Ecce Homo

Traduction humaine · Traduction de Henri Albert (†1921) · Source: Wikisource · Domaine public

Immédiatement après avoir terminé l’œuvre susdite, et sans même perdre un seul jour, j’attaquai la tâche formidable de la Transmutation , animé d’un sentiment de souveraine fierté que rien n’égale, certain à chaque minute de mon immortalité et inscrivant, un signe après l’autre, sur les tables d’airain, avec la certitude d’une fatalité.

La préface fut écrite le 3 septembre 1888. Lorsque, le matin, après l’avoir rédigée, je sortis en plein air, je trouvai devant moi la plus belle journée que la Haute-Engadine m’eût jamais montrée, un jour transparent, ardent dans ses couleurs, recélant en lui tous les intermédiaires entre la glace et le midi. Je ne quittai Sils-Maria que le 20 septembre, retenu comme je l’étais par des inondations, n’étant bientôt et pour plusieurs jours que le seul hôte de ce lieu merveilleux à qui ma reconnaissance fera le don d’un nom immortel. Après un voyage plein d’incidents, où je fus même en danger de mort, atteignant tard dans la nuit Come envahi par l’eau, je parvins à Turin le 21. Turin est mon lieu démontré et je l’ai choisi dès lors pour résidence. Je repris le même logement que j’avais déjà habité au printemps, Via Carlo Alberto 6 III , en face du puissant palais Carignano, où est né Victor-Emmanuel, mes fenêtres ayant vue sur la place Charles-Albert et au sud sur un horizon bordé de collines. Sans hésitation, et sans me laisser distraire un moment, je me remis de nouveau au travail. Il ne me restait plus qu’à terminer le dernier quart de l’ouvrage. Le 30 septembre, grande victoire ; septième jour ; oisiveté d’un dieu qui se promène le long du Pô. Le même jour j’écrivis encore la préface du Crépuscule des Idoles , dont la correction d’épreuves m’avait servi de récréation durant le mois de septembre.

Je n’ai jamais vécu un semblable automne, jamais je n’aurais cru qu’une chose pareille fût possible sur la terre, — un Claude Lorrain transporté dans l’infini, chaque jour d’une égale perfection effrénée. —

Pour pouvoir rendre justice à cette œuvre, il faut souffrir de la fatalité de la musique comme d’une plaie ouverte. — De quoi je souffre, lorsque je souffre de la fatalité de la musique ? Je souffre de ce que la musique ait perdu son caractère affirmateur et transfigurateur du monde, je souffre de ce qu’elle soit une musique de décadence et non plus la flûte de Dionysos… En admettant cependant que l’on considère la cause de la musique comme sa propre cause, comme l’histoire de sa propre souffrance, on trouvera que cet écrit est plein d’égards et qu’il est indulgent au delà de toute mesure. Être joyeux dans ce cas et se persifler soi-même avec bonté — ridendo dicere severum , alors que le verum dicere justifierait toutes les duretés — c’est l’humanité même. Qui donc douterait que je ne sois capable, en vieil artilleur que je suis, de mettre en batterie contre Wagner mes lourdes pièces ? — Tout ce qu’il y avait de décisif en cette affaire, je l’ai réservé à part moi… J’ai aimé Wagner…

En fin de compte, il y a dans le sens que j’ai donné à ma tâche, dans la voie qu’elle suit, une attaque contre un subtil « inconnu » qu’un autre devinerait malaisément. Il me reste à démasquer encore bien d’autres « inconnus » qu’un Cagliostro de la musique. À vrai dire, il me reste aussi à tenter une attaque contre la nation allemande qui, dans les choses de l’esprit, devient de plus en plus paresseuse et pauvre dans ses instincts, de plus en plus honorable , cette nation allemande qui continue, avec un appétit enviable, à se nourrir de contradictions, qui avale la « foi » aussi bien que la science, la « charité chrétienne » aussi bien que l’antisémitisme, la volonté de puissance (de l’« Empire ») aussi bien que l’évangile des humbles, sans en éprouver le moindre trouble de digestion. Ne jamais prendre fait et cause au milieu des contradictions ! Quelle neutralité romantique ! Quel désintéressement ! Quel sens juste du gosier germanique qui confère à toutes choses des droits égaux, qui trouve que tout a du goût ! Il n’y a pas à en douter, les Allemands sont des idéalistes…

Lorsque je me rendis en Allemagne pour la dernière fois, je trouvai le goût allemand préoccupé de rendre également justice à Wagner et au Trompette de Saekkingen . Moi-même je fus témoin de l’hommage que l’on rendit à Leipzig à l’un des musiciens les plus sincères et les plus allemands (le mot allemand pris dans son sens ancien, qui ne signifiait pas seulement allemand de l’Empire), le maître Henri Schütz . On fonda en son honneur une… Société Liszt , ayant pour but de cultiver et de répandre de la musique d’église rusée … Il ne saurait y avoir aucun doute à ce sujet, les Allemands sont des idéalistes…

Mais ici rien ne m’empêchera d’être brutal et de dire aux Allemands quelques dures vérités : qui donc le ferait autrement ? Je parle de leur impudicité en matière historique. Non seulement les historiens allemands ont perdu complètement le coup d’œil vaste pour l’allure et pour la valeur de la culture, non seulement ils sont tous des pantins de la politique (ou de l’église), — ils vont même jusqu’à proscrire ce coup d’œil vaste. Il faut être avant tout « allemand », il faut être de la « race », alors seulement on a le droit de décider de toutes les valeurs et de toutes les non-valeurs en matière historique — on les détermine… « Allemand », c’est là un argument ; « l’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout », c’est un principe ; les Germains sont « l’ordre moral » dans l’histoire ; par rapport à l’Empire romain ils sont les dépositaires de la liberté ; par rapport au XVIII e siècle les restaurateurs de la morale, de l’« impératif catégorique »… Il y a une façon d’écrire l’histoire conforme à l’Allemagne de l’Empire ; il y a, je le crains, une façon antisémite d’écrire l’histoire, — il y a une façon d’écrire l’histoire pour la Cour , et M. de Treitschke n’a pas honte…

Récemment une opinion d’idiot en matière historique, un mot de l’esthéticien souabe Vischer, heureusement décédé depuis, fit le tour des journaux allemands, comme une « vérité » que tout bon Allemand devrait approuver . Voici ce mot : « La Renaissance et la Réforme, toutes deux réunies, forment un tout ; elles constituent une régénération esthétique et une régénération morale. » — Quand j’entends de pareilles choses, ma patience est à bout, et j’ai envie de dire aux Allemands tout ce qu’ils ont déjà sur la conscience, je considère même que c’est un devoir de le leur dire. Ils ont sur la conscience tous les grands crimes contre la culture des quatre derniers siècles ! …

Et ceci toujours pour la même raison, à cause de leur profonde lâcheté en face de la réalité, qui est aussi la lâcheté en face de la vérité, à cause de leur manque de franchise qui chez eux est devenu une seconde nature, à cause de leur « idéalisme »… Les Allemands ont frustré l’Europe de la moisson qu’apportait la dernière grande époque, l’époque de la Renaissance, ils ont détourné le sens de cette époque, à un moment où une hiérarchie supérieure, où les valeurs nobles qui affirment la vie et qui garantissent l’avenir, étaient devenues triomphantes, au siège même des valeurs opposées, des valeurs de décadence, — devenues triomphantes dans les instincts mêmes de ceux qui s’y trouvaient !

Luther, ce moine fatal, a rétabli l’Église et, ce qui est mille fois plus grave, il a rétabli le christianisme, au moment où il succombait . Le christianisme, c’est cette négation de la volonté de vivre érigée en religion… Luther est un moine impossible qui, à cause de son « impossibilité », attaqua l’église et — par conséquent — provoqua son rétablissement… Les catholiques auraient des raisons pour célébrer des fêtes de Luther, pour composer des drames en son honneur… Luther… et la « régénération morale » ! Le diable soit de toute psychologie ! — Sans aucun doute, les Allemands sont des idéalistes !

Deux fois déjà, lorsque, avec une bravoure extraordinaire et un formidable effort sur soi-même, un mode de penser absolument scientifique parvenait à se réaliser, les Allemands ont su trouver des voies détournées, pour revenir à l’ancien « idéal », pour réconcilier la vérité et l’ « idéal » et ce n’étaient, en somme, que des formules pour le droit de décliner la science, le droit au mensonge . Leibniz et Kant — ce sont les deux plus grands entraveurs de la véracité intellectuelle en Europe !

Enfin, lorsque, sur le pont entre deux siècles de décadence, une force majeure de génie et de volonté apparut enfin, une force assez grande pour faire de l’Europe une unité politique et économique qui eût dominé le monde, les Allemands ont, avec leurs « guerres d’indépendance », frustré l’Europe de la signification merveilleuse que recélait l’existence de Napoléon. De ce fait, ils ont sur la conscience tout ce qui est venu depuis lors, tout ce qui existe aujourd’hui ; ils ont sur la conscience cette maladie, cette déraison, la plus contraire à la culture qu’il y ait, le nationalisme, cette névrose nationale dont l’Europe est malade, cette prolongation à l’infini des petits États en Europe, de la petite politique. Ils ont enlevé à l’Europe sa signification et sa raison , ils l’ont poussée dans un cul-de-sac. — Qui donc connaît, en dehors de moi, le chemin qui la fera sortir de ce cul-de-sac ?… Une tâche assez grande pour lier de nouveau les peuples ?…

Et, en fin de compte, pourquoi ne formulerais-je pas mon soupçon ? Dans mon cas particulier, les Allemands essayeront de nouveau tout ce qui est en leur pouvoir pour qu’une des tinée formidable accouche d’une souris . Jusqu’à présent, ils se sont compromis avec moi, et je doute fort qu’il ne fassent pas mieux dans l’avenir. Hélas ! combien il me serait doux d’être ici un mauvais prophète !…

Mes lecteurs et mes auditeurs naturels sont maintenant déjà des Russes, des Scandinaves et des Français. Le seront-ils toujours davantage ? — Les Allemands ne sont représentés dans l’histoire de la Connaissance que par des noms équivoques, ils n’ont jamais produit que des faux monnayeurs « inconscients » (cette épithète convient à Fichte, Schelling, Schopenhauer, Hegel, Schleiermacher aussi bien qu’à Kant et à Leibnitz ; ils ne sont tous que des faiseurs de voiles ) . Les Allemands ne doivent jamais avoir l’honneur de voir l’esprit le plus droit dans l’histoire de l’esprit, l’esprit dans lequel la vérité fait justice des faux monnayeurs de quatre mille ans, se confondre avec l’esprit allemand. L’« esprit allemand » est pour moi une atmosphère viciée. Je respire mal dans le voisinage de cette malpropreté en matière psychologique, qui est devenue une seconde nature, de cette malpropreté que laisse deviner chaque parole, chaque attitude d’un Allemand.

Les Allemands n’ont jamais traversé un dix-septième siècle de sévère examen de soi-même, comme les Français. Un La Rochefoucauld, un Descartes sont cent fois supérieurs en loyauté aux premiers d’entre eux. Les Allemands n’ont pas eu jusqu’à présent de psychologues. Or, la psychologie est presque la mesure pour la propreté ou la malpropreté d’une race… Et, dès lors que l’on n’est pas propre, comment pourrait-on avoir de la profondeur ? Il en est de l’Allemand, presque comme de la femme, on n’arrive jamais à atteindre le fond, parce qu’ il n’y en a pas , voilà tout. Mais, quand il en est ainsi, on n’est même pas plat. — Ce que l’on appelle en Allemagne « profond », c’est précisément cette malpropreté d’instinct à l’égard de soi-même, dont je viens de parler. On ne veut pas voir clair au fond de son propre être. Me permettra-t-on de proposer le mot « allemand », comme monnaie internationale, pour désigner cette dépravation psychologique ?

Voyez, par exemple, l’empereur allemand. Il dit qu’il croit que c’est son « devoir de chrétien » de délivrer les esclaves de l’Afrique. Parmi nous autres Européens on appellerait cela simplement « allemand »… Les Allemands ont-ils seulement produit un seul livre qui ait de la profondeur ? Ils ne possèdent même pas le sens de ce que c’est qu’un livre profond. J’ai connu des savants qui considéraient Kant comme profond ; je crains fort qu’à la Cour de Prusse on ne tienne M. de Treitschke pour un écrivain profond. Et quand, à l’occasion, je vante Stendhal comme un psychologue, il m’est arrivé que des professeurs d’université allemande me demandent d’épeler ce nom…

Et pourquoi n’irais-je pas jusqu’au bout ? J’aime à faire table rase. Je m’enorgueillis même de passer pour le contempteur des Allemands par excellence. La méfiance que m’inspirait le caractère allemand je l’ai déjà exprimée à l’âge de vingt-six ans (troisième Considération inactuelle , page 71). Les Allemands sont pour moi quelque chose d’impossible. Quand je veux imaginer une espèce d’homme absolument contraire à tous mes instincts, c’est toujours un Allemand qui se présente à mon esprit. La première chose que je me demande, lorsqueje scrute un homme jusqu’au fond de son âme, c’est s’il possède le sentiment de la distance, s’il observe partout le rang, le degré, la hiérarchie d’homme à homme, s’il sait distinguer . Par là on est gentilhomme. Dans tout autre cas on appartient sans rémission à la catégorie si large et si débonnaire de la canaille. Or, les Allemands sont canaille — hélas ! ils sont si débonnaires… On s’amoindrit par la fréquentation des Allemands : les Allemands placent sur le même niveau .

Si je fais abstraction de mes rapports avec quelques artistes, avant tout avec Richard Wagner, je n’ai pas vécu une seule heure agréable avec des Allemands… Admettons que l’esprit le plus profond de tous les siècles apparaisse parmi les Allemands, une créature quelconque, de celles qui sauvent le Capitole, s’imaginerait que sa vilaine âme a au moins autant d’importance que lui…

Je ne saurais tolérer le voisinage de cette race qui ne possède aucun doigté pour la nuance — malheur à moi, je suis nuance ! de cette race qui ne possède aucun esprit dans les pieds et qui ne sait même pas marcher… Tout compte fait, les Allemands n’ont pas du tout de pieds, ils n’ont que des jambes… Les Allemands n’ont aucune idée à quel point ils sont vulgaires, et ceci est le superlatif de la vulgarité, — ils n’ ont même pas honte de n’être que des Allemands… Ils veulent dire leur mot à propos de tout, ils considèrent eux-mêmes leur opinion comme décisive, je crains même fort qu’ils n’aient décidé de moi… Toute ma vie est la démonstration rigoureuse de ces affirmations. C’est en vain que j’ai cherché une preuve de tact, de délicatesse à mon égard. Je l’ai trouvée chez des juifs, jamais chez des Allemands.

C’est dans ma nature d’être doux et bienveillant à l’égard de tout le monde. J’ai le droit de ne pas faire de différence. Cela ne m’empêche pas d’avoir les yeux ouverts. Je n’excepte personne et, moins que personne, mes amis. J’espère, en fin de compte, que cela n’a pas nui aux preuves d’humanité que je leur ai données. Il y a cinq ou six choses dont j’ai toujours fait une question d’honneur. Malgré cela, il demeure certain que presque chaque lettre qui m’est parvenue depuis des années m’a fait l’effet de quelque chose de cynique. Il y a plus de cynisme dans la bienveillance dont on fait preuve à mon endroit que dans une haine quelconque. Je le dis en plein visage à tous mes amis, aucun d’eux n’a pensé qu’il valait la peine d’ étudier n’importe laquelle de mes œuvres. Je devine aux plus légers indices qu’ils ne savent même pas ce qui s’y trouve. Pour ce qui en est même démon Zarathoustra , lequel de mes amis aurait pu y voir autre chose qu’une présomption illicite, heureusement inoffensive ?…

Dix années se sont écoulées, et personne en Allemagne ne s’est fait un devoir de conscience de défendre mon nom contre le silence absurde dont on l’a enveloppé. Ce fut un étranger, un Danois, qui le premier eut assez de subtilité instinctive et assez de courage pour se révolter contre mes prétendus amis… À quelle université allemande serait-il possible de faire aujour d’hui des cours sur ma philosophie, comme ceux que fit au printemps dernier le docteur Georges Brandès, à Copenhague, qui par là démontra une fois de plus qu’il est psychologue ?

Moi-même, je n’ai jamais souffert de tout cela. Ce qui est nécessaire ne me blesse pas ; amor fati , c’est là ma nature la plus intime. Mais cela n’exclut pas que j’aime l’ironie et même l’ironie universelle. Et c’est ainsi que, deux ans environ avant le coup de fondre destructeur que sera la Transmutation et qui fera tomber la terre en convulsions, j’ai envoyé dans le monde le Cas Wagner . Il était dit que les Allemands se tromperaient encore une fois sur mon compte et qu’ils s’immortaliseraient ainsi ! Ils en ont encore le temps ! — Y sont-ils parvenus ? C’est à ravir, messieurs les Germains ! Je vous fais mon compliment…

Je connais ma destinée. Un jour s’attachera à mon nom le souvenir de quelque chose de formidable, — le souvenir d’une crise comme il n’y en eut jamais sur terre, le souvenir de la plus profonde collision des consciences, le souvenir d’un jugement prononcé contre tout ce qui jusqu’à présent a été cru, exigé, sanctifié. Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite. Et, avec cela, il n’y a en moi rien d’un fondateur de religion. Les religions sont les affaires de la populace. J’ai besoin de me laver les mains, après avoir été en contact avec des hommes religieux… Je ne veux pas de « croyants », je crois que je suis trop méchant pour cela, je ne crois même pas en moi-même. Je ne parle jamais aux masses… J’ai une peur épouvantable qu’on ne veuille un jour me canoniser . On devinera pourquoi je publie d’abord ce livre ; il doit éviter qu’on se serve de moi pour faire du scandale… Je ne veux pas être pris pour un saint, il me plairait davantage d’être pris pour un pantin… Peut-être suis-je un pantin… Et malgré cela — ou plutôt non, pas malgré cela, car, jusqu’à présent, il n’y a rien de plus menteur qu’un saint — malgré cela la vérité parle par ma bouche. — Mais ma vérité est épouvantable , car jusqu’à présent c’est le mensonge qui a été appelé vérité.

Transmutation de toutes les valeurs , voilà ma formule pour un acte de suprême détermination de soi, dans l’humanité, qui, en moi, s’est faite chair et génie. Ma destinée veut que je sois le premier honnête homme, elle veut que je me sache en contradiction avec des milliers d’années… Je fus le premier à découvrir la vérité, par le fait que je fus le premier à considérer le mensonge comme un mensonge, à le sentir comme tel. Mon génie se trouve dans mes narines. Je proteste comme jamais il n’a été protesté, et pourtant je suis le contraire d’un esprit négateur. Je suis un joyeux messager comme il n’y en eut jamais, je connais des tâches qui sont d’une telle hauteur que la notion en a fait défaut jusqu’à présent. Ce n’est que depuis que je suis venu qu’il y a de nouveau des espoirs. Avec tout cela je suis nécessairement aussi l’homme de la fatalité. Car, quand la vérité entrera en lutte avec le mensonge millénaire, nous aurons des ébranlements comme il n’y en eut jamais, une convulsion de tremblements de terre, un déplacement de montagnes et de vallées, tels que l’on n’en a jamais rêvé de pareils. L’idée de politique sera alors complètement absorbée par la lutte des esprits. Toutes les combinaisons de puissances de la vieille société auront sauté en l’air — elles sont toutes appuyées sur le mensonge. Il y aura des guerres comme il n’y en eut jamais sur la terre. C’est seulement à partir de moi qu’il y a dans le monde une grande politique .

Veut-on la formule d’une pareille destinée qui se fait homme ? Elle se trouve dans mon Zarathoustra :

— Et celui qui veut être créateur dans le bien et dans le mal devra d’abord être destructeur et briser des valeurs .

Ainsi le suprême mal fait partie du suprême bien, mais le suprême bien est créateur .

Je suis de beaucoup l’homme le plus terrible qu’il y eut jamais ; cela n’exclut pas que je devienne le plus bienfaisant. Je connais la joie de détruire à un degré qui est conforme à ma force de destruction. Dans les deux cas j’obéis à ma nature dionysienne qui ne saurait séparer une action négative d’une affirmation. Je suis le premier immoraliste . C’est ainsi que je suis le destructeur par excellence.

On ne m’a pas demandé, on aurait dû me demander, ce que signifie, dans la bouche du premier immoraliste, le nom de Zarathoustra : car ce qui fait le caractère formidable et unique de ce Persan dans l’histoire, c’est précisément le contraire de qu’il est chez moi. Zarathoustra fut le premier à apercevoir, dans la lutte du bien et du mal, le véritable rouage dans le jeu des choses. La transposition de la morale dans la métaphysique, de la morale considérée comme force, comme cause et comme but par excellence, voilà son œuvre. Mais cette question pourrait au fond être considérée déjà comme une réponse. Zarathoustra créa cette fatale erreur qu’est la morale ; par conséquent il doit aussi être le premier à reconnaître son erreur. Non seulement il possède ici une expérience plus longue et plus profonde que d’autres penseurs — toute l’histoire n’est pas autre chose que la réfutation par l’expérience de la proposition relative au prétendu « ordre moral » — mais, et ceci est le plus important, il est plus véridique que tout autre penseur. Sa doctrine, et elle seule, présente la véracité comme vertu supérieure — c’est-à-dire qu’il l’oppose à la lâcheté de l’« idéalisme », lequel prend la fuite devant la réalité ; Zarathoustra est plus brave que tous les penseurs réunis. Dire la vérité, savoir bien tirer de l’arc , c’est là la vertu persane. — Me comprend-on ?… La victoire de la morale sur elle-même, par véracité, la victoire du moraliste sur lui-même, pour aboutir à son contraire, à moi , c’est ceci que signifie dans ma bouche le nom de Zarathoustra.

Au fond, ce sont deux négations que renferme pour moi le mot immoraliste . Je contredis, d’une part, à un type d’homme qui était considéré jusqu’à présent comme le type supérieur, l’homme bon, bienveillant, charitable ; je contredis, d’autre part, à une espèce de morale qui a acquis de l’importance, qui est devenue puissante comme morale en soi : la morale de décadence, pour m’exprimer d’une façon plus précise, la morale chrétienne . Il sera permis de considérer la seconde contradiction comme la plus décisive, vu que l’estimation trop haute de la bonté et de la bienveillance, si on les juge en grand, apparaît déjà comme un résultat de la décadence, comme symptôme de faiblesse, comme incompatible avec une vie qui s’élève et qui affirme. Une des conditions essentielles de l’affirmation c’est la négation et la destruction .

Je m’arrête tout d’abord à la psychologie de l’homme bon. Pour évaluer ce que vaut un type d’homme, il faut calculer le prix que coûte sa conservation, — il faut connaître ses conditions d’existence. La condition d’existence de l’homme bon, c’est le mensonge . Pour m’exprimer autrement, c’est la volonté de ne pas voir, à tout prix, comment la réalité est faite en somme. Elle n’est pas faite pour inviter sans cesse à agir les instincts bienveillants et encore moins pour permettre sans cesse l’intervention de mains ignorantes et bonnes. Considérer en général les calamités de toute espèce comme une objection, comme quelque chose qu’il faut supprimer , c’est la niaiserie par excellence, une niaiserie qui peut provoquer de véritables malheurs,si l’on juge les choses dehaut, une fatalité de bêtise — presque aussi bête que le serait la volonté de supprimer le mauvais temps, par exemple, par pitié pour les pauvres gens…

Dans la grande économie générale, les coups terribles de la réalité (dans les passions, les désirs, la volonté de puissance) sont nécessaires en une mesure incalculable, bien plus que cette forme du bonheur mesquin que l’on appelle la « bonté ». Il faut même être indulgent pour accorder une place à cette dernière, vu qu’elle a pour condition le mensonge des instincts. J’aurai l’occasion de démontrer les conséquences inquiétantes au delà de toute mesure que peut avoir pour l’histoire tout entière l’ optimisme , cette création des homines optima . Zarathoustra fut le premier à comprendre que l’optimiste est aussi décadent que le pessimiste et peut-être plus nuisible. Voici ses paroles :

Les hommes bons ne disent jamais la vérité. Les hommes bons vous enseignent de faux arts et de fausses certitudes. Vous êtes nés et vous avez été abrités dans les mensonges des bons. Tout a été foncièrement déformé et perverti par les bons .

Heureusement que le monde n’est pas construit en vue des instincts où la bète de troupeau au cœur bon trouverait son propre bonheur. Exiger que tous les « hommes bons », toutes les bêtes du troupeau aient des yeux bleus, de la bienveil lance, une « belle âme » — ou, comme le désire M. Herbert Spencer, qu’ils deviennent altruistes — ce serait enlever à l’existence son grand caractère, ce serait châtrer l’humanité et l’abaisser à une misérable chinoiserie. — Et c’est là ce que l’on a essayé !… C’est cela précisément que l’on a appelé morale … Dans ce sens, Zarathoustra appelle les bons, tantôt « les derniers hommes », tantôt le « commencement de la fin », avant tout il les considère comme l’espèce d’homme la plus dangereuse , vu qu’ils imposent leur existence, aussi bien au prixde la vérité qu’au prix de l’avenir.

— Les bons ne peuvent pas créer, ils sont toujours le commencement de la fin .

— Ils crucifient celui qui inscrit des valeurs nouvelles sur de nouvelles tables ; ils sacrifient l’avenir à eux-mêmes, ils crucifient tout l’avenir des hommes !

— Les bons — ils furent toujours le commencement de la fin… Et quel que soit le dommage qu’occasionnent les calomniateurs du monde , le dommage causé par les bons est le dommage le plus grand.

Zarathoustra, le premier psychologue des hommes bons, est par conséquent — un ami du mal. Quand une espèce décadente d’hommes est montée au rang de l’espèce la plus haute, elle n’a pu s’élever ainsi qu’au détriment de l’espèce contraire, l’espèce des hommes forts et certains de la vie. Quand la bête de troupeau rayonne dans la clarté de la vertu la plus pure, l’homme d’exception est forcément abaissé à un degré inférieur, au mal. Quand le mensonge à tout prix accapare le mot « vérité », pour le faire rentrer dans son optique, l’homme véritablement véridique se trouve désigné sous les pires noms. Zarathoustra ne laisse ici aucun doute : il dit que c’est la connaissance des hommes bons, des « meilleurs », qui lui a inspiré la terreur de l’homme ; c’est de cette répulsion que lui son nées des ailes, « pour planer au loin dans des avenirs lointains ». Il ne cache pas que son type homme, un type relativement surhumain, est surhumain précisément par rapport aux hommes bons , que les bons et les justes appelleraient démon son Surhumain …

Hommes supérieurs que rencontre mon œil, ceci est le doute que vous m’inspirez et mon rire secret : j’ai deviné que vous appelleriez mon Surhumain — démon ! Vous êtes tellement étrangers à la grandeur, dans votre âme, que le Surhumain vous paraîtrait terrible dans sa bonté…

C’est de ce passage et d’aucun autre qu’il faut partir pour comprendre ce que veut Zarathoustra. Cette espèce d’hommes qu’il conçoit conçoit la réalité telle qu’elle est : elle est assez forte pour cela. La réalité ne lui paraît pas étrangère et éloignée, elle est pareille à elle-même , elle renferme en elle-même tout ce que cette espèce a de terrible et de problématique, car c’est par là seulement que l’homme peut avoir de la grandeur …

Mais, dans un autre sens encore, j’ai choisi le mot immoraliste comme insigne et comme emblème pour moi. Je suis heureux d’avoir ce mot qui me met en relief en face de toute humanité. Personne encore n’a considéré la morale chrétienne comme quelque chose qui se trouve au-dessous de lui ; il faut pour cela une hauteur, un coup d’œil dans le lointain, une profondeur psychologique absolument inouïs. La morale chrétienne fut jusqu’à présent la Circé de tous les penseurs, — ils s’étaient mis à son service. — Qui donc, avant moi, est descendu dans les cavernes d’où jaillit l’haleine empoisonnée de cet espèce d’idéal, l’idéal des calomniateurs du monde ? Qui donc a osé se douter seulement que c’étaient là des cavernes ? Qui donc, avant moi, fut, parmi les philosophes, un psychologue , et non point l’opposé du psychologue, un « charlatan supérieur », un « idéaliste » ? Avant moi, il n’y a pas eu de psychologie.

Être ici le premier, cela peut être une malédiction, mais c’est dans tous les cas une fatalité, car c’est aussi, en tant que premier , que l’on méprise … Le dégoût de l’homme, voilà mon danger…

M’a-t-on compris ? — Ce qui me délimite, ce qui me met à part de tout le reste de l’humanité, c’est d’avoir découvert la morale chrétienne. C’est pourquoi j’avais besoin d’un mot qui possédât le sens d’un défi lancé à chacun. De n’avoir pas ouvert les yeux plus tôt, à ce sujet, c’est pour moi la plus grande malpropreté que l’humanité ait sur la conscience. J’y vois la duperie de soi faite instinct, la volonté d’ignorer par principe tout ce qui arrive, toute cause, toute réalité, une sorte de faux monnayage en matière psychologique qui va jusqu’au crime. L’aveuglement devant le christianisme, c’est là le crime par excellence — le crime contre la vie . Les millénaires, les peuples, les premiers aussi bien que les derniers, les philosophes et les vieilles femmes — déduction faite de cinq ou six moments de l’histoire et de moi comme le septième — sur ce point ils se valent tous. Le chrétien a été jusqu’à présent l’« être moral » par excellence, une curiosité sans exemple — et, en tant qu’« être moral », il fut plus absurde, plus mensonger, plus vaniteux, plus frivole, il s’est nui plus à lui-même que ne saurait l’imaginer même en rêve le plus grand contempteur de l’humanité. La morale chrétienne — la forme la plus maligne de la volonté du mensonge — elle est la Circé de l’humanité, c’est elle qui l’a corrompue. Ce n’est pas l’erreur, en tant qu’erreur, qui m’épouvante en face de ce spectacle, ce n’est pas le manque de « bonne volonté » qui dure depuis des millions d’années, le manque de discipline, de bienséance, de bravoure dans les choses de l’esprit qui se laisse deviner dans la victoire de cette morale, c’est le manque de naturel, c’est cet état de faits épouvantable que la contre-nature elle-même a reçu les honneurs suprêmes sous le nom de morale et qu’elle est restée suspendue au-dessus de l’humanité comme sa loi, son impératif catégorique !…

Peut-on se méprendre à ce point, non pas en tant qu’individu, non pas en tant que peuple, mais en tant qu’humanité ?… On a enseigné à mépriser les tout premiers instincts de la vie ; on a imaginé par le mensonge l’existence d’une « âme », d’un « esprit », pour faire périr le corps ; dans les conditions premières de la vie, dans la sexualité, on a enseigné à voir quelque chose d’impur ; dans la plus profonde nécessité de la croissance, dans le sévère amour de soi (le mot lui-même est déjà injurieux !) on a cherché un principe mauvais ; au contraire, dans le signe typique de la dégénérescence et de la contradiction des instincts, dans le « désintéressement », dans la perte du point d’appui, dans l’impersonnel et l’amour du prochain, on aperçoit la valeur supérieure, que dis-je, la valeur par excellence … Comment ? l’humanité elle-même serait-elle en décadence ? le fut-elle toujours ? — Ce qui est certain, c’est qu’on ne lui a jamais présenté que des valeurs de décadence sous le nom de valeurs supérieures. La morale du renoncement à soi est par excellence la morale de dégénérescence, c’est la constatation : « je suis en train de périr » traduite par cet impératif : « vous devez tous périr », et non pas seulement par l’impératif !… Cette seule morale qui a été enseignée jusqu’à présent, la morale du renoncement, laisse deviner la volonté d’en finir, elle nie la vie à la base même de la vie.

Ici une possibilité demeure ouverte : ce n’est pas l’humanité qui est en dégénérescence, c’est seulement cette espèce parasitaire d’hommes, l’espèce des prêtres , qui, par le monde, en s’aidant du mensonge, est parvenue à s’élever à la qualité d’arbitre pour la détermination des valeurs, qui a trouvé dans la morale chrétienne un moyen pour parvenir à la puissance… Et, de fait, ceci est ma conviction : les maîtres, les conducteurs de l’humanité furent tous des théologiens et tous aussi des décadents : de là vient la transmutation de toutes les valeurs en une inimitié de la vie, de là vient la morale… Définition de la morale : La morale c’est l’idiosyncrasie du décadent avec l’intention cachée de tirer vengeance de la vie — et cette intention a été couronnée de succès. J’attache de la valeur à cette définition.

M’a-t-on compris ? — Je n’ai pas dit un mot tout à l’heure qui n’a pas été dit il y a cinq ans déjà, par la bouche de Zarathoustra. — La découverte de la morale chrétienne est un événement qui n’a pas son égal, une véritable catastrophe. — Celui qui donne des éclaircissements à son sujet est une force majeure, une fatalité, — il brise l’histoire de l’humanité en deux tronçons. On vit avant lui, on vit après lui… La foudre de la vérité a frappé ce qui jusqu’à présent était placé le plus haut. Que celui qui comprend ce qui a été détruit là, regarde s’il lui reste encore quelque chose entre les mains. Tout ce qui jusqu’à présent s’est appelé vérité a été démasqué comme le mensonge le plus dangereux, le plus perfide, le plus souterrain ; le prétexte sacré de rendre les hommes « meilleurs » apparaît comme une ruse pour épuiser la vie elle-même, pour l’anémier en lui tirant le sang. La morale considérée comme vampirisme … Celui qui découvre la morale a découvert, en même temps, la non-valeur de toutes les valeurs auxquelles on croit et auxquelles on croyait. Il ne voit plus rien de vénérable dans les types les plus vénérés de l’humanité, dans ceux mêmes qui ont été canonisés , il y voit la forme la plus fatale des êtres mal venus, fatale, parce qu’elle fascine … La notion de « Dieu » a été inventée comme antinomie de la vie, — en elle se résume, en une unité épouvantable, tout ce qui est nuisible, vénéneux, calomniateur, toute l’inimitié contre la vie. La notion de l’« au-delà « du « monde-vérité » n’a été inventée que pour déprécier le seul monde qu’il y ait, — pour ne plus conserver à notre réalité terrestre aucun but, aucune raison, aucune tâche ! La notion de l’« âme », l’« esprit » et en fin de compte même de l’« âme immortelle », a été inventée pour mépriser le corps, pour le rendre malade — « sacré » — pour apporter à toutes les choses qui méritent du sérieux dans la vie — les questions de nourriture, de logement, de régime intellectuel, les soins à donner aux malades, la propreté, la température — la plus épouvantable insouciance ! Au lieu de la santé, le « salut de l’âme » — je veux dire une folie circulaire qui va des convulsions de la pénitence à l’hystérie de la rédemption ! La notion du « péché » a été inventée en même temps que l’instrument de torture qui la complète, le « libre-arbitre » pour brouiller les instincts, pour faire de la méfiance à l’égard des instincts une seconde nature ! Dans la notion du « désintéressement », du « renoncement à soi » se trouve le véritable emblème de la décadence. L’attrait qu’exerce tout ce qui est nuisible, l’incapacité de discerner son propre intérêt, la destruction de soi sont devenus des qualités, c’est le « devoir », la « sainteté », la « divinité » dans l’homme ! Enfin — et c’est ce qu’il y a de plus terrible — dans la notion de l’homme bon , on prend parti pour tout ce qui est faible, malade, mal venu, pour tout ce qui souffre de soi-même, pour tout ce qui doit disparaître . La loi de la sélection est contrecarrée. De l’opposition à l’homme fier et d’une bonne venue, à l’homme affirmatif qui garantit l’avenir, on fait un idéal. Cet homme devient l’homme méchant … Et l’on a ajouté foi à tout cela, sous le nom de morale ! — Écrasez l’infâme ! ——

M’a-t-on compris ? — Dionysos en face du crucifié …

Traduction par IA · Original