Pensées pour moi-même

Traduction humaine · Traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (†1895) · Source: Wikisource · Domaine public

XXVII

Repasser sans cesse en sa mémoire le souvenir de ceux qui se sont signalés par la fureur de leurs emportements, par l’éclat de leur gloire, par l’excès de leurs malheurs, par leurs rivalités, ou par des destinées extraordinaires en quelque genre que ce soit ; puis se demander : « Où tout cela est-il maintenant ? » Fumée, poussière, bruit de paroles vaines, et plus même de bruit. Qu’on se représente encore, si l’on veut, tout ce côté des choses : un Fabius Catullinus, retiré dans sa campagne, un Lucius Lupus dans ses jardins, un Sterlinius à Baies, un Tibère à Caprée , un Vélius Rufus, ou telles autres personnes, si vantées en quelque façon qu’elles le fussent. Que le but de tant d’efforts était misérable ! Et qu’il est cent fois plus sage de s’appliquer, dans la condition qui vous est faite, à être juste, sobre en tout, et obéissant à la volonté des Dieux avec une simplicité absolue ! Car l’orgueil le plus orgueilleux et le plus insupportable est celui qui se cache sous les dehors de la modestie.

XXVIII

Si l’on te demande : « Où donc as-tu vu les Dieux , et d’où as-tu appris leur existence, pour les adorer comme tu le fais ? » Réponds : « D’abord les Dieux sont visibles à tous les regards ; et ensuite, sans avoir jamais vu mon âme , je ne l’en respecte pas moins. Pour les Dieux, il en est absolument de même ; et comme je trouve partout des marques de leur puissance , ce témoignage me suffit pour conclure qu’ils existent, et pour les adorer. »

XXIX

Le salut de notre vie, c’est de savoir, pour chaque objet, ce qu’il est dans la totalité des choses, la matière dont il est fait, et la cause d’où il vient ; c’est de pratiquer la justice de toute notre âme , et de ne jamais dire que la vérité. Que voudrait-on de plus ? N’est-ce donc pas jouir pleinement de l’existence que de faire succéder sans interruption une bonne œuvre à une bonne œuvre, en ne laissant pas entre elles le moindre vide ?

XXX

Il n’y a qu’une seule et même lumière du soleil, bien qu’elle se divise en se répandant sur nos maisons, sur les montagnes, et sur des millions d’objets. Il n’y a également qu’une seule et même substance , bien que se partageant individuellement en des milliers de corps. Il n’y a qu’une seule vie, bien qu’elle se répartisse à des milliers de natures diverses, et s’y détermine de mille manières. Enfin il n’y a qu’une seule âme intelligente , bien qu’elle semble disséminée à l’infini. Entre toutes ces parties différentes de l’univers, il en est, par exemple le souffle vital ou les objets purement matériels, qui sont insensibles, et qui restent mutuellement étrangères les unes aux autres, quoique d’ailleurs toutes ces choses soient également soumises au principe raisonnable qui les embrasse, et à la force de pesanteur qui les entraîne indistinctement vers un même centre. Mais le propre de notre intelligence , c’est de nous pousser à nous unir avec nos semblables, à nous constituer entre nous, et à ne jamais perdre notre sympathie commune.

XXXI

Que peux-tu chercher encore ? Est-ce à continuer de vivre ? Mais sentir ? Mais vouloir ? Et grandir ? Et diminuer, après avoir grandi ? Et faire usage de la parole ? Et penser ? De toutes ces facultés, quelle est celle qui te semble la plus digne de justifier ton désir ? Mais s’il n’en est pas une que tu ne sois prêt à dédaigner, arrive-s-en donc enfin au terme suprême, qui est d’obéir à la raison et à Dieu . Et quand on adore Dieu et la raison, n’est-ce pas une contradiction flagrante que de se désoler, parce que la mort vient nous ravir l’usage de toutes ces facultés ?

XXXII

Quelle infime parcelle chacun des êtres n’ont-ils pas reçue dans la durée du temps insondable et infini ! En un instant, ils disparaissent engloutis dans l’éternité. Quelle parcelle infime de la substance totale ! Quelle parcelle infime de l’âme universelle ! Quelle misérable portion du globe entier n’est pas la motte de terre où tu es condamné à ramper ! En pesant tout cela dans ton cœur, comprends qu’il n’est au monde rien de grand, si ce n’est d’agir comme le veut ta nature particulière et d’accepter ce que produit la commune nature.

XXXIII

Quel usage ton âme fait-elle d’elle-même ? Tout est là . Quant au reste, volontaire ou involontaire, ce n’est jamais que cadavre et fumée .

XXXIV

Rien ne peut nous inspirer plus sûrement le mépris de la mort que de voir que ceux-là même qui font du plaisir un bien , et de la douleur un mal, ont cependant pour la mort un mépris souverain.

XXXV

Quand on ne trouve bon que ce qui vient en son temps ; quand on regarde comme parfaite ment égal d’accomplir un nombre plus grand ou un nombre moindre d’actions conformes à la droite raison ; quand on ne met nul intérêt à voir le monde plus ou moins longtemps ; quand le cœur est ainsi disposé, la mort n’a plus rien qui puisse nous inspirer de crainte .

XXXVI

Ô homme, tu as été le citoyen de cette grande cité ; que t’importe de l’avoir été cinq ans, ou seulement trois ? La règle qui est conforme aux lois est égale pour tous. Dès lors, quel mal y a-t-il à ce que tu sortes de la cité, d’où t’éloigne non point un tyran, non point un juge inique, mais la nature même , qui t’y avait introduit ? Ce n’est qu’un acteur quittant la scène, quand il reçoit congé du chef de la troupe qui le commandait. — « Mais, je n’ai pas joué mes cinq actes ! je n’en ai joué que trois. » — « Tu les as bien joués ; et dans la vie, parfois, la pièce est complète avec trois actes seulement ; car Celui-là marque le terme où tout est accompli, qui naguère avait décidé que des éléments seraient combinés, et qui décide aujourd’hui qu’ils seront dissous. Quant à toi, tu n’es pour rien , ni dans un cas, ni dans l’autre. Pars donc, le cœur serein ; car Celui qui te délivre est plein d’une bienveillante sérénité . »

TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES.

A

B

C

D

E

F

G

H

I

J

L

M

N

O

P

Q

R

S

T

U

V

X

Traduction par IA · Original