Pensées pour moi-même

Traduction humaine · Traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (†1895) · Source: Wikisource · Domaine public

IX

Ne fais jamais entendre de plaintes à personne ni contre la vie qu’on mène à la cour , ni contre ta propre vie .

X

Le regret est un secret reproche qu’on se fait à soi-même d’avoir négligé son intérêt ; or c’est le bien qui doit être notre intérêt véritable, et le bien seul est digne des soins d’un homme vertueux. Mais l’homme de bien ne peut jamais se repentir d’avoir négligé un plaisir. Donc le plai sir n’est pas notre intérêt , pas plus qu’il n’est le bien.

XI

Cet objet que j’ai sous les yeux , quel est-il en lui-même et dans ses conditions propres ? Quelle est son essence, et quelle est sa matière ? Quelle est sa cause ? Et lui-même, que produit-il dans le monde ? Pour combien de temps existe-t-il ?

XII

Quand tu as de la peine à t’arracher au sommeil , il faut te dire que ton organisation propre, aussi bien que l’organisation naturelle de l’homme, c’est d’accomplir des actes utiles à la communauté , tandis que dormir est une fonction que partagent avec nous les animaux privés de raison. Or ce qui pour chaque être est conforme à sa nature est aussi pour lui plus familier, plus habituel, et même plus attrayant.

XIII

En présence de toute perception sensible , aie toujours le soin, si tu le peux, de distinguer la nature de l’objet, l’impression qu’il fait sur toi et les raisonnements que tu en tires .

XIV

Avec qui que ce soit que tu discutes, demande-toi sur-le-champ à toi-même : « Quels principes cette personne a-t-elle sur le bien et sur le mal ? » Car, selon qu’elle aura tels ou tels principes sur le plaisir ou la douleur, et sur les objets qui produisent l’un ou l’autre, sur la gloire et le déshonneur, sur la mort et la vie, je ne m’étonnerai pas, surtout je ne me choquerai pas, qu’elle agisse de telle ou telle façon ; et je me dirai qu’elle est dans la nécessité de faire ce qu’elle fait .

XV

N’oublie jamais que, de même qu’on aurait tort de trouver mauvais qu’un figuier produise des figues, de même on a tort de s’irriter quand on voit le monde porter les fruits qui sont les siens. Un médecin, un pilote n’ont pas à se choquer de ce que le malade a la fièvre , ou de ce que le vent est contraire.

XVI

Sois bien persuadé que changer d’avis et savoir profiter de la juste critique de quelqu’un qui te redresse, ce n’est pas perdre quoi que ce soit de ta liberté ; car le nouvel acte que tu fais se règle toujours par ta volonté et par ton jugement, et se conforme à ta propre raison.

XVII

Si la chose ne dépend que de toi, alors pourquoi la faire ? Si elle dépend d’autrui, à qui vas-tu t’en prendre ? Est-ce aux atomes ou aux Dieux ? De part et d’autre, ce serait une égale erreur. N’accuse donc personne. Si tu le peux, corrige celui qui a commis la faute ; si tu ne le peux pas, corrige du moins la chose ; et si tu ne peux pas même cela, à quoi te servirait-il de te fâcher ? C’est qu’en effet il ne faut jamais rien faire en pure perte.

XVIII

Ce qui meurt dans le monde n’en sort pas pour cela . Il y demeure, et il y subit certains changements, se dissolvant dans ses éléments propres, qui sont ceux de l’univers et les tiens. Ces éléments eux-mêmes changent encore, et ils ne s’en plaignent pas .

XIX

Tout a été fait en vue d’un certain résultat, le cheval , la vigne. T’en étonnes-tu ? Le soleil même te dira : « J’ai été fait dans tel but. » Les autres Dieux en pourront dire autant. À quelle intention as-tu donc été fait toi-même ? Est-ce pour le plaisir ? Examine un peu si la raison te permet de le croire.

XX

La nature se propose toujours un but , et elle ne s’occupe pas moins de la fin des choses que de leur origine et de leur existence. Elle ressemble assez à un joueur de ballon . Est-ce donc un bien pour le ballon de monter si haut ? Est-ce un mal de descendre si bas, ou même de tomber tout à fait ? Est-ce un bien pour la bulle d’air de se soutenir ? Est-ce un mal pour elle de crever ? Est-ce un bien, est-ce un mal pour la lampe de briller ou de s’éteindre ?

XXI

Retourne un peu le corps en tous sens, et demande-toi ce qu’en font la vieillesse, la maladie, la débauche. La vie est bien courte pour celui qui loue et pour celui qui est loué, pour celui qui célèbre un nom illustre et pour celui dont le nom est célébré. Ajoute que ce bruit se fait dans un coin de cette région de la terre où nous sommes. Et encore, dans ce coin même, tous ne s’entendent pas entre eux ; et il n’y a pas même un individu qui s’entende avec lui-même ! Et la terre tout entière n’est qu’un point dans l’univers !

XXII

Applique bien ton attention à l’objet qui t’occupe, au jugement que tu en portes, à l’acte qui est la suite de ce jugement, et aux paroles qui te servent pour l’exprimer. Tu as bien raison d’apporter tant de soin à tout cela ; car c’est aujour d’hui que tu veux devenir homme de bien plutôt encore que demain.

XXIII

Dois-je faire quelque chose, je tâche de le faire en le rapportant à l’intérêt des hommes, mes semblables. Un accident me survient-il , je l’accepte en le rapportant aux Dieux, et à la source de toutes choses, d’où s’épanchent, en s’enchaînant, tous les événements de l’univers.

XXIV

Que te représente le bain que tu prends ? De l’huile, de la sueur, de l’ordure, de l’eau visqueuse, toutes choses dégoûtantes. Eh bien, voilà ce qu’est la vie dans toutes ses parties ; voilà ce qu’est tout objet, quel qu’il soit .

XXV

Vérus meurt avant Lucille ; puis Lucille meurt à son tour ; Maximus avant Sécunda , puis Sécunda ; Diotimus, avant Épitynchanus ; puis Épitynchanus ; Antonin , avant Faustine ; puis, Faustine ; il en va ainsi de toutes choses. Adrien avant Céler , puis Céler à son tour. Et tous ces autres êtres à l’esprit si vif, si prévoyant de l’avenir, si haut, où sont-ils à cette heure ? Où sont ces philosophes de tant d’intelligence, Charax , Démétrius le platonicien, et Eudémon , et tant d’autres qui les valaient ? Tout cela a vécu un jour ; et, depuis longtemps, tout cela est mort. Il en est qui n’ont pas même laissé le moindre souvenir après eux ; on a parlé quelque temps de ceux-ci ; déjà on ne dit même plus un mot de ceux-là. Pense donc à eux en te disant aussi qu’il faudra, pour toi comme pour eux, que le composé chétif que tu formes se désagrège un jour, que le souffle qui t’anime s’éteigne , ou se déplace , et qu’il aille recevoir ailleurs une autre vie .

XXVI

La vraie joie de l’homme, c’est de faire ce qui est propre à l’homme. Or le privilége de l’homme , c’est d’être bienveillant à l’égard de ses sem blables, de surmonter les agitations des sens, de discerner les perceptions qui méritent créance, et de contempler la nature universelle et l’ensemble des faits dont elle règle le cours.

XXVII

Trois relations que nous avons à soutenir : la première avec la cause matérielle qui enveloppe et compose notre corps ; la seconde avec la cause divine , d’où tout procède pour tous les êtres sans exception ; enfin la troisième avec nos compagnons d’existence.

XXVIII

Ou la douleur est un mal pour le corps, et dès lors c’est à lui de le dire ; ou elle est un mal pour l’âme. Mais l’âme peut toujours conserver son calme parfait et son absolue sérénité , en n’admettant pas que la douleur soit un mal. C’est qu’en effet le jugement, l’émotion, le désir et l’aversion sont toujours au-dedans de nous ; et il n’y a pas de mal qui soit assez puissant pour pénétrer jusque-là.

XXIX

Efface les impressions sensibles en te disant toujours : « Je puis, dans le cas présent où je me trouve, empêcher que cette âme ne soit altérée par aucun vice, par aucune passion, en un mot, par aucun trouble quel qu’il soit . Mais voyant les choses toujours comme elles sont, j’en use selon leur valeur respective. » N’oublie jamais que tu jouis de cette puissance supérieure , qui est d’ailleurs si conforme à la nature.

XXX

Parler, soit dans le Sénat , soit à une personne quelle qu’elle puisse être, avec douceur et sans éclat de voix ; avoir un langage parfaitement sain et mesuré .

XXXI

Vois la cour d’Auguste , sa femme, sa fille, ses ascendants, ses descendants, sa sœur, Agrippa, ses parents, ses familiers, ses amis, Aréus, Mécène, ses médecins, ses sacrificateurs ; toute cette cour est morte. Passe à d’autres, si tu le veux, et ne te borne pas à considérer la fin d’un seul individu ; regarde la fin de tous les membres d’une famille , de la famille de Pompée par exemple. Puis, souviens-toi de cette inscription qu’on lit sur tant de tombeaux : « Ci-gît le dernier de sa race . » Rappelle-toi alors que de peines s’étaient données leurs ancêtres pour s’assurer un héritier après eux. Mais c’est une nécessité inévitable qu’il y ait enfin un dernier ; et voilà la mort de la race tout entière.

XXXII

Il faut ordonner toutes les actions de ta vie une à une ; et si chacune d’elles produit, autant que possible, tout ce qu’elle doit produire essentiellement, sache t’en contenter ; personne au monde ne peut t’empêcher de faire tout ce que tu peux pour qu’elle produise son effet. — Mais un obstacle extérieur s’y opposera. — Non pas ; rien ne peut faire que tu n’y aies point apporté justice, prudence, réflexion. — Mais peut-être une autre cause non moins puissante annulera toute mon action. — Pas davantage ; car, en sachant prendre aussi cet obstacle comme il convient de le prendre, en acceptant de bon cœur les circons tances données, tu substitues aussitôt une action nouvelle à la première, et tu trouves un aide énergique pour la disposition que je viens de te recommander .

XXXIII

Recevoir les choses sans vain orgueil ; et les perdre sans y faire aucune difficulté.

XXXIV

Si jamais tu as eu l’occasion de voir une main, un pied, ou une tête coupés , et qui gisaient séparés du reste du corps, tu peux te dire que c’est là une image de ce que fait l’homme, pour lui-même, du moins autant qu’il le peut, quand il n’accepte pas de bon gré le destin qui lui est réparti, qu’il s’isole volontairement , ou qu’il commet un acte contraire à la loi commune. Tu t’es rejeté hors de cette union, qui était cependant conforme à la nature ; d’abord, tu avais été une partie de l’ensemble ; et voilà que maintenant tu t’en es toi-même retranché. Mais ce qu’il y a d’admirable en ceci, c’est qu’il t’est permis de te rattacher de nouveau à l’union que tu as quittée ; c’est là une faveur que Dieu n’a accordée à aucune autre partie quelconque, qui ne saurait revenir à son tout, une fois qu’elle en a été séparée et coupée. Mais vois l’immense avantage et l’honneur dont Dieu a gratifié l’homme . Il l’a d’abord laissé libre de ne pas briser l’union par son initiative individuelle ; et en second lieu, il lui a donné de pouvoir revenir , même après qu’il a rompu l’union de son plein gré, de s’y rattacher encore, et d’y reprendre, comme partie du tout, la place qu’il y occupait précédemment .

XXXV

Tout être doué de raison possède à peu près toutes les facultés que possède la nature universelle des êtres raisonnables . Mais voici une faculté qu’elle nous a plus spécialement départie : c’est que, de même que la nature de l’univers sait arranger et soumettre au destin commun tout ce qui lui fait opposition et résistance, de même aussi l’être qui a la raison en partage peut toujours, dans l’obstacle qu’il rencontre, trouver matière à son activité, et tourner cet obstacle même à l’accomplissement de son premier dessein .

XXXVI

Prends garde de te troubler en essayant d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de ta vie ; ne t’agite pas à la pensée de tous les événements qui, selon toute probabilité, peuvent t’assaillir encore. Mais contente-toi dans chaque occurrence de t’occuper uniquement du présent , et demande-toi : « Est-ce qu’il y a dans ce qui m’arrive quelque chose de vraiment intolérable , et que je ne puisse endurer ? » Tu rougiras alors à tes propres yeux de t’avouer ta faiblesse . Puis souviens-toi bien encore que ce n’est ni l’avenir ni le passé qui te presse, mais que c’est toujours le présent. Or le présent se réduit à bien peu de chose , si tu te bornes à ne considérer que lui, et que tu sois prêt à gourmander ton cœur de ne pas savoir tenir contre un adversaire réduit à des forces aussi mesquines.

XXXVII

Est-ce que Panthée , ou Pergame , peuvent demeurer éternellement sur le tombeau de leur maître ? Est-ce que Chabrias ou Diotimus sont toujours sur le tombeau d’Adrien ? Quel ridicule ! Eh quoi ! y fussent-ils à demeure fixe , est-ce que les morts le sentiraient ? Et si les morts le sentaient, serait-ce un plaisir pour eux ? Et si c’était un plaisir, en seraient-ils pour cela rendus immortels ? Est-ce que le destin n’avait pas voulu que d’abord ils devinssent, les uns et les autres, des vieillards, ou des vieilles, pour mourir ensuite ? Et les maîtres une fois morts, que pouvaient faire les autres ? Mauvaise odeur que tout cela , et ordure dans le fond du sac !

XXXVIII

Si tu as si bonne vue, dit le philosophe , vois donc à juger les choses le plus sagement possible.

XXXIX

Dans l’organisation de l’être raisonnable, je ne vois pas de vertu qui puisse supplanter la justice ; mais j’en aperçois une qui peut supplanter le plaisir, c’est la tempérance.

XL

Si tu supprimes ton opinion sur l’objet qui semble te causer tant de douleur, te voilà, toi, dans la plus immuable sécurité. — Mais qui, Toi ? — Toi, c’est la raison. — Mais je ne suis pas raison. — Deviens-le. Que la raison ne s’inflige donc pas à elle-même une douleur inutile ; et si, par hasard, il y a encore en toi quelque chose qui ne va pas bien, que ce quelque chose se fasse à soi-même une opinion sur ce qu’il souffre.

XLI

Une gêne pour la sensibilité est un mal pour la vie animale ; une gêne à la satisfaction d’un désir est un mal pour la vie animale également ; une gêne d’un autre genre peut être aussi un mal pour la vie végétative en nous . De la même manière, ce qui gêne l’intelligence est donc un mal pour la nature intellectuelle. Eh bien, applique-toi à toi-même ces réflexions diverses. Est-ce que la douleur et le plaisir te touchent ? C’est à la sensibilité de le savoir . Ton désir rencontre-t-il un obstacle qui l’arrête ? Mais si tu as conçu ce désir sans y supposer les limitations nécessaires, le mal est alors imputable à ta raison. Que si ton sort est le sort commun de tout le monde, tu n’as pas le droit de dire que tu aies subi un tort, ou rencontré un obstacle. Personne au monde, si ce n’est toi, ne peut empêcher les actes propres de ton intelligence ; il n’y a ni feu, ni fer, ni tyran , ni calomnie, en un mot il n’y a rien qui puisse la toucher.

XLII

Je ne suis pas capable de me faire du chagrin à moi-même , moi qui n’en ai jamais fait volontairement à personne .

XLIII

Le plaisir de l’un ne ressemble pas au plaisir de l’autre. Le mien, c’est de maintenir toujours en santé l’esprit qui doit me gouverner , sans qu’il se détourne jamais , avec aversion ni d’un homme quelconque, ni d’aucun de ces événements auxquels est soumise l’humanité, de façon qu’il regarde toujours chaque chose d’un œil bienveillant, qu’il l’accepte , et qu’il l’emploie selon la valeur qu’elle peut avoir .

XLIV

Ne cherche à jouir que du temps qui t’est présentement accordé . Ceux qui poursuivent avec le plus d’ardeur une gloire qui doit leur survivre , feraient bien de penser que ceux dont ils l’attendent seront absolument semblables à leurs contemporains d’aujourd’hui, qu’ils ont tant de peine à supporter. Ceux-là aussi sont soumis à la mort ; et dès lors, quel intérêt peux-tu avoir à ce que leurs voix retentissent en ta faveur, et qu’ils aient de toi un souvenir aussi peu durable qu’eux-mêmes ?

XLV

Saisis-moi , jette-moi où bon te semble. Là comme partout ailleurs, j’aurai mon génie , qui ne me sera pas moins favorable, je veux dire, qui saura se contenter de vivre et d’agir conformément aux lois de son organisation propre. Qu’y a-t-il donc là qui mérite que mon âme en soit en rien troublée, et que, se ravalant elle-même, elle s’abaisse, se passionne, et se laisse aller à l’abattement ou à l’épouvante ? Mais où trouver jamais quelque chose qui puisse valoir ce sacrifice ?

XLVI

Jamais rien ne peut arriver à aucun homme qui ne soit un fait humain ; rien n’arrive à un bœuf qui ne soit fait pour le bœuf ; à une vigne, qui ne soit fait pour la vigne, ni même à une pierre, qui ne soit spécial à la pierre. Si donc chaque être n’éprouve jamais rien que d’ordinaire et de naturel, pourquoi dès lors prendre si mal les choses ? La commune et universelle nature ne te donne pas à supporter un fardeau insupportable .

XLVII

Si la douleur que tu éprouves vient d’une cause extérieure, ce n’est pas à l’objet du dehors que tu dois t’en prendre, c’est au jugement que tu en portes ; car il ne dépend que de toi absolument d’effacer le jugement que tu t’en formes. Si au contraire la cause de la peine est dans ta disposition personnelle, qui est-ce qui t’empêche de redresser ta propre pensée ? Si même tu t’affliges de ne pouvoir faire ce que, selon toi, réclame la droite raison, pourquoi n’agis-tu pas plutôt que de te désoler ? — Mais l’obstacle est plus fort que moi. — Alors ne t’en préoccupe pas, du moment que la cause qui s’oppose à ton action ne dépend pas de toi. — Mais j’aime mieux perdre la vie plutôt que de ne pas faire ce que je désire. — Alors, sors de la vie avec un cœur tranquille, comme meurt celui-là aussi qui a fait tout ce qu’il voulait. Et, à ce moment suprême, sache encore être doux envers les obstacles que tu auras rencontrés.

XLVIII

Souviens-toi bien que le principe qui nous gouverne est absolument invincible , quand, replié sur lui-même , il se contente d’être ce qu’il est, pouvant ne pas faire ce qu’il ne veut point , en supposant même que sa résistance ne soit pas raisonnable. Que sera-ce donc quand il a la raison pour lui, et qu’il ne juge d’un objet qu’après l’avoir examiné attentivement ? C’est là ce qui fait qu’une âme libre des passions est une véritable forteresse , et l’homme n’a pas de rempart plus fort, où il puisse se réfugier et se mettre pour jamais à l’abri de toute attaque. Ne pas voir cela, c’est être aveugle ; et quand on voit cet asyle, et qu’on ne s’y réfugie pas, on est bien malheureux.

XLIX

Ne t’en dis jamais à toi-même sur les choses plus que ne t’en annoncent les premières impressions . On t’apprend qu’un tel dit du mal de toi ; soit : mais on ne t’apprend pas que tu en sois blessé . Je vois que mon enfant est malade ; oui, je le vois ; mais ce que je ne vois pas, c’est qu’il soit en danger . Sache donc toujours rester ainsi sur les impressions premières ; n’y ajoute rien de ton propre fonds ; et, de cette façon, elles ne sont rien. Ou plutôt ajoutes-y, mais en homme qui connaît de reste tous les accidents dont ce monde est le théâtre.

L

Ce melon est amer. — Laisse-le. — Il y a des ronces dans mon chemin. — Détourne-toi. C’est tout ce qu’il faut faire ; mais n’ajoute pas : « Pourquoi y a-t-il de pareilles choses dans le monde ? » Prends-y garde ; par cette question, tu te ferais moquer de toi par quelqu’un qui aurait étudié les lois de la nature, de même que tu prêterais à rire au menuisier ou au cordonnier si tu allais leur reprocher les copeaux et les rognures qui sont dans leurs ateliers. Encore, ces ouvriers ont-ils toujours la possibilité de jeter ces débris dans un autre endroit, tandis que la nature n’a pas un lieu quelconque dans l’univers qui soit en dehors d’elle. Ce qu’il y a précisément de merveilleux dans l’art que déploie la nature, c’est que, s’étant donné à elle-même des limites, elle transforme en sa propre substance tout ce qui en elle semble fait pour se corrompre, vieillir et devenir inutile, et qu’avec ces débris eux-mêmes elle compose des êtres nouveaux, sans avoir jamais besoin d’emprunter des matériaux étrangers, ni d’avoir un lieu quelconque où elle rejette les immondices. Elle sait donc se contenter, et de l’espace qui est à elle, et de la matière qui lui appartient également, et de l’art qui est spécialement le sien.

LI

Quand on agit, ne point hésiter ; quand on s’entretient avec les gens, ne point s’animer ; dans les perceptions qu’on reçoit, ne pas se tromper ; ne pas se concentrer en soi-même tout d’une pièce, et n’en pas sortir trop inopinément ; ne point être affairé dans la vie. Les hommes se tuent, se massacrent, s’accablent d’exécrations. Mais qu’est-ce que tout cela fait pour le devoir qu’a ton âme de rester pure, intelligente, sage et juste ? Autant vaudrait, en passant près d’une eau limpide et savoureuse, l’accabler d’outrages. Mais l’eau ne cesserait pas de s’épancher, toujours excellente à boire. On aurait beau y jeter de la boue et du fumier, elle aurait bientôt dissous ces ordures ; bientôt elle les aurait rejetées, sans en avoir contracté la moindre souillure. À quel prix peux-tu donc te faire en toi-même une source qui ne tarisse jamais , comme tarit un puits intermittent ? Le seul moyen, c’est de te rendre à tout instant de plus en plus libre, sans jamais te départir de la bienveillance, de la simplicité et de la modestie indispensables.

LII

Quand on ignore ce qu’est le monde , on ignore le lieu où l’on est ; quand on ignore pourquoi on a été naturellement fait, on ignore ce qu’on est soi-même, comme on ignore ce qu’est le monde ; et quand on en est à ignorer une de ces choses, on ne sait même pas pourquoi soi-même on a été créé par la nature . Mais que te semble de celui qui redoute le blâme, ou qui recherche les éloges, de ces hommes dont l’ignorance va jusqu’à ne savoir, ni où ils sont, ni ce qu’ils sont ?

LIII

Tu recherches les éloges d’un homme qui, trois fois par heure, s’accable de ses propres malédic tions ; tu prétends plaire à un homme qui se déplaît à lui-même souverainement ; car peut-on se plaire à soi-même quand on se repent, ou peu s’en faut, de tout ce qu’on fait ?

LIV

Ne pas se borner à respirer l’air qui nous environne, mais s’associer en outre par la raison au principe intelligent qui enveloppe toutes choses ; car la force intelligente est répandue dans l’univers entier, et elle ne se communique pas moins à celui qui veut la conquérir que la force de l’air ne se communique à celui qui est fait pour le respirer.

LV

Considéré d’une façon générale , le vice ne peut pas nuire au monde ; considéré dans un individu séparé, il ne nuit pas à autrui ; mais il est exclusivement nuisible à l’être même, qui d’ailleurs a la possibilité d’en être délivré, pourvu que d’abord ce soit lui qui le veuille.

LVI

Pour tout ce qui regarde ma volonté personnelle , la volonté de mon voisin m’est aussi parfaitement indifférente et étrangère que sa respiration ou son corps. Sans doute, nous sommes faits les uns pour les autres autant que possible ; mais la raison qui nous conduit n’en a pas moins dans chacun de nous son domaine distinct. Autrement, le vice de mon voisin deviendrait mon vice personnel. Mais Dieu ne l’a pas voulu , afin qu’un autre ne pût pas à son gré faire mon malheur.

LVII

Le soleil semble épancher et répandre sa lumière, et en effet il l’épanche dans le monde entier ; mais, en s’épanchant, il ne s’épuise jamais . Cet écoulement n’est qu’une simple extension. Le mot qui, dans la langue grecque , signifie ses Rayons a la même étymologie que le mot qui exprime l’idée de s’étendre et de s’épancher. Tu peux voir en effet ce qu’est précisément un rayon de soleil, en observant la lumière qui s’introduit dans une pièce obscure, à travers une ouverture étroite. Elle s’étend et marche en ligne droite ; puis elle se partage, pour ainsi dire , en rencon trant un obstacle solide, qui en prive l’air placé au-delà . C’est sur cet obstacle que la lumière s’arrête, sans glisser en bas et sans tomber . C’est justement ainsi que ton intelligence doit s’écouler et se répandre en tous sens. C’est une diffusion ; ce n’est pas un épuisement, et, quand elle rencontre des obstacles, elle ne doit montrer ni colère ni emportement dans la résistance qu’elle leur oppose ; elle ne tombe pas ; elle reste debout, et elle éclaire de sa lumière tout ce qui la reçoit. Ce qui ne peut pas la réfléchir se prive soi-même de son splendide éclat.

LVIII

Quand on craint la mort, cela revient à craindre, ou de ne plus rien sentir du tout, ou de sentir autrement que dans cette vie. Mais, si tu ne sens plus quoi que ce soit, tu ne peux par conséquent ressentir aucun mal ; et, si tu as une sensibilité différente, alors tu ne seras qu’un autre être ; mais tu ne cesses pas de vivre .

LIX

Les hommes sont faits évidemment les uns pour les autres . Ainsi, éclaire-les, ou sache au moins les supporter.

LX

Autre est le mouvement d’une flèche, autre est celui de l’esprit. Mais l’esprit a cet avantage que, tout en procédant avec le soin nécessaire et en considérant les choses attentivement , il n’en va pas moins droit , et il n’en arrive pas moins sûrement à son but.

LXI

Il faut entrer dans l’esprit des autres , et toujours permettre aux autres d’entrer aussi dans ton esprit.

LIVRE IX

I

Se rendre coupable d’une injustice envers autrui , c’est faire un acte d’impiété, parce que la nature qui gouverne l’univers , ayant créé les êtres raisonnables pour s’aider par des secours réciproques, selon leurs mérites divers, sans qu’il leur soit jamais permis de se nuire entre eux, celui qui méconnaît cette volonté expresse de la nature se rend impie envers la plus auguste des divinités .

Faire un mensonge est une autre impiété aussi grave envers elle ; car la nature qui régit l’univers est également la nature pour tous les êtres ; et les êtres d’ici-bas sont évidemment de la même famille que les êtres éternels. C’est là ce qui fait qu’à un certain point de vue, la nature est appelée la Vérité, parce que c’est elle qui est la cause première de tout ce qui est vrai. Celui donc qui trompe sciemment fait acte d’impiété ; car c’est un délit de mentir. Mais même quand on trompe sans le vouloir , comme on se met en désaccord avec la nature universelle, et que l’on provoque un désordre dans son sein, on combat par cela seul la constitution naturelle du monde . C’est la combattre que de se porter, fût-ce à son propre détriment, vers ce qui contredit la vérité. Car celui qui s’égare ainsi avait préalablement reçu de la nature toutes les facultés nécessaires, et c’est en les négligeant qu’il s’est rendu désormais impuissant à distinguer le faux du vrai.

C’est encore une sorte d’impiété de rechercher le plaisir comme un bien, et de fuir la douleur comme un mal . Il est inévitable qu’avec ces idées on accuse incessamment la commune nature d’avoir réparti ses dons, sans considération de mérite, entre les méchants et les bons, puisqu’à chaque instant les méchants jouissent des plaisirs de ce monde et de tous les moyens de se les procurer, et que les bons sont plongés dans la douleur , exposés aux causes de tout genre qui la produisent. D’une autre part, quand on redoute la douleur, on doit par suite redouter bien des événements que le monde doit néanmoins voir s’accomplir. C’est là encore une disposition impie. Quand on tient tant au plaisir, on ne se défend pas assez de commettre des fautes contre ses semblables ; et c’est également une impiété manifeste. Dans les choses où la commune nature se montre indifférente, puisque, certainement, elle n’aurait pas fait les deux si elle n’était pas profondément indifférente à l’une et à l’autre, ce qu’il faut c’est que ceux qui veulent obéir à la nature pensent à cet égard absolument comme elle, et qu’eux aussi ils restent dans une indifférence parfaite .

Ainsi donc, en ce qui concerne la douleur et le plaisir, la mort et la vie, la gloire et l’obscurité, toutes choses dont la commune nature fait indistinctement usage, on se rend coupable d’une impiété évidente, si l’on n’est pas aussi impassible que la nature elle-même. Et quand je dis que la commune nature est indifférente à tout cela, et qu’elle en fait un égal usage, je veux faire entendre que tout cela arrive indistinctement à tous les êtres qui se succèdent, les uns à la suite des autres, ou qui apparaissent dans le monde, en vertu d’une impulsion première de la Providence ; car elle a dès l’origine des choses réglé l’ordre entier de l’univers, et y a déposé les raisons de tout ce qui devait être dans un avenir sans fin, en déterminant l’empire de toutes les forces qui ont été les germes des existences, des change ments, et des révolutions de tout genre que nous pouvons observer.

II

Ce serait le privilège d’un mérite surhumain que de pouvoir sortir de la société des hommes sans avoir jamais su ce que c’est que le mensonge, la fausseté sous aucune de ses formes, la mollesse et l’orgueil. Déjà, c’est avoir fait une heureuse traversée que de s’en aller de ce monde avec le profond dégoût de ces vices . Ou bien, par hasard, préférerais-tu t’enfoncer dans le mal ? Et l’expérience en est-elle encore à t’apprendre à fuir cette peste ? La corruption de l’âme, qui se ruine par le vice, est une peste cent fois plus fatale que celle qui infecte et vicie l’air que tu respires. Car l’une est la peste des animaux en tant qu’ils sont de simples animaux, tandis que l’autre est la peste des hommes en tant qu’ils sont hommes .

III

Ne maudis pas la mort ; mais fais-lui bon accueil, comme étant du nombre de ces phénomènes que veut la nature. La dissolution de notre être est aussi naturelle en nous que la jeunesse, la vieillesse, la croissance, la pleine maturité, la pousse des dents, la barbe, les cheveux blancs, la procréation, la gestation des enfants, l’accouchement, et tant d’autres fonctions purement physiques, que développent en nous les diverses saisons de la vie. Lors donc que l’homme y a réfléchi, il sait qu’il doit ne montrer à l’égard de la mort, ni oubli, ni courroux, ni jactance . Il faut l’attendre comme un des actes nécessaires de la nature ; et puisque tu attends bien le jour où ta femme mettra au monde l’enfant qu’elle porte en son sein, de même aussi tu dois accueillir l’heure où ton âme se délivrera de son enveloppe . Que si tu as besoin, pour te rassurer le cœur, d’une réflexion toute spéciale, qui te rende plus accommodant envers la mort, tu n’as qu’à considérer ce que sont les choses dont tu vas te séparer enfin, et les spectacles dont moralement ton âme ne sera plus attristée. Ce n’est pas à dire le moins du monde qu’il faille combattre contre les hommes ; loin de là, il faut les aimer et les supporter avec douceur. Seulement, il faut bien te dire que ce ne sont pas des gens partageant tes sentiments que tu vas quitter ; car le seul motif qui pourrait nous rattacher à la vie et nous y retenir, ce serait d’avoir le bonheur de s’y trouver avec des hommes qui auraient les mêmes pensées que nous. Mais, à cette heure, tu vois quelle anxiété te cause ce profond désaccord dans la vie commune, et tu vas jusqu’à t’écrier : « Ô mort, ne tarde plus à venir, de peur que je n’en arrive, moi aussi, à me méconnaître autant qu’eux ! »

IV

Quand on fait une faute contre quelqu’un, on en commet une aussi contre soi-même ; en faisant tort à autrui, on se fait en même temps un tort personnel, puisqu’on se pervertit.

V

Bien souvent on se rend coupable en négligeant d’agir , et non pas seulement en agissant.

VI

Il doit te suffire d’avoir une idée parfaitement intelligible des choses qui t’occupent actuellement, de remplir actuellement ton devoir envers la communauté, et d’être actuellement en disposition de te soumettre avec joie à tout événement que la Cause infinie peut t’envoyer.

VII

Effacer les impressions sensibles ; apaiser l’émotion qu’elles ont pu nous causer ; éteindre nos passions ; rester complètement maîtres de la raison qui doit nous guider .

VIII

C’est une seule et même âme qui fait vivre les animaux privés de raison ; c’est une seule et même âme intelligente qui est répartie entre les êtres raisonnables, de même qu’il n’y a qu’une seule et même terre pour toutes les choses terrestres, de même qu’il n’y a qu’une seule et même lumière qui nous fait voir tout ce qui est visible, de même qu’il n’y a qu’un seul et même air que respirent tous les êtres animés.

IX

Tout être qui a quelque chose de commun avec un autre être se porte invinciblement vers son semblable. Tout objet terreux se dirige spontanément vers la terre ; toute particule liquide tend à s’écouler avec les eaux ; la particule d’air en fait autant. Il faut des obstacles et une violence, pour qu’ils ne suivent pas cette pente. De même encore, le feu monte toujours en haut pour s’y rejoindre au feu élémentaire ; sur la terre, il suffit qu’une matière quelconque soit un peu plus sèche pour qu’elle soit toute prête à s’enflammer, sous toute espèce de feu, parce que cette matière est moins mélangée de ce qui s’oppose et résiste à la combustion.

C’est en vertu d’une loi semblable que tout être qui a sa part de la commune nature intellectuelle, tend aussi vivement et plus vivement encore vers l’être qui est de la même espèce que lui . Plus l’être intelligent l’emporte sur le reste des créatures, plus aussi il a d’empressement à se mêler et à se fondre avec ce qui est de sa famille. Ainsi d’abord, parmi les animaux qui n’ont pas la raison en partage, on peut observer des essaims, des troupes, des éducations de petits, et, en quelque sorte aussi, des affections et des amours ; car, dans ces êtres, il y a déjà des âmes ; et l’on peut y remarquer une tendance évidente à se grouper autour du meilleur, ce qu’on ne voit, ni dans les plantes, ni dans les pierres, ni dans les bois. Au contraire, entre les êtres qui ont le privilége de la raison, il se forme des gouvernements, des amitiés de tout ordre, des familles, des réunions de tout genre, et, même pendant la guerre, des traités et des trêves. En montant encore plus haut jusqu’aux êtres de la région supérieure, il y a une sorte d’unité même entre les plus séparés par la distance, comme le sont les astres .

C’est donc ainsi que la tendance à s’élever toujours vers le mieux peut créer entre les êtres les plus disparates une sorte de sympathie. Mais regarde ce qui se passe dans l’état présent des choses. Seuls, les êtres doués d’intelligence ont perdu le sentiment de cette affection et de ce bon accord qu’ils se doivent mutuellement ; il n’y a que parmi eux qu’on ne voit plus ce concours. Pourtant ils ont beau fuir ; ils sont repris dans le courant qui les entraîne ; la nature est la plus forte ; et tu peux te convaincre de cette vérité pour peu que tu l’observes avec quelque soin ; car il serait plus facile de découvrir un objet terrestre séparé du reste de la terre, que de trouver un homme absolument isolé de l’homme .

X

L’homme porte son fruit, comme Dieu porte le sien , comme le monde porte le sien aussi, comme toute chose le porte, quand la saison en est venue. Si d’ordinaire le mot de Fruit ne s’applique proprement qu’aux plantes qui, comme la vigne, produisent des fruits, l’expression ici n’est de rien. La raison porte également son fruit, qui est tout ensemble, et commun, et spécial ; et, de ce fruit-là, il sort une multitude d’autres fruits qui sont pareils à la raison elle-même.

XI

Si tu le peux , instruis les gens et redresse-les ; si tu y échoues, n’oublie pas que c’est précisément à cet effet que la bienveillance t’a été accordée . Les Dieux mêmes sont cléments pour les êtres qui te résistent ; et à leur égard, tant les Dieux sont bons, ils les aident à se donner santé, richesse et gloire. Tu peux imiter les Dieux ; ou, si tu ne le fais pas, dis-moi qui t’en empêche.

XII

Travaille sans cesse, non pas avec la persuasion que c’est un malheur pour toi de travailler , ni avec le désir qu’on te plaigne ou qu’on t’admire, mais soutenu par cette seule volonté de toujours agir ou de suspendre ton activité, de la manière que le veut la raison dans l’intérêt de la cité dont tu fais partie.

XIII

Aujourd’hui, je suis sorti de tous mes embarras ; ou, pour mieux dire, j’ai mis tous mes embarras de côté ; car ils n’étaient pas au dehors ; ils étaient tout intérieurs, c’est-à-dire dans les idées que je m’en faisais .

XIV

Toutes choses deviennent familières par l’expérience qu’on en acquiert ; le temps qu’elles subsistent n’est que d’un jour ; leur matière n’est que souillure. À cette heure, tout est absolument ce qu’il était quand vivaient ceux que nous avons ensevelis.

XV

Les choses nous sont extérieures et restent à notre porte . Indépendantes par elles-mêmes, elles ne savent rien de ce qu’elles sont, elles ne nous en disent rien. Qui nous en apprend donc quelque chose ? C’est uniquement la raison, qui nous gouverne.

XVI

Pour l’être raisonnable qui vit en société, le mal, ainsi que le bien, ne consiste pas dans ce qu’il pense , mais dans ce qu’il fait. C’est comme la vertu et le vice, qui, pour lui, ne consistent pas davantage dans la pensée, mais dans l’action.

XVII

Pour le caillou qu’on lance en l’air , il n’y a pas plus de mal à redescendre qu’il n’y avait de bien à monter.

XVIII

Pénètre au fond de leurs cœurs ; et tu sauras quels juges tu redoutes, et quels juges ils sont aussi à leur propre égard.

XIX

Tout est soumis au changement . Et toi-même tu es sujet à une perpétuelle modification, et, sous certains rapports, à une destruction perpétuelle. L’univers entier est comme toi .

XX

Il faut laisser à autrui la faute d’autrui .

XXI

Qu’une action cesse ; qu’un désir, qu’une idée s’arrêtent et s’apaisent ; que tout cela meure, peut-on dire, il n’y a pas là le moindre mal . À un autre point de vue, considère les âges divers de la vie, enfance, adolescence, jeunesse, vieillesse ; tous ces changements sont des morts successives de chacun de ces états. Est-ce donc si terrible ? Maintenant considère encore le temps de la vie que tu as passé sous la conduite de ton grand-père, de ta mère, de ton père ; et te rappelant encore bien d’autres vicissitudes que celles-là, bien d’autres changements, bien d’autres cessations de choses, demande-toi de nouveau : « Est-ce donc si terrible ? » Ainsi, le terme de la vie tout entière , sa cessation, son changement ne sont pas non plus davantage à craindre.

XXII

Reviens bien vite, reviens en courant à la pensée du principe souverain qui te régit , du principe qui régit l’univers, et de celui qui régit l’homme à qui tu parles : à ton principe, pour en faire en toi une intelligence amie de la justice ; au principe souverain de l’univers, pour te rappeler de quel tout tu fais partie ; au principe qui conduit ton interlocuteur, pour savoir s’il agit par ignorance ou de propos délibéré, et ne pas oublier qu’il est de ta famille.

XXIII

Comme tu n’es toi-même qu’un complément du système entier que la cité compose , de même il faut aussi que chacun de tes actes tende à compléter la vie de la cité. Si donc une quelconque de tes actions n’a pas un rapport, soit direct, soit éloigné, avec le but commun de la société , cette action brise ta vie sociale, et en rompt l’unité ; elle est factieuse, au même titre qu’est factieux le citoyen qui, pour sa part personnelle, s’écarte de l’harmonie qui ressemble à celle-là et qui est si nécessaire au peuple.

XXIV

Fureurs d’enfants , jeux puérils, pauvres âmes chargées des cadavres qu’elles portent , toutes choses qui jettent une plus vive lumière sur l’Évocation des morts dans l’Odyssée .

XXV

Remonte jusqu’à la qualité essentielle de la cause , et, l’isolant de tout élément matériel, considère-la en elle-même. Tâche de la même manière d’isoler le temps, et calcule combien doit durer tout au plus cette qualité particulière que tu as distinguée.

XXVI

Tu as beaucoup souffert dans la vie , parce que tu ne t’es pas borné à faire faire à ta raison ce que sa constitution lui permet ; mais sans doute la leçon t’a suffi.

XXVII

Si les gens te critiquent, s’ils te détestent, s’ils t’accablent de leurs clameurs et de leurs outrages, va droit à leurs âmes , pénètres-y et regarde ce qu’ils sont. Tu verras bien vite que tu n’as guère à te tourmenter de l’opinion que de telles gens peuvent avoir de toi. Il faut néanmoins conserver ta bienveillance envers eux ; car la nature veut que vous vous aimiez. Les Dieux mêmes leur viennent en aide de cent manières par les songes , et par la divination, afin qu’ils acquièrent précisément tout ce qui fait l’objet de leurs vœux .

XXVIII

Les choses de ce monde roulent toujours, en haut, en bas, dans le même cercle , qu’elles parcourent perpétuellement d’âge en âge. Ou bien, l’intelligence universelle s’occupe de chacune d’elles spécialement ; et alors, si cela est, tu dois adorer ce qu’elle a réglé elle-même ; ou bien, elle s’est contentée de donner une première impulsion , à laquelle toutes choses obéissent les unes à la suite des autres ; ou bien enfin, il n’y a que des atomes, c’est-à-dire des indivisibles. En un mot, Dieu existe, et dès lors tout est bien . Si tout va au hasard, toi du moins tu n’y es pas soumis . Bientôt la terre nous aura tous cachés dans son sein ; puis, elle-même changera comme nous ; ce qui succédera changera encore à l’infini, et ce changement sera éternel . Aussi, en considérant ces flots accumulés de révolutions et la rapidité de ces vicissitudes incessantes, on se sentira pris, pour tout ce qui est mortel , d’un bien profond dédain.

XXIX

La cause universelle est un torrent qui entraîne toutes choses. Aussi, qu’ils sont naïfs même ces prétendus hommes d’État qui s’imaginent régler par la philosophie la pratique des affaires ! Ce sont des enfants qui ont encore la morve au nez. Ô homme, que te faut-il donc ? Borne-toi à faire ce que présentement la nature exige. Agis, puisque tu le peux ; et ne t’inquiète pas de savoir si quelqu’un regarde ce que tu fais . Ne va pas espérer non plus la République de Platon ; mais sache te contenter du plus léger progrès ; et si tu réussis, ne crois pas avoir gagné si peu de chose. Qui peut en effet changer l’esprit des hommes ? Et tant qu’on ne parvient pas à modifier les cœurs et les opinions , qu’obtient-on, si ce n’est l’obéis sance d’esclaves, qui gémissent , et d’hypocrites, qui feignent de croire à ce qu’ils font ? Poursuis donc maintenant ; et continue à me citer Alexandre, Philippe et Démétrius de Phalère. On verra s’ils ont bien compris ce que veut la commune nature, et s’ils ont su faire leur propre éducation. Mais s’ils n’ont eu qu’un personnage plus ou moins dramatique , je ne connais personne qui puisse me condamner à les imiter. L’œuvre de la philosophie est aussi simple que modeste . Ne me pousse donc pas à une morgue solennelle.

XXX

Regarde d’un peu haut ces rassemblements innombrables , ces innombrables cérémonies de tout ordre, ce voyage fait dans toutes les conditions de tempête et de calme, ces diversités infinies d’êtres naissant, coëxistant, mourant ; songe aussi un peu à cette vie que tant d’autres ont jadis vécue comme toi, à cette vie qu’après toi d’autres vivront encore, à la vie que mènent à cette heure tant de nations barbares ; et calcule combien il y a d’hommes qui n’ont jamais entendu même prononcer ton nom , combien qui l’oublieront dans un moment, combien qui peut-être te louent aujourd’hui et qui demain s’empresseront de te déchirer. Et tu te diras que le souvenir des hommes est certainement bien peu de chose, que la gloire ne vaut pas davantage , et que rien dans tout cela ne mérite notre estime .

XXXI

Pas de trouble, pour tout ce qui provient de la cause extérieure ; stricte justice dans tous les actes que produit la cause qui ne tient qu’à toi ; en d’autres termes, principe d’action et désir, qui aboutissent à te faire toujours rechercher l’intérêt de tous , comme un devoir que la nature t’impose.

XXXII

Il est une foule d’embarras gratuits que tu peux aisément t’épargner, puisqu’ils n’ont rien de réel que dans l’idée que tu t’en formes . Il te sera toujours facile de donner à ton esprit une immense carrière , en embrassant par la pensée l’u nivers entier, en songeant à l’éternité du temps, au changement rapide de chacune des parties de ce monde, à l’intervalle si étroit qui sépare leur naissance de leur destruction, à l’abîme sans fond qui a précédé leur existence, et à l’infini non moins insondable qui suivra leur dissolution.

XXXIII

Tout ce que tu vois sera détruit dans un instant, et ceux aussi qui observent cette destruction inévitable seront eux-mêmes non moins vite détruits. On a beau mourir dans la plus extrême vieillesse, on en est au même point que celui qui a trouvé la mort la plus prématurée.

XXXIV

Quelles âmes sont les leurs ! À quels objets appliquent-ils leurs soins les plus ardents ! Dans quelles vues prodiguent-ils leur amour et leur respect ! Essaie un peu de voir à nu leur cœur misérable . Quelle déception de s’imaginer que le blâme de telles gens puisse nous faire quelque tort, ou que leurs louanges les plus vives puissent nous servir à quelque chose !

XXXV

La perte de l’existence n’est pas autre chose qu’un changement . Cette vicissitude plaît à la nature universelle, qui a fait que tout est bien , que tout a été de toute éternité semblable à ce qui est, et que tout sera à l’avenir semblable à ce qui a été. Et toi, qu’oses-tu dire ? Que tout dans le monde a toujours été mal, que tout sera mal à jamais, et que, parmi ces Dieux si nombreux, il ne s’est pas trouvé une seule puissance capable de redresser ce désordre, et tu prétends que l’univers a été condamné à des souffrances qui ne doivent jamais cesser !

XXXVI

Dans la matière dont tout être est composé , il y a une partie qui se corrompt et se perd, liquide, cendre, os, humeur ; dans un autre genre, les marbres sont les coagulations de la terre ; l’or et l’argent y sont des dépôts, des sédiments ; les poils des bêtes sont notre vêtement ; le sang est de la pourpre, et ainsi de tout le reste. Le souffle même qui nous anime est quelque chose d’analogue, puisque, venu de certains éléments, c’est en ces éléments qu’il se change lui-même.

XXXVII

Assez de cette vie de misère, assez de murmures, assez de grimaces dignes d’un singe ! Pour quoi te troubler ainsi ? Qu’y a-t-il de nouveau dans les choses ? Qui te met hors de toi ? T’en prends-tu à la cause même , à laquelle tu rapportes ton agitation ? Regarde-la en face . Est-ce à la matière ? Regarde-la avec une égale fermeté. En dehors de la matière et de la cause, il n’y a rien. Tâche donc enfin de devenir, sous l’œil des Dieux , plus simple et meilleur que tu n’es. Se dire tout cela et voir tout cela pendant cent années ou pendant trois ans, c’est bien toujours la même chose .

XXXVIII

Si cette personne a commis une faute, c’est un mal pour elle ; mais peut-être n’a-t-elle pas commis la faute qu’on lui impute.

XXXIX

Ou bien en ce monde tout vient d’une source unique, qui est intelligente , comme en un vaste et unique corps ; et dans ce cas, une partie n’a pas le droit de se plaindre de ce qui se fait en vue du tout ; ou bien, il n’est au monde que des atomes , et il n’y a jamais que leur concours fortuit, ou leur dispersion. Dès lors, pourquoi t’émouvoir et te troubler ? Tu n’as qu’à dire à l’âme qui te gouverne : « Tu es morte ; tu es perdue et détruite ; tu n’es que déception ; tu es à l’état des brutes ; comme elles, tu te réunis en troupes, et tu te repais comme elles. »

XL

Ou les Dieux sont impuissants, ou ils peuvent quelque chose. S’ils sont sans puissance, pourquoi leur adresser tes prières ? S’ils peuvent quelque chose pour toi, pourquoi ne les pries-tu pas de te donner la force de ne plus craindre rien de tout ce que tu crains, de ne désirer rien de ce que tu désires, de ne t’affliger de rien de ce qui t’afflige, plutôt que de leur demander qu’ils t’accordent cette chose que tu souhaites , ou qu’ils éloignent telle ou telle autre chose de toi ? Car si les Dieux peuvent aider les hommes en agissant avec eux , c’est en cela certainement qu’ils le peu vent. Mais peut-être diras-tu : « Ce sont là des choses dont les Dieux m’ont laissé maître. » Eh bien alors, ne vaut-il pas cent fois mieux te les procurer toi-même, et te servir avec pleine liberté de choses qui ne dépendent que de toi seul, plutôt que de t’agiter avec la bassesse d’un esclave pour des choses qui ne dépendent pas de toi ? Mais qui t’assure que les Dieux ne prennent point une part dans les actions mêmes qui dépendent de nous ? Essaie donc un peu de les prier comme je te le recommande, et tu verras. L’un fait cette prière : « Ô Dieux, faites que je couche avec cette femme ! » Et toi, fais-leur cette prière : « Faites, ô Dieux, que je ne désire pas coucher avec elle. » Un autre prie ainsi : « Faites, ô Dieux, que je sois délivré de ce fléau. » Toi, au con traire, prie-les en disant : « Faites, ô Dieux, que je ne désire pas d’être délivré de ce fléau. » Un troisième s’écriera : « Faites, ô Dieux, que je ne perde pas mon enfant. » Toi, prie-les en leur disant : « Faites, ô Dieux, que je ne craigne pas de le perdre. » C’est en ce sens que tu dois diriger le cours de tes prières , et tu vois ensuite venir les choses.

XLI

Épicure a dit : « Quand j’étais indisposé, je ne mettais jamais la conversation sur mon mal ; et je me gardais d’en souffler mot à ceux qui venaient chez moi. Mais je poursuivais l’entretien commencé sur les principes de la nature ; et je m’appliquais uniquement à ce que l’âme, qui participe cependant à ces émotions poi gnantes de la chair , n’en fût pas troublée, et conservât la jouissance du bien qui n’appartient qu’à elle. Je ne laissais pas même aux médecins, poursuit Épicure, la vanité de croire qu’ils faisaient quelque chose pour moi. Et ma vie n’en continuait pas moins son cours heureux et digne. » Tu dois imiter cet exemple dans la maladie, si tu es malade, ou dans tout autre accident ; car il ne faut jamais déserter la philosophie, quelles que soient les circonstances ; pas plus qu’il ne faut perdre ses paroles en conversant avec l’ignorant, ou avec celui qui n’a point étudié la nature, préceptes excellents que recommandent toutes les écoles ; en un mot, on doit être tout entier à ce qu’on fait actuellement , et au moyen qu’on emploie pour le faire.

XLII

Quand quelqu’un te choque par son impudence, demande-toi sur-le-champ : « Se peut-il qu’il n’y ait pas d’impudents dans le monde ? » Non, cela ne se peut pas . Ainsi donc, ne cours pas après l’impossible ; car cet homme qui te choque est un de ces impudents dont l’existence est inévitable dans le monde où nous sommes. Aie toujours la même réflexion présente s’il s’agit d’un malfaiteur, d’un perfide, ou de quelqu’un qui s’est rendu coupable de toute autre faute. En te disant qu’il est impossible que cette sorte de gens n’existe pas dans la société, tu te sentiras plus de tolérance envers chacun d’eux en particulier.

En même temps, tu feras bien aussi de penser à la vertu spéciale que la nature permet à l’homme en opposition avec le vice qui te blesse. Ainsi, contre l’ingrat, elle nous a permis la douceur, et telle autre vertu contre tel autre genre de faute. Toujours il t’est loisible d’offrir tes conseils et tes leçons à celui qui s’égare, puisque toujours, quand on dévie, on quitte la voie qu’on s’était proposée , et que c’est une erreur qu’on commet. Et puis, quel tort as-tu souffert ? En y regardant de près, tu verras que pas un de ceux contre qui tu t’emportes si vivement, n’a pu rien faire absolument qui corrompît ton âme ; or, le mal et le tort personnel que tu pourrais éprouver ne consiste absolument qu’en cela. Est-ce donc un mal ou une chose si étrange qu’un ignorant fasse œuvre d’ignorance ? Examine si ce n’est pas bien plutôt à toi-même qu’il faudrait t’en prendre de n’avoir pas prévu qu’un tel homme commettrait une telle faute. Car la raison te donnait bien des motifs de présumer que, selon toute apparence, il commettrait ce délit ; et si tu t’étonnes qu’il l’ait commis, c’est que tu n’as pas assez écouté les avertissements de la raison.

C’est surtout quand tu accuses quelqu’un de perfidie ou d’ingratitude qu’il faut faire ce retour sur toi-même. Évidemment, c’est ta faute si, connaissant le caractère de cet homme, tu as pu croire qu’il observerait sa parole ; ou bien si, en lui rendant service, tu n’as pas rendu ce service sans arrière-pensée, et si, en faisant ce que tu as fait, tu n’as pas su tirer sur-le-champ de ton action même tout le fruit qu’elle comporte. Que veux-tu donc de plus que de rendre service à cet homme ? Ne te suffit-il pas d’avoir agi en cela conformément à la nature ? Te faut-il donc en outre un salaire ? C’est à peu près comme si l’œil demandait qu’on le payât, parce qu’il voit ; les pieds, parce qu’ils marchent. Ces organes ont été faits pour un but déterminé ; et, en agissant selon leur structure particulière, ils ne font que remplir la fonction qui leur est particulièrement propre. De même aussi, l’homme, qui est né pour le bien, quand il fait quelque chose de bien à lui tout seul, ou qu’il concourt autrement à faire le bien commun en compagnie de ses semblables, ne fait qu’obéir au vœu de son organisation, et il accomplit son devoir propre .

LIVRE X

I

Ô mon âme , quand sauras-tu donc enfin être bonne, simple, parfaitement une, toujours prête à te montrer à nu, plus facile à voir que le corps matériel qui t’enveloppe ? Quand pourras-tu goûter pleinement la joie d’aimer et de chérir toutes choses ? Quand seras-tu remplie uniquement de toi-même, dans une indépendance absolue, sans aucun regret, sans aucun désir, sans la moindre nécessité d’un être quelconque vivant ou privé de vie, pour les jouissances que tu recherches ; sans avoir besoin, ni du temps pour prolonger tes plaisirs, ni de l’espace, ni du lieu, ni de la séré nité des doux climats, ni même de la concorde des humains ? Quand seras-tu satisfaite de ta condition présente, contente de tous tes biens présents, persuadée que tu as tout ce que tu dois avoir, que tout est bien en ce qui te touche, que tout te vient des Dieux , que, dans l’avenir qui t’attend, tout sera également bien pour toi de ce qu’ils décideront dans leurs décrets, et de ce qu’ils voudront faire pour la conservation de l’être parfait , bon, juste, beau, qui a tout produit, renferme tout, enserré et comprend toutes les choses, lesquelles ne se dissolvent que pour en former de nouvelles pareilles aux premières ? Quand seras-tu donc telle, ô mon âme, que tu puisses vivre enfin dans la cité des Dieux et des hommes , de manière à ne leur jamais adresser une plainte, et à n’avoir jamais non plus besoin de leur pardon ?

II

Observe attentivement ce que demande ta nature, comme si la nature seule devait te guider ; et une fois que tu connais son vœu, accomplis-le avec constance, jusqu’au point où la nature animale en toi devrait en trop pâtir . En conséquence, observe avec une attention suffisante les exigences de la nature animale. Mais ce soin même doit être subordonné au devoir de n’altérer jamais cette autre nature qui fait de toi un être raisonnable . Or, l’être raisonnable est en même temps un être fait pour la société. En appliquant scrupuleusement ces règles, tu n’as point à te préoccuper d’autre chose.

III

Tout ce qui t’arrive dans la vie, arrive de telle sorte que la nature te l’a rendu supportable , ou que tu es hors d’état de le supporter avec la nature que tu as. Si l’accident est tel que tu sois de force à l’endurer , ne t’en plains pas ; mais subis-le avec les forces que t’a données la nature. Si l’épreuve dépasse tes forces naturelles, ne te plains pas davantage ; car, en te détruisant, l’épreuve s’épuisera elle-même. Toutefois, n’oublie jamais que la nature t’a fait capable de supporter tout ce qu’il dépend de ta volonté seule de rendre supportable, ou intolérable, selon que tu juges que c’est ton intérêt de faire la chose, ou qu’elle est un devoir pour toi.

IV

Quand quelqu’un se trompe, redresse-le avec bienveillance , et montre-lui son erreur. Si tu ne peux le redresser, ne t’en prends qu’à toi seul ; ou mieux encore, ne t’en prends même pas à toi .

V

Quelque chose qui puisse t’arriver en ce monde, cette chose avait été prédisposée pour toi de toute éternité ; et dès l’éternité, l’enchaînement réciproque des causes avait décrété, tout à la fois dans la trame de l’univers, et ta propre existence, et la chose qui t’arrive.

VI

Qu’il n’y ait que des atomes , qu’il y ait une nature , peu m’importe ; un premier principe qu’il faut toujours poser, c’est que je ne suis qu’une partie de ce tout ce que la nature gouverne. Un second principe, suite de celui-là, c’est que je suis dans un certain rapport de parenté avec les parties de ce monde, qui sont de la même espèce que moi. Si je me souviens de ces axiomes, je ne me révolterai jamais, en tant que partie, contre le sort qui m’est assigné dans le tout ; car la partie ne peut pas souffrir de ce qui est utile au tout . En effet, le tout ne peut jamais rien avoir qui ne soit dans son intérêt. Toutes les natures en sont là, et celle de l’univers en particulier. Ajoutez encore à cette première condition le privilége de ne pouvoir être contrainte, par aucune cause extérieure, à produire quoi que ce soit qui puisse lui porter dommage.

En me rappelant donc que je suis personnellement une des parties de ce tout, je recevrai avec reconnaissance tout ce qui pourra m’arriver ; et en tant que je suis en quelque sorte de la famille des parties qui sont de même espèce que moi, je me garde de faire rien de ce qui pourrait blesser la communauté. Bien plus, je penserai sans cesse à ces êtres mes semblables , et je dirigerai tous mes efforts vers le bien commun, et me défendrai de tout ce qui pourrait y être contraire.

Ces divers devoirs étant bien remplis, le cours de la vie doit être nécessairement heureux, si tu admets que le citoyen coule réellement une vie heureuse quand il la passe à ne faire que des actes utiles à ses concitoyens , et qu’il accepte avec joie la part que lui accorde l’État.

VII

Les parties de l’univers qui, d’après la loi de la nature, sont comprises dans le monde où nous sommes, doivent périr de toute nécessité. D’ailleurs, périr ne signifie pas autre chose que changer . Mais si, pour ces parties, changer est un mal naturel et un mal nécessaire, c’est qu’alors le tout serait mal constitué, les parties étant fort disparates, et, en ce qui regarde la destruction, étant traitées différemment les unes des autres. Est-ce donc que la nature elle-même a résolu de maltraiter ses parties diverses, et, en les assujettissant au mal, les y a-t-elle fait nécessairement tomber ? Ou bien tous ces phénomènes ont-ils lieu à son insu ? Les deux suppositions sont également inadmissibles . Que si, laissant de côté l’intelligence de la nature , on prétendait expliquer les choses en disant simplement qu’elles sont ce qu’elles sont , l’explication serait encore ridicule, puisque, d’une part, on affirmerait que les choses sont faites pour changer, et que, d’autre part, on s’étonnerait et l’on se plaindrait même d’un de ces changements, comme s’il était contre nature, quoique après tout il ne s’agisse que de la dissolution des êtres dans leurs propres éléments. De deux choses l’une en effet : ou c’est la simple dispersion des éléments dont l’être avait été formé ; ou c’est une transformation, laquelle, par exemple, fait changer en terre la partie solide de notre corps, et le souffle vital en air, de telle façon que ces principes rentrent dans la substance de l’univers, destiné lui-même à être consumé par le feu , après une période déterminée, ou à se renouveler par des changements éternels.

Même avec cette hypothèse , ne va pas t’imaginer que, dans ton être, cette partie solide et cette partie de souffle vital soient exactement encore aujourd’hui ce qu’elles étaient à l’époque de ta naissance . Ton être actuel, dans sa totalité, a puisé ce qu’il est aux aliments que tu as pris et à l’air que tu as respiré, depuis deux ou trois jours peut-être. Ce qui change, c’est ce que ton corps avait récemment absorbé, et non pas ce qu’il avait reçu jadis du sein maternel . Mais prends garde de t’égarer en tenant trop de compte d’une organi sation particulière et spéciale, qui n’a rien à faire, selon moi, à ce que je dis ici.

VIII

Quand tu te seras conquis le renom d’homme honnête, modeste, sincère, prudent, résigné, magnanime, veille bien à ne jamais t’attirer des appellations contraires ; que si tu perds tes titres à ces noms honorables, hâte-toi de les reconquérir, au plus vite , de ton mieux. Souviens-toi qu’être Prudent, cela veut dire qu’on s’applique à examiner chaque objet attentivement et sans négligence ; qu’être Résigné , c’est accepter de sa pleine volonté le destin que nous répartit la commune nature ; que Magnanime désigne l’empire de la partie pensante de notre être sur les émo tions agréables ou pénibles de la chair, sur la vaine gloire, sur la mort, et sur toutes les choses de cet ordre.

Traduction par IA · Original