Traduction humaine · Traduction de Henri Albert (†1921) · Source: Wikisource · Domaine public
En cet endroit où je parle des récréations de ma vie, il faut que je dise un mot pour exprimer ma reconnaissance envers ce qui m’a toujours et de tous temps récréé le plus profondément et le plus cordialement. Sans aucun doute, ce furent mes relations intimes avec Richard Wagner. Je fais bon marché de tous mes autres rapports avec les hommes. À aucun prix je ne voudrais effacer de ma vie les journées passées à Triebschen, des journées de confiance, de gaieté, de hasards sublimes, de moments profonds…. Je ne sais pas ce qui est arrivé à d’autres avec Wagner : au-dessus de notre ciel jamais un nuage n’a passé.
Et, en parlant ainsi, je reviens encore une fois à la France. Je n’ai pas de raisons à invoquer contre les wagnériens et hoc genus omnes qui croient honorer Wagner, en le trouvant semblable à eux-mêmes. Ils ne font que m’arracher une grimace... Tel que je suis, étranger dans mes instincts les plus intimes à tout ce qui est allemand, à un point que le voisinage d’un Allemand suffit à retarder ma digestion, le premier contact avec Wagner fut le premier moment dans ma vie où je pus respirer librement. Je considérai Wagner, je le vénérai comme un produit de l’étranger , comme un contraste, comme une protestation vivante contre les « vertus allemandes ».
Nous autres qui, tout enfants, avons respiré l’air maréca geux des années 1850, nous sommes nécessairement des pes simistes pour tout ce qui touche à « l’idée allemande ». Il nous est impossible d’être autre chose que des révolutionnaires ; nous n’admettons pas un état de choses où les tartufes ont la haute main. Qu’ils aient arboré aujourd’hui d’autres couleurs, qu’ils soient vêtus d’écarlate ou qu’ils paradent en uniforme de hussard, cela m’est parfaitement indifférent… Eh bien ! Wagner était un révolutionnaire ! Il avait pris la fuite devant les Allemands… En tant qu’ artiste , on ne saurait avoir, en Europe, d’autre patrie que Paris. La délicatesse des cinq sens en art, qui est une des conditions de l’art wagnérien, le sens des nuances, la morbidesse psychologique, tout cela ne se rencontre qu’à Paris. Nulle part ailleurs on ne trouve cette passion pour tout ce qui touche aux questions de la forme, ce sérieux dans la mise en scène — c’est par excellence le sérieux parisien. En Allemagne on ne se doute pas de l’ambition énorme que nourrit au fond de son âme un artiste parisien. L’Allemand est bonasse — Wagner n’était rien moins que bonasse… Mais j’ai déjà suffisamment expliqué à quel domaine appartient Wagner ( Par delà le Bien et le Mal , paragraphe 256), quels sont ses proches parents. Il est un de ces romantiques français de la seconde période, de l’espèce sublime et entraînante à laquelle appartenaientdes artistes comme Delacroix, comme Berlioz, possédant dans l’intimité de leur être un fond de ma ladie, quelque chose d’incurable, tous fanatiques de l’expres sion, virtuoses de part en part… Qui donc fut le premier partisan intelligent de Wagner ? Charles Baudelaire, le même qui fut le premier à comprendre Delacroix, ce décadent-type en qui toute une génération d’artistes s’est reconnue — il fut peut-être aussi le dernier…
Ce que je n’ai jamais pardonné à Wagner, c’est qu’il condescendit à l’Allemagne — qu’il devint Allemand de l’empire. Partout où va l’Allemagne elle corrompt la civilisation. —
Tout bien considéré, ma jeunesse ne m’eût pas été tolérable sans la musique wagnérienne. Car j’étais condamné aux Allemands. Quand on veut se débarrasser d’une insupportable oppression on prend du haschisch. Eh bien ! moi j’avais besoin de Wagner, Wagner estl’antidote contre tout ce quiestallemand par excellence, — il est un poison, je n’y contredis pas… Dès le moment où ily eut une partition pour piano de Tristan — mes compliments M. de Bulow ! — je fus wagnérien. Les ouvrages antérieurs de Wagner m’apparaissaient comme au-dessous de moi — ils étaient encore trop vulgaires, trop « allemands »… Aujourd’hui encore, je cherche vainement, dans tous les arts, une œuvre qui égale Tristan par sa fascination dangereuse, par son épouvantable et douce infinité. Toutes les étrangetés de Léonard de Vinci perdent leur charme lorsque l’on écoute la première mesure de Tristan . Cette œuvre est absolument le nec plus ultra de Wagner ; les Maîtres chanteurs et l’Anneau n’étaient ensuite qu’un délassement. Devenir plus sain, pour une nature comme Wagner, cela équivaut à un recul…
Je considère que c’est pour moi un bonheur de tout premier ordre d’avoir vécu en temps voulu, d’avoir vécu précisément parmi les Allemands, pour être mûr pour cette œuvre. La curiosité du psychologue va chez moi jusque-là ! Le monde est pauvre pour celui qui n’a jamais été assez malade pour goûter cette « volupté du ciel ». Il est permis, presque commandé, d’employer ici une formule mystique. Je crois que je sais mieux que n’importe qui de quels prodiges Wagner est capable : l’évocation de cinquante univers de ravissements étranges que personne autre que lui ne peut atteindre à tire d’ailes. Et, tel que je suis, assez fort pour faire tourner à mon avantage ce qu’il y a de plus problématique et de plus dangereux, afin de devenir plus fort encore, j’appelle Wagner le plus grand bienfaiteur de ma vie. Ce qui nous unit, c’est que nous avons profondément souffert, souffert aussi l’un par l’autre, plus que les hommes de ce siècle seraient capables de souffrir. Cette alliance associera éternellement nos noms dans l’avenir. Si Wagner n’est parmi les Allemands qu’un malentendu, je le suis avec autant de certitude et le serai toujours.
Il vous faudrait d’abord deux siècles de discipline psychologique et artistique, messieurs les Germains !… Mais on ne rattrape pas de pareilles choses. —
Je veux encore dire un mot pour expliquer à mes auditeurs les plus choisis ce que j’exige en somme de la musique. Il faut qu’elle soit sereine et profonde comme une après-midi d’octobre. Il faut qu’elle soit particulière, exubérante et tendre, que sa rouerie et sa grâce en fassent une douce petite femme… Je n’admettrai jamais qu’un Allemand puisse savoir ce que c’est que la musique. Ce que l’on appelle des musiciens allemands, et avant tout les plus grands, ce sont des étrangers , des Slaves, des Croates, des Italiens, des Hollandais — ou encore des juifs ; dans d’autres cas des Allemands de la forte race, de celle qui est aujourd’hui éteinte , des Allemands comme Henri Schütz, Bach et Hændel. Moi-même je me sens encore assez Polonais pour faire bon marché du reste de la musique devant Chopin. Pour trois raisons, j’excepte le Siegfried-Idyll de Wagner, peut-être encore certaines choses de Liszt, qui sur passe tous les musiciens par les accents nobles de son orchestration et, en fin de compte, tout ce qui est né de l’autre côté des Alpes. De ce côté-ci … Je ne saurais me passer de Rossini et moins encore de mon midi dans la musique, la musique de mon maître vénitien Pietro Gasti. Et, lorsque je dis de l’autre côté des Alpes, je dis en somme seulement Venise. Lorsque je cherche un autre mot, pour exprimer le terme « musique », je ne trouve toujours que le mot Venise. Je ne sais pas faire de différence entre les larmes et la musique : je connais le bon heur de ne pas pouvoir imaginer autrement le midi qu’avec un frisson de terreur.
— Accoudé au pont,
j’étais debout dans la nuit brune.
De loin un chant venait jusqu’à moi :
des gouttes d’or ruisselaient
sur la face tremblante de l’eau.
Des gondoles, des lumières, de la musique…
Tout cela voguait vers le crépuscule…
Mon âme, l’accord d’une harpe,
se chantait à elle-même,
invisiblement touchée
un chant de gondolier,
tremblante d’une béatitude diaprée.
— Quelqu’un l’écoute-t-il ?….
Dans tout cela — dans le choix de la nourriture, du lieu et du climat, dans le choix des divertissements — l’instinct de conservation commande, un instinct qui s’exprime de la façon la moins équivoque sous forme de défense de soi . S’abstenir de voir certaines choses, de les entendre, de les laisser venir à vous, premier commandement de la sagesse, première démonstration que l’on n’est pas un objet du hasard, mais une nécessité. Le mot courant pour cet instinct de défense s’appelle le goût . Son impératif commande non seulement de dire « non » quand le « oui » serait une preuve de « désintéressement », mais encore de dire « non » le moins possible . Se séparer, se mettre à part de ce qui obligerait toujours et encore à répondre par un « non ». La raison nous montre que les dépenses de force qui vont à la défensive, si petites qu’elles soient, lorsqu’elles deviennent la règle, l’habitude, provoquent chez nous un appauvrissement extraordinaire et parfaitement inutile. Mes grandes dépenses de forces ce sont les accumulations de petites dépenses. La préservation de soi, la défense des approches nécessitent une déperdition de forces — que l’on ne s’y trompe pas — une dilapidation de l’énergie, dans un but purement négatif. Quand on se tient sur la défensive, en prolongeant l’état précaire qui est conditionné par cette tactique, on finit par devenir tellement faible qu’on ne peut plus se défendre.
Admettez que je sorte de ma maison, et qu’au lieu de me trouver dans une rue de la calme et aristocratique ville de Turin je sois dans une petite ville allemande : mon instinct aurait alors à se garer, pour repousser tout ce qui viendrait à moi de ce monde écrasé et lâche. Ou bien encore je me trouverais dans une grande ville allemande, une création du vice, où rien ne pousse, où toute chose, en bien et en mal, est introduite du dehors. N’en serais-je pas réduit à me transformer en hérisson ? — Mais, se laisser pousser des piquants serait du gaspillage, double luxe, lors même qu’il nous est loisible de nous en passer et de garder les mains ouvertes .
Une autre mesure de la sagesse et de la défense de soi consiste à réagir aussi rarement que possible , à se soustraire aux situations et aux conditions où l’on serait condamné à suspendre en quelque sorte sa « liberté », son initiative, pour devenir un simple organe de réaction. Je prends comme terme de comparaison nos rapports avec les livres. Le savant qui en somme se contente de « déplacer » des volumes, — chez le philologue de dispositions moyennes, ce chiffre s’élève à environ 200 par jour — ce savant finit par perdre complètement la capacité de penser par lui-même. S’il ne remue pas de volumes il ne pense pas. Il répond à une excitation ( — une idée qu’il lit) quand il pense, et finalement ilse contente de réagir. Le savant dépense toute sa force à approuver et à contredire, à critiquer des choses qui ont été pensées par d’autres que lui, — lui-même ne pense plus jamais… L’instinct de défense s’est affaibli chez lai, autrement il se mettrait en garde contre les livres. Le savant est un décadent. J’ai vu de mes propres yeux des natures douées, de disposition abondante et libre, qui, lorsqu’elles ont atteint la trentaine, sont ruinées par la lecture. Elles ressemblent à des allumettes qu’il faut frotter pour qu’elles donnent des étincelles — des « idées ». Dès la première heure du matin, quand le jour se lève, quand l’esprit possède toute sa fraîcheur, quand la force est à son aurore, lire alors un livre, j’appelle cela du vice ! ——
En cet endroit je ne puis plus éviter de donner la véritable réponse à la question, comment l’on devient ce que l’on est . Et par là je touche au chef-d’œuvre dans l’art de la conservation de soi, dans l’art de l’égoïsme … Si l’on admet, en effet, que la lâche, la détermination, la destinée de la tâche dépassent de beaucoup la mesure moyenne, il n’y aurait pas de plus grand danger que de s’apercevoir soi-même en même temps que l’on aperçoit cette tâche. Devenir ce que l’on est, cela fait supposer que l’on ne se doute même pas de ce que l’on est. Considérées à ce point de vue, les méprises que l’on commet dans la vie prennent un sens et une valeur propres. On prend parfois des chemins de traverse, on fait des détours, on s’arrête aux bords de la route, on se plaît aux situations modestes, on met tout son sérieux à accomplir des tâches qui se trouvent de l’autre côlé de la tâche propre. Ainsi se manifeste une grande sagesse et même la suprême sagesse : là où nosce te ipsum > serait le sûr moyen de se perdre, s’oublier, se méconnaître , se rapetis ser, se rendre plus étroit et plus médiocre devient la raison même. Pour m’exprimer au point de vue moral : l’amour du prochain,la vie au service des autres et d’une autre cause peuvent devenir des mesures de sûreté pour conserver le plus dur amour de soi. C’est là le cas exceptionnel, où, contre ma règle et ma conviction, je prends parti pour les instincts « désintéressés » : ils travaillent ici au service de l’ égoïsme et de la discipline personnelle .
Il faut conserver intacte toute la surface de la conscience — la conscience est une surface — la préserver du contact de l’un des grands impératifs. Gardez-vous même de tout grand mot, de toute grande attitude ! On court le danger de voir l’instinct « se comprendre » trop tôt lui-même. — Dans l’intervalle, l’idée organisatrice, l’idée qui est appelée à la domination, ne cesse de grandir dans les profondeurs, — elle commence à ordonner, elle ramène peu à peu, des chemins de traverse et des détours, vers la directive, elle prépare certaines qualités et certaines capacités qui, comme moyens vers le but général, se montreront un jour indispensables ; — elle forme, les uns après les autres, tous les pouvoirs esclaves , avant de laisser entendre quelque chose de la tâche dominatrice, du « but », de la « fin », du « sens final ».
Si je la considère sous cette face, ma vie est simplement merveilleuse. Pour accomplir la tâche d’écrire une Transmutation de toutes les valeurs , il fallait peut-être plus de capacité qu’il y en eut jamais réunies chez un seul individu ; il fallait aussi, avant toute autre chose, des contradictions entre ces différentes capacités, sans que celles-ci fussent à même de se gêner les unes les autres ou de se détruire. La hiérarchie des capacités ; la distance ; l’art de séparer sans brouiller ; ne rien confondre et ne rien « réconcilier» ; une multiplicité prodigieuse qui, malgré cela, est l’opposé du chaos — voilà quelles furent les conditions premières, le long travail secret et la maîtrise de mon instinct. La sauvegarde supérieure de cet instinct se montra tellement ancrée au fond de moi-même qu’en aucun cas je ne me suis jamais douté de ce qui grandissait en moi, en sorte que toutes mes facultés jaillirent un jour, soudain, dans leur dernière perfection.
Je n’ai pas souvenir que j’aie jamais fait un effort en vue de quelque chose ; dans toute ma vie, on ne retrouve pas un seul trait de lutte , je suis le contraire d’une nature héroïque ; « vouloir » quelque chose, « aspirer » à quelque chose, avoir en vue un « but », un « désir », tout cela je ne le connais pas par expérience. En ce même moment encore, je jette un regard sur mon avenir — un avenir lointain ! — comme on regarde la mer calme, nul désir n’en agite la surface. Je ne souhaiterais nullement que les choses fussent autrement qu’elles ne sont ; moi-même je ne veux pas changer… Mais c’est ainsi que j’ai toujours vécu. Je n’ai jamais eu de désir. Quelqu’un qui, après sa quarante-quatrième année, peut dire qu’il ne s’est jamais soucié d’ honneurs , de femmes et d’ argent ! — Non point qu’ils ne m’eussent jamais manqué… C’est ainsi qu’un beau jour je devins par exemple professeur d’université, et sans y avoir songé, même de loin, car j’étais à peine âgé de vingt-quatre ans. C’est ainsi que, deux années plus tôt, je fus un jour philologue, en ce sens que mon premier travail philologique, mon début à tous les points de vue, me fut demandé par mon professeur, Ritschl, qui le fit paraître dans son Rheinisches Museum . (Ritschl, je le dis avec vénération, fut le seul savant génial que j’aie vu jusqu’à présent. Il possédait cette agréable dépravation qui nous distingue, nous autres habitants de la Thuringe, et qui rend sympathique même un Allemand. Pour arriver à la vérité, nous préférons parfois les voies détournées. Par ces paroles je ne voudrais nullement avoir estimé trop bas mon compatriote plus proche, le malin Léopold de Ranke…)
On me demandera peut-être pourquoi j’ai raconté toutes ces petites choses, insignifiantes selon les jugements traditionnels ; on m’objectera que je ne fais que me nuire, alors que j’ai de grandes tâches à défendre. Je répondrai que toutes ces petites choses — nutrition, lieu et climat, récréation, toute la casuistique de l’amour de soi — sont à tous les points de vue beaucoup plus importantes que tout ce que l’on a considéré jusqu’ici comme important. C’est là précisément qu’il faut commencer à changer de méthode . Tout ce que l’humanité a évalué sérieusement jusqu’à présent, ce ne sont même pas des réalités, ce ne sont que des chimères, plus exactement des mensonges , nés des mauvais instincts de natures maladives et foncièrement nuisibles — toutes les notions, telles que « Dieu », « l’âme », « la vertu », « le péché », « l’au-delà », « la vérité », « la vie éternelle ». Mais on y a cherché la grandeur de la nature humaine, sa « divinité »… Toutes les questions de politique, d’ordre social, d’éducation, ont été faussées à l’origine, parce que l’on a pris les hommes les plus nuisibles pour des grands hommes, parce que l’on a enseigné à mépriser les « petites » choses, je veux dire les affaires fondamentales de la vie… Or, si je me compare aux hommes que l’on a vénérés jusqu’à présent comme les premiers hommes la différence qu’il y a entre eux et moi saute aux yeux. Ces prétendus « premiers » je ne les compte même pas parmi les hommes, — ils sont pour moi le rebut de l’humanité, produits de la maladie et de l’instinct de vengeance. Ce ne sont que des monstres néfastes et profondément incurables, qui veulent se venger de la vie.
Je veux être l’opposé de ces gens-là. Mon privilège c’est d’avoir les sens très aiguisés pour tous les symptômes des instincts bien portants. Il n’y a chez moi aucun trait maladif ; même dans mes moments de maladies graves, je ne suis pas devenu morbide. On cherche en vain dans mon être un trait de fanatisme. À aucun moment de ma vie on ne pourra découvrir chez moi une attitude prétentieuse ou pathétique. Le pathétique de l’attitude n’appartient pas à la grandeur. Celui qui a communément besoin d’attitudes n’est pas franc … Gardez-vous des hommes pittoresques !
La vie m’est apparue facile, le plus facile quand elle exigeait de moi les choses les plus difficiles. Celui qui m’a vu durant les soixante-dix jours de cet automne, où, sans interruption, je n’ai écrit que des choses de premier ordre, des choses que personne ne pourrait imiter ou m’enseigner, avec la responsabilité des milliers d’années qui vont venir, celui-là n’aura su percevoir chez moi nulle trace de tension, mais bien plutôt une fraîcheur d’esprit et une gaieté débordantes. Je n’ai jamais mangé avec des sentiments plus agréables, je n’ai jamais mieux dormi.
Je ne connais pas d’autre manière, dans les rapports avec les grandes tâches, que le jeu . Ceci est la condition essentielle pour reconnaître la grandeur. La moindre contrainte, la mine sombre, la moindre attitude dure dans la nuque, tout cela sont des objections que l’on peut soulever contre un homme, et combien davantage contre une œuvre !… On n’a pas le droit d’avoir des nerfs… souffrir de la solitude, c’est là aussi une objection. Pour ma part je n’ai jamais souffert que de la multitude. À une époque où j’étais absurdement jeune, à l’âge de sept ans, je savais déjà qu’aucune parole humaine ne pourrait jamais m’atteindre : m’a-t-on jamais vu triste à cause de cela ? — Aujourd’hui encore, je possède la même affabilité à l’égard de tout le monde, je suis même plein d’égards pour les inférieurs ; dans tout cela, il n’y a pas un grain de fierté ou de mépris déguisé. Quand je méprise quelqu’un, il devine que je le méprise : je révolte par ma seule présence tout ce qui a du sang corrompu dans les veines… Ma formule pour la grandeur de l’homme, c’est amor fati . Il ne faut rien demander d’autre, ni dans le passé, ni dans l’avenir, pour toute éternité. Il faut non seulement supporter ce qui est nécessaire, et encore moins le cacher — tout idéalisme c’est le mensonge devant la nécessité — il faut aussi l’ aimer …
Je suis une chose, mon œuvre en est une autre.
Avant que je parle de mes livres, je veux toucher ici un mot au sujet de la compréhension et de l’incompréhension qu’ils ont rencontrées. Je le fais avec autant de nonchalance qu’il peut convenir, car cette question est encore loin d’être d’actualité. En ce qui me concerne personnellement, je ne suis pas encore d’actualité. Quelques-uns naissent d’une façon posthume.
Il viendra un jour, que je ne saurais préciser, où l’on aura besoin d’institutions qui enseigneront ma doctrine, qui enseigneront à vivre comme je m’entends à vivre. Peut-être alors créera-t-on même des chaires pour l’interprétation de Zarathoustra . Mais je serais en contradiction absolue avec moi-même, si je m’attendais aujourd’hui déjà à trouver des oreilles, à trouver des mains pour mes vérités . Qu’on ne m’écoute pas, qu’on ne veuille rien prendre de moi, cela me paraît non seulement compréhensible, mais juste. Je ne veux pas être confondu avec un autre, je ne me confonds pas moi-même.
Encore une fois, je n’ai rencontré dans ma vie que fort peu de « mauvaise volonté ». Il me serait même difficile de citer un cas de mauvaise volonté littéraire. Par contre, je n’ai été que trop accablé de pure ignorance … Il me semble que c’est un des plus rares hommages que quelqu’un puisse se rendre à lui-même que de prendre en main un de mes livres. J’admets même qu’il se déchausse, ou peut-être ira-t-il encore jusqu’à ôter ses bottes. Un jour le docteur Henri de Stein se plaignit loyalement à moi de ne pas comprendre un mot à mon Zarathoustra . Je lui répondis que c’était tout à fait dans les règles : En comprendre six phrases, ce qui veut dire les avoir vécues , cela suffirait à vous élever parmi les mortels à un degré supérieur à celui que les hommes « modernes » pourraient atteindre. Comment, avec un pareil sentiment de la distance, pourrais-je seulement souhaiter d’être lu par les « modernes » que je connais !
Mon triomphe est l’opposé de celui de Schopenhauer. Je dis « non legor, non legar. » Non point que je veuille estimer trop bas la joie que m’a procurée maintes fois l’ innocence que l’on mettait à dénier toute valeur à mes œuvres. Cet été encore, à une époque où, par l’accent sérieux, beaucoup trop sérieux de ma littérature, j’étais capable de déplacer l’équilibre de tout le reste de la littérature, un professeur de l’Université de Berlin me donna à entendre, avec bienveillance, que je ferais mieux de me servir d’une autre forme car, me disait-il, ce que je fais personne ne le lit.
En fin de compte, ce ne fut pas l’Allemagne, mais la Suisse qui fournit les deux cas les plus extrêmes. Un article consacré à Par delà le Bien et le Mal dans le Bund de Berne, par le docteur V. Widmann, sous le titre de le Livre le plus dangereux de Nietzsche , et un compte-rendu général de tous mes ouvrages de la plume de M. Karl Spittler, dans le même Bund , représentent un maximum dans ma vie… Je me garde bien de dire un maximum de quoi. Ce dernier traite par exemple mon Zarathoustra d’« exercice supérieur de style », en souhaitant que, dans l’avenir, je prisse également soin du contenu. Le docteur Widmann m’exprime sa considération pour le courage que je mets à tendre vers l’abolition de tous les sentiments convenables. Par une petite malice de la destinée, chaque phrase, avec une logique que j’ai admirée, semblait être une vérité à rebours. En somme, il suffisait de retourner, de « transmuer toutes les valeurs », pour frapper juste à mon égard, d’une façon même fort remarquable, au lieu de me river mon clou… J’ai d’autant plus de raison pour chercher une explication.
Bref, personne ne peut trouver dans les choses, sans en excepter les livres, plus qu’il n’en sait déjà. On ne saurait entendre exactement ce à quoi des événements antérieurs ne vous donnent point accès. Imaginons dès lors un cas extrême : qu’un livre ne parle que d’événements qui se trouvent complètement en dehors des possibilités qui se présentent fréquemment, ou même rarement seulement, dans la vie de quelqu’un ; que c’est la première fois que le livre en question parle un langage qui prépare une série de possibilités nouvelles. Dans ce cas, il se produit un phénomène extrêmement simple : on n’entend rien de ce que dit l’auteur et l’on a l’illusion de croire que là où l’on n’entend rien il n’y a rien … C’est l’expérience que j’ai faite dans la plupart des cas et c’est, si l’on veut, ce que mon expérience personnelle présente d’original . Celui qui croit avoir compris quelque chose dans mon œuvre s’en est fait une idée à sa propre image, une idée qui, le plus souvent, est en contradiction absolue avec moi-même. On fait de moi, par exemple, un « idéaliste ». Quand on n’a rien compris du tout, on se contente de nier ma valeur, on dit que je n’entre pas en ligne de compte.
Le mot « Surhumain », par exemple, qui désigne un type de perfection absolue, en opposition avec l’homme « moderne », l’homme « bon », avec les chrétiens et d’autres nihilistes, lorsqu’il se trouve dans la bouche d’un Zarathoustra, le destructeur de la morale , prend un sens qui donne beaucoup à réfléchir. Presque partout, en toute innocence, on lui a donné une signification qui le met en contradiction absolue avec les valeurs qui ont été affirmées par le personnage de Zarathoustra, je veux dire qu’on en a fait le type « idéaliste » d’une espèce supérieure d’hommes, à moitié « saint », à moitié « génie »… D’autres bêtes à cornes savantes, à cause de ce mot, m’ont suspecté de darwinisme ; on a même voulu y retrouver le « culte des héros » de ce grand faux monnayeur inconscient qu’était Carlyle, ce culte que j’ai si malicieusement rejeté. Quand je soufflais à quelqu’un qu’il ferait mieux de s’enquérir d’un César Borgia que d’un Parsifal, il n’en croyait pas ses oreilles.
Il faudra me pardonner si je suis sans aucune curiosité à l’endroit des comptes-rendus de mes livres, surtout en ce qui concerne ceux qui paraissent dans les journaux. Mes amis, mes éditeurs le savent et ne m’en parlent jamais. Dans un cas particulier, il m’est arrivé d’avoir sous les yeux tous les péchés qui ont été commis au sujet d’un de ces livres. Il s’agissait de Par delà le Bien et le Mal et je pourrais en conter long à ce sujet. Croirait-on que la Gazette nationale , un journal prussien (ceci dit pour mes lecteurs étrangers, pour ma part je ne lis, avec votre permission, que le Journal des Débats ) allait jusqu’à interpréter sérieusement mon œuvre comme un « signe des temps », comme la véritable philosophie des hobereaux, cette philosophie pour laquelle la Gazette de la Croix ne fait que manquer de courage ?…
Ceci a été dit pour les Allemands, car partout ailleurs qu’en Allemagne j’ai des lecteurs — rien que des intelligences de choix , des caractères, élevés dans des situations et des tâches supérieures, et qui ont fait leurs preuves j’ai même de véritables génies parmi mes lecteurs. À Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Stockholm, à Copenhague, à Paris et à New-York — partout j’ai été découvert je ne l’ai pas été dans le pays plat de l’Europe, en Allemagne… J’avoue que je me réjouis davantage encore de ceux qui ne me lisent pas, de ceux qui n’ont jamais entendu ni mon nom ni le mot philosophie. Mais partout où je vais, ici à Turin, par exemple, chaque visage s’épanouit et s’adoucit en me voyant. Ce qui, jusqu’à présent, m’a le plus flatté, c’est que de vieilles marchandes n’ont de repos qu’elles n’aient choisi pour moi, dans leurs paniers, les meilleurs de leursraisins. Il faut être à ce point philosophe. Ce n’est pas en vain que l’on appelle les Polonais les Français parmi les Slaves. Une charmante Russe ne se trompera pas un instant sur mon origine. Je ne parviens pas à être solennel, c’est tout au plus si j’arrive à paraître embarrassé.
Penser en allemand, sentir en allemand, je suis capable de tout, mais cela dépasse mes forces. Mon vieux maître Ritschl prétendait même que je concevais mes dissertations philologiques comme un romancier parisien — d’une façon captivante jusqu’à l’absurdité. À Paris même on est étonné de « toutes mes audaces et finesses » l’expression est de M. Taine — ; je crains même que jusque dans les formes les plus élevées du dithyrambe, on ne trouve mêlé chez moi de ce sel qui ne perd jamais sa saveur — qui ne devient jamais allemand — : de l’esprit !… Je ne puis faire autrement ; que Dieu m’aide ! Amen.
Tout le monde sait, il y en a même qui le savent par expérience, quel est l’animal qui a de longues oreilles. Eh bien ! j’ose prétendre que j’ai les plus petites oreilles que l’on puisse voir. Cela ne manquera pas d’intéresser quelque peu les petites femmes. Il me semble qu’elles se sentiront mieux comprises par moi. Je suis l’ anti-âne par excellence, ce qui fait de moi un monstre historique. Je suis en grec — et non pas seulement en grec — l’ anti-chrétien .
Je connais quelque peu mes privilèges, en tant qu’écrivain. Dans des cas déterminés, je me suis aperçu à quel point le goût se « corrompt » au contact de mes écrits. On en arrive à ne plus pouvoir supporter d’autres livres, les livres philosophiques moins que tous les autres. Il y a une distinction sans exemple à être introduit dans ce monde noble et délicat, mais pour le pouvoir il ne faut à aucun prix être Allemand. En fin de compte, c’est une distinction qu’il faut avoir méritée. Celui, pourtant, qui m’est apparenté par la hauteur du vouloir, celui-là sera en proie à de véritables extases dans la compréhension ; car je viens des hauteurs que nul oiseau n’a jamais atteintes, je connais des abîmes où nul pas ne s’est jamais égaré. On m’a dit qu’il n’était pas possible de laisser inachevé un de mes livres, je trouble même le repos de la nuit… Il n’existe nulle part une espèce de livres plus fière et plus raffinée tout à la fois. Ils atteignent çà et là le maximum de ce qui peut être atteint sur la terre : le cynisme. Il faut les conquérir en se servant à la fois des doigts les plus délicats et des poings les plus courageux. Toute décrépitude de l’âme en éloignera nécessairement une fois pour toutes, et même la moindre atteinte de dyspepsie ; il ne faut pas avoir de nerfs, il faut posséder de joyeuses entrailles. Ce n’est pas seulement la pauvreté de l’âme, l’atmosphère des recoins qui interdit l’approche de mes livres, c’est davantage encore, la lâcheté, la malpropreté, le ressentiment secret qui se cachent au fond des intestins. Un mot de moi suffit à faire éclater sur le visage tous les mauvais instincts. J’ai parmi mes relations plusieurs objets d’expérience qui me servent à connaître les réactions différentes et très différemment instructives que produisent mes écrits. Ceux qui ne veulent pas s’occuper de ce que contiennent ceux-ci, mes prétendus amis, par exemple, deviennent aussitôt « impersonnels » : ils me félicitent d’en être de nouveau « arrivé là » et ils me disent qu’il y a progrès, parce que je suis parvenu à une grande sérénité dans le ton… Les « esprits » profondément vicieux, les « belles âmes », ceux qui sont mensongers de fond en comble, ne savent décidément pas ce qu’ils doivent faire de ces livres, par conséquent ils les considèrent comme quelque chose qui est au-dessous d’eux. Voilà la belle logique de toutes les « belles âmes ».
Les bêtes à cornes de ma connaissance — il ne s’agit que d’Allemands, avec votre permission — me donnent à entendre qu’elles ne partagent pas toujours mes opinions, mais que pourtant de ci de là… J’ai entendu dire cela même au sujet du Zarathoustra .
De même, tout « féminisme » chez les hommes et même chez l’homme est pour moi lettre close : jamais les féministes n’auront accès dans ce labyrinthe d’audacieuse Connaissance ! Il faut ne jamais s’être ménagé soi-même il faut que la dureté fasse partie de vos habitudes, pour être joyeux et de bonne humeur au milieu des dures vérités. Quand je veux imaginer le type parfait d’un de mes lecteurs, j’en fais toujours un monstre de courage et de curiosité qui possède en outre quelque chose de souple, de rusé, de circonspect, ce qui constitue l’aventurier et l’explorateur né. En fin de compte, je ne saurais mieux dire que ne l’a fait Zarathoustra, à qui je m’adresse au fond. À qui donc veut-il conter ses énigmes ?
— À vous, chercheurs audacieux, tentateurs, et à tous ceux qui jamais s’embarquèrent avec des voiles astucieuses sur des mers épouvantables , —
à vous qui êtes ivres d’énigmes, contents du demi-jour , dont l’âme est attirée par des flûtes vers tous les gouffres dangereux :
— car jamais vous ne voudrez, d’une main poltronne , suivre un fil conducteur ; et où vous pouvez deviner vous n’aimez pas à ouvrir les portes .
Je tiens à dire en même temps quelques généralités au sujet de mon art du style. Communiquer un état d’âme, une tension intérieure, une émotion, par des signes — y compris l’allure de ces signes — voilà le sens de toute espèce de style. Étant donné que la multiplicité des états d’âme est extraordinaire chez moi, il y a chez moi beaucoup de possibilités de style, l’art le plus varié du style qu’homme eut jamais à sa disposition. Tout style est bon qui communique véritablement un état d’âme, qui ne se méprend pas sur l’allure des signes, sur les gestes . (Toutes les lois de la période correspondent à l’art de l’attitude.) Sur ce point, mon instinct est infaillible.
Le bon style en soi est une pure sottise de l’ « idéalisme » pur, à peu près de même que le « beau en soi », le « bon en soi », la « chose en soi »… En admettant bien entendu qu’il y ait des oreilles qui entendent, des hommes qui soient capables et dignes d’une émotion identique, de ceux à qui l’on ait le droit de se communiquer. Mais Zarathoustra , par exemple, les attend toujours. — Hélas ! il lui faudra les chercher longtemps ! Il faut être digne de l’entendre… Et jusqu’à ce moment il n’y aura personne qui comprenne l’ art qui a été gaspillé là. Jamais personne n’a eu à jeter au vent plus de moyens inédits, plus de procédés d’art absolument nouveaux et créés véritablement pour la circonstance. Il restait à démontrer qu’une pareille chose fût possible précisément dans la langue allemande : moi-même je l’aurais nié autrefois le plus catégoriquement. On ignorait avant moi ce que l’on peut faire avec la langue allemande, ce que l’on peut faire avec le langage en général. L’art du grand rythme, du grand style dans la période, pour exprimer le formidable mouvement ascendant et descendant d’une passion sublime et surhumaine, a été découvert par moi. Avec un dithyrambe comme celui qui termine la troisième partie de Zarathoustra et qui s’intitule : « Les Sept Sceaux », j’ai volé à mille lieues au-dessus de ce qui s’est jamais appelé poésie.
Que, dans mes écrits, c’est un psychologue qui parle, un psychologue qui n’a pas son égal, c’est peut-être là la première conviction à laquelle arrive un bon lecteur, un de ces lecteurs comme j’en mérite, qui me lisent comme les bons philologues d’autrefois lisaient leur Horace. Les propositions au sujet desquelles tout le monde est d’accord — pour ne point parier des philosophes de tout le monde, les moralistes et autres têtes creuses et têtes de choux — apparaissent chez moi comme les plus naïves des méprises : par exemple cette croyance que les termes « altruiste » et « égoïste » sont des antithèses, alors que l’ ego lui-même n’est qu’une « suprême duperie », un « idéal »… Il n’y a ni actions égoïstes ni actions non-égoïstes. Les deux idées sont des contre-sens psychologiques. Il en est de même des maximes « L’homme aspire au bonheur. » Ou bien : « Le bonheur est la récompense de la vertu. » Ou bien encore : « Le plaisir et la peine sont des antithèses »… La morale, cette Circé de l’humanité, a faussé, a envahi de son essence, tout ce qui est psychologie, jusqu’à formuler ce non-sens que l’amour est quelque chose de « non-égoïste ». Il faut presque être assis sur soi-même , il faut se tenir bravement sur ses deux jambes, autrement on ne saurait être capable d’aimer. Les femmes ne le savent, en fin de compte, que trop bien. Elles se soucient comme de leur première chemise des hommes non-égoïstes, des hommes objectifs.
Puis-je affirmer en passant que je crois bien connaitre les femmes ? Cela fait partie de mon patrimoine dionysien. Qui sait ? peut-être suis-je le premier psychologue de l’éternel féminin ?
Elles m’aiment toutes. C’est une vieille histoire. Exception faite des femmes malheureuses , des femmes émancipées, de celles qui n’ont pas l’étoffe pour faire des enfants. Heureusement que je n’ai pas l’intention de me laisser déchirer. La femme parfaite déchire quand elle aime… Je connais ces aimables ménades. Quel dangereux petit fauve qui sait ramper et ronger ! Et si agréable avec cela !… Une petite femme qui court après sa vengeance renverserait même la destinée. La femme est infiniment plus méchante que l’homme, elle est aussi plus maligne. Chez la femme la bonté est déjà une forme de la dégénérescence . Toutes celles que l’on appelle des « belles âmes » souffrent au fond d’elles-mêmes d’un inconvénient physiologique. Je ne dis pas tout, autrement je deviendrais médicynique.
La lutte pour les droits égaux est déjà un symptôme de maladie. Tous les médecins le savent. La femme, plus elle est femme, se défend des pieds et des mains contre toute espèce de droit l’état primitif, la guerre perpétuelle entre les sexes, lui assigne de beaucoup le premier rang. A-t-on prêté l’oreille à ma définition de l’amour ? Elle est la seule qui soit digne d’un philosophe. L’amour, son moyen, c’est la guerre et il cache au fond la haine mortelle des sexes. A-t-on entendu ma réponse à la question comment on guérit une femme, comment on fait son « salut » ? On lui fait un enfant. La femme a besoin d’avoir des enfants, l’homme n’est toujours qu’un moyen vers ce but — ainsi parlait Zarathoustra.
« Émancipation de la femme », c’est le nom que prend la haine instinctive de la femme manquée , c’est-à-dire incapable d’enfantement, contre la femme d’une bonne venue. La lutte contre l’« homme » n’est jamais qu’un moyen, un prétexte, une tactique. En s’élevant elles-mêmes, sous le nom de «femme en soi », de « femme supérieure », de « femme idéaliste », ces femmes tendent à abaisser le niveau général de la femme ; il n’y a pas de plus sûr moyen pour cela que l’éducation des lycées, les culottes etles droits politiques de la bête électorale. Au fond, les femmes émancipées sont les anarchistes dans le monde de l’éternel féminin ». Toute une catégorie de cet « idéalisme » d’espèce maligne — lequel se rencontre du reste aussi chez les hommes, par exemple chez Henrik Ibsen, cette vieille fille typique — a pour but d’ empoisonner la bonne conscience, la nature dans l’amour sexuel. Et pour ne point laisser de doute sur mon opinion aussi honnête que sévère en cette matière, je veux encore faire part d’un article de mon code moral contre le vice. Sous le nom de vice je combats toute espèce de contre-nature ou, si l’on aime les beaux mots, toute espèce d’idéalisme. Voici cet article « La prédication de la chasteté est une incitation publique à la contre-nature. Le mépris de la vie sexuelle, toute souillure decelle-ci parl’idée d’« impureté », est un véritable crime contre la vie, le vrai péché contre la vie, le vrai péché contre le Saint-Esprit de la Vie. »
Pour donner de moi une idée en tant que psychologue, je détache ici une page curieuse qui se trouve dans Par delà le Bien et le Mal . Je ne permets du reste aucune supposition au sujet de celui que je décris dans ce passage : « Le génie du cœur, tel que le possède ce grand mystérieux, ce dieu tentateur, ce preneur de rats des consciences, dont la voix sait descendre jusque dans le monde souterrain de toutes les âmes, ce dieu qui ne dit pas un mot, qui ne hasarde pas un regard où ne se trouve une arrière-pensée de séduction, chez qui savoir paraître fait partie de la maîtrise — pour qui ne point paraître ce qu’il est, mais ce qui, pour ceux qui le suivent, est une obligation de plus à se presser toujours plus près de lui et de le suivre plus intimement et plus radicalement... Le génie du cœur qui force à se taire et à écouter tous les êtres bruyants et vaniteux; qui polit les âmes rugueuses et leur donne à savourer un nouveau désir, le désir d’être tranquille, comme un miroir, afin que le ciel profond se reflète en eux... Le génie du coeur qui enseigne à la main, maladroite et trop prompte, comment il faut se modérer et saisir plus délicatement ; qui devine le trésor caché et oublié, la goutte de bonté et de douce spiritualité sous la couche de glace trouble et épaisse, qui est une baguette divinatoire pour toutes les parcelles d’or longtemps enterrées sous un amas de bourbe et de sable... Le génie du cœur, grâce au contact duquel chacun s’en va plus riche, non pas béni et surpris, non pas gratiné et écrasé comme par des biens étrangers, mais plus riche de lui-même, se sentant plus nouveau qu’auparavant, débloqué, pénétré et surpris comme par un vent de dégel, peut-être plus incertain, plus délicat, plus fragile, plus brisé, mais plein d’espérances qui n’ont encore aucun nom, plein de vouloirs et de courants nouveaux, de contre-courants et de mauvais vouloirs nouveaux... »
Pour être juste à l’égard de l’Origine de la Tragédie (1876), il va falloir oublier certaines choses. Elle a fait de l’effet et même fasciné avec, ce qui y était manqué, avec son application à la Wagnérie , comme si celle-ci était le symptôme de quelque chose qui commence . Par là même cet écrit était un événement dans la vie de Wagner. C’est seulement à partir du moment de son apparition que le nom de Wagner représenta de grands espoirs. Aujourd’hui encore on me rappelle parfois, en plein Parsifal, que c’est de ma faute qu’une si haute opinion, au sujet de la valeur culturelle de ce mouvement, ait prévalu.
J’ai plusieurs fois vu citer l’ouvrage sous le titre de la Renaissance de la Tragédie par l’esprit de la Musique ». On n’a prêté l’oreille qu’à une formule nouvelle de l’art, du but, de la tâche chez Wagner. On semblait ne pas s’apercevoir de ce que cet écritcachait de précieux. « Hellénisme et Pessimisme », c’eût été là un titre sans équivoque, vu qu’il est enseigné pour la première fois dans cet ouvrage comment les Grecs parvinrent à en finir avec le pessimisme, comment ils l’ont surmonté ... La tragédie précisément est la preuve que les Grecs n’étaient pas des pessimistes. Schopenhauer s’est trompé là comme il s’est trompé partout.
Pris en main avec quelque peu d’impartialité, l’Origine de la Tragédie a l’air très inactuelle. On ne se douterait pas en rêve qu’elle a été commencée sous les coups de canon de la bataille de Wœrth. J’ai réfléchi à ces problèmes sous les murs de Metz, pendant de froides nuits de septembre, alors que j’étais attaché au service de santé. On pourrait croire bien plutôt qu’elle est de cinquante ans plus ancienne. Politiquement, elle est indifférente, « non-allemande », comme on dirait aujourd’hui. Elle sent l’hégélianisme d’une façon assez scabreuse et, seulement dans certaines formules, le parfum de croque-mort particulier à Schopenhauer y est attaché. Une « idée » — l’opposition entre dionysien et apollinien — y est traduite métaphysiquement l’histoire elle-même y est considérée comme le développement de cette idée ; dans la tragédie, l’antithèse avec l’unité est supprimée ; sous cette optique, des choses qui ne s’étaient jamais vues face à face sont opposées l’une à l’autre, éclairées et comprises l’une par l’autre. L’Opéra, par exemple, et la Révolution…
Les deux innovations définitives du livre sont d’abord l’interprétation du phénomène dionysien chez les Grecs — il en donne pour la première fois la psychologie, il y voit l’une des racines de l’art grec tout entier — ; et ensuite l’interprétation du socratisme : Socrate y est présenté pour la première fois comme l’instrument de la décomposition grecque, comme le décadent-type. La « raison » s’oppose à l’instinct. La « raison » à tout prix apparaît comme une puissance dangereuse, comme une puissance qui mine la vie. Dans le livre tout entier, il y a un silence profond et hostile pour tout ce qui touche le christianisme. Celui-ci n’est ni apollinien ni dionysien ; il nie toutes les valeurs esthétiques , les seules que reconnaisse l’Origine de la Tragédie ; il est nihiliste au sens le plus profond, alors que dans le symbole dionysien la limite extrême de l’ affirmation est atteinte. Une fois il est fait allusion aux prêtres chrétiens, comme à une « espèce sournoise de nains », comme à des êtres « souterrains »...
Ce début est singulier au delà de toute expression. J’avais découvert , pour mon expérience personnelle, le seul symbole, la seule réplique que possède l’histoire, et je fus ainsi le premier à comprendre le merveilleux phénomène du dionysien. De même, par le fait que j’ai démasqué Socrate pour reconnaître en lui un décadent, j’ai démontré sans équivoque que la sûreté de mon tour de main psychologique ne courait nul danger du fait d’une idiosyncrasie morale quelconque. La morale elle-même considérée comme un symptôme de décadence, c’est là une innovation, une chose unique et de premier ordre dans l’histoire de la connaissance. Dans les deux cas, j’ai fait un bond formidable par-dessus le plat et triste bavardage qu’est la querelle entre l’optimisme et le pessimisme.
Je fus le premier à voir la véritable antithèse : l’instinct qui dégénère et qui se tourne contre la vie avec une haine souterraine (christianisme, philosophie de Schopenhauer, en un certain sens déjà la philosophie de Platon, l’idéalisme tout entier, comme formules typiques) et une formule de l’ affirmation supérieure , née de la plénitude et de l’abondance, une approbation sans restriction, l’approbation même de la souffrance, même de la faute, de tout ce que l’existence a de problématique et d’étrange. Cette dernière et joyeuse confirmation de la vie, confirmation débordante et impétueuse, répond non seulement à l’entendement supérieur, elle répond aussi à l’entendement le plus profond, celui que la vérité et la science ont confirmé et soutenu avec le plus de sévérité. Rien de ce qui existe ne doit être supprimé,rien n’est superflu. Les côtés de l’existence que rejettent les chrétiens et autres nihilistes sont même d’un ordre infiniment supérieur dans la hiérarchie des valeurs que ceux auxquels les instincts de décadence donnent et ont le droit de donner leur approbation. Pour comprendre cela il faut avoir du courage et, ce qui est une condition du courage, un excédent de force car, exactement dans la mesure où le courage peut se hasarder en avant, selon le même degré de force, on s’approche de la vérité. La connaissance de la réalité, l’approbation de la réalité sont pour le fort une nécessité aussi grande que l’est pour le faible, sous l’inspiration de la faiblesse,la lâcheté et la fuite devant la réalité, — l’« idéal »… Il ne leur est pas loisible de connaître : les décadents ont besoin du mensonge, il est une de leurs conditions d’existence.
Celui qui non seulement comprend le terme « dionysien », mais encore se comprend dans ce terme, n’a pas besoin d’une réfutation de Platon, du christianisme ou de Schopenhauer. — Il flaire la décomposition…
Jusqu’à quel point j’avais trouvé là l’idée du « tragique », la notion définitive de ce qu’est la psychologie de la tragédie, je l’ai exprimé en dernier lieu à la page 139 du Crépuscule des Idoles {{lié} : « L’affirmation de la vie même dans ses problèmes les plus étranges et les plus ardus ; la volonté de vie, se réjouissant de faire le sacrifice de ses types les plus élevés, au bénéfice de son propre caractère inépuisable — c’est ce que j’ai appelé dionysien, c’est en cela que j’ai cru reconnaître le fil conducteur qui mène à la psychologie du poète tragique. Non pour se débarrasser de la crainte et de la pitié, non pour se purifier d’une passion dangereuse par sa décharge véhémente c’est ainsi que l’a entendu Aristote —, mais pour personnifier soi-même , au-dessus de la crainte et de la pitié, l’éternelle joie du devenir, — cette joie qui porte encore en elle la joie de l’ anéantissement … »
Dans ce sens j’ai le droit de me considérer moi-même comme le premier philosophe tragique , c’est-à-dire comme l’antithèse extrême et l’antipode d’un philosophe pessimiste. Avant moi, cette transposition du dionysien en une émotion philosophique n’a pas existé. La sagesse tragique faisait défaut. J’en ai vainement cherché les traces, même chez les grands Grecs parmi les Philosophes, ceux des deux siècles qui ont précédé Socrate. Un doute me restait au sujet d’Héraclite, dans le voisinage de qui je sentais un certain bien-être, une certaine chaleur que je n’ai rencontrés nulle part ailleurs. L’affirmation de l’anéantissement et de la destruction, ce qu’il y a de décisif dans une philosophie dionysienne, l’approbation de la contradiction et de la guerre, le devenir avec la négation radicale même de la conception de l’ « être », dans tout cela il faut que je reconnaisse, en tous cas, ce qui ressemble le plus à mes idées au milieu de tout ce qui fut jamais pensé. La doctrine de l’« éternel Retour », c’est-à-dire de la répétition absolue et infinie de toutes choses — cette doctrine de Zarathoustra pourrait , en fin de compte, déjà avoir été enseignée autrefois. Les stoïciens du moins, qui ont hérité d’Héraclite presque toutes leurs idées fondamentales, en présentent des traces. —
Dans cet écrit s’affirme un espoir formidable. Je n’ai après tout aucune raison de renoncer à l’espoir que je place en un avenir dionysien de la musique. Projetons nos regards à un siècle en avant. Admettons que mon attentat contre vingt siècles de contre-nature et de violation de l’humanité réussisse. Ce nouveau parti, qui sera le parti de la vie et qui prendra en mains la plus belle de toutes les tâches, la discipline et le perfectionnement de l’humanité, y compris la destruction impitoyable du tout ce qui présente des caractères dégénérés et parasitaires, ce parti rendra de nouveau possible la présence sur terre de cet excédent de vie , d’où sortira certainement de nouveau la condition dionysienne. Je promets la venue d’une époque tragique : l’art le plus élevé, dans l’affirmation de la vie, naîtra encore quand l’humanité aura derrière elle la conscience des guerres les plus dures, mais les plus nécessaires, sans qu’elle en ait souffert .
Un psychologue pourrait ajouter que ce que j’ai entendu, dans mes jeunes années, en écoutant de la musique dionysienne, n’a absolument rien de commun avec Wagner ; que, lorsque je décris la musique dionysienne, je décris ce que j’avais entendu, car instinctivement je devais tout traduire et transfigurer en vue du nouvel esprit que je portais en moi. La preuve s’en trouve dans mon livre Richard Wagner à Bayreuth et cette preuve est aussi décisive qu’elle peut l’être. Dans tous les passages qui ont unesignification psychologique il n’est jamais question que de moi: on peut, sans avoir égard à rien, placer mon nom ou le mot « Zarathoustra », là où le texte indique Wagner. L’image que je présente de l’artiste dithyrambique n’est autre chose que l’image du poète préexistant de Zarathoustra, jetée sur le papier avec une singulière profondeur de vue et sans que la réalité wagnérienne soit seulement touchée. Wagner fut seul à s’en rendre compte : il lui fut impossible de se reconnaître dans le volume.
De même l’ « idée de Bayreuth » s’était transformée en quelque chose qui n’aura rien d’énigmatique pour ceux qui connaissent mon Zarathoustra.On la retrouve dans ce Grand-Midi où ceux qui sont élus entre tous se vouent à la plus sublime de toutes les tâches. Qui sait ? c’est peut-être la vision d’une fête que je verrai encore... Ce que les premières pages ont de pathétique appartient à l’histoire universelle ; le regard dont il est question à la septième page est le véritable regard de Zarathoustra. Wagner, Bayreuth, cette petite chose pitoyable et allemande, c’est un nuage où se reflète le palais de la fée Morgane, l’infini mirage de l’avenir. Même au point de vue psychologique, tous les traits définitifs de ma propre nature sont inscrits dans l’image de Wagner — le côte-à-côte des forces les plus lumineuses et les plus fatales, une Volonté de Puissance, telle que jamais homme ne l’a possédée ; la bravoure implacable dans les choses de l’esprit; la force illimitée d’apprendre, sans que la volonté d’agir soit étouffée. Tout dans cet écrit est annoncé d’avance le prochain retour de l’esprit grec, la nécessité d’hommes qui seraient des contre-Alexandre , de ceux qui lieraient de nouveau le nœud gordien de la civilisation grecque après qu’il a été tranché… Qu’on écoute l’accent vraiment universel que je mets à introduire à la page 30 l’idée de « sentiment tragique » ; il n’y a que des accents historiques dans cet écrit. Ceci est « l’objectivité » la plus étrange qui puisse exister : la certitude absolue au sujet de ce que je suis est projetée sur une quelconque réalité du hasard... la vérité à mon sujet parle au fond d’un gouffre plein d’épouvante. À la page 71{{lié} , le style de Zarathoustra est décrit par anticipation avec une incisive sûreté de main et jamais on n’aura trouvé une expression plus grandiose pour l’ événement qu’est Zarathoustra , un acte prodigieux de purification et de sanctification de l’humanité, que ce que l’on peut lire aux pages 43 à 46 . —
Les quatre Considérations inactuelles sont absolument combatives. Elles démontrent que je n’étais pas un rêvasseur, que je prends plaisir à tirer l’épée, — peut-être aussi que je suis doué d’une singulière habileté du poignet. La première attaque (1873) fut dirigée contre la culture allemande que je considérais alors déjà avec un mépris sans ménagements. Pour moi elle était dépourvue de signification, sans substance et sans but. Elle ne représentait qu’une « opinion publique ». Il n’y a pas de plus dangereux malentendu que de croire que le grand succès des armées allemandes prouve quelque chose qui soit en faveur de cette culture, que ce succès signifie même la victoire de cette culture sur la France.
La seconde Considération inactuelle (1874) met en lumière ce qu’il y a de dangereux, ce qui ronge et empoisonne la vie dans notre façon de faire de la science. La vie est malade à cause de ce rouage inhumain et mécanique, à cause du travail « impersonnel » de l’ouvrier, à cause de la fausse économie dans la « division du travail ». Le but qui est la culture se perd ; le moyen, l’activité scientifique moderne, barbarise … Dans ce traité, le « sens historique » dont ce siècle se montre si fier est pour la première fois présenté comme une maladie, comme l’indice typique de la décomposition.
Dans la troisième et la quatrième Considération inactuelle , on oppose, comme l’indication d’une conception supérieure de la culture, du rétablissement de la « culture », deux images du plus pur personnalisme et de la discipline de soi , deux types qui sont par excellence inactuels, animés d’un mépris souverain pour tout ce qui, autour d’eux, s’appelait « Empire », « Culture », « Christianisme », « Bismarck », « Succès », — Schopenhauer et Wagner, ou, pour mieux dire, en un seul mot Nietzsche…
Parmi ces quatre attentats, le premier eut un succès extraordinaire. Le bruit qu’il fit fut magnifique à tous les points de vue. J’avais touché une nation victorieuse à son point vulnérable, j’avais montré que sa victoire n’était pas un événement dans l’histoire de la civilisation, mais peut-être tout autre chose… Les réponses vinrent de tous les côtés et non pas seulement des vieux amis de ce David Strauss, que j’avais rendu ridicule comme le type d’un satisfait et d’un philistin de la culture allemande, bref comme l’auteur de cet évangile de brasserie qu’est l’ Ancienne et la Nouvelle Foi . (Le mot « philistin de la culture » a passé dans le langage courant à la suite de mon livre.) Ces vieux amis, dont je blessai profondément la vanité de Wurtembergeois et de Souabes, lorsque je m’avisai de trouver comique leur prodige, leur Strauss, répondirent d’une façon aussi honnête et grossière que je pouvais souhaiter. Les répliques prussiennes furent plus malignes : on y reconnaissait le « bleu berlinois ». Une feuille de Leipzig, ces Grenzboten tant décriés, se permit d’écrire ce que l’on pouvait imaginer de plus inconvenant. J’eus beaucoup de peine à empêcher les Bâlois indignés de se livrer à certaines manifestations. Seuls, quelques vieux messieurs se décidèrent en ma faveur, pour des raisons très différentes et souvent inexplicables. Parmi eux se trouvait Ewald de Gœttingue, qui donna à entendre que mon attentat avait été mortel pour Strauss. De même le vieil hégélien Bruno Bauer qui fut depuis lors un de mes lecteurs les plus attentifs. Il aimait, durant les dernières années de sa vie, à s’appuyer sur moi, pour indiquer par exemple à M. de Treitschke, l’historiographe prussien, où il pourrait trouver des renseignements sur l’idée de « culture » dont il avait complètement perdu la notion. Celui qui consacra à l’ouvrage et à son auteur les pages les plus graves et aussi les plus longues était un ancien disciple du philosophe von Baader, un certain professeur Hoffmann, à Wurzbourg. Il prévoyait pour moi, d’après cet écrit, une vocation supérieure, celle de provoquer une sorte de crise et d’arrêt décisif dans le problème de l’athéisme, dont il devinait que j’étais un des types les plus instinctifs et les plus radicaux. L’athéisme était ce qui m’avait conduit à Schopenhauer.
Ce qui fut, de beaucoup, écouté avec le plus d’attention, ce à quoi l’on a été le plus amèrement sensible, ce fut un plaidoyer extrêmement vigoureux et courageux de ce Carl Hillebrand, généralement si doux, Carl Hillebrand, ce dernier Allemand humain qui savait tenir une plume. On lisait son article dans la Gazette d’Augsbourg ; on peut le lire aujourd’hui sous une forme un peu atténuée dans ses Œuvres complètes. Là l’ouvrage était présenté comme un événement, un moment critique, une première détermination personnelle, un excellent symptôme, comme le véritable retour du sérieux allemand dans les choses de l’esprit. Hillebrand était plein d’éloges pour la forme du livre, pour son goût mûri, pour son tact parfait dans le discernement des personnes et des choses. Il le considérait comme le meilleur écrit polémique de la langue allemande, le meilleur écrit dans cet art de la polémique, si dangereux pour les Allemands et dont il convient de les dissuader. Il m’approuvait du reste, il allait même plus loin que moi dans ce que j’avais osé dire au sujet de l’aveulissement du langage en Allemagne (–aujourd’hui ils jouent aux puristes et ne sont pas capables de construire une phrase) — ; il méprisait comme moi les « premiers écrivains » de cette nation, et finissait par m’exprimer son admiration pour mon courage , — ce « courage suprême qui mène au banc des accusés les favoris d’un peuple »…
Le contre-coup de cet écrit fut véritablement inestimable dans ma vie. Personne ne s’est mis, depuis lors, à discuter avec moi. On se tait maintenant, on me traite en Allemagne avec des ménagements astucieux. Depuis des années j’ai fait usage d’une absolue liberté de langage, un privilège dont personne ne jouit plus, du moins dans l’empire. Mon paradis se trouve « à l’ombre de mon épée »… Au fond, j’avais mis en pratique une maxime de Stendhal qui conseille de faire son entrée dans le monde avec un duel . Et comme j’avais bien choisi mon adversaire ! C’était le premier libre penseur de l’Allemagne… À vrai dire, c’était une espèce toute nouvelle de libre-pensée qui s’exprimait pour la première fois. Jusqu’à présent rien ne m’a été plus étranger que toute la catégorie des « libres penseurs », qu’ils soient Européens ou Américains. Avec ceux-là, qui sont les têtes creuses et les pantins de l’« idée moderne », je me trouve même beaucoup plus complètement en contradiction qu’avec n’importelequel de leurs adversaires. Ils veulent aussi rendre l’humanité « meilleure », à leur façon et à leur image. Ils déclareraient une guerre implacable à tout ce que je suis, à tout ce que je veux, en admettant qu’ils soient capables de le comprendre. Ils croient tous encore à l’« Idéal »… Je suis le premier immoraliste .