avec des chœurs et des sacrifices pareils à ceux qu’on avait institués pour l’inauguration des rois lors de la fondation de Lacédémone.

Chap. 17 . Affligé de ces propos hostiles, il crut que, dans la paix, quand les Lacédémoniens, à l’abri des adversités, auraient recouvré leurs prisonniers, il cesserait d’être en butte aux persécutions de ses ennemis, tandis qu’en temps de guerre, les chefs ne pouvaient manquer, au premier échec, d’être calomniés. Il travailla donc avec ardeur à un accommodement. Pendant l’hiver on porta des paroles de paix ; et dès le printemps, les Lacédémoniens affectèrent de faire des préparatifs et de se mettre en mouvement, et envoyèrent dans toutes les villes, comme s’ils eussent voulu construire dans l’Attique des fortifications ennemies ; mais ils voulaient seulement rendre les Athéniens plus traitables. Enfin, après bien des conférences et bien des réclamations de part et d’autre, on convint que chacun rendrait ce qu’il avait pris pendant la guerre, et que les Athéniens garderaient Nisée. Ceux-ci avaient réclamé Platée, et les Thébains avaient répondu qu’ils garderaient cette place, parce que les habitans s’étaient jetés dans leurs bras par suite d’une convention libre, et non par contrainte ni par trahison ; Nisée, par les mêmes raisons, devait rester aux Athéniens. Les Lacédémoniens convoquèrent leurs alliés : tous furent d’accord sur les articles, et les confirmèrent de leurs suffrages, excepté les Béotiens, les Corinthiens, les Éléens et les Mégariens, et d’autres à qui ce traité ne plaisait pas. Les Lacédémoniens et leurs alliés le consacrèrent par des cérémonies religieuses, et par les sermens qu’ils prêtèrent aux Athéniens ; ceux-ci remplirent envers les Lacédémoniens les mêmes formalités. Voici la teneur du traité :

Traduction par IA · Original