Traduction humaine · Traduction de Henri Albert (†1921) · Source: Wikisource · Domaine public
Je ne voudrais pas prétendre que les deux Considérations désignées par les noms de Schopenhauer et de Wagner pourraient servir particulièrement à l’intelligence de ces deux cas,ni même à en poser le problème psychologique, exception faite bien entendu de certains détails. Cependant, avec une profonde sûreté d’instinct, ce qu’il y a d’élémentaire dans la nature de Wagner était déjà désigné comme un don de comédien qui, dans tous ses moyens et toutes ses intentions, ne tire que ses propres conséquences. Au fond, avec ces deux écrits, je voulais faire toute autre chose que de la psychologie. Un problème d’éducation qui n’avait pas son pareil, une nouvelle conception de la discipline de soi , de la défense de soi , allant jusqu’à la dureté, une poussée vers le sublime et vers la tâche historique, — cherchait à trouver là sa première expression. Tout bien considéré, je me suis emparé de deux types célèbres et nullement encore fixés, je les ai pris aux cheveux, comme on prend une occasion aux cheveux, simplement pour exprimer quelque chose, pour avoir en mains quelques formules, quelques indications, quelques moyens d’expression de plus. Du reste, je fais allusion à cette particularité, avec une sagacité absolument inquiétante, à la 93 e page de la troisième Considération inactuelle . Platon s’est servi de Socrate de la même façon, comme d’une sémiotique pour Platon.
Maintenant que je reviens avec un certain recul aux états d’âme dont ces écrits sont le témoignage, je ne voudrais pas disconvenir qu’au fond ils ne parlent que de moi-même. L’ouvrage Wagner à Bayreuth est une vision de mon avenir ; par contre, dans Schopenhauer éducateur , sont inscrits à Ia fois mon histoire intime, et mon devenir . On y trouve, avant tout, le vœu que j’ai fait !
Ce que je suis aujourd’hui, où je suis aujourd’hui — une hauteur où je ne parle plus avec des mots, mais avec des coups de foudre — ô combien loin j’en étais alors encore ! Mais je voyais la terre,… je ne me trompai pas un seul instant sur la route qui restait à parcourir, sur l’état de la mer, sur les dangers et le succès ! Il y a un grand calme dans la promesse, une heureuse perspective dans un avenir qui ne doit pas rester seulement en vain une promesse ! — Ici chaque mot est vécu, profondément, intimement. Il n’y manque pas de choses douloureuses, il y est des mots qui sont véritablement sanglants. Mais le vent d’une grande liberté souffle par-dessus tout cela, la blessure même n’apparaît pas comme une objection.
Comment j’entends le philosophe, comme un terrible explosif qui met tout en danger ; comment je sépare mon idée du « philosophe », par une distance de plusieurs lieues, de la notion que renferme encore la personnalité de Kant, pour ne rien dire du tout des « ruminants » académiques et autres professeurs de philosophie au sujet de tout cela cet écrit donne un enseignement inépuisable, en concédant même que ce n’est pas, au fond, « Schopenhauer éducateur », mais son antipode, « Nietzsche éducateur », qui prend ici la parole. En considérant que mon métier était alors celui d’un savant et aussi que je m’entendais à mon métier, le morceau de sévère psychologie du savant qui apparaît soudain dans cet écrit n’est pas sans importance. Il exprime le sentiment de la distance , la profonde sûreté de main, pour discerner ce qui peut être chez moi la tâche, de ce qui n’est que moyen, intermède, œuvre accessoire. Ce fut ma sagesse d’avoir été beaucoup de choses, dans des endroits différents, pour pouvoir devenir Un , pour pouvoir aboutir à un seul. Il était nécessaire que pendant un certain temps je fusse savant.
Humain, trop humain , avec ses deux continuations, est le monument commémoratif d’une crise. Je l’ai intitulé un livre pour les esprits libres, et presque chacune de ses phrases exprime une victoire; en l’écrivant je me suis débarrassé de tout ce qu’il y avait en moi d’ étranger à ma vraie nature. Tout idéalisme m’est étranger. Le titre de mon livre veut dire ceci « Là où vous voyez des choses idéales, moi je vois… des choses humaines, hélas ! trop humaines ! » — Je connais mieux l’homme. — Un « esprit libre » ne signifie pas autre chose qu’un esprit affranchi , un esprit qui a repris possession de lui-même. Le ton, l’allure apparaissent complètement changés on trouvera ce livre sage, posé, parfois dur et ironique. On dirait qu’un certain « intellectualisme » au goût aristocratique s’efforce constamment de dominer un courant de passion qui gronde par en dessous. À cet égard il est dans l’ordre que ce soit le centenaire de la mort de Voltaire précisément qui serve, en quelque sorte, d’excuse à une publication de ce genre en 1878 déjà. Car Voltaire est, par contraste avec tout ce qui écrivit après lui, avant tout un grand seigneur de l’esprit ce que je suis moi aussi. — Le nom de Voltaire sur un écrit de moi, c’est là en réalité un progrès — vers moi-même . — Si l’on regarde de plus près, on découvre un esprit impitoyable qui connaît tous les recoins où s’abrite l’idéal, où se trouvent ses oubliettes et son dernier refuge. Armé d’une torche, mais dont la flamme ne tremble pas, il projette une lumière crue dans ce monde souterrain de l’idéal. C’est la guerre, mais la guerre sans poudre ni fumée, sans attitudes guerrières, sans gestes pathétiques ni contorsions, — car tout cela serait de l’« idéalisme ». Tranquillement une erreur après l’autre est posée sur la glace ; l’idéal n’est pas réfuté, — il est congelé . — Ici, par exemple, c’est « le génie » qui gèle ; tournez le coin et vous verrez geler « le saint » sous une épaisse chandelle de glace gèle « le héros » ; pour finir c’est « la foi », ce qu’on appelle « la conviction », qui gèle « la pitié » aussi se réfrigère considérablement, — presque partout gèle la « chose en soi »…
L’origine de ce livre remonte à l’époque des premières représentations solennelles de Bayreuth; le sentiment que tout ce qui m’entourait là-bas m’était foncièrement étranger est une des conditions préalables de sa naissance. Celui qui se fait une idée des visions qui à ce moment-là déjà avaient surgi sur mon chemin devinera sans peine ce que je ressentis, quand un beau jour je me réveillai à Bayreuth. Il me semblait rêver. — Où donc étais-je ? Je ne reconnaissais rien, c’est à peine si je reconnaissais Wagner. En vain je feuilletais mes souvenirs. Tribschen, — une lointaine Île bienheureuse : — pas l’ombre d’une ressemblance. Les jours incomparables, lors de la pose de la première pierre fêtée par un petit groupe d’initiés qui se trouvaient là à leur place et à qui point n’était besoin de souhaiter le doigté délicat pourles choses subtiles pas l’ombre d’une ressemblance. Qu’est-ce qui s’était passé ? On avait traduit Wagner en allemand. Le Wagnérien s’était rendu maître de Wagner ! — l’art allemand ! le maître allemand ! la bière allemande !… Nous autres, qui ne savons que trop bien à quels artistes raffinés, à quel cosmopolitisme du goût, l’art de Wagner s’adresse seulement, nous étions hors de nous de trouver Wagner habillé de « vertus » allemandes. — J’ai la prétention de connaître le Wagnérien. J’en ai « vécu » trois générations, depuis feu Brendel, qui confondait Wagner avec Hegel, jusqu’aux « idéalistes » du Journal de Bayreuth , qui confondent Wagner avec eux-mêmes,— j’ai entendu toutes sortes de confessions de « belles âmes » sur Wagner. Un royaume pour un mot sensé ! — La prodigieuse société, en vérité ! Nohl, Pohl et autres « drôles » de cet acabit jusqu’à l’infini ! Toutes les difformités s’y coudoient, aucune n’y manque, même l’antisémite. — Le pauvre Wagner ! Où s’était-il fourvoyé ! — Si du moins il était allé parmi les pourceaux ! Mais parmi les Allemands ? On devrait bien une fois, pour l’édification de la postérité, empailler un Bayreuthien authentique, ou mieux encore le mettre dans l’esprit-de-vin — car c’est l’esprit qui manque ici — avec l’inscription suivante : Spécimen de « l’esprit » en vue de qui fut fondé « l’empire allemand ». — Bref, au milieu des réjouissances, je partis tout à coup pour quelques semaines, je partis soudain, bien qu’une charmante Parisienne eût cherché à me consoler. Auprès de Wagner, je m’excusai seulement par un té)égramme fataliste. Dans un coin perdu du Bœhmerwald, Klingenbrunn, j’allai porter, comme une maladie, ma mélancolie et mon mépris de l’Allemand ; — et de temps en temps, je notais sous le titre général de le Soc de la charrue quelques phrases dans mon carnet, — de mordantes remarques de psychologie qu’on retrouverait peut-être encore dans Humain, trop humain .
Ce qui se décida à ce moment, ce ne fut pas ma rupture avec Wagner. Je pris conscience d’une aberration générale de mes instincts dont mes erreurs de détails — qu’elles eussent nom « Wagner » ou « professorat de Bâle » — n’étaient que des symptômes particuliers. Je fus pris d’une véritable impatience contre moi-même ; je vis qu’il était grand temps de songer à redevenir moi-même. Soudain je m’aperçus, avec une inexorable clarté, combien de temps j’avais déjà gaspillé, combien toute mon existence de philologue se révélait stérile et fortuite en regard de ma véritable mission. J’eus honte de cette modestie mensongère …
J’avais derrière moi dix années de ma vie, dix années où l’ alimentation de l’esprit avait été, à proprement parler, suspendue chez moi, où je n’avais rien appris d’utile, où j’avais oublié énormément de choses, absorbé comme je l’étais avec un bric-à-brac d’érudition poussiéreuse. Cheminer à pas de tortue parmi les métriciens grecs, avec minutie et de mauvais yeux — voilà où j’en étais venu ! — Je me voyais avec pitié tout maigre et décharné les « réalités » faisaient absolument défaut dans ma provision de science, et les « idéalités » ne valaient pas le diable ! — Une soif véritablement brûlante me saisit depuis ce moment je n’ai plus rien fait que de la physiologie, de la médecine et des sciences naturelles, — je ne suis même retourné aux études proprement historiques qu’autant que ma tâche m’y contraignait impérieusement. C’est alors que je devinai aussi pour la première fois la corrélation qui existe entre cette activité choisie contrairement à l’instinct naturel, entre ce qu’on appelle une « vocation », encore que rien ne vous y « appelle », et ce besoin d’ assoupir le sentiment de vide et d’inanition du cœur à l’aide d’un art qui sert de narcotique — de l’art wagnérien, par exemple. Un regard jeté avec précaution autour de moi m’a fait découvrir qu’une foule de jeunes hommes souffrent du même mal. Une violence faite à la nature en entraîne forcément une seconde. En Allemagne, dans « l’empire allemand (pour éviter toute méprise possible), il n’y a que trop de jeunes gens qui sont condamnés à prendre une décision prématurée, puis à mourir lentement de consomption, écrasés sous le poids d’un fardeau qu’ils ne peuvent plus rejeter. — Ceux-là réclament Wagner en guise de narcotique , — ils s’oublient, ils se débarrassent d’eux-mêmes pendant un instant. — Que dis-je ! — pendant cinq à six heures !
( À suivre .)
( À suivre .)
À ce moment-là, mon instinct s’est décidé implacablement contre l’habitude que j’avais prise de céder, de suivre, de me tromper sur moi-même. N’importe quel genre de vie, les conditions les plus défavorables, la maladie, la pauvreté — tout cela me semblait préférable à ce « désintéressement » indigne, où j’étais tombé d’abord par ignorance, par excès de jeunesse , où je m’étais accroché ensuite par indolence, par je ne sais quel « sentiment du devoir ».
C’est alors que me vint en aide, d’une façon que je ne sau rais assez admirer, et précisément au bon moment, ce mauvais héritage que je tiens de mon père et qui est en somme une prédisposition à mourir jeune. La maladie me dégagea lentement de mon milieu ; elle m’épargna toute rupture, toute démarche violente et scabreuse. À ce moment je n’ai perdu aucun des témoignages de bienveillance dont on m’entourait, j’en ai même gagné de nouveaux. La maladie me conféra en outre le droit de changer complètement toutes mes habitudes ; elle me permit, elle m’ ordonna de me livrer à l’oubli ; elle me fit hommage de l’obligation de demeurer couché, de rester oisif, d’attendre, de prendre patience... Mais c’est là précisément ce qui s’appelle penser !... Mes yeux seuls suffirent à mettre fin à toute préoccupation livresque, à toute philologie. Je fus délivré des « livres » ; pendant des années je ne lus plus rien et ce fut le plus grand bienfait que je me sois jamais accordé !
Ce « moi » intérieur, ce moi en quelque sorte enfoui et rendu silencieux, à force d’entendre sans cesse un autre moi (— et lire n’est pas autre chose), ce moi s’éveilla lentement, timidement, avec hésitation, mais il finit enfin par parler de nouveau . Jamais je n’ai eu autant de bonheur à regarder en moi-même que durant les périodes les plus malades et les plus douloureuses de ma vie. Il suffit de lire Aurore ou, par exemple, le Voyageur et son ombre pour comprendre ce qu’était ce « retour à moi-même » : une forme supérieure de la guérison. L’autre guérison ne fit que sortir de celle-ci. —
Humain, trop humain , ce monument d’une rigoureuse dis cipline de soi, par laquelle je mis brusquement fin à tout ce qui s’était infiltré en moi de « délire sacré », d’« idéalisme », de « beaux sentiments » et autres féminités, Humain, trop humain , fut rédigé pour l’essentiel à Sorrente ; il reçut sa conclusion et sa forme définitives pendant un hiver passé à Bâle, dans des conditions bien plus défavorables qu’à Sorrente. Au fond c’est M. Peter Gast, lequel faisait alors ses études à l’uni versité de Bâle et m’était très dévoué, qui a ce livre sur la conscience. Je dictais, la tête douloureuse et emmaillotlée de compresses ; il transcrivait, il corrigeait aussi ; il fut, en réalité, le véritable « écrivain », tandis que moi je n’étais que l’auteur.
Quand enfin le volume achevé fut entre mes mains — au profond étonnement du malade que j’étais, — j’en envoyai aussi deux exemplaires à Bayreuth. Par un trait d’esprit miraculeux du hasard, je reçus, à ce même moment, un bel exemplaire du livret de Parsifal avec cette dédicace de Wagner : « À mon cher ami Frédéric Nietzsche, avec ses vœux et souhaits les plus cordiaux. Richard Wagner, conseiller ecclésiastique. » — Les deux livres s’étaient croisés. Il me sembla entendre comme un bruit fatidique : n’était-ce pas comme le cliquetis de deux épées qui se croisent ?… Vers la même époque parurent les premiers numéros des Feuilles de Bayreuth ; je compris alors de quoi il était grand temps. — Ô prodige : Wagner était devenu pieux…
Comment je pensais alors à mon sujet (1876), avec quelle prodigieuse certitude je tenais en main ma tâche et ce qu’elle a d’universel, le livre tout entier en témoigne, et particulièrement un passage très significatif. Pourtant, avec l’instinctive astuce qui m’est coutumière, je pris soin d’y éviter de nouveau le mot « moi », non point pour écrire cette fois-ci encore Schopenhauer et Wagner, mais pour prêter un rayonnement de gloire historique à l’un de mes amis, l’excellent docteur Paul Rée… C’était heureusement une bête beaucoup trop maligne pour tomber dans le panneau. D’autres furent moins subtils. J’ai toujours reconnu ceux de mes lecteurs dont il faut désespérer — par exemple le caractéristique professeur allemand — à ceci qu’en s’appuyant sur ce passage ils croyaient pouvoir interpréter le livre tout entier comme du Rée alisme supérieur. À vrai dire, il était en contradiction avec cinq ou six propositions de mon ami. Que l’on lise à ce sujet la préface de la Généalogie de la Morale .
Voici le passage dont je veux parler :
« Qu’est-ce après tout que le principe auquel est arrivé un des penseurs les plus audacieux et les plus froids, l’auteur du livre De l’origine des sentiments moraux (lisez : Nietzsche, le premier immoraliste), grâce à son analyse incisive et tranchante des actions humaines ? « L’homme moral n’est pas plus près du monde intelligible que l’homme physique — car il n’y a pas de monde intelligible… » Cette proposition, née avec sa dureté et son tranchant, sous le coup de marteau de la science historique (lisez Transmutation de toutes les valeurs ), pourra peut-être enfin, dans un avenir quelconque, être la hache qui sera mise à la racine du « besoin métaphysique » de l’homme, — si c’est plutôt pour le bien que pour la malédiction de l’humanité, qui pourra le dire ? mais en tout cas elle reste une proposition de la plus grande conséquence, féconde et terrible tout à la fois, regardant le monde avec ce double visage qu’ont toutes les grandes sciences…{{lié} . »
Avec ce livre commence ma campagne contre la morale . Non point que l’on y sente le moins du monde l’odeur de la poudre. On lui trouvera, au contraire, de tout autres sen teurs, un parfum bien plus agréable, pour peu que l’on ait quelque délicatesse de flair. Il n’y a pas là de fracas d’artillerie, pas même de feu de tirailleurs. Si l’effet de ce livre est négatif, ses procédés ne le sont en aucune façon, et de ces procédés l’effet se dégage comme un résultat logique, mais non pas avec la logique brutale d’un coup de canon. On sort de la lecture de ce livre avec une défiance ombrageuse à l’endroit de tout ce qu’on honorait et même de tout ce que l’on adorait jusqu’à présent sous le nom de morale ; et pourtant on ne trouve dans le livre tout entier ni une négation, ni une attaque, ni une méchanceté, — bien au contraire, il s’étend au soleil, lisse et heureux, tel un animal marin qui prend un bain de soleil parmi les récifs. Aussi bien étais-je moi-même cet animal marin : presque chaque phrase de ce livre a été pensée et comme capturée dans les mille recoins de ce chaos de ro chers qui avoisine Gênes, et où je vivais tout seul, échangeant des secrets avec la mer. Maintenant encore, si par aventure je reprends contact avec ce livre, chaque phrase presque est pour moi comme un bout de fil à l’aide duquel je ramène des profondeurs quelque merveille incomparable ; sur sa peau courent partout des frissons délicats de souvenir.
L’art qui distingue ce livre n’est point à dédaigner, il sait surprendre les choses qui passent légèrement et sans bruit, des instants que je compare à de divins lézards, et les fixer un instant, — non pas avec la cruauté de ce jeune dieu grec qui embrochait simplement les pauvres petits lézards, — mais pourtant à l’aide d’une pointe acérée — la plume… « Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui », cette inscription hindoue se dresse au seuil de ce livré. Où l’auteur cherche-t-il cette aube nouvelle, cette rougeur délicate, invisible encore, qui annonce un jour nouveau, — oh ! toute une série, tout un monde de jours nouveaux ? Dans une transmutation de toutes les valeurs , par quoi l’homme s’affranchira de toutes les valeurs morales reconnues jusqu’alors, dira « oui » et osera croire à tout ce qui, jusqu’à présent, fut interdit, méprisé, maudit. Ce livre, tout d’ affirmation , répand sa lumière, son amour, sa tendresse, sur toutes sortes de choses mauvaises, et il leur restitue leur « âme », la bonne conscience, leur droit souverain, supérieur à l’existence. La morale n’est pas atta quée, elle ne compte plus… Ce livre se termine par un : « Ou bien ! », — c’est le seul livre au monde qui finisse par : « Ou bien ! »…
Ma tâche de préparer à l’humanité un instant de suprême retour sur elle-même, un grand Midi , où elle pourrait regarder en arrière et regarder dans le lointain, où elle se soustrairait à la domination du hasard et des prêtres et où elle se poserait, pour la première fois, dans son ensemble , la question du pourquoi et du comment, — cette tâche découle nécessaire ment de la conviction que l’humanité ne suit pas d’elle-même le droit chemin, qu’elle n’est nullement gouvernée par une providence divine, que, bien au contraire, sous ses conceptions des valeurs les plus saintes, se cachait d’une façon insidieuse l’instinct de la négation, l’instinct de la corruption, l’instinct de décadence. Le problème de l’origine des valeurs morales est pour moi une question de tout premier ordre , parce que l’avenir de l’humanité en dépend. L’obligation de croire que toutes choses se trouvent dans les meilleures mains, qu’un seul livre, la bible, rassure définitivement au sujet du gouvernement divin et de la sagesse dans les destinées de l’humanité, si on la transcrit dans la réalité, équivaut à la volonté d’étouffer la vérité qui démontrerait exactement le contraire, à savoir cette conviction lamentable que jusqu’à présent l’humanité aëtéen de mauvaises mains, qu’elle a été gouvernée par les déshérités qu’anime la ruse et la vengeance, par ceux que l’on appelle les « saints », ces calomniateurs du monde qui souillent la race humaine.
La preuve décisive, d’où il ressort que le prêtre (— sans en excepter les prêtres masqués , les philosophes) est devenu le maître non seulement dans les limites d’une communauté religieuse déterminée, mais d’une façon générale, que la morale de décadence, la volonté de la fin, passe pour la morale par excellence, c’est la valeur absolue dont on investit partout les actes non-égoïstes et l’inimitié dont on poursuit tout ce qui est égoïste. Celui qui n’est pas d’accord avec moi sur ce point, je le considère comme infecté … Mais c’est le monde entier qui n’est pas d’accord avec moi… Pour un physiologiste une telle contradiction de valeurs ne laisse plus aucun doute. Quand, dans l’ensemble de l’organisme le moindre organe se relâche, fût-ce même en une très petite mesure, et cesse de faire valoir avec une sûreté parfaite sa conservation de soi, son énergie propre, son « égoïsme », l’ensemble aussitôt dégénère. Le physiologiste exige l’ ablation de la par tie dégénérée, il nie toute solidarité avec ce qui dégénère, il est loin de le prendre en pitié. Mais le prêtre veut précisément la dégénérescence de l’ensemble, de l’humanité. C’est pour cette raison qu’il conserve ce qui dégénère ; c’est à ce prix qu’il domine l’humanité…
Quel sens ont ces conceptions mensongères, les conceptions auxiliaires de la morale — « l’âme », « l’esprit », « le libre arbitre », « Dieu », — si ce n’est de ruiner physiologiquement l’humanité ?… Lorsque l’on détourne le sérieux de la conservation de soi, de l’accroissement de la force corporelle, c’est-à-dire de la vie , lorsque l’on fait de la chlorose un idéal, du mépris du corps le « salut de l’âme », qu’est-ce autre chose, sinon une recette pour aboutir à la décadence ? — La perte de l’équilibre, la résistance contre les instincts naturels, en un mot le « désintéressement », c’est ce que l’on a appelé jusqu’à présent la morale … Avec Aurore j’ai entrepris pour la première fois la lutte contre la morale du renoncement à soi. —
Aurore est un livre affirmatif, un livre profond, mais clair et bienveillant. Il en est de même, mais à un degré supérieur, de la Gaya Scienza . Presque dans chaque phrase la profon deur et la pétulance se tiennent tendrement par la main. Une strophe qui exprima ma reconnaissance pour le merveilleux mois de janvier que j’ai vécu — le livre tout entier est un présent de ce mois — laisse deviner suffisamment du fond de quelle profondeur la « science » s’est faite gaie ici :
Toi qui d’une lance de flamme
De mon âme as brisé la glace,
Et qui la chasses maintenant vers la mer
De ses plus hauts, espoirs :
Toujours plus clair et mieux portant,
Libre dans une aimante contrainte :
Ainsi elle célèbre tes miracles,
Toi le plus beau mois de janvier ! —
Ce que je veux dire en parlant des « plus hauts espoirs » personne ne saurait en douter qui, à la fin du quatrième livre, voit apparaître, dans un rayonnement, la beauté diamantine des premières paroles de Zarathoustra ! Personne qui lit les phrases de granit à la fin du troisième livre, où la destinée pour la première fois et pour >tous les temps est mise en formules !
Les Chants du prince « Vogelfrei » , composés pour une bonne partie en Sicile, rappellent très expressément la conception provençale de la Gaya Scienza , avec cette unité du ménestrel , du chevalier et de l’ esprit libre qui différencie cette merveilleuse civilisation précoce des Provençaux de toutes les cultures équivoques. Le dernier poème, en particulier, Pour le Mistral , une exubérante chanson à danser, où, avec votre permission, on danse par-dessus la morale, est parfaitement dans l’esprit provençal.
Je veux raconter maintenant l’histoire de Zarathoustra . La conception fondamentale de l’œuvre, l’idée de l’ éternel Retour , cette formule suprême de l’affirmation, la plus haute qui se puisse concevoir, date du mois d’août de 1881. Elle est jetée sur une feuille de papier avec cette inscription : « À 6.000 pieds par delà l’homme et le temps. » Je parcourais ce jour-là la forêt, le long du lac de Silvaplana ; près d’un formidable bloc de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlei, je fis halte. C’est là que cette idée m’est venue.
Si, à compter de ce jour, je me reporte à quelques mois en arrière, je trouve, comme signe précurseur de cet événement, une transformation soudaine, profonde et décisive de mes goûts, surtout en musique. Peut-être faut-il ranger mon Zarathoustra sous la rubrique « Musique ». Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il supposait au préalable une « régénération » totale de l’art d’ écouter . Dans une petite ville d’eau en pleine montagne, près de Vicence, à Recoara, où je passai le printemps de l’année 1881, je découvris en compagnie de mon maëstro et ami Peter Gast — un « régénéré » lui aussi, — que le phénix musique volait près de nous, paré d’un plumage plus léger et plus brillant qu’autrefois. Si, pourtant, à compter de ce jour, je me transporte en pensée jusqu’à la date de l’enfantement, qui se fit soudainement et dans les conditions les plus invraisemblables au mois de février 1883 — (la partie finale, celle dont j’ai cité quelques passages dans la préface, fut achevée préci sément à l’heure sainte où Richard Wagner mourait à Venise) — je constate que l’incubation fut de dix-huit mois. Ce chiffre d’exactement dix-huit mois pourrait donner à penser — entre bouddhistes tout au moins — que je suis au fond un éléphant femelle. L’intervalle appartient à la composition du Gai savoir , qui contient déjà cent indices annonçant l’approche de quelque chose d’incomparable ; en fin de compte, on y trouve même le début de Zarathoustra , car l’avant-dernière pièce du quatrième livre en contient l’idée fondamentale.
À cette période intermédiaire appartient également la composition de cet Hymne à la vie (avec chœur mixte et orchestre) dont la partition a paru il y a deux ans chez E.-W. Fritsch, à Leipzig. Et ce n’était peut-être pas là un symptôme sans importance pour l’état d’esprit de cette année, où l’émotion affirmative par excellence, appelée par moi émotion tragique, m’animait à son suprême degré. On le chantera plus tard un jour en mémoire de moi. — Le texte, je tiens à le dire ex pressément parce qu’il y a eu malentendu à ce sujet, le texte n’est pas de moi. Il est dû à l’étonnante inspiration d’une jeune Russe avec qui j’étais alors lié d’amitié, M lle Lou de Salomé.
Pour qui est capable de saisir le sens qui s’attache aux derniers vers de ce poème, il sera facile de deviner pourquoi je leur accordai ma préférence et mon admiration. Ils ont de la grandeur. La douleur n’y est point présentée comme une objection contre la vie : « S’il ne te reste plus de bonheur à me donner, eh bien ! tu as encore ta peine ! … »
Peut-être qu’en cet endroit ma musique n’est pas non plus dépourvue de grandeur.
L’hiver suivant je vécus dans cette baie riante et silencieuse de Rapallo, près de Gênes, qui s’incurve entre Chiavari et le cap de Porto fino. Ma santé n’était pas des meilleures ; l’hiver était froid et pluvieux au delà de toute expression. La petite auberge où j’étais descendu était située tout près de la mer, de telle sorte que le bruit des flots rendait la nuit le sommeil impossible. Elle offrait donc, en toutes choses, à peu près exactement le contraire de ce qui m’eût été nécessaire. Malgré cela, et, en quelque sorte pour démontrer que tout ce qui est décisif naît « malgré » les circonstances, ce fut durant cet hiver et dans ces circonstances défavorables que mon Zarathoustra prit naissance.
Le matin je montais généralement la superbe route de Zoagli, en me dirigeant vers le sud, le long d’une forêt de pin ; je voyais se dérouler devant moi la mer qui s’étendait jusqu’à l’horizon ; l’après-midi je faisais le tour de toute la baie, depuis Santa Margherita jusque derrière Porto fino. Ce lieu, ce paysage s’est encore rapproché de mon cœur par le grand amour qu’éprouvait à son égard l’empereur Frédéric III . Le hasard voulut qu’en automne 1886 je me trouvai de nouveau sur cette côte, lorsqu’il visita pour la dernière fois ce petit univers de bonheur, oublié à l’écart. C’est sur ces deux chemins que m’est venue l’idée de toute la première partie de Zarathoustra , avant tout Zarathoustra lui-même considéré comme type ; mieux encore j’ai été surpris par Zarathoustra…
Pour comprendre ce type, il faut d’abord se rendre compte de sa première condition physiologique : elle est ce que j’appelle la grande santé. Je ne saurais mieux expliquer cette idée, l’interpréter d’une façon plus personnelle que je ne l’ai déjà fait dans l’un des derniers morceaux du cinquième livre du Gai Savoir :
« Nous autres hommes nouveaux et innommés, hommes difficiles à convaincre — y est-il dit, — nous qui sommes nés trop tôt pour un avenir dont la démonstration n’est pas encore faite, nous avons besoin, pour une fin nouvelle, d’un moyen nouveau, je veux dire d’une nouvelle santé, d’une santé plus vigoureuse, plus aiguë, plus endurante, plus intrépide et plus joyeuse que ne furent jusqu’à présent toutes les santés. Celui dont l’âme est avide de faire le tour de toutes les valeurs qui ont eu cours et de tous les désirs qui ont été satisfaits jusqu’à présent, de visiter toutes les côtes de cette « méditerranée » idéale, celui qui veut connaître, par les aventures de sa propre expérience, quels sont les sentiments d’un conquérant et d’un explorateur de l’idéal, et, de même, quels sont les sentiments d’un artiste, d’un saint, d’un législateur, d’un sage, d’un savant, d’un homme pieux, d’un devin, d’un divin solitaire d’autrefois : celui-là aura avant tout besoin d’une chose, de la grande santé — d’une santé que l’on possède non seulement, mais qu’il faut aussi conquérir sans cesse, puisque sans cesse il faut la sacrifier !… Et maintenant, après avoir été ainsi longtemps en chemin, nous, les Argonautes de l’Idéal, plus courageux peut-être que ne l’exigerait la prudence, souvent naufragés et endoloris, mais mieux portants que l’on ne voudrait nous le permettre, dangereusement bien portants, bien portants toujours à nouveau, — il nous semble avoir devant nous, comme récompense, un pays inconnu, dont personne encore n’a vu les frontières, un au-delà de tous les pays, de tous les recoins de l’idéal connus jusqu’à ce jour, un monde si riche en choses belles, étranges, douteuses, terribles et divines, que notre curiosité, autant que notre soif de posséder, sont sorties de leurs gonds, — hélas ! que maintenant rien n’arrive plus à nous rassasier !…
« Comment pourrions-nous, après de pareils aperçus et avec une telle faim dans la conscience, une telle avidité de science, nous satisfaire encore des hommes actuels ? C’est assez grave, mais c’est inévitable, nous ne regardons plus leurs buts et leurs espoirs les plus dignes qu’en tenant mal notre sérieux, et peut-être ne les regardons-nous même plus. Un autre idéal court devant nous, un idéal singulier, tentateur, plein de dangers, un idéal que nous ne voudrions recommander à personne, parce qu’à personne nous ne reconnaissons facilement le droit à cet idéal : c’est l’idéal d’un esprit qui se joue naïvement, c’est-à-dire sans intention, et parce que sa plénitude et sa puissance débordent de tout ce qui jusqu’à présent s’est appelé sacré, bon, intangible, divin ; pour qui les choses les plus hautes qui servent, avec raison, de mesure au peuple signifieraient déjà quelque chose qui ressemble au danger, à la décomposition, à l’abaissement ou du moins à la convalescence, à l’aveuglement, à l’oubli momentané de soi ; c’est l’idéal d’un bien-être et d’une bienveillance humains-surhumains, un idéal qui apparaîtra souvent inhumain , par exemple lorsqu’il se place à côté de tout ce qui jusqu’à présent a été sérieux, terrestre, à côté de toute espèce de solennité dans l’altitude, la parole, l’intonation, le regard, la morale et la tâche, comme leur vivante parodie involontaire — et avec lequel, malgré tout cela, le grand sérieux commence peut-être seulement, le véritable problème est peut-être seulement posé, la destinée de l’âme se retourne, l’aiguille marche, la tragédie commence … »
Quelqu’un a-t-il, en cette fin du XIX e siècle, la notion claire de ce que les poètes, aux grandes époques de l’humanité, ap pelaient l’ inspiration ? Si nul ne le sait, je vais vous l’expliquer ici.
Pour peu que l’on ait gardé en soi la moindre parcelle de superstition, on ne saurait en vérité se défendre de l’idée qu’on n’est que l’incarnation, le porte-voix, le médium de puissances supérieures. Le mot révélation, entendu dans ce sens que tout à coup « quelque chose » se révèle à notre vue ou à notre ouïe, avec une indicible précision, une ineffable délicatesse, « quelque chose » qui nous ébranle, nous bouleverse jusqu’au plus intime de notre être, — est la simple expression de l’exacte réalité. On entend, on ne cherche pas ; on prend, on ne se demande pas qui donne. Tel un éclair, la pensée jaillit soudain avec une nécessité absolue, sans hésitation ni recherche. Je n’ai jamais eu à faire un choix. C’est un ravissement où notre âme démesurément tendue se soulage parfois par un torrent de larmes, où nos pas, sans que nous le voulions, tantôt se précipitent tantôt se ralentissent ; c’est une extase qui nous ravit entièrement à nous-mêmes, en nous laissant la perception distincte de mille frissons délicats qui nous font vibrer tout entiers, jusqu’au bout des orteils ; c’est une plénitude de bonheur où l’extrême souffrance et l’horreur ne sont plus éprouvés comme un contraste, mais comme parties intégrantes et indispensables, comme une nuance nécessaire au sein de cet océan de lumière. C’est un instinct du rythme qui embrasse tout un monde de formes (la grandeur, le besoin d’un rythme ample est presque la mesure de la puissance de l’inspiration, et comme une sorte de compensation à un excès d’oppression et de tension).
Tout cela se passe sans que notre liberté y ait aucune part, et pourtant nous sommes entraînés, comme en un tourbillon, par un sentiment plein d’ivresse, de liberté, de souveraineté, de toute-puissance, de divinité. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est ce caractère de nécessité par quoi s’impose l’image, la métaphore : on perd toute notion de ce qui est image, mé taphore ; il semble que ce soit toujours l’expression la plus naturelle, la plus juste, la plus simple, qui s’offre à vous. On dirait vraiment que, selon la parole de Zarathoustra, les choses elles-mêmes viennent à nous, désireuses de devenir symboles (— « et toutes les choses accourent avec des caresses empressées pour trouver place en ton discours, et elles te sourient, flatteuses, car elles veulent voler portées par toi. Sur l’aile de chaque symbole tu voies vers chaque vérité. Pour toi s’ouvrent d’eux-mêmes tous les trésors du Verbe ; tout Être veut devenir Verbe, tout Devenir veut apprendre de toi à parler » —). Telle est mon expérience de l’inspiration ; et je ne doute pas qu’il ne faille remonter à des milliers d’années en arrière, pour trouver quelqu’un qui ait le droit de dire : « C’est aussi la mienne. » —
Je fus malade à Gènes, successivement pendant quelques semaines. Ensuite vint un printemps mélancolique à Rome, où j’acceptai la vie — ce ne fut pas facile. Au fond, j’étais excédé au delà de toute mesure par ce lieu, le plus inconvenant du monde pour le poète de Zarathoustra et que je n’avais pas choisi. J’essayai de me libérer. Je voulus me rendre à Aquila, cet endroit qui incarne l’idée contraire de Rome et qui fut fondé par inimitié contre Rome, de même que je fonderai un jour un lieu, en souvenir d’un athée et d’un ennemi de l’église comme il faut, à qui me lie une parenté très proche, le grand empe reur de Hohenstaufen Frédéric II . Mais, dans tout cela, il y avait une fatalité. Je fus forcé de revenir. En fin de compte, je me contentai de la piazza Barbarini, après que la recherche d’une contrée anti-chrétienne m’eut fatigué. Je crains bien que pour échapper autant que possible aux mauvaises odeurs il ne me soit arrivé de m’enquérir, dans le palais même du Quirinal, d’une chambre silencieuse pour un philosophe.
Dans une loggia qui domine la piazza en question, d’où l’on aperçoit tout Rome et d’où l’on entend mugir au-dessus de soi la fontana , ce chant solitaire fut composé, ce chant le plus solitaire qu’il y eut jamais, le Chant de la Nuit . À cette époque une mélodie d’une mélancolie indicible hantait mon esprit. J’en retrouvai le refrain dans ces mots : « Mort d’immortalité… »
Revenu en été à ce lieu sacré où j’avais été touché par le pre mier éclair lumineux de l’idée de Zarathoustra , j’en trouvai la seconde partie. Dix jours suffirent. Dans aucun cas, ni pour le premier, ni pour le troisième et le dernier je n’ai mis davantage.
L’hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice, qui, pour la première fois, rayonna alors dans ma vie, j’ai trouvé le troisième Zarathoustra — et j’avais ainsi terminé. Beaucoup de coins cachés et de hauteurs silencieuses dans le paysage de Nice ont été sanctifiés pour moi par des moments inoubliables. Cette partie décisive, qui porte le titre : Des vieilles et des nouvelles Tables , fut composée pendant une montée des plus péni ble de la gare au merveilleux village maure Eza, bâti au milieu des rochers. L’agilité des muscles fut toujours la plus grande chez moi lorsque la puissance créatrice était la plus forte. Le corps est enthousiasmé. Laissons l’« âme » hors du jeu… On m’a souvent vu danser. Je pouvais alors, sans avoir la notion de la fatigue, être en route dans les montagnes, pendant sept ou huit heures de suite. Je dormais bien, je riais beaucoup. J’étais dans un parfait état de vigueur et de pa tience.
Abstraction faite de ces œuvres de dix jours, les années de la composition de Zarathoustra et surtout les années qui suivirent furent des années de détresse sans égale. On paye chèrement d’être immortel : il faut mourir plusieurs fois durant que l’on est en vie.
Il y a quelque chose que j’appelle la rancune de la grandeur ; tout ce qui est grand, une œuvre, une action, se tourne immédiatement après l’achèvement contre son auteur. Par le fait même qu’il l’a accompli, il devient faible, il n’est plus capable de supporter son action, il ne la regarde plus en plein visage. Avoir quelque chose derrière soi que l’on n’a jamais pu vouloir, quelque chose où s’attache le nœud dans la destinée de l’humanité… et être dès lors forcé à en supporter le poids !… On en est presque écrasé… La rancune de la grandeur !
Autre chose est l’épouvantable silence que l’on entend autour de soi. La solitude est enveloppée de sept voiles, rien ne les traverse plus. On vient parmi les hommes, on salue des amis : ce n’est qu’un nouveau désert, car aucun regard ne vous fait signe. Au meilleur cas, on rencontre une sorte de révolte. J’ai constaté une pareille révolte, en une mesure très variable, mais presque de la part de chacun de ceux qui me touchaient de près. Il semble que rien n’offense plus que de faire observer brusquement qu’il y a une distance. Les natures nobles qui ne savent pas vivre sans aussi vénérer sont rares.
Il y a une troisième chose encore, c’est cette absurde irritabilité de la peau à l’égard des petites piqûres. On éprouve une sorte de détresse devant toutes les petites choses. Cela semble tenir à cet énorme gaspillagede toutes les forces défen sives qui est une des condilions de toute action créatrice , toute action qui tire son origine de ce qu’il y a de plus particulier, de plus intime, de plus profond. Les petites capacités défensives sont ainsi abolies en quelque sorte ; elles ne sont plus alimentées.
J’ose encore indiquer que l’on digère plus mal, que l’on n’aime pas à se mouvoir, que l’on est exposé aux sensations de froid et aux sentiments de méfiance, — car la méfiance n’est dans beaucoup de cas qu’une erreur étiologique. Me trouvant un jour dans un état semblable, l’approche d’un troupeau de vaches provoqua chez moi le retour de sentiments plus doux et plus humains, avant même qu’il ne fût possible de l’apercevoir. Cela communique de la chaleur…
Cette œuvre est absolument à part. Ne parlons pas ici des poètes. Il se peut que jamais rien n’ait été créé avec une pareille abondance de force. Ma conception du « dionysien » devint ici un acte d’éclat . Évalué à sa mesure tout le reste des actions humaines apparaît comme pauvre et sans liberté. Qu’un Gœthe, un Shakespeare ne sauraient respirer seulement un instant dans cette atmosphère de passion formidable et d’altitude vertigineuse ; que Dante, si on le compare à Zarathoustra, n’est qu’un croyant, et non point quelqu’un qui crée d’abord la vérité, un esprit qui domine le monde , une fatalité — ; que les poètes des Veda sont des prêtres, indignes même de dénouer les cordons des sandales de Zarathoustra : tout cela n’est pas encore grand’chose et ne donne pas une idée de la distance, de la solitude azurée où vit cette œuvre.
Zarathoustra possède un droit éternel à dire : « Je forme des cercles autour de moi et des frontières sacrées ; le nombre diminue sans cesse de ceux qui montent avec moi sur des montagnes toujours plus hautes, — j’élève une chaîne de montagnes avec des sommets toujours plus sacrés. » Que l’on réunisse le souffle et la qualité des âmes les plus hautes, à elles toutes elles n’auraient pas été capables de produire un seul discours de Zarathoustra. L’échelle est immense, où il monte et descend, il a vu plus loin, il a voulu aller plus loin, il a pu aller plus loin qu’aucun homme au monde. Il contredit, avec chacune de ses paroles, cet esprit le plus affirmatif qu’il y ait ; en lui toutes les contradictions sont liées pour une unité nouvelle. Les forces les plus hautes et les plus basses de la nature humaine, ce qu’il y a de plus doux, de plus léger et de plus terrible, jail lit d’une seule source avec une immortelle certitude. Jusque- là on ne savait pas ce que c’était que la hauteur, ce que c’était que la profondeur : on savait encore moins ce que c’était que la vérité. Il n’y a pas un instant, dans cette révélation de la vérité, qui ait déjà été deviné, par anticipation, par un de ceux qui sont les plus grands. Avant Zarathoustra , il n’existait pas de sagesse, pas de recherche de l’âme, pas d’art de la parole ; ce qui paraît le plus proche, ce qui paraît le plus vulgaire parle ici de choses inouïes. La sentence tremble de passion, l’éloquence est devenue musique ; des foudres sont lancés vers des avenirs qui n’ont pas encore été devinés. La plus puissante force imaginative qui a jamais existé est pauvreté et jeu d’enfant, si on la compare à ce retour de la langue à la nature même de l’image.
Voyez comme Zarathoustra descend de sa montagne pour dire à chacun les choses les plus bienveillantes ! Voyez de quelle main délicate il touche même ses adversaires, les prêtres, et comme il souffre avec eux, d’eux-mêmes. — Ici, à chaque minute, l’homme est surmonté, l’idée du « Surhumain » est devenu ici la plus haute réalité. Dans un lointain infini, tout ce qui jusqu’à présent a été appelé grand chez l’homme, se trouve au-dessous de lui. Le caractère alcyonien, les pieds légers, la coexistence de la méchanceté et de l’impétuosité et tout ce qu’il y a encore de typique dans la figure de Zarathous tra, n’a jamais été rêvé comme attribut essentiel de la grandeur.
Zarathoustra se considère précisément, dans ces limites de l’espace dans cet accès facile pour les choses les plus contradictoires, comme l’ espèce supérieure de tout ce qui est ; et si l’on veut écouter comment il définit cela, on renoncera à vouloir chercher son égal :
L’âme qui a la plus longue échelle et qui peut descendre le plus bas ,
— l’âme la plus vaste qui peut courir, au milieu d’elle- même s’égarer et errer le plus loin, celle qui est la plus né cessaire, qui se précipite par plaisir dans le hasard ,
— l’âme qui est, qui plonge dans le devenir ; l’âme qui possède, qui veut entrer dans le vouloir et dans le désir ,
— l’âme qui se fuit elle-même et qui se rejoint elle-même dans le plus large cercle; l’âme la plus sage que la folie invite le plus doucement ,
— l’âme qui s’aime le plus elle-même, en qui toutes chose s ont leur montée et leur descente, leur flux et leur reflux .
Mais ceci est précisément l’idée même de Dionysos . Une autre considération conduit également à cette idée. Le problème psychologique dans le type de Zarathoustra est formulé de la façon suivante : comment celui qui s’en tient à un suprême degré de négation, qui agit par négation, en face de tout ce qui jusqu’à présent a été affirmé, peut être malgré cela le plus léger et le plus lointain, — Zarathoustra est un danseur — ; comment celui qui procède à l’examen le plus dur et le plus terrible de la réalité, qui a imaginé les « idées les plus profondes » n’y trouve néanmoins pas d’objection contre l’existence et pas même contre l’éternel retour de celle-ci, comment il y trouve même une raison pour être lui-même l’éternelle affirmation de toutes choses, « dire oui et amen d’une façon énorme et illimitée »… « Je porte dans tous les gouffres mon affirmation qui bénit… » Mais, ceci, encore une fois , c’est l’idée même de Dionysos .
Quel langage parlera un pareil esprit, lorsqu’il se parle à lui-même ? Le langage du dithyrambe . Je suis l’inventeur du dithyrambe. Que l’on écoute donc comment Zarathoustra se parle à lui-même, avant le lever du soleil ( III , p. 234). Un pa reil bonheur d’émeraude, une pareille tendresse divine, avant moi n’avait pas encore trouvé son expression. Même la plus profonde tristesse, chez un pareil Dionysos, se transforme en dithyrambe. Je veux en donner pour preuve le Chant de la Nuit , — la plainte immortelle d’être condamné par l’abondance de la lumière et de la puissance, par sa propre nature solaire, à ne pas aimer.
Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante .
Il fait nuit : voici que s’éveillent tous les chants des amou reux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux .
Il y a en moi quelque chose d’inapaisé et d’inapaisable qui veut élever la voix. Il y a en moi un désir d’amour qui parle lui-même le langage de l’amour .
Je suis lumière : ah ! si j’étais nuit ! Mais ceci est ma solitude d’être enveloppé de lumière .
Hélas ! que ne suis-je ombre et ténèbres ! Comme j’étancherais ma soif aux mamelles de la lumière !
Et vous-mêmes, je vous bénirais, petits astres scintillants , vers luisants du ciel ! et je me réjouirais de la lumière que vous me donneriez .
Mais je vis de ma propre lumière, j’absorbe en moi-même les flammes qui jaillissent de moi .
Je ne connais pas la joie de ceux qui prennent ; et souvent j’ai rêvé que voler était une volupté plus grande encore que de prendre .
Ma pauvreté, c’est que ma main ne se repose jamais de donner ; ma jalousie, c’est de voir des yeux pleins d’attente et des nuits illuminées de désir .
Ô misère de tous ceux qui donnent ! Ô obscurcissement de mon soleil ! Ô désir de désirer ! Ô faim dévorante dans la satiété !
Ils prennent ce que je leur donne : mais suis-je en contact avec leurs âmes ? Il y a un abîme entre donner et prendre ; et le plus petit abîme est le plus difficile à combler .
Une faim naît de ma beauté : je voudrais faire du mal à ceux que j’éclaire ; je voudrais dépouiller ceux que je comble de mes présents : — c’est ainsi que j’ai soif de méchanceté .
Retirant la main, lorsque déjà la main se tend ; hésitant comme la cascade qui dans sa chute hésite encore : — c’est ainsi que j’ai soif de méchanceté .
Mon opulence médite de telles vengeances : de telles malices naissent de ma solitude .
Mon bonheur de donner est mort à force de donner, ma vertu s’est fatiguée d’elle-même et de son abondance !
Celui qui donne toujours court le danger de perdre la pu deur ; celui qui toujours distribue, à force de distribuer, finit par avoir des callosités à la main et au cœur .
Mes yeux ne fondent plus en larmes sur la honte des suppliants ; ma main est devenue trop dure pour sentir le tremblement des mains pleines .
Que sont devenus les larmes de mes yeux et le duvet de mort , cœur ? Ô solitude de tous ceux qui donnent ! Ô silence de tous ceux qui luisent !
Bien des soleils gravitent dans l’espace désert leur lumière parle à tout ce qui est ténèbres, — c’est pour moi seul qu’ils se taisent .
Hélas ! telle est l’inimitié de la lumière pour ce qui est lumineux ! Impitoyablement, elle poursuit sa course .
Injustes au fond du cœur contre tout, ce qui est lumineux , froids envers les soleils — ainsi tous les soleils poursuivent leur course .
Pareils à l’ouragan, les soleils, volent le long de leur voie ; c’est là leur route. Ils suivent leur volonté inexorable ; c’est là leur froideur .
Oh ! c’est vous seuls, êtres obscurs et nocturnes, qui créez la chaleur par la lumière ! Oh ! c’est vous seuls qui buvez un lait réconfortant aux mamelles de la lumière .
Hélas ! la glace m’environne, ma main se brûle à des contacts glacés ! Hélas ! la soif est en moi, une soif altérée de votre soif !
Il fait nuit : hélas! pourquoi me faut-il être lumière ! et soif de ténèbres ! et solitude !
Il fait nuit : voici que mon désir jaillit comme une source , — mon désir veut élever la voix .
Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante .
Il fait nuit : voici que s’éveillent tous les chants des amoureux . Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux , —
De pareilles choses n’ont jamais été écrites, jamais été senties, jamais été souffertes : ainsi souffre un dieu, un Dionysos. La réponse à un pareil dithyrambe de l’isolement où se trouve le soleil en pleine lumière pourrait être donnée par Ariane… Qui donc sait en dehors de moi ce que c’est qu’Ariane !… De toutes ces énigmes personne ne pouvait jusqu’à présent donner la clef ; je doute même que quelqu’un y vît jamais une énigme.
Zarathoustra détermine une fois avec sévérité sa tâche et c’est aussi la mienne ! Il ne faut pas se tromper au sujet de la signification précise de cette tâche : Zarathoustra est affirmatif jusqu’à justifier aussi tout le passé, jusqu’à faire le salut du passé.
Je marche parmi les hommes, comme parmi les fragments de l’avenir, de cet avenir que je vois .
Et à cela se réduit mon effort que je parvienne à réunir et à recomposer ce qui est fragment, et énigme et épouvantable hasard ?
Et comment supporterai-je d’être homme, si l’homme n’était pas aussi poète et devineur d’énigme et sauveur du hasard ?
Sauver tout le passé et transformer tout « ce qui était » pour en, faire « ce qui devrait être », c’est cela seul que je pourrais appeler le salut .
En un autre passage Zarathoustra détermine aussi sévèrement que possible ce qui, pour lui, pourrait seul être « l’homme », — non point un objet d’amour ou même de pitié — Zarathoustra s’est aussi rendu maître du grand dégoût que lui inspire l’homme : l’homme est pour lui une chose informe, une matière, une laide pierre qui a besoin du stat uaire :
Ne plus vouloir , et ne plus évaluer , et ne plus créer ! ô que cette grande lassitude reste toujours loin de moi.
Dans la recherche de la connaissance, ce n’est encore que la joie de la volonté, la joie d’engendrer et de devenir que je sens en moi, et s’il y a de l’innocence dans ma connaissance , c’est parce qu’il y a en elle de la volonté d’engendrer.
Cette volonté m’a attiré loin de Dieu et des Dieux ; qu’y aurait-il donc à créer, s’il y avait des Dieux ?
Mais, mon ardente volonté de créer me pousse sans cesse vers les hommes ; ainsi le marteau est poussé vers la pierre .
Hélas ! ô hommes, une statue sommeille pour moi dans la pierre, la statue des statues ! Hélas ! pourquoi faut-il qu’elle dorme dans la pierre la plus affreuse et la plus dure ?
Maintenant mon marteau frappe cruellement contre cette prison. La pierre se morcelle : que m’importe ?
Je veux achever cette statue : car une ombre m’a visité — la chose la plus silencieuse et la plus légère est venue auprès de moi !
La beauté du Surhumain m’a visité comme une ombre . Hélas, mes frères ! Que m’importent encore — les Dieux ! …
Je fais ressortir un dernier point de vue. Le passage que j’ai souligné m’en fournit le prétexte. Pour une tâche dionysienne, la dureté du marteau, la joie même de la destruction , font partie, de la façon la plus décisive, des conditions premières. L’impératif « devenez durs ! », la certitude fondamentale que tous les créateurs sont durs , voilà le véritable signe distinctif d’une nature dionysienne. —
La tâche qui incombait aux prochaines années était prescrite aussi sévèrement que possible. Après avoir accompli la partie affirmative de cette tâche, c’était le tour de la partie négative, où il fallait dire non, agir non . Il fallait entreprendre la transmutation de toutes les valeurs qui avaient eu cours jusqu’à présent, la grande guerre, révocation du jour où la bataille serait décisive. Pendant ce temps je me suis aussi enquis lentement de natures semblables à la mienne, de celles qui, appuyées sur leur réserve de force, prêteraient la main à l’œuvre de destruction .
Depuis cette époque tous mes écrits sont des hameçons que je lance. Peut-être que je m’entends mieux que n’importe qui à pêcher à la ligne ?… Si rien ne se laissa prendre , ce n’était pas de ma faute. Les poissons faisaient défaut…
Le livre (1886) est dans ses parties essentielles une critique de la modernité , les sciences modernes, les arts modernes, sans en exclure la politique moderne. Je donne également des indications au sujet du type contraire qui est aussi peu moderne que possible, un type noble, un type affirmatif. Considéré ainsi, mon livre est l’école du gentilhomme , le mot pris dans un sens plus intellectuel et plus radical qu’il n’a été fait jusqu’à présent. Rien que pour tolérer cette interprétation, il faut avoir du courage, il ne faut pas avoir appris la peur.
Toutes les choses dont notre époque est fière sont envisagées comme l’opposé de ce type ; j’y vois presque l’indice de mauvaises manières. Je citerai, par exemple : la fameuse « objectivité » ; la « compassion avec tout ce qui souffre » ; le « sens historique » avec sa soumission devant le goût étranger, sa platitude devant les petits faits ; l’« esprit scientifique ».
— Si l’on considère que le livre est écrit après Zarathoustra , on devinera peut-être aussi le régime diététique d’où il tire son origine. L’œil qui, sous l’empire d’une nécessité formidable, a pris la mauvaise habitude de voir dans le lointain — Zarathoustra possède une plus longue vue que le tsar — est forcé à saisir ici d’un regard aigu ce qu’il y a de plus proche, le temps, ce qui se trouve autour de lui. On verra dans tous les détails, mais avant tout dans la forme, un pareil éloignement despotique des instincts qui rendirent possible la création d’un Zarathoustra. Au premier plan il y a le raffinement dans la forme, dans l’intention, dans l’art du silence ; la psychologie est maniée avec une cruauté et une dureté voulues. Le livre tout entier ne contient pas un seul mot de bonté.
Tout cela repose. Qui donc saurait deviner en fin de compte quelle espèce de récréation rend nécessaire un tel gaspillage de bonté comme celui qui se trouve dans Zarathoustra ? … Pour parler théologiquement — écoutez, car je parle rare ment en théologien — ce fut Dieu lui-même qui, sous la forme du serpent, se coucha sous l’arbre de la Connaissance, lorsqu’il eut accompli son œuvre : il se reposait ainsi d’être Dieu. Tout ce qu’il avait fait, il l’avait fait trop beau… Le diable n’est que l’oisiveté de Dieu, à chaque septième jour…
Les trois dissertations qui composent cette généalogie sont peut-être, pour ce qui concerne l’expression, l’intention et l’art de la surprise, ce qu’il a été écrit jusqu’à présent de plus inquiétant. Dionysos, on ne l’ignore pas, est aussi le dieu des ténèbres. Il y a là chaque fois un début qui doit induire en erreur ; ce début est froid, scientifique, ironique même ; il est mis en relief avec intention ; il est dilatoire à dessein. Peu à peu l’agitation augmente ; çà et là il y a des éclairs à l’horizon ; des vérités très désagréables viennent de loin avec de sourds grondements, jusqu’à ce qu’un tempo feroce soit atteint, où tout se presse en avant avec une tension formidable. À la fin, l’on aperçoit chaque fois, au milieu de détonations absolument terribles, une nouvelle vérité, visible parmi d’épais nuages.
La vérité de la première dissertation, c’est la psychologie du christianisme : la naissance du christianisme dans l’esprit du ressentiment, et non point, comme on pourrait le croire, dans l’« esprit »… De par toute son essence, c’est un mouvement de réaction, la grande insurrection contre la domination des valeurs nobles .
La seconde dissertation présente la psychologie de la conscience : celle-ci n’est pas, comme on pourrait le croire, « la voix de Dieu dans l’homme ». C’est l’instinct de la cruauté qui se dirige en arrière, après qu’il ne lui a plus été possible de se décharger à l’extérieur. La cruauté, considérée comme un des plus anciens et des plus nécessaires fondements de la civilisation, est ici mise en lumière pour la première fois.
La troisième dissertation résout le problème de l’origine de l’idéal ascétique et de sa puissance énorme, la puissance de l’idéal du prêtre, bien que cet idéal soit l’idéal nuisible par excellence, une volonté de la fin, un idéal de décadence. Cette puissance du prêtre provient non point du fait que Dieu est derrière lui, comme on pourrait le croire, mais du fait que l’idéal ascétique a été jusqu’à présent, faute de mieux, le seul idéal, un idéal qui n’avait pas de concurrence. « Car l’homme préfère vouloir le néant que de ne point vouloir du tout… » Avant tout un contre-idéal faisait défaut, jusqu’à l’apparition de Zarathoustra .
On m’a compris. Trois études préparatoires et déterminantes d’un psychologue, en vue d’une transmutation de toutes les valeurs. Ce livre contient la première psychologie de prêtre.
Cet écrit qui n’a pas 150 pages, avec son allure à la fois sereine et fatale — un démon qui rit — est la tâche de si peu de jours que j’ai des scrupules à en dire le nombre. Parmi tous les livres, il représente une exception ; il n’existe rien de plus substantiel, de plus indépendant, de plus révolutionnaire — de plus méchant. Si l’on veut se faire rapidement une idée à quel point avant moi tout était placé la tête en bas, il faut commencer par la lecture de cet ouvrage. Ce qui, sur la page de titre, est appelé idole , c’est précisément ce qui jusqu’à présent a été appelé vérité. Crépuscule des idoles , cela signifie : la fin des vérités anciennes commence…
Il n’y a pas de réalité, il n’y a pas « d’idéalité » qui ne soient touchées dans ce livre (— touché ! quel euphémisme circonspect !) Non seulement les idoles éternelles , mais encore les plusjeunes,parconséquent les plus séniles, « l’idée moderne » par exemple.Un grand vent souffle à travers les arbres, et, de tous les côtés, les fruits tombent sur le sol — ce sont des vérités. Il y a dans ce livre le gaspillage d’un automne trop abondant. On trébuche sur les vérités, on en écrase même quelques-unes, — elles sont trop !… Mais ce que l’on finit par prendre dans la main, ce n’est plus rien de problématique, ce sont des choses décisives. Moi seul, je tiens la mesure pour les « vérités », moi seul je suis capable de juger. C’est comme si une deuxième conscience s’était éveillée en moi, c’est comme si la « volonté » avait allumé en moi une lumière qui éclaire la pente oblique sur laquelle elle est descendue jusqu’à présent toujours plus bas… Cette pente oblique , on l’appelait le chemin de la « vérité »… C’en est fini de l’« obscure impulsion ». L’homme bon avait précisément le moins conscience du bon chemin… Et, très sérieusement, personne ne connaissait avant moi le bon chemin, le chemin qui mène en haut . Ce n’est qu’à dater de moi qu’il existe de nouveau des espoirs, des tâches, des voies vers la culture dont le tracé est indiqué. Je suis le joyeux messager de cette culture… Par là même je suis aussi une fatalité. —