Pensées pour moi-même

Traduction humaine · Traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (†1895) · Source: Wikisource · Domaine public

Si donc tu continues à mériter réellement ces noms, sans t’inquiéter d’ailleurs de les recevoir de la bouche d’autrui, tu deviendras tout différent de ce que tu es, et tu entreras dans une tout autre vie . Car demeurer encore ce que tu as été jusqu’aujourd’hui, être toujours lacéré et souillé par cette conduite que tu as antérieurement menée, c’est avoir par trop perdu tout sentiment, c’est par trop aimer l’existence ; c’est par trop ressembler à ces bestiaires à demi dévorés, qui, criblés de blessures et couverts de boue, n’en demandent pas moins avec instance qu’on les conserve pour le jour suivant , afin qu’ils puissent encore, dans l’état où ils sont, aller s’exposer aux griffes et aux dents qui les ont déjà déchirés.

Affermis-toi donc dans la possession de ces quelques noms honorables ; et, si tu peux rester sur ce ferme terrain, restes-y, comme si tu avais le bonheur d’avoir été transplanté dans les îles des Bienheureux. Si tu vois que tu en sors, et que tu n’es plus de force à y demeurer, aie alors le courage de te retirer dans quelque lieu écarté, où tu pourras redevenir ton maître et recouvrer tes forces. Sinon, sors définitivement de ce monde, non pas dans un accès de fureur, mais au contraire, avec simplicité, avec ta liberté entière, modestement, et n’ayant fait de bien qu’une seule chose dans ta vie, à savoir d’en être sorti de cette façon. Pour te rappeler tout ce que valent ces noms qu’il faut mériter, ce sera un grand appui pour toi de te rappeler aussi qu’il y a des Dieux , que ce qu’ils veulent, ce n’est pas d’être flattés, c’est d’être imités par les êtres auxquels ils ont accordé la raison ; et que si le figuier doit remplir le rôle de figuier, le chien le rôle de chien, l’abeille le rôle d’abeille, l’homme doit remplir également ses fonctions d’homme.

IX

Un histrion, des travaux de guerre , un vain effroi, la paresse, la servilité d’esprit, effaceront chaque jour de ton âme les saintes maximes que nous découvre l’étude de la nature, et que tu négliges. Tes réflexions et tes actes doivent toujours être conduits de telle sorte que tu accomplisses à la fois ce que les circonstances exigent, et qu’en même temps tu pratiques ce que la théorie nous enseigne ; et sache, avec tout ce que nous peut apprendre la science des choses , con server une satisfaction intime qui ne se montre pas, mais qui ne se cache pas non plus. Quand sentiras-tu le plaisir d’être simple, le plaisir d’être grave, le plaisir de connaître chaque chose, en connaissant ce que cette chose est dans son essence , la place qu’elle occupe dans le monde, la durée que la nature lui accorde, les éléments dont elle est composée, les êtres à qui elle peut appartenir, et ceux qui peuvent, ou nous la procurer, ou nous la ravir ?

X

Une araignée est toute fière d’avoir pris une mouche ; tel chasseur est tout fier d’avoir pris un lièvre ; tel pêcheur d’avoir pris une sardine dans son filet ; tel autre d’avoir pris des sangliers ; tel autre encore, des ours ; tel autre, enfin, des Sarmates . À ne considérer que les principes, ne sont-ils pas tous également des brigands et des voleurs ?

XI

Il faut se rendre bien compte, par une étude méthodique, de la manière dont les choses se changent les unes dans les autres ; applique-toi sans cesse à cette question, et fais-en spécialement le constant exercice de ta pensée. Rien n’est plus propre à élever l’âme ; elle se dépouille du corps ; et quand l’homme songe qu’il va falloir dans un instant quitter tout cela, en sortant de la société de ses semblables, il se consacre tout entier et il se dévoue à la justice, dans les actes qui dépendent de lui ; il se soumet, pour tout ce peut lui arriver d’ailleurs, à la nature universelle des choses. Quant à ce que les autres hommes pourront dire ou penser de lui, bien plus, quant à ce qu’ils pourront faire contre lui, cette idée ne lui entre même pas dans l’esprit, satisfait de ces deux seuls points , à savoir, de pratiquer la justice dans tout ce qu’il fait actuellement, et de toujours se trouver heureux du sort qui lui est actuellement accordé. C’est ainsi qu’on se délivre de toutes les préoccupations, de tous les soucis, et qu’on ne veut rien au monde que marcher sur la droite ligne, en observant la loi, qui est d’obéir à Dieu, dont les sentiers sont toujours droits .

XII

Quel besoin as-tu de tant de réflexion dès que tu peux voir ce que tu dois faire ? Si tu l’aper çois clairement, n’hésite pas à marcher à cette lumière, d’un cœur tranquille, et sans te laisser détourner de ta route. Si tu ne le vois pas assez nettement, tu n’as qu’à t’arrêter et à recourir aux conseils les plus éclairés. S’il se présente encore d’autres difficultés qui s’opposent à tes desseins, tu peux toujours t’avancer , en scrutant avec réflexion les motifs que tu as actuellement d’agir, et en t’en tenant à ce qui te semble juste. C’est le point essentiel ; il faut t’en assurer, bien que du reste tu puisses échouer dans ce que tu poursuis. Suivre en toutes choses les conseils de la raison, c’est tout à la fois se garantir la paix et se faciliter tous ses mouvements ; c’est à la fois brillant et solide.

XIII

Au moment où tu t’éveilles, tu peux te demander à toi-même : « S’il t’importera person nellement qu’un autre que toi se conduise avec justice et probité. » Non sans doute, cela ne t’importe en rien. Est-ce que tu ignores comment ces gens, si impertinents dans les louanges ou dans les critiques qu’ils font d’autrui, se conduisent eux-mêmes au lit, comment ils se conduisent à table ? Ignores-tu leurs manières de faire, les objets de leurs craintes, les objets de leurs convoitises, leurs rapines, leurs vols, qu’ils accomplissent, non pas en se servant de leurs mains et de leurs pieds, mais en y appliquant la partie la plus précieuse de leur être, celle qui peut avoir, quand elle le veut, la loyauté, la pudeur, la vérité, l’obéissance à la loi, et qui peut devenir le bon génie de l’homme ?

XIV

L’homme éclairé et respectueux dit à la nature , qui nous donne tout et qui peut tout nous reprendre : « Donne-moi ce que tu veux ; reprends-moi ce que tu veux. » Mais s’il tient ce langage, ce n’est pas pour braver la nature audacieusement ; c’est uniquement parce qu’il est docile et reconnaissant envers elle.

XV

Ce qui te reste à vivre est bien peu de chose. Vis donc comme si tu étais au sommet d’un mont ; car il n’importe point qu’on soit ici ou qu’on soit là, puisque partout on est dans le monde comme dans une cité. Que les humains puissent enfin voir et contempler à leur aise un homme véritable, qui vit selon les lois de la nature. Que s’ils ne peuvent pas en supporter la vue, qu’ils l’égorgent ; car, pour lui, la mort serait préférable à la vie que mène le vulgaire.

XVI

Il n’est plus temps de discuter sur les conditions que l’homme de bien doit remplir ; il s’agit uniquement d’être homme de bien.

XVII

Essaie sans cesse de te représenter l’image de la totale durée, de la totale substance ; et dis-toi bien que tous les êtres particuliers valent, comparés à la substance, un grain de millet, et, comparés au temps éternel, un tour de vrille.

XVIII

En examinant un objet quelconque, figure-le-toi comme s’il était déjà dissous, et soumis au changement qui doit le transformer, comme s’il était déjà exposé à la corruption qui l’attend, et à la dispersion de toutes ses parties, c’est-à-dire en cet état où, selon les lois de la nature, tout être doit mourir, à ce qu’il semble.

XIX

Qu’est-ce donc que sont les hommes, qui mangent, qui dorment, qui s’accouplent, qui rendent leurs excréments, et qui sont soumis à tant d’autres besoins ! Et cependant, quel orgueil n’ont-ils pas d’être hommes ! Quelle morgue ! Que de dureté pour les autres, qu’ils traitent du haut d’une écrasante supériorité ! Et l’instant d’auparavant, de qui n’étaient-ils pas les esclaves ? Et pourquoi s’abaissaient-ils ainsi ? Dans un instant, ne reviendront-ils pas encore aux mêmes bassesses ?

XX

Tout ce que la nature universelle comporte pour un être est utile à cet être, et, de plus, lui est utile au moment où la nature le lui donne.

XXI

Il en est de même pour le monde , qui se plaît à faire tout ce qui doit être. Je dis donc au monde : « J’aime avec toi tout ce que tu aimes. » Ne dit-on pas aussi, en parlant même d’une chose, qu’elle aime à être de telle ou telle façon ?

XXII

Ou bien tu continues à vivre où tu es, et c’est pour toi chose d’habitude ; ou bien tu t’en vas , et c’est parce que tu l’as voulu ; ou enfin tu meurs, et alors tu as fini ton service. Hors de ces trois hypothèses, il n’y en a pas d’autre. Ainsi, aie bon courage .

XXIII

Qu’il soit toujours parfaitement évident pour toi que la ville, que tu habites , est précisément ce qu’est la campagne. Sache bien aussi que les choses y sont tout à fait identiques à ce qu’elles sont au sommet des montagnes, sur le rivage des mers, en un mot, partout où tu voudras. Tu pourras voir combien est vrai ce que dit Platon dans ce passage : « Les rois ne sont ni moins grossiers ni moins ignorants que des pâtres, à cause du peu de loisir qu’ils ont de s’instruire, renfermés entre des murailles, comme dans un parc sur une montagne… »

XXIV

Dans quel état est en moi la faculté qui doit me conduire ? Qu’est-ce que j’en fais en ce moment même ? À quel usage est-ce que je l’applique maintenant ? Est-elle dénuée de raison ? Ne s’est-elle pas isolée et arrachée de la commu nauté , à laquelle elle appartient ? Ne s’est-elle pas tellement absorbée et confondue dans cette misérable chair , qu’elle en subisse et en partage toutes les fluctuations ?

XXV

L’esclave qui fuit son maître est un déserteur et un fugitif ; or notre maître, c’est la loi ; donc transgresser la loi, c’est fuir et déserter. Par la même raison, on a tort et l’on transgresse la loi quand on s’afflige, quand on s’emporte, quand on s’effraie pour une de ces choses passées, présentes ou futures, lesquelles sont réglées par Celui qui régit l’univers , par Celui qui est la loi même, répartissant à chacun ce qui lui revient. Ainsi, la crainte, la douleur, la colère , ce sont là autant de désertions.

XXVI

La semence une fois versée dans l’organe qui la doit recevoir, le père disparaît. Pour ce qui se développe ensuite, c’est une autre cause qui, recevant ce germe, élabore et parachève l’enfant . Quel début ! Quel progrès ! Puis l’enfant absorbe de la nourriture, qui passe par sa bouche. Et pour ce qui va suivre encore, c’est également une autre cause qui, recevant ces premiers matériaux, produit la sensibilité, les passions, en un mot, la vie, avec les forces et toutes les facultés qui la composent. En quel nombre ! Avec quelle énergie ! Contemplons ce qui se passe dans ces profondes ténèbres, voyons la force qui produit ces merveilles, ainsi que nous voyons la force qui précipite les corps en bas, ou qui les fait monter en haut. Certes, ce n’est pas l’affaire de nos yeux ; mais le fait n’en est pas moins d’une évidence éclatante.

XXVII

Répète-toi sans cesse que la manière dont les choses se passent actuellement est aussi la manière dont elles se passaient jadis, dont elles se passeront plus tard. Remets-toi sous les yeux tous ces drames, tous ces théâtres, toujours si uniformes, que tu as pu connaître, soit par ton expérience personnelle, soit par les récits d’une histoire plus ancienne ; par exemple, tout ce que l’on a fait à la cour d’Adrien , à celle d’Antonin, et tout ce qu’on faisait dans les cours de Philippe, d’Alexandre, de Crésus. Elles étaient absolument comme celle que tu as ; il n’y avait que les acteurs de changés.

XXVIII

Représente-toi bien qu’un homme qui s’afflige de quoi que ce soit , ou qui se révolte contre les choses, ressemble à un de ces pourceaux traînés au sacrifice, qui regimbent en grognant. C’est l’image de celui qui, couché sur son lit solitaire, se plaint en secret du destin qui nous enchaîne. Dis-toi bien aussi que le privilége de l’être doué de raison, c’est d’obéir de son plein gré aux événements, tandis que, pour tous les autres êtres, y obéir purement et simplement est une absolue nécessité.

XXIX

À chacun des actes que tu accomplis, demande-toi si la mort te semble plus particulièrement affreuse , parce qu’elle doit te priver de l’objet qui t’occupe.

XXX

Lorsque tu t’offusques de la faute de quelqu’un, fais un retour sur toi-même , et pense un peu aux fautes analogues que, toi aussi, tu commets ; par exemple, quand tu fais trop de cas de l’argent, du plaisir, de la vaine gloire, et de tant d’autres objets, qui ne valent pas mieux. Si tu t’attaches à cette réflexion, tu auras bien vite oublié ton irritation, et tu te diras : « Il y était forcé ; que pouvait-il faire ? » Ou bien même, si tu le peux, fais disparaître la contrainte que le malheureux subit.

XXXI

Quand tu vois Satyron, pense à un philosophe socratique, ou à Eutychès, ou à Hymen ; quand tu vois Euphrate, pense à Eutychion, à Silvanus ; quand c’est Alciphron, pense à Tropæophore ; en voyant Xénophon, pense à Criton ou à Sévérus ; enfin, en regardant à toi-même, reporte ta pensée sur un des Césars. En un mot, dans chaque cas qui se présente, fais une comparaison analogue. Puis adresse-toi cette question : « Et tous ceux-là, où sont-ils ? Nulle part, en ce monde ; ou bien, ils sont n’importe où. » En te mettant sans cesse à ce point de vue, tu comprendras que les choses humaines ne sont que fumée et que néant . Tu en seras surtout convaincu, si tu te rappelles en même temps que l’être qui a une fois changé et disparu ne redeviendra jamais ce qu’il a été, dans toute la durée du temps infini. Et toi, dans combien de temps vas-tu changer aussi ? Est-ce qu’il ne te suffit pas d’avoir fourni comme il convient cette courte carrière ? Quelle réalité, quelle chimère peux-tu craindre et fuir encore ? Qu’est-ce, en effet, que tout cela, si ce n’est une suite d’exercices pour la raison, appréciant nettement, et par l’étude exacte de la nature, ce que valent les choses de la vie ? Arrives-en donc avec persévérance à t’assimiler ainsi ces vérités, de même qu’un estomac robuste s’assimile tous les aliments, de même qu’un feu qui brille convertit en flamme et en lumière éclatante tout ce qu’on y jette.

XXXII

Que personne ne puisse jamais se permettre de dire de toi avec vérité que tu n’es pas simple ou que tu n’es pas bon ; qu’à ton égard un tel soupçon soit toujours une calomnie. Tout cela ne dépend que de toi . Qui pourrait, en effet, t’empêcher d’être bon et simple ? Tu n’as qu’à te résoudre à ne pas continuer de vivre , si tu n’avais pas ces qualités ; car la raison ne te retient pas dans la vie, si tu ne les possèdes point.

XXXIII

Sur une question donnée, qu’y a-t-il de mieux à faire ou à dire , dans la mesure du possible ? Quelle que soit cette question, il t’est toujours permis de faire ou de dire ce qu’il y a de mieux. Et ne va pas alléguer pour excuse que tu en es empêché. Tu ne cesseras de te plaindre que quand, aussi ardent que les amis du plaisir le sont dans leurs jouissances, tu sauras accomplir tout ce que comporte la constitution de l’homme, dans la question qui se présente et qu’il faut résoudre ; car tout être doit regarder comme une jouissance véritable de faire ce que permet sa nature propre. Or, toujours et partout, il est possible de s’y conformer . Ainsi, une boule ne peut pas toujours et partout obéir au mouvement qui lui est propre ; le mouvement propre n’est pas non plus toujours possible pour l’eau, le feu, et tant d’autres choses, qui n’obéissent qu’à la na ture , ou pour une âme qui n’est pas douée de raison , attendu qu’il peut y avoir une foule d’obstacles qui les empêchent et les arrêtent. Mais l’intelligence et la raison peuvent toujours se frayer leur route à travers tous les obstacles, selon leur nature et dans la plénitude de leur volonté.

Si tu te mets bien devant les yeux cette facilité merveilleuse que possède la raison de passer au travers de tout, comme le feu monte en haut, comme la pierre descend en bas, comme l’objet rond roule sur un plan incliné, ne recherche dès lors rien de plus ; car tous ces obstacles, qui ne regardent que le corps et notre cadavre, et qui sont en dehors de notre volonté et du domaine de la raison même, n’ont pas le don de nous blesser ; ils ne nous font absolument aucun mal, puisque, dans ce cas, l’être qui en serait vraiment atteint, devrait périr à l’instant même. Il est bien vrai que, dans les autres combinaisons de choses, quand il survient un mal quelconque, ce mal empire la condition de l’être qui en est atteint ; mais ici, au contraire, il faut bien se dire que l’homme n’en devient que meilleur et d’autant plus louable, quand il fait bon usage des épreuves qu’il subit. Souviens-toi donc toujours que le véritable et naturel citoyen ne souffre jamais de ce qui ne fait pas souffrir la cité, et que la cité même n’éprouve aucun dommage quand la loi n’en éprouve point. Or, dans ces prétendus revers , il n’y a rien qui blesse la loi ; et, dès lors, ce qui ne blesse point la loi ne blesse point non plus, ni la cité, ni le citoyen .

XXXIV

Une fois qu’on a mordu aux vrais principes, il suffit du plus simple mot, d’une sentence connue de tout le monde, pour se souvenir qu’on ne doit avoir ni tristesse, ni crainte :

« Le vent les jette à terre et pourtant la nature… »

« Ainsi sont les humains.....»

Ce sont également des feuilles que tes enfants ; ce sont aussi des feuilles légères que les clameurs enthousiastes qui chantaient tes louanges, ou, en sens contraire, ces malédictions, ces critiques, ces railleries dont on t’accablait. Ce sont des feuilles encore, et non moins légères celles-là, que ces voix qui propageront successivement ton souvenir dans la postérité. Oui, ce sont là autant de feuilles.

« ...........Et pourtant la nature,

« Chaque année, au printemps, ramène la verdure. »

Puis, le vent les a dispersées encore une fois, et la forêt en produit d’autres à leur place. Ainsi donc, cette durée éphémère est la condition commune de toutes choses. Et toi, tu prends toutes choses, soit que tu les fuies, soit que tu les recherches, comme si elles devaient être éternelles ! Encore un peu , et tes yeux se fermeront aussi ; et celui-là même qui t’aura porté en terre sera, à son tour, pleuré par un autre, qui l’y portera.

XXXV

Lorsque l’œil est sain, il regarde tout ce qui peut être regardé, et il ne dit pas : « C’est du vert que je veux voir . » Car le vert n’est un besoin que pour l’œil qui est malade. De même, l’ouïe quand elle est saine, l’odorat quand il est sain, doivent être tout prêts à entendre les sons et à sentir les odeurs. L’estomac qui est sain doit être aussi bien disposé pour tous les aliments qu’il reçoit, de même encore qu’une meule de moulin doit être prête à moudre tous les grains qu’on y apporte. Ainsi donc, l’âme, quand elle est vraiment saine, doit être préparée à tous les événements. Mais l’âme qui dit : « Que mes enfants vivent ; » ou bien : « Que tout le monde me comble de louanges dans tout ce que je fais, » cette âme-là n’est qu’un œil qui cherche à voir du vert, ou des dents qui ne veulent que des aliments mous et faciles à broyer.

XXXVI

Il n’est personne qui soit assez heureux pour n’avoir point auprès de soi, quand il meurt, des gens prêts à prendre assez tranquillement le mal qui lui arrive. « Sans doute, c’était un honnête homme, diront-ils ; c’était un sage. » Mais n’y aura-t-il pas aussi quelqu’un pour se dire, en fin de compte, et à part lui : « Nous voilà donc délivrés de ce pédagogue ; respirons enfin. Certes, il n’était méchant pour personne de nous ; mais je sentais bien qu’au fond du cœur il nous désapprouvait ? » Voilà ce qu’on dit d’un honnête homme. Mais, nous autres, combien de motifs ne fournissons-nous pas à ceux qui, en grand nombre, voudraient être débarrassés de nous ? C’est là ce qu’on doit penser à son lit de mort, et la réflexion suivante te fera quitter la vie plus aisément : « Je sors de cette vie, où même mes associés de route, pour qui j’ai tant lutté, fait tant de vœux, pris tant de peine, désirent, malgré tout cela, que je m’en aille, espérant que ma mort leur procurera peut-être une facilité quelconque de plus ». Quel motif pourrait donc nous faire souhaiter de demeurer plus longtemps ici-bas ? Toutefois ne va pas, en partant, montrer moins de bienveillance pour eux ; conserve à leur égard ton caractère habituel ; reste affectueux, indulgent, doux, et ne semble pas avoir l’air d’être éconduit. Mais de même que, quand on a une mort facile, l’âme s’exhale aisément du corps, de même il faut que tu prennes congé de tes semblables avec une inaltérable sérénité. Car c’est la nature qui avait formé ton lien avec eux et qui le rompra. Mais voici qu’elle le rompt. Eh bien, je me sépare d’amis qui me sont chers, sans qu’on ait besoin de m’arracher d’au milieu d’eux, et sans qu’il faille me faire violence ; car cette séparation même est une chose qui n’a rien que de conforme à la nature.

XXXVII

Autant que possible , quand tu vois agir quelqu’un, prends l’habitude de te demander à toi-même : « Quel motif cet homme peut-il bien avoir pour faire ce qu’il fait ? » Commence ainsi par toi-même, et soumets-toi le premier à ton examen.

XXXVIII

Dis-toi bien que le principe qui met tes fibres en mouvement est tout intérieur et caché en toi. Ce principe est ce qui te fait parler ; c’est la vie, et, s’il faut le dire d’un mot, c’est l’homme . Ne le confonds jamais dans ta pensée avec le vase qui le renferme, avec les organes dont il est entouré et revêtu. Ils sont à ton usage comme tous les autres instruments, une cognée, par exemple ; et la seule différence, c’est que c’est la nature qui nous les donne. Mais ces parties de ton corps, sans la cause qui en provoque ou en arrête le mouvement , seraient aussi inutiles que la navette sans l’ouvrière qui tisse, que le roseau sans la main qui écrit, ou que le fouet sans le cocher qui le tient.

LIVRE XI

I

Voici les facultés propres de l’âme raisonnable : elle se voit elle-même ; elle s’analyse ; elle fait d’elle ce qu’elle veut ; elle cueille le fruit qu’elle porte, tandis que les fruits des plantes ou les produits analogues des animaux sont recueillis par des mains étrangères ; enfin l’âme atteint toujours le but qu’elle poursuivait, à quelque moment que survienne la fin de l’existence. À cet égard, il n’en est pas pour elle comme il en est de la danse, comme il en est d’une pièce de théâtre et de représentations pareilles, où le moindre détail qui vient à manquer suffit pour déranger tout l’ensemble. L’âme, au contraire, dans une partie quelconque de temps, et en quelque lieu qu’elle soit surprise par la mort, a toujours rempli l’objet qu’elle se proposait ; et, comme il n’y manque rien, elle peut toujours se dire : « Je possède, et je retiens ce qui est bien à moi. »

L’âme a encore cette faculté de pouvoir embrasser le monde entier , y compris le vide qui entoure le monde, et la forme qu’il a reçue ; elle peut s’étendre aussi dans l’infinité de la durée ; elle observe et elle conçoit la régénération périodique de toutes choses ; elle comprend que ceux qui nous succéderont ne verront rien de nouveau , de même que ceux qui nous ont précédés n’ont rien vu de plus que nous ; et qu’en un certain sens, il suffit d’avoir vécu une quarantaine d’années, quelque intelligence qu’on ait d’ailleurs, pour connaître, par une assimilation facile, et tout ce qui a été et tout ce qui sera.

Enfin, une dernière faculté propre à l’âme raisonnable, c’est d’aimer le prochain , c’est d’être faite pour la vérité et pour le respect, et de ne rien mettre au monde au-dessus d’elle-même, privilége qui n’appartient qu’à elle, ni au-dessus de la loi. Ainsi, la droite raison s’accorde sur tous les points avec la raison de justice .

II

Tu tiendrais bien peu de compte d’un chant délicieux, d’une danse élégante, ou de tous les exercices du pancrace, si tu décomposais cette voix harmonieuse en chacun des sons successifs qu’elle a produits ; et si, à chacun d’eux pris isolément, tu te demandais s’ils te charment encore ; car ton sentiment serait bien retourné par cette épreuve. Même effet pour la danse, si tu la décomposais en chaque mouvement, en chaque attitude ; et de même aussi, pour les exercices gymnastiques. Ainsi donc, et d’une manière générale, sauf la vertu et tout ce qui vient d’elle, tu dois courir sur les détails, et, en les divisant, arriver à en faire bien peu de cas. Tu peux appliquer cette même règle à la vie tout entière .

III

Que doit être l’âme qui sait être toute prête au moment où, nécessairement délivré du corps, notre être doit enfin s’éteindre, ou se disperser, ou subsister éternellement ? Quand je dis que l’âme est prête, j’entends que cette fermeté doit venir de notre propre jugement, et sans être la suite d’une injonction étrangère, comme pour les Chrétiens ; il faut que ce soit un acte réfléchi, grave et assez sérieux pour provoquer l’imitation et la foi des autres, sans aucune prétention dramatique.

IV

Ai-je fait une chose utile à la communauté ? Si oui, je me suis rendu service à moi-même. Arrange-toi pour avoir toujours cette conviction présente à l’esprit, et ne cesse jamais de te conduire en conséquence .

V

Quelle est ta profession ? D’être homme de bien. Mais comment atteindre sûrement ce but, si ce n’est avec l’aide de ces nobles études , qui s’appliquent tout ensemble à la nature de l’uni vers entier et à la condition particulière de l’homme ?

VI

Le premier objet que la tragédie se soit proposé , en nous mettant sous les yeux les événements de la vie, ce fut de nous rappeler que ces événements sont bien en effet dans la nature tels que la scène nous les montre, et que ce qui nous charme au théâtre ne doit pas nous accabler sur une scène plus grande . C’est qu’en réalité les choses doivent nécessairement se passer ainsi ; et que ceux-là même les subissent comme les autres qui s’écrient le plus fort : « Hélas ! Cithéron ! ô Cithéron ! » Les poëtes tragiques ont parfois des sentences bien justes, celle-ci, par exemple :

« Si les Dieux m’ont frappé mes deux enfants et moi,

« C’est qu’ils ont leur raison pour cette rude loi. »

Et cette autre :

Et cette autre encore :

Et une foule d’autres maximes qui valent autant que celles-là .

Après la tragédie, fut inventée la comédie ancienne, qui ne laissa pas de contribuer à l’instruction des hommes par sa franchise, et de rabattre les vanités par la rudesse même de ses critiques. Aussi Diogène lui fit-il quelques emprunts. À la comédie ancienne, succéda la comédie moyenne, et enfin la nouvelle, qui, peu à peu, dégénéra jusqu’à ne plus rechercher que l’art de la pure imitation. Réfléchis à ces détails ; car il faut reconnaître que, dans tous ces poëtes, il y a plus d’une bonne chose . Mais, au fond, quel est le véritable but que s’est proposé tout ce développement de la poésie et de l’art dramatique ?

VII

Que tu dois voir clairement qu’il n’est pas, dans la vie, de meilleure route à suivre pour être philosophe que celle que tu suis maintenant !

VIII

Un rameau qui est détaché du rameau voisin ne peut pas ne pas être détaché de l’arbre tout entier. Tel est l’homme qui, en se séparant d’un seul autre homme, s’est détaché en même temps de la communauté entière. C’est une main étrangère qui coupe la branche, tandis que c’est l’homme qui se sépare lui-même de son prochain, qu’il déteste et qu’il fuit, sans se douter que, du même coup, il se retranche lui-même de toute la cité. Cependant Jupiter , qui a constitué l’association des hommes entre eux, nous a octroyé ce précieux don, à savoir que nous pouvons nous rattacher de nouveau à notre voisin et redevenir encore une partie intégrante de l’ensemble. Mais, si cette séparation se répète souvent, elle rend, pour le membre qui s’était isolé, la réunion plus difficile, ainsi que la réconciliation. Le rameau qui, dès l’origine, a grandi avec le reste de l’arbre, et qui a toujours reçu la même sève, ne ressemble en rien à celui qui, après un premier retranchement, a été regreffé dans le tronc, et c’est là ce que les jardiniers savent bien. On est donc tenu de pousser tous ensemble , si ce n’est de penser tous de la même façon.

IX

De même que les gens qui te font obstacle quand tu marches dans le chemin de la droite raison, ne doivent pas pouvoir t’empêcher de te conduire selon le devoir, de même leur opposition ne doit pas davantage refroidir ta bienveillance à leur égard. Il y a ici deux choses dont il faut également te préserver : la première, c’est de te laisser ébranler en rien dans ton jugement ou dans tes actes ; et la seconde, c’est de rien perdre de ta bonté, même envers ceux qui essaient de t’arrêter ou qui te causent un déplaisir quelconque. Il y aurait égale faiblesse, soit à t’emporter contre eux, soit à renoncer à ce que tu veux faire et à céder sous le coup que tu re çois. C’est déserter également le devoir que d’avoir peur, dans un cas ; et, dans l’autre cas, de prendre en aversion quelqu’un dont la nature même a fait notre parent et notre ami .

X

La nature ne peut jamais être inférieure à l’art, puisque les arts ne sont qu’une imitation de la nature, sous ses formes diverses. S’il en est ainsi, la nature, qui est la plus parfaite et la plus compréhensive de toutes, ne peut pas être au-dessous des chefs-d’œuvre de l’art les plus accomplis. Or tous les arts, sans exception, font toujours ce qui est moins bon en vue de ce qui est meilleur, et la commune nature n’agit pas autrement. C’est de la nature que découle la justice ; et c’est de la justice que découlent toutes les autres vertus ; car nous ne nous soucierons pas assez de la justice si nous recherchons avec tant de passion les choses indifférentes , et si nous nous montrons faciles à séduire, faciles à nous laisser prévenir, faciles à changer d’avis.

XI

Puisque ce ne sont pas les choses mêmes qui viennent à toi , quand elles te bouleversent par l’espérance ou par la crainte, c’est toi seul qui, en un certain sens, vas vers elles. Apaise donc et mets de côté le jugement que tu en portes ; et, comme les choses ne bougeront pas, on ne te verra, ni les rechercher, ni les fuir.

XII

La sphère de l’âme est absolument identique à elle-même dans toutes ses parties , quand elle ne s’étend pas à un objet du dehors, ou qu’elle ne se réfugie pas dans son intérieur, quand elle ne se disperse pas, ou qu’elle ne se concentre point, mais qu’elle brille de cette éclatante lumière qui lui fait voir, et la vérité de toutes choses, et la vérité qu’elle porte dans son propre sein .

XIII

Mais un tel va me mépriser ! — C’est à lui d’y voir. Mais ce que je dois voir personnellement, c’est que l’on ne puisse jamais surprendre de moi un acte ou un mot digne de mépris. — Mais un tel va me haïr ! — C’est à lui d’y voir encore. Ce que je dois voir se réduit, pour ma part, à demeurer tranquille et bienveillant à l’égard de tout le monde, fort disposé, avec celui-là même qui me hait ou me méprise, à lui faire voir son erreur, non pas en l’injuriant, non pas même en lui faisant sentir que je le supporte, mais avec pleine franchise et pour lui être utile, comme le faisait cet excellent Phocion , si toutefois Phocion n’y mettait pas quelque malice. C’est le fond de notre cœur qui doit être dans cette disposition intime, afin qu’aux regards des Dieux l’homme ne montre, ni indignation, ni souffrance. Quel mal, en effet, peut-il y avoir jamais pour toi , quand tu fais toi-même actuellement ce qui convient à ta propre nature, et que tu accueilles avec gratitude ce que la nature universelle trouve opportun de t’envoyer actuellement, homme mis au poste qu’il occupe pour servir toujours l’intérêt de la communauté ?

XIV

Tout en se méprisant mutuellement , ils se font des politesses, et bien qu’ils veuillent l’un l’autre se supplanter, ils se confondent en bassesses réciproques.

XV

Quelle perversité et quelle hypocrisie de dire : « J’ai pris la résolution d’en agir franchement avec vous ! » Homme, que fais-tu ? Supprime ce préambule ; ton intention se verra de reste. Avant même que tu aies parlé, ce que tu vas dire doit se lire sur ta figure . Tu es dans cette disposition à son égard ; il le voit sur-le-champ dans tes yeux, comme, entre amants, celui qui est aimé connaît dans un coup d’œil toutes les pensées de sa maîtresse. En un mot, l’homme simple et bon doit toujours être à peu près comme celui qui a de l’odeur ; on le sent en s’approchant de lui, qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas. L’affectation de la franchise est une dague cachée, et rien n’est plus laid qu’une amitié de loup ; fuis-la plus que tout au monde. L’homme bon, simple, bienveillant, porte ces qualités dans ses regards, et personne ne s’y trompe.

XVI

L’âme trouve en elle-même le pouvoir de mener la plus noble existence, pourvu qu’elle sache rester indifférente à tout ce qui est indifférent . Elle s’assurera cette sage impassibilité, en considérant chacun des objets qui la peuvent émouvoir, d’abord isolément, puis dans leur relation avec le tout. Elle se rappellera toujours qu’il n’est pas un seul de ces objets qui puisse nous imposer l’idée que nous devons nous en faire , pas un seul qui arrive jusqu’à nous, mais qu’ils demeurent immobiles, et que c’est nous seuls qui produisons les jugements que nous en portons, qui gravons, en quelque sorte, ces jugements en notre esprit, tout en ayant le pouvoir de ne pas les y graver, et qui pouvons aussi les effacer sur-le-champ, si nous reconnaissons que ces jugements se sont, à notre insu, glissés en notre âme. Enfin l’âme doit se dire que cette attention qu’elle a à prendre exige bien peu de temps , et que le reste de la vie sera tranquille. Et, d’ailleurs, qu’y a-t-il donc de si pénible dans cette surveillance de soi ? Si les objets qui se présentent sont conformes à la loi de la nature, jouis-en, et qu’ils te soient légers et faciles. S’ils sont contre la nature, recherche ce qui est pour toi conforme à ta nature propre, et sache t’y attacher, quelque singulier que cela puisse paraître . On est toujours excusa ble de rechercher son bien personnel, tel qu’on l’entend.

XVII

Pour un objet quelconque, on peut toujours se demander : « Quelle est son origine ? De quels éléments est-il composé ? En quel autre objet changera-t-il ? Et quand il aura changé, que sera-t-il devenu ? Quel mal subira-t-il à changer ainsi ? »

XVIII

Premièrement . Quelle est ma position à l’égard des autres hommes ? Nous sommes faits certai nement les uns pour les autres ; mais, sous un autre rapport, je suis né pour être à leur tête, comme le bélier est à la tête des moutons, et le taureau à la tête de son troupeau. Pars encore de ce principe plus élevé que, si ce ne sont pas les atomes qui gouvernent l’univers , c’est la nature ; ce principe admis, il en résulte que les êtres inférieurs sont faits pour les êtres supérieurs , et que ces derniers sont faits réciproquement les uns pour les autres.

Secondement. Examine ce que sont les hommes dans tous les détails de la vie, à table, au lit , etc. Rends-toi compte surtout des nécessités que leur imposent certaines idées , et vois avec quel orgueil ils font tout cela.

Troisièmement. Dis-toi toujours que, si les hommes se conduisent bien, il n’y a point apparemment à leur en vouloir, et que, s’ils se conduisent mal, il est clair qu’ils le font sans intention et par pure ignorance ; car, de même qu’il n’est pas une âme qui se prive de la vérité autrement que contre son propre gré, de même il n’en est pas non plus qui se prive volontairement de traiter chacun selon son mérite. C’est là ce qui fait que les gens se révoltent quand on les traite d’injustes, d’ingrats, d’avares, en un mot, quand on leur reproche quelque méfait à l’égard de leur prochain.

Quatrièmement . Il faut bien t’avouer aussi que tu n’as pas laissé de commettre personnellement des fautes nombreuses ; que, sous ce rapport, tu ressembles au reste des hommes, et que, si tu évites des fautes d’un certain genre, tu n’en as pas moins la disposition qui les fait commettre, ne t’abstenant souvent de délits pareils que par lâcheté, par crainte de l’opinion, ou par suite de toute autre faiblesse qui ne vaut pas mieux.

Cinquièmement . Tu ne sais même pas très-précisément si les gens sont en faute ; car il y a une foule d’actes qui se font par de très-bons motifs ; et, en général, on doit prendre bien des informations avant de pouvoir rien dire de fondé sur la conduite des autres.

Sixièmement . Te répéter, quand tu ressens une colère ou une souffrance trop vive, que la vie de l’homme ne dure qu’un instant, et que, dans quelques jours, nous serons tous dans la tombe.

Septièmement . Que ce ne sont pas, à vrai dire, les actes des hommes qui nous choquent, puisque ces actes ne sont réellement que dans leur esprit, mais que, ce qui nous émeut, ce sont les idées que le nôtre s’en fait. Supprime donc ces idées ; veuille effacer le jugement qui attachait tant de gravité à la chose dont tu te plains ; et, du même coup, voilà ta colère partie . Mais comment supprimer cette idée ? En te disant, après réflexion, qu’il n’y a pas là pour toi la moindre honte ; et que, s’il y avait autre chose que le mal de honteux dans le monde, tu aurais nécessairement commis toi-même bien des crimes , et que tu serais une sorte de brigand, couvert de tous les méfaits.

Huitièmement . Combien les emportements et la douleur que nous ressentons à l’occasion de ces actes sont plus pénibles que ne le sont ces actes eux-mêmes, qui nous causent tant de dépit et tant de peine.

Neuvièmement. Que la bonté est chose invincible , pourvu qu’elle soit réelle, et qu’elle ne soit ni fardée ni fausse. Que peut faire le plus violent des hommes, si tu conserves toute ta bonté à son égard ; si, dans l’occasion, tu l’avertis doucement, et, qu’au moment même où il essaie de te faire du mal, tu lui adresses sans te fâcher cette leçon : « Ne fais pas cela, mon ami ; la nature veut de nous tout autre chose. Ce n’est point à moi que tu feras tort ; c’est à toi seul, mon ami ? » Puis, montre-lui, par une comparaison frappante et toute générale, qu’il en est bien comme tu le dis, et que les animaux mêmes qui vivent en société, comme les abeilles, ne font pas ce qu’il se permet. En lui donnant ce conseil, n’aie dans ton cœur aucun sentiment d’ironie ou d’insulte ; agis avec une affection véritable et sans la moindre rancune, sans prendre le ton d’un pédagogue à l’école, et sans chercher à briller aux yeux des assistants ; mais ne parle qu’à lui seul, lors même que d’autres personnes seraient présentes à l’explication.

N’oublie jamais ces neuf points essentiels ; regarde-les comme autant de présents des Muses . Commence enfin à être homme , et reste-le jusqu’à la fin de tes jours. Mais si tu te gardes de t’emporter contre tes semblables, aie un soin égal de ne pas les flatter. Ces défauts sont tous les deux contraires au bien de la communauté, et aussi nuisibles l’un que l’autre. Quand on va se mettre en colère, il faut se dire que l’emportement n’est pas digne d’un homme, et que la douceur et la bonté, de même qu’elles sont plus humaines, sont en même temps plus viriles ; que ce sont elles qui témoignent de la force, de la vigueur et du courage, et que ce ne sont pas du tout la colère et la mauvaise humeur ; car, plus l’attitude se rapproche de l’impassibilité, plus elle se rapproche aussi de la force. Si la douleur est un signe de faiblesse, la colère en est un signe non moins certain. Dans les deux cas, on est blessé et l’on se rend à l’ennemi.

Si tu le veux bien, reçois, de la main du chef des Muses , un dixième présent que voici : C’est que prétendre empêcher le mal que font les méchants est une folie, car c’est désirer l’impossible . Mais leur concéder de faire du mal aux autres, et prétendre qu’ils ne vous en feront pas à vous-même, c’est un acte déraisonnable qui ne va qu’à un tyran.

XIX

Voici quatre erreurs de ton guide, de ta raison, contre lesquelles tu dois surtout te prémunir par une vigilance constante, et que tu dois effacer en toi, dès que tu les surprends, en te faisant les objections suivantes : « L’idée que j’ai en ce moment n’est pas indispensable ; l’acte que je vais faire est de nature à relâcher les liens de la communauté ; ce que je vais dire n’est pas ma pensée. » Regarde, en effet, comme une des plus énormes fautes de parler contre ta conscience. Enfin, une quatrième erreur, que tu peux avoir à te reprocher, c’est que l’acte dont il s’agit soit le fait d’un homme qui se laisse vaincre, et qui soumet lâchement la plus divine partie de son être à la portion la moins précieuse, à la portion mortelle de son corps , et aux voluptés grossières que le corps exige.

XX

Le souffle qui t’anime, et toute la portion ignée qui entre dans la composition de ton être, tendent, par leur nature, à un mouvement d’ascension perpétuelle ; et cependant, se soumettant à l’ordonnance générale des choses, ils sont retenus dans le mélange, à l’état que nous savons. De même encore, tous les éléments terrestres et liquides qui sont en toi se portent non moins naturellement en bas, et cependant ils s’élèvent en haut, et ils occupent une place qui ne leur est pas naturelle. Ainsi donc, les éléments eux-mêmes obéissent à la loi qui régit l’univers ; et, en quelque place qu’ils aient été mis par elle, ils y demeurent par la force qui les domine, jusqu’à ce que le signal de la dissolution les fasse sortir de nouveau de la place qu’ils occupaient.

N’est-il donc pas intolérable que la partie intelligente de ton être soit précisément la seule à désobéir et à se révolter contre la position qui lui a été assignée ? Pourtant, aucune violence ne lui est imposée ; et, dans l’ordre qui lui est donné, il n’y a rien absolument qui ne soit conforme à sa nature. Et voilà que l’intelligence ne supporte pas la règle, et qu’elle tente de suivre une route toute contraire ! Car le mouvement qui nous entraîne aux injustices, aux excès, aux colères, aux douleurs, aux craintes, n’est pas autre chose que l’égarement d’un être révolté contre la nature. Quand notre raison, qui doit nous éclairer, s’irrite contre un événement quelconque de la vie, elle déserte également son poste ; car elle est faite pour être pieuse et pour adorer les Dieux , non moins que pour être juste. La piété et la soumission aux ordres divins sont indispensables à l’harmonie de la communauté, et elles sont plus augustes encore que la justice.

XXI

Quand on n’a pas dans la vie un seul et unique but , toujours identique, il est bien impossible d’être soi-même, durant sa vie entière, toujours un et toujours égal. Mais cette généralité ne suffit pas, et il faut encore déterminer précisément quel doit être ce but ; car, de même qu’il ne faut pas considérer indistinctement comme de véritables biens ceux que la majorité des hommes prend pour tels, mais qu’on ne doit s’attacher qu’à des biens d’une certaine espèce, je veux dire les biens communs à tout le monde, de même aussi on doit ne prendre pour but de la vie que l’intérêt de la communauté et l’intérêt de l’État ; car c’est en dirigeant toujours sur cet unique but ses tendances personnelles qu’on rendra toutes ses actions uniformes, et que, grâce à cette règle, on se montrera constamment le même.

XXII

Le rat des champs et le rat de ville ; la terreur du premier, et ses trépidations continuelles.

XXIII

Socrate appelait les croyances vulgaires des Lamies , vains épouvantails des enfants.

XXIV

Dans les cérémonies solennelles, les Spartiates réservaient pour les étrangers les places qui étaient à l’ombre ; quant, à eux, ils s’asseyaient n’importe où.

XXV

Socrate, pour s’excuser de ne pas se rendre auprès de Perdiccas , lui faisait dire : « Je ne veux pas m’exposer à la plus triste fin ». En d’autres termes : « Je ne veux pas accepter un service que je ne pourrais pas rendre . »

XXVI

Les lois écrites d’Éphèse contenaient la recommandation de toujours entretenir avec soin la mémoire de ceux qui, dans les temps passés, s’étaient signalés par leur vertu.

XXVII

Les Pythagoriciens nous conseillent de lever les yeux au ciel, dès le point du jour , pour réveiller en nous la pensée de ces grands corps, qui parcourent éternellement la même carrière, et qui remplissent leurs fonctions avec une régularité parfaite. C’est se rappeler en même temps la pureté et la vérité nues ; car les astres n’ont pas de voile qui les cache.

XXVIII

Il faut faire comme Socrate , qui s’était affublé d’une toison un jour que Xanthippe lui avait emporté son manteau en sortant, et répéter son mot à ses amis, qui se retiraient tout étonnés de le voir dans cet accoutrement.

XXIX

On ne pourrait pas donner des leçons d’écriture et de lecture, si d’abord on n’en avait soi-même reçu. À bien plus forte raison, cette éducation préalable est-elle nécessaire pour l’art de la vie .

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

Vouloir des figues en hiver, c’est folie ; mais il n’est pas moins fou de chercher encore son enfant quand on ne peut plus l’avoir.

XXXIV

« Quand on embrasse son enfant , disait Épictète, il faut se dire en son cœur : Demain peut-être seras-tu mort. — C’est un affreux augure ! — Il n’y a pas de mauvais augure à prévoir un fait naturel, répondait le philosophe ; ou bien, il serait aussi de mauvais augure de dire que les épis seront moissonnés. »

XXXV

Raisin vert, raisin mûr, raisin sec ; autant de changements, qui ne font point que la chose ne soit plus, mais qui font qu’elle devient ce qu’elle n’est pas actuellement.

XXXVI

« Il n’y a point de voleur pour notre libre arbitre . » C’est un mot d’Épictète.

XXXVII

Épictète disait encore qu’il faut se faire un art de bien donner le consentement de sa raison, et de ménager cet acquiescement en tout ce qui touche aux motifs d’action, afin que ces motifs soient toujours conditionnels, conformes à l’intérêt commun, et en rapport avec l’importance des choses. Il disait aussi qu’il faut s’abstenir absolument de tout aveugle désir, et savoir se détourner de tout ce qui ne dépend pas de nous.

XXXVIII

« Dans le combat que nous livrons, disait-il encore , il ne s’agit pas d’une mince affaire ; il s’agit de savoir si nous serons fous, ou si nous ne le serons pas. »

XXXIX

« Que voulez-vous avoir, disait Socrate , l’âme des êtres raisonnables ou l’âme des êtres privés de raison ? — L’âme des êtres raisonnables. — Mais, parmi ces êtres raisonnables, désirez-vous l’âme des bons, ou l’âme des méchants ? — L’âme des bons. — Alors, pourquoi ne cherchez-vous pas à l’avoir ? — Parce que nous l’avons. — Si vous l’avez, pourquoi donc toutes ces luttes entre vous, pourquoi toutes ces discordes ? »

LIVRE XII

I

Tu peux te procurer immédiatement tous les biens que tu cherches à acquérir par de si longs détours ; pour cela, tu n’as qu’à ne pas te nuire à toi-même. Tout se réduit à mettre de côté le passé , à laisser l’avenir à la Providence , à régler le seul présent , d’après les lois de la piété et de la justice : de la piété, pour savoir être heureux de la part qui t’est faite en ce monde, puisque c’est la nature qui a fait ce destin pour toi et qui t’a fait pour ce destin ; de la justice, pour que tu dises toujours le vrai , en toute liberté et sans réticence, pour que tu agisses conformément à la loi et dans la mesure de chaque chose, pour que tu ne sois jamais arrêté par la perversité des autres hommes, ni par leurs opinions, ni par leurs paroles, pour que tu ne cèdes pas à tes sens, ni aux suggestions de cette chair qui n’est que ton enveloppe matérielle, et dont ce qui en souffre a seul à s’inquiéter .

Si donc, à quelque moment qu’il te faille sortir de la carrière, tu es prêt à tout abandonner, uniquement occupé de l’âme qui te gouverne et de la partie divine de ton être ; si tu ne crains jamais de cesser de vivre, mais seulement de ne pas vivre comme le veut la nature ; alors, tu deviendras un homme digne du monde qui t’a produit ; tu cesseras d’être un étranger dans ta pa trie ; tu ne t’étonneras plus désormais de tout ce qui arrive chaque jour, comme si c’étaient là des choses absolument inopinées ; et tu ne seras plus le jouet des événements.

II

Dieu voit les âmes toutes nues , et dépouillées de ces enveloppes charnelles, de ces feuillages et de ces impuretés qui les cachent. C’est par son intelligence toute seule que Dieu touche aux seuls êtres qui soient émanés de lui, pour s’écouler et descendre dans leur condition actuelle. Si tu parviens en ceci à imiter l’exemple de Dieu même, tu te débarrasseras de bien des agitations qui te déchirent ; car celui qui ne tient pas compte de cette masse de chair où il est plongé, ne s’inquiétera guère, à plus forte raison, d’un vêtement, d’une maison , de la renommée qu’il peut avoir, ni de tout ce vain attirail et de toute cette mise en scène.

III

Trois éléments entrent dans la composition totale de ton être : le corps, le souffle de vie qui t’anime, et l’intelligence. De ces trois éléments, deux te regardent bien, en ce sens que c’est à toi d’en prendre soin ; mais en vérité, il n’y a que le troisième qui soit réellement tien . Si tu sais écarter loin de toi, je veux dire de ta pensée, tout ce que font les autres hommes, tout ce qu’ils disent ; si même tu en écartes tout ce que personnellement tu as pu faire jadis, ou tout ce que jadis tu as pu dire, tout ce qui te trouble dans l’avenir, tout ce qui ne concerne que le corps qui t’enveloppe et le principe de vie que tu as reçu à ta naissance, sans que tu y sois pour rien, tout ce que roule à l’extérieur le tourbillon dont les flots t’environnent, de telle manière que la force intelligente, dégagée de l’empire du destin, pure et libre, vive de son propre fonds, pratiquant la justice, acceptant tout ce qui lui arrive, et ne disant jamais que la vérité ; si, dis-je, tu isoles de ton esprit ainsi disposé toutes les relations du corps, dont il subit le contact, du temps qui doit suivre, du temps qui a précédé, tu deviendras comme le dit Empédocle :

Et enfin, si tu t’appliques à ne vivre que là où tu vis, c’est-à-dire dans le présent, à ces conditions, tu pourras jusqu’à la mort passer ce qui te reste d’existence sans trouble, avec dignité, et en un constant accord avec le génie qui te gouverne .

IV

Bien souvent je me suis demandé, non sans surprise, comment il se peut que chacun de nous, tout en se préférant au reste des êtres, fasse pourtant moins de cas de sa propre opinion sur lui-même que de l’opinion des autres . Si un Dieu veillant sur nous, ou un maître plein de sagesse, nous prescrivait de ne concevoir aucune pensée, de ne faire aucune réflexion sans l’exprimer à l’instant même où nous l’aurions dans l’esprit, nous serions incapables de supporter cette contrainte un seul jour. Tant il est vrai que nous respectons l’opinion que les autres se font de nous, bien plutôt que l’opinion que nous en avons nous-mêmes !

V

Comment est-il possible de concevoir que les Dieux, qui ont ordonné si bien les choses et avec tant d’amour pour l’humanité, n’aient oublié qu’un seul point, à savoir que ces quelques hommes, qui ont été complètement bons, qui furent en quelque sorte presque toute leur vie en commerce étroit avec la divinité, qui sont entrés le plus avant dans sa familiarité, par leurs œuvres saintes et par leurs pieux sacrifices, ne reviennent plus à la vie une fois qu’ils sont morts, et qu’ils s’éteignent à jamais ? Puisqu’il en est ainsi, sois bien persuadé que, s’il avait fallu qu’il en fût autrement, les Dieux l’eussent certainement fait ; que, si cet arrangement eût été juste, il aurait été possible ; et que, s’il eût été conforme à la nature, la nature n’eût pas manqué de le produire. De ce que cela n’est pas de cette façon, puisqu’en effet il n’en est pas ainsi, tire cette conclusion convaincante qu’il ne fallait pas que cela fût. Toi-même, tu peux voir aisément que tenter une telle recherche, c’est faire le procès à Dieu. Mais nous ne pourrions pas même élever ces objections contre les Dieux, s’ils n’étaient pas souverainement bons et justes envers nous. Que si c’est là une vérité évidente, il n’est pas moins clair que les Dieux n’auraient pas laissé passer, dans l’ordonnance de ce monde, quelque chose qui, par une négligence étrange, eût été contraire à la justice et à la raison .

VI

Apprends à faire par l’habitude les choses mêmes qui te répugnent. C’est ainsi que la main gauche, qui est cependant la plus inhabile, faute d’habitude, tient la bride plus solidement que la main droite, parce qu’elle a été dressée à la tenir.

VII

L’état de corps et d’âme où il faut être quand la mort viendra nous surprendre, la brièveté de la vie, le gouffre insondable du temps, soit en arrière, soit en avant , la fragilité de toute matière…

VIII

Considérer les causes toutes nues sans les écorces qui les cachent ; apprécier les intentions sans les actes ; bien peser ce que c’est que la douleur, ce que c’est que le plaisir, ce que c’est que la mort, ce que c’est que la gloire ; voir comment on se crée à soi-même tous ses tourments, comment on n’est jamais arrêté par un autre que soi, et comment l’importance des choses dépend uniquement de l’idée qu’on s’en forme.

IX

Dans l’usage qu’on fait des principes par lesquels on se guide, il faut ressembler à l’athlète exercé à tous les genres de luttes plutôt qu’au gladiateur, qui ne connaît qu’une seule manière de combattre . Le gladiateur, une fois qu’il a perdu le glaive qu’il tient, n’a plus qu’à mourir, tandis que l’athlète du Pancrace a toujours ses mains à sa disposition, et il n’a qu’à les manœuvrer énergiquement.

X

Voir ce que les choses sont dans leur réalité, en y distinguant leur matière, leur cause et leurs conséquences.

XI

Quelle admirable puissance l’homme n’a-t-il pas, puisqu’il lui est donné de ne faire que ce que Dieu doit approuver , et d’accepter toujours le destin que Dieu lui fait !

XII

Ne jamais s’en prendre aux Dieux pour ce qui est conforme aux lois de la nature ; car les Dieux ne font jamais rien de mal , ni volontairement, ni involontairement ; ne pas s’en prendre davantage aux hommes ; car leurs fautes sont toujours in volontaires . En résumé, ne s’en prendre jamais à personne .

XIII

C’est être bien ridicule, ou étrangement inexpérimenté, que de s’étonner de quoi que ce soit dans la vie !

XIV

Ou il n’y a dans le monde qu’une nécessité aveugle et un arrangement d’où l’homme peut sortir ; ou bien, il y a une Providence miséricordieuse ; ou enfin, il n’y a qu’une confusion infinie , sans cause supérieure. Si c’est une nécessité insurmontable, à quoi bon luttes-tu contre elle ? Si c’est une Providence, qui permet qu’on la fléchisse , rends-toi digne de recevoir l’appui de la divinité. Si c’est une confusion sans aucun maître qui la dirige, prends-en bravement ton parti, puisque toi du moins, dans cette affreuse tourmente, tu as le bonheur de porter en toi une intelligence qui peut te diriger. Si le flot t’emporte, qu’il emporte donc cette chair dont ton corps est formé, ce souffle qui t’anime, et tout le reste également ; mais, quant à ton intelligence, il ne l’emportera pas .

XV

Eh quoi ! la lumière de la lampe resplendit et ne cesse point de briller jusqu’au moment où elle s’éteint ; et la vérité, la justice, la sagesse , qui sont en toi, s’éteindraient avant toi-même !

XVI

Quand quelqu’un me paraît avoir commis une faute, je me demande : « Suis-je bien sûr que ce soit là une faute de sa part ? » Et si, de fait, il est réellement coupable, je me dis : « Ne s’est-il pas déjà condamné lui-même ? » Alors, c’est bien à peu près comme s’il s’était arraché les yeux de ses propres mains. Prétendre que le méchant ne fasse pas le mal, c’est comme si l’on prétendait que le figuier n’ait pas de suc dans ses figues , que les enfants à la mamelle s’abstiennent de vagir, que les chevaux ne hennissent pas ; c’est vouloir empêcher tant d’autres choses non moins nécessaires. Pouvait-on attendre autre chose d’un homme qui a une pareille complexion ? Guéris donc cette complexion même, si tu es si habile.

XVII

Si la chose n’est pas convenable, ne la fais pas ; si elle n’est pas vraie, ne la dis point . Que ce soit toujours là tes motifs d’agir.

XVIII

Pour toute espèce de choses, regarde toujours ce qu’est en lui-même l’objet qui te produit cette apparence sensible ; analyse cet objet en y distinguant la cause, la matière, la conséquence, et en calculant l’intervalle de temps où il faudra nécessairement qu’il cesse d’exister.

XIX

Comprends donc enfin que tu portes en toi quelque chose de plus noble, quelque chose de plus divin que tous ces objets qui causent tes impressions, et te font mouvoir tout d’un coup , comme les fils font mouvoir la marionnette. En ce moment, quelle est au vrai la disposition de ton âme ? N’est-ce pas la crainte ? N’est-ce pas le soupçon ? N’est-ce pas le désir, ou quelque autre passion aussi peu louable ?

XX

En premier lieu, ne faire quoi que ce soit au hasard , ou sans le rapporter à un but. En second lieu, ne rapporter jamais l’acte qu’on fait à une autre fin que celle même de la communauté .

XXI

Il ne s’écoulera pas beaucoup de temps encore pour que toi-même tu ne sois absolument rien, non plus que chacune de ces choses que tu vois présentement, non plus que chacun de ceux qui présentement vivent avec toi . La nature veut que tout change , que tout se transforme, que tout périsse, pour que d’autres êtres puissent à leur tour succéder à ce qui est.

XXII

Sache bien que les choses ne sont que l’idée que tu t’en fais . Or cette idée dépend toujours de toi ; supprime-la donc, quand tu le veux ; et, ainsi qu’un vaisseau qui a doublé un promontoire, tu trouveras une mer calme, une pleine tranquillité, et un port où les vagues ne pénètrent plus.

XXIII

Une action isolée, quelle qu’elle soit, quand elle cesse en son temps, ne souffre en rien dans le mérite qu’elle peut avoir, par cela seul qu’elle a cessé ; celui qui a fait cette action ne souffre pas davantage par ce motif unique que cette action a dû cesser d’être. En vertu de la même raison, cet ensemble d’actes successifs qui est ce qu’on appelle la vie , n’est pas mis à mal par cela seul qu’il cesse son cours, pas plus que ne souffre celui qui met un terme opportun à cet enchaînement d’actions qui se suivent. C’est la nature qui marque le temps opportun et la limite. Parfois, c’est la constitution même de chaque individu, quand il sent le poids de la vieillesse. Mais, d’une manière générale, c’est la nature universelle qui nous prescrit ce terme inévitable, parce qu’il faut que ses parties changent perpétuellement, pour que le monde dans sa totalité soit éternellement jeune et florissant . Or tout ce qui est dans l’intérêt de l’ensemble est toujours bon et vient toujours à point. Donc la cessation de la vie n’est un mal pour personne, parce qu’elle n’a rien de honteux, attendu qu’elle est absolument involontaire et qu’elle ne blesse en quoi que ce soit l’intérêt de la com munauté . On peut même dire qu’elle est un bien , du moment qu’elle est opportune et utile pour l’ensemble des choses, et qu’elle rentre dans leur cours régulier. C’est qu’en effet l’homme est porté par la main de Dieu, quand il se porte vers le même but que Dieu lui-même, et qu’en pleine connaissance de cause, il s’associe à ses desseins .

XXIV

Voici trois idées qu’il faut toujours avoir présentes à l’esprit.

Dans tout ce que tu fais, n’agis jamais sans réflexion , ni autrement que ne le ferait la justice même . Dans les événements extérieurs, dis-toi toujours qu’ils viennent ou du hasard ou de la Providence ; et il n’y a, ni à se plaindre du hasard, ni à accuser la Providence .

En second lieu, considère un peu ce qu’est un être quelconque depuis le moment qu’il est à l’état de simple germe, jusqu’à celui où il reçoit une âme , et depuis le moment où l’âme lui est donnée jusqu’au moment où il doit la rendre ; et vois de quels éléments il est composé, et en quels éléments il se dissout !

En troisième lieu, suppose qu’en t’élevant tout à coup, au sommet des airs, tu puisses contempler à tes pieds les choses humaines, observant cette infinie variété sous toutes ses faces, et embrassant d’un regard tout ce que l’air et l’éther renferment dans leur vaste sein ; ne te dirais-tu pas, toutes les fois que tu t’élèverais, en ayant sous les yeux ce spectacle toujours uniforme et toujours passager : « Voilà donc les objets de notre orgueil ! »

XXV

Mets de côté l’idée que tu te fais des choses , et te voilà sauvé. Et qui peut t’empêcher encore de la mettre de côté ?

XXVI

Quand tu ressens de la peine à supporter ce qui t’arrive, c’est que tu oublies que tout sans exception se produit selon les lois de la nature universelle ; que la faute est ailleurs qu’en elle ; tu oublies en outre que ce qui se passe aujourd’hui s’est toujours passé comme tu le vois, se passera toujours de même, se passe ainsi partout à cette heure ; tu oublies que l’homme est uni à tout le genre humain par une parenté étroite, qui ne vient pas d’une communauté de sang et de race, mais d’une communauté d’intelligence . C’est que tu ne penses pas non plus que l’intelligence en chacun de nous est Dieu , de qui nous sommes tous sortis ; que rien n’appartient en propre à quelque être que ce soit, et que c’est de Dieu que nous viennent , et notre enfant, et notre corps, et notre âme ; que les choses ne sont que ce que les font nos idées ; et enfin que chacun de nous ne vit absolument que dans le moment présent, et que c’est ce présent seul que nous pouvons perdre .

Traduction par IA · Original