Guerre du Péloponnèse

Traduction humaine · Traduction de Jean-Baptiste Gail (†1829) · Source: Wikisource · Domaine public

Chap. 67 . On conféra de part et d’autre ; on fit les dispositions nécessaires ; et les Athéniens, vers la nuit, se portèrent vers Minoa, île voisine dépendante de Mégares, avec six cents hoplites que commandait Hippocrate. Ils se mirent en embuscade dans un fossé qui n’était pas loin, et d’où l’on avait tiré de la terre à brique pour la construction des murs. Le corps aux ordres de Démosthène, l’autre général, les troupes légères de Platée, et les coureurs, se postèrent dans l’hiéron de Mars, encore plus près de la ville. Personne à Mégares, excepté ceux qui devaient conduire l’entreprise de cette nuit, ne savait rien de ces dispositions.

L’aurore commençant paraître, ceux des Mégariens qui trahissaient leur patrie, usèrent de ce stratagème. Déjà, depuis long-temps, au moyen d’une permission qu’ils avaient obtenue en se conciliant les bonnes grâces du commandant de la porte, ils se la faisaient ouvrir, et transportaient de nuit à la mer, sur une charrette, à travers le fossé, un canot à deux rames, pour exercer la piraterie. Ils restaient en mer, et, avant le jour, ils rapportaient la barque sur la charrette, et la faisaient rentrer par la porte, pour que l’expédition nocturne fût ignorée de ceux qui étaient à Minoa, aucun vaisseau ne paraissant dans le port.

Dans la nuit dont nous parlons, la charrette était déjà devant la porte ; elle s’ouvrit comme à l’ordinaire pour laisser entrer le canot, et les Athéniens, qui avaient le mot, accoururent de leur embuscade avant qu’elle se fermât. Ils saisirent le moment où la charrette la traversait et en empêchait la clôture, et, à l’aide des Mégariens complices, ils tuèrent les gardes. Les Platéens et les coureurs aux ordres de Démosthène arrivèrent les premiers au lieu où est à présent le trophée. Il y eut un combat au-delà des portes, entre eux et ceux des Péloponnésiens les plus voisins, qui, se doutant de ce qui se passait, venaient apporter du secours. Les Platéens remportèrent la victoire, et protégèrent le passage des hoplites athéniens qui arrivaient.

Chap. 68 . Ceux-ci, à mesure qu’ils entraient dans les longs murs, s’avançaient vers les murailles [de la ville pour les escalader]. Les soldats de la garnison péloponnésienne résistèrent d’abord en petit nombre ; il y en eut plusieurs de tués : mais la plupart s’enfuirent, effrayés de l’attaque nocturne et subite des ennemis, à qui se joignaient des citoyens perfides. Ils se croyaient trahis par tout le peuple de Mégares, d’autant plus que le héraut athénien, de son propre mouvement, s’avisa de proclamer que tous les Mégariens qui voudraient embrasser le parti d’Athènes eussent à déposer les armes. À cette proclamation, les Péloponnésiens cessèrent toute résistance, et, croyant avoir tout le peuple pour ennemi, ils se réfugièrent à Nisée. Au lever de l’aurore, comme les longs murs étaient déjà emportés, et que les Mégariens de la ville étaient dans la plus grande agitation, ceux qui avaient agi pour les Athéniens, et tous ceux d’entre le peuple qui avaient connaissance du complot, disaient qu’il fallait ouvrir les portes et aller au combat. Ils étaient convenus avec les Athéniens qu’aussitôt que ceux-ci verraient les portes ouvertes, ils se jetteraient dans la ville, et qu’eux-mêmes, pour être épargnés et se faire reconnaître, auraient le visage frotté d’huile. Ils pouvaient ouvrir les portes en toute sûreté ; car on avait promis que quatre mille hoplites d’Athènes et six cents chevaux viendraient d’Éleusis pendant la nuit, et ils étaient arrivés. Déjà les conjurés, frottés d’huile, se tenaient aux portes, quand un homme instruit du complot en fit part aux autres citoyens. Ceux-ci se réunissent et arrivent en foule, disant qu’il ne faut pas sortir ; que c’est exposer la ville à un danger manifeste ; que même, dans un temps où l’on avait plus de force, jamais on n’avait osé prendre une résolution si téméraire. Ils étaient prêts à combattre quiconque la soutiendrait. D’ailleurs ils ne laissaient point paraître qu’ils eussent aucune connaissance de ce qui se tramait ; et, non contens de soutenir leur opinion comme la meilleure, ils restaient constamment à la garde des portes. Ainsi les conjurés ne purent faire ce qu’ils avaient projeté.

Chap. 69 . Les généraux athéniens, voyant qu’il s’élevait quelque obstacle, et n’étant pas en état de forcer la ville, se mirent aussitôt à investir Nisée d’un mur de circonvallation, dans la pensée que s’ils enlevaient cette place avant qu’on la secourût, la reddition de Mégares traînerait moins en longueur. Ils ne tardèrent pas à recevoir d’Athènes du fer, des tailleurs de pierres, tout ce dont ils avaient besoin. Ils commencèrent la construction, en partant du mur dont ils étaient maîtres, et ils continuèrent (du côté de la mer) le mur qui va à Mégares, en le prolongeant des deux côtés de Nisée jusqu’à la mer. L’armée se partagea le travail des murs et du fossé ; on se servit des pierres et des briques du faubourg ; on coupa dans la forêt des bois de toute espèce ; on dressa des palissades aux endroits qui en avaient besoin, et les maisons du faubourg, en recevant des créneaux, furent elles-mêmes changées en fortifications. On consacra à ce travail la journée tout entière : le lendemain, à la chute du jour, le mur était presque entièrement terminé. La garnison renfermée dans Nisée manquait de vivres, sans qu’on pût, comme de coutume, lui en apporter de la ville haute. D’ailleurs elle ne s’attendait pas à recevoir prochainement des secours de la part des Péloponnésiens, et elle regardait les Mégariens comme ennemis. Frappée des dangers de sa position, elle capitula, et convint de se racheter pour une somme d’argent par tête, de livrer les armes, et d’abandonner à la discrétion des Athéniens les Lacédémoniens, leur commandant, et tous ceux qui se trouveraient dans Nisée. Elle sortit à ces conditions. Les Athéniens interceptèrent les communications de Mégares à la mer, en coupant une portion des longs murs, à partir de Mégares ; et devenus maîtres de Nisée, ils prirent les diverses mesures que nécessitait cette conquête.

Chap. 70 . Malheureusement pour Athènes, Brasidas de Lacédemone, fils de Tellis, se trouvait alors dans la Sicyonie et la Corinthie, se préparant à une expédition contre l’Épithrace. À la nouvelle de la prise des longs murs, craignant pour les Péloponnésiens de Nisée, et même pour Mégares, il manda aux Béotiens de venir en diligence à sa rencontre à Tripodisque, bourg de la Mégaride, au pied du mont Géranie : lui-même partit avec deux mille sept cents hoplites de Corinthe, quatre cents de Phlionte, six cents de Sicyone, et tout ce qu’il avait déjà rassemblé de troupes. Il comptait prévenir la prise de Nisée. Il apprend qu’elle vient de se rendre : faisant route alors de nuit pour Tripodisque, il prend avec lui quatre cents hommes d’élite, et s’approche de Mégares sans être aperçu des Athéniens campés sur le rivage. Il annonçait l’intention, qu’il avait en effet, d’attaquer Nisée, s’il entrevoyait la possibilité du succès ; mais il désirait surtout d’entrer dans Mégares et de mettre la ville en sûreté. Il pria les habitans de le recevoir, leur témoignant qu’il ne désespérait pas de reprendre Nisée.

Chap. 71 . Mais des deux factions qui partageaient Mégares, l’une craignait que Brasidas, faisant rentrer les exilés, ne la chassât elle-même ; l’autre, que le peuple, dans cette appréhension, ne se jetât sur elle, et que la ville, ayant la guerre dans son sein, ne devînt la proie des Athéniens qui la guettaient. On refusa donc de le recevoir : les deux partis résolurent de rester tranquilles observateurs de l’événement : ils s’attendaient à un combat entre les Athéniens et ceux qui étaient venus pour défendre la place, et pensaient qu’il y aurait plus de sûreté à se rapprocher du parti victorieux, qui offrirait une garantie à l’opinion qu’on avait manifestée. Brasidas, n’ayant pu réussir à persuader, alla rejoindre le gros de son armée.

Chap. 72 . Dès le lever de l’aurore parurent les Béotiens. Même avant le message de Brasidas, ils avaient résolu de venir au secours de Mégares, ne se croyant pas étrangers aux périls que courait cette place ; et d’ailleurs ils se trouvaient déjà sur te territoire de Platée avec toutes leurs forces : mais l’arrivée du message ajouta beaucoup à leur première ardeur. Ils envoyèrent donc à Brasidas deux mille deux cents hoplites et six cents hommes de cavalerie, et s’en retournèrent avec le reste. On ne comptait pas dans l’armée moins de six mille hoplites . Ceux d’Athènes se tenaient rangés à Nisée et sur le bord de la mer ; les troupes légères étaient éparses dans la plaine. La cavalerie béotienne, tombant sur ces derrières, leur causa d’autant plus de surprise, que jusqu’alors il n’était venu de nulle part aucun secours aux Mégariens : elle les poussa jusqu’à la mer. La cavalerie d’Athènes vint faire face à celle de Béotie : l’engagement des deux corps de cavalerie fut long, et chacun d’eux s’attribua la victoire. Il est bien vrai que les Athéniens poussèrent, du côté de Nisée, le commandant de la cavalerie béotienne et un petit nombre de ses cavaliers, qu’ils tuèrent et dépouillèrent ; que, maîtres de leurs corps, ils donnèrent aux ennemis la permission de les enlever, et qu’ils dressèrent un trophée : mais, à considérer l’affaire dans son ensemble, on se sépara sans avoir remporté, de part ni d’autre, un avantage certain. Les Béotiens retournèrent à leur camp ; les Athéniens, à Nisée.

Chap. 73 . Brasidas et son armée se rapprochèrent ensuite de la mer et de la ville de Mégares. Ils se saisirent d’un poste avantageux, et s’y tinrent en ordre de bataille, pensant que les Athéniens s’avanceraient contre eux. Ils savaient bien que les habitans observaient de quel côté pencherait la victoire ; ils sentirent que, dans cette circonstance, ils auraient un double avantage ; d’abord ils n’attaqueraient pas les premiers et ne provoqueraient pas d’eux-mêmes un combat et ses dangers ; ensuite, comme ils avaient montré leur empressement à secourir les Mégariens, l’honneur de la victoire (dût-on ne pas combattre) leur appartenait, à juste titre, sans coup férir, et leurs projets sur Mégares, par cela même, auraient plus de succès ; tandis que, s’ils ne se fussent pas montrés, l’événement n’eût plus été douteux ; alors, les Mégariens les jugeant vaincus, ils auraient perdu Mégares, au lieu que, dans la position actuelle, il pourrait arriver que les Athéniens ne voulussent pas en venir aux mains, en sorte qu’ils rempliraient sans combat l’objet pour lequel ils s’étaient mis en campagne. Ce qu’ils avaient prévu arriva. Les Athéniens, en effet, s’étant présentés en bataille en dehors des grandes murailles, se tinrent en repos, voyant que l’ennemi ne venait pas les attaquer. Les généraux, réfléchissant sur leurs précédens succès, avaient jugé qu’il n’y avait pas pour eux égalité de chances à engager, contre des troupes plus nombreuses, un combat d’où résulterait, s’ils étaient vainqueurs, la prise de Mégares ; s’ils étaient vaincus, la perte de la meilleure partie des hoplites : tandis que les Lacédémoniens, ne compromettant qu’une partie de la force totale, et même qu’une portion des troupes de chaque peuple confédéré, devaient naturellement tenter l’aventure.

Chap. 74 . D’après cette considération, les Athéniens ayant attendu quelque temps, et les deux partis n’ayant fait aucun effort l’un contre l’autre, on se retira, les Athéniens les premiers à Nisée, ceux de Lacédémone au lieu d’où ils étaient partis. Alors les Mégariens (ceux de la ville qui entretenaient des liaisons avec les exilés) ouvrirent les portes à Brasidas et aux commandans des villes, les reçurent comme vainqueurs des Athéniens, qui avaient refusé le combat, et entrèrent avec eux en conférence, laissant la faction d’Athènes frappée de terreur. Enfin les alliés se séparèrent par républiques, et Brasidas retourna dans la Corinthie pour y continuer les préparatifs de l’expédition de l’Épithrace, qu’il avait interrompus.

Après le départ des Athéniens, ceux de Mégares qui avaient le plus chaudement embrassé leur parti se retirèrent promptement, sachant qu’on les connaissait bien. Les autres conférèrent avec les amis des exilés. On rappela ceux-ci de Péges, en exigeant d’eux les sermens les plus solennels de ne conserver aucun ressentiment et de ne travailler qu’au bien de la république. Mais, élevés ensuite aux magistratures, ils rangèrent séparément, dans une revue, chaque cohorte, choisirent jusqu’à cent hommes de leurs ennemis, ou de ceux qui passaient pour avoir été les plus favorables aux Athéniens, et forcèrent le peuple à donner son suffrage à haute voix sur ces malheureux, qui furent condamnés à mort et exécutés. Ils mirent la république sous un régime presque entièrement oligarchique, qui, né de la sédition, fut de longue durée.

Chap. 75 . Le même été, Démodocus et Aristide, généraux envoyés d’Athènes pour recueillir les tributs, étant sur l’Hellespont (leur collègue Lamachus venait d’entrer, avec dix vaisseaux, dans le Pont-Euxin), apprirent que les Mityléniens avaient conçu le projet de fortifier Antandros, et se disposaient à l’exécuter. À cette nouvelle, ils craignirent qu’il n’en fût de cette place comme d’Anée, qui touchait à Samos. Les exilés samiens s’en étaient fait une retraite, d’où ils favorisaient la navigation des Péloponnésiens, en leur envoyant des pilotes ; ils excitaient le trouble parmi les Samiens de la ville, et donnaient un refuge aux proscrits. Les deux généraux athéniens rassemblèrent donc une armée qu’ils composèrent d’alliés de leur république, mirent en mer, battirent ceux d’Antandros sortis à leur rencontre, et reprirent la place.

Peu de temps après, Lamachus, qui était entré dans le Pont, ayant relâché sur les bords du Calex, dans l’Héracléotide, perdit ses vaisseaux entraînés par le cours rapide du fleuve, qu’une pluie abondante avait grossi soudainement. Il retourna par terre, avec son armée, à travers le pays des Thraces-Bithyniens, et vint à Chalcédoine, colonie de Mégares, à l’embouchure du Pont-Euxin.

Chap. 76 . Le même été, Démosthène, général athénien, n’eut pas plus tôt quitté la Mégaride, qu’il vint à Naupacte avec quarante vaisseaux. Quelques habitans des villes de la Béotie travaillaient avec lui et avec Hippocrate à changer la constitution béotienne, et à la rendre purement démocratique, comme celle d’Athènes. À la tête du complot était Ptéodore, banni de Thèbes. Voici les mesures qu’ils avaient prises : des traîtres devaient livrer Syphes, place maritime de la Thespie, sur les bords du golfe Crisa ; d’autres s’engageaient à faire tomber en leur pouvoir Chéronée, ville dépendante d’Orchomène, autrefois surnommée Minyenne , aujourd’hui Béotienne . Les bannis d’Orchomène, qui prenaient la part la plus active à ces machinations, soudoyèrent des troupes tirées du Péloponnèse. Chéronée, dernière ville de la Béotie, touche à la Phanotide de la Phocide : aussi quelques Phocéens étaient du complot. Il fallait que les Athéniens prissent Délium, hiéron d’Apollon, situé dans la Tanagrée et regardant l’Eubée. Tous ces coups devaient, à un jour déterminé, se frapper à-la-fois, pour que les Béotiens, assez occupés de ce que chacun d’eux éprouverait autour de lui, ne pussent se réunir et secourir la place. Si la tentative réussissait, et qu’on parvînt à fortifier Délium, il n’était pas nécessaire qu’il se fit aussitôt une révolution dans le gouvernement de la Béotie. Les Athéniens, maîtres de ces lieux, ravageant les campagnes, et ayant un asile peu éloigné, avaient lieu d’espérer que les affaires ne resteraient pas dans le même état, et qu’ils sauraient bien, avec le temps, les amener au point où ils désiraient : ils n’auraient besoin que de se joindre aux factieux, et ne craindraient pas de voir les Béotiens réunir contre eux toute leur puissance. C’est ainsi qu’avait été concertée l’entreprise.

Chap. 77 . Hippocrate devait, quand il en serait temps, marcher contre les Béotiens, à la tête des troupes d’Athènes. Il envoya d’avance Démosthène à Naupacte, avec quarante vaisseaux, pour rassembler dans ce pays les troupes des Acarnanes et des autres alliés, et faire voile vers Syphes, qui devait lui être livrée par trahison. On était convenu du jour où tout s’exécuterait à-la-fois. Démosthène, à son arrivée, reçut dans l’alliance d’Athènes les Éniades, que les Acarnanes obligeaient d’y entrer ; il rassembla tous les alliés de ces cantons, et s’avança d’abord contre Salynthius et les Agréens ses sujets. Après avoir soumis tout le reste, il n’attendait plus que le moment favorable à l’exécution de ses desseins sur Syphes.

Chap. 78 . À cette même époque de l’été, Brasidas partit pour l’Épithrace avec dix-sept cents hoplites . Arrivé à Héraclée de Thrachinie, il envoya un message à Pharsale, et invita des partisans de Lacédémone à servir de guides à son armée à travers la Thessalie. Panérus, Dorus, Hippolochidas, Torylas et Strophacus, dont le dernier tenait aux Chalcidiens par les nœuds de l’hospitalité, l’ayant joint à Mélitie d’Achaïe, il se mit en marche. D’autres Thessaliens encore, entre autres Niconidas, ami de Perdiccas, qui vint le trouver de Larisse, offraient de l’accompagner : car, en général, il n’est pas facile de traverser la Thessalie sans guides, surtout avec des hoplites . D’ailleurs, chez les Hellènes même, on se rendrait suspect en passant à travers le pays de ses voisins sans leur agrément. Ajoutons que, de tout temps, en Thessalie, la multitude a eu de l’inclination pour les Athéniens ; et si ces peuples eussent vécu dans l’égalité des droits, au lieu d’être soumis à des Dynastes, jamais Brasidas n’eût paru chez les Thessaliens. Il y eut même des Thessaliens d’un parti contraire à celui de ses guides, qui, s’offrant à sa rencontre au moment où il se préparait à passer le fleuve Épinée, lui dirent que c’était un acte d’injustice d’entrer sur leur territoire sans l’aveu de la nation. Ses guides répondirent qu’ils n’avaient pas l’intention de lui faire traverser le pays contre leur gré ; mais qu’ils étaient ses hôtes, qu’il avait paru sans qu’on l’attendît, et qu’ils avaient cru devoir l’accompagner. Brasidas lui-même représenta qu’il entrait comme ami des Thessaliens, qu’il ne portait pas les armes contre eux, mais contre les Athéniens. Il ne pensait pas qu’il y eût entre les Thessaliens et les Lacédémoniens aucune inimitié qui dût les empêcher de voyager les uns chez les autres ; il n’avait ni la volonté, ni même le pouvoir, d’aller plus loin malgré eux, mais il les priait de ne pas s’opposer à sa marche. Sur ces représentations, ils se retirèrent ; et d’après l’avis de ses guides, il fit une marche forcée, dans la crainte de plus grands obstacles. Le jour même qu’il était parti de Mélitie, il arriva à Pharsale, et campa sur les bords du fleuve Apidanus : de là il passa à Phacium, d’où il parvint à la Pérébie. Là, ses guides thessaliens le quittèrent. Les Pérébiens, soumis à la Thessalie, le conduisirent à Dium, place de la domination de Perdiccas, située au pied de l’Olympe, montagne de la Macédoine, du côté qui regarde la Thessalie.

Chap. 79 . Ainsi, par sa diligence, Brasidas parvint à traverser la Thessalie avant que personne se mît en mesure de l’arrêter. Il joignit Perdiccas, et passa dans la Chalcidique. Son armée avait été mandée du Péloponnèse par Perdiccas et par les Thraces du littoral qui s’étaient détachés d’Athènes, et qu’alarmait la prospérité croissante de cette république. Les Chalcidiens, et les peuples des villes voisines, sans avoir encore secoué le joug d’Athènes, persuadés qu’ils seraient les premiers qu’elle viendrait attaquer, avaient eux-mêmes, sous main, sollicité ce secours. Perdiccas n’était pas ouvertement ennemi d’Athènes ; mais ses vieux différends avec les Athéniens lui inspiraient des craintes ; surtout il avait dessein de subjuguer Arrhibée, roi des Lyncestes. Les pénibles circonstances où se trouvait Lacédémone lui firent obtenir plus aisément les secours qu’il désirait.

Chap. 80 . En effet, comme les Athéniens désolaient le Péloponnèse, et surtout le territoire de la Laconie, les Lacédémoniens espéraient opérer une diversion, si, à leur tour, ils parvenaient à les inquiéter, en envoyant une armée à des alliés, qui d’ailleurs la nourriraient, et qui n’invoquaient l’appui de Sparte que pour se détacher de l’alliance d’Athènes. Les Lacédémoniens n’étaient pas fâchés non plus d’avoir un prétexte de faire partir un certain nombre d’Hilotes. Depuis la prise de Pylos, ils craignaient de leur part quelque révolte. Toujours un de leurs premiers soins avait été de se tenir en garde contre les Hilotes ; et voici la mesure que leur avait suggérée la crainte de cette population jeune et nombreuse : un jour ils leur ordonnèrent de faire entre eux un choix de ceux qu’ils regardaient comme les plus braves, promettant que ceux-là seraient affranchis. En présentant ce piége, ils jugeaient que ceux qui se croiraient les plus dignes, devaient être, à raison de leur fierté, les plus entreprenans. Deux mille obtinrent cette funeste distinction, se promenèrent dans les hiérons, la tête ceinte de couronnes, comme ayant obtenu la liberté ; mais peu après ils disparurent, sans qu’on ait même soupçonné quel genre de mort on leur avait fait subir. Dans ces circonstances, Sparte s’empressa d’en envoyer sept cents à titre d’ hoplites , sous les ordres de Brasidas. Ce général leva le reste de son armée dans le Péloponnèse. Il avait montré lui-même un grand désir d’être chargé de cette expédition.

Chap. 81 . Les Chalcidiens avaient aussi désiré ce général, que Sparte estimait le plus capable, et qui, depuis son départ, ne démentit point sa haute renommée. Dès son début, il montra dans sa conduite envers les villes un tel esprit de justice et de modération, que plusieurs se déclarèrent pour lui, et que d’autres lui furent livrées par trahison. Au moyen de ces acquisitions, si les Lacédémoniens voulaient un jour en venir à un accommodement, qui, en effet, eut lieu, ils auraient en même temps des villes à rendre et à réclamer ; ils y gagnaient d’ailleurs l’avantage de transporter le théâtre de la guerre loin du Péloponnèse. Dans la guerre qui suivit celle de Sicile, la vertu, la prudence de Brasidas, ces qualités que les uns connaissaient par expérience et les autres par la renommée, contribuèrent surtout à inspirer aux alliés d’Athènes de l’inclination pour Lacédémone. Comme il était, dans ces derniers temps, le premier qui fût sorti de sa patrie, et qu’il semblait réunir en sa personne toutes les perfections, on croyait fermement que tous ses concitoyens lui ressemblaient.

Chap. 82 . Les Athéniens, instruits de son arrivée dans l’Épithrace, déclarèrent ennemi de la république Perdiccas, auquel ils imputaient cette irruption, et tinrent encore plus qu’auparavant les yeux ouverts sur les alliés de ces parages.

Chap. 83 . Perdiccas, joignant ses forces aux troupes de Brasidas, fit aussitôt la guerre à son ennemi Arrhibée, fils de Bromère, roi des Lyncestes-Macédoniens, dont les états touchaient aux siens, et qu’il voulait détrôner. L’armée était près de fondre sur Lyncus : Brasidas déclara qu’avant de commencer les hostilités, il voulait avoir des conférences avec le prince, et essayer s’il pourrait l’engager dans l’alliance de Lacédémone. En effet, Arrhibée avait déjà fait annoncer par un héraut qu’il était prêt à reconnaître ce général pour arbitre ; d’ailleurs les députés de la Chalcidique qui étaient présens, voulant disposer ce prince à se mieux prêter à leurs propres intérêts, lui conseillaient de ne pas accéder inconsidérément aux décisions de Perdiccas, lesquelles auraient de funestes résultats. En outre, les députés envoyés par Perdiccas même à Lacédémone avaient assuré qu’Arrhibée ferait entrer dans l’alliance de cette république bien des pays circonvoisins. Brasidas crut donc devoir convertir l’affaire d’Arrhibée en une affaire commune. En vain Perdiccas représenta qu’il avait mandé le général lacédémonien non comme juge de ses querelles avec le roi des Lyncestes, mais pour être délivré par son secours des ennemis qu’il lui désignerait, et qu’on ne pouvait sans injustice, pendant qu’il nourrissait la moitié des troupes, entrer en conférence avec Arrhibée. Malgré ces réclamations, Brasidas prit connaissance des différends des deux princes, et persuadé par les raisons du roi des Lyncestes, il retira son armée avant qu’elle fût entrée sur ses terres. Perdiccas, se prétendant offensé, ne fournit plus qu’un tiers des subsistances au lieu de la moitié.

Chap. 84 . Le même été, Brasidas ne se vit pas plus tôt fort du concours des Chalcidiens, qu’il porta ses armes sur l’Acanthe, colonie des Andriens : c’était un peu avant le temps des vendanges. Ceux des habitans qui, de concert avec les Chalcidiens, l’avaient appelé, voulaient qu’on lui ouvrît les portes ; le peuple s’y opposait. Brasidas proposa à la multitude de le laisser entrer seul, et de ne délibérer qu’après l’avoir entendu. On craignait pour le fruit, qui était encore sur pied : le général fut introduit. Pour un Lacédémonien, il n’était pas sans éloquence ; il parla en ces termes :

Chap. 85 . « Citoyens d’Acanthe, les Lacédémoniens, en m’envoyant ici avec une armée, vous prouvent par le fait qu’ils parlaient sincèrement, quand au commencement de cette guerre, ils déclarèrent qu’elle était entreprise pour la liberté de l’Hellade. Alors nous espérions réduire les Athéniens promptement et seuls, sans que vous eussiez à prendre part au danger. Trompés dans notre opinion sur la durée de la guerre en Attique, si nous avons tardé de venir ici, que personne ne nous en fasse un crime. Nous avons saisi la première occasion favorable, pour arriver : secondés de vos efforts, nous tâcherons de compléter la défaite de l’ennemi commun. Je suis étonné que vos portes m’aient été fermées, et que vous ne m’ayez pas reçu à bras ouverts. Des Lacédémoniens avaient droit de penser qu’ils allaient trouver en vous des hommes qui étaient leurs alliés, au moins de cœur, et qui les appelaient de leurs vœux avant même qu’ils fussent admis chez vous à ce titre. C’est du moins dans cette persuasion que nous avons bravé tant de dangers, que nous avons entrepris un si long voyage à travers des pays étrangers, déployant pour vous servir tout le zèle dont nous étions capables. Quel pernicieux exemple ne donneriez-vous pas, si vous alliez contrarier nos vues, si vous vous opposiez et à votre propre délivrance, et à celle des autres Hellènes : car, indépendamment de la résistance que nous éprouverions de votre part, je trouverais les peuples à qui je m’adresserais après vous moins disposés à se joindre moi. Ils auraient à m’objecter que vous ne m’avez pas reçu, vous devant qui je me suis d’abord présenté, vous habitans d’une ville importante, vous qui passez pour des modèles de prudence. J’aurai beau leur exposer les vrais motifs qui m’amènent, je ne trouverai aucune créance dans leur esprit ; la liberté que je leur apporterai ne sera plus à leurs yeux qu’un appât qui couvre une injuste oppression, ou bien ils me jugeront comme un homme faible, incapable de les défendre contre les attaques des Athéniens. Il n’en est cependant pas moins vrai que quand, avec ces mêmes troupes seules, j’ai présenté le combat pour secourir Nisée, les Athéniens, quoique plus nombreux, n’ont pas osé se mesurer avec moi. Et quelle apparence qu’ils envoient contre vous des forces supérieures ou seulement égales aux troupes maritimes qu’ils avaient alors ?

Chap. 86 . » Non, ce n’est pas pour opprimer les Hellènes que je suis venu ici, mais pour les arracher à la servitude. Sous la foi des sermens les plus sacrés, j’en ai exigé la promesse des magistrats de Lacédémone : tous les peuples dont je leur procurerai l’alliance, conserveront leur autonomie ; et en désirant nous assurer votre alliance, nous ne prétendons pas faire de vous des auxiliaires que, par violence ou par adresse, nous obligions à grossir nos propres forces par l’adjonction des leurs ; c’est au contraire à vos troupes que nous voulons joindre les nôtres pour délivrer tout ce qui est esclave d’Athènes. J’ai donc des droits pour protester, soit contre tout soupçon personnel, puisque je vous donne les garans les plus sûrs de ma parole, soit contre la fausse opinion de mon impuissance à vous défendre ; et je crois mériter que vous vous abandonniez à moi avec confiance. Quelqu’un parmi vous hésite-t-il encore, parce que, craignant en particulier tel et tel citoyen, il appréhende que je ne remette la ville en de certaines mains ? Qu’il se rassure.

» Je ne viens point pour attiser le feu des factions, et je ne croirais pas vous présenter une liberté réelle, si, contre les lois du pays, j’asservissais le peuple aux partisans de l’oligarchie, ou ceux-ci à la multitude : un pareil affranchissement serait plus dur que l’assujettissement à une domination étrangère. Et que nous en reviendrait-il, à nous Lacédémoniens ! D’être privés de la reconnaissance due à nos travaux, de commettre un crime, au lieu d’une action honorable et glorieuse ; et nous serions convaincus de recourir, pour le succès de nos conquêtes, à ces moyens odieux qui ont excité notre animadversion contre Athènes, et qui nous déshonoreraient plus encore que celui qui n’a pas fait profession ouverte de vertu : car la fraude couverte du masque de la probité est, du moins pour ceux qui prétendent à l’estime publique, un moyen plus honteux de s’agrandir, que la violence déclarée : celle-ci, pour attaquer, a l’espèce de droit que donne la fortune, le droit du plus fort ; l’autre est une trahison, et dénote une âme naturellement injuste. Telle est notre circonspection, même en ce qui touche nos intérêts les plus chers.

Chap. 87 . » Après les sermens, quel gage plus sur de sécurité pourrons-nous offrir, que la comparaison de nos actions avec nos discours ! Nécessairement elles vous persuadent que notre véritable intérêt est de nous conduire comme je vous l’ai dit. Si, malgré toutes nos promesses, vous prétendez qu’il vous est impossible de vous unir à nous, mais qu’attendu votre bienveillance pour notre république, vous êtes en droit de nous refuser sans avoir à craindre de notre part aucun ressentiment ; si vous dites que la liberté ne vous paraît pas exempte de danger ; qu’à présent il est juste de l’offrir à ceux qui peuvent l’accepter, mais non de forcer personne à la recevoir malgré soi ; je prendrai à témoin les dieux et les héros de ce pays, que, venu pour faire du bien, je n’ai pu vous persuader ; et, par le ravage de votre territoire, je saurai vous contraindre d’être libres. Je ne croirai plus alors commettre une injustice, et l’équité de ma conduite sera fondée sur deux motifs irrésistibles : l’intérêt de Lacédémone, qui ne doit pas, avec toute votre prétendue bienveillance, voir vos richesses, si vous refusez son alliance, portées en tribut aux Athéniens pour lui nuire ; l’intérêt commun des Hellènes, qui ne doivent pas trouver en vous un obstacle à leur affranchissement.

» Cet obstacle, nous ne pourrions raisonnablement le tolérer. Il est bien vrai que nous ne devons affranchir personne par la force, à moins que l’utilité générale ne le commande ; mais, comme nous n’avons point de prétention à l’empire, et que toute notre ambition se borne à contenir celle des autres, ce serait de notre part une éclatante injustice, si, voulant procurer à tous les Hellènes le privilége de se gouverner par leurs lois, nous laissions impunie votre opposition à ce noble projet. Consultez donc là-dessus vos véritables intérêts : soyez les premiers d’entre les Hellènes à ressaisir la liberté ; assurez-vous une gloire impérissable ; à l’avantage de vous garantir d’un dommage personnel, joignez l’honneur de donner à votre ville le plus beau des titres, le titre de ville indépendante et libre. »

Chap. 88 . Telles furent les importantes considérations que présenta Brasidas. Les citoyens d’Acanthe délibérèrent pour et contre sa proposition, et en vinrent aux suffrages, qu’ils donnèrent secrètement. Comme Brasidas avait apporté des raisons persuasives, et qu’ils craignaient pour leurs récoltes, la plupart furent d’avis d’abandonner le parti d’Athènes. Ils exigèrent de ce général le serment qu’avaient fait, en l’envoyant, les magistrats de Lacédémone, de laisser vivre sous leurs propres lois ceux qu’il recevrait dans l’alliance de sa patrie. À cette condition, ils laissèrent entrer son armée. Peu de temps après, Stagire, autre colonie d’Andros, imita cette défection. Ces événemens se passèrent pendant l’été.

Chap. 89 . Dès le commencement de l’hiver suivant, certaines places de la Béotie devaient être livrées aux généraux athéniens Hippocrate et Démosthène : l’un, avec la flotte, se serait rendu à Syphes ; l’autre, à Délium. Mais on se trompa sur les jours où il fallait que les deux généraux se missent en campagne. Démosthène aborda le premier à Syphes, et ne réussit point, quoiqu’il eût sur sa flotte les Acarnanes et beaucoup d’alliés du voisinage : le projet avait été découvert par un Phocéen de Phanotée, nommé Nicomaque, qui l’avait communiqué aux Lacédémoniens, et ceux-ci en avaient donné connaissance aux Béotiens. Il vint des secours de toute la Béotie ; Hippocrate, n’y étant point encore, ne donnait pas d’inquiétude : les Béotiens prirent les devans, en occupant Syphes et Chéronée. Ceux qui étaient du complot, le voyant manqué, n’excitèrent aucun mouvement dans la ville.

Chap. 90 . Hippocrate avait fait prendre les armes à tous les Athéniens sans exception, aux métèques eux-mêmes, et aux étrangers qui se trouvaient dans la ville ; il arriva à Délium après Démosthène, lorsque les Béotiens étaient déjà retirés de Syphes. Ayant fait camper ses troupes à Délium, il fortifia ainsi ce lieu sacré, hiéron d’Apollon : il entoura d’un fossé l’hiéron et le temple. De la terre qu’on retira on fit une terrasse : on la soutenait à l’aide de pieux qui l’entouraient, et en entrelaçant la terre de ceps de vigne arrachés dans l’hiéron. Au milieu de cette terre que fournissait la fouille du fossé, on jetait aussi des pierres et des briques provenant des bâtimens voisins tombés en ruine : on élevait la terrasse par tous les moyens possibles, et on la flanquait de tours de bois où il le fallait. Il ne restait à l’hiéron aucun édifice ; car où fut le portique, tout était en ruine. Ce travail commença le surlendemain du départ : on s’en occupa sans relâche le quatrième jour et le cinquième, jusqu’à l’heure du dîner. La plus grande partie de l’ouvrage finie, le corps de l’armée s’éloigna de dix stades, comme pour faire retraite. La plupart même des troupes légères partirent aussitôt ; mais les hoplites s’arrêtèrent et campèrent à Délium. Hippocrate y resta encore pour établir des gardes ; quant à ce qui restait à faire aux fortifications avancées, il donna les ordres nécessaires sur la manière dont il fallait les achever.

Chap. 91 . Cependant les Béotiens se rassemblaient à Tanagra. Déjà ils s’y étaient rendus de toutes les villes, quand ils apprirent que les Athéniens retournaient chez eux. Des onze béotarques, dix furent d’avis de ne pas combattre, puisqu’ils n’étaient plus dans la Béotie : en effet, les Athéniens avaient établi leurs quartiers sur les confins de l’Oropie. Mais Pagondas, fils d’Éoladas, béotarque de Thèbes, avec Ariantidas, fils de Lysimachus, qui se voyait chargé du commandement en chef, se déclara pour la bataille, croyant à propos d’en courir les risques. Il convoqua des hommes de chaque cohorte, afin que le gros de l’armée demeurât toujours sous les armes, et il leur persuada de marcher contre les Athéniens et de les combattre. Il leur tint ce discours :

Chap. 92 . « Béotiens, il n’aurait pas même du venir à la pensée d’aucun de vos chefs que les Athéniens ne devraient être combattus que dans le cas où on les surprendrait encore en Béotie. Le pays où ils sont actuellement touche la Béotie ; de là, après s’être fortifiés, ils infesteront notre territoire. Ne sont-ils donc pas nos ennemis, dans quelque lieu que nous les trouvions, et de quelque endroit qu’ils partent pour commettre chez nous des hostilités ! Si, dans ce moment encore, vous croyez que le plus sûr est de ne pas les aller chercher, détrompez-vous. Quand on est attaqué, quand on a ses propres foyers à défendre, il ne s’agit pas de prévoir l’avenir et de raisonner ses opérations avec cette exactitude de calcul que se commande celui qui, tranquille possesseur de son bien, mais avide de nouvelles richesses, médite de porter la guerre chez les autres. D’après une loi constante, une armée étrangère marche-t-elle contre notre pays, nous la repoussons, soit qu’elle se trouve sur notre territoire, soit qu’elle menace encore nos frontières. Combien plus doit-elle être observée, cette loi, contre les Athéniens, qui, déjà redoutables par eux-mêmes, sont de plus limitrophes de la Béotie ! Car, entre voisins, c’est l’égalité de forces qui constitue la liberté. Et comment n’affronterions-nous pas les derniers périls contre un peuple qui veut asservir et ses voisins et les nations éloignées ! L’état où ils ont réduit les Eubéens, de l’autre côté du détroit, et une grande partie du reste de l’Hellade, sera-t-il donc pour nous une stérile leçon ! Ordinairement, entre peuples limitrophes, on se dispute pour des bornes de territoire ; mais nous, si nous sommes vaincus, nous aurons beau reculer les nôtres, nous n’en fixerons pas une seule qui ne soit contestée. À peine auront-ils mis le pied chez nous, que leur insatiable cupidité s’emparera de tout ce qui nous appartient : tant il est vrai qu’il n’est pas de voisinage plus dangereux que le leur. Toujours ces Athéniens, que le sentiment de leurs forces remplit d’audace, ont eu, comme aujourd’hui, l’habitude d’attaquer leurs voisins. Ont-ils affaire à un peuple paisible et se bornant à la défensive, avec quelle confiance ils poursuivent ! Mais que ce même peuple les prévienne ; que, sortant de ses frontières, il aille à leur rencontre, et, s’il en trouve l’occasion, qu’il commence la guerre, ils ne se montrent plus si ardens. Nous-mêmes en avons fait l’épreuve à leurs dépens. À la faveur de nos divisions intestines, ils avaient pris Thèbes ; nous les avons défaits à Coronée, et notre victoire, Béotiens, nous conserve jusqu’à ce jour une parfaite sécurité dans la Béotie. Rappelez-vous-en le souvenir, vous, ô vieillards, pour redevenir ce que vous fûtes autrefois, et vous, jeunes gens, enfans de ces hommes qui se montrèrent alors si valeureux, pour ne pas ternir l’éclat de vertus qui sont notre trésor domestique. Mettant toute notre confiance dans le dieu qui voit en eux des profanateurs, dans ce dieu dont ils ont envahi et fortifié l’hiéron, encouragés par les heureux présages que donnent visiblement les entrailles des victimes, marchons tous ensemble à l’ennemi, et montrons-lui qu’en attaquant des lâches qui ne se défendent pas, il pourrait assouvir son ambition ; mais qu’ayant affaire à des nations généreuses, qui combattent toujours pour la liberté de leur patrie et jamais pour asservir les autres, il ne se retirera pas sans avoir eu des combats à soutenir. »

Chap. 93 . Pagondas, ayant ainsi décidé ses soldats à marcher contre les Athéniens, se mit aussitôt à leur tête ; car la journée était avancée. Arrivé près du camp des ennemis, il prit un poste où les deux armées, séparées par une éminence, ne pouvaient se voir l’une l’autre, rangea ses troupes et se tint prêt au combat. Hippocrate était à Délium : sur l’avis que les Béotiens approchaient, il fit porter à l’armée l’ordre de se mettre en bataille. Lui-même arriva peu de temps après, laissant à Délium environ trois cents chevaux pour garder la place, si quelque danger survenait, et guetter le moment de tomber sur l’ennemi pendant l’action. Les Béotiens opposèrent à ces trois cents cavaliers un corps de troupes chargé de les repousser : et lorsqu’ils eurent bien pris leurs mesures, ils parurent sur le sommet de la colline, et prirent les rangs suivant l’ordre dans lequel ils devaient combattre. Ils étaient environ sept mille hoplites , plus de dix mille hommes de troupes légères, mille hommes de cavalerie, et cinq cents peltastes. Les citoyens et métèques de Thèbes formaient l’aile droite ; au centre étaient les Haliartiens, les Coronéens, les Copéens, et d’autres guerriers habitans des bords du lac Capaïde ; à la gauche, les troupes thespiennes, tanagréennes et orchoméniennes. Chacune des ailes était flanquée de cavaliers et de troupes légères. Les Thébains étaient rangés sur vingt-cinq de profondeur, et les autres comme ils se trouvaient. Telles furent les dispositions et l’ordonnance des Béotiens.

Chap. 94 . Du côté des Athéniens, les hoplites rangés sur huit de profondeur, ordonnance de toute l’armée, étaient égaux en nombre à ceux des ennemis. Quant aux troupes légères qu’on avait équipées, il ne s’en trouvait ni à l’armée, ni dans la ville. À compter ce qui s’était mis en campagne, elles auraient été supérieures aux Béotiens ; mais la plupart avaient suivi sans armes, parce qu’on avait fait une levée générale tant des étrangers présens que des citoyens ; et cette foule n’ayant pas tardé à regagner ses foyers, il n’en resta qu’un petit nombre au combat. Déjà l’on était en ordre de bataille et l’action allait s’engager, quand Hippocrate parcourut les rangs pour encourager les troupes, et leur parla ainsi :

Chap. 95 . « Athéniens, mon exhortation sera courte ; mais, suffisante pour des braves, elle offrira un avertissement plutôt qu’un ordre. Qu’il ne vienne à l’esprit de personne qu’étant dans une terre étrangère, nous braverons sans but de très grands périls : dans le pays des Béotiens, c’est pour votre sol que vous combattrez ; et si nous sommes vainqueurs, jamais les Péloponnésiens, privés de la cavalerie béotienne, ne feront d’invasion sur vos terres. En un seul combat vous pouvez conquérir un pays ennemi et affermir la liberté de l’Attique. Marchez donc et montrez-vous dignes d’une patrie dont chacun de nous se glorifie, dignes de vos pères, qui, sous la conduite de Myronide, victorieux des mêmes ennemis aux Énophytes, entrèrent en possession de la Béotie. »

Chap. 96 . Hippocrate, parvenu jusqu’à la moitié de l’armée, n’avait pas eu le temps d’avancer plus loin, quand Pagondas, après avoir encouragé de même les Béotiens, entonna le péan : aussitôt ils descendirent de la colline. Les Athéniens s’avancèrent à leur rencontre : des deux côtés on vint à l’attaque en courant. Les extrémités des deux ailes, dans chaque armée, ne prirent point de part à l’action, également arrêtées par des torrens ; mais le reste combattit corps à corps : on se poussait l’un l’autre avec les boucliers. L’aile gauche des Béotiens fut enfoncée par les Athéniens jusqu’à moitié de sa profondeur. Les vainqueurs, continuant de la pousser, chargeaient surtout les Thespiens. Ceux de cette nation qui leur étaient opposés, fléchirent, et, renfermés dans un étroit espace, furent égorgés en combattant de près et se défendant vaillamment. Quelques Athéniens perdirent leur rang en enveloppant les ennemis ; et, ne se reconnaissant plus les uns les autres, ils se donnaient réciproquement la mort. De ce côté, les Béotiens battus se retirèrent près de ceux qui tenaient encore. La droite, où étaient les Thébains, victorieuse, ne tarda point à repousser les Athéniens, et se mit d’abord à leur poursuite. Pagondas, au moment où l’aile gauche pliait, détacha deux corps de cavalerie, qui, sans être aperçus, tournèrent la colline, se montrèrent subitement, jetèrent la terreur dans l’aile victorieuse des Athéniens, qui les prirent pour une nouvelle armée. Alors, étonnés, pressés des deux côtés, rompus par cette cavalerie et par les Thébains, tous prirent la fuite. Les uns se précipitèrent vers Délium et du côté de la mer, d’autres vers Orope, d’autres vers le mont Parnès ; chacun enfin du côté où il espérait trouver son salut. Les Béotiens, surtout leur cavalerie, et les Locriens, qui survinrent à l’instant de la déroute, poursuivirent et massacrèrent les fuyards. La nuit vint à propos mettre fin à ce carnage, et donner au grand nombre la facilité de se sauver. Le lendemain, les débris de l’armée athénienne, réfugiés à Orope et à Délium, après avoir laissé garnison dans Délium [qu’ils n’avaient pas cessé d’occuper], se retirèrent chez eux par mer.

Chap. 97 . Les Béotiens dressèrent un trophée, enlevèrent leurs morts, dépouillèrent ceux des ennemis, et, laissant une garde, retournèrent à Tanagra, comme pour attaquer Délium. Un héraut que les Athéniens envoyaient réclamer les morts, rencontra un héraut béotien qui le fit retourner sur ses pas, l’assurant qu’il n’obtiendrait rien que lui-même ne fût de retour. Celui-ci se présenta aux Athéniens, et leur dit, de la part de ceux qui l’envoyaient, qu’ils n’avaient pu, sans crime, enfreindre les lois de l’Hellade ; que c’en était une, reconnue par tous les Hellènes, quand ils attaquaient le pays les uns des autres, de respecter les hiérons ; que les Athéniens avaient entouré de murailles Délium ; qu’ils s’y étaient logés, faisant tout ce qu’on peut se permettre dans un lieu profane, puisant même, pour les usages de l’armée, une eau à laquelle les Béotiens se gardaient de toucher, excepté lorsqu’il s’agissait de laver leurs mains pour les sacrifices ; qu’ainsi, au nom du dieu et d’eux-mêmes, les Béotiens, attestant les dieux de la contrée et Apollon, leur ordonnaient de se retirer de l’hiéron, et d’emporter tout ce qui leur appartenait.

Chap. 98 . Le héraut ayant ainsi parlé, les Athéniens dépêchèrent le leur, et le chargèrent de dire aux Béotiens qu’ils n’avaient commis aucune profanation dans l’hiéron, et qu’ils n’en commettraient volontairement aucune à l’avenir ; qu’ils y avaient pénétré, non dans des intentions sacriléges, mais pour s’en faire un lieu de défense contre les agressions des Béotiens ; que les Hellènes avaient pour loi, quand ils étaient maîtres d’un pays, soit de grande, soit de petite étendue, de se croire maîtres aussi des hiérons qui s’y trouvaient, en continuant le culte adopté chez les peuples qui les honoraient, autant du moins qu’il était en leur pouvoir ; que les Béotiens eux-mêmes, comme la plupart des autres peuples, lorsqu’ils s’emparaient d’un pays par la force et qu’ils en chassaient les habitans, entraient en possession des hiérons étrangers et s’en estimaient légitimes propriétaires ; que si eux, Athéniens, avaient pu se rendre maîtres d’une plus grande partie de la Béotie, ils l’auraient fait ; qu’ils ne se retireraient pas volontairement de celle qu’ils occupaient et qu’ils regardaient comme leur bien ; qu’ils avaient fait usage de l’eau par nécessité et non par mépris, contraints de se défendre contre ceux qui, les premiers, avaient fait des invasions sur leurs terres ; qu’on pouvait croire que ce qu’on était obligé de se permettre en guerre et dans le danger, était excusé et autorisé par la divinité ; que même leurs autels étaient un refuge pour ceux qui devenaient coupables involontairement ; qu’on appelait criminels ceux qui faisaient du mal sans nécessité, et non ceux qui osaient se permettre certaines choses dans le malheur ; que les Béotiens, en exigeant la remise des hiérons pour prix de la reddition des morts, montraient bien plus d’irreligion que ceux qui refusaient de livrer les hiérons pour obtenir ce qu’ils avaient droit d’attendre [sans cette condition]. Le héraut avait aussi ordre de déclarer nettement qu’ils ne sortiraient pas de la Béotie, puisqu’ils étaient sur un territoire qui leur appartenait et qu’ils avaient conquis les armes la main ; et que, suivant les antiques lois, ceux qui traitaient pour recueillir leurs morts devaient obtenir la permission de les enlever.

Chap. 99 . Les Béotiens croyaient bien les Athéniens maîtres de l’Oropie, sur le territoire de laquelle étaient les morts, puisque le combat s’était livré sur les confins ; mais, jugeant aussi qu’ils ne pouvaient les enlever malgré eux, ils répondirent : « Si vous êtes dans la Béotie, retirez-vous de nos terres avec ce qui vous appartient. Vous croyez-vous chez vous ? vous savez ce que vous avez à faire, et dans ce cas probablement nous n’avons pas de propositions à vous adresser, relativement à un territoire qui nous serait étranger. » En leur disant d’emporter ce qu’ils revendiquaient, mais à condition qu’ils se retireraient, les Béotiens croyaient avoir fait une réponse raisonnable. Le héraut d’Athènes n’en reçut pas d’autre et se retira sans avoir rien fait.

Chap. 100 . Aussitôt les Béotiens mandèrent du golfe Maliaque des guerriers armés de javelots et de frondes. Il leur était survenu, après la bataille, deux mille hoplites de Corinthe, la garnison péloponnésienne sortie de Nisée, et des Mégariens. Avec ces renforts, ils marchèrent sur Délium et en commencèrent le siége. Entre les différens moyens qu’ils employèrent, ils firent approcher une machine qui les rendit maîtres de la place : c’était une grande vergue sciée en deux, creusée intérieurement dans toute sa longueur, et dont les deux moitiés, rapprochées ensuite et bien unies ensemble, formaient une espèce de longue flûte : à l’extrémité de la vergue, on ajusta un tube de fer (ou bec de soufflet ), lequel inclinait vers une chaudière suspendue au même endroit à l’aide de chaînes ; et presque tout le bois dont se composait la machine était recouvert de fer. Amenée de loin sur des chariots, cette machine fut dirigée vers la partie du mur d’enceinte qui était principalement construite avec des madriers et du bois ; et quand elle en fut près, les assiégeans firent jouer de grands corps de soufflets adaptés par eux à l’extrémité de la vergue qui se trouvait de leur côté. L’air, comprimé dans le tuyau de fer ( bec de soufflet ) et fortement chassé vers la chaudière, qu’on avait remplie d’un mélange de charbon, de bitume et de soufre, produisit une grande flamme qui embrasa les fortifications. Personne n’y restant, tous les abandonnant et fuyant, elles furent emportées. Une partie de la garnison périt ; on fit deux cents prisonniers ; la plus grande partie du reste se réfugia sur la flotte et retourna dans l’Attique.

Chap. 101 . Délium fut pris dix-sept jours après la bataille. Le héraut des Athéniens, ne sachant rien de ce qui s’était passé, vint peu de temps après réclamer encore une fois les morts ; on les lui rendit sans lui rien apprendre. Les Béotiens avaient perdu dans la bataille un peu moins de cinq cents hommes ; les Athéniens un peu moins de mille : de ce nombre était Hippocrate. Peu après cette affaire, Démosthène, n’ayant pas réussi dans l’objet de sa navigation, qui était de prendre Siphes par intelligence, fit une descente dans la Sicyonie, ayant sur sa flotte quatre cents hoplites tant acarnanes qu’agréens et athéniens. Avant que tous les vaisseaux eussent abordé à la côte, les Sicyoniens accoururent, mirent en fuite les guerriers descendus, les poursuivirent jusqu’à leurs bâtimens, tuèrent ceux-ci, firent ceux-là prisonniers, dressèrent un trophée et rendirent les morts. À peu près à l’époque du siége de Délium, Sitalcès, roi des Odryses, périt dans une bataille qu’il perdit contre les Triballes, et Seuthès, son neveu, fils de Sparadocus, régna sur les Odryses et sur toute la partie de la Thrace, qui avait été sous la domination de Sitalcès.

Chap. 102 . Le même hiver, Brasidas, avec les alliés de l’Épithrace, marcha contre Amphipolis, colonie d’Athènes sur le fleuve Strymon. Aristagoras de Milet, fuyant la colère de Darius, avait tenté le premier d’établir une colonie au lieu où est aujourd’hui cette ville : mais il avait été chassé par les Édoniens. Trente-deux ans après, Athènes y avait envoyé dix mille hommes, Athéniens et autres, qui consentirent à y aller ; ils furent détruits à Drabesque par les Thraces. Vingt-neuf ans après, les Athéniens revinrent avec Agnon, fils de Nicias, chargés d’établir la colonie ; ils chassèrent les Édoniens, et firent leur fondation au lieu même qu’on nommait auparavant les neuf voies . Ils étaient partis d’Éione, comptoir maritime qu’ils possédaient à l’embouchure du fleuve, à vingt-cinq stades de la ville qu’on appelle aujourd’hui Amphipolis . Agnon la nomma ainsi, parce que, le Strymon coulant à droite et à gauche de la ville, qu’il environne, il l’enferma d’un long mur, d’un bras du fleuve à l’autre, et la bâtit en vue du côté de la mer et de l’intérieur des terres.

Chap. 103 . Brasidas étant donc parti d’Arné dans la Chalcidique, marcha contre cette place avec son armée, et arriva vers le soir à Aulon et à Bromisque, où le lac Bolbé se jette dans la mer. Il y soupa, et continua sa marche pendant la nuit. Le temps était mauvais, il tombait un peu de neige ; mais il n’en eut que plus d’empressements à s’avancer, voulant cacher son approche aux Amphipolitains, excepté à ceux qui devaient livrer la ville : car dans la ville demeuraient des gens d’Argila, colonie d’Andros, et plusieurs autres, qui entretenaient des intelligences avec lui, les uns gagnés par Perdiccas, les autres par les Chalcidiens. Ceux d’Argila, surtout, en qualité de voisins, et d’ailleurs de tout temps suspects aux Athéniens, en voulaient à cette ville : ils saisirent l’arrivée de Brasidas comme une occasion favorable. Déjà depuis long-temps ils complotaient avec des citoyens pour la faire livrer. Ils reçurent Brasidas, et, déclarant cette nuit même leur révolte contre Athènes, ils placèrent leur armée en avant sur le pont du fleuve. Or, la ville est éloignée du fleuve d’un peu plus que la longueur du pont : il n’y avait point encore en cet endroit de murailles comme aujourd’hui, mais seulement un faible corps-de-garde, que Brasidas eut peu de peine à forcer, favorisé à-la-fois par une trahison, par le mauvais temps et par la surprise que causait son arrivée. Il passa le pont, et fut maître, à l’instant même, de tout ce que les Amphipolitains possédaient au-dehors.

Chap. 104 . Ceux de la ville ne s’attendaient pas à ce passage : hors de la ville, les uns étaient faits prisonniers, les autres fuyaient vers les remparts : les Amphipolitains étaient dans un trouble et dans une agitation qu’accroissait encore la méfiance qui régnait entre eux ; et l’on dit que si Brasidas, au lieu de laisser ses troupes s’occuper du pillage, avait sur le-champ couru aux portes, la ville eût été prise d’emblée : mais il campa et fit des excursions ; et comme de l’intérieur de la place rien n’arrivait de ce qu’il attendait, il se tint en repos. Le parti opposé aux traîtres était le plus nombreux : il empêcha d’ouvrir à l’instant les portes, et expédia quelques personnes avec le général athénien Eucléès, commandant de la place, vers un autre général qui avait un commandement dans l’Épithrace et qui se trouvait à Thasos, Thucydide, fils d’Olorus, auteur de cette histoire. Thasos, île où les Pariens ont fondé une colonie, est éloignée d’Amphipolis d’une demi-journée tout au plus de navigation. On mandait à Thucydide de venir au secours en toute hâte. Sur cet avis, il met en mer avec sept vaisseaux qui se trouvaient à Thasos. Il avait à cœur d’arriver assez tôt pour empêcher Amphipolis d’écouter aucune proposition ; sinon, il voulait du moins occuper Éione avant les ennemis.

Chap. 105 . Cependant Brasidas craignait que les vaisseaux de Thasos n’apportassent du secours. Informé que Thucydide, dans cette partie de la Thrace qui avoisine Thasos, avait la propriété d’une exploitation de mines d’or, ce qui le rendait l’un des hommes les plus riches du continent, il fit ses efforts pour hâter la reddition avant l’arrivée de ce général. Il appréhendait que le peuple d’Amphipolis ne refusât de se joindre à lui, dans l’espoir que Thucydide, avec le secours qu’il amènerait par mer, et ceux qu’il rassemblerait de la Thrace, parviendrait à le sauver. Il offrit donc des conditions modérées, et fit proclamer par un héraut que tous les Amphipolitains et les Athéniens seraient maîtres de rester, en conservant leurs droits et leurs fortunes, et que ceux qui voudraient sortir, auraient cinq jours pour emporter ce qui leur appartenait.

Chap. 106 . Cette proclamation opéra dans les esprits une révolution d’autant plus sensible, que parmi les habitans il n’y avait que très peu d’Athéniens, que le reste était composé d’hommes rassemblés de toutes parts, et que d’ailleurs les prisonniers faits au dehors avaient dans la ville un très grand nombre d’amis. La crainte fit goûter les propositions de Brasidas : elles paraissaient justes aux Athéniens, impatiens de se retirer, persuadés qu’ils auraient moins de dangers à courir, et n’ayant que peu d’espoir d’être promptement secourus ; elles ne paraissaient pas moins équitables au reste du peuple, qui ne serait privé ni de la qualité de citoyens ni de ses droits, et qui, contre toute attente, se voyait hors de péril. Dès-lors ceux qui s’entendaient avec Brasidas appuyèrent ouvertement ses offres, encouragés par le changement qui se manifestait dans les dispositions du peuple, et voyant qu’on n’écoutait pas le général athénien, qui était présent. Enfin l’on tomba d’accord avec le général lacédémonien, qui fut reçu aux conditions qu’il avait fait publier. Ainsi la ville fut rendue. Le même jour, Thucydide arriva sur le soir à Éione avec ses vaisseaux. Brasidas venait de prendre Amphipolis, et ne manqua que d’une nuit la prise d’Éione : si les vaisseaux n’eussent porté un prompt secours, la place était perdue au lever de l’aurore.

Chap. 107 . Thucydide, après cela, fit à Éione les dispositions nécessaires pour mettre la place à couvert des attaques de Brasidas, quant au moment actuel ; et, voulant pour l’avenir en assurer à sa république la possession tranquille et durable, il offrit une retraite à tous ceux qui voudraient y venir d’Amphipolis, conformément au traité. Brasidas ne tarda point à y descendre, en suivant le cours du fleuve avec quantité de bateaux, pour essayer si, en s’emparant du promontoire qui s’avance du pied du mur, il pourrait se rendre maître des abords. Il fit en même temps par terre des tentatives contre la place, mais, repoussé des deux côtés, il ne s’occupa plus que de mettre en bon état Amphipolis. Myrcine, ville de l’Édonide, embrassa volontairement son parti, après la mort de Pittacus, roi des Édoniens, tué par les enfans de Goaxis et par sa femme Brauro ; exemple que suivirent Gapsélus et Ésymé, colonies de Thasos. Perdiccas était venu trouver Brasidas, aussitôt après la reddition d’Amphipolis ; il l’aida à consolider ses conquêtes.

Chap. 108 . La perte d’Amphipolis consterna les Athéniens. La possession de cette ville leur était avantageuse, parce qu’ils en tiraient des bois de construction et des contributions pécuniaires ; et parce que les Lacédémoniens, favorisés par les Thessaliens, qui leur ouvraient une route contre les alliés d’Athènes, allaient avoir un passage jusqu’au Strymon : au lieu que si les Lacédémoniens n’eussent pas été maîtres du pont, comme au-dessus de ce pont était un grand marais formé par les fleuves, et que du côté d’Éione ils eussent été continuellement observés par les vaisseaux athéniens, ils n’auraient pu se porter en avant ; ce qui leur devenait facile depuis la prise du pont. Ils appréhendaient la défection des alliés ; car Brasidas, qui montrait dans toute sa conduite un grand caractère de modération, répétait partout qu’il n’avait d’autre mission que de délivrer l’Hellade. Les villes sujettes d’Athènes, instruites de la prise d’Amphipolis, de la conduite du vainqueur et de la douceur qu’il avait montrée, aspiraient toutes avec ardeur à un changement [de domination]. Le général lacédémonien recevait de leur part de secrets messages ; elles l’appelaient : c’était entre elles à qui se révolterait la première. Déjà elles étaient sûres de n’avoir rien à craindre, se faisant une fausse idée de la puissance des Athéniens, qu’elles ne présumaient pas aussi grande qu’elle se montra dans la suite ; et fondant leurs jugemens sur d’aveugles désirs, bien plus que sur les calculs d’une sage prévoyance : tant les hommes sont enclins à se livrer inconsidérément à l’espoir qui les flatte, et à repousser, à l’aide d’un raisonnement que leur passion rend victorieux, les craintes les mieux fondées. D’ailleurs on était encouragé par les échecs que les Athéniens venaient de recevoir dans la Béotie, et par les discours de Brasidas, qui gagnait les esprits en déguisant la vérité, comme s’il lui avait suffi de déployer ses forces pour intimider tellement les Athéniens à Nisée qu’ils n’eussent osé se mesurer contre lui. Tous les sujets d’Athènes se persuadaient que personne ne viendrait les contrarier dans leurs projets : mais surtout à raison du plaisir actuel qu’ils y trouvaient et parce qu’ils voyaient enfin, pour la première fois, les Lacédémoniens faire éclater leur ressentiment, ils voulaient à tout prix tenter l’aventure.

Traduction par IA · Original