Traduction humaine · Traduction de Henri Albert (†1921) · Source: Wikisource · Domaine public
En présentant aujourd’hui, dans son intégrité, au public français, le dernier écrit de Frédéric Nietzsche nous obéissons surtout à un devoir de piété. Durant les semaines qui précédèrent sa maladie une des préoccupations dominantes du philosophe fut, en effet, de voir Ecce Homo traduit dans notre langue. Il était las d’être méconnu dans sa propre patrie, las de prêcher sans cesse dans le désert. « J’ai mes lecteurs partout, écrivait-il alors, à Vienne, à Copenhague et à Stockholm, à Paris et à Saint-Pétersbourg, je n’en ai pas dans le pays plat de l’Europe, en Allemagne… » Il voulait faire appel à l’opinion du monde civilisé pour qu’elle décidât de son génie.
Vingt ans se sont écoulés, presque jour pour jour, depuis que Nietzsche écrivit ce plaidoyer autobiographique qui devait faire connaître son nom à l’Europe. Commencé le 15 octobre 1888, quarante-quatrième anniversaire de sa naissance, Ecce Homo fut achevé, à peine trois semaines plus tard, le 4 novembre. Écrit immédiatement après le Cas Wagner, le Crépuscule des idoles , les Dithyrambes à Dionysos et l’Antéchrist , labeur formidable de quelques mois à peine, cet ouvrage reflète, à ses débuts, le sentiment de calme et de sérénité qui s’était emparé du philosophe à son arrivée à Turin. Divisé en quatre parties : Pourquoi je suis si sage — Pourquoi je suis si malin — Pourquoi j’écris de si bons livres — Pourquoi je suis une fatalité , il constitue, pour l’étude de Nietzsche, un document inappréciable. On y trouvera aussi bien l’analyse psychologique de son caractère qu’une interprétation des plus originales de son oeuvre.
« Il provoquera un étonnement sans pareil », disait-il dans une lettre à son éditeur, et, durant que l’on imprimait — car deux feuilles ont alors été composées — il se préoccupait déjà de trouver des traducteurs. « Je suis de votre avis que, pour le tirage d’ Ecce Homo , nous ne dépassions pas 1000 exemplaires. En Allemagne le nombre de 1000, pour un ouvrage de style élevé, apparaîtra peut-être un peu hasardé. En France, je compte très sérieusement sur 80.000 à 40.000 exemplaires ». Hippolyte Taine lui avait recommandé M. Jean Bourdeau, mais celui-ci, après avoir pris connaissance des ouvrages que lui adressait Nietzsche, déclara qu’il n’avait pas le temps. Nietzsche conçut alors l’idée singulière de confier à l’écrivain suédois Auguste Strindberg le soin de traduire Ecce Homo en français.
Avec la plus parfaite lucidité d’esprit il multipliait les démarches pour procurer à son œuvre la publicité qu’il croyait nécessaire et lui assurer le plus grand retentissement. En même temps il s’agissait de répandre ses autres ouvrages. Comme l’apparition du Cas Wagner venait de le brouiller avec son principal éditeur, il songeait à s’aventurer dans une entreprise commerciale pour lancer lui-même ses publications. Le succès des dernières années a montré qu’il n’avait pas fait un si mauvais calcul. Faut-il autre chose que ce détail, d’apparence insignifiante, pour montrer que jusqu’à la catastrophe finale Nietzsche avait conservé toute sa lucidité d’esprit ?
Sans conteste, Ecce homo porte, en certains endroits, les traces d’une nervosité excessive. Mais il faut se rappeler ce que cet homme avait souffert, ce que cet homme avait pensé, ce que cet homme avait écrit, pour comprendre cette exaltation. N’oublions pas un seul instant que c’est l’auteur de Zarathoustra qui parle. L’un des plus beaux livres de la littérature s’était perdu dans le silence…
« Depuis l’époque où j’ai mon Zarathoustra sur la conscience, écrivait Nietzsche à son ami Overbeck, je suis comme une bête perpétuellement blessée, ma blessure consiste en ceci que je n’ai pas entendu une seule réponse, pas même un souffle de réponse… Ce livre est tellement à l’écart, je veux dire tellement au-delà de tous les livres, que c’est pour moi une torture de l’avoir créé… »
Et plus loin il ajoutait :
« La difficulté de trouver une distraction qui soit assez forte devient de plus en plus grande. Je me défends, comme bien tu penses, avec beaucoup d’ingéniosité, contre cet excès de sentiments. Mes derniers livres font partie de ces moyens de défense. Ils sont plus passionnés que tout ce que j’ai écrit d’autre. La passion engourdit . Elle me fait du bien. Elle me fait oublier un peu… »
Nous n’avons pas à examiner ici pourquoi Ecce homo , dont l’impression était commencée en 1888, attendit vingt ans pour voir le jour. Le tirage restreint (déjà épuisé du reste) qui vient d’en être fait en Allemagne peut, à la rigueur, correspondre aux dernières volontés exprimées par Nietzsche.
Quant à nous, nous ne croyons pas devoir nous en tenir aux mêmes réserves. Nous offrons cet ouvrage au public français, c’est-à-dire à ce public européen que le philosophe voulait appeler à témoigner en sa faveur, et nous avons confiance en son jugement.
En prévision que d’ici peu j’aurai à soumettre l’humanité à une exigence plus dure que celles qui lui ont jamais été imposées, il me paraît indispensable de dire ici qui je suis. Au fond, on serait à même de le savoir, car je ne suis pas resté sans témoigner de moi. Mais le désaccord entre la grandeur de ma tâche et la petitesse de mes contemporains s’est manifesté par ceci que l’on ne m’a ni entendu ni même vu. Je vis sur le crédit que je me suis fait à moi-même, et, de croire que je vis, c’est peut être là seulement un préjugé !… Il me suffit de parler à un homme « cultivé » quelconque qui vient passer l’été dans l’Engadine supérieure, pour me convaincre que je ne vis pas… Dans ces conditions il y a un devoir, contre lequel se révolte au fond ma réserve habituelle et, plus encore, la fierté de mes instincts, c’est le devoir de dire : Écoutez-moi, car je suis un tel. Avant tout ne me confondez pas avec un autre !
Je ne suis, par exemple, nullement un croque-mitaine, un monstre moral, — je suis même une nature contraire à cette espèce d’hommes que l’on a vénérés jusqu’à présent comme des modèles de vertu. Entre nous soit dit, je crois précisément que cela peut être pour moi un objet de fierté. Je suis un disciple du philosophe Dionysos ; je préférerais encore être considéré comme un satyre que comme un saint. Qu’on lise donc cet ouvrage ! Peut-être ai-je réussi à y exprimer ce contraste d’une façon sereine et bienveillante, peut-être qu’en l’écrivant je n’avais pas d’autre intention. Vouloir rendre l’humanité « meilleure », ce serait la dernière chose que je promettrais. Je n’érige pas de nouvelles idoles ; que les anciennes apprennent donc ce qu’il en coûte d’avoir des pieds d’argile ! Renverser des idoles — j’appelle ainsi toute espèce d’idéal — c’est déjà bien plutôt mon affaire. Dans la même mesure où l’on a imaginé par un mensonge le monde idéal, on a enlevé à la réalité sa valeur, sa signification, sa véridicité… Le « monde-vérité » et le « monde-apparence », traduisez : le monde inventé et la réalité… Le mensonge de l’idéal a été jusqu’à présent la malédiction suspendue au-dessus de la réalité. L’humanité elle-même, à force de se pénétrer de ce mensonge, a été faussée et falsifiée jusque dans ses instincts les plus profonds, jusqu’à l’adoration des valeurs opposées à celles qui garantiraient le développement, l’avenir, le droit supérieur à l’avenir.
Celui qui sait respirer l’atmosphère qui remplit mon œuvre sait que c’est une atmosphère de hauteurs, que l’air y est vif. Il faut être créé pour cette atmosphère, autrement l’on risque beaucoup de prendre froid. La glace est proche, la solitude est énorme — mais voyez avec quelle tranquillité tout repose dans la lumière ! voyez comme l’on respire librement ! que de choses on sent au-dessus de soi ! —
La philosophie, telle que je l’ai vécue, telle que je l’ai entendue jusqu’à présent, c’est l’existence volontaire au milieu des glaces et des hautes montagnes — la recherche de tout ce qui est étrange et problématique dans la vie, de tout ce qui, jusqu’à présent, a été mis au ban par la morale. Une longue expérience, que je tiens de ce voyage dans tout ce qui est interdit, m’a enseigné à regarder, d’une autre façon qu’il pourrait être souhaitable, les causes qui jusqu’à présent ont poussé à moraliser et à idéaliser. L’histoire cachée de la philosophie, la psychologie des grands noms qui l’ont illustrée se sont révélées à moi. Le degré de vérité que supporte un esprit, la dose de vérité qu’un esprit peut oser , c’est ce qui m’a servi de plus en plus à donner la véritable mesure de la valeur. L’erreur (c’est-à-dire la foi en l’idéal), ce n’est pas l’aveuglement ; l’erreur, c’est la lâcheté … Toute conquête, chaque pas en avant dans le domaine de la connaissance a son origine dans le courage, dans la dureté à l’égard de soi-même, dans la propreté vis-à-vis de soi-même. Je ne réfute pas un idéal, je me contente de mettre des gants devant lui… Nitimur in vetitum , par ce signe ma philosophie sera un jour victorieuse, car jusqu’à présent on n’a interdit par principe que la vérité. —
Dans mon œuvre, mon Zarathoustra tient une place à part. Avec lui j’ai fait à l’humanité le plus beau présent qui lui fut jamais fait. Ce livre, avec l’accent de sa voix qui domine des milliers d’années, n’est pas seulement le livre le plus haut qu’il y ait, le véritable livre des hauteurs — l’ensemble des faits qui constitue « l’homme » se trouve au-dessous de lui, à une distance énorme —, il est aussi le livre le plus profond , né de la plus secrète abondance de la vérité, puits inépuisable où nul seau ne descend sans remonter à la surface débordant d’or et de bonté. Ici ce n’est pas un « prophète » qui parle, un de ces horribles êtres hybrides composés de maladie et de volonté de puissance, que l’on appelle fondateurs de religions. Il faut avant tout entendre , sans se tromper, l’accent qui sort de cette bouche — un accent alcyonien — pour ne pas méconnaître pitoyablement le sens de sa sagesse. « Ce sont des paroles silencieuses qui apportent la tempête ; des pensées qui viennent sur des pattes de colombe dirigent le monde. »
Les figues tombent de l’arbre, elles sont bonnes et douces, et en tombant leur rouge pelure se déchire.
Je suis un vent du nord pour les figues mûres.
C’est ainsi que, pareils à des figues, mes enseignements tombent jusqu’à vous : buvez donc leur suc et leur tendre chair !
L’automne est autour de nous, la pureté du ciel et de l’après-midi.
Ce n’est pas un fanatique qui parle ; ici l’on ne « prêche » pas, ici l’on n’exige pas la foi . D’une infinie plénitude de lumière, d’un gouffre de bonheur, la parole tombe goutte à goutte. Une tendre lenteur est l’allure de ce discours. De pareilles choses ne parviennent qu’aux oreilles des plus élus ; c’est un privilège sans égal que de pouvoir écouter ici ; personne n’est libre de comprendre Zarathoustra… Mais, en tout cela, Zarathoustra n’est-il pas un séducteur ? … Que disait-il donc de lui-même lorsqu’il retourna pour la première fois à sa solitude ? Exactement le contraire de ce que diraient, en un pareil cas, un « sage », un « saint », un « Sauveur du monde » ou quelque autre décadent… Il ne parle pas seulement différemment, il est aussi différent…
Je m’en vais seul maintenant, mes disciples ! Vous aussi, vous partirez seuls ! Je le veux ainsi.
En vérité, je vous le conseille : éloignez-vous de moi et défendez-vous de Zarathoustra ! Et mieux encore : ayez honte de lui ! Peut-être vous a-t-il trompés.
L’homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer ses ennemis, mais aussi haïr ses amis.
On n’a que peu de reconnaissance pour un maître quand on reste toujours élève. Et pourquoi ne voulez-vous pas déchirer ma couronne ?
Vous me vénérez : mais que serait-ce si votre vénération s’écroulait un jour ? Prenez garde à ne pas être tués par une statue !
Vous dites que vous croyez en Zarathoustra ? Mais qu’importe Zarathoustra ! Vous êtes mes croyants : mais qu’importent tous les croyants !
Vous ne vous étiez pas encore cherchés : alors vous m’avez trouvé. Ainsi font tous les croyants ; c’est pourquoi la foi est si peu de chose.
Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-même ; et ce n’est que quand vous m’aurez tous renié que je reviendrai parmi vous.
En ce jour parfait où tout arrive à maturité, où le raison n’est pas seul à brunir, un rayon de soleil vient de tomber sur ma vie : j’ai regardé derrière moi, j’ai regardé devant moi et jamais je ne vis autant de bonnes choses à la fois. Ce n’est pas en vain que j’ai enterré aujourd’hui ma quarante-quatrième année, car j’avais le droit de l’enterrer, — ce qui en elle était viable a pu être sauvé, est devenu immortel. Le premier livre de la la Transmutation de toutes les Valeurs, les Chants de Zarathoustra, le Crépuscule des Idoles , ma tentative de philosopher à coups de marteau — tout cela ce sont des cadeaux que m’a fait cette année, et même le dernier trimestre de cette année. Pourquoi ne serais-je pas reconnaissant à ma vie tout entière ?
C’est pourquoi je me raconte ma vie à moi-même.
Le bonheur de mon existence, ce qui en fait peut-être le
Le bonheur de mon existence, ce qui en fait peut-être le caractère unique, est conditionné par la fatalité qui lui est inhérente : je suis, pour m’exprimer sous une forme énigmatique, déjà mort en tant que prolongement de mon père ; ce que je tiens de ma mère vit encore et vieillit. Cette double origine, tirée en quelque sorte de l’échelon supérieur et de l’échelon inférieur de la vie, procèdent à la fois du décadent et de quelque chose qui est à son commencement , explique, mieux que n’importe quoi, cette neutralité, cette indépendance de tout parti pris par rapport au problème général de la vie, qui est un de nos signes distinctifs. J’ai pour les symptômes d’une évolution ascendante ou d’une évolution descendante un flair plus subtil que n’importe qui. Dans ce domaine, je suis par excellence un maître. Je les connais toutes deux, je les incarne toutes deux.
Mon père est mort à l’âge de trente-six ans. Il était délicat, bienveillant et morbide, tel un être qui n’est prédestiné qu’à passer, — évoquant plutôt l’image d’un souvenir de la vie que la vie elle-même. Sa vie déclina à la même époque que la mienne : à trente-six ans je parvins au point inférieur de ma vitalité. Je vivais encore, mais sans être capable de voir à trois pas devant moi. À ce moment — c’était en 1879 — j’abandonnai mon professorat à Bâle, je vécus comme une ombre à Saint-Moritz et l’hiver suivant, l’hiver le plus pauvre en soleil de ma vie tout entière, à Naumbourg. J’étais alors devenu véritablement une ombre. Ce fut là mon minimum. J’écrivis le Voyageur et son ombre , et, sans conteste, je m’entendais alors à parler d’ombres… L’hiver qui vint ensuite, mon premier hiver à Gênes, cette espèce d’adoucissement et de spiritualisation, qui est presque la conséquence d’une extrême pauvreté de sang et de muscles, donna naissance à Aurore . La complète clarté, la disposition sereine, je dirai même l’exubérance de l’esprit que reflète cet ouvrage, s’accorde chez moi, non seulement avec la plus profonde faiblesse physiologique, mais encore avec un excès de souffrance. Au milieu des tortures provoquées par des maux de tête de trois jours, accompagnés de vomissements laborieux, je possédais une lucidité de dialecticien par excellence et je réfléchissais très froidement à des choses qui, si ma santé eût été meilleure, m’auraient trouvé dépourvu de raffinement et de froideur, sans l’indispensable audace du grimpeur de rochers.
Mes lecteurs savent peut-être jusqu’à quel point je considère la dialectique comme un symptôme de décadence, par exemple dans le cas le plus célèbre, le cas de Socrate. — Tous les troubles morbides de l’intellect, même cette demi-léthargie accompagnée de fièvre, sont demeurés pour moi, jusqu’à présent, des choses parfaitement inconnues, sur la nature et la fréquence desquelles j’ai dû me renseigner dans des ouvrages savants. Mon sang coule lentement. Personne n’a jamais pu constater chez moi de la fièvre. Un médecin, qui me traita longtemps pour une maladie nerveuse, finit par dire : « Non, ce ne sont pas vos nerfs qui sont malades, c’est seulement moi qui suis nerveux. » Il y a décidément chez moi, sans qu’elle puisse être démontrée, quelque dégénérescence locale ; je n’ai pas de maladie d’estomac qui affecte mon organisme, bien que je souffre, par suite d’épuisement général, d’une extrême faiblesse du système gastrique. Mes maux d’yeux, qui risquent parfois de me mener jusqu’à la cécité, ne sont qu’un effet et non point une cause, en sorte que, chaque fois que ma force vitale a augmenté, mes facultés visuelles me sont revenues jusqu’à un certain point.
Une longue, une trop longue série d’années équivaut chez moi à la guérison, elle signifie malheureusement aussi le retour en arrière, la décomposition, la périodicité d’une sorte de décadence. Ai-je besoin de dire, après tout cela, que j’ai de l’expérience dans toutes les questions qui touchent la décadence ? Je l’ai épelée dans tous les sens, en avant et en arrière. Cet art du filigrane lui-même, ce sens du toucher et de la compréhension, cet instinct des nuances, cette psychologie des détours, et tout ce qui m’est encore particulier, a été appris alors et constitue le véritable présent que m’a fait cette époque, où tout chez moi est devenu plus subtil, l’observation aussi bien que tous les organes de l’observation. Observer des conceptions et des valeurs plus saines , en se plaçant à un point de vue de malade, et, inversement, conscient de la plénitude et du sentiment de soi que possède la vie plus abondante, abaisser son regard vers le laboratoire secret des instincts de décadence — ce fut là la pratique à quoi je me suis le plus longuement exercé, c’est en cela que je possède une véritable expérience, et, si en quelque chose j’ai atteint la maîtrise, c’est bien en cela. Aujourd’hui je possède le tour de main, je connais la manière de déplacer les perspectives : première raison qui fait que pour moi seul peut-être une Transmutation des valeurs a été possible.
Sans compter que je suis un décadent, je suis aussi le contraire d’un décadent. J’en ai fait la preuve, entre autres, en choisissant toujours, instinctivement, le remède approprié au mauvais état de masanté ; alors que le décadent a toujours recours au remède qui lui est funeste. Dans ma totalité j’ai été bien portant ; dans le détail, en tant que cas spécial, j’ai été décadent. L’énergie que j’ai eue de me condamner à une solitude absolue, de me détacher de toutes les conditions habituelles de la vie, la contrainte que j’ai exercée sur moi-même en ne me laissant plus soigner, dorloter, médicamenter , tout cela démontre que je possédais une certitude instinctive et absolue de ce qui m’était alors nécessaire. Je me suis pris moi-même en traitement, je me suis guéri moi-même. La condition pour réussir une telle cure — tout physiologiste en conviendra — c’est que l’on est bien portant au fond . Un être d’un type nettement morbide ne peut pas guérir et encore moins se guérir lui-même. Pourl’être bienportant la maladie peut au contraire faire office de stimulant énergique qui met en jeu et surexcite son instinct vital. C’est, en effet, sous cet aspect que m’apparaît maintenant cette longue période de maladie que j’ai traversée : j’ai en quelque sorte à nouveau découvert la vie, y compris moi-même ; j’ai goûté de toutes les bonnes choses et même des petites choses, comme d’autres pourraient difficilement en goûter. De telle sorte que, de ma volonté d’être en bonne santé, de ma volonté de vivre, j’ai fait ma philosophie… Car, qu’on y fasse bien attention, les années où ma vitalité descendit à son minimum ont été celles où je cessai d’être pessimiste. L’instinct de conservation m’a interdit de pratiquer une philosophie de la pauvreté et du découragement… Or, à quoi reconnaît-on en somme la bonne conformation ? Un homme bien conformé est un objet qui plaît à nos sens ; il est fait d’un bois à la fois dur, tendre et parfumé. Il ne trouve du goût qu’à ce qui lui fait du bien. Son plaisir, sa joie cessent dès lors qu’il dépasse la mesure de ce qui lui convient. Il devine les remèdes contre ce qui lui est préjudiciable ; il fait tourner à son avantage les mauvais hasards ; ce qui ne le fait pas périr le rend plus fort. De tout ce qu’il voit et entend, de tout ce qui lui arrive, il sait tirer une somme conforme à sa nature : il est lui-même un principe de sélection ; il laisse passer bien des choses sans les retenir. Il se plaît toujours dans sa propre société, quoi qu’il puisse fréquenter, des livres, des hommes ou des paysages : il honore en choisissant , en acceptant , en faisant confiance . Il réagit lentement à toutes les excitations, avec cette lenteur qu’il tient, par discipline, d’une longue circonspection et d’une fierté voulue. Il examine la séduction qui s’approche, il se garde bien d’aller à sarencontre. Il ne croit ni à la « mauvaise chance », ni à la « faute » : il sait en finir avec lui-même, avec les autres, il sait oublier . Il est assez fort pour que tout tourne, nécessairement , à son avantage.
Eh bien ! je suis le contraire d’un décadent, car c’est moi que je viens de décrire ainsi.
Cette double série d’expériences, cet accès facile qui m’ouvre des mondes séparés en apparence, se répète dans ma nature, à tous les points de vue. Je suis mon propre sosie ; je possède la « seconde » vue aussi bien que la première ; peut-être bien que je possède aussi la troisième... Mes origines déjà m’autorisent à jeter un regard au delà de toutes les perspectives purement locales, purement nationales ; il ne m’en coûte point d’être un « bon Européen ». D’autre part, je suis peut-être plus Allemand que ne peuvent l’être les Allemands d’aujourd’hui, les Allemands qui ne sont que des Allemands de l’empire, moiqui suis le dernier Allemand antipolitique .
Cependant mes ancêtres étaient des gentilshommes polonais. Je tiens d’eux beaucoup d’instinct de race, qui sait ? peut-être même le liberum veto . Quand je songe combien de fois il m’est arrivé, en voyage, de me voir adresser la parole en polonais même par des Polonais ; quand je songe combien rarement j’ai été pris pour un Allemand, il pourrait me sembler que je suis seulement moucheté de germanisme. Ma mère cependant, Franscisca Œhler, a certainement quelque chose de très allemand, de même ma grand’mère du côté paternel, Erdmuthe Krause. Cette dernière vécut durant toute sa jeunesse au milieu de l’excellent Weimar d’autrefois, non sans être en relations avec le cercle de Gœthe. Son frère, le professeur de théologie Krause, à Kœnigsberg, a été appeléà Weimar comme surintendant général, après la mort de Herder. Il ne serait pas impossible que sa mère, mon arrière-grand’mère, figurât sur le journal du jeune Gœthe sous le nom de « Muthgen ». Elle épousa en secondes noces le surintendant Nietzsche, à Eilenbourg. Le 10 octobre 1813, l’année de la grande guerre, le jour où Napoléon entra avec son état-major à Eilenbourg, elle accoucha d’un fils. Étant Saxonne, elle eut toujours une grande admiration pour Napoléon ; il se pourrait bien que je la partage, aujourd’hui encore.
Mon père, né en 1813, est mort en 1849. Avant de prendre possession de sa cure dans la commune de Rœcken, non loin de Lützen, il passa quelques années au château d’Altenbourg, où il fut chargé de l’instruction des quatre princesses. Ses élèves étaient la reine de Hanovre, la grande-duchesse Constantin, la grande-duchesse d’Oldenbourg et la princesse Thérèse de Saxe-Altenbourg. Il était rempli d’une piété profonde à l’égard du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, lequel le nomma à sa paroisse. Les événements de 1848 l’attristèrent au delà de toute mesure. Moi-même, né le jour anniversaire dudit roi, le 15 octobre, je reçus comme de juste les prénoms Frédéric -Guillaume, usités dans la maison de Hohenzollern. Le choix de ce jour eut en tous les cas un avantage : durant toute ma jeunesse, mon anniversaire coïncida avec un jour de fête.
Je considère que ce fut pour moi un privilège considérable d’avoir eu un pareil père ; il me semble même que par là s’explique tout ce que je possède de privilèges, — abstraction faite de la vie, de la grande affirmation de la vie. Je lui dois avant tout de n’avoir pas besoin d’une intention spéciale, mais seulement d’une certaine attente, pour entrer volontairement dans un monde de choses supérieures et délicates. C’est là que je me sens chez moi ; ma passion la plus intime s’y sent libérée. Que j’aie payé ce privilège presque avec ma vie, ce n’est là certes pas un marché de dupe.
Pour pouvoir comprendre quelque chose à mon Zarathoustra , il faut peut-être se trouver dans une condition analogue à la mienne, avec un pied au delà de la vie...
Je n’ai jamais été habile dans l’art de prévenir quelqu’un contre moi — ceci aussi je le dois à mon incomparable père — lors même que cela eût été de mon intérêt. Je n’ai même pas de prévention contre moi, bien que cela puisse paraître très peu chrétien. On peut retourner ma vie dans tous les sens, comme on voudra, on n’y trouvera que rarement, et en somme seulement une fois, de la part d’autrui des traces de mauvais vouloir à mon endroit ; bien plutôt on y rencontrera des traces de trop bonne volonté.
Les expériences que j’ai faites,même avec ceux qui déçoivent tout le monde, parlent plutôt en faveur de ceux-ci. J’apprivoise tous les ours, je rends sages même les pantins. Durant les sept années où j’ai enseigné le grec dans la classe supérieure du lycée de Bâle, je n’ai jamais eu l’occasion d’édicter une punition ; chez moi les plus paresseux travaillaient. Je suis toujours à la hauteur du hasard ; il faut que je ne sois pas préparé pour être maître de moi. Quel que soit l’instrument, qu’il soit désaccordé autant que l’instrument « homme » peut l’être, à moins que je ne sois malade, je parviendrai toujours à en tirer quelque chose que l’on puisse écouter. Il m’est souvent arrivé d’entendre dire, par les instruments eux-mêmes, que jamais encore ils n’étaient parvenus à produire de pareils sons. Celui qui me l’a exprimé de la plus jolie façon était peut-être cet Henri de Stein, mort impardonnablement jeune, Henri de Stein, qui arriva une fois, pour trois jours, à Sils-Maria, après avoir eu soin d’en demander la permission, déclarant à chacun qu’il ne venait nullement à cause de l’Engadine. Cet homme excellent qui, avec toute l’impétueuse naïveté d’un hobereau prussien, s’était aventuré dans le marécage wagnërien (— et aussi dans le marécage de Dühring !) fut, durant trois jours, comme transformé par un ouragan de liberté, pareil à quelqu’un qui se sent élevé soudain à son altitude et à qui il pousse des ailes. Je ne cessais de lui répéter que c’était le bon air qui faisait cela, qu’il en était ainsi pour tout le monde et que l’on ne se trouvait pas en vain à 6.000 pieds au-dessus de Bayreuth... Mais il ne voulait pas me croire...
Si, malgré cela, il s’est commis à mon endroit quelques grandes et petites infamies, il ne faut pas en chercher la cause dans la « volonté » et moins encore dans la mauvaise volonté. J’aurais plutôt lieu — je viens de l’indiquer— de me plaindre de la bonne volonté qui n’a pas exercé dans ma vie de petits ravages. Mon expérience m’autorise à me méfier, d’une façon générale, de tout ce que l’on appelle les instincts « désintéressés », de cet « amour du prochain » toujours prêt à secourir et à donner des conseils. Cet amour m’apparaît comme une faiblesse, comme un cas particulier de l’incapacité de réagir contre des impulsions. La pitié n’est une vertu que chez les décadents. Je reproche aux miséricordieux de manquer facilement de pudeur, de respect, de délicatesse, de ne pas savoir garder les distances. La compassion prend en un clin d’œil l’odeur de la populace et ressemble à s’y méprendre aux mauvaises manières. Des mains apitoyées peuvent avoir une action destructive sur les grandes destinées, elles s’attaquent à une solitude blessée, au privilège que donne une lourde faute. Surmonter la pitié c’est pour moi une vertu noble. J’ai décrit, sous le titre de la Tentation de Zarathoustra , le cas où un grand cri de détresse vient aux oreilles de Zarathoustra, où la compassion l’assaille comme un dernier péché pour le rendre infidèle à lui-même. C’est là qu’il faut demeurer maître, c’est là qu’il faut conserver la hauteur de sa tâche, pure de l’approche de toutes les impulsions, beaucoup plus basses et à courte vue, qui agissent dans ce que l’on appelle les actions désintéressées. Ceci est la preuve, peut-être la dernière preuve, que doit faire Zarathoustra — la véritable démonstration de sa force...
Il y a encore un autre domaine où je ne suis que l’égal de mon père, en quelque sorte son prolongement après une mort trop précoce. Comme tous ceux qui n’ont jamais vécu parmi leurs pareils et chez qui l’idée de « représailles » est aussi inconnue que celle de « droits égaux », je m’interdis, dans les cas où l’on m’a causé un tort léger ou même un grand préjudice, toute mesure de sûreté ou de protection et, comme de juste, aussi toute défense, toute « justification » . Ma réplique consiste à faire suivre aussi vite que possible la sottise par une malice. De la sorte on parvient peut-être à se rattraper. Pour m’exprimer en image, je jette un pot de confitures pour me débarrasser de l’ aigreur .
Avec moi il n’y a rien à « arranger ». Je prends ma revanche, on peut en être certain. Je trouve toujours, tôt ou tard, une occasion pour exprimer ma reconnaissance à un « malfaiteur » (au besoin pour son méfait) ou pour lui demander quelque chose, ce qui, dans certains cas, oblige plus que de donner... Il me paraît aussi que les paroles les plus impertinentes, la lettre la plus insolente, ont quelque chose de plus poli, de plus honnête que le silence. Ceux qui se taisent manquent presque toujours de subtilité et de politesse du cœur. Le silence est une objection ; avaler son dépit, c’est une preuve de mauvais caractère — cela gâte l’estomac. Tous ceux qui se taisent sont des dyspepsiques.
On le voit, je ne voudrais pas que l’on estime trop bas l’impertinence ; elle est de beaucoup la forme la plus humaine de la contradiction et, au milieu de l’excès de faiblesse moderne, une de nos premières vertus. Elle peut même être un véritable bonheur quand on est assez riche pour cela. Un dieu qui viendrait sur la terre ne devrait pas faire autre chose que des injustices. Prendre sur soi non pas la punition, mais la faute , c’est cela qui serait véritablement divin.
L’absence de ressentiment, la clarté sur la nature du ressentiment — qui sait si, en fin de compte, je ne les dois pas aussi à ma longue maladie ! Le problème n’est pas précisément simple : il faut en avoir fait l’expérience en partant de la force et en partant de la faiblesse. Si l’on peut faire valoir quelque chose contre l’état de faiblesse, contre l’état de maladie, c’est que le véritable instinct de guérison s’affaiblit, et chez l’homme cet instinct est un instinct de défense. On n’arrive à se débarrasser de rien, on n’arrive à rien rejeter. Tout blesse. Les hommes et les choses s’approchent indiscrètement de trop près ; tous les événements laissent des traces ; le souvenir est une plaie purulente. Être malade, c’est véritablement une forme du ressentiment. Contre tout cela le malade ne possède qu’un seul grand remède, je l’appelle le fatalisme russe , ce fatalisme sans révolte dont est animé le soldat russe qui trouve la campagne trop rude, et finit par se coucher dans la neige. Ne plus rien prendre, renoncer à absorber n’importe quoi, — ne plus réagir d’aucune façon... La raison profonde de ce fatalisme, qui n’est pas toujours le courage de la mort, mais bien plus souvent la conservation de la vie, dans les circonstances qui mettent le plus la vie en danger, c’est l’abaissement des fonctions vitales, le ralentissement de la désassimilation, une sorte de volonté d’hibernation. Avancez de quelques pas dans cette logique et vous aurez le fakir qui dort pendant des semaines dans un tombeau.
Parce que l’on s’userait trop vite si l’on réagissait, on ne réagit plus du tout. C’est la logique qui l’exige. Et rien ne vous fait vous consumer plus vite que le ressentiment. Le dépit, la susceptibilité maladive, l’impuissance à se venger, l’envie, la soif de la haine, ce sont là de terribles poisons et pour l’être épuisé ce sont certainement les réactions les plus dangereuses. Il en résulte une usure rapide des forces nerveuses, une recrudescence morbide des évacuations nuisibles, par exemple des épanchements de bile dans l’estomac. Le malade doit éviter à tout prix le ressentiment, c’est ce qui, par excellence, lui est préjudiciable, mais c’est malheureusement aussi son penchant le plus naturel. Le profond physiologiste qu’était Bouddha l’a compris. Sa « religion », qu’il faudrait plutôt appeler une hygiène , pour ne pas la confondre avec une chose aussi pitoyable que le christianisme, subordonne ses effets à la victoire sur le ressentiment. Libérer l’âme du ressentiment, c’est le premier pas vers la guérison. « Ce n’est pas par l’inimitié que l’inimitié finit, c’est par l’amitié que l’inimitié finit », — cela se trouve écrit au commencement de la doctrine de Bouddha. Ce n’est pas la morale qui parle ainsi, mais l’hygiène.
Le ressentiment né de la faiblesse n’est nuisible qu’aux êtres faibles. Dans les cas où l’on se trouve en présence d’une nature abondante, c’est un sentiment superflu , un sentiment dont il faut se rendre maître pour démontrer sa force. Celui qui connaît le sérieux qu’a mis ma philosophie à entreprendre la lutte contre les sentiments de vengeance et de rancune, poursuivant ce sentiment jusque dans la doctrine du « libre arbitre », — la lutte contre le christianisme n’en est qu’un cas particulier, — celui-là comprendra pourquoi je tiens à mettre en lumière mon attitude personnelle, la sûreté de mon instinct dans la pratique. Dans mes moments de décadence je me suis gardé de ces sentiments, parce que je les considérais comme nuisibles ; dès que chez moi la vie redevenait assez abondante et assez fière, je me les interdisais parce que je les trouvais au-dessous de moi . Ce « fatalisme russe », dont j’ai parlé, s’est manifesté chez moi en ceci que je me suis cramponné âprement, pendant des années, à des situations, à des sociétés presque insupportables, après que le hasard me les eut données. Il vallait mieux n’en pas changer, pour ne pas sentir la possibilité de les changer, que de succomber à un mouvement de révolte… J’en voulais alors à mort à celui qui me troublait dans ce fatalisme, à celui qui voulait me réveiller brusquement. Et, de fait, il y avait chaque fois danger mortel. — Se considérer soi-même comme une fatalité, ne pas vouloir se faire « autrement » que l’on est, dans des conditions semblables, c’est la raison même.
La guerre, par contre, est une autre affaire. Je tiens de nature les aptitudes guerrières. L’attaque est, chez moi, un mouvement instinctif. Pouvoir être ennemi, être ennemi — cela fait peut-être supposer une nature vigoureuse ; de toute façon c’est une condition qui se rencontre chez toute nature vigoureuse. Celle-ci a besoin de résistance, par conséquent elle cherche la résistance. Le penchant à être agressif fait partie de la force aussi rigoureusement que le sentiment de vengeance et de rancune appartient à la faiblesse. La femme, par exemple, est rancunière ; cela tient à sa faiblesse, tout aussi bien que sa sensibilité devant la misère étrangère.
La force de l’agression peut se mesurer à la qualité de l’adversaire plus puissant, ou d’un problème plus dur, car un philosophe qui est belliqueux engage la lutte même avec les problèmes. La tâche ne consiste pas à surmonter les difficultés d’une façon générale, mais à surmonter des difficultés qui permettent d’engager sa force tout entière, toute son habileté et toute sa maîtrise dans le maniement des armes — pour se rendre maître d’adversaires qui vous soient égaux… L’égalité devant l’ennemi — première condition pour qu’un duel soit loyal . Quand on méprise on ne peut pas faire la guerre ; quand on commande alors que l’on se sent en présence de quelque chose qui est au-dessous de soi, on ne doit pas faire la guerre.
Ma pratique de la guerre peut se résumer en quatre propositions :
En premier lieu : je n’attaque que les choses qui sont victorieuses ; si cela est nécessaire, j’attends jusqu’à ce qu’elles le soient devenues.
En deuxième lieu : je n’attaque que les choses contre lesquelles je ne trouverais pas d’allié, où je suis seul à combattre, seul à me compromettre… Je n’ai jamais fait publiquement un pas qui ne m’eût compromis. C’est là chez moi le critérium de la véritable façon d’agir.
En troisième lieu : je n’attaque jamais de personnes, je ne me sers des personnes que comme d’un verre grossissant au moyen duquel on peut rendre visible une calamité publique encore cachée et difficilement saisissable. C’est ainsi que j’ai attaqué David Strauss ou plus exactement le succès d’un livre caduc auprès du public allemand cultivé. Ce faisant j’ai pris sur le fait cette « culture » allemande… C’est ainsi que j’ai attaqué Wagner, plus exactement le caractère mensonger et hybride de notre « civilisation » qui confond ce qui est raffiné avec ce qui est abondant, ce qui est tardif avec ce qui est grand.
En quatrième lieu : je n’attaque que les choses où toute différence de personnes est exclue, où tout arrière-plan d’expériences fâcheuses fait défaut. Au contraire, attaquer c’est chez moi une preuve de bienveillance ; dans certains cas c’est même un témoignage de reconnaissance. Je rends hommage, je distingue en unissant mon nom à une chose, à une personne — que ce soit pour la défendre ou pour la combattre, c’est après tout sans importance. Si je fais la guerre au christianisme, je crois pouvoir la faire parce que de son fait je n’ai jamais subi nul désagrément, nulle entrave. Les chrétiens sérieux ont toujours été disposés favorablement à mon égard. Moi-même, bien que je sois par principe un ennemi du christianisme, je suis loin d’en vouloir aux individus à cause d’une chose qui est la fatalité de plusieurs milliers d’années.
Puis-je hasarder d’indiquer encore un dernier trait de ma nature qui, dans mes rapports avec les hommes, n’a pas été sans me créer des difficultés ? Je suis doué d’une impressionnabilité absolument inquiétante du sens de la propreté, de sorte que je perçois physiologiquement l’approche — que dis-je ? — l’intimité de la nature la plus cachée de l’âme que j’ai devant moi. Je la flaire . Grâce à cette impressionnabilité j’ai comme des antennes psychologiques à l’aide desquelles je puis tâter et palper toutes sortes de mystères : toute la pourriture cachée qui croupit au fond de certaines natures, mais qui tire peut-être son origine de quelque vice de sang dissimulé par l’éducation, je la perçois presque toujours dès le premier contact. Si j’ai bien observé, ce genre de natures, incompatible avec mon sens de la propreté, devine généralement la méfiance que m’inspire mon dégoût. Cela ne leur fait pas avoir une meilleure odeur…
Ainsi que j’en ai pris l’habitude — une pureté absolue, en moi et autour de moi, m’est une nécessité vitale, je dépéris dans des conditions d’existence douteuses — je me baigne et je nage en quelque sorte perpétuellement dans l’eau claire, ou dans quelque autre élément parfait, transparent et plein d’éclat. C’est pourquoi les rapports que j’ai avec les hommes mettent sans cesse ma patience à l’épreuve ; mon « humanité » ne consiste pas à sympathiser avec mon prochain, mais à supporter que je le sente près de moi. — Mon humanité est une perpétuelle victoire sur moi-même.
Mais j’ai besoin de la solitude , je veux dire du retour à la santé, du retour à moi-même ; j’ai besoin d’un air léger qui se joue librement. Mon Zarathoustra tout entier est un dithyrambe à la solitude, ou, si l’on m’a bien compris, à la pureté … Heureusement que ce n’est pas à la pure folie . Celui qui possède des yeux pour voir les couleurs dira qu’il est de diamant.
Le dégoût que m’inspiraient les hommes, la « racaille », fut toujours mon plus grand danger. Veut-on écouter le discours où Zarathoustra parle de sa délivrance du dégoût :
Que m’est-il donc arrivé ? Comment me suis-je délivré du dégoût ? Qui a rajeuni mes yeux ? Comment me suis-je envolé vers les hauteurs où il n’y a plus de canaille assise à la fontaine ?
Mon dégoût lui-même m’a-t-il créé des ailes et les forces qui pressentaient les sources ? En vérité, j’ai dû voler au plus haut pour retrouver la fontaine de la joie !
Oh ! je l’ai trouvée, mes frères ! Ici, au plus haut jaillit pour moi la fontaine de la joie ! Et il y a une vie où l’on s’abreuve sans la canaille !
Tu jaillis presque avec trop de violence, source de joie ! Et souvent tu renverses de nouveau la coupe en voulant la remplir !
Il faut que j’apprenne à t’approcher plus modestement : avec trop de violence mon cœur afflue à ta rencontre : —
Mon cœur où se consume mon été, cet été court, chaud, mélancolique et bienheureux : combien mon cœur estival désire ta fraîcheur, source de joie !
Passée, l’hésitante affliction de mon printemps ! Passée, la méchanceté de mes flocons de neige en juin ! Je devins estival tout entier, tout entier après-midi d’été !
Un été dans les plus grandes hauteurs, avec de froides sources et une bienheureuse tranquillité : venez, ô mes amis, que ce calme grandisse en félicité !
Car ceci est notre hauteur et notre patrie : notre demeure est trop haute et trop escarpée pour tous les impurs et la soif des impurs.
Jetez donc vos purs regards dans la source de ma joie, amis ! Comment s’en troublerait-elle ? Elle vous sourira avec sa pureté.
Nous bâtirons notre nid sur l’arbre de l’avenir ; des aigles nous apporteront la nourriture, dans leurs becs, à nous autres solitaires !
En vérité, ce ne seront point des nourritures que les impurs pourront partager ! Car les impurs s’imagineraient dévorer du feu et se brûler la gueule !
En vérité, ici nous ne préparons point de demeures pour les impurs. Notre bonheur semblerait glacial à leur corps et à leur esprit !
Et nous voulons vivre au-dessus d’eux comme des vents forts, voisins des aigles, voisins de la neige, voisins du soleil. ainsi vivent les vents forts.
Et, semblable au vent, je soufflerai un jour parmi eux ; à leur esprit je couperai la respiration, avec mon esprit ; ainsi le veut mon avenir.
En vérité, Zarathoustra est un vent fort pour tous les bas-fonds ; et il donne ce conseil à ses ennemis et à tout ce qui crache et vomit : « Gardez-vous de cracher contre le vent ! »
Pourquoi je sais certaines choses de plus que les autres ? pourquoi, d’une façon générale, je suis si malin ? — Je n’ai jamais réfléchi à des questions qui n’en sont pas, je ne me suis jamais gaspillé. Les véritables difficultés religieuses, par exemple, je ne les connais pas par expérience. Il m’a toujours complètement échappé comment je pourrais être « enclin au péché ». De même, tout critérium positif me manque pour savoir ce que c’est qu’un remords : d’après ce que l’on en entend dire, le remords ne me semble être rien d’estimable… Il me déplairait de laisser en plan une action, après coup ; je préférerais omettre par principe, dans le problème de la valeur, le dénouement fâcheux, les conséquences . Quand une chose finit mal, il arrive trop facilement que l’on manque de coup d’œil pour ce que l’on a fait : le remords me paraît être une sorte de mauvais œil . Garder en honneur une chose qui ne réussit pas, précisément parce qu’elle n’a pas réussi, voilà qui serait bien plutôt conforme à ma morale.
« Dieu », « l’immortalité de l’âme », « le salut », « l’au-delà », ce sont là des conceptions auxquelles je n’ai pas accordé d’attention, au sujet desquelles je n’ai pas perdu mon temps, pas même lorsque j’étais enfant — peut-être n’étais-je pas assez ingénu pour cela ! L’athéisme n’est pas chez moi le résultat de quelque chose et encore moins un événement de ma vie : chez moi il va de soi, il est une chose instinctive. Je suis trop curieux, trop incrédule, trop pétulant pour permettre que l’on me pose une question grosse comme le poing. Dieu est une question grosse comme le poing, un manque de délicatesse à l’égard de nous autres penseurs. Je dirai même qu’il n’est, en somme, qu’une interdiction grosse comme le poing : Il est défendu de penser !
Une autre question m’intéresse bien davantage et le salut de l’humanité en dépend bien plus que d’une quelconque curiosité pour théologiens, c’est la question de la nutrition . On peut la formuler ainsi pour l’usage ordinaire : « Comment faut-il que tu te nourrisses, toi, pour atteindre ton maximum de force, de virtu , dans le sens que la Renaissance donne à ce mot, de vertu, libre de moraline ? » — Les expériences personnelles que j’ai faites sur ce domaine sont aussi mauvaises que possible ; je suis étonné maintenant que je me sois posé si tard cette question, que je n’aie pas su profiter plus tôt de ces expériences pour entendre « raison ». Seule la vilenie absolue de notre culture allemande — son « idéalisme » — peut m’expliquer tant soit peu pourquoi, sur ce chapitre, j’étais arrivé à un point qui confinait à la sainteté. Cette « culture » qui, dès l’abord, enseigne à perdre de vue les réalités , pour courir à tout prix après un but problématique — ce que l’on appelle les fins idéales — pour courir, par exemple, après ce que l’on appelle la « culture classique », comme si l’effort de réunir ces deux idées « classique » et « allemand » n’était pas condamné d’avance à un échec certain ! Cet effort prête même à rire. Qu’on essaye donc de s’imaginer un habitant de Leipzig avec une « culture classique » !
Le fait est que, jusqu’au moment où j’ai atteint l’âge de la maturité j’ai toujours mal mangé ; pour m’exprimer au point de vue moral, j’ai mangé d’une façon « impersonnelle », « désintéressée », « altruiste », pour le plus grand bien des cuisiniers et de mes autres prochains. Avec la cuisine de Leipzig, par exemple, en même temps que je faisais mes premières études de Schopenhauer (1865), j’ai nié très sincèrement ma « volonté de vivre ». S’abîmer l’estomac en se nourrissant insuffisamment, la dite cuisine me semble résoudre ce problème d’une façon singulièrement heureuse. (On m’affirme que l’année 1866 a amené sous ce rapport un changement.) Mais si l’on considère la cuisine allemande dans son ensemble, que de choses elle a sur la conscience ! La soupe avant le repas (dans les livres de cuisine vénitiens du XVI e siècle cela s’appelle encore alla tedesca ) ; la viande cuite ; les légumes rendus gras et farineux ; l’entre-mets dégénéré au point qu’il devient un véritable presse-papier ! Si l’on y ajoute encore le besoin véritablement animal de boire après le repas, en usage chez les vieux Allemands et non pas seulement chez les Allemands vieux , on comprendra aussi l’origine de l’ esprit allemand … de cet esprit qui vient des intestins affligés. L’esprit allemand est une indigestion, il n’arrive à en finir avec rien.
Pour ce qui en est du régime anglais qui, si on le compare au régime allemand et même au français, apparaît comme une sorte de « retour à la nature », c’est-à-dire au cannibalisme, elle est profondément contraire à mon propre instinct ; il me semble qu’elle donne à l’esprit des pieds pesants — des pieds d’Anglaises… La meilleure cuisine est celle du Piémont.
Les boissons alcooliques me sont préjudiciables. Un verre de vin ou de bière par jour suffit largement pour que la vie devienne pour moi semblable à une vallée de larmes. C’est à Munich que vivent mes antipodes. En admettant que j’aie appris cela un peu tard, dès mon enfance j’en avais fait l’expérience. Lorsque j’étais gamin, je m’imaginais que de boire du vin et de fumer, ce n’est au début qu’une vanité de jeune homme et plus tard une mauvaise habitude. Peut-être bien que le vin de Nauembourg a contribué à provoquer chez moi ce jugement un peu dur . Pour croire que le vin rassérène , il faudrait que je fusse chrétien, je veux dire qu’il faudrait que j’eusse la foi, ce qui est pour moi une absurdité. Chose curieuse, si les petites doses d’alcool très dilué me mettent de mauvaise humeur, les fortes doses font de moi un véritable matelot. Dès mon plus jeune âge je mettais à cela une sorte de bravoure. Rédiger une longue dissertation latine en une seule veillée nocturne et la mettre au propre, avec l’ambition dans la plume d’imiter, par l’exactitude et la concision, mon modèle Saluste ; verser sur mon latin quelques grogs du plus fort calibre, quand j’étais élève de la vénérable École de Pforta, tout cela n’était nullement en contradiction avec ma physiologie, ni même avec celle de Saluste — quoi qu’en puisse penser la vénérable École de Pforta.
À vrai dire, plus tard, vers le milieu de ma vie, je me décidai, de plus en plus, contre l’usage de toute espèce de boisson spiritueuse . Moi qui suis, par expérience, l’adversaire du végétarianisme, tout comme Richard Wagner, qui m’a converti, je ne saurais conseiller assez énergiquement l’abstention absolue de l’alcool, à toutes les natures d’espèce spirituelle . L’eau fait l’affaire… J’ai une prédilection pour les endroits où l’on a partout l’occasion de puiser dans les eaux courantes (Nice, Turin, Sils) ; un petit verre d’eau me court après comme un chien. « In vino veritas » : il semble bien que pour la notion de « vérité » me voilà encore en désaccord avec tout le monde. Chez moi l’esprit plane sur les eaux .
Voici quelques indications encore au sujet de ma morale. Un repas substantiel est plus facile à digérer qu’un repas léger. Une des premières conditions pour une bonne digestion, c’est que l’estomac entre en activité dans sa totalité. Il faut connaître la dimension de son estomac. Pour la même raison, il faut éviter ces repas interminables que j’appellerai des sacrifices interrompus, les repas que l’on prend à table d’hôte. — Pas de collations entre les repas, point de café, le café assombrit. Le thé n’est salutaire que le matin. Il faut le prendre en petites quantités, mais très fort ; il devient préjudiciable et peut indisposer pour toute la journée s’il est d’un degré trop faible. Sur ce chapitre chacun a sa propre mesure qui oscille parfois entre les limites les plus étroites et les plus délicates. Dans un climat très agaçant, il faut déconseiller le thé pris à jeun : il faut commencer une heure auparavant avec une tasse de cacao épais et déshuilé.
Être assis le moins possible ; ne pas ajouter foi à une idée qui ne serait venue en plein air, alors que l’on se meut libre ment. Il faut que les muscles eux aussi célèbrent une fête. Tous les préjugés viennent des intestins. Le cul de plomb — je l’ai déjà dit — c’est le véritable péché contre le saint-esprit.
La question du lieu et du climat est étroitement liée à la question de la nutrition. Personne n’est libre de vivre indifféremment n’importe où ; celui qui a de grands problèmes à résoudre, des problèmes qui mettent à contribution toute sa vigueur, n’a même qu’un choix très restreint à faire. L’influence du climat sur l’assimilation et la désassimilation , leur ralentissement et leur accélération, va si loin qu’une erreur de lieu ou de climat peut non seulement éloigner quelqu’un de sa tâche, mais encore lui rendre celle-ci parfaitement étrangère. Elle reste hors de sa vue. La vigueur animale n’a jamais été assez grande chez lui, pour qu’il parvienne à ce sentiment de liberté qui envahit l’esprit, où quelqu’un peut dire : « Moi seul je puis faire cela »…
Une petite paresse des intestins qui s’est transformée en mauvaise habitude suffit amplement pour faire d’un génie quelque chose de médiocre, quelque chose d’« allemand ». Le climat de l’Allemagne est suffisant à lui seul pour décourager de fortes entrailles et même celles qui sont portées à l’héroïsme. L’allure de l’assimilation est en rapport direct avec la mobilité ou la paralysie des organes de l’esprit. L’« esprit » lui-même n’est, en fin de compte, qu’une forme dans l’évolution de la matière. Groupez les lieux où il y eut de tous temps des hommes spirituels, où l’esprit, le raffinement, la malice faisaient partie du bonheur ; où le génie se sentait presque nécessairement chez lui ; ils jouissent tous d’un air merveilleusement sec. Paris, la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes — ces noms démontrent quelque chose. Le génie est conditionné par un air sec, par un ciel clair, — c’est-à-dire par une rapide assimilation et désassimilation, par la possibilité de se procurer sans cesse de grandes et même d’énormes quantités de force.
J’ai devant les yeux l’exemple d’un esprit remarquable et de dispositions libres, qui, parce qu’il manquait de discernement dans les questions de climat, devint étroit, rampant, spécialiste et grognon. Et moi-même j’aurais, en fin de compte, pu illustrer ce cas, en admettant que la maladie ne m’eût pas fait entendre raison, ne m’eût pas forcé à réfléchir sur la raison dans la réalité. Maintenant que, par suite d’une longue expérience, je déduis les effets d’origine climatérique et météorologique sur moi-même, comme sur un instrument subtil et éprouvé, maintenant qu’un court voyage, par exemple de Turin à Milan, me suffit à contrôler physiologiquement, sur moi-même, le degré d’humidité de l’air, je songe avec terreur à ce fait inquiétant que ma vie, jusqu’à ces dix dernières années (les années qui ont mis mes jours en danger), s’est toujours déroulée en des lieux inappropriés et qui eussent dû m’être littéralement interdits . Nauembourg, l’École de Pforta, la Thuringe en général, Leipzig, Bâle, Venise — autant de lieux de malheur pour ma physiologie particulière. Si, d’une façon générale, de toute mon enfance et de toute ma jeunesse, je ne possède pas un seul souvenir agréable, ce serait une erreur de faire valoir ici des excuses dites « morales », par exemple l’indiscutable pénurie d’une société suffisante ; car cette pénurie existe encore aujourd’hui, comme elle a toujours existé, sans que cela m’empêchât d’être gai et brave. Par contre, l’ignorance en matière physiologique — le maudit « idéalisme » — est la véritable fatalité de ma vie, ce qu’il y a de superflu et de bête en elle, quelque chose dont rien de bon n’est sorti, quelque chose pour qui nul accommodement, nulle compensation n’est possible. C’est par cet « idéalisme » que je m’explique toutes les méprises, toutes les grandes aberrations de l’instinct, tous les actes d’« humiliation » que j’ai commis, en m’écartant de la tâche véritable de ma vie. Pourquoi suis-je par exemple devenu philologue ? Pourquoi pas médecin ou du moins quelque chose qui m’eût ouvert les yeux ? Pendant que j’étais à Bâle, tout mon régime intellectuel, sans en excepter la division du temps, n’était qu’un gaspillage absolument insensé de forces extraordinaires, sans qu’il y ait eu compensation par l’adduction de forces nouvelles, sans que j’aie songé même à trouver une compensation à ce gaspillage. C’était l’absence de tout quant à soi, de toute sauvegarde d’un instinct impératif, c’était une assimilation de soi-même à n’importe qui, un « désintéressement », un oubli des distances, — quelque chose que je ne me pardonnerai jamais ! Lorsque je fus presque au bout, par le fait que j’étais presque à bout, je me mis à réfléchir à la profonde déraison de ma vie, à l’« idéalisme ». La maladie seule me ramena à la raison.
C’est vers un petit nombre de vieux auteurs français que je retourne toujours à nouveau. Je ne crois qu’à la civilisation française et tout le reste que l’on appelle en Europe culture me semble un malentendu, pour ne rien dire de la civilisation allemande… Les rares cas de haute culture que j’ai trouvés en Allemagne étaient tous d’origine française ; ainsi et surtout en était-il de M me Cosima Wagner, la voix de beaucoup la plus autorisée en matière de goût que j’aie jamais entendue. — Si je lis Pascal, si je l’aime comme la victime la plus intéressante du christianisme, lequel a lentement assassiné d’abord son corps, puis son âme, comme le résultat logique de cette forme la plus effroyable de la cruauté inhumaine ; si j’ai quelque chose de la fantaisie capricieuse de Montaigne dans l’esprit et — qui sait — peut-être dans le corps ; si mon goût artistique défend — et non sans une certaine âpreté — les noms de Molière, de Corneille et de Racine contre un génie inculte comme Shakespeare : cela ne m’empêche nullement de trouver aussi un très grand charme dans la compagnie des tout derniers venus d’entre les Français. Je ne vois pas dans quel siècle de l’histoire on pourrait réunir, par un plus beau coup de filet, des psychologues si curieux et en même temps si délicats que dans le Paris actuel : je nomme au hasard — car leur nombre est considérable — MM. Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître et pour en distinguer un autre, de ceux de la forte race, un vrai latin que j’aime particulièrement, Guy de Maupassant. Je préfère, entre nous soit dit, cette génération même à ses maîtres qui ont été corrompus par la philosophie allemande. Partout où atteint l’Allemagne elle corrompt la culture. Ce n’est que depuis la Guerre que l’esprit a été « libéré » en France…
Stendhal est un des plus beaux hasards de ma vie, car tout ce qui fait époque chez moi m’a été amené par le hasard et nullement par des recommandations. Il est absolument inappréciable à cause de sa psychologie qui anticipe, à cause de son art de saisir les faits, un art qui rappelle celui du plus grand des réalistes ( ex ungue Napoleonem —) enfin, et ce n’est pas là sa moindre qualité, comme honnête athée — une espèce rare en France et que l’on a de la peine à découvrir — honneur soit rendu à Prosper Mérimée !… Peut-être suis-je même jaloux de Stendhal ? Il m’a enlevé l’une des meilleures plaisanteries d’athée que j’aurais pu faire : « La seule excuse de Dieu, c’est qu’il n’existe pas »… Moi-même j’ai dit quelque part : Quelle fut jusqu’à présent la plus grande objection contre l’existence ? Dieu …
La plus haute conception du lyrisme m’a été donnée par Henri Heine. Je cherche en vain, dans tous les domaines qui s’étendent sur des milliers d’années, une musique à ce point douce et passionnée. Il possédait cette méchanceté divine sans laquelle je ne saurais imaginer la perfection. Je juge la valeur des hommes et des races selon le besoin qu’ils ont d’identifier leur dieu avec un satyre. — Et comme il manie la langue allemande ! On dira un jour que Henri et moi nous avons été de beaucoup les plus grands artistes de la langue allemande et que nous laissons bien loin derrière nous tout ce qui a été fait par ceux qui n’étaient que des Allemands…
Je dois avoir une parenté intime avec le Manfred de Byron. Tous les gouffres de son âme je les ai trouvés au fond de moi-même. À treize ans, j’étais mûr pour cette œuvre. Je ne perds pas un mot, à peine un regard pour ceux qui, en présence de Manfred, osent parler de Faust. Les Allemands sont incapables de concevoir le sublime, sous quelque forme que ce soit : témoin Schumann ! De rage contre toutes les choses doucereuses, j’ai composé à dessein une « contre-ouverture » de Manfred dont Hans de Bulow disait qu’il n’avait jamais rien vu de semblable sur du papier à musique; il appelait cela violer Euterpe.
Lorsque je cherche ma formule la plus élevée de Shakespeare je n’en trouve pas d’autre, sinon celle-là, qu’il a conçu le type de César. Voilà des choses que l’on ne devine pas. On est César ou on ne l’est pas. Le grand poète ne puise jamais que dans sa réalité propre, au point qu’il lui arrive après coup de ne plus pouvoir supporter son œuvre. Quand il m’arrive de jeter un regard sur mon Zarathoustra , je me promène pendant une demi-heure dans ma chambre, incapable de me rendre maître d’un intolérable accès de sanglots. — Je ne connais pas de lecture qui déchire le cœur autant que Shakespeare : combien un homme a dû souffrir pour avoir, à ce point, besoin de faire le pitre ! — Comprend-on Hamlet ? Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou. Mais pour sentir ainsi, il faut être profond, il faut être philosophe, il faut avoir un abîme en soi… Nous avons tous peur de la vérité… Et, que je fasse ici un aveu, je suis instinctivement certain que lord Bacon est le créateur, le tortionnaire de cette sorte de littérature, la plus inquiétante qui soit. Que m’importe le pitoyable bavardage de ces esprits américains plats et confus. La prodigieuse puissance dans la réalité des visions est non seulement compatible avec la puissance de l’action, du crime, elle en est même le corollaire … Nous sommes loin d’en savoir assez sur lord Bacon, ce premier réaliste, au sens le plus vaste du mot, pour savoir tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a voulu, tout ce qu’il a vécu avec lui-même… Allez donc au diable, messieurs les critiques ! En admettant que j’aie signé mon Zarathoustra d’un nom qui n’était pas le mien, par exemple du nom de Richard Wagner, la sagacité de deux mille années n’aurait pas suffi pour deviner que l’auteur d’ Humain, trop humain était le visionnaire de Zarathoustra …