Pensées pour moi-même

Traduction humaine · Traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (†1895) · Source: Wikisource · Domaine public

XI

Quand, par suite de circonstances inévitables, tu te sens profondément troublé, reviens à toi le plus vite que tu peux , et ne reste hors de mesure que le temps absolument nécessaire ; tu seras plus certain de retrouver l’équilibre et l’harmonie , en t’efforçant sans cesse d’y revenir.

XII

Entre ta belle-mère et ta mère , si tu les possèdes toutes deux à la fois, tu n’hésites pas ; tu as des soins pour la première ; mais c’est cependant à ta mère que ton cœur revient sans cesse. Eh bien ! c’est là ce que sont pour toi la cour et la philosophie . Reviens souvent à la dernière ; et cherches-y ton repos ; car c’est elle qui te rend supportable ce que tu vois à la cour, et c’est elle aussi qui est cause que tu t’y fais supporter toi-même .

XIII

Quand on veut se faire une juste idée des mets et des plats qu’on a devant soi, on se dit : « Ceci est le corps d’un poisson ; ceci est le corps d’un oiseau ou d’un porc. Ou bien encore, on se dit : Le Falerne est le jus du raisin ; cette robe de pourpre est la laine d’un mouton, teinte avec la couleur sanguine d’un coquillage. » Quand on veut définir les plaisirs du sexe, on dit que c’est une excitation de l’organe suivie d’une excrétion et d’une sorte de spasme. Voilà les idées qu’on se forme de tous ces faits, en suivant à la trace les réalités mêmes, et en les observant à fond pour savoir au juste ce qu’elles sont en soi . C’est avec la même franchise qu’il faut agir durant toute sa vie. Pour toutes les choses qui nous semblent dignes de notre attention et de notre confiance, il faut les mettre à nu , et les considérer dans toute leur simplicité et leur faiblesse, en les dépouillant du prestige vain dont les entoure tout ce qu’on en dit. Ce faste orgueilleux est un imposteur bien dangereux ; et le piège est d’autant plus redoutable que les objets paraissent davantage mériter notre recherche. Enfin rappelle-toi ce que Cratès dit de Xénocrate lui-même.

XIV

Les objets qu’admire la foule sont en général tout ce qu’il y a de plus commun dans le monde, c’est-à-dire des objets qui n’ont pour eux que leur seule façon d’être et ce que les fait la nature, comme par exemple, les pierres, les bois, le figuier, la vigne, l’olivier. Les gens un peu plus relevés admirent les êtres doués de vie, comme les troupeaux, le bétail. D’autres encore plus cultivés admirent les êtres doués d’une âme raisonnable, non pas d’une âme prise dans toute la généralité de ce terme, mais de celle qui rend un être habile dans un art quelconque, ou qui le rend capable par son application d’acquérir peu à peu ce qu’il désire, comme par exemple un grand nombre d’esclaves. Mais quand on s’élève jusqu’à honorer l’âme raisonnable, universelle et sociable , alors on ne se soucie plus en rien d’aucune des âmes d’une autre espèce . Par-dessus tout, on s’efforce de maintenir personnellement son âme dans un état constant de raison et de dévouement à l’ordre commun, dans une perpétuelle activité ; et l’on concourt avec ses semblables à atteindre ce but.

XV

Il y a des êtres qui tendent à exister ; d’autres tendent à n’exister plus. Même ce qui existe a déjà perdu une partie de son être. Des écoulements et des altérations successives rajeunissent sans cesse le monde, de même que le cours indéfectible du temps présente la durée infinie des siècles sous un aspect toujours nouveau. Sur ce fleuve , où tant d’objets courent en passant devant nos yeux, quel est celui qu’on devrait choisir en se flattant de pouvoir s’y arrêter ? Autant vaut se mettre à aimer un de ces passereaux qui voltigent près de nous, et qui disparaissent déjà quand on les a aperçus à peine. Même pour chacun de nous, l’existence n’est guère autre chose que la vapeur sortie du sang et la respiration puisée dans l’air. Aspirer l’air à un cer tain moment, puis le rendre un moment après, c’est ce que nous faisons continuellement ; et cette fonction peut nous donner une idée assez exacte de ce que nous ferons un jour en rendant la totalité de cette faculté respiratrice, et en la restituant à la source d’où nous l’avons tirée pour la première fois, il n’y a qu’un instant.

XVI

C’est assez peu de chose d’estimable que de transpirer comme le font les plantes ; de respirer comme le font les animaux domestiques ou sauvages ; ce n’est pas beaucoup plus de pouvoir imprimer en son esprit les images des choses, et de pouvoir faire obéir ses nerfs à ses instincts ; ce n’est pas non plus merveille de vivre en société ni de préparer ses aliments ; car tout cela vaut à peu près la fonction du corps qui excrète le résidu de la nourriture qu’on a prise. Qu’y a-t-il donc au monde qui mérite notre estime ? Est-ce d’être loué et applaudi ? Pas du tout. Par conséquent, les acclamations et les cris d’enthousiasme n’ont guère plus de prix ; et les félicitations de la foule ne sont qu’un vain tapage de voix. Ainsi, tu ferais bien de laisser là cette prétendue gloire. Que reste-t-il donc qui soit digne de ton estime ? Je te le dis : c’est, à mon sens, d’agir suivant l’organisation qu’on a et de tendre sans cesse au but que les études les plus attentives et la science nous indiquent. La science en effet ne s’applique tout entière qu’à ce point unique, de faire en sorte que le moyen employé par nous s’adapte le plus convenablement possible à l’objet pour lequel il est préparé. Le vigneron n’a pas d’autres vues dans les soins qu’il donne à la vigne, tout comme le palefrenier en dressant les chevaux, le veneur en instruisant les chiens, de même aussi que les précepteurs et les maîtres en donnant des leçons aux enfants. Voilà ce qui a sérieusement du prix ; et quand une fois tu auras réglé ce point essentiel, tu feras bien peu de cas de tout le reste . Ne sera-ce pas même là un motif pour que tu cesses d’estimer tant d’autres choses ? Sans cela, tu ne seras jamais ni libre, ni indépendant, ni maître de tes passions. Il te faudra haïr, jalouser, soupçonner ceux qui sont en mesure de t’enlever ce que tu as ; ou il te faudra combattre ceux qui ont ce que tu désires si ardemment. En un mot, quand on éprouve de ces misérables besoins, on en est réduit à vivre dans un trouble profond , et l’on élève à tout instant ses plaintes, même contre les Dieux . Au contraire, en respectant et en honorant la pensée qui est en toi, tu te rendras aimable à tes propres yeux ; tu te mettras en harmonie avec tes compagnons , et en accord avec les Dieux, c’est-à-dire que tu les remercieras de tous leurs dons et de tous leurs décrets .

XVII

En haut, en bas, en cercle, tels sont les mouvements auxquels les éléments sont soumis ; mais le mouvement de la vertu ne rentre dans aucune de ces classes ; elle a quelque chose de plus divin, et elle accomplit sa noble route, s’avançant par un âpre sentier .

XVIII

Quelle singulière contradiction ! On a grand’peine à louer les gens de son temps et les personnes qui vivent avec nous ; et quant à soi, on désire ardemment être loué par la dernière postérité, c’est-à-dire par des gens qu’on n’a jamais vus, et qui ne vous verront jamais. Autant vaudrait se désoler de n’avoir point obtenu les louanges flatteuses qu’auraient pu nous donner les siècles précédents.

XIX

Parce qu’une chose offre une difficulté énorme, ne va pas croire que ce soit chose impossible aux forces humaines ; et si c’est quelque chose de possible et même de naturel à l’homme, pense que toi aussi tu es en état de le faire.

XX

Quelqu’un, dans les exercices du gymnase , nous a égratignés avec ses ongles, ou nous a fait une contusion en nous frappant d’un coup de tête ; nous ne paraissons même pas nous en apercevoir ; surtout nous n’en sommes point offensés, et nous ne le prendrons pas plus tard pour un homme que nous devions soupçonner de nous tendre des pièges. Toutefois nous nous en méfions ; mais ce n’est pas comme d’un ennemi ; ce n’est pas une méfiance hostile ; et si nous l’évitons, c’est avec bienveillance . Sachons en faire autant dans tous les autres détails de la vie. Il y a bien des choses que nous pouvons garder pour nous comme si nous nous exercions encore au gymnase ; car il est toujours loisible, ainsi que je viens de le dire, d’éviter les gens sans avoir contre eux ni soupçon ni haine.

XXI

Si quelqu’un veut bien me convaincre et s’il m’arrête en me prouvant que ma pensée n’est pas juste, ou que mon action n’est pas bonne, je suis à la joie de mon cœur de me redresser ; car je ne cherche que la vérité , qui n’a jamais nui à personne, tandis qu’on se fait le plus grand tort en persévérant dans son erreur et dans son ignorance.

XXII

En ce qui me concerne, j’accomplis le devoir qui m’est imposé ; et quant au reste des êtres, ils ne me préoccupent point ; car, ou bien ce sont des choses sans vie et des êtres qui ne sont pas doués de raison ; ou bien, ce sont des hommes qui s’égarent et méconnaissent la voie qu’il faut suivre.

XXIII

À l’égard des êtres qui n’ont pas la raison en partage, et d’une manière générale à l’égard des choses et des simples objets, sache en user comme un être doué de raison doit le faire à l’égard des êtres qui n’ont pas de raison, c’est-à-dire, avec une certaine hauteur d’âme et avec liberté. Dans tes rapports avec les hommes que la raison éclaire, conduis-toi comme faisant partie avec eux d’une société commune. Dans tous les cas, appelle-s-en aux Dieux en les invoquant, et ne t’inquiète guère de savoir combien de temps tu auras à te conduire de la sorte ; car trois heures suffisent , employées de cette façon.

XXIV

Alexandre de Macédoine et le muletier qui le servait , une fois morts, en sont au même point. Tous deux également ont été, ou repris dans les mêmes raisons séminales de l’univers, ou également dissous dans les atomes.

XXV

Essaie de calculer le nombre énorme de choses , corporelles ou morales, qui se passent en chacun de nous, pendant un seul et même instant imperceptible ; alors tu ne seras plus surpris qu’un nombre encore beaucoup plus grand de choses, ou pour mieux dire que tout ce qui se produit dans cette unité et cette totalité qui se nomme le monde, puisse y tenir et y exister simultanément.

XXVI

Si l’on te demandait comment s’écrit le mot d’Antonin , aurais-tu donc grands efforts à faire pour en épeler toutes les lettres une à une ? Et si par hasard quelqu’un se mettait en colère contre toi en te les entendant prononcer, est-ce que tu croirais devoir montrer colère pour colère ? Ne pourrais-tu pas continuer doucement à énumérer les lettres l’une après l’autre ? De même aussi dans la vie, il faut bien te dire que tout ce que nous avons à faire s’accomplit également, au fur et à mesure, par nombre de choses . Ce sont donc ces proportions nécessaires qu’il te faut observer avec soin ; et sans te troubler, sans rendre à qui que ce soit reproches pour reproches, tu dois marcher tout droit au but que tu t’es proposé.

XXVII

Quelle cruauté de ne pas laisser les hommes prendre les moyens qu’ils jugent les plus convenables pour servir leur intérêt, tel qu’ils l’entendent ! Eh bien ! c’est là pourtant ce que tu les empêches de faire en quelque façon, quand tu t’emportes contre eux pour les fautes qu’ils commettent ; car toujours ils suivent absolument leurs propres habitudes, ou ce qui leur semble leur intérêt. — « Mais, dis-tu, ils se trompent du tout au tout ! » — Soit ; mais redresse-les, et montre-leur qu’ils se trompent, sans pour cela te courroucer contre eux.

XXVIII

La mort, c’est le repos pour notre sensibilité, qui ne peut plus imprimer en nous les objets du dehors ; pour nos désirs, qui ne peuvent plus épuiser nos nerfs ; pour notre intelligence, qui sort d’esclavage et qui se soustrait à la servitude de la chair .

XXIX

C’est une honte que, dans cette existence où ton corps ne t’a point manqué et ne t’a point refusé son service, ton âme ait été la première à te manquer .

XXX

Veille à ne pas tomber au nombre des Césars , à ne pas t’empreindre de leur couleur , comme cela s’est vu. Tâche donc de rester simple, honnête, intègre, digne, sans faste, ami de la justice, plein de piété envers les Dieux, bienveillant, dévoué à ceux que tu aimes, toujours prêt à remplir les devoirs qui sont les tiens. Combats sans cesse, pour demeurer tel que la philosophie a voulu te rendre . Adore les Dieux ; protège les hommes. La vie est courte ; et l’unique fruit de la vie que nous menons sur terre, c’est une disposition sainte de notre cœur ; ce sont des actes utiles à la communauté .

Tout cela, c’est l’enseignement qui convient à l’élève d’Antonin . Souviens-toi de tout ce qu’il était ; rappelle-toi sa fermeté dans l’exécution des actes qu’inspirait la raison, son égalité d’humeur dans toutes les conjonctures, sa sainteté, la sérénité de son visage, sa douceur, son dédain de la vaine opinion ; son amour-propre à bien saisir le sens des choses, son habitude de ne jamais en laisser une seule sans l’avoir approfondie et parfaitement comprise ; de supporter avec patience les reproches injustes, sans jamais s’oublier à les rendre ; de ne jamais rien précipiter ; de ne pas accueillir les calomnies ; de scruter avec le plus scrupuleux examen les caractères et les actes des gens ; de ne jamais se permettre contre personne des injures, de mauvais propos, des soupçons, des sophismes. Rappelle-toi sa simplicité à se contenter de peu pour son logis, pour son vêtement, pour sa table, pour son service personnel ; son amour du travail ; sa longanimité ; sa sobriété, qui, grâce à la régularité de sa vie, lui permettait de travailler jusqu’au soir, sans même éprouver aucune nécessité en dehors de l’heure accoutumée ; la sûreté et la parfaite égalité de son commerce avec ses amis ; sa patience à supporter les contradictions qu’on opposait à ses idées ; sa satisfaction quand on lui montrait une idée meilleure ; enfin sa dévotion sincère sans superstition.

N’oublie jamais tant de vertus, afin que l’heure suprême te trouve comme elle l’a trouvé, avec la conscience du bien que tu auras tâché de faire.

XXXI

Dissipe ton ivresse, rappelle ta raison ; et quand tu auras secoué ton sommeil et que tu seras convaincu que c’étaient des rêves qui t’abusaient , alors considère la réalité que tu vois, pleinement éveillé, ainsi que tu regardais naguère les fausses apparences qui te trompaient.

XXXII

Je suis composé d’un corps et d’une âme . Pour le corps, toutes choses sont indistinctes et sans différence entre elles, parce que le corps n’a pas le pouvoir de rien discerner . Pour la pensée, il n’y a d’indistinctes que les choses qui ne sont pas ses actes propres ; mais tout ce qui est vraiment un de ses actes particuliers dépend absolument d’elle seule. Et même encore parmi ces actes, ne faut-il compter que ceux qui se rapportent exclusivement au présent ; car les actes futurs et les actes passés, s’ils sont d’elle encore, sont aujourd’hui indistincts pour elle.

XXXIII

Ce n’est pas pour la main, ou pour le pied, une fatigue contre nature tant que le pied ne fait que ce que le pied doit faire, tant que la main ne fait que ce que doit faire la main. De même, ce n’est pas un labeur contre nature pour l’homme en tant qu’homme, toutes les fois qu’il ne fait que ce que l’homme doit faire . Et si la chose n’est pas pour lui contre nature, elle n’est pas non plus un mal pour lui .

XXXIV

Quels plaisirs n’ont pas goûtés des brigands , des débauchés infâmes, des parricides, des tyrans !

XXXV

Ne remarques-tu pas que les gens qui exercent des professions salariées s’accommodent jusqu’à un certain point à l’humeur de leurs clients, mais que toutefois ils se gardent bien de sacrifier les règles de leur art, et qu’ils ne s’en laissent point écarter ? N’est-il pas étrange que l’architecte et le médecin fassent plus de compte des principes de leur art spécial, que l’homme n’en fait de la loi qui est la sienne et qui lui est commune avec les Dieux ?

XXXVI

L’Asie et l’Europe sont perdues dans un des coins du monde ; la mer entière n’est dans le monde qu’une goutte d’eau ; le mont Athos n’y est qu’une motte de terre. Toute cette partie du temps que nous pouvons mesurer n’est qu’un instant de l’éternité. Tout est mesquin, changeant, périssable. Mais toutes choses viennent de ce principe commun qui conduit l’univers , et duquel tout sort, soit directement, soit comme conséquence. L’effroyable gueule du lion, les poisons qui nous tuent, en un mot tout ce qui est mauvais pour nous, ici une épine, là de la boue, ne sont que les suites et les dérivés des choses les plus nobles et les plus belles. Ne t’imagine donc pas que tout cela soit étranger au principe que tu adores ; mais sache reconnaître en lui la source universelle des choses, quelles qu’elles soient.

XXXVII

Celui qui a vu le temps où il vit a tout vu , et tout ce qui a été dans toute l’éternité, et tout ce qui sera dans un avenir également infini ; car tout en général se ressemble, et tout est uniforme.

XXXVIII

Applique-toi à réfléchir souvent à l’étroit enchaînement de toutes les choses de ce monde et à leur corrélation. Elles sont toutes en quelque manière entrelacées les unes aux autres ; et en ce sens, elles ont entre elles une sorte d’intimité ; car l’une vient à la suite de l’autre ; et cette con nexion tient, soit à la fonction qu’elles remplissent dans le lieu où elles sont placées , soit au but commun pour lequel elles conspirent, soit à l’unité de la substance universelle.

XXXIX

Pour les choses que le sort te répartit, sache t’y plier et t’en accommoder ; et quant aux hommes , avec qui tu dois vivre, aime-les ; mais que ce soit en toute sincérité.

XL

Un instrument, un outil, un appareil quelconque, quand il remplit la fonction pour laquelle il a été conçu, est parfait ; et cependant celui qui l’a fabriqué en est absent. Mais pour les choses qu’a créées la nature et qu’elle renferme, la force ordonnatrice est à leur intérieur, et elle y persiste. C’est là pour toi un motif de l’adorer encore davantage, en reconnaissant que, si tu vis et te conduis conformément à sa volonté, tout alors se règle en toi sur l’intelligence. Or, il en est de même pour l’univers ; et tout ce qui s’y passe se règle sur l’intelligence qui l’anime.

XLI

Quand pour des choses qui ne relèvent pas de ta libre préférence , tu t’imagines qu’elles sont ou un bien ou un mal pour toi, il faut nécessairement, lorsque ce mal vient à te frapper ou lorsque ce bien t’échappe, que tu t’en prennes aux Dieux, ou que tu détestes les hommes, qui sont les auteurs réels, ou que tu soupçonnes d’être les auteurs, de tes mécomptes ou de ta souffrance. Dans tout cela, nous ne sommes si souvent injustes qu’à cause de l’importance que nous y attachons. Si les choses qui ne dépendent que de nous étaient les seules qui nous parussent bonnes ou mauvaises, il ne nous resterait plus le moindre prétexte, ni d’accuser Dieu , ni de faire à l’homme la guerre acharnée d’un ennemi.

XLII

Nous concourons tous à l’accomplissement d’une seule et même œuvre, les uns avec pleine connaissance et avec pleine docilité ; les autres, dans une ignorance absolue . C’est ainsi que, même en dormant, comme le disait, je crois, Héraclite , on travaille et l’on coopère à ce qui se passe dans le monde. Chacun y concourt dans une sphère différente ; et par surcroît, celui-là même y concourt qui critique le plus amèrement les choses, et qui essaye de remonter le courant et d’anéantir la réalité. C’est que le monde avait besoin de cette résistance même. Comprends donc enfin dans quels rangs tu veux te placer ; car Celui qui ordonne toutes choses se servira toujours de toi admirablement bien, et il t’accueillera dans le nombre de ceux qui travaillent à son œuvre et qui le secondent. Seulement, toi, ne va pas te faire une partie de l’ensemble analogue à ce vers plat et ridicule qui, dans la pièce, tient la place dont Chrysippe a parlé .

XLIII

Est-ce que le soleil veut jouer le rôle de la pluie ? Est-ce le rôle de la Terre, « mère des fruits, » que prétend jouer Esculape ? Est-ce que chacun des astres, tout différents qu’ils sont entre eux, ne concourent pas tous au même but ?

XLIV

Si les Dieux ont décrété ce que je dois être et tout ce qui doit m’arriver dans cette vie, leurs décrets sont admirables ; car un Dieu sans sagesse, ce n’est pas même chose facile à se figurer. Et par quel motif imaginable les Dieux pour raient-ils jamais songer à me faire du mal ? Que pourrait-il leur en revenir, soit pour eux d’abord, soit pour cette universelle communauté des choses, qui est le plus cher objet de leur providence ? Si l’on me dit qu’ils ne se sont pas occupés de moi en particulier, du moins ils se sont occupés bien certainement de l’ordre général, lequel doit me faire accueillir et aimer tout ce qui m’arrive comme sa conséquence nécessaire. Croire que les Dieux ne s’occupent en rien de nous , c’est une impiété ; car alors nous n’avons plus à leur offrir ni sacrifices, ni prières, ni serments ; il n’y a plus aucun sens à tant d’autres actes que nous faisons, et qui supposent toujours que les Dieux sont présents et qu’ils partagent notre vie. Mais, que si à toute force les Dieux ne s’occupent en rien de ce qui nous regarde, il m’est du moins permis de m’occuper de moi-même ; je puis réfléchir à ce qui importe à chacun de nous. Or ce qui importe à chacun de nous, c’est de se conduire selon son organisation et sa nature. Mais ma nature est essentiellement raisonnable et sociable . La cité, la patrie, pour moi comme pour Antonin , c’est Rome ; mais en tant que je suis un être humain, ma patrie, c’est le monde ; il n’y a de choses bonnes pour moi que celles qui sont utiles aux cités diverses dont je fais partie.

XLV

Ce qui nous arrive est toujours pour le bien de l’ensemble. Il ne nous en faudrait pas déjà davantage. Mais en y regardant de plus près, tu verras que le plus généralement ce qui est utile à un individu l’est en même temps à bien d’autres. Et ici l’utile s’étend d’autant plus loin qu’il concerne les choses indifférentes et moyennes de la vie.

XLVI

C’est comme les spectacles de l’amphithéâtre et les autres amusements de cette sorte, dont on se dégoûte à force de voir toujours les mêmes choses , et où l’uniformité rend la répétition des mêmes objets intolérable. On éprouve aussi une répugnance analogue durant le cours de la vie ; car, du haut jusqu’en bas, les choses sont les mêmes, et elles ont les mêmes causes. Ainsi donc, jusques à quand ?

XLVII

Songe sans cesse à cette prodigieuse diversité d’hommes qui sont morts dès longtemps, de mœurs si différentes, de peuples si divers ; et descends, si tu le veux, jusqu’à un Philistion, un Phœbus, un Origanion . Passe ensuite à d’autres classes de gens ; et dis-toi que c’est là qu’il faut un jour aussi nous rendre, là où sont déjà tant d’habiles orateurs, tant de graves philosophes, Héraclite, Pythagore, Socrate ; tant de héros des âges antérieurs, tant d’hommes de guerre venus après eux, tant de tyrans. Ajoute à tous ces noms un Eudoxe , un Hipparque, un Archimède, et une foule de tant d’autres natures d’esprits, ceux-ci pénétrants, magnanimes, laborieux, ceux-là capables de tout, égoïstes, railleurs impitoyables de la vie même de l’homme, si mêlée, si éphémère, un Ménippe par exemple, et tous ceux de son espèce. Compte un peu depuis combien de temps ils gisent en terre. Qu’y a-t-il donc là de si terrible pour eux ? À plus forte raison, quel malheur est-ce donc pour ceux dont le nom n’a pas même survécu ? Ainsi, il n’y a vraiment qu’une seule chose qui soit digne du plus grand prix : c’est de traverser la vie, dévoué à la vérité et à la justice, et doux envers les hommes , bien qu’ils soient trompeurs et méchants.

XLVIII

Quand tu veux te ménager quelque joie , tu n’as qu’à songer aux qualités éminentes de ceux qui vivent avec toi, à l’activité de l’un, à la modestie de l’autre ; à la générosité d’un troisième, et à tant d’autres perfections que plusieurs possèdent. Il n’est pas de plus grand plaisir que de contempler ces images de la vertu, brillant dans le caractère ou la conduite de nos amis, multipliées et se répétant aussi souvent qu’il le faut. C’est ainsi qu’on peut les avoir présentes à l’esprit toutes les fois qu’on le veut.

XLIX

Est-ce que tu t’affliges de ne peser que tant de livres et de n’en point peser trois cents ? Ne t’afflige donc pas non plus de n’avoir à vivre que tant d’années et non davantage. Et de même que tu te contentes du poids qui a été assigné à ton corps, de même aussi sache te contenter du temps qui t’est accordé.

L

Efforçons-nous de persuader les gens ; mais, s’ils ne t’écoutent pas, n’en agis pas moins selon les lois de la justice, qui doit seule te conduire. Que si quelqu’un arrête ton action en t’opposant la force, tâche alors de bien prendre la chose et de ne pas t’en chagriner. Que l’obstacle même qui te gêne soit l’occasion pour toi de t’exercer à une autre vertu . Souviens-toi que ton désir ne pouvait être que conditionnel, et que tu ne peux désirer rien d’impossible. Que voulais-tu donc en effet ? Rien que de former en toi ce même désir ; or, tu as atteint ce but ; et ainsi le résultat que nous poursuivions est obtenu.

LI

Quand on aime la gloire, on fait consister son propre bien dans l’acte d’autrui ; quand on aime son plaisir, on place son bien dans sa satisfaction propre ; mais, si l’on est vraiment intelligent, on ne place jamais son bien que dans l’acte qu’on accomplit soi-même

LII

Il m’est possible de m’abstenir de tout jugement sur une chose, et de faire qu’elle ne trouble point mon âme ; car les choses ne sont pas par elles-mêmes de nature à pouvoir former nos jugements.

LIII

Accoutume-toi à écouter sans distraction intérieure ce qu’un autre te dit ; et, autant qu’il est possible, entre dans la pensée de la personne qui te parle.

LIV

Ce qui n’est pas utile à l’essaim ne peut pas non plus être utile à l’abeille.

LV

Si les passagers injuriaient le pilote, si les malades injuriaient le médecin qui les soigne, pourraient-ils avoir une autre intention que de pousser le pilote à sauver l’équipage, ou le médecin à guérir ses malades ?

LVI

Combien de ceux avec qui je suis entré dans le monde en sont déjà partis !

LVII

Quand on a la jaunisse, le miel paraît amer ; l’homme qu’a mordu un chien enragé a horreur de l’eau ; les enfants trouvent que leur balle est la plus belle du monde. Pourquoi donc est-ce que je m’emporte ? Crois-tu qu’une idée fausse agisse moins vivement sur les esprits que la bile sur le malade atteint de la jaunisse, ou que le virus, sur le malade atteint de la rage ?

LVIII

Personne au monde ne peut t’empêcher de vivre selon la loi raisonnable de ta nature propre ; et rien ne peut t’arriver jamais contre la loi de la commune nature.

LIX

Qu’est-ce que sont les gens auxquels on s’efforce de plaire ! Et pour quels résultats ! Et par quels moyens ! Avec quelle rapidité le temps ef facera tout cela ! Et combien de choses n’a-t-il pas déjà effacées !

LIVRE VII

I

Qu’est-ce que le vice ? C’est ce que tu as vu cent fois dans ta vie. Mais ce n’est pas seulement pour le mal, c’est aussi pour tout ce qui t’arrive, que tu peux te dire que ce sont là des choses que tu as déjà vues mille fois. De tous côtés, en haut, en bas, il n’y a que répétition de choses semblables, remplissant les histoires des âges reculés, les histoires des temps plus récents, les histoires contemporaines, et remplissant, même à l’heure ou nous parlons, nos cités et nos familles. C’est qu’il n’y a rien de nouveau dans le monde , et toutes les choses sont tout ensemble habituelles et passagères .

II

Comment pourrais-tu faire mourir en toi les jugements que tu formes, autrement qu’en éteignant les perceptions sensibles qui y correspondent, et qu’il ne tient absolument qu’à toi de raviver ? Je puis toujours m’en faire l’idée qu’il faut en avoir ; et, du moment que je le puis, pourquoi m’en troubler ? Les choses du dehors, puisqu’elles ne résident pas dans mon esprit, ne peuvent absolument quoi que ce soit sur mon esprit lui-même. Sois donc dans cette disposition ; et te voilà dans le vrai. Tu peux alors te faire une vie nouvelle . Examine encore une fois les choses comme tu les as vues naguère ; car c’est là précisément se faire une nouvelle vie.

III

Les vains raffinements du luxe, les pièces jouées au théâtre, ces immenses assemblées, ces troupeaux , ces combats de gladiateurs, tout cela est comme un os jeté aux chiens, comme un morceau de pain lancé aux poissons du vivier, comme les labeurs des fourmis s’épuisant à traîner leur fardeau, comme les courses extravagantes des souris effarées, comme des marionnettes qu’un fil fait mouvoir. Contre toutes ces séductions , il faut savoir conserver son cœur parfaitement calme, et ne pas montrer non plus un mépris trop altier. Mais du moins, tu peux en tirer cette conséquence que, tant vaut l’homme , tant valent les choses auxquelles il donne ses soins.

IV

S’il s’agit d’un discours, il faut regarder à chaque mot ; s’il est question d’un acte, il faut regarder à l’intention . Dans ce dernier cas, il importe tout d’abord d’apprécier le but que l’agent poursuivait, de même que, dans l’autre, il ne faut apprécier que l’expression dont on s’est servi.

V

Mon intelligence suffit-elle, ou ne suffit-elle pas pour faire une chose que je désire ? Si elle suffit, je m’en sers pour accomplir mon œuvre, comme d’un instrument que m’a donné la nature qui régit l’univers . Si mon intelligence à elle seule ne suffit point, ou je m’en remets du travail sur quelqu’un qui peut l’exécuter mieux que moi, à moins que ce ne soit mon devoir de le faire personnellement ; ou bien, je le fais dans la mesure de mes forces, en m’adjoignant un auxiliaire, qui, sous ma direction, peut en se réunissant à moi, satisfaire en temps opportun à ce qu’exige l’utilité commune ; car ce que je fais, à moi seul ou avec le secours d’un autre, ne doit jamais avoir qu’un seul but, l’intérêt commun et la bonne harmonie du monde .

VI

Combien d’hommes jadis célèbres dans la terre entière sont déjà livrés à l’oubli ! Combien de gens qui les ont célébrés sont depuis longtemps disparus !

VII

Ne rougis pas de recevoir l’aide d’autrui ; car ton but, c’est d’accomplir le devoir qui t’incombe, comme un soldat qui monte à l’assaut. Eh bien, que ferais-tu si, blessé à la jambe , tu ne pouvais à toi seul franchir la brèche, mais que tu le pusses grâce au secours d’un autre ?

VIII

Que l’avenir ne te trouble pas ; tu l’aborderas, s’il le faut, en portant dans tout ce qu’il te réserve cette même raison qui t’éclaire sur les choses du moment.

IX

Toutes les choses sont entrelacées entre elles ; leur enchaînement mutuel est sacré ; et il n’est rien pour ainsi dire qui soit isolé de toute rela tion avec quelque autre objet. Les choses sont toutes coordonnées ; et elles contribuent au bon ordre du même monde. Dans son unité, ce monde renferme tous les êtres sans exception ; Dieu, qui est partout, est un ; la substance est une ; la loi est une également ; la raison, qui a été donnée à tous les êtres intelligents, leur est commune ; enfin la vérité est une, de même qu’il n’y a qu’une seule et unique perfection pour tous les êtres d’espèce pareille, et pour tous ceux qui participent à la même raison.

X

Tout ce qui est matériel disparaît en un instant dans la substance universelle ; toute cause rentre en un instant dans la raison qui gouverne le monde ; en un instant aussi, la mémoire de tout ce qui fut est engloutie dans l’éternité.

XI

Aux yeux de l’être raisonnable, toute action qui est conforme à la nature n’est pas moins conforme à la raison.

XII

Droit, ou redressé .

XIII

De même que, dans les êtres individuels , les membres du corps ont entre eux une certaine relation ; de même, les êtres raisonnables ont, malgré leur isolement , un rapport analogue, parce qu’ils sont faits pour coopérer à un seul et même but. Cette pensée acquerra dans ton âme d’autant plus de poids, que tu te diras souvent à toi-même : « Je suis un membre de la famille des êtres raisonnables. » Si tu disais seulement : je suis « une partie » et non pas « un membre » proprement dit, c’est que tu n’aimerais pas encore les hommes du fond du cœur ; c’est que faire le bien ne te causerait pas ce plaisir que donne un acte dont on a pleine conscience. Tu le fais simplement parce qu’il est convenable de le faire ; mais tu ne le fais point comme accomplissant par là le bien qui t’est propre .

XIV

Que du dehors advienne tout ce qu’il voudra, dans ces portions de mon être qui peuvent ressentir ces sortes d’accidents ; ce qui en moi souffrira pourra se plaindre, s’il le trouve bon. Mais quant à moi, si je ne pense pas que ce qui m’arrive soit un mal, je n’en suis pas encore atteint ; or il m’est toujours possible de concevoir cette pensée .

XV

Quoi qu’on me dise, quoi qu’on me fasse, c’est mon devoir d’être toujours homme de bien. C’est ainsi que l’or, l’émeraude, la pourpre pourraient toujours se dire : « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, il y a nécessité que je sois émeraude, et que je conserve la couleur que j’ai. »

XVI

Le principe qui nous gouverne ne se donne jamais à lui-même le trouble d’aucune passion , par exemple, la passion de la crainte, qu’il s’infligerait de son plein gré . Que si quelque autre peut lui causer frayeur ou chagrin, qu’il le fasse ; car ce n’est pas ce principe supérieur qui se précipitera spontanément dans ces désordres. C’est au corps de s’arranger lui-même pour ne point souffrir, comme c’est à lui de dire ce qu’il souffre. Quant à l’âme , qui éprouve la frayeur ou la tristesse, et qui, d’une manière générale, conçoit la pensée de toutes ces sensations, qu’elle n’en souffre en quoi que ce soit ; car tu ne lui permettras pas d’en porter ces jugements erronés. Le principe directeur peut être indépendant, dans tout ce qui le regarde, à moins qu’il ne se mette lui-même dans la dépendance de quelque besoin. Il peut à cet égard être toujours sans trouble et sans embarras, tant qu’il ne se trouble pas et ne s’embarrasse pas lui-même.

XVII

Le bonheur, c’est d’avoir un bon génie ; c’est de faire le bien. Que viens-tu donc faire ici, ô imagination aux décevantes apparences ? Va-t-en, au nom des Dieux, ainsi que tu es venue. Je n’ai que faire de toi. Tu es arrivée en moi, je le sais, par une habitude bien ancienne ; aussi je ne t’en veux pas . Seulement, retire-toi.

XVIII

Est-il possible que l’homme redoute le changement ? Et quelle chose peut donc se faire au monde sans qu’un changement n’ait lieu ? Qu’y a-t-il de plus agréable, de plus familier à la nature de l’univers entier ? Peux-tu prendre un bain, sans que le bois qui le chauffe ne se transforme et ne change ? Peux-tu manger, sans qu’il n’y ait un changement dans les aliments qui doivent te nourrir ? Une chose utile quelconque peut-elle s’accomplir sans un changement correspondant ? Ne comprends-tu donc pas que le changement qui t’atteint toi-même est tout pa reil, et que ce changement est aussi de toute nécessité dans la nature des choses ?

XIX

Tous les corps, quels qu’ils soient, sont entraînés dans la substance universelle, comme dans un irrésistible torrent , de même nature que le tout, coopérant à l’œuvre commune, comme nos organes se correspondent entre eux. Que de Chrysippes, que d’Épictètes , le temps n’a-t-il pas déjà engloutis ! Le même sort attend tout homme et toute chose, quels qu’ils puissent être.

XX

Je n’ai qu’une préoccupation, c’est de ne jamais faire, de mon plein gré, rien qui soit con traire à la constitution naturelle de l’homme , de ne jamais rien faire autrement que ne le veut cette constitution, ni, si elle ne le veut point, au moment où je le fais.

XXI

Tu es bien près de tout oublier ; et tout est bien près de te rendre un égal oubli .

XXII

C’est une vertu propre de l’homme d’aimer ceux mêmes qui nous offensent. Tu ressentiras cette facile indulgence, si tu te rappelles que ces hommes sont de ta famille ; que c’est par ignorance et sans le vouloir qu’ils commettent ces fautes ; que, dans bien peu de temps, vous serez morts les uns et les autres ; et, par-dessus tout, tu seras indulgent, si tu te dis que l’offenseur ne t’a fait aucun tort ; car il n’a pu pervertir en toi le principe supérieur qui te dirige.

XXIII

L’universelle nature façonne la substance universelle comme une cire. Ainsi, elle en fait tantôt un cheval ; et, le dissolvant, elle se sert de sa matière pour créer un arbre ; puis, elle se sert de l’arbre, pour en faire tel autre être. Mais chacun de ces êtres ne subsiste qu’un instant ; et il n’est pas plus fâcheux pour un coffre d’être disloqué que d’être construit.

XXIV

Un air courroucé du visage est par trop contraire à la nature, puisque souvent la physionomie s’y gâte, et qu’à la fin elle disparaît si complètement que rien ne peut plus ensuite la ramener. Si cette remarque est vraie, applique-toi à en tirer cette conséquence que la colère elle-même est contraire à la raison ; car si l’on perd, en s’y livrant , jusqu’à la conscience de ses fautes, quel motif de vivre pourrait-on encore conserver ?

XXV

La nature qui ordonne et régit l’univers va dans un instant changer tout ce que tu vois ; de la substance de ces êtres, elle en formera d’autres, comme avec la substance de ceux-ci elle en formera d’autres encore, afin que l’univers soit éternellement jeune et nouveau.

XXVI

Si quelqu’un se conduit mal à ton égard, demande-toi quelle idée il a dû se faire du bien et du mal pour s’être oublié ainsi envers toi. À ce point de vue, tu le prendras en pitié, et tu n’éprouveras plus ni surprise ni colère ; car, ou bien tu avais toi-même une opinion identique à la sienne, ou une opinion du moins analogue sur ce qu’il était bon de faire ; et alors il n’y a qu’à pardonner. Mais si des fautes de ce genre ne te paraissent ni un bien ni un mal , alors il te sera encore bien plus facile d’être indulgent pour quelqu’un qui n’a que le tort d’avoir de mauvais yeux .

XXVII

Ne pense jamais à ce qui te manque comme si déjà tu l’avais ; parmi les choses que tu possèdes, préfère ce qu’il y a de mieux ; en les considérant, remets-toi en mémoire les moyens qui devraient te les procurer , si elles venaient à te manquer. Toutefois prends bien garde de ne pas contracter l’habitude de les estimer si haut que, si quel que jour elles venaient à t’échapper, tu en fusses troublé profondément .

XXVIII

Replie-toi souvent sur toi-même ; car le principe raisonnable qui nous gouverne a cette nature spéciale de pouvoir se suffire absolument à lui seul, en pratiquant la justice, et de trouver dans cette vertu le repos qu’il cherche.

XXIX

Efface les trop vives couleurs des impressions sensibles ; apaise l’excitation de tes nerfs ; borne-toi au moment actuel de la durée ; rends-toi bien compte de ce qui arrive, soit à toi, soit à un autre de tes semblables. Partage et analyse l’objet qui t’occupe, pour y bien distinguer la cause et la matière. Pense souvent à l’heure suprême . Laisse la faute à qui l’a commise, dans les conditions où il a pu la commettre.

XXX

Prêter toute son attention à ce qu’on nous dit ; et faire pénétrer son intelligence dans les faits réels et dans les causes qui les produisent.

XXXI

Sache embellir ton âme de simplicité, de pudeur, et d’indifférence pour ces choses qui ne sont ni le vice ni la vertu. Aime le genre humain ; obéis à Dieu et suis-le docilement. Un poëte l’a dit :

Les éléments matériels supposent l’existence de Dieu ; et il suffit de se rappeler que tout est soumis à une loi régulière . On doit se contenter de ces principes , en quelque petit nombre qu’ils soient.

XXXII

Sur la mort. Si c’est une dispersion des éléments de notre être , c’est, ou résolution en atomes, ou anéantissement, ou extinction, ou transformation.

XXXIII

Sur la douleur. Si elle est intolérable, elle nous fait sortir de la vie ; si elle dure, c’est qu’on peut la supporter. Notre pensée, concentrée en elle-même, conserve néanmoins toute sa tranquillité ; et le principe souverain qui nous gouverne n’en est pas altéré ; c’est seulement aux parties de notre être affectées par la douleur de nous dire, si elles le peuvent, ce qu’elles éprouvent.

XXXIV

Sur l’opinion . Considère un peu ce que sont les esprits des hommes, ce qu’ils fuient, ce qu’ils recherchent ; et dis-toi bien que, de même que les dunes de sable en s’amoncelant font disparaître celles qui s’étaient formées d’abord, de même, dans la vie, les événements antérieurs s’effacent aussi en un instant, sous les événements qui ne cessent de s’accumuler après eux.

XXXV

Extrait de Platon :

« Mais crois-tu que celui dont la pensée est pleine de grandeur, et qui contemple tous les temps et tous les êtres, puisse regarder la vie qu’on passe ici-bas comme quelque chose de bien important ?

« — C’est impossible.

« — Ainsi la mort ne devra pas lui paraître à craindre ?

« — Non. »

XXXVI

Sentence d’Antisthène :

« Quand on fait le bien, c’est chose vraiment royale de s’entendre calomnier. »

XXXVII

Il est assez honteux que notre visage nous obéisse docilement , qu’il prenne l’air que nous lui donnons, qu’il réponde si bien aux ordres de notre volonté, et que notre volonté sache si peu s’obéir à elle-même et se composer à son gré.

XXXVIII

« À quoi bon s’emporter jamais contre les choses,

Qui ne font aucun cas de notre vain courroux ? »

XXXIX

« Donne-nous le plaisir, aux Dieux ainsi qu’à nous. »

XL

« Nos jours sont moissonnés ainsi que des épis,

Dont l’un est déjà mûr quand l’autre est vert à peine ».

XLI

« Si les Dieux m’ont frappé, mes deux enfants et moi,

C’est qu’ils ont leur raison pour cette rude loi. »

XLII

« Le bien et la justice ont pris parti pour moi. »

XLIII

Ne pas se lamenter avec les autres hommes, ne pas palpiter comme eux .

XLIV

Extraits de Platon : « Je puis répondre avec raison à qui me ferait cette objection : Vous êtes dans l’erreur si vous croyez qu’un homme, qui vaut quelque chose, doit considérer les chances de la vie ou de la mort, au lieu de chercher seulement dans toutes ses démarches si ce qu’il fait est juste ou injuste, et si c’est l’action d’un homme de bien ou d’un méchant. »

XLV

« Et en effet, Athéniens, c’est ainsi qu’il en doit être. Tout homme qui a choisi un poste parce qu’il le jugeait le plus honorable, ou qui y a été placé par son chef, doit, à mon avis, y demeurer ferme et ne considérer ni la mort, ni le péril, ni rien autre chose que l’honneur. »

XLVI

« Mon cher, prends bien garde qu’être vertueux et bon ne soit autre chose que se tirer d’affaire, soi et les autres. Vois si celui qui est vraiment homme ne doit point négliger le plus ou moins de temps qu’il pourra vivre, et se montrer peu amoureux de l’existence, et s’il ne faut pas, laissant à Dieu le soin de tout cela, et ajoutant foi à ce que disent les femmes, que personne n’a jamais échappé à son heure fatale, s’occuper de quelle manière on s’y prendra pour passer le mieux qu’il est possible le temps qu’on a à vivre. »

XLVII

Étudier le cours des astres , en se disant qu’on est emporté avec eux dans leur cercle, et penser souvent aux permutations des éléments les uns dans les autres . Des considérations de cet ordre purifient la vie terrestre de ses souillures.

XLVIII

Voici une belle pensée de Platon :

« Quand on veut parler convenablement des choses humaines, il faut s’occuper aussi de toutes celles qui se présentent sur terre, en les considérant en quelque sorte de haut, pour en connaître la source et la valeur : immenses agglomérations d’individus, expéditions guerrières, agriculture, mariages, dissensions, naissances, morts, disputes des tribunaux, contrées désertes, peuples barbares de toute espèce, fêtes solennelles, lamentations funèbres, assemblées publiques ; il faut voir ce mélange de toutes choses, et l’harmonie qui sort de cette foule d’éléments contraires. »

XLIX

Étudier le passé en remontant les siècles , et considérer les révolutions si nombreuses des Em pires. Par ce moyen, on peut se faire une idée assez exacte de l’avenir ; car tous les événements futurs seront analogues à ceux du passé, et les choses ne peuvent pas sortir de l’ordre qu’elles suivent sous nos yeux. Ainsi, il est parfaitement égal de faire l’histoire humaine, ou pendant quarante ans, ou pendant quelques milliers d’années. Que pourrait-on voir de plus ?

L

« Ce que la terre enfante en son sein rentrera ;

Ce que l’air a produit dans l’air retournera,

Absorbé par le ciel, et par sa sphère immense. »

Ou bien, c’est une simple dissolution d’organisations antérieures en atomes ; et cette dispersion, quelle qu’elle soit, ne porte que sur des éléments qui ne sentent rien .

LI

« Tout est vain : aliments, boissons, philtres, magie,

Pour repousser la mort et sauver notre vie. »

« Le vent qui nous emporte est soufflé par les Dieux ;

Il nous faut l’accepter sans pleurs, ni cris honteux. »

LII

Un tel est plus adroit à la lutte . C’est vrai ; mais il n’est pas plus dévoué à l’intérêt commun ; il n’est pas plus modeste ; il n’est pas plus doux ; il n’est pas plus indulgent pour les erreurs de son prochain.

LIII

Quand une œuvre peut être accomplie conformément aux lois de la raison, qui régit également les Dieux et les hommes , on doit faire cette œuvre en toute sécurité ; car, dès que l’on peut atteindre un but utile, par une action régulière qui se développe selon les lois de l’organisation générale des choses , il n’y a jamais à craindre qu’on puisse en souffrir l’ombre d’un dommage.

LIV

Partout et toujours, trois choses dépendent uniquement de toi : accepter avec joie, et par pieuse obéissance aux Dieux, la destinée qui t’est faite présentement ; te conduire selon la justice envers les hommes avec qui tu vis à présent ; enfin, soumettre l’idée présente que tu as à un examen qui en éloigne toute erreur.

LV

Ne regarde pas à ce que font les autres , sous la conduite de leur propre raison ; mais dirige exclusivement tes yeux sur la route que te trace la nature : et d’abord, la nature de l’univers, manifestée par les événements qui t’arrivent ; et ensuite, ta nature personnelle, qui se manifeste par les devoirs que tu as à remplir. Or, pour tout être, le devoir est la conséquence de l’organisation . Mais c’est en vue des êtres doués de raison que tous les autres êtres ont été faits, d’après le princ cipe qui veut qu’en cela comme en tout le reste, les moins bonnes choses soient faites en vue des meilleures ; et les êtres raisonnables sont faits les uns pour les autres. Voilà pourquoi, dans l’organisation de l’homme, le devoir supérieur, c’est d’abord d’être dévoué à l’intérêt de la communauté ; en second lieu, c’est de ne point se livrer aux entraînements du corps ; car le propre de l’activité raisonnable et intelligente, c’est de se fixer des bornes à elle-même, et de ne point se laisser vaincre ni à la séduction des sens ni à celle des passions. Ces deux derniers principes, ceux des sens et des passions, sont en effet purement animaux, tandis que l’entendement revendique la première place et ne peut être dominé par aucun d’eux. L’entendement a pleinement droit à cet empire, puisque la nature veut précisément que ce soit lui qui se serve des principes inférieurs. Enfin, en troisième et dernier lieu, l’organisation douée de raison a ce privilége de pouvoir ne point faillir et ne point s’égarer . Qu’ainsi donc appuyé sur de tels secours, le principe qui doit nous diriger aille droit son chemin ; et, dès lors, il possède tout ce qui lui appartient et n’est qu’à lui.

LVI

Il faut vivre conformément à la nature le reste d’existence qui t’est laissé par grâce, comme si tu étais déjà mort , et que tu eusses vécu tout le temps qui t’a été accordé jusqu’aujourd’hui.

LVII

Nous n’avons qu’à aimer le sort dont la trame nous est tissue dans le destin commun. Qu’y a-t-il en effet de plus régulier ?

LVIII

En toute rencontre, nous devons nous remettre sous les yeux le souvenir des gens qui ont subi les mêmes épreuves que nous , qui s’en sont irrités, s’en sont révoltés et en ont gémi. Où sont-ils à cette heure ? Ils ne sont plus. Vas-tu donc faire comme eux ? Ne vaut-il pas mieux laisser ces agitations contre nature à ceux qui les provoquent et en sont eux-mêmes les victimes, pour ne t’appliquer tout entier qu’à profiter de telles leçons ? Tu en tirerais tout avantage ; et c’est là une matière qui te revient exclusivement. N’aie jamais qu’un objet et qu’un désir : celui de te bien conduire dans tout ce que tu fais. Rappelle-toi ces deux choses , et, en outre, que ce qui t’importe, c’est l’objet de ton action.

LIX

Regarde au dedans de toi ; c’est au dedans qu’est la source du bien , laquelle peut s’épancher à jamais, si tu sais à jamais la creuser et l’approfondir.

LX

Le corps doit, lui aussi, se ranger et n’avoir rien de désordonné, ni dans son mouvement, ni dans son maintien. Puisque la pensée se manifeste jusqu’à un certain point sur le visage, en lui appliquant un cachet d’intelligence et de calme, il faut exiger du corps tout entier la même doci lité. Mais le soin qu’il faut apporter à tout cela ne doit en rien sentir l’affectation .

LXI

L’art de la vie se rapproche de l’art de la lutte, bien plus que de celui de la danse, puisqu’il y faut toujours être prêt, et inébranlable, à tous les accidents qui peuvent survenir et qu’on ne saurait prévoir.

LXII

Ne cesse jamais d’étudier le caractère des gens dont tu ambitionnes le témoignage , et de scruter les principes qui les dirigent. Avec cette précaution, tu ne t’en prendras plus à eux des fautes involontaires qu’ils peuvent commettre, et tu n’auras que faire d’une approbation autre que la tienne , en considérant la source où ces hommes puisent leurs pensées et les motifs qui les font agir.

LXIII

« Il n’est pas une âme, dit le philosophe , privée de la vérité, sans que ce ne soit malgré elle. » C’est donc aussi contre son gré qu’elle manque de justice, de sagesse, de douceur, et de toutes les vertus de cet ordre. Il n’y a rien de plus nécessaire que d’avoir sans cesse cette réflexion présente à l’esprit ; car elle te rendra plus indulgent envers tous tes semblables.

LXIV

Dans toute souffrance que tu éprouves, dis-toi bien qu’il n’y a là aucune honte pour toi, ni rien qui dégrade l’intelligence destinée à te régir, puisque la douleur ne la peut atteindre, ni la détruire, en tant que cette intelligence est raison nable et dévouée à l’intérêt commun. Tu peux aussi, dans les épreuves les plus pénibles, tirer presque toujours profit de la sentence même d’Épicure , en te disant que « cette douleur n’est point intolérable ; et surtout qu’elle n’est point éternelle ; tu n’as qu’à te souvenir qu’elle a des bornes où elle est renfermée, et que tu peux ne point l’accroître par l’opinion que tu t’en fais . » Souviens-toi encore, dans l’occasion, qu’il y a bien des choses, fort semblables à la douleur, qui te font souffrir sans que tu t’en aperçoives : ainsi, l’envie de dormir , la chaleur qui te suffoque, le dégoût par faute d’appétit. Quand donc tu t’inquiètes d’un de ces désagréments, dis-toi bien que c’est à la douleur que tu cèdes.

LXV

Prends garde à ne pas éprouver, même envers des gens inhumains, les sentiments que trop souvent les hommes montrent pour des hommes .

LXVI

Comment savoir si l’âme de Télaugès était supérieure à celle de Socrate ? Pour résoudre cette question, il ne suffit pas que Socrate soit mort plus glorieusement que Télaugès, qu’il ait combattu les sophistes avec plus d’énergie, qu’il ait veillé plus courageusement au milieu des nuits glaciales du camp, qu’il ait résisté avec plus de magnanimité à l’ordre d’arrêter l’homme de Sa lamine , ni même qu’il ait brillé davantage par ses conversations dans les rues , points sur lesquels on pourrait insister, si tout cela était parfaitement exact . Ce qu’il faut savoir avant tout, c’est ce qu’était réellement l’âme de Socrate , s’il pouvait concentrer tout son bonheur à être juste envers les hommes et pieux envers les Dieux, s’il ne s’abandonnait pas plus que de raison à sa colère contre le vice, ou s’il ne condescendait pas un peu trop complaisamment à l’ignorance des hommes, s’il ne recevait pas avec assez de résignation la part qui lui était faite dans le destin universel, s’il ne la regardait pas comme intolérable, et enfin s’il ne laissait pas quelquefois succomber l’esprit aux passions de la chair .

LXVII

La nature ne t’a pas tellement confondu avec l’informe mélange des choses qu’il te soit interdit de t’isoler de tout le reste, et de rester maître d’accomplir tout ce qui te regarde ; car on peut fort bien devenir un homme divin sans être même connu de qui que ce soit . C’est là ce que tu ne dois jamais oublier ; et tu dois aussi te dire qu’il ne faut presque rien pour être heureux . Ce n’est pas parce que tu désespères de devenir habile en dialectique ou dans les sciences naturelles , que tu dois renoncer à te montrer libre, modeste, dévoué à l’intérêt commun, et soumis à la volonté de Dieu .

LXVIII

Il faut savoir, à l’abri de toute violence, conserver la paix la plus profonde de son cœur, quand bien même le genre humain tout entier nous poursuivrait de ses vaines clameurs, et que la dent des bêtes féroces mettrait en pièces les membres de cette masse de chair dont nous sommes enveloppés. Qui peut, en effet, dans toutes ces conjonctures, empêcher l’âme de se maintenir en un calme absolu, d’abord si elle porte un jugement vrai sur les circonstances où elle se trouve, et ensuite, si elle sait user comme il convient de ces épreuves ? Alors, le Jugement dit à l’Accident qui survient : — « Voilà ce que tu es essentiellement, bien qu’on se fasse de toi une opinion toute différente. » — L’Usage dit à l’Épreuve, qu’on subit : — « Précisément, je te cherchais ; car pour moi, le fait présent doit toujours être matière à exercer la vertu de la raison et les qualités sociables ; c’est-à-dire, l’ensemble de cet art qui se rapporte à l’homme ou à Dieu. » Ainsi donc, tout événement, de quelque façon qu’il survienne, me rattache à Dieu ou à l’homme, comme un membre de la famille ; et cet événement ne peut causer ni surprise, ni difficulté , puisqu’il est à l’avance bien connu, et qu’il facilite l’œuvre commune.

LXIX

La perfection de la conduite consiste à employer chaque jour que nous vivons comme si c’était le dernier , et à n’avoir jamais ni impatience, ni langueur, ni fausseté.

LXX

Les Dieux, qui sont immortels , ne s’irritent nullement d’avoir à supporter durant leur éternité les fautes toujours renouvelées d’un si grand nombre de méchants incorrigibles. Loin de là, les Dieux ont même pour ces pervers une bonté qui prend mille formes. Et toi, qui dans un moment vas cesser de vivre, tu te révoltes, comme si tu n’étais pas, toi aussi, un de ces méchants !

LXXI

Il est assez plaisant de ne pas songer à corriger ses propres vices, ce qui est possible cependant, et de prétendre corriger ceux d’autrui, ce qui est absolument impossible.

LXXII

Quand la faculté qui comprend en nous les lois de la raison et de la société, juge qu’une chose n’est ni sensée ni utile au bien commun , elle est en droit de la rejeter comme indigne de son attention.

LXXIII

Quand tu as rendu service à quelqu’un et qu’on a profité de ce service, pourquoi cherches-tu en core une troisième chose, comme font les sots, qui est de faire paraître le service que tu as rendu, et de montrer que tu comptes sur la réciprocité ?

LXXIV

On ne se lasse jamais de recevoir des services ; or le service que nous pouvons nous rendre à nous-mêmes, c’est d’agir conformément à la nature. Ne te lasse donc pas de te faire du bien à toi-même en en faisant à autrui .

LXXV

La nature de l’univers a procédé spontanément à la création et à l’ordre du monde. Donc, à cette heure, de deux choses l’une : ou tout ce qui se passe n’est que la suite de la première impulsion ; ou bien, il n’y a rien de raisonnable même dans les êtres les plus importants , dont le Souverain du monde a pris un soin tout particulier. Dans bien des cas, cette réflexion, si tu te la rappelles, augmentera encore ta profonde tranquillité .

LIVRE VIII

I

Une considération bien faite pour te détourner de la présomption de la vaine gloire, c’est que tu ne peux pas te flatter d’avoir passé ta vie entière, du moins à partir de ta jeunesse , comme un vrai philosophe. Bien des gens l’ont su ; et toi-même, tu sais aussi bien que personne que tu étais alors très-loin des sentiers de la philosophie. Voilà donc ton personnage défiguré ; et te faire la réputation d’un philosophe n’est plus guère facile pour toi. La supposition seule est un contre-sens. Si donc tu comprends réellement le fond des choses, ne t’inquiète pas de l’apparence que tu pourras avoir ; mais sache te contenter, pour ce qui te reste de vie, de la passer comme le veut ta nature . Ainsi tâche de connaître ses volontés, et n’aie pas d’autre préoccupation. En effet, l’expérience t’a montré que d’erreurs tu as commises, sans jamais trouver le bonheur ; tu ne l’as rencontré ni dans l’étude, ni dans la richesse, ni dans la gloire, ni dans le plaisir, nulle part en un mot. Où donc l’obtiendras-tu ? Uniquement en faisant ce qu’exige la nature de l’homme. Et comment l’homme accomplit-il le vœu de sa nature ? En ayant d’immuables principes, d’où ses actes découlent . Et à quoi s’appliquent ces principes ? Au bien et au mal ; le bien ne pouvant jamais être pour l’homme que ce qui le rend juste, prudent, courageux et libre ; le mal n’étant non plus que ce qui produit les dispositions contraires à celles que je viens d’énumérer.

II

Toutes les fois que tu fais quelque chose, adresse-toi cette question : « Qu’est-ce que je fais précisément ? Ne le regretterai-je pas ? Encore un peu, je meurs ; et tout disparaît pour moi. Ai-je à chercher autre chose que de savoir si l’acte que je fais actuellement est bien l’acte d’un être intelligent, dévoué à l’intérêt commun, et soumis aux mêmes lois que Dieu s’est données à lui-même ? »

III

Que sont Alexandre, et César, et Pompée, si on les compare à Diogène, à Héraclite, à Socrate ? Ces philosophes ont scruté les choses ; ils ont approfondi les éléments qui les composent ; et les principes qui dirigeaient ces grandes âmes ne variaient point . Mais les autres, à quoi ont-ils songé ? De quoi ne se sont-ils pas faits les esclaves ?

IV

Les hommes n’en continueront pas moins à faire les mêmes choses que tu leur vois faire, dusses-tu en crever de fureur .

V

D’abord ne te trouble pas ; car tout s’accomplit selon les lois de la nature universelle ; et dans un temps qui ne peut pas être bien long, tu ne seras absolument rien, pas plus que ne sont à cette heure Adrien ou Auguste . Puis, fixant ton esprit sur la chose en question, vois clairement ce qu’elle est, et rappelle-toi sans cesse que tu dois être homme de bien . Souviens-toi de ce que veut la nature de l’homme ; et satisfais à ses exigences, sans jamais t’y soustraire. Que tes paroles n’expriment que ce que tu crois le plus juste ; seulement, parle toujours avec bienveillance, modestie et franchise .

VI

La nature universelle n’a pour fonctions que de déplacer les choses perpétuellement ; elles sont ici, elle les met là ; elle les transforme ; elle les enlève du lieu où elles sont pour les porter dans un autre ; toutes transformations, où il n’est pas à craindre qu’il se produise jamais rien de nouveau , où tout est régulier, et où les répartitions sont éternellement équitables.

VII

Toute nature est pleinement satisfaite de suivre son droit chemin . Or la nature raisonnable suit tout droit le sien, lorsque, dans les apparences que lui fournissent les sens, elle ne s’arrête ni au faux, ni à l’obscur ; lorsqu’elle dirige unique ment ses puissances en vue de l’intérêt commun ; lorsqu’elle n’adresse ses désirs et ses répugnances qu’à ce qui dépend de nous seuls ; lorsqu’elle embrasse avec amour le destin que lui fait la commune nature. C’est qu’en effet l’être raisonnable en est une partie, tout comme la nature de la feuille est une partie de celle de la plante ; si ce n’est pourtant que la nature de la feuille fait partie d’une nature insensible, dénuée de raison, et qui peut être contrariée dans son développement, tandis que celle de l’homme relève d’une nature que rien ne contrarie, ni n’arrête, d’une nature douée d’intelligence, ayant le sentiment de la justice, répartissant à tous les êtres, en proportions égales et selon leur importance, le temps, la substance, la cause, la faculté d’agir et les relations avec tout ce qui les entoure. D’ailleurs, quand je parle d’égalité, il est entendu qu’il ne s’agit pas de l’égalité d’un détail isolé avec le tout , mais bien de l’égalité d’un tout pris dans tout ce qu’il est, et d’un autre tout considéré de même dans sa totalité entière.

VIII

Il ne t’est plus possible de lire , soit ; mais ce qui t’est toujours possible, c’est de repousser de ton cœur l’insolence ; il t’est toujours possible de te raffermir contre les plaisirs et les peines ; il t’est possible de te mettre au-dessus de la vaine gloire ; tu peux ne pas t’emporter contre les gens qui ne sentent pas tes bienfaits, et qui les paient d’ingratitude ; il t’est même toujours possible de continuer à leur faire du bien .

Traduction par IA · Original